vendredi 30 septembre 2022

Les dinosaures étaient déjà sur le déclin avant la chute de l'astéroïde

Si la crise biologique marquant la fin du Crétacé est souvent représentée comme un événement brutal, associé à la chute de l’astéroïde du Chicxulub, l’extinction des dinosaures ne serait en réalité que le résultat d’un long déclin, entamé plusieurs millions d’années auparavant.

Il y a environ 66 millions d'années, les dinosaures s'éteignaient, ne laissant derrière eux qu'une maigre descendance. Seuls les oiseaux sont en effet aujourd'hui les héritiers de ces géants qui ont régné sur les continents et océans du globe durant plus de 180 millions d'années.

Cette extinction de masse est connue comme la crise biologique de la fin du Crétacé, ou crise Crétacé-Tertiaire. Ses causes exactes sont encore mal contraintes, même si on la présente généralement comme le résultat de la chute d'un important astéroïde, ou d’éruptions volcaniques massives au niveau de ce que l'on nomme aujourd'hui les Trapps du Deccan.

Deux catastrophes naturelles qui se seraient donc combinées pour mettre à bas l'ensemble des espèces de dinosaures. Mais cette extinction s'est-elle produite brutalement, comme le laissent souvent penser les images de dévastation de l’astéroïde, ou s'est-elle étagée bien plus longuement dans le temps ?

Des dinosaures déjà mal en point bien avant la chute de l’astéroïde

Pour les chercheurs de l'Académie chinoise des Sciences, cela ne fait désormais plus de doute. C'est bien la deuxième option qui serait la plus réaliste. Les dinosaures auraient en effet subi un long déclin avant de s'éteindre définitivement.

Si les données paléontologiques montrent que, sur les derniers millions d'années marquant la fin du Crétacé, les dinosaures étaient encore bien présents sur l'ensemble du globe, on ne peut cependant pas dire qu'ils étaient en très bonne forme ! Il semblerait en effet que leur population n'était déjà plus très diversifiée, et cela bien avant la chute de l'astéroïde du Chicxulub.

C'est ce que rapportent les chercheurs chinois dans un article publié dans la revue PNAS. Pour arriver à cette conclusion, ils ont étudié dans le détail plus de 1.000 fossiles d'œufs de dinosaures retrouvés dans le centre de la Chine, et datant des deux derniers millions d'années avant l'extinction totale des dinosaures. Alors que la région est bien connue pour son abondance en fossiles et le grand nombre d'espèces représentées, les chercheurs montrent que cette période (-68,2 à -66,4 millions d'années) a été marquée par un net déclin de la diversité des populations de dinosaures.

Pauvreté anormale des espèces bien avant l’extinction

Les œufs retrouvés ne sont en effet issus que de trois espèces différentes : Macroolithus yaotunensis, Elongatoolithus elongatus, et Stromatoolithus pinglingensis. Deux de ces espèces sont des oviraptors, des petits dinosaures sans dents et munis d'un bec servant certainement à casser des coquilles d'œufs pour les manger. La troisième espèce est un herbivore de la famille des Hadrosaures, affublé d'un bec de canard. À côté de ça, quelques rares ossements de tyrannosaures et de sauropodes ont été retrouvés dans la région. Cette pauvreté anormale de la biodiversité des dinosaures durant les derniers millions d'années avant l'extinction totale a également été observée en Amérique du Nord et suggère que les dinosaures étaient déjà en voie d'extinction de manière globale durant la fin du Crétacé supérieur.

Les causes de ce long déclin sont encore mal connues. Parmi elles, une modification du climat, peut-être en lien avec l'intense fragmentation continentale qui se joue à cette époque, une modification de la chaîne alimentaire avec le début de la domination des plantes à fleurs sur les conifères, ou simplement les conséquences d'une trop forte diversification des espèces. Il ne faut pas oublier le rôle certainement majeur des éruptions volcaniques des Trapps du Deccan durant cette période. Cet épisode volcanique d'ampleur phénoménale, actif dès -68 millions d'années, aurait entraîné des changements climatiques et environnementaux importants, déstabilisant les populations de dinosaures les plus adaptées à leur environnement et les plus sensibles aux modifications des écosystèmes.

L'astéroïde du Chicxulub, dont la chute est datée à 66 millions d'années, n'aurait été que la cerise sur le gâteau, finissant de ravager une population déjà à l'agonie depuis plusieurs millions d'années.

Source : Futura-Sciences du 25/09/2022

jeudi 29 septembre 2022

Les espèces fantômes hantent l'histoire évolutive

Les espèces "fantômes", c'est-à-dire celles qui sont inconnues ou éteintes, sont infiniment plus nombreuses que les espèces vivantes identifiées. La plupart des flux de gènes détectés sur un ensemble choisi d'espèces connues sont donc susceptibles de provenir d'espèces fantômes. Dans un article de PLoS Biology, des chercheurs montrent que la prise en compte de cette information habituellement négligée peut changer radicalement les conclusions des études sur les flux de gènes.

"En première approximation, toutes les espèces sont éteintes". Cette boutade, attribuée au paléontologue américain David Raup, nous rappelle que les espèces vivantes ne représentent qu'une infime proportion de toutes celles qui ont existé. De plus, la majorité des espèces vivantes nous sont probablement inconnues. C'est donc à partir de l'observation et de l'analyse d'une minorité d'espèces que des scientifiques cherchent à comprendre les processus qui gouvernent l'évolution du vivant.

Les analyses en biologie évolutive concernent généralement un très petit nombre d'espèces alors que de nombreuses autres, que l'on nomme “espèces fantômes”, existent. Négliger cette partie immergée de l'iceberg, comme c'est généralement le cas, peut avoir des conséquences importantes pour la compréhension des processus régissant l'évolution du vivant.

Mais la diversité disparue ou inconnue a laissé des traces dans le génome des espèces étudiées, via les flux "horizontaux" de gènes - ou transmission de matériel génétique entre espèces. Ainsi trouve-t-on des gènes néandertaliens dans des génomes d'Homo sapiens - à la suite de croisements interspécifiques -, ou encore des gènes de résistance aux antibiotiques qui sont communs à des souches ou espèces distinctes de bactéries pathogènes.

Pourtant l'analyse des flux de gènes telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui ignore habituellement l'existence passée ou présente des espèces fantômes, alors que ces dernières sont potentiellement les principales pourvoyeuses de gènes transmis horizontalement. Par des approches de simulation et une réanalyse de données publiées ces dernières années, les auteurs de cette étude montrent qu'ignorer les espèces fantômes peut conduire à proposer des scénarios évolutifs totalement erronés. La raison en est assez simple: l'interprétation du signal laissé par un flux de gènes dans les génomes des espèces étudiées peut être radicalement différente selon que l'on considère ou pas que des espèces fantômes sont impliquées. Les auteurs ont évalué l'impact de cet effet habituellement négligé à partir des données de trois études: l'une proposant un test statistique de détection des flux de gènes entre espèces proches ; une autre portant sur l'étude de l'histoire évolutive du complexe d'espèces Anopheles gambiae, des moustiques vecteurs du paludisme ; une dernière sur l'estimation de l'ordre d'acquisition de différents gènes bactériens ayant conduit à l'émergence de la cellule eucaryote (y compris les gènes à l'origine de la mitochondrie).

Simulation d'un arbre de la vie représentant les lignages menant à la diversité actuelle (traits colorés) et les lignages fantômes menant à des espèces aujourd'hui éteintes (traits gris). Le centre du cercle représente l'apparition de la vie, la périphérie représente le temps présent, et les trois couleurs représentent les trois domaines du vivant.

Les résultats montrent non seulement que l'interprétation des tests de détection des transferts est généralement erronée car elle conduit à une mauvaise identification des espèces donneuses et receveuses (étendant les résultats récents, Tricou et al. 2022), mais aussi que des hypothèses importantes en biologie évolutive basées sur la détection de flux de gènes peuvent être remises en question. Ainsi, la réanalyse du complexe gambiae ouvre la possibilité d'une histoire évolutive différente de celle admise jusqu'alors, qui pourrait redessiner l'histoire des croisements interspécifiques dans ce groupe taxonomique important en termes de santé humaine. De même, la méthode utilisée pour ordonner l'histoire des intégrations de gènes par la cellule proto-eucaryote révèle une faiblesse méthodologique majeure: appliquée en tenant compte de la présence possibles d'espèces fantômes, elle revient à jouer à pile ou face pour savoir si un événement de transfert a eu lieu avant ou après un autre. Cela change nos connaissances des premières étapes de l'émergence du domaine du vivant auquel les humains appartiennent: les eucaryotes.

Ces résultats conduisent à proposer de nouvelles façons d'étudier les flux de gènes en reconnaissant l'existence d'espèces fantômes et leur contribution aux génomes des espèces actuelles. Ils ouvrent aussi la voie à des études permettant, grâce à la détection des flux de gènes, d'identifier et d'étudier ces espèces fantômes.

Source : Techno-science du 28/09/2022

mercredi 21 septembre 2022

Mal aimé de la recherche, l’âne domestique vient de trouver son berceau d’origine

L’âne suscite un intérêt scientifique inversement proportionnel aux services qu’il a pu rendre dans l’histoire des civilisations. A Toulouse, des chercheurs viennent d’identifier la région du monde où il a été domestiqué. Bien avant le noble cheval

Bonnet d’âne, âne bâté, coup de pied de l’âne. On ne peut pas franchement dire que l’âne soit le plus glamour des animaux. Il est tout juste bon dans l’imaginaire populaire à mourir tout seul au fond d’une étable ou à faire de la figuration. Peu importe qu’il soit docile, endurant, capable de se coltiner des chargements titanesques et de rendre encore « des services colossaux » dans certaines économies pastorales.

Et cette désaffection générale se retrouve jusque dans les travaux des scientifiques. « Ces biais de représentation se sont propagés dans la recherche, si bien qu’il y a très peu d’études génétiques sur cet animal alors qu’il y en a énormément sur son cousin très proche le cheval », remarque Ludovic Orlando du Centre d’anthropologie et de génomique de Toulouse (CAGT)*. Cet « archéologue moléculaire » est bien placé pour faire amende honorable, il est connu pour ses travaux sur les équidés aujourd’hui éteints et sur l’origine de la domestication des chevaux.

Des milliers d’années plus tôt que le cheval

Mais l’heure de la vengeance de l’âne a sonné. En collaboration avec 37 autres scientifiques mondiaux, l’équipe a mis à profit les techniques développées dans le cadre des recherches sur le noble cheval pour lancer la plus vaste étude génétique jamais produite sur les baudets. Elle a passé au crible les génomes complets de 207 ânes vivants, du monde entier. Mais elle a aussi remonté le temps avec 31 ânes anciens, dont un, médiéval, retrouvé près du Vieux Port à Marseille et un autre paissant à la même époque dans une bourgade de la Meuse.

Le groupe vient de publier ses résultats à la une de la célèbre revue Science. Il y dévoile que, contrairement aux scénarios échafaudés jusqu’ici faute d’éléments concrets et qui laissaient penser qu’il pouvait y avoir plusieurs foyers de domestication, il n’y en a qu’un : « L’Afrique de l’est, plus exactement la corne du continent et au Kenya », précise Ludovic Orlando. Ce, « il y a 7.000 ans », soit plus de 2.000 ans plus tôt que la domestication du cheval cousin dans les steppes de Russie.

L’équipe relève aussi la coïncidence entre l’apparition du premier foyer de l’âne domestique et la désertification du Sahara au sens large. « Elle arrive au moment où la région devient moins verdoyante, plus hostile. Est-ce pour cela que les hommes se sont mis à utiliser une bête robuste comme l’âne ? C’est un modèle de travail dont nous n’apportons pas la preuve », explique le génomicien toulousain. « Il reste maintenant à nos collègues archéologues de passer le terrain au peigne fin pour trouver les preuves tangibles de cette civilisation qui a commencé à manipuler l’âne », ajoute-t-il.

En attendant la mule

L’équipe a aussi eu confirmation que dans la Meuse par exemple, même dans l’Antiquité, il y avait déjà chez les éleveurs une science intuitive des croisements génétiques, et de leur rentabilité. Ils sélectionnaient déjà des ânes hauts au garrot pour les croiser avec des juments et obtenir des mules ayant l’endurance de leurs pères et la rapidité de leurs mères. Mules, par définition stériles, et dont les Romains ont pourtant fait un instrument de domination de leur gigantesque empire pour déplacer armées ou munitions, ou communiquer des messages.

Après avoir identifié le foyer de domestication du cheval puis maintenant celui des ânes, l’équipe de Ludovic Orlando veut maintenant s’intéresser à la façon dont « les grandes civilisations ont modifié leurs chevaux et leurs ânes », et à expliquer cet engouement des Romains pour les mules qui pourrait avoir une importance bien plus grande qu’il n’y paraît dans le cours de l’histoire.

Source : 20 minutes du 21/09/2022

mardi 20 septembre 2022

Un méga-tsunami dévaste le Chili

Des chercheurs ont retrouvé les traces d'un des plus grands tremblements de terre de l'histoire. Le raz de marée qui s'ensuivit obligea la population à fuir les côtes. Elle mettra plus d'un millénaire à oser s'y installer de nouveau.

Le cataclysme s’est abattu il y a 3 800 ans, le long des côtes de ce qui est aujourd’hui appelé Chili. Entre les villes actuelles d’Arica et de Huasco, dans la région d’Atacama, deux plaques tectoniques subissaient une rupture sur près de 1 000 km de long. En a alors résulté l’un des plus grands tremblements de terre de l’histoire : 9,5 de magnitude. Et ce n’était qu’un avertissement : le tsunami qui s’ensuivit, formant des vagues d’au moins 20 m, a ravagé les côtes chiliennes et frappé jusqu’à la Nouvelle-Zélande.

Les populations amérindiennes, choquées, auraient fui vers les terres et attendu des siècles avant d’oser se réinstaller sur les rives océaniques. Cet événement oublié, Diego Salazar et son équipe du département d’anthropologie de l’université du Chili l’ont redécouvert. Après plus de vingt ans d’enquêtes géologiques et archéologiques, ils sont enfin parvenus à en décrire le déroulé.

Repères

L’échelle de magnitude du moment mesure l’énergie libérée par un séisme. Le niveau 9, exceptionnel, équivaut ainsi à 38 000 bombes d’Hiroshima. Bien sûr, des séismes géants, il y en a eu de nombreux par le passé. “Beaucoup d’études géologiques en ont fourni des preuves, mais ce travail-là est l’un des rares, sinon le premier, mêlant géologie et archéologie.

Il apporte aussi des preuves des réactions humaines et sociales à un tremblement de terre et à un tsunami”, applaudit Kenji Satake, du Earthquake Research Institute, de l’université de Tokyo, au Japon. “Aussi, aucun séisme de cette amplitude n’avait été documenté dans le nord du Chili jusqu’à présent. ”

Le méga-tsunami a ravagé le bassin océanique

Il a atteint la Nouvelle-Zélande

En 2018, des chercheurs ont découvert des preuves géologiques d’un tsunami ayant frappé l’île il y a 3 800 ans, comme cet énorme rocher déposé par les eaux. Leur hypothèse : que le tsunami provenait d’un tremblement de terre survenu au large du Chili, à 9 000 km de là. La nouvelle étude de Diego Salazar montre que c’était bien le cas.

Il a chassé les populations des côtes chiliennes et dévasté les habitations

Cette région du monde est pourtant très active sur le plan sismique. Le Chili est situé dans une zone de subduction : la plaque tectonique de Nazca s’engouffre sous la sud-américaine à la vitesse de 65 mm par an. Des tensions s’y accumulent continûment, provoquant des tremblements de terre lorsqu’elles se relâchent. Le sud du Chili a ainsi enduré un épisode semblable à celui vécu par le nord il y a 3 800 ans, le plus important séisme au monde jamais enregistré, le 22 mai 1960 à Valdivia. D’une magnitude de 9,5 lui aussi, il dura dix minutes, tua entre 1 000 et 6 000 personnes, et provoqua des tsunamis à travers tout l’océan Pacifique avec des vagues atteignant 10 m sur les côtes hawaïennes, à 10 000 km de l’épicentre. D’autres séismes, plus petits, eurent lieu en 1922, 1877, 1868 et 1867. En remontant plus loin dans le temps, leurs traces se font ensuite plus rares, elles sont plus difficiles à dénicher : un épisode est soupçonné d’être survenu autour de 1429, et un autre le 18 septembre 799, selon un document japonais de l’époque faisant état d’un tsunami.

Accumulation d'indices

Déceler la trace d’un séisme qui s’est déroulé 1 800 ans avant notre ère relève donc de l’exploit ! Les chercheurs ont passé vingt ans à relever les nombreuses preuves géo-archéologiques.

“Elles sont réparties sur un bassin océanique entier”, s’exclame James Goff, du Earth and Sustainability Science Research Centre de Sydney, en Australie. Des côtes chiliennes à la Nouvelle-Zélande, différentes équipes ont ainsi accumulé des indices, avant de réaliser qu’elles traquaient toutes une seule et même catastrophe, et de partager leurs découvertes.

Quel type de traces laisse un tsunami d’il y a des milliers d’années ? D’abord des dépôts géologiques caractéristiques. S’amincissant en allant vers les terres, les tsunamis sont gorgés de fragments de roches, de gastéropodes, et d’autres restes d’animaux typiques des environnements littoraux que la vague emporte avec elle. En étudiant l’empilement des couches sédimentaires, il est donc possible de les distinguer des autres dépôts. L’entreprise est parfois difficile : la surface relativement plate du désert d’Atacama, par exemple, où le tsunami a bien pénétré, laisse peu d’occasions de piéger les résidus – et les tempêtes les érodent. Reste que l’équipe a déniché la trace du tsunami dans pas moins de 8 sites. Le tout laisse supposer des vagues d’au moins 20 m au-dessus du niveau de la mer, qui auraient frappé jusqu’à la Nouvelle-Zélande.

Car sur cette île aussi, les chercheurs ont décelé des traces. “En 2018, nous avions exposé des preuves d’un tsunami majeur ayant frappé les côtes il y a environ 3 800 ans, indique James Goff. Nous avions alors suggéré que son origine pourrait avoir été un tremblement de terre géant au nord du Chili. C’était donc très excitant d’être impliqué dans l’étude de Diego Salazar, et de prouver que c’était bien le cas. ” Mais les chercheurs ont aussi retrouvé un second type de preuves, plus rares encore : des indices archéologiques provenant de cinq sites différents. L’un d’eux, Zapatero, montre par exemple des édifices en pierres détruits et renversés vers la mer : les conséquences des forts courants du ressac du tsunami, soit le moment où l’eau se retire violemment des terres. Un autre bâtiment, non effondré, comporte encore des dépôts laissés à l’intérieur et à l’extérieur par la vague. Ont aussi été retrouvées, sur ce même site, des épines d’échinodermes, comme des oursins et des fragments d’algues rouges. Les quatre autres sites, contemporains à Zapatero, témoignent d’un cataclysme similaire : l’un d’eux présente même une mine de fer qui se serait effondrée lors du tremblement de terre. Toutes les preuves ont été datées au carbone 14 à environ 3 800 ans.

Du séisme au tsunami

Tout commence par un tremblement de terre.

Lorsqu’il se produit dans les fonds marins, le brusque déplacement du plancher océanique provoque également celui de l’eau. Au large, avec la profondeur, le phénomène peut être imperceptible en surface, créant des vagues de quelques dizaines de centimètres seulement. Mais c’est en fait un énorme volume d’eau en mouvement qui se déplace à plus de 800 km/h. Lorsqu’il atteint les côtes moins profondes, le front de ce volume est freiné : l’eau qui le rattrape à l’arrière le fait alors enfler et monter. Ce qui ressemble le plus souvent à une marée montante rapide pénètre les terres, parfois sur des kilomètres, balayant tout sur son passage.

Transmission de la mémoire

Plus impressionnant encore, les chercheurs ont réussi à démontrer l’impact que la catastrophe a eu sur les populations côtières du Chili, qui ont purement et simplement abandonné la région dans laquelle ils vivaient depuis près de 10 000 ans. En dénombrant les sites habités situés entre Taltal et Paposo, qui couvrent plus de 100 km, ils ont constaté un déclin de 65 % de leur nombre après le passage du tsunami. L’exploitation des mines s’est arrêtée, et seules quelques occupations éphémères et peu denses ont été recensées.

Puis, il y a 2 500 ans, soit plus d’un millier d’années après l’épisode, le retour des humains semble doucement s’opérer : la présence de cimetières montre une augmentation du nombre de sites habités (voir infographie, page précédente). Reste que la mémoire de la catastrophe s’est transmise, et elle est encore cuisante : les populations restent prudentes, elles s’installent généralement plus loin des côtes, et, surtout, à plus de 20 m au-dessus du niveau de la mer, ce qui rappelle étrangement la hauteur supposée du tsunami… Ce n’est qu’il y a 1 000 ans environ que le souvenir semble s’effacer pour de bon : les humains se rapprochent à nouveau des côtes, s’installant en moyenne à 10 m au-dessus du niveau de la mer.

N’est-ce pas dangereux, d’ailleurs ? Pour les chercheurs, si, sans aucun doute : “Les tremblements de terre de cette importance sont rares, commente Kenji Satake. Leur intervalle de récurrence est généralement de plusieurs siècles, voire plus.” Ce long moment entre deux phénomènes majeurs explique peut-être pourquoi les populations d’Atacama, qui avaient pourtant connu de nombreux petits séismes, ne s’attendaient pas à celui d’il y a 3 800 ans. C’est peut-être aussi pourquoi celui qui a dévasté le sud du Chili en 1960 a fait autant de victimes. La mémoire humaine s’estompe, pas les études scientifiques.

Source : Science et Vie du 19/09/2022

dimanche 18 septembre 2022

“L’espèce humaine pourrait être qualifiée de ‘super invasive’”

Enfant, déjà, le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin cherchait des fossiles dans son quartier. Depuis, ce scientifique, qui a exhumé le plus vieil Homos sapiens, n’est animé que par un désir : mieux comprendre d’où nous venons.

Depuis l’enfance, Jean-Jacques Hublin a la passion des origines. Né en Algérie française, dans la ville de Mostaganem, au bord de la Méditerranée, arrivé à l’âge de 9 ans dans une cité HLM dans le nord de l’Île-de-France, le petit garçon déraciné trouva vite dans la recherche de mondes enfouis une forme de consolation. Au point, dit-il, d’écrire adolescent à des préhistoriens illustres comme André Leroi-Gourhan (1911-1986), pour tenter d’intégrer leurs équipes de fouilles… Il y parviendra en 1969, à 16 ans seulement, sur un site près de Brive, en omettant de dire son âge. Cette expérience fondatrice précisera la vocation d’une vie : explorer les racines de l’espèce humaine. À 68 ans désormais, Jean-Jacques Hublin est titulaire de la chaire de paléoanthropologie du Collège de France, après sept années comme professeur invité. Il y fait connaître les avancées d’une discipline qui permet de saisir notre trajectoire, unique, dans l’histoire de la vie sur Terre. Et ce fondateur du département d’évolution humaine au prestigieux Institut Max-Planck, basé en Allemagne, est aussi mondialement connu pour avoir exhumé en 2017 le plus ancien Homo sapiens, reculant de cent mille ans l’âge de notre espèce. Qui existerait donc depuis, au moins, trois cent quinze mille ans.

Comment est née votre vocation pour la préhistoire ?

D’abord, mon départ d’Algérie suivi de mon installation sur le plateau de Creil, dans l’Oise, fut un choc : moi qui étais fasciné par les beautés de la nature, je me retrouvais subitement dans un environnement laid et déprimant… Et la révélation est arrivée deux ans plus tard, à 11 ans, lorsque ma cousine m’a offert de visiter Paris, et que j’ai voulu aller au Muséum national d’histoire naturelle : soudain je découvrais qu’il y avait eu un nombre infini de natures englouties. Dès le lendemain, je me suis mis à chercher des fossiles derrière mon HLM ! Ma chance extraordinaire a été, en parallèle, de me lier avec mon professeur de sciences naturelles, passionné de paléontologie — avec qui je suis toujours ami. Je me souviens avoir passé avec lui des dimanches sous la neige à chercher des fossiles sur des chantiers d’autoroute. En quatrième, j’ai même monté un club de géologie dans mon collège, et me rendais aux réunions de la société savante archéogéologique de Creil.

“Quand je retrouve des fossiles humains, la sensation de tirer des vies du néant est ce qui me procure la plus profonde émotion.”

Pourquoi votre curiosité s’est-elle finalement posée sur l’Homme ?

Très tôt, j’ai été confronté à la mort violente avec la guerre d’Algérie, mais aussi à la question des origines, en raison d’une histoire familiale troublée. Mon questionnement professionnel sur l’origine humaine s’enracine dans ces traumatismes d’enfance, et s’alimente de mon désir de réparer la mort et l’oubli. Quand je retrouve des fossiles humains, la sensation de tirer des vies du néant est ce qui me procure la plus profonde émotion. L’itinéraire qui m’a conduit à revenir en Afrique du Nord (en l’occurrence au Maroc) pour y rechercher mes origines en tant qu’espèce, n’est pas innocent. C’est la chance de ma vie de pouvoir me poser des questions qui dépassent mon cas personnel, et de transformer ainsi mes tourments d’enfant en une forme de créativité.

En 2004, l’Institut Max-Planck vous a offert de créer un département d’Évolution humaine à Leipzig…

Avec la rencontre de mon professeur de cinquième, c’est le moment le plus important de ma trajectoire ; j’ai eu soudain tous les moyens que je voulais. Mais en confiant ses cartes blanches, l’Institut exige une contrepartie des chercheurs : qu’ils fassent évoluer leur discipline. C’est une pression certaine. J’ai pu en toute liberté recruter mon équipe autour d’un axe : comprendre pourquoi, après des millions d’années d’évolution, Homo sapiens a remplacé toutes les autres espèces d’hominines — catégorie qui regroupe l’espèce humaine et l’ensemble des ancêtres du genre Homo depuis la séparation d’avec les chimpanzés, il y a huit millions d’années. Nous avons rempli le contrat, notamment en trouvant les plus vieux restes d’Homo sapiens au Maroc, en éclairant des mécanismes d’évolution graduels et en soulignant que les mutations décisives sur les derniers trois cent mille ans ont essentiellement concerné notre grand cerveau.

“On ne peut saisir l’évolution de notre espèce qu’en rendant compte de l’interaction entre le biologique et le culturel.”

Qu’est-ce que la paléoanthropologie, dont vous venez de créer la chaire au Collège de France ?

Autrefois, il y avait deux disciplines : la paléontologie, qui consistait à étudier les ossements humains ; et l’archéologie préhistorique, qui fouillait les sites. Dans la seconde moitié du XXe siècle, ces deux champs se sont progressivement rapprochés, tout en croisant biologie et étude des comportements avec des données venant des sciences de l’environnement, comme la paléoclimatologie. C’est cette approche intégrée que l’on nomme « paléoanthropologie ». Cette discipline a récemment connu des bouleversements majeurs, inimaginables au début de ma carrière, comme la paléogénétique et les techniques de bio- et géochimie, permettant notamment de reconstituer l’alimentation et les migrations humaines passées. Cette approche est à mon sens indispensable, car on ne peut saisir l’évolution de notre espèce qu’en rendant compte de l’interaction entre le biologique et le culturel. La chaire du Collège de France est un signe de reconnaissance qui compte beaucoup à mes yeux. J’ai longtemps pensé « Nul n’est prophète en son pays », et peut-être que j’en souffrais secrètement. L’enseignement m’offre l’occasion de présenter ma vision de l’évolution humaine et de restituer ma recherche, financée grâce à l’argent public.

Comment s’est progressivement singularisée l’espèce humaine par rapport à sa lignée ?

Les hominines se caractérisent par une complexification de leur comportement et une utilisation de plus en plus sophistiquée d’outils. À partir de l’apparition d’Homo erectus, il y a deux millions d’années, on observe un « paquet » d’évolutions concomitantes : le développement d’outils en pierre de plus en plus complexes, une prédation accrue (les hominines étant les seuls primates à chasser des proies plus grosses qu’eux) et une croissance de la taille du cerveau, qui s’est avérée décisive. Notre lignée est alors entrée dans une évolution irréversible. Le cerveau est le siège de nos aptitudes cognitives extraordinaires, sociales comme techniques. À titre de comparaison, chez notre cousin chimpanzé, il est proportionnellement deux fois et demie plus petit. Mais sa grande taille chez l’homme induit un coût énergétique : le cerveau représente 2 % de notre corps mais consomme 20 % de notre métabolisme « basal », c’est-à-dire de l’énergie consommée au repos. Cette consommation a nécessité des adaptations anatomiques et physiologiques majeures ; elles ont notamment consisté à rogner sur certaines dépenses énergétiques pour les réallouer au cerveau.

Par exemple ?

Une réduction de notre appareil digestif et masticateur, grâce notamment à des choix alimentaires plus axés vers les graisses, les sucres et la viande, et des préparations qui réduisent l’effort d’ingestion, comme le fait de cuire ou de hacher la nourriture. Cela concerne également la reproduction : les contraintes énergétiques et notre posture bipède rendent impossible l’accouchement d’enfants avec un cerveau trop volumineux. Si nous sommes les primates avec le plus gros cerveau adulte, nous sommes aussi ceux qui ont proportionnellement le plus petit à la naissance — il fait alors un quart de sa taille mature. Son développement se poursuit longtemps après la naissance, mais aussi plusieurs années après le sevrage du nouveau-né. La mère bénéficie de l’aide d’autres adultes pour prendre soin et alimenter le jeune enfant. La reproduction humaine est un acte coopératif, engageant tout le groupe.

Cela nous rend-il plus sociables ?

Le cerveau encore très immature de l’enfant présente une grande plasticité. Son développement, dans un contexte d’interactions sociales permanentes, rend possible des apprentissages complexes, notamment dans les relations entre individus. Contrairement aux chimpanzés, chez qui la femelle se consacre à l’éducation d’un seul petit à la fois, sans participation du groupe, nos enfants grandissent fréquemment au sein de fratries. Et comme ils sont très longtemps dépendants des adultes, ils doivent apprendre à conserver leur attention pour survivre. Notre sociabilité — ou « prosocialité », ainsi que je préfère la désigner —, est une véritable obligation pour parvenir à l’âge adulte. Cette aptitude nous a permis de fonder des sociétés complexes, jusqu’à nous rendre capables de coopérer avec des milliers d’individus dans des réseaux très étendus. Mais cette croissance longue reste un luxe, que l’humain ne peut s’offrir que grâce à sa faculté d’extraire de l’énergie de son environnement.

“Désormais, la technologie joue un rôle dominant dans notre adaptation.”

Votre cours « Traits de vie et contraintes énergétique sau cours de l’évolution humaine », en 2017-2018, semblait faire du genre Homo une sorte de génie pour optimiser l’énergie dont il a besoin…

La particularité de notre espèce tient à sa faculté d’externaliser dans le monde technique un certain nombre de fonctions essentielles : se vêtir pour réchauffer son corps, s’outiller pour chasser, construire un habitat pour s’abriter… Encore une fois encore, ces comportements de plus en plus sophistiqués ont été rendus possibles par l’évolution de notre cerveau. Désormais, la technologie joue un rôle dominant dans notre adaptation. Cela nous dit quelque chose de nos problèmes contemporains, car cette évolution s’est caractérisée par des besoins énergétiques croissants, qui nous ont conduits à modifier l’environnement à une échelle de plus en plus importante, devenue aujourd’hui planétaire. Cette faculté de transformer ce qui nous entoure a permis notre survie dans des milieux de plus en plus hostiles, y compris dans l’espace. Au lieu de s’adapter à l’environnement, l’espèce humaine adapte l’environnement à elle. La paléoanthropologie nous enseigne que la crise écologique s’enracine loin dans notre évolution.

Pourquoi les autres espèces du genre Homo (Neandertal, Denisova, Flores…) ont-elles disparu ?

À presque toutes les époques du passé, les hominines ont compté plusieurs espèces vivant simultanément. On en connaît au total une trentaine. Jusqu’à ce que notre espèce sorte de ses aires historiques, l’Afrique et le Proche-Orient, pour entrer dans celles des autres. Il y a quarante mille à cinquante mille ans, des Sapiens, espèce pourtant tropicale, pénètrent ainsi des endroits comme la Sibérie… C’est aussi à cette époque que s’accélère notre évolution sur le plan comportemental. Et finalement, au cours des derniers cinquante mille ans, notre espèce a remplacé toutes les autres, un fait inédit en huit millions d’années d’évolution des hominines ! Cela tient, je crois, à une complexité sociale moindre chez les autres espèces, et à une aptitude elle aussi moins poussée à extraire de l’énergie de l’environnement.

“Je suis circonspect lorsque certains pensent que nous pourrions cesser de modeler ce qui nous entoure.”

En quoi l’évolution humaine se caractérise-t-elle par ce que vous qualifiez de « construction de niche » ?

Construire une « niche », c’est-à-dire façonner un environnement pour qu’il nous soit adapté, n’est pas une spécificité humaine. Les castors comme les termites construisent leur habitat. Chez ces derniers, il est gigantesque et même climatisé ! Mais notre espèce est celle qui est allée le plus loin dans la sophistication technique et sociale. Nous « anthropisons » des environnements depuis des milliers d’années, et pas seulement depuis la révolution industrielle : dans toutes les régions conquises par Homo sapiens, on observe une disparition de la mégafaune [les animaux de grande taille, comme les mammouths, qui disparaissent en raison de la pression humaine sur les environnements locaux, par la chasse, la déforestation, etc., ndlr]. La faculté d’adapter notre environnement, jusqu’à créer une agriculture et des villes, a fait notre succès. Cette logique est inhérente à notre fonctionnement ; je suis donc circonspect lorsque certains pensent que nous pourrions cesser de modeler ce qui nous entoure. Mais notre gros cerveau nous permet aussi de prendre conscience de la crise écologique que nous avons engendrée, et d’imaginer d’autres façons d’agir sur notre environnement.

Le thème de votre leçon inaugurale au Collège de France était « Homo sapiens, une espèce invasive » : serions-nous des parasites ?

Au sens strict, une espèce est qualifiée d’invasive lorsqu’elle quitte sa niche écogéographique habituelle pour s’installer ailleurs, prolifère et réduit localement la biodiversité. Les espèces invasives que nous connaissons ont généralement été amenées par l’homme [soit délibérément, soit parce qu’elles en ont suivi les déplacements, comme les rats, ndlr]. Dans notre cas, Homo sapiens s’est déplacé tout seul. Nous pourrions même être qualifiés de « super invasifs » au vu de la disparition d’hominines et d’animaux que notre expansion a provoquée. Alors que notre espèce ne représentait rien dans la biomasse (la masse totale formée par un ensemble d’organismes) il y a dix mille ans, les humains et les animaux domestiques destinés à notre nourriture pèsent désormais vingt fois la biomasse totale de tous les mammifères sauvages !

Cette expansion est-elle inéluctable ?

À long terme, une partie de la solution viendra peut-être d’une baisse naturelle de la démographie. Car si les espèces qui consomment très peu d’énergie ont une fécondité importante, l’inverse est également observé : plus une espèce coûte cher en énergie, moins elle fait de petits. Aujourd’hui, la consommation énergétique d’une Américaine moyenne équivaut au métabolisme d’un gorille de trois tonnes et demie, et sa fécondité correspond à ce que prévoit le modèle : avec l’élévation du niveau de vie, on observe une baisse tendancielle de la fécondité dans de nombreuses sociétés. Des mécanismes internes à l’espèce pourraient finalement freiner notre dynamique de croissance sans fin.

JEAN-JACQUES HUBLIN EN SIX DATES30 novembre 1953 Naissance à Mostaganem, en Algérie. 1981 Première publication scientifique sur un fossile (une mandibule d’enfant marocain). 1992 Semestre d’enseignement à Berkeley auprès du paléoanthropologue Francis Clark Howell, qui change de façon décisive sa vision de la discipline. 2004 Création du département d’Évolution humaine à l’Institut Max-Planck de Leipzig. 2014 Professeur invité au Collège de France, où il devient titulaire de la chaire de paléoanthropologie en 2021. 2017 Exhume les restes du plus vieil Homo sapiens connu, à Djebel Irhoud, au Maroc.

Source : Télérama du 18/07/2022

Depuis quand savons-nous compter ?

Il y a quelque 60 000 ans, un Néandertalien s’empare d’un bout de fémur de hyène, puis, s’aidant d’un couteau de pierre, se met à l’entailler. En quelques instants, il pratique neuf entailles assez semblables et plutôt parallèles. Pour signifier quoi ? Francesco d’Errico a son idée. Après avoir étudié de nombreux artefacts préhistoriques, dont un fragment de fémur de hyène mis au jour dans les années 1970 dans la grotte des Pradelles, près d’Angoulême, ce paléoanthropologue de l’université de Bordeaux a acquis la conviction que cet os avait une fonction spécifique. Il propose que les entailles codaient un nombre. Si c’est bien le cas, alors l’Homo sapiens récent, que l’on nomme l'« humain anatomiquement moderne », n’est pas le seul à avoir appris à compter. Néandertal aussi l’aurait fait.

Ces marques faites sur un os de hyène par un néandertalien découverte dans la grotte des Pradelles en Charente servaient-elles à noter une information numérique ?

Francesco d’Errico a fait connaître ses idées en 2018. Il abordait alors le territoire inexploré de l’origine des nombres. « Cette question est restée jusqu’à aujourd’hui une niche relativement vacante dans la recherche scientifique », observe le biologiste évolutionniste Russell Gray, de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig. De fait, les chercheurs n’ont pas encore abouti à un consensus pour définir ce qu’est un nombre. Lorsqu’en 2017, le cogniticien Rafael Núñez, de l’université de Californie à San Diego s’est demandé si l’évolution avait vraiment doté les humains d’une capacité innée à compter ou seulement à quantifier, il a bien dû d’abord proposer une définition générale du concept de nombre. Il s’est alors arrêté sur celle-ci : est un nombre toute entité discrète (non continue) affectée d’une valeur exacte, que l’on représente à l’aide d’un symbole, par exemple d’un mot ou d’un signe.

La question de l’origine des nombres intéresse de plus en plus les scientifiques. Outre les préhistoriens, des cogniticiens, anthropologues ou encore psychologues abordent le problème sous divers angles. Certains se penchent notamment sur les systèmes de numération existant au sein des cultures contemporaines, espérant y déceler des indices sur la façon dont ces mécanismes mentaux et physiques permettant de compter et de manipuler des nombres se sont développés. Les préhistoriens, de leur côté, traquent les notations numériques anciennes, tandis que des linguistes étudient l’origine profonde des mots servant à désigner les nombres.

La question soulève aussi l’intérêt du Conseil européen de la recherche : cet organe créé pour coordonner les efforts de la recherche dans l’Union européenne vient de financer à hauteur de 10 millions d’euros le projet Quanta d'« Étude de l’émergence des compétences humaines en matière de comptage ». Il s’agit d’étudier quand et comment les systèmes de numération sont apparus et se sont répandus au sein de l’humanité, s’ils sont propres aux hommes anatomiquement modernes ou étaient déjà présents chez d’autres humains. Les travaux conduits jusqu’ici ont engendré deux points de vue sur la façon dont les systèmes de numération se sont manifestés au cours de l’évolution.

Un instinct des nombres ?

Longtemps les chercheurs ont cru que seuls les humains étaient capables de quantifier. Puis, au xxe siècle, des recherches ont montré que certains animaux le peuvent aussi. Des poissons, des abeilles et des poussins tout juste nés sont par exemple capables d’énumérer des quantités allant jusqu’à 4. D’autres parviennent aussi à discriminer les grandes quantités, pourvu qu’elles soient assez différentes les unes des autres : ils distinguent par exemple un assemblage de 10 objets d’un autre de 20 objets, mais tendront à confondre un assemblage de 20 objets avec un autre en regroupant 21. Les bébés de six mois ont aussi ces capacités, alors qu’ils n’ont été encore que peu exposés au langage et à la culture. Andreas Nieder, un neuroscientifique à l’université de Tübingen, pense que ces observations induisent un sens inné des nombres chez les humains, qui, selon lui, est né de l’avantage adaptatif qu’il représente.

Rafael Núñez, qui est l’un des directeurs scientifiques du projet Quanta, n’est guère d’accord. Il veut bien admettre que nombre d’animaux ont un sens inné de la quantité, mais pour lui la perception humaine des nombres est bien plus complexe, et ne lui semble pas pouvoir résulter d’une sélection naturelle. Il relève que de nombreux aspects des nombres, à commencer par les sons formant leurs noms ou les symboles écrits pour les signifier, ne peuvent qu’être le produit d’une évolution culturelle – c’est-à-dire d’un processus par lequel les porteurs d’une culture acquièrent des compétences par imitation ou par enseignement, comme c’est le cas pour l’usage d’un outil, par exemple.

Or s’il existe de nombreuses cultures animales, seules les cultures humaines impliquent des chiffres. Certes, quelques chimpanzés ont appris en captivité à représenter des quantités par des symboles abstraits, mais ni ces primates, ni aucune autre espèce sauvage n’emploient de symboles numériques dans la nature. Rafael Núñez propose donc qu’une distinction devrait être faite entre cognition « quantitative », innée et observée chez les animaux, et « cognition numérique », culturelle et observée seulement chez les humains.

Tout le monde n’a pas cette position tranchée : Andreas Nieder souligne que les études neurologiques mettent en évidence les grandes similitudes existant dans les traitements neuronaux des quantités chez les humains et chez les non-humains. Pour lui, il serait trompeur de séparer trop les deux comportements, même si les compétences numériques des humains sont bien plus grandes que celles des non-humains. « Aucun animal n’est véritablement capable de représenter des symboles numériques », convient-il.

La numération aurait émergé par accident dans le cours des activités culturelles des hominines

L’os de hyène qu’a étudié Francesco d’Errico pourrait aider à saisir la naissance des premières numérations. L’examen des neuf entailles au microscope a révélé que leurs formes, leurs profondeurs et d’autres de leurs caractéristiques sont très semblables, de sorte qu’il semble qu’elles furent toutes réalisées avec la même lame de pierre, toujours tenue de façon identique. Cela suggère qu’un individu les a pratiquées en une fois et en quelques minutes ou heures (à un autre moment, huit autres marques moins profondes furent aussi gravées). Pour Francesco d’Errico, l’individu en question ne cherchait pas à décorer l’os. À titre de comparaison, il a aussi analysé sept incisions pratiquées il y a quelque 40 000 ans dans un os de corbeau dans un habitat néandertalien de Crimée. L’étude statistique met en évidence que ces encoches sont espacées avec une régularité comparable à celle que produisent des volontaires à qui l’on a demandé de pratiquer des entailles régulières sur des os semblables. Cette observation – et le fait que les encoches aient été créées en une fois – amène Francesco d’Errico à considérer qu’elles ont pu servir à retenir une information numérique.

Une apparition fortuite

Le chercheur de Bordeaux propose une théorie de l’apparition des systèmes d’énumération, fondée sur l’idée que les humains ont élaboré d’abord fortuitement, puis de façon volontaire des artefacts servant à noter des nombres. Son intuition est liée au fait que l’os de hyène des Pradelles n’est pas la seule découverte de son genre. À Border Cave, en Afrique du Sud, les préhistoriens ont par exemple découvert un péroné de babouin vieux d’environ 42 000 ans, qui est lui aussi marqué d’encoches . De l’examen au microscope de ces 29 encoches on conclut qu’elles furent créées en se servant de quatre outils distincts, ce qui correspondrait à quatre événements de comptage ayant eu lieu à quatre occasions distinctes. Pour Francesco d’Errico, les H. sapiens qui habitaient Border Cave enregistraient aussi des informations numériques sur des os, et il souligne que nombre de gravures abstraites découvertes au cours des vingt dernières années plaident en faveur de l’existence ancienne d’une cognition avancée.

Dans sa vision, la numération aurait été créée par accident dans le cours des activités culturelles des hominines. C’est ainsi que les paléoanthropologues désignent la lignée d’abord préhumaine, puis humaine, sortie de l’ancêtre commun des humains et des chimpanzés. Lorsqu’ils dépeçaient des carcasses, les hominines incisaient involontairement leurs os, y laissant des marques de découpe, phénomène qui aurait préparé et rendu possible un saut cognitif : ces préhumains se seraient rendu compte qu’il était possible d’inciser certaines surfaces afin d’y créer des figures abstraites – tels celles retrouvées sur un coquillage enfoui à Trinil, en Indonésie, il y a quelque 430 000 ans… Ensuite, un autre saut cognitif se serait produit quand les préhumains commencèrent à donner un sens aux incisions qu’ils pratiquaient, un sens numérique notamment. L’os des Pradelles pourrait être le plus ancien exemple connu de ce type de marquage, avance Francesco d’Errico, qui propose qu’ultérieurement des « exaptations culturelles » – des accrétions de fonctions sur un même trait culturel, ici l’habitude de graver, puis de lire des surfaces – ont conduit à l’invention de 1, 2, 3…, puis des autres chiffres.

Francesco d’Errico a bien conscience que son scénario a des lacunes. Il ne prédit pas, par exemple, quels déclencheurs culturels ou sociaux ont pu amener les hominines à marquer délibérément des surfaces d’objets naturels afin d’y fixer des informations numériques, à lire plus tard. C’est bien pourquoi il codirige le projet Quanta, conçu pour accumuler le plus de faits possible afin de saisir quels phénomènes sociaux pourraient avoir engendré les systèmes de numération utilisés par l’humanité.

Rafael Núñez, au sein de ce projet, et d’autres chercheurs qui lui sont extérieurs pensent que les interprétations d’artefacts anciens, tels que l’os des Pradelles, sont très fragiles. Pour montrer pourquoi, Karenleigh Overmann, une archéologue spécialiste de la cognition à l’université du Colorado, évoque le cas des bâtons à message des aborigènes australiens. Ces bois aplatis ou cylindriques portent de nombreuses encoches, dont certaines signifient quelque chose, tandis que la plupart ne signifient rien. L’anthropologue linguistique Piers Kelly, à l’université de Nouvelle-Angleterre, en Australie, qui a étudié les bâtons à message, rejoint Karenleigh Overmann. Il a notamment compris que les incisions observées sur certains d’entre eux sont en réalité une sorte d’aide-mémoire pour que le messager puisse se remémorer les détails à transmettre. « Elles évoquent plutôt l’acte de raconter que celui de décompter », pointe-t-il. Wunyungar, un membre des communautés aborigènes Gooreng Gooreng et Wakka Wakka, rappelle de son côté que les bâtons à message peuvent servir à transmettre des informations de natures diverses : « Certains sont employés pour commercer, d’autres pour transmettre des données relatives à la subsistance, à des outils ou des armes, explique-t-il. D’autres servent à apporter des messages de paix après une guerre. »

Compter avec les mains

Karenleigh Overmann a, de son côté, élaboré une théorie de l’émergence préhistorique des systèmes de numération fondée sur une autre approche. Elle a remarqué que des systèmes de numération très divers sont toujours employés aujourd’hui à travers le monde. En 2012, les linguistes Claire Bowern et Jason Zentz, de l’université de Yale à New Haven, aux États-Unis, ont par exemple rapporté que dans 139 langues aborigènes australiennes, les plus grands chiffres utilisés sont 3 ou 4. Dans certaines de ces langues, on utilise en outre des quantificateurs tels « plusieurs » et « beaucoup » pour parler de valeurs élevées. Plus fascinant encore : en Amazonie brésilienne, les chasseurs-cueilleurs Pirahã n’utiliseraient aucun chiffre… Karenleigh Overmann, ainsi que d’autres chercheurs, préviennent : ces capacités limitées de numération ne traduisent pas une déficience intellectuelle des sociétés où on les rencontre. Ces sociétés sont, par contre, intéressantes, car leurs systèmes de comptage frustes pourraient éventuellement donner des indices sur le type de pressions sociales susceptibles de conduire à l’élaboration de techniques numériques plus complexes.

Dans une étude de 2013, elle a analysé les données anthropographiques de 33 sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles. Elle a découvert que dans les sociétés dotées de systèmes de numération simples – quand les chiffres ne dépassent guère 4 –, on ne possède pas grand-chose, à part quelques armes, outils ou bijoux ; dans les sociétés ayant des systèmes de numération plus élaborés – où les plus grands chiffres utilisés sont bien supérieurs à 4 –, on possède en revanche bien plus de biens. De cette observation, Karenleigh Overmann formule l’hypothèse que les sociétés à systèmes de numération élaborés sont aussi des sociétés ayant accès à la richesse matérielle.

Or, dans ces sociétés, des indices suggèrent comment les systèmes de numération complexes se sont développés. Karenleigh Overmann a relevé que l’on y emploie souvent des systèmes quinaires (de base 5), décimaux (de base 10) ou vigésimaux (de base 20), donc fondés sur le nombre de doigts sur une main, deux mains ou sur les mains et pieds. Cela induirait que les humains ont d’abord compté sur leurs doigts avant d’élaborer des systèmes numériques. Le stade digital du comptage aurait joué un rôle essentiel, selon Karenleigh Overmann. Une idée qu’elle appuie sur la « théorie de l’engagement matériel » qu’a bâtie il y a une dizaine d’années Lambros Malafouris, de l’université d’Oxford. Selon cette théorie, connue par l’acronyme MET (material engagement theory), l’esprit tend à s’étendre au-delà du cerveau dans le corps, les doigts, puis dans une certaine mesure à l’extérieur dans les objets, par exemple les outils d’une personne. Les idées s’étendent physiquement à l’extérieur du corps, où elles se concrétisent ; ainsi selon la MET, la conceptualisation mentale des nombres inclut les doigts, qui les rendent plus tangibles et par là plus faciles à ajouter ou à soustraire.

Les sociétés qui ont dépassé le comptage par les doigts l’ont fait, selon Karenleigh Overmann, parce qu’une exigence sociale de comptage s’est imposée. Dans une société où circulent des biens matériels, on a besoin de savoir dénombrer les objets – et bien plus de 4 objets ! – afin d’en maîtriser les parcours. Karenleigh Overmann souligne que la MET implique une autre raison pour laquelle l’existence de biens matériels rend nécessaire l’élaboration de systèmes de numération. Un bâton de comptage est une extension de l’esprit, puisque les encoches aident à fixer des nombres intermédiaires pendant un décompte. Ces aides matérielles auraient joué un rôle crucial dans l’élaboration de moyens de compter jusqu’à de grands nombres.

Certaines sociétés, dit Karenleigh Overmann, ont fini par se passer des bâtons ou des os à compter. Cela s’est produit en Mésopotamie lorsque l’apparition des villes a induit un bien plus grand besoin de chiffres capables de garder la trace des ressources matérielles et des personnes. Selon certains indices, les Mésopotamiens d’il y a quelque 5500 ans auraient compté à l’aide de petits jetons d’argile.

Selon la MET, souligne Karenleigh Overmann, ces jetons sont, eux aussi, des extensions de l’esprit, qui favorisent la création de nouvelles techniques numériques. La forme des jetons, par exemple, a notamment fini par représenter des valeurs : 10 petits cônes équivalaient à 1 sphère et 6 sphères à 1 grand cône. Grâce aux grands cônes, équivalant chacun à 60 petits cônes, les Mésopotamiens sont parvenus à manier les milliers avec assez peu de jetons. Cette approche enthousiasme Karim Zahidi, un philosophe de l’université d’Anvers, en Belgique, pour qui la théorie de Karenleigh Overmann, bien qu’incomplète, a le potentiel d’expliquer le développement des systèmes élaborés de numération utilisés par nos contemporains. Andrea Bender, psychologue à l’université de Bergen, en Norvège, qui codirige aussi Quanta, retient son jugement, mais elle estime que, dans le cadre du projet, la compilation et l’analyse de grandes quantités de données relatives aux numérations du monde devraient permettre de vérifier la thèse de Karenleigh Overmann.

La piste linguistique

Karenleigh Overmann aussi a conscience que sa théorie ne résout pas toutes les questions, à commencer par celle de la période d’émergence du comptage au sein des sociétés humaines. La linguistique pourrait apporter de l’aide à cet égard : un faisceau d’éléments suggère en effet que l’histoire du vocabulaire numérique pourrait être longue de plusieurs dizaines de milliers d’années. Avec des collègues, Mark Pagel, un biologiste de l’université de Reading, au Royaume-Uni, s’est servi des outils informatiques que l’on emploie en biologie pour étudier l’évolution des espèces, afin d’analyser celle des mots au sein de nombre de familles de langues. Dans cette approche, les mots sont traités comme des entités, qui, telles des espèces, demeurent stables ou sont concurrencées puis remplacées à mesure que les langues se répandent et se diversifient. Le mot anglais water et le mot allemand Wasser sont par exemple apparentés, ce qui en fait des cognats, c’est-à-dire des termes partagés par des langues parentes. Ils dérivent donc d’un mot plus ancien, ce qui fournit un exemple de stabilité. Pour sa part, le mot anglais hand diffère du mot espagnol mano, ce qui montre qu’à un moment dans le passé de ces deux langues apparentées, un mot fut substitué par un autre. L’estimation de la fréquence de ces substitutions sur de longues plages temporelles donne une méthode d’évaluation de l’ancienneté des mots.

Les mots désignant les nombres de faible valeur font partie des traits les plus stables des langues parlées

Par cette approche, Mark Pagel et son collègue Andrew Meade ont montré que les mots numériques de faible valeur (« un », « deux », « trois », « quatre », « cinq ») font partie des traits les plus stables des langues parlées. Ils changent si rarement au sein d’une même famille de langues, qu’ils peuvent demeurer stables pendant 10 000 voire 100 000 ans. Selon les chercheurs, ce fut par exemple le cas au sein de la famille des langues indo-européennes, qui regroupe aujourd’hui de nombreuses langues d’Europe et d’Asie du Sud. Cette approche ne suffit pas à prouver que « un », « deux », « trois », « quatre » et « cinq » proviennent de mots apparentés prononcés pour la première fois il y a des dizaines de milliers d’années, mais Mark Pagel estime au moins « concevable » qu’un humain du Paléolithique et qu’un humain moderne se comprendraient s’ils les utilisaient ensemble.

Le travail de Mark Pagel a ses partisans, dont le codirecteur du projet Quanta qu’est aussi Russell Gray, mais certains spécialistes des langues anciennes contestent ses affirmations. Le linguiste de l’université de Pennsylvanie Don Ringe trouve ainsi douteuse l’idée que les mots désignant les petits chiffres aient pu être stables depuis la préhistoire, et cela quelle qu’ait été leur stabilité pendant les derniers millénaires.

Tout cela soulève un grand nombre de questions sur le moment et la manière dont les chiffres sont apparus dans la vie des humains. « Ils jouent aujourd’hui un si grand rôle dans tout ce que nous faisons qu’il est difficile de concevoir notre vie sans eux », souligne Russell Gray. Les nombres pourraient avoir acquis leur importance au plus profond de la préhistoire. L’os de babouin entaillé de Border Cave fut usé au point d’en devenir lisse, ce qui suggère que les humains préhistoriques l’ont utilisé de nombreuses années durant. « Clairement, il s’agissait d’un objet important pour la personne qui l’a produit », explique Francesco d’Errico. Ce n’est pas le cas du spécimen des Pradelles. S’il a bien servi à fixer une information numérique, celle-ci n’était pas et ne pouvait pas encore être importante. Francesco d’Errico et ses collègues ont étudié cet os pendant de très longues heures, mais le Néandertalien qui, il y a quelque 600 siècles, l’a gravé, ne s’en est servi que très brièvement avant de le jeter.

Source : Pour la Science du 18/07/2022

Nouvelle découverte : il y a 7 millions d’années, l’humanité se tenait déjà sur ses deux pieds

L’étude des espèces actuelles désigne assez clairement la place de l’humanité dans le vivant : juste aux côtés des chimpanzés et des bonobos. Toutefois, cela ne nous dit pas grand-chose sur nos premiers représentants, sur leur biologie et sur leur distribution géographique – bref, sur la manière dont nous sommes devenus humains. Pour cela, il faut essentiellement compter sur la morphologie de trop rares fossiles, les informations paléogénétiques n’étant conservées que pour des périodes récentes – et encore sous des climats plutôt frais !

Ainsi, depuis les années 1960-1970 et la mise en évidence de l’âge très ancien des australopithèques – incluant la fameuse Lucy âgée de 3,18 Ma, découverte en 1974 en Éthiopie – l’acquisition de la bipédie est considérée comme une étape déterminante de l’évolution humaine, une caractéristique essentielle qui marquerait le passage du non-humain à l’humain bien avant le fort accroissement de notre cerveau.

Notre étude, publiée aujourd’hui 24 août dans Nature, des restes du squelette de Sahelanthropus tchadensis, candidat au titre de plus ancien représentant connu de l’humanité, était donc attendue. Alors, bipède ou pas bipède – sous-entendu, humain ou pas humain ? En réalité, poser la question dans ces termes frôle le raisonnement circulaire.

Le dernier ancêtre que nous partageons avec les chimpanzés n’ayant pas été découvert, nous ne connaissons pas l’état initial de la locomotion humaine – bipède ou non.

Les premiers représentants de l’humanité étaient-ils bipèdes ?

Les données les plus anciennes dont nous disposions jusqu’ici étaient les os des membres d’Orrorin (6 Ma, Kenya) et Ardipithecus (5,8 Ma-4,2 Ma, Éthiopie), qui pratiquaient un type de bipédie différent de celui des espèces plus récentes. La bipédie n’est finalement pas un caractère invariant de l’humanité, car elle a une histoire au sein de notre histoire ! La bonne question est donc : les premiers représentants de l’humanité étaient-ils bipèdes, et si oui, dans quelle mesure et comment ? C’est à cette question que notre équipe franco-tchadienne souhaitait apporter des éléments en étudiant les restes nettement plus anciens (environ 7 Ma) de Sahelanthropus.

Sahelanthropus a été initialement décrit en 2002 sur la base d’un crâne (surnommé Toumaï) bien conservé quoique déformé par la fossilisation et de quelques autres spécimens cranio-dentaires découverts par la Mission Paléoanthropologique Franco-Tchadienne (fondée et dirigée par Michel Brunet) à Toros-Ménalla dans le désert du Djourab, au Tchad, représentant au moins trois individus. C’est d’abord sur la morphologie des dents, de la face et de l’arrière-crâne que cette espèce a été rapprochée des fossiles humains plus récents.

Les os des membres décrits dans notre article incluent un fémur partiel gauche (os de la cuisse) et deux ulnae gauche et droit (l’ulna, ou cubitus, est avec le radius l’un des deux os de l’avant-bras ; c’est lui qui forme notre coude). Ces os ont été découverts dans la même localité et la même année que ce crâne mais ont été identifiés ultérieurement, en 2004. Ils appartiennent très vraisemblablement à la même espèce que le crâne, car un seul grand primate a été identifié sur près de 13 800 fossiles représentant une centaine de vertébrés différents collectés dans environ 400 localités à Toros-Ménalla. Par contre, on ne sait pas si ce fémur, ces ulnae et le crâne appartiennent au même individu, car il y a au moins trois individus différents découverts sur ce site.

L’analyse de ce matériel, débutée en 2004, a été considérablement ralentie pour diverses raisons, incluant notamment la priorité donnée aux recherches de terrain d’autres restes postcrâniens et à d’autres travaux, ainsi que la difficulté de l’analyse de ce matériel fragmentaire nécessitant des expertises complémentaires. Relancée en 2017, il a fallu cinq années pour la mener à son terme.

Des os étudiés sous toutes les coutures

La préservation de ces os longs n’étant pas très bonne (le fémur, par exemple, a perdu ses deux extrémités), une analyse succincte ne permet pas de fournir des interprétations fiables. Nous les avons donc étudiés sous toutes les coutures, à la fois dans leur morphologie externe et leurs structures internes. Afin de diminuer l’incertitude, nous avons employé diverses approches, incluant des observations directes et des mesures biométriques, ainsi que des analyses d’images 3D des analyses de forme (morphométrie géométrique) et des indicateurs biomécaniques – un travail rarement aussi poussé pour ce type d’étude. Vingt-trois critères ont été comparés à un ensemble de spécimens actuels et fossiles aussi large que possible. Pris séparément, aucun de ces critères ne permet de proposer une interprétation catégorique du matériel – il n’y a pas de caractères « magiques » en paléoanthropologie – et chacun d’entre eux fera certainement l’objet de discussions au sein de la communauté des paléoanthropologues.

Par contre, pris tous ensembles, ces caractères aboutissent à une interprétation de ces fossiles bien plus parcimonieuse que toute autre hypothèse alternative. Cette combinaison indique ainsi que Sahelanthropus pratiquait une bipédie habituelle – c’est-à-dire de manière systématique dans un contexte donné. En l’occurrence, cette bipédie était probablement utilisée pour des déplacements au sol ainsi que dans les arbres. Dans ce dernier cas, elle était très probablement accompagnée d’un autre mode de déplacement : une quadrupédie assurée par des prises fermes de la main qui permettent de saisir les branches, différant clairement de la quadrupédie pratiquée par les gorilles et les chimpanzés qui prennent appui sur le dos de leurs phalanges (« knuckle walking »).

Relations de parentés des humains, des gorilles et des chimpanzés. La bipédie est devenue progressivement le mode locomoteur dominant au sein du rameau humain à partir d’une combinaison de bipédie et de grimper arboricole, telle que documentée par Sahelanthropus.

Ces résultats convergents avec les observations menées sur Orrorin et Ardipithecus ont plusieurs implications. Tout d’abord, ils renforcent le concept d’une forme de bipédie très précoce dans l’histoire de l’humanité coexistant avec d’autres modes de locomotion. Il n’y a donc pas eu d’apparition soudaine d’une caractéristique « propre » à l’humanité depuis ses débuts, mais une longue et lente transition sur des millions d’années. Au temps pour le mythe fondateur censé nous démarquer du reste de la biodiversité ! Au contraire, cette phase de l’évolution humaine s’est déroulée selon des modalités tout à fait communes au cours de l’histoire du vivant et du globe, rappelant que l’humanité est un fragment de la biodiversité – un constat qui devrait nous amener à repenser notre attitude envers le monde vivant et les paramètres qui régissent l’hospitalité de notre planète.

Sahelanthropus, Orrorin et Ardipithecus suggèrent également par leurs caractères que l’ancêtre que nous partageons avec les chimpanzés ne ressemblait ni à ces derniers, ni aux bipèdes exclusifs que nous sommes devenus. Contrairement à l’hypothèse d’une conservation de la morphologie ancestrale par les chimpanzés et les bonobos, leur combinaison particulière de grimper vertical et de knuckle walking a plus probablement évolué bien après notre divergence.

Enfin, si Sahelanthropus tchadensis est un témoin de la diversité humaine parmi d’autres, elle est à ce jour la seule espèce bipède habituelle avérée connue à cet âge. En considérant l’ensemble du registre fossile hominoïde faiblement diversifié d’Afrique et d’Eurasie à la fin du Miocène (après 10 Ma), l’acquisition de la bipédie par le rameau humain sur le continent africain reste à ce jour la seule hypothèse bien documentée. Cette bipédie semble à ce stade faire partie d’un répertoire locomoteur opportuniste (flexible, pouvant tirer parti de différents milieux), ce qui correspond bien au paléoenvironnement diversifié de Toros-Ménalla tel que reconstitué par les géologues, paléobotanistes et paléontologues de notre équipe.

Source : Science et Vie du 17/09/2022

jeudi 15 septembre 2022

À quoi ressemblait la vie des australopithèques ?

Les australopithèques, de la grande famille humaine des homininés, ont vécu en Afrique il y a entre 4,4 et 1 million d’années. Vous connaissez forcément l’une de leurs représentantes, longtemps présentée comme notre grand-mère à tous : Lucy.

Une grande famille humaine

"Le groupe qui réunit tous les humains, les homininés, s’est séparé de la branche qui a donné naissance aujourd’hui aux chimpanzés et aux bonobos. Avec aussi les gorilles et les Orang-Outan, nous faisons tous partie de la famille des hominidés. L’Homme ne descend pas du singe, nous sommes tous des primates et nous avons un ancêtre commun avec les chimpanzés et les bonobos qui sont les êtres vivants les plus proches de nous", explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau, auteur d’une Brève histoire des origines de l’humanité (éditions Tallandier, 2022).

Les plus anciens membres connus du buisson de l’humanité datent d’il y a 7 millions d’années sur le continent africain surnommé pour cette raison "le berceau de l’humanité". C’est ce que nous a appris la découverte de Toumaï au Tchad en 2001. Au fil des siècles, plusieurs espèces d’hominines se sont côtoyées à travers le monde. Parmi elles, de nombreuses espèces d’australopithèques, qui vivaient il y a entre 4,4 et 1 million d’années.

Le crâne de Taung avant Lucy

Le premier à avoir découvert des restes d’australopithecus afarensis, c’est l’anthropologue et paléontologue australien Raymond Dart. Selon certains chercheurs, c’est cette espèce qui serait à l’origine des autres espèces d’australopithèques, et en particulier de ses représentants robustes, les paranthropes.

En 1924, près de Kimberley, en Afrique du Sud, Dart met au jour un crâne appartenant à un enfant, surnommé Taung. Dans le journal Nature l’année suivante, il décrit un nouveau type d’hominine, l’australopithèque. Grâce à la position du trou découvert à la base du crâne qui indique la station bipède, Dart conclut que ce spécimen ne pouvait se déplacer à 4 pattes et était bien adapté à la bipédie.

La star de ce nouveau groupe, vous connaissez bien son nom. Ce n’est pas Taung, c’est Lucy ! Elle est mise au jour le 24 novembre 1974 à Hadar, en Éthiopie, par une équipe internationale dirigée par l’Américain Donald Johanson et les Français Maurice Taïeb et Yves Coppens.

Son nom, elle le doit aux Beatles. En effet, le soir de la découverte, alors qu’ils nettoient méticuleusement les précieux ossements, les paléoanthropologues écoutent la chanson Lucy in the Sky with Diamonds des quatre garçons dans le vent. Au son du rock’n’roll, Lucy est ainsi baptisée par les Occidentaux. Les Ethiopiens, eux, l’appellent Dinqnesh, qui signifie "Tu es merveilleuse".

Caractéristiques et mode de vie des Australopithèques

Ce qui la rend merveilleuse, c’est que son squelette est complet à 40 %. Du jamais vu à l’époque ! On a retrouvé les fragments de 52 ossements datant de 3,2 millions d’années. Lucy mesure 1 mètre 10 pour 25 kilos. En moyenne, les australopithèques mesurent entre 1,3 et 1,5 mètre, mais ils peuvent dépasser 1m60. La capacité crânienne des Australopithèques mesure 450cm3 en moyenne, soit celle du chimpanzé actuel.

Les longs bras de Lucy laissent supposer qu’elle devait passer beaucoup de temps accrochée aux branches des arbres. Mais d’autres particularités anatomiques, comme son bassin court et évasé indiquent qu’elle était totalement adaptée à un mode de locomotion bipède, comme tous les représentants de la grande famille humaine.

Les Australopithèques vivaient dans des environnements assez variés et pouvaient évoluer dans la forêt humide aussi bien que dans la savane. Leur alimentation se composait de graminées, de plantes grasses, de tubercules, comme en témoigne l’émail épais de leurs dents. Mais ils n'étaient pas totalement végétariens et au fil du temps ils se sont davantage nourris d’insectes, de rongeurs, d’oiseaux et d’œufs. Les Australopithèques étaient omnivores et certains fabriquaient des outils en pierre.

Sur la question de leur pilosité, Antoine Balzeau nous apprend qu’il s’agit là d’une "question sans intérêt scientifique puisque les hypothèses sont impossibles à tester. Nous, Hommes d’aujourd’hui, n’avons pas moins de poils qu’un chimpanzé et donc certainement qu’un Australopithèque, que ses poils fussent petits ou longs".

Des Australopithèques, en veux-tu en voilà !

Taung et Lucy ne sont pas les seuls représentants des australopithèques. Des centaines ont été mis au jour, comme la petite Selam, âgée de 3 ans. Elle fut découverte en 2000 en Éthiopie, à quatre kilomètres seulement du lieu où Lucy avait été découverte 26 ans plus tôt. Résultat : la presse l’a tout de suite présentée comme "le bébé de Lucy", un surnom qui prête à confusion car Selam est bien plus vieille.

Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent à dire que Lucy n’est pas notre grand-mère à tous, mais une lointaine tante parmi d’autres. Les australopithèques étaient très variés, une douzaine d’espèces différentes ont vécu et ont côtoyé de nombreuses autres espèces attribuées au genre Homo à partir d’il y a 2 millions d’années.

"Ainsi, les Australopithèques font bien partie de la grande famille humaine, puisque leur corps était adapté à la bipédie. Ils étaient un peu plus petits que les humains ultérieurs, et surtout, ils avaient de plus petites jambes et de plus grands bras. Les espèces se sont réparties les différentes régions d’Afrique au cours du temps, probablement car ces humains étaient assez inféodés à leur environnement. La dernière découverte notable est que les premiers outils en pierre connus datent de leur époque, démontrant des compétences inattendues à ces humains anciens", conclut Antoine Balzeau.

Source : Géo du 14/09/2022

lundi 12 septembre 2022

Les forêts se seraient embrasées instantanément après la chute de l’astéroïde qui a tué les dinosaures !

Il y a 66 millions d’années, la chute de l’astéroïde du Chicxulub aura marqué profondément l’histoire de la Terre. Aujourd’hui, on comprend mieux comment s’est déroulée cette catastrophe qui a provoqué un embrasement quasi instantané des forêts dans un rayon de plusieurs milliers de kilomètres.

Si les conséquences à long terme de l'impact météoritique géant qui donna naissance au cratère de Chicxulub sont bien connues (extinction des dinosaures, modification du climat), la chute de l'astéroïde a eu également des effets immédiats extrêmement dévastateurs, notamment la génération d'un important tsunami et de vastes incendies de forêt.

Les habitants de la ville de Chelyabinsk en Russie s'en souviennent : en 2013, l’explosion d’une « petite » météorite d’environ 15 mètres de diamètre avait provoqué une importante onde de choc qui avait fait d'importants dégâts.

Imaginons désormais la puissance de l'impact d'un astéroïde de plus de 10 km de diamètre, comme cela a été le cas il y a 66 millions d'années, à la fin du Crétacé. L'énergie libérée a été estimée à plusieurs milliards de fois celle de la bombe d'Hiroshima.

Une radiation thermique carbonisant tout le paysage en quelques secondes

Sous l'effet du choc, les roches composant l'astéroïde mais également la croûte continentale se sont immédiatement vaporisées, produisant une énorme boule de feu se propageant très rapidement à partir du point d'impact, bien plus rapidement que l'onde de choc. Avec des températures supérieures à 1.000 °C, l'ensemble du paysage est dévasté en quelques secondes, et cela sur plusieurs milliers de kilomètres.

Sous l'effet de cette radiation thermique, la végétation, mais également tous les êtres vivants, sont instantanément carbonisés, avant même de subir le souffle qui couchera les arbres au sol, ou la vague de tsunami qui interviendra pourtant très rapidement, quelques minutes seulement après l'impact.

Voici le terrifiant tableau des événements que relate l'article publié dans Scientific Report. Des chercheurs anglais, mexicains et brésiliens se sont en effet penchés sur les causes des feux de forêt survenus le jour de la catastrophe, mais également sur la chronologie des événements.

Des troncs calcinés à plus de 2.500 km de l’impact

Les scientifiques ont analysé des dépôts sédimentaires situés à plus de 2.500 km du cratère de Chicxulub. Ces dépôts datant de 66 millions d'années montrent en effet une importante amalgamation de débris de toutes sortes : fossiles de coraux, coquilles de gastéropodes et bivalves sont mélangés à des débris de troncs d'arbres calcinés, le tout enrobé dans une matrice riche en argile. Cet agencement de débris très hétéroclites n'est autre que la marque laissée par le méga-tsunami qui a déferlé sur le paysage rapidement après l'impact.

Dans les dépôts du tsunami survenu après l'impact, les scientifiques ont retrouvé d'imposants fragments de troncs dont l'écorce est calcinée.

Les fragments de bois sont de taille conséquente, avec des morceaux de tronc pouvant aller jusqu'à 3 mètres. Sur les troncs, se trouvent encore de larges portions d'écorce calcinée pourtant toujours en place, ce qui suggère qu'après avoir brûlé, les troncs ont été très rapidement ensevelis sous les sédiments marins.

Il s'agit là d'une observation clé pour les scientifiques. Si la présence de charbon dans ces dépôts relativement éloignés du lieu de l'impact indiquait que des feux de forêt s'étaient bien déclarés plus ou moins à ce moment-là, l'exact enchaînement des événements et leurs causes étaient encore mal contraints. Ces feux avaient-ils été causés par l'impact lui-même ou de manière subséquente ? Certaines hypothèses proposaient en effet que des incendies se seraient déclenchés dans un second temps, par exemple par l'action de la foudre sur un sol jonché de débris végétaux et d'arbres abattus par le souffle de l'impact.

Un embrasement instantané avant l’arrivée du tsunami

Les données de l'étude montrent cependant que les incendies se sont déclarés avant la survenu du méga-tsunami, qui est arrivé sur le site une dizaine de minutes seulement après l'impact. La végétation se serait donc embrasée de façon quasi instantanée au moment de la formation du cratère de Chicxulub et sous l'effet de la chaleur dégagée par l'impact. Les mesures réalisées sur les échantillons d'écorce calcinée indiquent une température allant de 395 à 1.022 °C.

Les scientifiques notent cependant que l'intérieur des troncs n'est, quant à lui, pas brûlé. Deux hypothèses sont avancées : soit la végétation aurait subi un embrasement instantané lié à la radiation thermique, mais cela ne provoquant pas d'incendie à proprement parler, soit le tsunami serait arrivé suffisamment rapidement pour éteindre l'incendie causé par la vague de chaleur intense ou par la chute de gouttelettes de roche fondue, noyant tout sous un épais dépôt de boue.

Cette étude apporte donc des éléments significatifs permettant de reconstituer le film de cette terrifiante catastrophe. Elle permet également de mieux comprendre le déroulement des événements suivant immédiatement un impact météoritique géant.

Source : Futura du 11/09/2022

Découverte d'étranges pièges en forme de cerf-volant datant de la Préhistoire

D'étranges structures de chasse préhistoriques ont été repérées grâce à l'imagerie satellitaire, dans le nord de l'Arabie saoudite et le sud de l'Irak. Ces structures surnommées « cerf-volant » révèlent des pratiques de chasse méticuleuses qui remontent à 8.000 ans !

Elles peuvent s'étendre sur plusieurs kilomètres : les structures de chasse en « cerf-volant » remontent à près de 8.000 ans et démontrent des techniques de chasse très élaborées. Utilisées durant le Néolithique, ces installations sont constituées de murets en pierre qui forment des chemins dans lesquels les proies étaient guidées par les humains afin d'être piégées : elles se retrouvaient ensuite dans une enceinte centrale, la « tête » du cerf-volant, pour être tuées. Des cellules ont par ailleurs été retrouvées cachées dans les murs, qui pouvaient aussi servir de fosse de piégeage.

Déjà connus depuis des décennies, plus de 6.000 de ces pièges en entonnoir ont été retrouvés jusqu'à aujourd'hui, mais seulement dans les pays du Levant et en Arabie. Des chercheurs viennent d'en trouver de nouveaux grâce à l'imagerie satellitaire, 400 kilomètres plus loin que les précédents, qu'ils détaillent dans une étude publiée dans Holocene.

Ils fournissent des informations précieuses sur les peuples de la préhistoire

Par leur grande taille, et leur qualité d'élaboration, ces structures représentent les plus grandes trouvées datant de l'Holocène ; elles suggèrent une grande coordination et un grand nombre de personnes engagées dans la construction. Elles pourraient de plus signifier un certain statut social : des peintures rupestres de pièges en cerf-volant ont été retrouvées en Jordanie.

Selon l'étude, leur répartition indiquerait aussi un changement climatique ancien qui s'est produit il y a environ 6.000 ans : « On suppose qu'à une partie ultérieure de l'Holocène, l'environnement a changé et que le plateau d'Al Labbah est devenu inhabitable ». En effet, les cerfs-volants auraient été construits durant la phase humide de l'Holocène, une période qui a duré 4.000 ans et qui s'est terminée brutalement par des rétroactions entre la végétation et l'atmosphère.

Source : Futura du 11/09/2022