vendredi 20 mai 2022

Une découverte récrit l’histoire d’Homo sapiens en Europe

D’étonnantes trouvailles éclairent d’un jour nouveau les liens entre humains modernes et Néandertaliens.

Ils étaient plusieurs dizaines − hommes, femmes et enfants −, à revenir, année après année, dans cet abri rocheux surplombant le fleuve. Ils y ont taillé des milliers de pointes de silex, que les archéologues exhument patiemment, au milieu d’ossements d’animaux. Jusqu’ici, rien de très inhabituel, si ce n’est que la grotte Mandrin, située dans la vallée du Rhône, est incroyablement riche en outils en tous genres, reflet de 80 000 ans d’occupation néandertalienne.

Mais après 30 ans de fouilles, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’Université de Toulouse, vient d’arriver à une conclusion déroutante. Cette grotte aurait aussi été occupée par Homo sapiens en plein milieu des séjours néandertaliens. Une quasi-cohabitation, jamais entrevue jusqu’ici ! Ce n’est pas tout : les Homo sapiens en question seraient passés sur le site il y a environ 54 000 ans. Or, les plus anciennes traces connues de l’« humain moderne » en Europe occidentale datent de 42 000 ans. La découverte, publiée dans Science Advances, repousse donc de 12 millénaires la conquête de ces régions par nos ancêtres !

« Pendant 40 ans, il y a eu une incursion d’Homo sapiens sur un territoire néandertalien. Puis, c’est le retour des Néandertaliens, ce qui est unique au monde. Sur les autres sites, chaque fois que Sapiens arrive, c’est la fin des autres populations. La réalité a donc été plus complexe », avance Ludovic Slimak, aussi chercheur au Centre national de la recherche scientifique en France.

Pointe de silex (moins de 30 mm de long) trouvée dans la strate datée de -54 000 ans. Une molaire a été retrouvée dans la même couche géologique; elle est caractéristique des humains modernes

C’est la présence d’un niveau archéologique atypique, pris en sandwich entre des artéfacts néandertaliens, qui lui a mis la puce à l’oreille dès 2004. Dans cette couche remontant à plus de 50 000 ans (selon plusieurs méthodes de datation), les chercheurs ont trouvé 1 500 pointes de silex très régulières, mesurant de un à trois centimètres. Elles tranchent radicalement avec les outils taillés par les artisans néandertaliens, massifs et tous différents. « Des pièces normalisées, produites en série : on ne trouve ça nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Mais la standardisation des outils est typique des humains modernes », indique l’archéologue. C’est l’analyse morphologique d’une dent d’enfant, en 2018, qui a fini de convaincre l’équipe : la molaire ne peut pas être néandertalienne, ni être une dent plus récente de la préhistoire.

L’équipe peaufine l’hypothèse en « zoomant » sur la période de transition des couches grâce à une ingénieuse technique. Les feux successifs allumés dans l’abri ont laissé des traces sur les parois. Or, la roche est très friable : dans chaque niveau géologique, les chercheurs en recueillent des fragments qui témoignent de l’activité des peuplements. « Au microscope, on voit des liserés noir et blanc qui sont les successions des dépôts de suie. Ils correspondent à 500 phases d’installation dans la cavité. Ce sont des sortes de codes-barres qui nous donnent une résolution de plus ou moins six mois, contre plus ou moins 1 000 ans avec le carbone 14… C’est donc une grande avancée. » De quoi constater que, lorsque le groupe d’Homo sapiens arrive à la grotte Mandrin, il s’est écoulé moins d’un an depuis le départ des précédents occupants, néandertaliens.

« Ces travaux déstabilisent les scénarios dominants, commente Julien Riel-Salvatore, anthropologue à l’Université de Montréal et spécialiste des transitions Néandertal-Sapiens. Trouver des traces d’Homo sapiens au milieu des couches néandertaliennes, c’est vraiment singulier. Et l’âge de la découverte est sidérant. »

Un flot de questions

Voilà qui soulève de nombreuses questions. D’abord, celle des routes empruntées par les humains modernes. On pensait jusqu’ici qu’ils avaient progressé d’est en ouest, depuis le Moyen-Orient, il y a 45 000 ans ; il faut désormais envisager des migrations antérieures, peut-être le long des côtes méditerranéennes.

Enfin, cette « colocation » laisse penser qu’il y a eu des échanges entre les deux espèces humaines. Certes, ce n’est pas une surprise totale, puisqu’il y a eu plusieurs métissages (dont on garde la trace dans nos génomes), mais la nature des contacts reste spéculative. « Certains des silex utilisés par le groupe sapiens viennent d’un vallon, à 90 km de la grotte. Les Néandertaliens employaient les mêmes : ils connaissaient les ressources, car ils occupaient le territoire depuis des générations. Mais les Sapiens, qui ne sont venus que 40 ans sur place, n’ont pas pu tout explorer; les populations aborigènes leur ont sans doute transmis leurs connaissances. On a toujours supposé que Néandertal a été acculturé par les humains modernes ; or, les transmissions pouvaient aussi se faire dans l’autre sens », soutient Ludovic Slimak.

Pour certains chercheurs, ce scénario est loin d’être démontré. Les petites pointes pourraient-elles avoir été taillées par des Néandertaliens ? La morphologie de la dent est-elle si convaincante ? « La découverte est un peu esseulée, avertit Julien Riel-Salvatore. Il faudrait d’autres données, d’autres sites, pour savoir s’il s’agit d’un phénomène culturel à grande échelle. »

En attendant, pour avoir la preuve ultime qu’Homo sapiens a bel et bien occupé les lieux, l’équipe de Ludovic Slimak a fait appel à des spécialistes allemands de l’ADN ancien, et 800 prélèvements de sol sont en cours d’analyse. On retient notre souffle en attendant les résultats !

Source : Québec Sciences du 20/05/2022

jeudi 19 mai 2022

Dénisoviens : nouvelle découverte sur ce mystérieux ancêtre de l'Homme

Une molaire vieille de plus de 130 000 ans mise au jour au Laos prouve que les Dénisoviens, une énigmatique espèce d'êtres humains, se sont déplacés bien plus loin que ce que l'on pensait.

Après avoir escaladé une pente rocheuse abrupte dans les montagnes de la chaîne Annamitique, au Laos, Laura Shackelford a d’abord été déçue. La paléoanthropologue de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign se tenait dans une cavité exiguë connue sous le nom de grotte du Cobra, à la recherche d’ossements qu’un garçon Hmong de la région avait dit avoir vus. Après avoir allumé sa lampe torche, elle a balayé le faisceau lumineux d’un mur vide à l’autre.

Puis elle a levé les yeux.

« Je n’ai vu presque que des os », raconte Shackelford, qui est également exploratrice National Geographic. Incrustés dans le plafond de gravats, des fossiles d’animaux disparus depuis longtemps étaient éparpillés sur le toit de la grotte « presque comme des étoiles ».

Pendant des années, Shackelford et son équipe ont travaillé dans les labyrinthes que forment les grottes du Laos à la recherche d’anciens restes humains, et elle savait que ce passage étroit était spécial. Peu avant son premier voyage dans la grotte, un de ses collègues avait trouvé un fossile particulièrement intéressant parmi les nombreux restes présents dans la grotte : une molaire partielle vieille de plus de 130 000 ans.

Comme le rapportent Shackelford et ses collègues dans une nouvelle étude partiellement financée par la National Geographic Society, la dent appartenait probablement à une jeune fille qui faisait partie d’un mystérieux groupe d’anciens humains connus sous le nom de Dénisoviens, ou Hommes de Denisova. Si cette théorie est confirmée, il s’agira du fossile appartenant à ce groupe trouvé le plus au sud de notre planète.

La forme globale et les structures internes de la grande molaire ressemblent aux dents de Dénisoviens précédemment identifiées dans une mâchoire trouvée au bord du plateau tibétain. Les fossiles de ce groupe énigmatique sont rares, ce qui rend le fait de déterminer tout nouvel os ou dent comme appartenant à un Dénisovien difficile.

Les Dénisoviens se sont séparés de leur groupe frère, les Néandertaliens, il y a environ 400 000 ans lorsque les Néandertaliens se sont répandus en Europe et les Dénisoviens sont partis à l’est, vers l’Asie. De nombreux restes de Néandertaliens ont été trouvés au fil du temps, mais ceux des Dénisoviens sont restés bien cachés. Tous les os et dents de Dénisoviens trouvés à ce jour pourraient facilement tenir dans un petit sac plastique, et tous proviennent de seulement deux sites : l’un en Sibérie, et l’autre au Tibet.

Mais les scientifiques soupçonnaient depuis longtemps que ces ancêtres de l’être humain se déplaçaient beaucoup plus au sud. Chaque fois que les Dénisoviens ont croisé le chemin des premiers humains, ils semblent s’être reproduits avec eux. Beaucoup de personnes d’origine asiatique aujourd’hui semblent d'ailleurs porter une partie de l'ADN des Dénisoviens.

Les dernières découvertes faites au Laos, publiées dans Nature Communications, révèlent l’étonnante diversité de l’habitat des Dénisoviens, des montagnes glaciales et des hauts plateaux aux basses terres humides de l’Asie du Sud-Est. « Tout ça me fait penser au fait qu’ils sont très similaires à nous », dit Shackelford. « Nous sommes incroyablement flexibles ; c’est en quelque sorte la marque de fabrique des humains modernes. »

La dent est l’une des nombreuses trouvailles qui laissent entrevoir tout ce qu'il reste à découvrir dans la région. « Je dois dire que nous sommes très fiers », déclare Souliphane Boualaphane, co-auteur de l’étude et archéologue au ministère de l’Information, de la Culture et du Tourisme du Laos.

Une exploration difficile

La dent est le dernier fossile découvert à ce jour dans les montagnes de la chaîne Annamitique, qui s’étendent sur plus de 1 100 kilomètres le long de la frontière entre le Laos et le Vietnam. Au fil des millénaires, les rivières ont sculpté le calcaire local, vestige d’un ancien plancher océanique, pour en faire un système de grottes qui serpente désormais à travers la chaîne.

Bien que ces confins escarpés puissent permettre de nombreuses découvertes, y travailler n’est pas chose aisée. Le climat chaud et humide de la région entraîne une dégradation rapide des os, et le terrain accidenté fait que ce qui survit est difficile à trouver. Malgré ces obstacles, les découvertes récentes au Laos ont permis de documenter des dizaines de milliers d’années d’activité humaine dans la région, mais aussi certains des plus anciens restes humains modernes d’Asie du Sud-Est.

L’intérêt de la recherche moderne pour le Laos remonte en grande partie à Thongsa Sayavongkhamdy, un archéologue laotien influent qui a méticuleusement relocalisé des sites qui avaient été étudiés et abandonnés dans les années 1930, notamment la zone où se trouve la grotte du Cobra. Sayavongkhamdy, qui est co-auteur de la nouvelle étude, est décédé en avril ; l’étude lui est dédiée. « C’est vraiment grâce à lui que notre équipe a pu travailler au Laos », déclare Fabrice Demeter, co-auteur principal de l’étude et paléoanthropologue au Centre de géogénétique de la Fondation Lundbeck à Copenhague, au Danemark.

Demeter et Shackelford ont tous les deux passé plus de dix ans à travailler au Laos, faisant récemment équipe avec des spéléologues pour parcourir les escarpements. En 2018, ils ont eu vent de la grotte du Cobra, dont l’entrée se trouve au sommet d’une paroi rocheuse à plus de 33 mètres au-dessus de la plaine environnante. La grotte est si exiguë que, debout, une personne de taille moyenne peut toucher les deux murs et le plafond en même temps.

Il est également difficile d’extraire les fossiles de la grotte, car ils sont enfouis dans la brèche, un type de roche qui se forme à partir de fragments de pierre. S’y frayer un chemin, « c’est comme essayer de creuser dans du béton », dit Shackelford.

Pourtant, la grotte du Cobra a donné lieu à d’étonnantes découvertes, et ce dès le début de son exploration. Le 3 décembre 2018, le géologue et spéléologue Eric Suzzoni s’y est rendu pour y faire de la reconnaissance avant la première visite de Shackelford, et il a recueilli des morceaux de roche et d’os. Il est descendu de la grotte juste avant le déjeuner pour montrer ses nombreuses découvertes de fossiles à l’équipe. « À un moment donné, Eric a dit qu’il avait trouvé quelque chose », explique Demeter. Il a sorti la molaire inhabituelle de la poche de sa chemise.

« Presque immédiatement, nous avons su que ça provenait d’une sorte d’Hominini », dit Shackelford. « Mais ce n’était pas à un humain moderne. »

Les vestiges d'une vie ancienne

Pendant près de dix ans, les seuls restes de Dénisoviens connus étaient quelques dents, un os du petit doigt et un fragment de crâne découverts dans la grotte de Denisova, au sud de la Sibérie. Puis, en 2019, une annonce marquante a révélé qu’une mâchoire de Dénisovien, connue sous le nom de mandibule de Xiahe, avait été trouvée dans la grotte de Baishiya, au bord du plateau tibétain.

La molaire découverte plus récemment au Laos est peut-être seule, mais elle pourrait tout de même apporter de nombreux éléments de compréhension aux scientifiques concernant la vie des Dénisoviens. « Les dents sont comme une petite boîte noire de la vie d’un individu », explique Clément Zanolli, co-auteur de l’étude et paléoanthropologue à l’université de Bordeaux. De par leur forme, leur structure interne, leur composition chimique et leur usure, les dents peuvent recéler des indices sur l’âge d’un animal, son régime alimentaire et même le climat de son habitat.

La forme des dents peut également aider les scientifiques à déterminer si l’individu fait partie de l’espèce humaine et de ses cousins disparus. La surface de mastication de la molaire de la grotte du Cobra est beaucoup plus marquée que celle des molaires des humains d’aujourd’hui, et présente une crête commune aux dents des Néandertaliens. Mais la forme globale de la dent et sa structure interne ressemblent aux dents dénisoviennes de la mandibule de Xiahe.

L’absence de racines ou d’usure superficielle de la dent suggère qu’elle appartenait à un enfant mort avant la formation complète de ses dents d’adulte, probablement entre 3 ans et demi et 8 ans et demi. La molaire a probablement été rejetée dans la grotte avec les restes d’autres grands animaux, dont des rhinocéros, cochons, macaques et bovidés anciens. En se basant en partie sur l’âge de ces restes, la molaire aurait très probablement entre 131 000 et 164 000 ans.

Après avoir passé le fossile aux rayons X pour étudier sa forme, les chercheurs ont prélevé un échantillon de l’émail de la dent à la recherche de protéines préservées. Contrairement aux brins d’ADN qui sont fragiles, les protéines ont plus de chances de survivre au climat chaud et humide du Laos. Les acides aminés qui composent ces protéines peuvent alors donner des indices sur le code génétique sous-jacent, aidant ainsi les scientifiques à déterminer l’identité d’un spécimen.

Cette analyse a révélé que la dent appartenait à un individu du genre Homo, et non à un orang-outan ou à un autre grand singe. Les protéines montrent également que la dent appartenait à une fille. Pourtant, les chercheurs n’ont pas trouvé les protéines qui auraient permis de placer la dent dans une branche spécifique de l’arbre généalogique des Hominini.

Si l’analyse ne permet pas de confirmer l’identité de la Dénisovienne, « rien ne nous empêche de rechercher d’autres protéines présentes dans l’émail », déclare Frido Welker, co-auteur de l’étude et paléogénéticien à l’Institut Globe de l’université de Copenhague. Avec l’amélioration des méthodes d’extraction et d’analyse de l’ADN et des protéines associées, Welker et ses collègues espèrent que la dent fournira davantage de détails.

En outre, en minimisant la quantité d’échantillons prélevés sur la dent, l’équipe de l’étude a laissé la porte ouverte à des types de recherches futures que nous n’imaginons pas encore. « Les personnes qui travailleront dans ce domaine dans 30, 40 ou 50 ans avec des technologies totalement nouvelles apprécieront cela », déclare l’exploratrice National Geographic Kendra Sirak, associée de recherche à la Harvard Medical School et experte en ADN ancien, qui n’a pas participé à la nouvelle étude.

Ce n'est que le début

Pour l’instant, les connexions les plus importantes entre la dent de la grotte du Cobra et les Dénisoviens proviennent de sa localisation et de sa ressemblance avec la molaire de la mandibule de Xiahe. Si la molaire laotienne ressemble quelque peu à celles des Néandertaliens, ces derniers n’ont jamais été trouvés aussi loin à l’est que le Laos, tandis que des données génétiques indiquent que les Dénisoviens vivaient probablement en Asie du Sud-Est.

« Tout correspond à ce que l’on attendrait d’une molaire inférieure de Dénisovien », déclare Bence Viola, paléoanthropologue à l’université de Toronto, et qui n’a pas participé à l’étude.

La reconstitution de l’anatomie de ces mystérieux Homininis est un défi permanent, car les fossiles de Dénisoviens sont très rares, du moins pour l’instant. Le fait que la nouvelle dent soit une molaire inférieure rend la confirmation encore plus difficile, car seule la mandibule de Xiahe contient des molaires inférieures fermement identifiées comme étant dénisoviennes. Sans le soutien de l’ADN ou de protéines supplémentaires, « il est très difficile d’affirmer quoi que ce soit de concluant », déclare Aida Gomez-Robles, paléoanthropologue à la University College de Londres, qui ne faisait pas partie de l’équipe chargée de l’étude.

Pourtant, de nombreux autres Dénisoviens pourraient se cacher sous le nez des scientifiques, ou au-dessus de leurs têtes dans les plafonds des grottes. Un éventail impressionnant de fossiles d’Homininis a été découvert dans toute l’Asie, et beaucoup ont été classés dans le groupe fourre-tout « Homo archaïque ». Ces dernières années, des études ont suggéré que certains de ces Homininis pourraient être des Dénisoviens, ou du moins de proches parents.

« Il est fort probable que nous observions des Dénisoviens depuis longtemps dans les musées et les institutions de fossiles, mais sans savoir comment les appeler », explique Shackelford.

D’autres études sont prévues. Selon Zanolli, l’équipe analyse actuellement la chimie de l’oxygène et du carbone de l’émail de la dent. Ces études pourraient donner des indications sur le climat dans lequel vivait la jeune Dénisovienne, ainsi que sur ce qu’elle mangeait au moment de la formation de la molaire.

Pour Shackelford, l’une des implications les plus prometteuses de l’étude est le nombre considérable de découvertes qui attendent les chercheurs dans les nombreuses grottes montagneuses du Laos. « Nous travaillons là-bas depuis plus de dix ans et nous en sommes toujours à la première montagne », dit-elle.

Source : National Geographic du 18/05/2022

mercredi 18 mai 2022

Première preuve de la présence des Dénisoviens sous les tropiques

Une dent d'enfant vieille d'au moins 130 000 ans découverte dans une grotte au Laos témoigne de la présence des Dénisoviens dans le climat tropical d'Asie du Sud-Est, levant une partie du voile sur le mystère de cette espèce disparue, selon une étude.

On en sait très peu sur les Dénisoviens, un groupe humain archaïque cousin des Néandertaliens, qui fut identifié pour la première fois en 2010 dans une grotte de Sibérie. À partir d'un simple morceau de phalange, les paléontologues ont pu séquencer un génome complet.

Ils ont ensuite trouvé, en 2019, une mandibule munie de grandes dents sur le plateau tibétain, prouvant que l'espèce avait aussi vécu dans cette partie de la Chine.

En dehors de ces rares fossiles, les Dénisoviens n'avaient laissé aucune trace de leur passage... Sauf dans les gènes, puisqu'avant de disparaître, cette espèce dite archaïque s'est métissée avec Homo sapiens, léguant une part de son ADN à des populations actuelles du Sud-Est asiatique et d'Océanie : Negritos des Philippines, Papous de Nouvelle-Guinée et Aborigènes d'Australie détiennent une grande proportion de génome Dénisovien – jusqu'à 5 %.

Les généticiens en ont déduit que "les ancêtres modernes de ces populations s'étaient hybridés avec des Dénisoviens en Asie du Sud-Est", explique à l'AFP le paléoanthropologue Clément Zanolli, coauteur de l'étude parue mardi dans Nature Communications.

Mais il manquait la "preuve physique" de leur présence dans cette partie du continent asiatique, loin des montagnes froides de la Sibérie ou du Tibet, ajoute ce chercheur du CNRS.

Jusqu'à ce qu'une équipe de scientifiques entreprenne de fouiller la grotte du Cobra, dans le nord-est du Laos.

La cavité, située sur un massif, fut découverte en 2018 par des spéléologues à proximité du site de Tam Pa Ling, connu pour avoir déjà livré des restes d'humains très anciens. Les sédiments conservés dans les murs de la grotte contenaient des fragments osseux d'animaux, ainsi qu'une molaire.

La dent présentait d'emblée une morphologie "typiquement humaine", raconte Clément Zanolli. Elle devait appartenir à un enfant de 3 à 8 ans, car elle était encore en croissance dans la mâchoire, précise l'étude.

Mais de quelle époque, quelle espèce? La dent était trop ancienne pour une datation au carbone 14, et son ADN était mal préservé en raison du climat chaud et humide, souligne le paléoanthropologue Fabrice Demeter, coauteur.

Les chercheurs ont donc contourné l'obstacle en datant les sédiments contenant la dent et les restes de faune, puis la couche supérieure, pour obtenir une fourchette allant de 160 000 à 130 000 ans.

Ils ont ensuite étudié l'intérieur de la dent – exportée temporairement au Danemark – grâce à différentes méthodes comme la microtomographie à rayons X et la paléoprotéomique (analyse des protéines).

"Les protéines nous ont permis d'identifier le sexe, féminin, et d'affirmer son appartenance au genre Homo", détaille Fabrice Demeter, chercheur à l'Université de Copenhague affilié au Muséum national d'histoire naturelle de Paris.

Et, surprise, la structure interne de la dent s'est révélée proche de celle des molaires du spécimen de Dénisovien du Tibet. "Je m'attendais vraiment à un Homo erectus!" se souvient le paléoanthropologue.

Mais pas de doute, la molaire était facile à distinguer de cette espèce ancienne, ainsi que d'autres groupes éteints endémiques des Philippines et d'Indonésie, Homo floresiensis et Homo luzonensis. Et bien sûr de l'humain moderne.

Seul hic : elle présentait des caractéristiques communes avec les Néandertaliens, génétiquement proches des Dénisoviens – les deux espèces auraient divergé il y a environ 350 000 ans.

"Mais on a penché pour un Dénisovien, car nous n'avons jamais trouvé la trace du passage de Néandertal aussi à l'est", précise Clément Zanolli.

Les Dénisoviens ont donc bel et bien occupé cette partie de l'Asie, signe d'une adaptation à une large palette d'environnements, des altitudes froides au climat tropical, conclut l'étude. Une "polyvalence" que ne semblaient pas posséder leurs cousins néandertaliens, plus "spécialisés" sur les régions froides de l'Ouest, détaille Fabrice Demeter.

C'est sous les tropiques que les derniers Dénisoviens auraient pu rencontrer les groupes humains modernes locaux de l'époque du Pléistocène – et s'hybrider avec eux –, qui ont transmis leur héritage génétique aux populations actuelles du Sud-Est asiatique.

Source : Radio Canada du 15/05/2022

vendredi 6 mai 2022

En 50 ans, les différentes techniques de datation ont permis de gagner en précision

Dater un fossile, un objet, un site archéologique avec le meilleur degré de précision possible, c’est un enjeu majeur pour les chercheurs. Plusieurs méthodes coexistent.

Si ce n’est la datation fondée sur le carbone 14, la technique la plus connue (et la plus répandue), les non-spécialistes connaissent assez peu les différents outils à disposition des archéologues pour tenter de donner une fourchette temporelle précise aux vestiges qu’ils étudient.

Dendrochronologie, archéomagnétisme, résonance paramagnétique électronique… Ces noms barbares cachent des avancées techniques importantes, applicables en fonction des objets de recherche.

Le carbone 14, roi incontesté de la datation

La méthode de datation par le Carbone 14 reste la plus utilisée car on retrouve souvent des matériaux contenant cet isotope radioactif sur les sites archéologiques, notamment dans le bois, les ossements, les coquillages ou même dans les noyaux de fruits. La plupart des connaissances de chronologie que l’on possède aujourd’hui pour la Préhistoire, depuis le Paléolithique jusqu’à l’âge de Bronze et même la période médiévale, reposent sur les données acquises grâce à cette technique.

En effet, toute matière carbonée formée depuis moins de 50 000 ans est datable par radiocarbone. Le principe de cette méthode est de définir une date en fonction de la proportion de carbone 14 contenu dans l’échantillon. Christine Oberlin, ingénieure spécialisée dans cette technique de datation, résume : "Le carbone 14 se forme dans l’atmosphère et se combine avec l’oxygène pour faire du CO2. Il entre alors dans le cycle du carbone via la photosynthèse pour les plantes et par la chaîne alimentaire pour les animaux et les humains. Il permet de dater, en théorie, tout ce qui a été vivant, y compris aérien ou marin"​.

Cette technique est en constante amélioration depuis 1950. Parmi les avancées significatives, quelques milligrammes d’échantillon suffisent à présent pour dater un objet, grâce à l’invention du spectromètre de masse avec accélérateur (SMA) en 1977. "À présent, on peut dater des objets nettement plus petits comme des harpons, des pointes de flèche ou des graines carbonisées."

Archéomagnétisme

Branche du paléomagnétisme, l’archéomagnétisme est une méthode de datation fondée sur l’enregistrement des variations du champ magnétique terrestre par les terres cuites.

Elles ont "conservé la direction et l’intensité du champ magnétique terrestre ancien, soumis à des variations dans le temps, sous la forme d’une aimantation très stable"​, explique Philippe Lanos, directeur de recherche au CNRS, responsable du laboratoire d’archéomagnétisme et de modélisation chronologique (Université Rennes 1). Cette technique de datation est née en France dans les années 1930, grâce aux travaux du Pr Émile Thellier. Mais elle a été appliquée de façon fiable à partir des années 1960.

Datation par luminescence

La thermoluminescence permet de dater des matériaux archéologiques qui ont autrefois été chauffés. Les scientifiques calculent la date de la dernière chauffe ou de la dernière exposition à la lumière d’un échantillon contenant des minéraux de quartz ou le feldspath.

Lorsque ce dernier est chauffé ou exposé à la lumière (on parle alors de luminescence stimulée optiquement), l’énergie est alors libérée sous forme lumineuse. La quantité de lumière émise est proportionnelle au temps écoulé depuis la dernière chauffe. Depuis les années 1980, cette méthode permet de dater des loess (roches sédimentaires) et des dépôts éoliens

Dendrochronologie

Cette technique s’intéresse à la croissance des arbres en analysant la largeur des cernes d’un tronc d’arbre pour en connaître la date d’abattage. "Dater la mort d’un arbre, c’est trouver le moment d’utilisation du bois de cet arbre"​, précise le dendrochronologue Georges-Noël Lambert.

Ainsi, il est possible, grâce à cette méthode inventée par l’astronome américain Andrew Eliott Douglas, de dater la fabrication d’un objet ou la construction d’un bâtiment avec ces arbres anciens. Comme la plupart des techniques de datation, les prémices de la dendrochronologie sont apparues avant la Seconde Guerre mondiale, mais la méthode a réellement été appliquée à partir des années 1970.

Résonance paramagnétique électronique

La datation par la résonance paramagnétique électronique (RPE) permet, elle aussi, de déterminer l’énergie stockée dans un matériau, suite au bombardement radioactif naturel venant du sol environnant.

Le principe repose sur l’interaction d’un champ magnétique avec une propriété des particules (ici les spins électroniques) de l’échantillon. C’est ce qui lui donne ses propriétés magnétiques. Cette technique, initiée en 1966, a été développée près de dix ans après.

Paléogénétique

C’est la technique la plus récente. Basée sur l’étude génétique des organismes et populations passées, elle permet de dater des périodes de métissage des populations. Les chaînes d’ADN présentes dans le génome humain ou chez les animaux subissent de nombreuses mutations au fil des générations.

"Ainsi, plus les mutations sont nombreuses, plus les ancêtres sont anciens"​, résume Philippe Lanos. C’est grâce à la paléogénétique que les chercheurs ont notamment découvert la période de croisement entre Néandertaliens et Homo Sapiens, il y a environ 50 000 ans.

Associer les méthodes

Si les techniques de datation sont très différentes, faisant appel à la botanique, à la physique des particules ou encore à la géophysique, elles sont souvent complémentaires. Les multiplier permet de dater avec encore plus de fiabilité et de précision.

C’est le cas sur le site préhistorique de Menez-Dregan, dans le Finistère, où deux méthodes de datation ont été appliquées : la thermoluminescence et la résonance paramagnétique électronique (RPE), pour dater des sédiments rubéfiés (qui ont pris une coloration rouge) et des silex chauffés provenant des couches archéologiques. "La méthode RPE a permis d’évaluer un âge des échantillons de l’ordre de 350 000 et 400 000 ans alors que la méthode par thermoluminescence a donné autour de 200 000 ans"​, assure Philippe Lanos, rappelant que la "fiabilité des méthodes dépend beaucoup de la qualité de conservation des échantillons datés"​.

Source : Ouest France du 05/05/2022