samedi 24 juin 2023

Pourquoi la datation des premières inhumations fait-elle autant débat ?

En annonçant que les premières sépultures du genre Homo seraient plus vieilles d'au moins 100 000 ans par rapport à la datation officielle, c'est une nouvelle question houleuse qui est soulevée dans la communauté scientifique. Pourquoi la datation des premières sépultures est-elle une question aussi complexe ? Qu'est-ce que cela change par rapport à la considération des individus du passé ? Un point sur une actualité controversée concernant Homo naledi.

En annonçant avoir découvert que l'espèce Homo naledi inhumait ses morts volontairement 100 000 ans avant les datations arrêtées actuelles, le paléo-anthropologue américain Lee Berger ouvre un grand débat entre les spécialistes de l'histoire de l'Humanité. C'est en Afrique du Sud que le site considéré comme un lieu de sépulture a été repéré par Lee Berger et son équipe. Homo naledi a été, quant à lui, découvert par le même chercheur en 2013 et annoncé officiellement en 2015. Il s'agit d'un petit homininé dont les restes osseux ont été repérés dans les grottes de Rising Star.

Petit gabarit et datation complexe

Le premier débat concernant Homo naledi s'est concentré sur le fait de déterminer s'il s'agissait davantage d'un Australopithèque, ou bien d'un des premiers représentants du genre Homo. Mesurant probablement 1,50 mètre avec un petit crâne, tout reste pourtant à déterminer le concernant bien que la datation arrêtée se situe entre -335 000 et -241 000 ans. Au regard de squelettes aussi anciens, il est malgré tout difficile de se faire une idée exacte du type de vie menée par ces petits individus. Ils restent mystérieux en de nombreux points, en particulier à propos de leurs capacités cérébrales et cognitives.

Des ossements et un toboggan naturel

En 2015 déjà, Lee Berger et son équipe avançaient l'idée, appuyée à nouveau en 2023, de pratiques d'inhumation volontaires de la part de Homo naledi. En effet, diverses chambres très difficilement accessibles du site de Rising Star, ont permis de découvrir de très nombreux fragments osseux et des dépouilles d'individus de tous âges. L'une des chambres souterraines étant accessible uniquement par le biais d'un boyau minuscule pour les chercheurs. Mais, à quoi pouvaient bien ressembler les chambres de ces grottes à l'époque d'Homo naledi ? Pour les chercheurs sur le site, il ne s'agit pas de squelettes qui auraient été jetés par dans les cheminées naturelles et dont les ossements se seraient retrouvés éparpillés au sol des chambres mais bien des corps déposés soigneusement en position fœtale dans un lieu choisi par Homo naledi. C'est là où la communauté scientifique se divise.

Des annonces mais pas encore d'articles scientifiques

Dans le monde scientifique, les annonces de découvertes et d'études se font par le biais d'articles scientifiques normés qui permettent à l'ensemble de la communauté de connaître les méthodes et les raisons des conclusions. Cela permet d'ouvrir également un dialogue officiel entre scientifiques. Or, l'annonce de Lee Berger et son équipe n'a pas fait l'objet pour le moment d'une publication critiquée par les pairs bien qu'un article non validé existe. De plus, l'aspect médiatique de la découverte par le biais de National Geographic interpelle les chercheurs quant à la fiabilité et aux méthodes de l'équipe sur place.

En faisant cela, l'équipe de Lee Berger pourra expliquer pourquoi elle estime que les trous creusés au sol de la tombe étaient potentiellement des sépultures, pourquoi les gravures sur les parois de la grotte leur semblent être contemporaines d'Homo naledi ou si cela est postérieur, et comprendre la signification des charbons retrouvés brûlés sur place. En effet, inhumer un mort ne veut pas nécessairement dire qu'il y a forcément une fonction rituelle autour de cet acte, et c'est cela qu'il est parfois difficile d'attester en archéologie, mais encore plus en paléo-anthropologie.

Qu'est-ce que cela change si Homo naledi inhumait ses morts ?

Au regard de la chronologie officielle, c'est un bond immense qui est fait dans le temps par rapport aux datations officielles au Paléolithique. Cela suggèrerait que les individus du genre Homo nalendi auraient eu la capacité cérébrale d'envisager un traitement pour leurs morts, voire une possible ritualisation de cela. Ce qui fait voler en éclat l'idée des individus préhistoriques incapables de réflexions et de se transposer eux-mêmes dans d'autres dimensions que la leur au jour le jour. Cela ne serait alors plus un fait concernant uniquement les genres Homo les plus récents. Si certains scientifiques ne rejettent pas la découverte, ils attendent en revanche des preuves solides et des arguments pointus pour pouvoir envisager la possibilité de tels traitements funéraires.

Source : Futura du 24/06/2023

mardi 20 juin 2023

Homo sapiens s’est aventuré hors d’Afrique plus tôt que nous le pensions

Les ossements d’Homo sapiens retrouvés au Laos auraient près de 80.000 ans, renforçant ainsi la théorie selon laquelle le berceau africain aurait commencé à voir partir des populations massive d’Afrique vers -60.000 ans. Et, sur le continent asiatique, Homo sapiens n’était pas seul…

Enfouis sous six mètres de sédiments à l’intérieur d’une grotte laotienne, deux os d’Homo sapiens, un os frontal et un fragment de tibia, ont été découverts par les chercheurs d’une étude internationale publiée dans Nature Communications le 13 juin 2023. "Depuis le début des recherches dans la grotte de Tam Pa Ling, en 2010, on a trouvé sept individus, d’âges géologiques différents. Les derniers os, découverts juste avant la pandémie de Covid, sont d’autant plus remarquables qu’il s’agît d’os d’Homo sapiens de -80.000 ans", souligne Fabrice Demeter, directeur de l’étude, pour Sciences et Avenir. La morphologie de l’os frontal indique qu’il provient d’une population dite "gracile". C’est un homme moderne, il n’a pas les traits robustes que l’on trouve sur d’autres fossiles, datés d’il y a 45.000 ans.

Une des premières vagues migratoires d’Homo sapiens hors d’Afrique

Ces ossements témoignent d’une des premières vagues migratoires d’Homo sapiens hors d’Afrique. C’est sur le continent africain qu’ont été retrouvés les traces les plus anciennes d’hominidés. Homo sapiens y serait ainsi apparu il y a au moins 300.000 ans. En revanche, deux hypothèses sont évoquées pour dater sa migration vers l’Eurasie. Sa dispersion pourrait être précoce (entre -130.000 et -80.000 ans) ou tardive (après -80.000 ans). D’après les données génétiques des fossiles comparées à celles des populations actuelles, plusieurs études s’accordent sur une installation durable d’Homo sapiens en Europe vers - 60.000 ou - 50.000 ans. Leur contribution génétique est très forte au sein des populations actuelles.

"La fourchette de datation de l’os frontal et du tibia s’étend de -86.000 à -68.000 ans. Cette découverte documente donc l’une des premières vagues migratoires de sortie de l’Afrique, il y a plus de 86.000 ans, peut-être, 90 ou 100.000 ans", s’émerveille Fabrice Demeter.

Différentes vues de l'os frontal.

Les données de fouilles archéologiques chinoises indiquaient déjà une sortie de l’homme moderne de son berceau africain autour de -100.000 ans, "même si la datation sur certains sites peut être contestée", nuance le scientifique. Il y a donc eu une sortie massive d’Afrique vers -60.000 ans, qui a donné le peuplement actuel, mais également d’autres sorties antérieures, des tentatives d’explorer le monde. Ces populations n’ont toutefois pas survécu, ce qui explique que leur contribution génétique soit très faible : moins d’1% au sein des populations australasiennes (ensemble des populations actuelles sur le continent asiatique et en Océanie) actuelles, d’après les analyses génomiques.

Différentes vues du tibia

"Pièges à fossiles"

"C’était inespéré de trouver des ossements dans une région comme celle-ci, soumise aux pluies diluviennes de mousson cinq mois par an", se réjouit le chercheur. Avec plus de 2000 mm de pluie par an sur certains versants à la végétation luxuriante, l’acidité des sols est particulièrement élevée et les restes osseux ne se conservent pas. La possibilité de retrouver des fossiles ou des squelettes intacts se limite donc à des "pièges à fossiles". C’est le cas de la grotte Tam Pa Ling, au Nord-Est du Laos, aussi appelée "grotte des singes".

L’entrée de la grotte est aujourd’hui gigantesque : 40 mètres de large sur 30 mètres de haut. "Mais elle se serait largement ouverte il y a 10.000 ans seulement. Antérieurement, l’accès devait être bien plus étroit, et c’est pourquoi les hommes préhistoriques n’y ont pas habité. Aucune trace de foyer, ni d’outils lithiques n’ont été retrouvées", souligne Fabrice Demeter. Mais alors d’où viennent les ossements qui y ont été découverts ? Il faut imaginer que ces groupes humains vivaient aux alentours de la grotte. Lorsqu’ils sont morts, les restes osseux ont été transportés par les pluies lors des moussons jusque dans le fond de la cavité, où ils ont été préservés au cours du temps par les couches de sédiments successives.

Des dents de bovins pour dater les ossements

Les chercheurs ont rapidement été confrontés à un problème de taille : estimer l’âge d’un os de plus de 45.000 ans se révèle impossible par datation au carbone 14. L’os étant un milieu ouvert, il perd des éléments "traces" au fur et à mesure des années. Les premiers individus découverts à Tam Pa Ling, à deux mètres de profondeur, avaient près de 45.000 ans. “Et à mesure que l’on creuse, on remonte le temps", sourit le directeur de l’étude. En deçà, impossible, donc, de compter sur la datation carbone. Deux techniques s’y substituent alors.

Les chercheurs ont d’abord daté les couches de sédiments en exposant des minéraux qu’elles contiennent, quartz et feldspath, à de la lumière. Plus l’échantillon est ancien, plus il émet de lumière. "On combine ces résultats avec des datations directes de l’émail des dents de mammifères qu’on peut retrouver au sein des strates sédimentaires", explique Fabrice Demeter. A partir de la datation des sédiments et de dents de bovins retrouvées près des ossements d’Homo sapiens, des géochronologistes ont réalisé une fourchette d’âge de l’os frontal et du tibia en tenant compte de différents paramètres. Ils seraient donc âgés de 86.000 à 68.000 ans.

"Ce ne sont sans doute pas les seules sorties d'Afrique avant 60.000 ans, on n'en a simplement pas encore trouvé les traces", s'impatiente le chercheur. Homo sapiens n’était d’ailleurs pas seul sur le continent asiatique. Sur la même période, quatre autres espèces occupaient cette région, notamment Homo luzonensis, aux Philippines, Homo floresiensis, l’homme de florès, et Homo erectus en Indonésie. Au Laos, Fabrice Demeter et son équipe de chercheurs avaient même révélé la présence de Dénisoviens, une espèce éteinte proche de l’homme de Neandertal et d’Homo sapiens et avec laquelle elle s’est hybridée. C’est à 100 mètres seulement à vol d’oiseau de Tam Pa Ling, dans la grotte du Cobra, que les scientifiques ont découvert une dent d’enfant dénisovienne.

Tam Pa Ling n’a pas fini de livrer ses secrets. En 2022, l’équipe a commencé à analyser l’ADN environnemental de la grotte, c’est-à-dire l’ADN contenu dans le sol. "Cela permet, là où il n’y a plus de fossiles osseux, de trouver des traces de tout ce qui vivait dans l’environnement, des plantes aux animaux, en passant par les microbes…” explique Fabrice Demeter. L’objectif est de pouvoir reconstruire tout le paléoenvironnement dans lequel ces humains ont vécu. Si les fouilles ont atteint le fond de la grotte, à sept mètres de profondeur, les chercheurs souhaitent à présent élargir son périmètre et étendre la fouille sur le plan horizontal.

La découverte de Tam Pa Ling en 2009, racontée par Fabrice Demeter

"Cela a été une vraie surprise ! Je me souviens, on travaillait sur un site depuis un long moment et on a découvert la grotte quatre jours avant la fin des recherches. On fouillait alors un site d’âge néolithique, un abri sous roche, en contrebas de la colline où se trouve Tam Pa Ling. En fin d’expédition, on passe généralement trois ou quatre jours à prospecter pour essayer de trouver des choses potentiellement intéressantes pour les années suivantes. Et c’est ce que notre géologue, Philippe Duringer, fait toujours. Il a trouvé l’entrée de cette grotte et m’y a emmené, juste avant de déjeuner. J’étais fasciné par cette cavité gigantesque et tout le potentiel qu’elle offrait. On s’est empressés d’ouvrir un sondage, une rapide étude du sous-sol, avant de rentrer en France. On a ainsi trouvé des charbons de bois à 2,40 m de profondeur. Je les ai ramenés en métropole pour datation : ils étaient vieux d’au moins 45.000 ans car on arrivait aux limites de la datation au carbone 14. Ça signifiait qu’en dessous de ces niveaux-là, ce qu’on trouverait serait plus vieux que 45.000 ans ! J’ai pensé qu’autour de ces dates, Homo sapiens était sorti d’Afrique et que ça aurait été formidable d’en trouver ici. L’année suivante, on a commencé les fouilles avec nos collègues laotiens et des ouvriers d’un village Hmong juste à côté. Après deux semaines de recherches, les restes d’un premier crâne sont apparus !"

Source : Sciences et Avenir du 19/06/2023

mardi 6 juin 2023

Les enfants des paranthropes, les plus proches parents des humains, grandissaient à une vitesse surprenante

Morts il y a près de deux millions d'années, les restes de quatre enfants paranthropes, des homininés qui ont côtoyé les premiers humains, révèlent une croissance bien plus rapide que celle des espèces du genre Homo.

Les paranthropes, cette presque humanité qui s'est éteinte il y a 1,5 à 1,2 million d'années, avaient des enfants qui grandissaient bien plus rapidement que ceux des humains, avec notamment un cerveau qui atteignait sa taille adulte dès l'âge de trois ans. "Une surprise", souligne José Braga, professeur de paléoanthropologie à l’université Toulouse III – Paul Sabatier et au Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse. "En effet, s'ils étaient toujours en vie, les paranthropes seraient les plus proches parents des humains et on s'attendrait donc à une vitesse de croissance proche", explique-t-il. Mais l'examen de quatre fossiles partiels de crânes d'enfants paranthropes, âgés de moins de trois ans, démontre le contraire.

Les paranthropes sont bien plus proches des humains que les australopithèques

Le paléontologue a découvert les fossiles, vieux de deux millions d'années, dans deux grottes en Afrique du Sud, situées dans les localités de Kromdraai et Drimolen, dans les environs de Johannesburg et de Pretoria. Aucun des quatre crânes n'est entier, mais des fragments de mandibules, de maxillaires, de boîte crânienne et des dents, ont permis de reconstituer et d'analyser pour la première fois le crâne d'un enfant paranthrope. "Une avancée considérable qui permet d'étudier la croissance d'une espèce proche des humains. Avec des caractéristiques bien plus humaines que celles des australopithèques qui vivaient durant la même période", précise-t-il. Les paléontologues savaient déjà que la morphologie crânienne des adultes des deux genres (Paranthropus et Homo) était globalement similaire avec néanmoins quelques différences bien visibles comme de très grosses dents jugales (molaires et pré-molaires) et des mâchoires massives pour le paranthrope.

La question était de savoir si ces similarités relevaient d'une évolution convergente ou de raisons évolutives bien plus profondes. "Grâce à cette étude, on peut enfin trancher : dès l'âge de deux ans, il est fascinant de constater à quel point les enfants paranthropes partagent des similarités avec les humains et sont à des années-lumière, en termes de modernité, des jeunes australopithèques représentés par un fossile emblématique, celui de l'enfant de Tang", insiste José Braga.

En particulier, l'arrière du crâne (la partie occipitale), qui conditionne l'anatomie du lobe postérieur et du cervelet, et la face ont un développement analogue à celui des humains et très éloignée des australopithèques. L'analyse complète du crâne composite, qui a été réalisée avec des techniques innovantes d’imagerie et notamment la morphométrie 3D, est publiée dans la revue Sciences Advances.

Une durée de vie plus courte

Ce qui a également frappé les chercheurs, et qui pour le coup diffère vraiment de l'ontogénie humaine, c'est la rapide croissance des jeunes paranthropes. "Certaines caractéristiques de la face et du crâne ont une forme, voire une taille adulte dès trois ans. C'est le cas du cerveau dont le volume, autour de 400 centimètres-cube, est celui d'un adulte alors que chez l'humain, le cerveau n'atteint sa taille adulte qu'à l'âge de six ans " précise José Braga. Cela signifie que l'enfance des paranthropes était très brève et qu'ils devaient probablement être très rapidement aptes à la mastication.

Crâne composite d'un enfant paranthrope reconstitué

La maturation précoce des jeunes paranthropes suggère également que la vie de ce genre était sans doute plus courte que celle des humains et que celle qu'on pouvait projeter en se basant sur sa taille corporelle, autour de 35 à 40 kilos maximum. Sans doute, les premiers atteignaient une vingtaine d'années contre une trentaine pour les humains.

Pour mieux comprendre la croissance dans les premiers jours et semaines des paranthropes et avoir des informations plus complètes sur la taille et la forme du cerveau à la naissance ou le degré de dépendance aux parents, il manque encore l'étude d'un fossile clé : celui d'un nouveau-né paranthrope. Une analyse qui ne devrait pas tarder puisque José Braga a déniché un tel fossile au cours de ses dernières fouilles.

Source : Sciences & Avenir du 05/06/2023