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samedi 29 juillet 2023

L'origine hybride des langues indo-européennes

Des chercheurs ont conclu que l'origine de la famille des langues indo-européennes remonterait à environ 8120 ans. Leur étude propose une approche hybride pour apporter de nouvelles perspectives sur l'histoire de cette famille linguistique, la plus répandue du monde.

Le latin, le grec ancien, le vieil Anglais et même le hindi font partie de la même famille linguistique : les langues indo-européennes. Cela signifie que ces langues ont toutes ce que l'on pourrait appeler un ancêtre commun. Au sein de cette famille, on retrouve notamment les langues celtiques, les langues germaniques, les langues balto-slaves, les langues albanaises, les langues arméniennes, les langues helléniques, les langues italiques et les langues iraniennes.

À l'heure actuelle, il n'existe pas de consensus sur l'origine précise de la famille des langues indo-européennes. Cependant, l'équipe du chercheur Paul Heggarty de l'Institut Max-Planck de Science de l'histoire humaine (Allemagne) a publié, le 28 juillet 2023 dans la prestigieuse revue Science, une étude présentant un nouveau cadre pour la chronologie et la divergence de ces langues. Des résultats corroborés avec l'ADN ancien.

Une technique révolutionnaire en paléogénétique

Récemment, l'ADN ancien (aDNA), ou ADN fossile, a apporté des perspectives révolutionnaires en paléogénétique et en génétique des populations. Il consiste à prélever et analyser des échantillons très anciens, de fossiles, de poudre d'os ou de dents. Cette technique a valu au Suédois Svante Pääbo l’attribution du prix Nobel de médecine en 2022.

Deux grandes théories de migration

Depuis des années, les origines de la famille des langues indo-européennes sont vivement débattues. Conventionnellement, on retrouve deux grandes hypothèses pour expliquer leur migration. La première est appelée "l'hypothèse des steppes" (schéma ci-dessous) par la communauté scientifique. Selon cette dernière, les langues indo-européennes se seraient diffusées de la steppe pontique-caspienne (au nord de la Mer noire, de l'embouchure du Danube jusqu'au fleuve Oural) il y a environ 6500 ans principalement avec l'élevage des chevaux.

Schéma modélisant "l'hypothèse des steppes" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine au nord de la Mer noire, origine qui s'est scindée en plusieurs branches pour se diffuser vers l'Europe, la Turquie ou encore l'Asie.

D'autres scientifiques soutiennent quant à eux "l'hypothèse agricole" (schéma ci-dessous) selon laquelle l'indo-européen se serait dispersé avec l'agriculture à partir de certaines régions du Caucase (région montagneuse comprise entre l'Iran, la Turquie et une partie de la Russie) il y a environ 9500 ans.

Schéma modélisant "l'hypothèse agricole" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine depuis le Caucase, et qui se serait divisée pour rejoindre l'Europe, le nord et l'Asie.

Vers une hypothèse hybride

À partir de leurs résultats, les chercheurs ont développé une hypothèse hybride qui combinerait des éléments des deux autres hypothèses. En effet, l'analyse phylogénétique - l'étude des liens de parenté entre les individus - a fait remonter l'origine des langues indo-européennes il y a 8120 ans en arrière. À première vue, cette date ne paraît pas conforme à "l'hypothèse des steppes", mais elle n'exclut pas un foyer important dans la steppe pontique-caspienne.

Selon cette hypothèse hybride, le foyer initial de la famille des langues indo-européennes partirait du sud du Caucase et se serait ensuite séparé en plusieurs branches migratoires. Une qui part vers l'ouest en passant par la Turquie jusque dans l'actuelle Grèce. Une autre qui se dirige vers le nord jusqu’aux régions des steppes (il y a 7000 ans) avant de se séparer à nouveau avec des diffusions vers l'Europe et l'Asie. Chaque branche s'est séparée du reste il y a environ 4890 ans. La langue nommée Italique l'aurait même fait un peu plus tôt, il y a environ 5560 ans. Le balto-slave est moins étroitement associé à ces groupes, se séparant encore avant, il y a environ 6460 ans.

Carte montrant les hypothèses alternatives pour les premières étapes de l'expansion indo-européenne. Une origine qui viendrait du sud du Caucase puis se serait déployée vers le nord jusqu’aux régions des steppes avant de s’étendre à travers l’Eurasie. Crédits : Paul Heggarty et son équipeAutant en termes de chronologie que de phylogénie, cette expansion à partir de la steppe pontique apparaît comme une phase secondaire. Ceci est cohérent avec les résultats de l'ADN ancien trouvé dans d'autres régions et qui ne soutiennent pas les caractéristiques de l'hypothèse selon laquelle l'indo-européen viendrait de la steppe. Par ailleurs, contrairement à ce qu'avançait "l'hypothèse des steppes", l'indo-iranien se sépare tôt, il y a environ 6980 ans.

De nouvelles perspectives sur l'histoire des langues indo-européennes

Dans les cas les plus simples, pour remonter l'origine commune entre différentes langues, il suffit de comparer leur structure linguistique avec leur grammaire et leur vocabulaire afin de trouver des similarités. Par exemple, on peut aisément relier le français, l'italien et le portugais avec le latin. Cependant, quand on souhaite remonter plus loin dans le temps, comme avec l'origine des langues indo-européennes, on ne trouve pas de ressemblances aussi explicites.

Les résultats des chercheurs ont donc des implications majeures pour les origines de cette famille indo-européenne et l'histoire de l'Eurasie. De plus, ces résultats sont en accord avec les données d'ADN ancien qui indiquent des expansions majeures de populations vers le Nord de l'Europe centrale, non seulement depuis la steppe pontique-caspienne, mais aussi depuis la steppe boisée en Europe orientale (entre 5000 et 4500 ans), associée à la culture de la céramique cordée.

Cette nouvelle perspective remet en question l'idée selon laquelle l'indo-européen aurait principalement émergé de la steppe pontique. L'hypothèse hybride soutient que l'indo-européen a plutôt émergé dans le nord du croissant fertile, au sud du Caucase, et que les migrations ultérieures ont suivi des itinéraires différents de ceux proposés précédemment.

Pour les chercheurs, la question qui reste en suspens est de savoir si toutes les branches migratoires, exceptées celles venant du Caucase, proviennent de la steppe, ou seulement certaines d'entre elles. Pour certaines branches, les expansions passées de populations et les événements de mélanges détectés dans l'ADN ancien (hypothétiquement associés à la propagation de ces formes d'indo-européen) auraient eu un impact génétique limité.

Source : Sciences et Avenir du 28/07/2023

vendredi 2 août 2013

Et si une partie de notre langage provenait des Néandertaliens ?

Publiant leur étude sur PLoS One, des chercheurs allemands suggèrent que l’homme de Néandertal, tout comme l’homme moderne, avait un langage articulé : un héritage provenant d’un ancêtre commun aux deux espèces.

Dan Dediu et Stephen C. Levinson, chercheurs en psycholinguistique à l’Institut Max Planck (Allemagne), ont voulu repenser certains aspects de la "personnalité" de l’homme de Néandertal à la lumière des publications paléoanthropologiques et archéologiques de ces dernières années. Ils en tirent une hypothèse : le langage articulé remonterait au moins à l’ancêtre commun aux hommes anatomiquement modernes, aux Néandertaliens et aux Denisoviens (encore mal connus).

En effet, Néandertal, notre plus proche cousin, partage avec nous un "aïeul" qui vivait il y a environ un demi-million d'années (Homo heidelbergensis, selon certains chercheurs) et possédait des capacités et une culture comparables à celles des Homo sapiens de la même époque. Loin d’être apparu chez ces derniers il y a quelques dizaines de millénaires à la suite d’une brusque mutation génétique (comme le proposent certains scientifiques), le langage aurait émergé il y a bien plus longtemps, suggèrent les auteurs.

Peut-être dès -1 million d'années environ, quelque part entre les origines du genre Homo (-1,8 Ma) et l'émergence d'Homo heidelbergensis (-0,6 Ma), par l'accumulation progressive d’innovations biologiques et culturelles. Mieux : de la même façon que notre hybridation biologique avec Néandertal a laissé des traces génétiques dans notre ADN, la rencontre des deux cultures pourrait avoir laissé des traces de langage néandertalien (peut-être repérables) dans nos langues actuelles, proposent Dediu et Levinson.

Source : MaxiSciences du 14/07/2013

mercredi 13 février 2013

Hommes préhistoriques: des chercheurs inventent un programme pour recréer leurs langues

PRÉHISTOIRE - Et si vous parliez la langue des hommes préhistoriques? Les linguistes et les archéologues du monde entier en rêvent depuis tant d'années. Des chercheurs y sont presque parvenus en créant un nouvel outil pour reconstruire des langues mortes et oubliées depuis bien longtemps, celles que les spécialistes appellent les proto-langues.

Ces langues ont donné naissance aux langues que nous parlons aujourd'hui. Prenons par exemple l'indo-européen, une langue préhistorique dont le latin (le français, l'italien, l'espagnol...), le grec ancien, le persan, le sanskrit, le proto-germanique (l'allemand, l'anglais...) et le protoslave (le polonais, le russe...) sont issus. Malheureusement, il ne reste aucune trace écrite de cette langue. C'est là que commence le travail d'orfèvre des linguistes.

"Le travail de centaines de vies humaines"

Comme l'explique un article de la BBC, les proto-langues ou langues reconstruites s'appuient sur des méthodes de linguistiques comparatives. Les linguistes comparent le même mot dans plusieurs langues de la même famille pour retrouver le mot appartenant à la proto-langue. Pour tester ce programme, l'équipe de recherche a pris 637 langues toujours parlées en Asie et dans le Pacifique et ont pu recréer la proto-langue de laquelle ils étaient issus, le proto-austronésien

Leur travail sera publié prochainement dans le Proceedings of the National Academy of Science. Les recherches linguistiques sur les proto-langues sont particulièrement lentes et difficiles. Dan Klein, un professeur associé de l'Université de Berkeley qui a participé à la recherche a expliqué à la BBC : "C'est vraiment épuisant pour les humains d'étudier toutes ces données. Il y a des milliers de langues parlées dans le monde, avec des milliers de mots."

"Mettre en parallèle toutes ces langues, noter tous les différents stades par lesquelles sont passées ces langues cela prendrait des centaines de vies humaines. Mais c'est là que les ordinateurs font leur entrée."

Remonter le temps

Les langues évoluent dans le temps. Sur plusieurs milliers d'années, de petites variations apparaissent dans la façon dont nous prononçons les mots. Tous le travail des chercheurs consiste à remonter chacune de ces étapes pour retrouver le "proto-mot".

"Les changements phonétiques sont pour la plupart réguliers, commente le Dr Klein, les mots similaires changent tous de la même façon, un homme ou un ordinateur peuvent facilement comprendre les structures linguistiques. Toute la difficulté est de repérer ces modèles linguistiques et de les appliquer à l'envers pour revenir à la forme originelle du mot."

Pour tester leur programme informatique, les scientifiques se sont donc appuyés sur 142.000 mots issus de plusieurs langues du groupe de langues austronésiennes qui sont couramment parlées dans l'Asie du sud est, en Asie continentale et dans le Pacifique.

Recréer une langue parlée il y a plus de 7.000 ans


Les scientifiques ont pu recréer une langue parlée il y a plus de 7.000 ans. Ils ont ensuite comparé les trouvailles de l'ordinateur avec celles de vrais linguistes. 85% des mots de la proto-langue trouvés par le logiciel ressemblaient à une lettre ou un son près à ceux que les linguistes avaient identifiés manuellement.

Mais attention, mettent en garde les scientifiques, si cette méthode est bien plus rapide, elle ne remplacera jamais l'expertise d'un linguiste. Malgré toutes ses imperfections, ce logiciel offre de vraies perspectives. Si les chercheurs sont désormais capables de recréer des langues parlées il y a des milliers d'années, la question de savoir s'il sera un jour possible d'aller encore plus loin et de reconstituer la toute première proto-langue, celle qui donna naissance à toutes les autres. Un rêve de linguiste.

Source : 20 minutes du 12/02/2013

lundi 3 septembre 2012

Langues : le français, l’allemand ou le tchèque sont originaires… de Turquie


Les chercheurs ont utilisé les mots apparentés dans les langues indo-européennes - ici le mot mère- pour remonter aux origines géographiques de cette famille de langues.

D'où viennent les langues indo-européennes, parlées du Sri Lanka à l'Islande, à travers toute l'Europe? Une étude empruntant les méthodes des biologistes situe le berceau de ces langues en Anatolie.

De l’Europe de l’Ouest au continent indien, du nord au sud de l’Amérique, des millions de personnes parlent des langues en apparence très différentes appartenant à une même famille, celle des langues indo-européennes. Si les racines unissant le français au bengali, le danois au roumain, le balte à l’islandais, l’espagnol au gallois sont admises par tous les linguistes, la question des origines demeure très débattue. Quel est le berceau de cette famille de langues ? Une nouvelle étude le place en Anatolie, dans l’actuelle Turquie.

Depuis plusieurs décennies, deux hypothèses se font face, mêlant preuves archéologiques et travaux linguistiques.
D’un côté l’hypothèse anatolienne : les premiers indo-européens seraient originaires d'Anatolie, région du Croissant fertile, là où est née l’agriculture. De précédents travaux, tant archéologiques que génétiques, ont montré que la diffusion de l’agriculture s’est faite avec les déplacements des premiers cultivateurs, partis il y a 8.000 à 9.000 ans du Croissant fertile à travers le continent européen (lire L’ADN raconte la diffusion de l’agriculture en Europe).

De l’autre côté, l’hypothèse de la steppe : le foyer indo-européen se trouverait au nord de la mer Noire, du côté de l’actuelle Ukraine, d’où les cavaliers des Kourganes ont déferlé sur l’Europe vers 3.000 avant notre ère.
Étudier les langues comme des virus

Cavaliers ou fermiers ? Même s’ils ne mettent pas fin au débat, les travaux publiés par Quentin Atkinson (University of Auckland, Australie) et ses collègues dans la revue Science du 24 août, fournissent une nouvelle approche méthodologique. Ces chercheurs ont utilisé la même technique que les biologistes qui remontent la piste d’un virus de la grippe, par exemple, à partir des mutations de son matériel génétique.

Ici, l’ADN était remplacé par les mots apparentés, ceux qui sont une origine commune dans plusieurs langues, comme nuit, night, nacht, notte, noche, etc (voir la carte des mots 'trois' et 'eau'). Le rythme d’apparition et de disparition de ces mots apparentés a été analysé comme les taux de mutations dans un code génétique en biologie.

Cette analyse conclut en faveur d’une origine anatolienne des langues indo-européennes. L’expansion de ces langues irait donc de paire avec celle des techniques agricoles plutôt qu’avec une conquête guerrière.






Une grande famille

Les langues indo-européennes forment une très grande famille, regroupant aujourd’hui plus de 400 langages parlés par 3 milliards de personnes. Voici les principaux sous-groupes :
- les langues latines: français, espagnol, roumain, italien, catalan..
- les langues germaniques : anglais, allemand, danois, norvégien, suédois, flamand..
- les langues slaves : russe, serbo-croate, slovaque, tchèque…
- le grec
- les langues indo-iraniennes : hindi-ourdou, bengali, singhalais, panjabi, sanscrit (ancienne langue), persan..
- les langues celtiques : breton, gallois, irlandais…
- les langues baltes

Plusieurs langues parlées en Europe sont des exceptions notables et n’appartiennent pas à cette famille : le basque, le hongrois, le finnois, le lapon et l’estonien.

Source : Sciences et Avenir du 24/08/2012

mardi 29 novembre 2011

La disparition du "sac vocal" : la clé de l’apparition du langage

Publiant ses travaux cette semaine dans le New Scientist, un chercheur hollandais a montré expérimentalement que, chez l’homme, la disparition du sac vocal, un organe caractéristique des singes, a permis l’émergence du langage articulé.

Les tissus corporels mous ne se fossilisant pas, il est difficile de retracer l’évolution de l’appareil vocal de l’homme et son effet sur l’apparition du langage articulé. Chez les singes (y compris les grands singes), l'os hyoïde est rattaché à une grande poche de résonance appelée sac vocal, absent chez l’humain.

Pour savoir comment ce sac change les sons produits, le Dr de Boer, de l'Université d'Amsterdam, a créé des modèles en plastique de l’appareil phonatoire (bouche, langue, gorge…), pourvus ou non d’un sac vocal, puis fait passer de l’air dedans de diverses façons, et testé les voyelles ainsi produites auprès de volontaires.

Résultats : les sons émis à partir de dispositifs sans sac vocal, donc les plus proches du modèle humain actuel, se sont révélés les plus clairs, les plus audibles. En revanche, avec un sac vocal, toutes les voyelles semblaient sonner un peu comme un "u". Un son auquel auraient pu s'ajouter le son "b" ou "d", donnant comme possibilité de premiers mots "buh" ou "duh", d'après Bart de Boer, expert dans l'évolution du langage. Pour Ann MacLarnon, de l'Université de Roehampton, à Londres, ceci appuie la théorie selon laquelle la nécessité de fournir des sons complexes, pour mieux communiquer, a conduit à la diminution et à la disparition de ces sacs aériens.

Pas de sac vocal chez Néandertal et Homo sapiens

Nos ancêtres d'il y a 3,3 millions d’années avaient un os hyoïde (observable sur les fossiles, lui) semblable à celui des grands singes actuels, suggérant la présence de sacs vocaux, tout comme, probablement, chez l’Homo erectus d'il y a un million d'années. Mais ni Néandertal ni Homo sapiens n’en possèdent : le premier, peut-être, et le second, à coup sûr, en ont tiré un énorme avantage.

Source : MaxiSciences du 27/11/2011