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mercredi 24 mars 2021

Revue de fossiles pour Purgatorius, le plus ancien des primates

Des fossiles datant de la période qui a immédiatement suivi l’extinction des dinosaures livrent des informations sur l’essor des primates.

Une équipe américaine a analysé plusieurs fossiles de Purgatorius, le plus ancien genre de primates. Ces petits mammifères ressemblaient à de grosses souris et grimpaient sans doute aux arbres. Ils sont à la base de ce groupe qui a conduit aux espèces actuelles dont les grands singes et l’homme.

Apparus au milieu des dinosaures

Les Purgatorius regroupent quatre espèces différentes de primates qui apparaissent dans le registre fossile peu de temps après la limite Crétacé/Tertiaire - elle marque l’extinction des dinosaures non aviens et de nombreuses autres espèces, il y a 66 millions d’années environ. De nouveaux fossiles, des dents découvertes dans la région de Hell Creek, dans le nord-est du Montana aux Etats-Unis, et datées de 65,9 millions d’années soit entre 105.000 et 139.000 ans après la catastrophe de Chicxulub, permettent de comprendre la montée en puissance des primates.

L’étude qui se base sur l’analyse de ces dents et qui est publiée dans la revue Royal Society Open Science, indique que l'ancêtre de tous les primates a probablement émergé au Crétacé supérieur et a vécu aux côtés de grands dinosaures. Les nouveaux fossiles comprennent deux espèces de Purgatorius : Purgatorius janisae et une nouvelle espèce nommée Purgatorius mckeeveri qui se distingue par des particularités au niveau de l'architecture des dents.

Régime alimentaire varié

Les Purgatorius étaient de petite taille et avaient des régimes alimentaires très spécialisés. Selon les espèces, ils se nourrissaient d’insectes ou de fruits qu’ils trouvaient dans leurs habitats forestiers. Ils furent parmi les premiers mammifères à se diversifier et à occuper, petit à petit, les niches écologiques laissées libres par les dinosaures. Environ 1 million d’années après leur disparition, les Purgatorius pullulaient dans le nouveau monde du Cénozoïque. Longtemps connus à partir de restes de dents et de mâchoires, ces primates ont commencé à livrer quelques secrets ces dernières années grâce à la découverte de fossiles plus complets ; des os des chevilles ont ainsi révélé une grande mobilité. Une caractéristique qui suggère qu'ils passaient la plus grande partie de leur vie dans les arbres. Ces lointains ancêtres de l’homme ont ainsi confirmé la fameuse maxime de Pascal Picq : "l’humain ne descend pas du singe, il descend de l’arbre".

Source : Sciences et Avenir du 22/03/2021

mercredi 2 septembre 2020

Homo erectus : 2 millions d'années de domination

Après des décennies de débats, le verdict est tombé : les derniers Homo erectus sont morts il y a 110 000 ans… seulement ! Ils s'imposent ainsi comme l'espèce phare du vivant, qui a régné deux millions d'années durant sur la quasi-totalité des terres émergées. Philippe Testard-Vaillant rend hommage au vrai maître de l'histoire du monde.

Entre 117 000 et 108 000 ans : tel est l'âge des os d'Homo erectus (12 calottes crâniennes et 2 tibias) découverts au début des années 1930 sur l'île de Java, en Indonésie. Ce qui fait des propriétaires de ces ossements les plus récents "hommes debout" jamais trouvés dans le monde. Et sans doute quelques-uns des ultimes membres de cet ancêtre à l'air de brute mais à la descendance flamboyante, qui a joué un rôle capital dans l'évolution de la lignée humaine.

"Nos travaux ne fixent pas le moment précis où les derniers Erectus ont disparu de la planète, ce qui est de toute façon impossible - de petits groupes d' Erectus ont très bien pu vivre dans la région au-delà de 100 000 ans, souligne Russell Ciochon, de l'université d'Iowa, qui a piloté ces travaux. Notre apport essentiel est de démontrer l'extrême longévité de cette espèce."

Car cette datation, éminemment rigoureuse, clôt des décennies de débats sur l'âge des restes recueillis entre 1931 et 1933 par des Néerlandais sur le site de Ngandong, aux abords de la rivière Solo, dans le centre de Java. Au fil des années, diverses analyses leur avaient en effet donné une date comprise entre - 500 000 et… - 27 000 ans ! "La datation qui donnait entre - 53 000 et - 27 000 ans avait été obtenue en 1996 sur des dents fossiles d'herbivores extraites des mêmes couches géologiques que celles où se trouvaient les restes humains, rappelle Christophe Falguères, du laboratoire Histoire naturelle de l'homme préhistorique. Par la suite, des niveaux volcaniques avaient donné un âge de 500 000 ans, ce qui n'a rien d'étonnant sachant que ces couches ne sont pas toujours dans leur position initiale. De notre côté, nous avions daté trois des calottes humaines par spectrométrie gamma, ce qui avait donné des âges compris entre 70 000 et 40 000 ans."

"Nulle autre espèce humaine qu'Erectus n'a dominé la terre aussi longtemps"

vendredi 9 juin 2017

Homo sapiens, 100 000 ans dans les dents

Dans la dernière livraison de la revue «Nature», la datation des restes humains découverts sur le site de Jebel Irhoud, au Maroc, a été révisée : ils seraient vieux de 300 000 ans. Les crânes retrouvés présentent une morphologie proche de la nôtre.

Notre espèce prend un gros coup de vieux. Une sacrée beigne même après l’annonce, ce mercredi, de la découverte sur le site archéologique de Jebel Irhoud, au Maroc, des plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus à ce jour. Ces restes humains datés de 300 000 ans, soit une centaine de milliers d’années de plus que le plus vieux représentant à ce jour de notre espèce, l’Ethiopien d’Omo Kibish (195 000 ans), font en effet l’objet de deux articles dans la dernière livraison, jeudi, de la revue Nature. Qualifiée de «sérieuse» et de «solide» par les sommités de la discipline comme Yves Coppens, cette trouvaille est une pièce supplémentaire à ajouter au puzzle de nos origines. On la doit à une équipe internationale dirigée par les paléoanthropologues Jean-Jacques Hublin, professeur au Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology de Leipzig, et Abdelouahed Ben-Ncer, professeur à l’Institut national d’archéologie et du patrimoine (Insap) de Rabat.

Mais en quoi consiste la découverte de Jebel Irhoud ?

Présentés au Collège de France en début de semaine, les fossiles du site de Jebel Irhoud sont une denrée rare pour les spécialistes du paléolithique. Au cours des fouilles, les chercheurs ont ainsi exhumé les restes de cinq individus (trois adultes, un adolescent et un enfant), en particulier des fragments de boîtes crâniennes, une mandibule complète, une maxillaire, deux humérus d’enfant, un fémur ou encore de nombreuses dents. «Le matériel archéologique était en excellent état de conservation, précise le paléoanthropologue Abdelouahed Ben-Ncer. On est passé de six fossiles en 2004 à 22 aujourd’hui, c’est dire la richesse de ce site.» En plus des restes humains, des outils caractéristiques de l’industrie lithique – le débitage de la pierre – de l’époque ainsi que des fossiles de la faune sauvage environnante chassée (gazelles, zèbres, léopards, lions, etc.) ont également été extraits de la couche sédimentaire.

De quoi mesurer assez précisément l’âge de ces premiers hommes dont la morphologie crânienne (une face plate et réduite, une boîte crânienne globulaire et une denture d’allure moderne) est très comparable à celle des hommes de notre époque. «C’est la face de quelqu’un qu’on pourrait rencontrer dans le métro», assure Jean-Jacques Hublin. Petite nuance : ces sapiens primitifs présentent toutefois un volume crânien moins important – donc un cerveau plus petit – traduisant une évolution graduelle de notre propre espèce dotée d’un cerveau plus grand. «La grande histoire des 200 000 dernières années, c’est donc la complexification du cerveau dans la lignée humaine», en conclut le paléoanthropologue.

Comment a-t-elle été menée ?

La découverte, à Jebel Irhoud, de fossiles d’hominidés aussi anciens n’est pas fortuite. Elle est le fruit d’années de fouilles, depuis l’excavation accidentelle en 1961 de premiers restes humains ainsi que de silex, dans ces carrières de barytine situées à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Marrakech. Mais la datation des premiers restes découverts, estimés à 40 000 ans, demeurait jusque-là imprécise, voire contraire à l’âge géologique de l’outillage et de la faune sauvage trouvés sur place. En 2004, l’équipe scientifique emmenée par Hublin et Ben-Ncer a alors entrepris de nouvelles fouilles pour trouver d’autres fossiles afin de les dater grâce à une méthode «fiable» utilisée depuis près de trente ans par les archéologues, la thermoluminescence, ici sur des éclats de silex brûlés. «Quand Daniel Richter [un des chercheurs associés à l’Institut Max Planck, ndlr] nous a donné les premières dates, on a été secoués, car cela allait au-delà de ce qu’on imaginait», se souvient le professeur Hublin. Grâce à ces résultats stupéfiants, l’âge des fossiles qui avaient été retrouvés dans les années 60 et 70 a aussi été réévalué.

L’homme de Jebel Irhoun remet-il en cause tout ce que l’on savait sur Homo sapiens ?

S’ils chamboulent la connaissance des origines de notre espèce, ces fossiles de sapiens du nord-ouest africain permettent surtout de confirmer un certain nombre d’hypothèses formulées ces dernières années par les spécialistes de l’évolution humaine. La première concerne l’âge des premiers hommes modernes, qui seraient nés il y a entre 500 000 et 300 000 ans. «Cela repousse enfin la date de l’émergence de notre espèce», se réjouit la paléoanthropologue Sandrine Prat, rattachée au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). «Si ces fossiles ont 300 000 ans, cela veut dire que notre espèce est plus ancienne encore, observe pour sa part Antoine Balzeau, un spécialiste de Néandertal, chargé de recherche au CNRS. Et puis, cela casse définitivement cette vision très linéaire et statique que l’on avait de l’évolution humaine.»

Cette découverte abonde l’idée selon laquelle Homo sapiens ne serait pas né d’un «jardin d’Eden» dans la corne de l’Afrique il y a 200 000 ans. L’espèce aurait émergé sur tout le continent à une époque où le Sahara recouvert de savane pouvait être traversé rapidement avant d’évoluer graduellement vers sa morphologie actuelle. «Un schéma d’émergence panafricaine», également approuvé par le paléoanthropologue Pascal Picq, du Collège de France, qui explique la diffusion rapide des technologies au paléolithique moyen comme la technique de taille des pierres bifaces. «En revanche, cela montre qu’on est encore loin de connaître tout ce qui s’est passé en Afrique il y a plus de 300 000 ans», soulève encore Pascal Picq. D’autant plus excitant.

Source : Libération du 07/06/2017

vendredi 11 septembre 2015

Homo Naledi inhumait ses morts

Une nouvelle star apparaît dans le ciel de l'histoire ancienne du genre humain. Une nouvelle espèce du genre Homo, baptisée Homo naledi, découverte dans les grottes dites de Rising Star, à 500 km de Johannesburg en Afrique du Sud.

Naledi pour "étoile" en langage Sesotho. Une espèce encore non datée, mais qui semble remonter aux origines du genre Homo de par ses caractères primitifs. Sauf qu'elle aurait déposé dans cette grotte de nombreux individus dans un geste funéraire ! Un comportement totalement inédit pour une telle ancienneté.

La découverte de cette grotte recelant des fossiles pré-humains remonte à 2013, et est due à deux spéléologues, Steve Tucker et Rick Hunter. Elle excite depuis sérieusement les paléo-anthropologues. Crâne de Homo naledi (John Hawks Université de Witwatersrand)Crâne de Homo naledi (John Hawks Université de Witwatersrand)Elle fait l'objet ce matin d'une communication de l'University de Witwatersrand, de la National Geographic Society et du South African Department of Science and Technology de la National Research Foundation qui présente une première analyse de ces vestiges pour le moins intrigants par une équipe scientifique dirigée par Lee Berger, de l'University de Witwatersrand. Lee Berger est déjà bien connu pour la découverte d'Australopithecus Sediba (lire une note de 2011 sur ce fossile lors de la publication de l'article dans Science avec une interview de Pascal Picq). Des chercheurs de la Max Planck Gesellschaft de Leipzig participent à cette équipe.

Caractères anatomiques

Les restes pré-humains n'ont pas encore été datés (la datation est difficile, car il faut la faire directement sur les os fossiles en l'absence d'autres éléments datables et datant de leur mort), mais ils présentent des caractères anatomiques aujourd'hui bien décrits à la suite d'un workshop organisé en Afrique en mai 2014 auquel 50 chercheurs ont participé. L'abondance des fossiles - plus de 1 500 ossements découverts provenant d'au Pied d'Homo naledi (John Hawks université de Witwatersrand)Pied d'Homo naledi (John Hawks université de Witwatersrand)moins 15 individus différents (enfants, adultes et vieux), mais avec presque tous les os d'un squelette complet - en fait d'emblée l'une des espèces fossiles de pré-humain qui sera la mieux décrite. Il s'agit d'un primate d'environ 1,50 mètres à l'âge adulte, plutôt gracile avec environ 45 kg. Une tête petite, et un cerveau de la taille d'une orange.

Il présente des caractères dont la qualification de "primitifs" et "dérivés" font toujours l'objet de vives discussions entre spécialistes. Homo Naledi possède des pieds ainsi que des jambes, plutôt longues, très adaptées à la marche bipède sur longue distance. Au point qu'un membre de l'équipe décrit les pieds comme "indistinguables" du pied d'un homme actuel.

Les dents et la plupart des os semblent en revanche le rattacher aux plus vieux représentants du genre Homo, voire à un genre antérieur (australopithecus) au vu de ses mains très adaptées à la vie arboricole (les doigts très courbés pour la grimpe dans les arbres et Main d'Homo nadeli (John Hawks Université de Witwatersrand)Main d'Homo nadeli (John Hawks Université de Witwatersrand)la suspension aux branches). Au total, il semble plus proche des plus anciens membres du genre Homo (Homo habilis) donc, il y a 2,5 millions d'années.

Mais le plus surprenant dans la découverte, c'est la disposition des ossements. Regroupés dans une partie très difficile d'accès de la grotte, à 30 mètres sous la surface. Exclusifs : à part quelques os d'une souris et d'un oiseau, uniquement des ossements d'Homo naledi. Aucune trace sur les os de l'action d'un carnivore qui aurait tué et dévoré ces êtres ni de charognage après la mort. Comment sont-ils arrivés là, dans une sorte de chambre qui n'a jamais été en contact direct avec la surface ?

Les scientifiques ont étudié de nombreuses hypothèses, comme un piège naturel, l'action d'un cours d'eau... aucun ne semble fonctionner. Du coup, il ne reste qu'une hypothèse plausible : un acte funéraire ! Sauf qu'un tel comportement serait complètement inédit pour une espèce aussi éloignée dans le temps et l'anatomie des néandertaliens et des hommes modernes pour lesquels ce comportement est clairement identifié il y a près de 100.000 ans au Proche Orient, ou pour certains, dans la grotte de Atapuerca en Espagne, où des pré-néandertaliens (Homo heidelbergensis) auraient ainsi traité leurs morts, il y a au plus 400.000 ans. Sauf qu'entre un pré-néandertalien de cette époque, utilisant des outils (un biface a été trouvé sur le site), et Homo naledi, le fossé cognitif semble profond.

Co-existence de nombreux Australopithèques et Homos

Cette annonce vient renforcer la variété des espèces des genres Australopithecus et Homo qui ont co-existé sur une très longue période de temps, faisant de l'unicité actuelle d'Homo sapiens une exception. La plupart de ces espèces ne semblent pas avoir eu de descendants. Mais la nature des relations qu'elles ont entretenues - avec la possibilité ou non d'hybridation - demeure énigmatique. Tout autant que l'intrigante absence dans le registre fossile des ancêtres des chimpanzés et des gorilles, les espèces actuelles les plus proches des hommes.

L'équipe de spéléologues qui ont récupéré les os fossilesL'équipe de spéléologues qui ont récupéré les os fossilesIntrigante, car elle conduit à se demander si elle ne proviendrait pas du "classement" plutôt que de la réalité, les paléo-anthropologues étant trop obnubilés et guidés par la volonté de retrouver le cheminement de la lignée qui conduit à l'homme actuel. Certains d'entre eux soupçonnent un biais qui ferait qualifier de "primitif" tout caractère faisant penser aux chimpanzés et aux gorilles, ce qui, selon eux (Pascal Picq notamment) constitue une erreur de raisonnement. Les chimpanzés et les gorilles sont en effet tout aussi "évolués" relativement à leurs ancêtres d'il y a 6 millions d'années - l'époque où les lignées conduisant aux hommes et aux grands singes sont censées se séparer selon la biologie moléculaire - que les hommes actuels vis à vis de leurs ancêtres.

Lee Berger sur le site archéologique (Université de Witwatersrand)Lee Berger sur le site archéologique (Université de Witwatersrand)Du coup, un caractère jugé aujourd'hui primitif, comme l'adaptation à la vie arboricole, parce qu'ils le portent, pourrait tout aussi bien être un caractère "dérivé", apparu récemment dans leurs lignées. La situation est d'autant plus compliquée que les possibilités d'hybridation entre espèces non totalement séparées, avec une descendance fertile, est très délicate à mesurer ou à écarter. La proposition iconoclaste de certains chercheurs de réunir en une seule espèce, sous le nom d'Homo erectus, un grand nombre d'espèces aujourd'hui considérées comme séparées montre bien la difficulté de l'affaire.

Ce débat encore confus ne pourra être tranché qu'avec la mise au jour des ancêtres des chimpanzés et gorilles, soit sur le terrain, par des découvertes, soit... dans les collections actuelles des fossiles qui remontent à la période de séparation des deux lignées, il y a environ 6 millions d'années.

Source : Sciences2 du 10/09/2015

jeudi 30 juillet 2015

La dent de Tautavel est le plus vieux reste humain jamais trouvé en France

Cette dent de 550 000 ans, découverte par deux apprentis archéologues dans les Pyrénées orientales, appartenait probablement à un pré-néandertalien. Elle pourrait livrer de précieuses informations sur une période encore pauvre en fossiles humains.

Un sacré coup de vieux ! C'est une découverte qui nous ramène à l'aube de l'humanité. Une équipe de fouilles a mis à jour à Tautavel, petit village des Pyrénées-Orientales, une dent d'adulte vielle d'au moins 550 000 ans. Ce qui fait de cette incisive fossilisée le plus vieux reste humain jamais trouvé en France.

Ce sont deux jeunes bénévoles, qui ont fait la trouvaille, jeudi 23 juillet, en fin d'après-midi, dans la Caune de l'Arago, célèbre grotte qui surplombe le Verdouble. Camille et Valentin, 16 et 20 ans, y fouillent depuis plusieurs jours un petit carré de terre daté de 550 000 avant Jésus-Christ. «Une heure avant j'avais trouvé des dents de cervidés, qui ressemblent beaucoup à celles des humains. Alors, quand Valentin a sorti la dent du sol, je n'ai pas vraiment réalisé» raconte la jeune fille.

«Lorsque Camille m'a apporté la dent, tout de suite, j'ai eu un choc, raconte Amélie Vialet, paléoanthropologue et chef des fouilles, c'est vraiment une grande émotion, l'espace-temps se réduit et on se sent presqu'en communion avec ces hommes qui vivaient il y a plus de 500 000 ans.» Étonnante coïncidence: la mère de l'adolescente avait participé à la campagne de 1979, lors de laquelle avaient été mis à jour des fragments du crâne d'un premier «homme de Tautavel», un Néandertalien qui foulait le sol français il y a 450 000 ans.

La dent trouvée la semaine dernière, une incisive latérale droite, appartient à un prédécesseur plus âgé de 100 000 ans. «L'année dernière nous avions trouvé, dans la même parcelle, une incisive latérale gauche. À l'époque nous avions choisi de ne pas prévenir les médias. Il se peut que ces dents appartiennent au même individu. En tous cas, ça laisse augurer de la richesse en restes humains qu'abrite cette couche de sédiments», explique la scientifique.

Une victime du cannibalisme ?

«C'est une découverte d'autant plus importante qu'on a très peu de données fossiles pour cette période de la Préhistoire», relève Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. La dent pourrait livrer de précieux renseignements sur le régime alimentaire de son propriétaire. Pour l'instant, son état d'usure extérieur indique que ce régime était plutôt abrasif, mais aussi que l'individu se servait de sa dentition comme d'un outil, pour mâcher le cuir ou couper des tendons.

Amélie Vialet compte sur de prochaines découvertes qui, mises en parallèle avec les restes exhumés dans les années 1970, pourraient éclairer l'évolution de ce très lointain cousin de l'homme moderne. «Nous avons affaire à des individus qui ont vécu au même endroit, à 100 000 ans de différence, mais à chaque fois en période glaciaire. L'idée c'est de suivre leur évolution, et surtout de voir si on a affaire à la même lignée ou à deux groupes différents.» Pascal Picq souligne également que l'homme de Tautavel découvert dans les années 1970, et celui auquel appartient la dent retrouvée, «se situent chronologiquement de part et d'autre de la dichotomie génétique entre deux espèces, homo heidelbergensis et Néandertal».

La Caune de l'Arago formait un poste d'observation privilégié pour le chasseur-cueilleur préhistorique. «Ils arrivaient avec leur proie, les désarticulaient, les écorchaient, et laissaient les ossements», raconte Amélie Vialet. La présence de restes humains interroge, car à cette époque les morts ne sont pas encore enterrés. «Le traitement subi par les ossements trouvés dans les années 1970, identique à celui des restes d'animaux, nous permet de penser qu'ils ont été victime de cannibalisme. Pour les dents nous ne pouvons pas l'affirmer, mais c'est l'une des questions auxquelles nous espérons répondre: pourquoi trouve-t-on des restes humains dans les poubelles de la préhistoire?»

Source : Le Figaro du 28/07/2015

jeudi 2 avril 2015

Le fossile "Little foot", un pied dans le berceau de l’humanité

« Little Foot » est âgé de 3,67 millions d’années. La nouvelle datation de cet hominidé, avancée dans la revue Nature jeudi 2 avril, relance l’Afrique du Sud dans la course aux australopithèques les plus anciens. Et constitue un nouvel épisode de la saga scientifique entourant ce fossile hors du commun, l’un des plus complets, avec 90 % du squelette retrouvé, mais qui reste méconnu car sa description scientifique détaillée n’a pas encore été publiée.

Little Foot, alias StW 573, rattaché à l’espèce Australopithecus prometheus, a en effet été découvert dans des conditions improbables : en septembre 1994, Ron Clarke (université de Witwatersrand, Johannesbourg) trouve, dans des caisses d’ossements classés comme « animaux », quatre os qu’il attribue à un pied gauche d’hominidé. Son mentor, Philippe Tobias (1925-2012), le baptisera « Petit pied ». Trois ans plus tard, nouvelle trouvaille dans des boîtes en provenance du même site, la grotte de Silberberg à Sterkfontein, dans le nord du pays : plusieurs os de pied et un fragment de tibia droit sont attribués au même individu par Ron Clarke. Il envoie ses assistants dans cette grande caverne, où ils ont la chance extraordinaire de retrouver ce qui ressemble au reste du squelette pétrifié.

Accumulation des sédiments

Pris dans une gangue de roche, les ossements ne seront dégagés de la cavité qu’en 2010, mais il reste encore du travail avant qu’ils soient totalement débarrassés des sédiments calcifiés qui les recouvrent. Cette exhumation au long cours s’est accompagnée de plusieurs tentatives de datation, successivement remises en question.

« En Afrique du Sud, la datation est plus difficile, car les fossiles se trouvent dans des grottes, où l’accumulation des sédiments est parfois complexe à interpréter. »

« En Afrique de l’Est, les datations sont relativement aisées, car il y a eu fréquemment des retombées volcaniques qui ponctuent la stratification, explique Laurent Bruxelles (Institut national de recherches en archéologie préventive, CNRS), qui cosigne l’article de Nature. Mais en Afrique du Sud, c’est plus difficile, car les fossiles se trouvent dans des grottes, où l’accumulation des sédiments est parfois complexe à interpréter. »

Little Foot en offre un exemple parfait : cet hominidé a probablement trouvé la mort en faisant une chute de trente mètres dans une des nombreuses grottes de Sterkfontein. Il a rapidement été recouvert par des cailloux, qui ont maintenu le squelette en place – un cas de figure exceptionnel. Puis l’érosion, les infiltrations et les coulées stalagmitiques l’ont enseveli dans un complexe tombeau rocheux.

Qu’on en juge : une première datation faisant appel au paléomagnétisme en 1997 lui donne 3,3 millions d’années. Ensuite, Darryl Granger (université Purdue, Indiana) propose une date de 4 millions d’années en 2003, considérée par beaucoup comme trop ancienne. Puis en 2006, le rapport uranium/plomb de coulées stalagmitiques donne 2,2 millions d’années.

Il a fallu reconstituer l’histoire géologique de la cavité

« Cela remettait en question la place de ce fossile dans l’histoire humaine », raconte Laurent Bruxelles. C’est alors que Ron Clarke, qui ne croit pas au verdict des dernières datations, fait appel au géo-archéologue français. « Avant d’aller en Afrique du Sud, connaissant bien les grottes karstiques en France, j’étais assez confiant, se souvient l’intéressé. Mais sitôt arrivé, j’ai compris que j’en avais pour dix ans, car cette grotte est très compliquée. »

Datation cosmogénique

Il lui aura fallu un peu moins de temps pour reconstituer l’histoire géologique de la cavité, et s’apercevoir que des variations dans le climat avaient pu entraîner des formations de calcites, puis leur dissolution, avant qu’un revirement climatique ne favorise l’accumulation de stalactites, « qui ont rebouché les trous créés ». Armée de cette nouvelle stratigraphie, l’équipe eut la certitude que Little Foot avait plus de trois millions d’années, ce qu’elle a annoncé en 2014.

Restait à le confirmer, en soumettant des fragments de quartz à la question, avec la technique de datation cosmogénique de Granger, améliorée par Marc Caffee, lui aussi de l’université Purdue. Le terme cosmogénique signifie que cette méthode s’appuie sur l’analyse de roches comme le quartz qui, bombardées par des rayons cosmiques lorsqu’elles affleurent à la surface de la terre, se chargent en isotopes radioactifs, notamment l’aluminium 26 et le béryllium 10. Une fois enfouies, elles se « déchargent », selon une période qui est différente pour chaque isotope. En comparant les concentrations de ces isotopes, on peut déduire le moment où ils n’ont plus été exposés aux rayons cosmiques.

« Cela soulève d’intéressantes questions sur la diversité des premiers hominidés. »

Plus vieux que Lucy

Il suffisait donc de choisir des cailloux qui avaient chuté dans la grotte avec « Little Foot » pour dater sa mort. Ils indiquent qu’avec 3,67 millions d’années (+ ou - 160 000 ans), le fossile était contemporain des premiers Australopithecus afarensis alors présents en Afrique de l’Est (Tanzanie et Ethiopie), dont fait aussi partie la célèbre Lucy, un peu plus jeune (3,2 millions d’années). Sur le plan morphologique, Little Foot est différent, avec son visage plat et allongé et ses dents jugales (molaires et prémolaires) bombées. « Cela soulève d’intéressantes questions sur la diversité des premiers hominidés et leurs relations phylogénétiques [les liens de parenté évolutifs] », concluent les signataires, sibyllins.

Cette nouvelle datation, c’est un peu la revanche de Ron Clarke, car « Little Foot » est désormais suffisamment vieux pour rejouer dans la cour des « grands anciens », si ce n’est postuler au rang d’ancêtre des premiers « Homo », dont on vient de découvrir une mâchoire en Ethiopie, vieille de 2,8 millions d’années.

Little Foot n’est pas l’ancêtre du genre humain

Si « Little Foot » se trouve au cœur du « Berceau de l’humanité », une dénomination attribuée par l’Unesco à la région fossilifère de Sterkfontein, Pascal Picq doute que « Little Foot » ait joué ce rôle, car « il est trop australopithèque pour cela ». Mais le paléoanthropologue ne cache pas sa perplexité face aux dernières découvertes : « On a de plus en plus de fossiles et, paradoxalement, on voit de mieux en mieux les trous dans leur parenté. » Comme si, tant en Afrique de l’Est qu’en Afrique du Sud, le tableau des australopithèques se complexifiait de façon parallèle, « sans que le passage au genre Homo se clarifie ».

Pour le paléontologue français Yves Coppens aussi, « Little Foot » ne peut prétendre être l’ancêtre du genre humain. « Les premiers pré-humains, rappelle-t-il, ce sont Toumaï au Tchad, à 7 millions d’années, Orrorin, au Kenya à 6 millions d’années. » Parmi les divers australopithèques apparus ensuite, c’est l’assèchement du climat, vers 4 millions d’années, qui a selon lui décidé du destin de ces lignées, avec un sort un peu similaire à l’Est et au Sud, où des formes plus robustes, aux grosses dents adaptées aux graminées, et toujours dotées de petits cerveaux, sont apparues. « Mais en Afrique de l’Est, il y a aussi l’émergence du genre Homo, avec des dents plus petites de carnivore, et un plus grand cerveau », souligne-t-il. Pour autant, la datation absolue de Little Foot lui semble une avancée notable : « On va pouvoir faire des corrélations de grande valeur avec d’autres régions, qu’on attend depuis longtemps. »

« Tout le monde veut avoir découvert son ancêtre, c’est humain »

« A chaque fois qu’on évoque le berceau de l’humanité, on force un peu la mise. Tout le monde veut avoir découvert son ancêtre, c’est humain », indique Yves Coppens. Pour lui, même si l’Afrique de l’Est tient la corde, c’est toute la région africaine touchée par ce changement climatique qui est susceptible de mériter cette dénomination.

Pour le géoarchéologue Laurent Bruxelles aussi, la notion de « berceau de l’humanité » ne doit pas être prise au pied de la lettre. « C’est plutôt une large zone en Afrique où les fossiles ont pu être conservés par la géologie. » Lui-même prépare une expédition en Namibie, où il espère bien découvrir d’autres ancêtres putatifs.

Source : Le Monde du 01/04/2015

mercredi 18 juin 2014

Little Foot, nouvel "ancêtre de l'humanité" ?

Son squelette est mieux conservé et plus complet que celui de l’australopithèque Lucy. Plus beau et plus âgé ? Ce Sud-Africain d’au moins 3 millions d’années pourrait ravir à sa célèbre cousine le titre d’« ancêtre de l’humanité ». Histoire d’une rocambolesque découverte.

Un boyau sans fin dans une pénombre inquiétante qui tord l’estomac… Voilà trente-six heures que Stephen Motsumi et Nkwane Molefe scrutent les moindres recoins de la grotte de Sterkfontein, située au nord de Johannesburg (Afrique du Sud). Ignorent-ils que, jadis, un ouvrier s’est perdu dans cette mine-labyrinthe de 12 kilomètres de galeries et qu’il n’en est jamais ressorti ? Faisant fi du danger, les deux hommes progressent lentement par une chaleur étouffante et à la faible lumière de leur lampe. Même Hergé, le père de Tintin, n’aurait pu imaginer scénario aussi haletant. « Eurêka ! » s’exclame l’un des paléontologues, à l’instar du héros de la célèbre bande dessinée, lorsque, tout à coup, à 25 mètres de profondeur, alors qu’il se trouve en haut d’une marche poussiéreuse, il tombe nez à nez avec le trésor tant convoité : un bout d’os de 3 centimètres de long, encastré dans la roche !

Les pièces s’emboîtent comme un puzzle de 3 millions d’années

De sa poche, il sort le moulage d’un demi-tibia que lui a religieusement confié son supérieur, le Pr Ronald Clarke, de l’Institut de l’évolution humaine à l’université du Witwatersrand. « Et c’est là qu’a opéré la magie du destin, s’enthousiasme Yves Coppens, paléoanthropologue au Collège de France, qui aime raconter l’histoire de ce fossile qu’il connaît bien. Les deux extrémités se sont parfaitement assemblées comme les pièces d’un puzzle. » Sans le savoir, en ce début du mois de juillet 1997, Motsumi et Molefe viennent de mettre la main sur le squelette d’australopithèque le plus complet exhumé à ce jour, un genre d’hominidé que l’on pouvait croiser sur notre terre il y a plus de trois millions d’années, et que nombre de spécialistes estiment être à l’origine de la lignée humaine. Celui-là, baptisé « Little Foot », concourt donc au titre très convoité d’« ancêtre de l’humanité ».

Cette découverte marque l’épilogue d’une très, très longue histoire. Au début des années 1900, Johannesburg se développe grâce au filon aurifère : pour extraire l’or, les mineurs ont besoin de chaux, qu’ils vont chercher à 45 kilomètres, dans la vallée de la Blaauwbankspruit, où se trouve la grotte de Sterkfontein. La roche y est si dure que le travail s’effectue à la dynamite. Mais rapidement, et malgré les dégâts irréversibles causés par l’explosif, de nombreux os attirent l’attention des scientifiques dépêchés sur place. Ils les récupèrent, souvent dans la précipitation, et se contentent de les stocker. « D’abord au British Museum, à Londres, ensuite au musée du Transvaal, à Pretoria, puis à l’université du Witwatersrand », explique Francis Thackeray, professeur en anthropologie, qui dirige aujourd’hui l’Institut de l’évolution humaine. Peu à peu se constitue ainsi l’une des plus formidables collections anthropologiques de la planète, à partir des fossiles de Sterkfontein et de ceux trouvés dans le reste de la vallée de la Blaauwbankspruit. En 1925, l’anthropologue Raymond Dart se plonge dans ce trésor, y découvre le crâne d’un enfant provenant de la grotte de Taung ; un jeune garçon qui devait marcher debout en raison de la position de son occipital. Pour Dart, cette caractéristique fait de cet « enfant de Taung » le premier représentant de l’espèce humaine, que l’anthropologue nomme Australopithecus africanus. Très critiquée, l’hypothèse de Dart est confirmée en 1947 après le déterrement d’un autre fossile que l’on prend, à tort, pour celui d’une femme, appelé « Mrs Ples ». Son crâne quasi complet au volume imposant (485 centimètres cubes) est différent de celui des grands singes et confirme l’existence d’une forme ancienne d’hominidés. « A partir de là, l’idée que l’Afrique du Sud puisse être le berceau de l’humanité commence à s’imposer au sein de la communauté scientifique », raconte José Braga, anthropobiologiste à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse.

Avec l’apartheid, les recherches migrent vers l’Afrique de l’Est

L’après-Seconde Guerre mondiale marque l’arrêt de l’exploitation minière dans une bonne partie du pays. Grâce à ses nombreux sites – Sterkfontein, Swartkrans, Kromdraai, Malapa, Taung et Makapansgat –, la région devient pour les paléontologues la « vallée aux fossiles », comme il existe, pour les égyptologues, une « Vallée des Rois ». Sauf que, dès 1948, le Parti national instaure l’apartheid. « Cette période de repli s’est traduite pour les chercheurs par une difficulté d’obtenir des permis de fouilles », se souvient Brigitte Senut, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui a longtemps travaillé en Afrique du Sud. Les recherches se déplacent ailleurs sur le continent africain, surtout dans l’Est avec, en 1974, la découverte, par Yves Coppens, de la célèbre Lucy. Un événement planétaire puisque la petite boule de poils (1,20 mètre pour 25 kilos) a acquis une surprenante popularité auprès du public. Au point de faire de l’Afrique de l’Est le lieu d’origine de l’espèce humaine. « Vouloir imposer un endroit précis alors que les préhumains ont connu une évolution dans le temps et dans l’espace n’a pas de sens », estime Brigitte Senut.

En Afrique du Sud, les fouilles suivent les évolutions politiques. A peine les dernières lois ségrégationnistes sont-elles abolies que les recherches s’accélèrent, notamment dans les dépôts les plus anciens de Sterkfontein, d’où différents os, difficilement identifiables – bovidés, rongeurs, félins, singes –, se trouvent à nouveau exhumés, en 1992, et conservés à l’université du Witwatersrand. Les boîtes s’entassent jusqu’à ce qu’un soir de septembre 1994 Ron Clarke décide d’en ouvrir une au hasard, dont il vide le contenu sur son bureau. Au milieu du fatras, il distingue quatre petits os provenant du pied gauche d’un hominidé. Ce remarquable anatomiste continue à fouiner frénétiquement dans les cartons et découvre d’autres morceaux. Sur la base de ces quelques osselets naît Little Foot, décrit en 1995 comme un australopithèque dans la revue Science. « A l’époque, son étude, fondée sur si peu de preuves, avait provoqué quelques grincements de dents, raconte José Braga. C’était compter sans son éclair de génie. » Clarke s’interroge benoîtement : et si la grotte de Sterkfontein, dont l’exploitation a cessé en 1939 et où, depuis, rien n’a bougé, recelait toute l’ossature de Little Foot ? Ron Clarke confie donc un moulage de tibia à deux de ses élèves, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe, qu’il envoie sur place. On connaît la suite…

Mais si la mise au jour du squelette d’australopithèque le plus complet du monde tient au hasard et à l’intuition d’un homme, il est aussi un gros coup de chance. Au moment où les mineurs stoppent l’exploitation du site, ils s’arrêtent, on peut le dire, au pied de Little Foot. « Un tiers de dynamite en plus, et il se trouvait totalement désintégré, un tiers en moins, et on ne mettait jamais la main dessus », analyse Laurent Bruxelles. Ce chercheur de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) est appelé à la rescousse par Ron Clarke en 2007. Il est karstologue, autrement dit spécialiste des grottes, une discipline à la frontière de l’archéologie et de la spéléologie, que les Sud-Africains, excellents géologues, goûtent peu. Or, depuis la découverte de Little Foot, l’âge de l’australopithèque pose un problème aux scientifiques. Clarke lui attribue 3,3 millions d’années (Ma), ce qui rend son protégé un peu plus vieux que la célèbre Lucy (3,2 Ma). Mais l’on ne détrône pas si facilement une idole, et les autres estimations effectuées depuis n’ont cessé d’ajouter du doute à la confusion… Une première datation, réalisée selon la méthode dite « cosmonucléide » – les chercheurs analysent les éléments de quartz tombés dans la grotte et évaluent la dernière fois qu’ils ont vu le jour –, a repoussé cet âge à 4 millions d’années. Une deuxième, plus classique, dite « radiométrique », reposant sur l’examen des couches de calcite situées sous le fossile, a fourni celui de… 2,2 millions d’années.

Pourquoi un tel écart chronologique ? Le paysage géologique de l’Est du continent africain n’a rien à voir avec celui du Sud. Le premier demeure facilement lisible avec des strates sédimentaires sagement déposées. « En Afrique du Sud, les dépôts ne sont pas horizontaux mais très chaotiques », précise Francis Thackeray. D’où l’appel adressé à Laurent Bruxelles, le chercheur de l’Inrap, qui s’est lancé dans une étude plus large du site afin de préciser les conditions de formation des grottes et leur développement. Son équipe a même réalisé une reconstitution en 3D de Sterkfontein en vue de mieux évaluer les différents niveaux stratigraphiques et de garder une mémoire du site après l’excavation des ossements. « Je me suis arrêté sur la couche de calcite qui se situe juste au-dessus du squelette et qui l’a emprisonné, à l’abri de l’eau, le figeant, comme l’ambre pour certains insectes », précise Laurent Bruxelles. En la datant, le Français vient de conclure définitivement que Little Foot est âgé d’au moins 3 millions d’années, ce qui en fait un contemporain de Lucy. Mieux, d’ici à quelques semaines, il espère prouver qu’il en est l’aîné, grâce à des examens plus poussés effectués par le laboratoire du Cerege (Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement), situé à Aix-en-Provence.

Le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national

L’Afrique du Sud a pris la mesure des trésors que renferme son sol. Au total, un tiers des fossiles anciens exhumés sur le continent proviennent de ce pays. Notamment de cette fameuse vallée de la Blaauwbankspruit, dont les 25 000 hectares ont été classés par l’Unesco « berceau de l’humanité ». Les autorités politiques ont encouragé la création d’un nouveau centre de recherche au sein de l’université du Witwatersrand. « Et moi, je rêve de voir notre gouvernement offrir à toutes les écoles du pays des moulages de nos fossiles, tant pour encourager les vocations que pour que nos enfants prennent conscience de ce patrimoine unique », s’enflamme Francis Thackeray. En ce sens, le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national. Et un trésor inestimable. Parce qu’il apparaît comme le mieux conservé au monde et parce qu’il est le plus complet. « Jusqu’ici, les chercheurs ont exhumé des ossements épars à l’exemple de la carcasse de Lucy, dont on possède 40 %. Là, on a le haut et le bas », résume d’un ton amusé Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. Un miracle qui, cette fois-ci, tient non à la nature, mais aux circonstances de la mort de Little Foot. Bruxelles passe aux aveux : « C’est un accident. Il a fait une chute vertigineuse de 20 mètres dans la grotte sans que l’on en connaisse la raison. » Il faut imaginer le terrain de jeu d’il y a 3 millions d’années : une savane arborée avec des bosquets, des arbres assez élevés (on a retrouvé des fossiles de lianes), un marécage (restes d’hippopotames et de crocodiles). Little Foot se comportait en chasseur et en charognard, mais était aussi la proie des félins. Les fouilleurs ont d’ailleurs exhumé un crâne avec un morceau de tigre à dents de sabre fiché dedans ! C’est ballot, mais l’australopithèque a chuté, au mieux en cherchant à échapper à un adversaire, au pire parce qu’il avait du mal à mettre un pied devant l’autre… Après le choc, son corps a sans doute roulé, au vu de la position un peu vrillée du fossile. « Sa main se trouve recroquevillée avec son pouce à l’intérieur, note Yves Coppens. Un dernier geste, emprisonné dans la pierre, émouvant et terrible, qui peut laisser croire à une lente agonie. »

Aujourd’hui, au terme de treize années d’une minutieuse excavation, effectuée à la fraise de dentiste, le squelette extrait de sa gangue va pouvoir parler. Sa découverte a prouvé qu’il existait voici de 2,5 millions à 3,5 millions d’années deux lignées d’australopithèques en Afrique du Sud : Australopithecus africanus (l’enfant de Taung et Mrs. Ples) et Australopithecus prometheus (Little Foot). « La devise de tous les préhumains, c’est : “Jamais loin de mon arbre”, résume Pascal Picq. Il se tient debout, marche en permanence et grimpe encore dans les branches. » Or, avec ce squelette complet, les paléontologues devraient avoir des détails sur la bipédie. Sa dentition permettra aussi d’en savoir plus sur son régime alimentaire et sur son âge. Enfin, son crâne, parfaitement conservé, offrira des indications sur la répartition des lobes, sa capacité cérébrale, et donc sur son évolution comportementale. « Celle-ci diffère considérablement selon l’aire géographique et dans le temps », estime Yves Coppens. Alors, 3,5 ou 3,2 millions d’années ? Ancêtre ou cousin de Lucy ? Sur l’échelle de l’évolution, la différence peut sembler minime. A notre aune d’Homo sapiens sapiens, ce n’est pas rien. Après tout, nous n’avons même pas 200 000 ans.

Source : Le vif.be du 16/06/2014

vendredi 13 juin 2014

Peut-on dire que «l’homme est un singe» ?

Restituer précisément les étapes de notre lignée, toutefois, est devenu un exercice de haute voltige. Car les nombreuses découvertes d’espèces fossiles, depuis vingt ans, ont brouillé les pistes.



« S’il est faux de dire que l’homme descend du singe, c’est tout simplement parce que l’homme est un singe », affirme la paléoanthropologie contemporaine. Or ce propos n’a rien de burlesque. Le discours scientifique est fondé à affirmer, preuves à l’appui, que nous appartenons à la même famille que nos cousins arboricoles. Mais que signifie exactement cette parenté biologique ? Et faut-il vraiment jeter aux orties, même sur le mode métaphorique, notre « différence spécifique » ?

L’homme et le singe : une parenté biologique

Rappelons d’abord que l’argument qui fonde une telle affirmation est emprunté à la classification des espèces, c’est-à-dire à la phylogénétique. Les hommes, comme les grands singes africains (gorilles, chimpanzés et bonobos), appartiennent à une même famille : les hominidés. Les hommes et les chimpanzés, en particulier, ont un degré de parenté biologique estimé à 97 %. C’est un fait avéré, et la science moderne l’affirme : nous partageons avec les singes africains l’essentiel de notre patrimoine génétique.

Conformément à la théorie néo-darwinienne, cette parenté est le fruit d’une évolution biologique qui entraîne les espèces vivantes, sans dérogation possible, depuis l’apparition de la vie. Notre espèce actuelle, « homo sapiens », appartient à une lignée évolutive dont la paléoanthropologie tente péniblement de reconstituer l’arbre phylogénétique. A l’instar des autres espèces, la nôtre est donc issue, par mutation génétique, d’un substrat très ancien que nous partageons partiellement avec d’autres espèces, dont les singes actuels.

Restituer précisément les étapes de notre lignée, toutefois, est devenu un exercice de haute voltige. Car les nombreuses découvertes d’espèces fossiles, depuis vingt ans, ont brouillé les pistes. La première espèce appartenant au genre « homo » serait « homo ergaster », apparu il y a 1,8 million d’années. Mais nous avons une idée très vague du processus par lequel cette espèce a émergé pour donner naissance à ce qui deviendra ultérieurement « homo sapiens ». Qui plus est, les frontières du genre « homo » lui-même, avant et après cette apparition mystérieuse, sont extrêmement floues.

La station debout, la locomotion bipède, la main différenciée et l’importance du volume crânien sont les caractères classiquement attribués à « homo ». Mais on constate qu’ils préexistent, à des degrés divers, dans une vingtaine d’espèces dont la parenté avec la nôtre, entre 8 et 2 millions d’années, demeure assez obscure. Certaines espèces antérieures à l’apparition de « homo », par exemple, utilisent diverses formes de bipédie. De même, le volume crânien ne permet plus de classer les espèces, les plus archaïques n’ayant pas nécessairement un encéphale moins développé que les plus récentes.

La science nous invite à faire notre deuil, par conséquent, du schéma linéaire d’une hominisation triomphante, fondée sur la conquête de la bipédie et l’accroissement du volume cérébral. Avant que l’homme actuel ne voie le jour, il y a 200 000 ans, un foisonnement d’espèces aujourd’hui disparues a jalonné notre lignée évolutive. Du coup, la classification y perd son latin : au gré des découvertes, telle ou telle espèce se voit élevée à la dignité générique de « homo », puis précipitée dans une obscure « pré-humanité ». « Homo abilis » (entre 2,4 et 1,6 millions d’années), par exemple, était-il humain ? Son anatomie crânienne plaide en sa faveur, mais pas son squelette locomoteur. Pour d’autres espèces, c’est l’inverse.

Les frontières culturelles de l’humanité

Mais il y a plus. La paléoanthropologie s’est également nourrie des recherches sur l’éthologie des grands singes africains. Notre parenté avec ces mammifères arboricoles, affirme-t-elle, ne serait pas seulement anatomique, mais comportementale. Dans cet effondrement généralisé des certitudes anthropologiques, le flou qui caractérise les frontières de la nature semble alors se propager, par contagion, aux frontières de la culture. Et tout se passe comme si la science, après avoir dissous les repères classiques de notre définition naturelle, entendait nous dépouiller, au profit de nos cousins éloignés, des attributs ordinaires de notre définition culturelle.

Après la locomotion bipède et la capacité cérébrale, en effet, voici venu le tour de l’outil : faut-il également abdiquer ce privilège anthropologique ? « La vision progressiste, qui associe une bipédie de plus en plus perfectionnée, un cerveau de plus en plus grand, des mains de plus en plus habiles et des outils de plus en plus diversifiés, vole en éclats ».[1]Puisque les singes cassent des noix avec des pierres, comment affirmer que l’outil est le propre de l’homme ? « L’utilisation d’outils comme l’invention de la pierre taillée précède l’émergence du genre « homo », affirme le paléoanthropologue Pascal Picq. L’outil ne fait donc pas l’homme, mais ce sont des hominidés qui font des outils ».

Or les termes mêmes de cette affirmation ne vont pas de soi et ils se heurtent au moins à deux objections.

La première, c’est que « l’utilisation d’outils » et « l’invention de la pierre taillée » ne sont pas des phénomènes du même ordre. L’animal utilise des éléments empruntés au milieu naturel, il les adapte de manière sommaire à leur usage, mais il ne les fabrique pas. Certains chimpanzés cassent des noix avec des pierres, mais ils ne taillent pas les pierres. Le propre du geste technique, c’est non seulement sa capacité à transformer le donné naturel, mais à cumuler le bénéfice de ces transformations. Comme le dit Bergson, l’homme devrait être nommé « homo faber » plutôt qu’« homo sapiens » : n’est-il pas le seul être capable de « faire des outils à faire des outils » ?

La seconde objection contre l’idée que l’outil précède l’homme, c’est qu’elle invalide la généalogie, pourtant admise, qui fait précisément de « homo ergaster » (l’homme artisan) la première espèce humaine. Or il faut choisir. Soit l’outil est le propre du genre « homo » dont l’espèce « homo ergaster » signe l’avènement évolutif. Soit l’outil précède le genre « homo » et il n’y a aucune raison de dater l’avènement de l’homme en le reliant à l’avènement de l’outil. Faute de tirer les conséquences de cette affirmation, la paléoanthropologie oscille entre deux points de vue, comme si l’outil pouvait être à la fois le propre de « l’homme » et du « pré-homme ».

Un homme-singe ?

Cette ambiguïté du discours sur la culture redouble celle, précédemment analysée, sur notre nature biologique. Nos incertitudes progressant au même rythme que nos connaissances, la prolifération déconcertante des squelettes anthropoïdes paraît dissoudre les limites naturelles du genre « homo ». Mais la paléoanthropologie contemporaine va beaucoup plus loin : elle affirme qu’il en est de même de ses limites culturelles. Pas plus que les caractères anatomiques ou les répertoires locomoteurs, les conduites culturelles ne détermineraient plus, nous dit-on, les frontières de l’humanité.

Pourquoi ne pas admettre, demande Pascal Picq, que les singes, comme nous, « font de la politique » et connaissent « la distinction entre le bien et le mal » ? Et si, en faisant de l’homme un singe, on faisait du singe un homme ? Corollaire de l’animalisation de l’homme, cette humanisation du singe repose sur un flou conceptuel impressionnant. Si les singes font de la politique, sait-on à quelles règles obéit cette activité ? Par quel symbolisme s’effectue leur appropriation consciente par les individus ? Que le mâle dominant d’une communauté de chimpanzés noue des alliances en vue de conserver son hégémonie dans la compétition sexuelle, soit. Mais est-ce de la politique ?

Mieux encore, cet anthropomorphisme par extrapolation, étrangement, déborde aussi sur la sphère morale lorsqu’on attribue aux chimpanzés la « conscience du bien et du mal ». Mais parce que les grands singes sont des animaux sociaux, faut-il vraiment les considérer comme des êtres moraux ? Que faudrait-il penser, si c’était le cas, de la moralité des fourmis, dont l’organisation sociale est au moins aussi complexe que celle des chimpanzés ? Sauf à nier l’évidence, les comportements sexuels ou affectifs de ces primates supérieurs ne témoignent d’aucun sens moral, classiquement entendu comme la distinction consciente entre le permis et le défendu.

Certes, les grands singes africains manifestent des dispositions qui ont été longtemps ignorées de leurs cousins biologiques. Dans le milieu naturel, les jeunes chimpanzés réalisent des acquisitions complexes qui attestent d’une véritable plasticité du comportement. Au contact des hommes, les tentatives d’apprentissage du langage ont parfois abouti au maniement de signes conventionnels non iconiques ou de gestes empruntés au langage des sourds-muets. Mais il faut admettre que ces acquisitions hâtivement qualifiées de « linguistiques » sont un maigre tribut payé à notre parenté génétique. Et il est clair qu’elles ne franchissent jamais certaines limites.

Ignorant l’interrogation et l’injonction, elles se cantonnent à l’usage rudimentaire d’un nombre déterminé de « symboles » correspondant à des situations stéréotypées. Toujours assortis de récompenses alimentaires, fondés sur la reconnaissance de signaux et non sur la compréhension de signes, ces apprentissages ne sont-ils pas une forme élaborée de dressage ? En réalité, nous aurions davantage à apprendre des grands singes si nous étions capables de comprendre comment ils communiquent en notre absence. « Depuis quelques décennies, on s’efforce d’enseigner différentes formes de langage à des grands singes. Mais que peuvent-ils nous dire d’autre que ce que nous attendons d’eux ? ».[2]

La parenté biologique entre l’homme et le singe, en réalité, n’exclut pas la différence spécifique qui permet de les distinguer. La reconnaissance de notre origine animale nous permet de savoir à peu près d’où nous venons, elle nous situe dans le vaste courant de l’évolution. Conscients de cet ancrage naturel, nous ne perdons pas de vue, pour autant, que nous sommes dotés d’une étonnante faculté d’expression symbolique. Nous avons la possibilité de nommer ce qui n’existe pas, de nous interroger, de fixer des règles et de les modifier. Les singes, eux, ne l’ont pas. Car « l’homme invente et comprend des symboles, l’animal non. Tout découle de là ».[3]

On a beau montrer la continuité entre nous et les espèces actuelles ou fossiles dont nous sommes proches, nous sommes ce que nous sommes en vertu d’une différence qui nous singularise au sein de notre famille d’origine. Or quelle est cette singularité ? La principale énigme, en ce qui nous concerne, n’est pas tant de savoir à quelle lignée évolutive nous empruntons nos caractères anatomiques. C’est plutôt de savoir pourquoi nous avons substitué, en guise d’adaptation au milieu, la culture à la nature, l’éthique au biologique, la règle à l’instinct. Le plus important, c’est de savoir pourquoi, mentalement, nous ne sommes pas des singes.

[1]Pascal Picq, « Au commencement était l’homme », Odile Jacob, 2013, p.11.

[2]Dominique Lestel, « Sommes-nous assez intelligents pour comprendre l’intelligence des singes ? », dans « Aux origines de l’humanité II, Le propre de l’homme », Fayard, 2001.

[3]Emile Benveniste, « Problèmes de linguistique générale », Gallimard, 1966, p. 27.

Source : Oumma.com du 10/06/2014

vendredi 9 mai 2014

Préhistoire : dans les pas de Little Foot, nouveau doyen de l'humanité ?

Son squelette est mieux conservé et plus complet que celui de l'australopithèque Lucy. Plus beau et plus âgé ? Ce Sud-Africain d'au moins 3 millions d'années pourrait ravir à sa célèbre cousine le titre d'"ancêtre de l'humanité". Histoire d'une rocambolesque découverte.

Un boyau sans fin dans une pénombre inquiétante qui tord l'estomac... Voilà trente-six heures que Stephen Motsumi et Nkwane Molefe scrutent les moindres recoins de la grotte de Sterkfontein, située au nord de Johannesburg (Afrique du Sud). Ignorent-ils que, jadis, un ouvrier s'est perdu dans cette mine-labyrinthe de 12 kilomètres de galeries et qu'il n'en est jamais ressorti? Faisant fi du danger, les deux hommes progressent lentement par une chaleur étouffante et à la faible lumière de leur lampe.

Les os du pied ont permis d'identifier Little Foot en tant qu'australopithèque.

Même Hergé, le père de Tintin, n'aurait pu imaginer scénario aussi haletant. "Eurêka!" s'exclame l'un des paléontologues, à l'instar du héros de la célèbre bande dessinée, lorsque, tout à coup, à 25 mètres de profondeur, alors qu'il se trouve en haut d'une marche poussiéreuse, il tombe nez à nez avec le trésor tant convoité : un bout d'os de 3 centimètres de long, encastré dans la roche!

Les pièces s'emboîtent comme un puzzle de 3 millions d'années

De sa poche, il sort le moulage d'un demi-tibia que lui a religieusement confié son supérieur, le Pr Ronald Clarke, de l'Institut de l'évolution humaine à l'université du Witwatersrand. "Et c'est là qu'a opéré la magie du destin, s'enthousiasme Yves Coppens, paléo-anthropologue au Collège de France, qui aime raconter l'histoire de ce fossile qu'il connaît bien. Les deux extrémités se sont parfaitement assemblées comme les pièces d'un puzzle."

Sans le savoir, en ce début du mois de juillet 1997, Motsumi et Molefe viennent de mettre la main sur le squelette d'australopithèque le plus complet exhumé à ce jour, un genre d'hominidé que l'on pouvait croiser sur notre terre il y a plus de trois millions d'années, et que nombre de spécialistes estiment être à l'origine de la lignée humaine. Celui-là, baptisé "Little Foot", concourt donc au titre très convoité d'"ancêtre de l'humanité".

Cette découverte marque l'épilogue d'une très, très longue histoire. Au début des années 1900, Johannesburg se développe grâce au filon aurifère : pour extraire l'or, les mineurs ont besoin de chaux, qu'ils vont chercher à 45 kilomètres, dans la vallée de la Blauawbankspruit, où se trouve la grotte de Sterkfontein. La roche y est si dure que le travail s'effectue à la dynamite.

L'Afrique du Sud, berceau de l'humanité ?

Mais rapidement, et malgré les dégâts irréversibles causés par l'explosif, de nombreux os attirent l'attention des scientifiques dépêchés sur place. Ils les récupèrent, souvent dans la précipitation, et se contentent de les stocker. "D'abord au British Museum, à Londres [Grande-Bretagne], ensuite au musée du Transvaal, à Pretoria, puis à l'université du Witwatersrand", explique Francis Thackeray, professeur en anthropologie, qui dirige aujourd'hui l'Institut de l'évolution humaine.

Peu à peu se constitue ainsi l'une des plus formidables collections anthropologiques de la planète, à partir des fossiles de Sterkfontein et de ceux trouvés dans le reste de la vallée de la Blauawbankspruit. En 1925, l'anthropologue Raymond Dart se plonge dans ce trésor, y découvre le crâne d'un enfant provenant de la grotte de Taung; un jeune garçon qui devait marcher debout en raison de la position de son occipital.

Pour Dart, cette caractéristique fait de cet "enfant de Taung" le premier représentant de l'espèce humaine, que l'anthropologue nomme Australo-pithecus africanus. Très critiquée, l'hypothèse de Dart est confirmée en 1947 après le déterrement d'un autre fossile que l'on prend, à tort, pour celui d'une femme, appelé "Mrs Ples". Son crâne quasi complet au volume imposant (485 centimètres cubes) est différent de celui des grands singes et confirme l'existence d'une forme ancienne d'hominidés. "A partir de là, l'idée que l'Afrique du Sud puisse être le berceau de l'humanité commence à s'imposer au sein de la communauté scientifique", raconte José Braga, anthropobiologiste à l'université Paul-Sabatier, à Toulouse.

Avec l'apartheid, les recherches migrent vers l'Afrique de l'Est


L'après-Seconde Guerre mondiale marque l'arrêt de l'exploitation minière dans une bonne partie du pays. Grâce à ses nombreux sites - Sterkfontein, Swartkrans, Kromdraai, Malapa, Taung et Makapansgat -, la région devient pour les paléontologues la "vallée aux fossiles", comme il existe, pour les égyptologues, une "Vallée des Rois". Sauf que, dès 1948, le Parti national instaure l'apartheid.

"Cette période de repli s'est traduite pour les chercheurs par une difficulté d'obtenir des permis de fouilles", se souvient Brigitte Senut, du Muséum d'histoire naturelle de Paris, qui a longtemps travaillé en Afrique du Sud. Les recherches se déplacent ailleurs sur le continent africain, surtout dans l'Est avec, en 1974, la découverte, par Yves Coppens, de la célèbre Lucy.

Un événement planétaire puisque la petite boule de poils (1,20 mètre pour 25 kilos) a acquis une surprenante popularité auprès du public. Au point de faire de l'Afrique de l'Est le lieu d'origine de l'espèce humaine. "Vouloir imposer un endroit précis alors que les préhumains ont connu une évolution dans le temps et dans l'espace n'a pas de sens", estime Brigitte Senut.

En Afrique du Sud, les fouilles suivent les évolutions politiques. A peine les dernières lois ségrégationnistes sontelles abolies que les recherches s'accélèrent, notamment dans les dépôts les plus anciens de Sterkfontein, d'où différents os, difficilement identifiables - bovidés, rongeurs, félins, singes -, se trouvent à nouveau exhumés, en 1992, et conservés à l'université du Witwatersrand.

Une découverte qui tient au hasard et à l'intuition d'un homme

Les boîtes s'entassent jusqu'à ce qu'un soir de septembre 1994 Ron Clarke décide d'en ouvrir une au hasard, dont il vide le contenu sur son bureau. Au milieu du fatras, il distingue quatre petits os provenant du pied gauche d'un hominidé. Ce remarquable anatomiste continue à fouiner frénétiquement dans les cartons et découvre d'autres morceaux. Sur la base de ces quelques osselets naît Little Foot, décrit en 1995 comme un australopithèque dans la revue Science.

"A l'époque, son étude, fondée sur si peu de preuves, avait provoqué quelques grincements de dents, raconte José Braga. C'était compter sans son éclair de génie." Clarke s'interroge benoîtement : et si la grotte de Sterkfontein, dont l'exploitation a cessé en 1939 et où, depuis, rien n'a bougé, recelait toute l'ossature de Little Foot? Ron Clarke confie donc un moulage de tibia à deux de ses élèves, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe, qu'il envoie sur place. On connaît la suite...

Mais si la mise au jour du squelette d'australopithèque le plus complet du monde tient au hasard et à l'intuition d'un homme, il est aussi un gros coup de chance. Au moment où les mineurs stoppent l'exploitation du site, ils s'arrêtent, on peut le dire, au pied de Little Foot. "Un tiers de dynamite en plus, et il se trouvait totalement désintégré, un tiers en moins, et on ne mettait jamais la main dessus", analyse Laurent Bruxelles.

Ce chercheur de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) est appelé à la rescousse par Ron Clarke en 2007. Il est karstologue, autrement dit spécialiste des grottes, une discipline à la frontière de l'archéologie et de la spéléologie, que les Sud-Africains, excellents géologues, goûtent peu. Or, depuis la découverte de Little Foot, l'âge de l'australopithèque pose un problème aux scientifiques. Clarke lui attribue 3,3 millions d'années (Ma), ce qui rend son protégé un peu plus vieux que la célèbre Lucy (3,2 Ma).

Little Foot est âgé d'au moins 3 millions d'années


Mais l'on ne détrône pas si facilement une idole, et les autres estimations effectuées depuis n'ont cessé d'ajouter du doute à la confusion... Une première datation, réalisée selon la méthode dite "cosmonucléide" - les chercheurs analysent les éléments de quartz tombés dans la grotte et évaluent la dernière fois qu'ils ont vu le jour -, a repoussé cet âge à 4 millions d'années. Une deuxième, plus classique, dite "radiométrique", reposant sur l'examen des couches de calcite situées sous le fossile, a fourni celui de... 2,2millions d'années.

Pourquoi un tel écart chronologique? Le paysage géologique de l'Est du continent africain n'a rien à voir avec celui du Sud. Le premier demeure facilement lisible avec des strates sédimentaires sagement déposées. "En Afrique du Sud, les dépôts ne sont pas horizontaux mais très chaotiques", précise Francis Thackeray. D'où l'appel adressé à Laurent Bruxelles, le chercheur de l'Inrap, qui s'est lancé dans une étude plus large du site afin de préciser les conditions de formation des grottes et leur développement.

Son équipe a même réalisé une reconstitution en 3D de Sterkfontein en vue de mieux évaluer les différents niveaux stratigraphiques et de garder une mémoire du site après l'excavation des ossements. "Je me suis arrêté sur la couche de calcite qui se situe juste au-dessus du squelette et qui l'a emprisonné, à l'abri de l'eau, le figeant, comme l'ambre pour certains insectes", précise Laurent Bruxelles.

En la datant, le Français vient de conclure définitivement que Little Foot est âgé d'au moins 3 millions d'années, ce qui en fait un contemporain de Lucy. Mieux, d'ici à quelques semaines, il espère prouver qu'il en est l'aîné, grâce à des examens plus poussés effectués par le laboratoire du Cerege (Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement), situé à Aix-en-Provence.

Le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national


L'Afrique du Sud a pris la mesure des trésors que renferme son sol. Au total, un tiers des fossiles anciens exhumés sur le continent proviennent de ce pays. Notamment de cette fameuse vallée de la Blauawbankspruit, dont les 25 000 hectares ont été classés par l'Unesco "berceau de l'humanité". Les autorités politiques ont encouragé la création d'un nouveau centre de recherche au sein de l'université du Witwatersrand.

"Et moi, je rêve de voir notre gouvernement offrir à toutes les écoles du pays des moulages de nos fossiles, tant pour encourager les vocations que pour que nos enfants prennent conscience de ce patrimoine unique", s'enflamme Francis Thackeray. En ce sens, le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national. Et un trésor inestimable. Parce qu'il apparaît comme le mieux conservé au monde et parce qu'il est le plus complet.

Little Foot, à la fois chasseur et charognard


"Jusqu'ici, les chercheurs ont exhumé des ossements épars à l'exemple de la carcasse de Lucy, dont on possède 40 %. Là, on a le haut et le bas", résume d'un ton amusé Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. Un miracle qui, cette fois-ci, tient non à la nature, mais aux circonstances de la mort de Little Foot. Bruxelles passe aux aveux : "C'est un accident. Il a fait une chute vertigineuse de 20 mètres dans la grotte sans que l'on en connaisse la raison."

Il faut imaginer le terrain de jeu d'il y a 3 millions d'années : une savane arborée avec des bosquets, des arbres assez élevés (on a retrouvé des fossiles de lianes), un marécage (restes d'hippopotames et de crocodiles). Little Foot se comportait en chasseur et en charognard, mais était aussi la proie des félins. Les fouilleurs ont d'ailleurs exhumé un crâne avec un morceau de tigre à dents de sabre fiché dedans !

C'est ballot, mais l'australopithèque a chuté, au mieux en cherchant à échapper à un adversaire, au pire parce qu'il avait du mal à mettre un pied devant l'autre... Après le choc, son corps a sans doute roulé, au vu de la position un peu vrillée du fossile. "Sa main se trouve recroquevillée avec son pouce à l'intérieur, note Yves Coppens. Un dernier geste, emprisonné dans la pierre, émouvant et terrible, qui peut laisser croire à une lente agonie."

Les préhumains "jamais loin de leur arbre"


Aujourd'hui, au terme de treize années d'une minutieuse excavation, effectuée à la fraise de dentiste, le squelette extrait de sa gangue va pouvoir parler. Sa découverte a prouvé qu'il existait voici de 2,5 millions à 3,5 millions d'années deux lignées d'australopithèques en Afrique du Sud : Australopithecus africanus (l'enfant de Taung et Mrs. Ples) et Australopithecus prometheus (Little Foot).

"La devise de tous les préhumains, c'est : "Jamais loin de mon arbre", résume Pascal Picq. Il se tient debout, marche en permanence et grimpe encore dans les branches." Or, avec ce squelette complet, les paléontologues devraient avoir des détails sur la bipédie. Sa dentition permettra aussi d'en savoir plus sur son régime alimentaire et sur son âge.

Enfin, son crâne, parfaitement conservé, offrira des indications sur la répartition des lobes, sa capacité cérébrale, et donc sur son évolution comportementale. "Celle-ci diffère considérablement selon l'aire géographique et dans le temps", estime Yves Coppens. Alors, 3,5 ou 3,2 millions d'années? Ancêtre ou cousin de Lucy? Sur l'échelle de l'évolution, la différence peut sembler minime. A notre aune d'Homo sapiens sapiens, ce n'est pas rien. Après tout, nous n'avons même pas 200000 ans.

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/prehistoire-dans-les-pas-de-little-foot-nouveau-doyen-de-l-humanite_1536109.html#qF0JD3JcYiCyjBbw.99

Source : L'Express du 08/05/2014

mardi 29 avril 2014

Du côté est

LE CERCLE. par Pascal Picq - Tout le monde connaît, ou devrait connaître, l'« East Side Story » d'Yves Coppens. Au début des années 1980, il propose une synthèse entre les données de la paléoanthropologie (les fossiles), la génétique comparée et la biogéographie des grands singes.

Il en ressort la seule hypothèse scientifique et évolutionniste à la fois pertinente et testable depuis Darwin : celle des origines de la lignée humaine à l'est des vallées du grand rift africain entre 5 et 7 millions d'années. Les origines de notre espèce Homo sapiens se révèlent tout aussi africaines vers 250.000 ans (fossiles) et avec une expansion fulgurante vers 100.000 ans (génétique et archéologie). Et là, surprise ! Notre culture occidentale reste obstinément ancrée sur la question européenne, incapable de décrocher des rives de la « mare nostrum » de l'Antiquité, et se passionne pour la question de l'arrivée de l'homme moderne - c'est-à-dire nous - en Europe et à pied via le Proche-Orient. Qu'on en juge de cette vision centrée par les « modèles » du genre : arche de Noé, Eve mitochondriale, traversée de la mer Rouge...

En fait, la première grande vague migratoire passe par la péninsule Arabique avant 100.000 ans et se lance vers le soleil levant le long des côtes méridionales de l'Asie, et en bateau. Cela va vite puisque l'Australie - et peut-être l'Amérique - est occupée avant l'Europe. Pourquoi si tard chez nous ? Parce que les hommes de Neandertal résistent. Ils se sont adaptés biologiquement et culturellement pendant des centaines de milliers d'années aux climats de l'Europe glaciaire. Ils allèrent jusqu'en Sibérie et au Proche-Orient où, d'eux ou de nous, aucun ne prend le pas sur l'autre. La situation change avec des Homo sapiens arrivant de l'est par le corridor entre la mer Noire et la mer Caspienne.

Après quelques milliers d'années de cohabitation et même d'acculturation, les Néandertaliens disparaissent,car ils semblent avoir été incapables de se dégager de ce qui avait fait leur succès. C'est ainsi que la seule espèce humaine authentiquement européenne s'est éteinte ; pour ne pas avoir compris ce qui venait de l'est.

Pascal Picq
Paléoanthropologue
Maître de conférence au Collège de France

Source : Les Echos du 28/04/2014

jeudi 19 décembre 2013

“La prochaine grande espèce qui disparaîtra ? Probablement nous !”

Pascal Picq est paléoanthropologue au Collège de France. Il est spécialiste de l’évolution de l’Homme et des grands singes. Des théories qu’il applique... à l’entreprise et à l’économie. Il s’inquiète aussi fortement de la perte de la biodiversité sur Terre. C’est ce qu’il explique dans son ouvrage "De Darwin à Lévi-Strauss : l’Homme et la diversité en danger" (Odile Jacob 2013). Dans ce cadre, il sera l’orateur des Grandes conférences liégeoises, ce soir.

Vous insistez sur le fait que Darwin est plus que jamais d’actualité. Notamment en raison de la disparition actuelle de la biodiversité ?

En effet. La théorie de l’évolution, qui est une théorie du changement dans la nature, montre que les espèces n’évoluent pas seules. Il y a coévolution. La biodiversité est la fille naturelle de l’évolution et, sans diversité, pas d’évolution. Moins il y a de diversité, moins les espèces peuvent s’adapter : c’est la règle d’or. La biodiversité se construit dans le tissu des relations entre les espèces d’une même communauté écologique, avec toutes les formes de parasitismes et toutes les sortes de compétition, de prédation, d’entraide …etc. L’Homme fait partie de ces diversités. Mais depuis plusieurs milliers d’années et, avec une brutalité inouïe depuis un siècle, notre espèce fait disparaître des espèces sauvages et domestiques a un rythme effarant et, aussi, des langues et des cultures humaines. En agissant ainsi, nous mettons en danger le devenir de notre espèce.

Alors, la prochaine grande espèce qui disparaîtra, c’est nous ?

Si on ne prend pas rapidement conscience des désastres en cours, c’est probable. Depuis que je suis né (1954) la population mondiale a été multipliée par trois ! A cela, vous ajoutez une consommation d’énergie multipliée en moyenne par cinquante par individu. La Terre ne peut plus le supporter. Cependant, la vraie question n’est pas la survie de l’homme en tant qu’espèce, mais celle de tous nos enfants. Nous assistons à une concentration phénoménale de l’urbanisation. Bientôt, 70% de la population mondiale vivra dans des mégapoles. Imaginez – et cela arrivera – qu’un agent pathogène débarque dans le Bénélux, une des régions les plus densément peuplée de la Terre ? Même si la médecine moderne a accompli des progrès fantastiques, nous ne sommes jamais sortis des mécanismes de la coévolution et de la sélection naturelle. Par exemple, il faut réapprendre à vivre avec des maladies que nous savons soigner mais qui nous protègent d’autres sources pathogènes avec lesquelles nous n’avons pas coévolué. Donc voilà le paradoxe de l’humanité actuelle : nous sommes plus de 7 milliards – quel succès !- mais si nous ne comprenons pas les enjeux des diversités, il y a de fortes chances que dans un avenir plus ou moins lointain, les populations qui assureront le devenir de notre espèce soient celles que nous méprisons et que certains appellent “primitives”. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles participent de notre diversité et qu’elles continuent à vivre avec leurs communauté écologiques ; une véritable assurance vie de notre espèce.

Pour vous, Darwin est partout … Même dans l’entreprise selon vous ! Parce que l’entreprise est une jungle ?

Vous savez, une mauvaise compréhension de l’évolution conduit à une mauvaise économie. La loi du plus fort, la survie du plus apte, la compétition à outrance … ce sont des clichés que l’on retrouve en biologie et en économie, comme le “gène égoïste” à l’époque du libéralisme débridé des années Thatcher et Reagan. La sélection naturelle explique comment certains individus laissent une plus grande descendance que d’autres, et cela passe par une grande diversité de mécanisme comme la prédation, la compétition, mais aussi l’entraide et la coévolution (coopétition par exemple). Les entreprises sont comme des espèces, avec des individus différents apportant différentes contribution au succès à l’adaptation.

Un exemple concret ?

La vie innove et s’adapte depuis plus de 3 milliards d’années et il est utile de connaître ces mécanismes dans une économie mondialisée de l’innovation. Mon intérêt et mon travail actuel sur ces question vient d’un constat : pourquoi l’Europe continentale n’est pas capable de faire émerger des GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Tweeter) ? Parce que nos pays restent imprégnés par la pensée du grand Jean-Baptiste de Lamarck. L’innovation se comprend comme une réaction active à un changement d’environnement. C’est la parabole de la girafe qui allonge son cou pour attraper des feuilles. Traduction dans nos entreprises : le marché impose d’innover pour survivre et pour cela on mobilise notre créativité. Donc, nous somme bon pour nous adapter à un marcher préexistant. Par contre, nous sommes incapables de voir ce qui va changer le marcher (“change the world” selon Steve Jobs). En d’autres termes, si nous savons développer des filières existantes, nous sommes mauvais pour en faire émerger de nouvelles. Et c’est bien une question de culture, donc d’anthropologie et de vision du monde.

Quelle serait “l’entreprise darwinienne”, alors ?

L’innovation lamarckienne vise à améliorer les produits, les services …. L’innovation darwinienne s’articule en trois temps : variation, sélection, développement. Dans la nature, nos gènes font de la variation, puis l’environnement sélectionne. Toutes les entreprises les plus innovantes (Google, 3M, Facebook …) suscitent de la variation de la part de leurs agents. Comme chez Darwin, elles ont compris que toute personne dans l’entreprise peut être capable d’innover car toute différence est une potentialité pour l’adaptation de l’espèce. Mais entendez-moi bien : il ne s’agit de copier telle ou telle espèce ou entreprise. Il faut mettre en place des mécanismes universels de l’innovation et de l’adaptation qui, évidemment, donneront des résultats qui dépendent des histoires de chacune et de leurs contextes.

Source : La Libre du 12/12/2013

lundi 4 novembre 2013

Les longues marches d’Homo sapiens

L’homme, le genre Homo, apparaît en Afrique vers 2 millions d’années. Longtemps, on a pensé - moi compris - que seuls des grands hommes nantis de cerveaux développés et artisans d’outils complexes avaient été capables de s’affranchir du monde des forêts et d’investir de nouveaux territoires loin des arbres. Une étude publiée cette semaine sur les restes fossiles du site de Dmanisi, en Géorgie - aux portes de l’Europe et de l’Asie -, montre que les premiers conquérants à l’aube de l’humanité n’étaient pas très corpulents, et leurs cerveaux pas si gros que cela. Ce qui ne les a pas empêchés de s’installer dans d’autres écosystèmes, tâche difficile pour toute espèce. Et début de la longue marche du genre Homo sur la Terre.

Mais, chemin faisant, Homo piétine ses frères africains les plus proches de lui, comme les descendants de Lucy. Alors il se déploie et, au fil des millénaires, le rameau africain s’étend sur trois continents, avec les hommes de Neandertal au nord de la Méditerranée, Homo sapiens au sud (nous), les hommes (femmes) de Denisova en Asie centrale, d’autres en Asie orientale au statut encore incertain, d’autres encore à Java et aussi les controversés petits hommes de Florès. Que d’hommes sur l’Ancien Monde il y a à peine 100 000 ans !

Puis se met en place la longue marche de notre espèce Sapiens depuis l’Afrique, entre 100 000 et 50 000 ans. Les ancêtres immédiats de toutes les femmes et les hommes d’aujourd’hui se lancent comme une traînée d’ocre sur les vieux continents, d’abord sur les franges méridionales de l’Asie, puis vers l’Europe. Chemin faisant, ils contribuent à la disparition des autres espèces d’hommes tandis qu’ils atteignent les nouveaux mondes par voie d’eau : Australie, Amériques et Océanie. Dans une interprétation aussi sinistre qu’erronée de Darwin, quel succès ! D’un point de vue réellement darwinien, ces pertes de la diversité humaine révèlent que notre espèce est la seule survivante d’une lignée jadis florissante. Aujourd’hui, l’expansion démographique est une affaire d’hommes à hommes au sein de notre espèce.

L’homme est le plus formidable bipède jamais créé par l’évolution. Ses plus grandes avancées politiques et intellectuelles se sont faites avec ses pieds. Sa liberté vient du talon et des orteils de son pied. C’est un péripatéticien dans l’âme et, navré de le constater, les penseurs bien en chaire, trop installés sur leur séant et leurs certitudes, n’ont jamais changé le monde. Au contraire, ils s’opposent aux mouvements du monde. Rien de pire que les corps et les pensées immobiles.

Je pense au héros de Romain Gary dans « Les Racines du ciel » qui, via une longue marche dans le bush, fait prendre conscience au monde de la disparition des éléphants au mitan du XXe siècle. Je pense à Schaller qui, à la même époque, traverse les savanes durant des semaines pour montrer que ce n’est pas un enfer ravagé par les griffes et les crocs des prédateurs et des charognards.

Quand les femmes et les hommes s’insurgent contre des malédictions, le malheur, l’incompréhension et l’ignorance, ils processionnent. Quand ils recherchent le salut ou la sagesse, ils vont en pèlerinage. Quand ils espèrent un retour en politique, ils traversent des déserts, réels ou médiatiques. Quand ils protestent contre les décisions des puissants ou les diktats de l’économie, ils manifestent.

Les chemins de la liberté se font pas à pas, comme la marche de Martin Luther King pour les droits civiques des Noirs en 1963 avec, à l’arrivée, Barack Obama. Celle des Beurs en 1983 qui, partis à une trentaine de Marseille à pied - et sans ballon - arrivèrent une centaine de milliers à Paris… mais si peu occupent des positions politiques majeures. Même si les pays du Maghreb ont donné de beaux coureurs de fond à la France, la course n’est pas finie.

Revenons à la fin de la préhistoire des Homo sapiens. À pied, en bateau, ils vont conquérir presque tous les écosystèmes de la Terre, ce que n’a jamais fait aucune espèce. Aujourd’hui, des Sapiens fuient la misère, la tyrannie et le changement climatique vers des pays figés par la crise et le vieillissement de leurs populations. Mais ils meurent d’épuisement en chemin ou se noient.

L’écrivain voyageur Bruce Chatwin a écrit qu’un gros cerveau sert à marcher en chantant dans le désert. Hélas, les chants des pistes disparaissent avec les derniers Aborigènes, et ainsi s’achève le temps du rêve par-delà l’horizon : « I have a dream. »

Pascal picq
paléoanthropologue
au collège de France

Source : Sud-Ouest du 19/10/2013

mercredi 23 octobre 2013

Tous les Homo sont erectus

Un choc de simplification. Ayrault et Hollande en ont rêvé. Une équipe de préhistoriens l’a fait. C’est annoncé ce matin par la revue Science, dans un article retentissant dont le premier auteur est David Lordkipanidze, du Muséum de Tbilissi en Géorgie. Soyons «parcimonieux», proclament les huit signataires.

Vidons dans la poubelle de la science tous les Homo habilis, Homo ergaster et autres Homo rudolfensis qui ont peuplé l’Afrique et Eurasie il y a 1 à 2 millions d’années selon les manuels en cours. Et ne conservons pour désigner tous ces êtres qu’un seul nom, celui d’Homo erectus, (ou homme érigé qu'est-ce que vous allez imaginer), car ils ne formaient qu’une seule espèce.

Zut de zut ! Et comment inscrire son nom dans l’histoire des sciences vont se demander certains ? Si, désormais, on ne peut plus attacher son patronyme à la création d’une espèce nouvelle, décrite à l’aide de caractères censés la distinguer de ses voisines.

Cette simplification radicale est proposée les chercheurs, sur la base d’une analyse impitoyable de la variété de ces espèces… au regard de la seule variabilité observée dans un seul groupe, de cinq individus, tous dénichés dans une seule grotte, à Dmanisi, en Géorgie. Située à 90 km au sud-ouest de Tbilissi, elle a fait parler d’elle lorsqu’à partir de 1991 et surtout de 1999, on y a découvert des os fossiles d’Homo, datés d’il y a 1,8 million d’années. Des êtres dont les outils de pierre, trouvés par milliers, sont de simples galets percutés pour obtenir un tranchant, typiques de la culture oldowaïenne apparue en Afrique de l’Est.
Genre Homo, mais espèce de quoi ?

Homo, pour le genre, mais Homo quoi pour l’espèce? Leur découvreur, David Lordkipanidze a longtemps hésité entre les noms que la littérature scientifique et ses collègues lui proposaient. Pas franchement convaincu par l’un plutôt que par l’autre. La raison de son hésitation ? Les différences entre les individus qu’il dénichait, aucun ne se rattachant de manière claire et univoque aux canons proposés.

Puis, son équipe découvre en 2005 un crâne entier, superbement conservé, correspondant à une mandibule inférieure déjà trouvée en 2000. Son équipe s’attaque alors à l’étude détaillée de la variabilité morphologique des cinq individus.

Le pot aux roses émerge des statistiques et mesures des volumes des crânes, de la verticalisation des faces, et d’autres paramètres anatomiques. La variabilité interne au groupe se révèle très forte. Car le dernier crâne trouvé - le plus à droite sur l'image ci-contre, un individu aux énormes bourrelets sus-orbitaires et attaches des muscles masticatoires, avec un front très bas - «élargit substantiellement la plage de variation à l’intérieur du groupe de Dmanisi», expliquent les auteurs.

Les Homo de Dmanisi présentent une variabilité si large qu’elle devient similaire à celle qui sépare les autres espèces antérieurement nommées pour cette époque et qu’elle les englobe en grande partie. Du coup, les caractères censés être particuliers et exclusifs à ces espèces ne le sont plus. En outre, remarquent les auteurs, une telle plage de variation se compare à celle des chimpanzés. Voire à celle des humains actuels où le volume du crâne varie d’à peine plus de 800 cm3 chez les bushmen d’Afrique australe, jusqu’aux 2.000 cm3 des grosses têtes… qui n’ont rien de super-intelligents, tandis que l’écrivain Anatole France affichait à peine plus de 1.100 cm3.
Un problème non uniquement classificatoire

Pour José Braga, anthropologue, Université Paul Sabatier de Toulouse, «c’est un article fort intéressant et étonnant, notamment le petit volume de leur cerveau. Cela va à l’encontre d’une évolution linéaire du cerveau à cette époque, mais au contraire une stagnation durant un million d’années».

D’où la question logique, posée par les scientifiques : puisque les frontières tracées entre les espèces d’Homo d’il y a un à deux millions d’années s’effacent, ne s’agit-il pas plutôt d’une seule espèce ? Cela signifierait, alors, qu’il n’y avait pas de barrière génétique à la reproduction croisée entre ces populations. Or, si un(e) Homo rudolfensis peut faire des bébés avec un(e) ergaster, habilis ou georgicus, c’est tout simplement qu’ils sont tous… erectus concluent les chercheurs.

Le problème soulevé n’est pas uniquement classificatoire. Il rejaillit sur la vision de l’évolution de ces ancêtres des humains actuels. L’idée d’un «goulet» d’étranglement génétique, en raison d’une sortie d’Afrique d’un seul petit groupe, donc porteurs d’une partie réduite de la diversité d’origine, ne tient plus guère.

D’autre part, comme le géorgien le plus «archaïque» ressemble fort à l’homme de Java, Homo erectus pourrait bien avoir été un grand voyageur, baladant ses gènes et les échangeant dans toute l’Eurasie mais aussi avec ses congénères restés africains. «Un Homo erectus baladeur, capable de s’adapter à des environnements assez différents», résume Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, qui vient de publier De Darwin à Levi-Strauss, l'homme et la diversité en danger, aux éditions Odile Jacob. Mais pourtant toujours «bas du plafond». Le saut décisif date d’il y a 200.000 ans environ, et produisit le gros cerveau de l’homme moderne. Un gros cerveau avec lequel il invente de premiers ornements il y a plus de 70.000 ans puis des outils de plus efficaces, au point de lui permettre d’aller sur la Lune, il y a peu.

Source : Science2 du 22/10/2013

mardi 28 août 2012

Les bipédies



Saviez-vous qu'il n'y a pas qu'une seule manière de se tenir debout ? Armé de son feutre bleu et de son tableau blanc, le paléoanthropologue Pascal Picq, nous explique qu'il n'y a pas "une" mais "des" bipédies...

Source : UniverSciences 07/12/2010

lundi 27 août 2012

Le propre de l'homme



Pour Rabelais, le propre de l'homme c'est le rire ! Et pour le paléoanthropologue Pascal Picq, serait-ce l'amour, la guerre, l'outil, le langage, la morale ou la bipédie ? Petit cours d'éthologie au tableau blanc pour relativiser notre place dans l'évolution.

Source : UniverSciences 13/10/2010

vendredi 24 août 2012

L'homme est un singe



L'homme descend-il du singe ? Non ! nous répond Pascal Picq, l'homme fait partie des singes. Le paléoanthropologue s'attaque avec vigueur et humour aux idées reçues, armé de son feutre bleu et de son tableau blanc...

Source : UniverScience 13/10/2010

jeudi 23 août 2012

Notre cousin Néandertal



À l'occasion de la sortie du film de Jacques Malaterre Ao, le dernier Neandertal, le paléoanthropologue Pascal Picq nous explique, croquis à l'appui, les raisons de la disparition de notre plus proche cousin il y a environ 30 000 ans.

Source : UniverScience 23/09/2010