Des chercheurs ont conclu que l'origine de la famille des langues indo-européennes remonterait à environ 8120 ans. Leur étude propose une approche hybride pour apporter de nouvelles perspectives sur l'histoire de cette famille linguistique, la plus répandue du monde.
Le latin, le grec ancien, le vieil Anglais et même le hindi font partie de la même famille linguistique : les langues indo-européennes. Cela signifie que ces langues ont toutes ce que l'on pourrait appeler un ancêtre commun. Au sein de cette famille, on retrouve notamment les langues celtiques, les langues germaniques, les langues balto-slaves, les langues albanaises, les langues arméniennes, les langues helléniques, les langues italiques et les langues iraniennes.
À l'heure actuelle, il n'existe pas de consensus sur l'origine précise de la famille des langues indo-européennes. Cependant, l'équipe du chercheur Paul Heggarty de l'Institut Max-Planck de Science de l'histoire humaine (Allemagne) a publié, le 28 juillet 2023 dans la prestigieuse revue Science, une étude présentant un nouveau cadre pour la chronologie et la divergence de ces langues. Des résultats corroborés avec l'ADN ancien.
Une technique révolutionnaire en paléogénétique
Récemment, l'ADN ancien (aDNA), ou ADN fossile, a apporté des perspectives révolutionnaires en paléogénétique et en génétique des populations. Il consiste à prélever et analyser des échantillons très anciens, de fossiles, de poudre d'os ou de dents. Cette technique a valu au Suédois Svante Pääbo l’attribution du prix Nobel de médecine en 2022.
Deux grandes théories de migration
Depuis des années, les origines de la famille des langues indo-européennes sont vivement débattues. Conventionnellement, on retrouve deux grandes hypothèses pour expliquer leur migration. La première est appelée "l'hypothèse des steppes" (schéma ci-dessous) par la communauté scientifique. Selon cette dernière, les langues indo-européennes se seraient diffusées de la steppe pontique-caspienne (au nord de la Mer noire, de l'embouchure du Danube jusqu'au fleuve Oural) il y a environ 6500 ans principalement avec l'élevage des chevaux.
Schéma modélisant "l'hypothèse des steppes" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine au nord de la Mer noire, origine qui s'est scindée en plusieurs branches pour se diffuser vers l'Europe, la Turquie ou encore l'Asie.
D'autres scientifiques soutiennent quant à eux "l'hypothèse agricole" (schéma ci-dessous) selon laquelle l'indo-européen se serait dispersé avec l'agriculture à partir de certaines régions du Caucase (région montagneuse comprise entre l'Iran, la Turquie et une partie de la Russie) il y a environ 9500 ans.
Schéma modélisant "l'hypothèse agricole" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine depuis le Caucase, et qui se serait divisée pour rejoindre l'Europe, le nord et l'Asie.
Vers une hypothèse hybride
À partir de leurs résultats, les chercheurs ont développé une hypothèse hybride qui combinerait des éléments des deux autres hypothèses. En effet, l'analyse phylogénétique - l'étude des liens de parenté entre les individus - a fait remonter l'origine des langues indo-européennes il y a 8120 ans en arrière. À première vue, cette date ne paraît pas conforme à "l'hypothèse des steppes", mais elle n'exclut pas un foyer important dans la steppe pontique-caspienne.
Selon cette hypothèse hybride, le foyer initial de la famille des langues indo-européennes partirait du sud du Caucase et se serait ensuite séparé en plusieurs branches migratoires. Une qui part vers l'ouest en passant par la Turquie jusque dans l'actuelle Grèce. Une autre qui se dirige vers le nord jusqu’aux régions des steppes (il y a 7000 ans) avant de se séparer à nouveau avec des diffusions vers l'Europe et l'Asie. Chaque branche s'est séparée du reste il y a environ 4890 ans. La langue nommée Italique l'aurait même fait un peu plus tôt, il y a environ 5560 ans. Le balto-slave est moins étroitement associé à ces groupes, se séparant encore avant, il y a environ 6460 ans.
Carte montrant les hypothèses alternatives pour les premières étapes de l'expansion indo-européenne. Une origine qui viendrait du sud du Caucase puis se serait déployée vers le nord jusqu’aux régions des steppes avant de s’étendre à travers l’Eurasie. Crédits : Paul Heggarty et son équipeAutant en termes de chronologie que de phylogénie, cette expansion à partir de la steppe pontique apparaît comme une phase secondaire. Ceci est cohérent avec les résultats de l'ADN ancien trouvé dans d'autres régions et qui ne soutiennent pas les caractéristiques de l'hypothèse selon laquelle l'indo-européen viendrait de la steppe. Par ailleurs, contrairement à ce qu'avançait "l'hypothèse des steppes", l'indo-iranien se sépare tôt, il y a environ 6980 ans.
De nouvelles perspectives sur l'histoire des langues indo-européennes
Dans les cas les plus simples, pour remonter l'origine commune entre différentes langues, il suffit de comparer leur structure linguistique avec leur grammaire et leur vocabulaire afin de trouver des similarités. Par exemple, on peut aisément relier le français, l'italien et le portugais avec le latin. Cependant, quand on souhaite remonter plus loin dans le temps, comme avec l'origine des langues indo-européennes, on ne trouve pas de ressemblances aussi explicites.
Les résultats des chercheurs ont donc des implications majeures pour les origines de cette famille indo-européenne et l'histoire de l'Eurasie. De plus, ces résultats sont en accord avec les données d'ADN ancien qui indiquent des expansions majeures de populations vers le Nord de l'Europe centrale, non seulement depuis la steppe pontique-caspienne, mais aussi depuis la steppe boisée en Europe orientale (entre 5000 et 4500 ans), associée à la culture de la céramique cordée.
Cette nouvelle perspective remet en question l'idée selon laquelle l'indo-européen aurait principalement émergé de la steppe pontique. L'hypothèse hybride soutient que l'indo-européen a plutôt émergé dans le nord du croissant fertile, au sud du Caucase, et que les migrations ultérieures ont suivi des itinéraires différents de ceux proposés précédemment.
Pour les chercheurs, la question qui reste en suspens est de savoir si toutes les branches migratoires, exceptées celles venant du Caucase, proviennent de la steppe, ou seulement certaines d'entre elles. Pour certaines branches, les expansions passées de populations et les événements de mélanges détectés dans l'ADN ancien (hypothétiquement associés à la propagation de ces formes d'indo-européen) auraient eu un impact génétique limité.
Source : Sciences et Avenir du 28/07/2023


