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vendredi 20 août 2021

« Non, on ne vient pas de découvrir deux nouvelles espèces humaines »

Récemment, deux équipes internationales ont publié chacune la découverte d’une nouvelle espèce humaine datant d’environ 140 000 ans, vers la fin du Pléistocène moyen. Le genre Homo s’est-il ainsi agrandi de deux espèces, alors qu’on lui en connaît déjà une douzaine ? Comme plusieurs autres paléoanthropologues, Jean-Jacques Hublin le conteste et nous explique pourquoi.

Fin juin 2021, Israel Hershkovitz, de l’université de Tel Aviv, et des collègues de plusieurs pays ont annoncé la découverte d’une nouvelle forme humaine : l’« Homo de Nesher Ramla », mis au jour dans un site du centre d’Israël et datant de 120 000 à 140 000 ans. Quant à l’équipe réunie autour de Xijun Ni, de l’université géologique du Hebei, en Chine, elle a introduit, sur la base de fossiles mis au jour à Harbin, en Chine du nord, un « Homo longi » âgé de quelque 150 000 ans.

L’équipe d’Israel Hershkovitz a étudié un pariétal et une mandibule découverts à Nesher Ramla, en Israël. Pourquoi ce matériel ne justifie-t-il pas, selon vous, l’introduction d’une nouvelle espèce humaine, différente des Néandertaliens ?

Je connais ce matériel, puisque j’étais à l’origine associé à l’étude de ces fossiles. D’ailleurs, mon équipe a fourni certaines des données comparatives utilisées dans la publication d’Israel Hershkovitz et ses collègues. Il est vrai que le pariétal est un peu inhabituel dans sa forme, son épaisseur et d’autres traits, mais un pariétal est un os crânien moins diagnostique que certains autres. En outre, la reconstitution de ce fossile fragmentaire suppose une bonne dose d’interprétation, même si nos méthodes d’analyse ont fait de très grands progrès.

À quels progrès pensez-vous ?

Aujourd’hui, les paléoanthropologues étudient les fossiles en répartissant à l’aide de logiciel des centaines de repères anatomiques sur eux. Ainsi, on ne procède plus en identifiant quelques traits comme jadis, mais à partir de l’ensemble de la configuration en trois dimensions, décrite par des valeurs numériques considérées comme des variables aléatoires liées entre elles. Cela permet de définir ce que l’on nomme des « composantes principales », des combinaisons de ces variables permettant de réduire l’information redondante, apportée par les centaines de traits pris en compte, à seulement deux ou trois axes. Dans le plan défini par ces composantes principales, on place des points représentant des individus de telle ou telle espèce. Or, où se trouve le pariétal de Nesher Ramla sur ce plan ? Juste à côté des Néandertaliens d’Europe… que l’on connaît surtout à partir de fossiles datant de quelque 50 000 à 60 000 ans. Dès lors, est-il étonnant qu’un os de la même espèce, à la fois très fragmentaire, datant de 120 000 ans et trouvé au Proche-Orient, soit un peu différent du même os néandertalien européen ? Non.

La photo montre les deux fossiles de Nesher Ramla : une mandibule fragmentaire (à gauche) comportant deux dents, dont une seconde molaire permanente assez bien conservée, et un fragment d’os pariétal (à droite)

Si le pariétal est peu diagnostique, la mandibule de Nesher Ramla l’est peut-être plus ?

Les mandibules humaines sont des os très variables, mais toutes les mandibules non sapiens de la fin du Pléistocène moyen se ressemblent un peu : elles sont robustes, sans menton, etc. La lignée néandertalienne se distingue par quelques particularités. La mandibule de Nesher Ramla est assez abîmée, mais les analyses morphométriques de l’équipe d’Israel Hershkovitz montrent qu’elle est elle aussi très proche de celles des Néandertaliens. Plus significatif encore : les dents, certes cassées mais toujours présentes. Une seconde molaire permanente est en place. Si partout ailleurs on trouvait une telle dent, personne n’aurait d’état d’âme pour la déclarer néandertalienne ! Les caractères de ses racines et de sa couronne le sont, et sa jonction émail-dentine tombe exactement dans la distribution néandertalienne. Or, chez les primates, la topographie du joint émail-dentine est très diagnostique et constitue l’un des moyens les plus puissants pour identifier une espèce. Que dire de plus ?

Mais n’est-il pas étonnant que des Néandertaliens aient vécu au Proche-Orient il y a 120 000 ans ?

Non : plusieurs sites, plus récents que Nesher Ramla, ont déjà montré leur présence dans la région. L’individu de Nesher Ramla a été trouvé avec une industrie lithique moustérienne comportant ce que l’on nomme du débitage Levallois centripète. Après l’avoir d’abord attribuée à Homo sapiens, les paléoanthropologues se sont aperçus qu’au Proche-Orient il est difficile d’assigner un type de moustérien à un groupe ou à un autre. Pour moi, il est clair qu’à la fin du Pléistocène moyen une frontière entre les populations humaines africaines et eurasiatiques passait au Levant. Elle fluctuait au fil des changements climatiques et le Levant était certainement une zone d’hybridation, ce qui explique peut-être certaines particularités de l’individu de Nesher Ramla. Mais quand l’équipe d’Israel Hershkovitz en arrive à imaginer que ce spécimen représente la population ancestrale des Néandertaliens, qui, selon ces chercheurs, auraient donc évolué au Proche-Orient, c’est pour le moins… inattendu ! Les centaines de fossiles accumulés depuis cent cinquante ans prouvent en effet clairement qu’H. neanderthalensis a émergé bien plus tôt et en Europe.

Comment s’y est prise pour sa part l’équipe de Xijun Ni, qui a étudié le crâne de Harbin ?

Là, il s’agit d’un crâne extraordinaire tant par sa conservation que par son histoire. Mis au jour dans les années 1930 durant l’occupation japonaise du nord de la Chine, il a été caché dans un puits, puis donné par son découvreur sur son lit de mort à ses héritiers. Pour comprendre comment l’équipe chinoise s’y est prise, il faut savoir ce qu’est un arbre phylogénétique…

C’est un arbre de parenté, une sorte d’arbre généalogique des espèces ?

Oui… et non. La construction d’un arbre phylogénétique est très différente suivant que l’on dispose de matériel génétique ou pas. S’agissant de ce crâne daté par l’équipe de Xijun Ni d’environ 150 000 ans, il n’y a pas de matériel génétique. Établir un arbre phylogénétique est alors assez compliqué, parce que l’on ne peut s’appuyer que sur l’anatomie des fossiles. Toutefois, la ressemblance anatomique ne peut pas être utilisée comme la ressemblance entre des génomes, qui, elle, permet de calculer des distances génétiques. La morphologie osseuse n’est pas une traduction simple du génome. Ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de différences entre deux génomes que de grandes différences existent entre les morphologies. Et le contraire est vrai aussi : il est possible qu’une mutation affectant un seul nucléotide sur 3,2 milliards ait un effet radical sur le phénotype, en d’autres termes sur la forme de l’individu. Les paléoanthropologues ont pris conscience de ces problèmes il y a longtemps, et y ont notamment remédié en adoptant la cladistique. Selon cette méthode, tous les caractères morphologiques n’ont pas le même poids. Certains sont primitifs et hérités d’un ancêtre commun, de sorte que leur présence n’a guère d’intérêt en termes d’identification de relations de parenté – par exemple, tous les tétrapodes ont quatre membres ! Ce qui est important, ce sont les caractères dérivés, ceux qui, comme leur nom l’indique, ont changé – dérivé – depuis un ancêtre commun plus ou moins proche.

C’est la méthode suivie par l’équipe de Xijun Ni ?

Oui. La mise en œuvre de la cladistique est assez compliquée et nécessite l’emploi d’outils informatiques. Pour comparer des fossiles, on crée une matrice de caractères, c’est-à-dire des tableaux de nombres disposés en lignes et colonnes, où chaque nombre code, pour le fossile considéré, l’état plus ou moins dérivé du caractère. Un programme traite ensuite tout cela et livre des arbres de parenté probables. Ce point est très important : ces arbres ne sont que « probables » et ces analyses produisent toujours plusieurs solutions affectées de probabilités différentes. On peut ainsi arriver à des arbres différents mais aux probabilités proches… C’est ce qu’a fait l’équipe de Xijun Ni : elle a construit une matrice de caractères, qu’elle n’a pas fournie dans sa publication, puis, après avoir fait tourner un programme, proposé des âges de divergence entre espèces, bref l’arbre phylogénétique du genre Homo le plus probable selon elle.

Et comment est cet arbre ?

Pour le moins bizarre ! Ces chercheurs aboutissent à un arbre et à des dates de divergences entre ses branches en contradiction avec tout ce que l’on sait par ailleurs aujourd’hui. Je suis donc très réservé sur leurs conclusions, à savoir que la mandibule de Xiahe – dont j’ai contribué à montrer qu’elle est dénisovienne –, le crâne de Harbin et d’autres crânes similaires de Chine représentent un groupe frère d’Homo sapiens.

Pourquoi est-ce bizarre ?

Parce que la paléogénétique contredit totalement une telle conclusion ! Tout d’abord, les données génétiques démontrent massivement l’origine africaine récente de tous les hommes modernes. Les preuves sont multiples. Ainsi, toutes les lignées mitochondriales que l’on trouve hors d’Afrique s’enracinent dans une lignée africaine. L’ADN des mitochondries n’est transmis que dans les lignées féminines, qui proviennent toutes d’Afrique. Le même phénomène s’observe avec le chromosome Y, qui, lui, n’est transmis que par les hommes. Plus généralement, on constate que la variabilité génétique est plus grande en Afrique qu’ailleurs. C’est en fait très simple : pour se représenter la génétique de l’humanité actuelle, il suffit d’imaginer un arbre enraciné dans un jardin africain, mais dont une branche passe au-dessus du mur et s’avance dans le jardin eurasiatique voisin : l’origine africaine récente de l’homme moderne, c’est cela.

Le crâne exceptionnellement bien conservé de Harbin, de face et de biais.

Mais, surtout, dans son article, l’équipe de Xijun Ni évoque en filigrane les Dénisoviens et dit – avoue ! – que les dents encore présentes sur le crâne de Harbin ressemblent aux dents des hommes de la grotte de Denisova et à celles de la mandibule de Xiahe, qui est dénisovienne… J’ai le plus grand mal à comprendre tous ces efforts pour contourner la conclusion évidente : tous ces fossiles chinois sont en fait dénisoviens. Or les données paléogénétiques offrent un arbre phylogénétique des Homo eurasiatiques de la fin du Pléistocène autrement plus robuste que celui que cette équipe a construit, puisque nous disposons de génomes pour ces espèces (H. neanderthalensis, H. sapiens et les Dénisoviens). Et dans cet arbre, les Dénisoviens sont le groupe frère des Néandertaliens, et non celui d’H. sapiens.

Vous êtes donc surpris que Xijun Ni et ses collègues introduisent l’espèce Homo longi ?

Je ne le comprends pas et je suis surpris par leur choix de nom : dans le groupe de fossiles associé au crâne de Harbin dans leur arbre phylogénétique, il y a en effet déjà un fossile pourvu d’une dénomination latine : le crâne de Dali, daté d’environ 300 000 ans. Comment peuvent-ils ignorer le code international de la nomenclature zoologique sur lequel tout le monde s’est mis d’accord depuis longtemps ? Une fois que l’on a donné un nom à un groupe de fossiles, on n’en change plus… Si l’on est cohérent avec leur étude, leur fossile doit s’appeler Homo daliensis et non pas Homo longi. Je pense par ailleurs que d’autres fossiles chinois, que cette équipe a exclus de ce groupe, appartiennent en fait à la même espèce. C’est notamment le cas de l’homme de Mapa, doté lui aussi d’un nom latin et bien avant Homo daliensis. Ce groupe, je le répète, c’est tout simplement celui que l’on a découvert par la génétique à Denisova : les Dénisoviens.

Pourquoi l’équipe de Xijun Ni éviterait-elle le modèle de l’origine africaine récente de l’homme moderne pour proposer une relation directe entre H. sapiens et des fossiles chinois ?

Une particularité de la culture scientifique chinoise est d’être restée attachée au « modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne ». Selon cette théorie, les Homo du Pléistocène de chaque région du monde auraient évolué pour donner les hommes modernes : les Européens descendraient des Néandertaliens, les Australiens des Homo erectus javanais, les Extrême-Orientaux d’une forme pléistocène locale, et ainsi de suite. Ce modèle a été fortement défendu en 1984 par Milford Wolpoff, de l’université du Michigan, par Alan Thorne, de l’université de Sydney, et par Xinzhi Wu, à l’époque directeur de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin. Par la suite, les paléoanthropologues chinois ont longtemps continué à adhérer au modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne. Pour autant, le consensus scientifique écrasant aujourd’hui est que l’essentiel des génomes des hommes modernes provient d’Afrique, ce qui explique un fait incontournable : les anatomies des hommes modernes de toutes les régions du monde se ressemblent de très près.

Que conclure alors de tout cela ?

Pour être bref : non, on ne vient pas de découvrir deux nouvelles espèces humaines. On vient seulement d’étudier les fossiles d’un Néandertalien, au Proche-Orient, et d’un Dénisovien, en Chine.

Source : Pour la Science du 18/08/2021

samedi 26 juin 2021

La découverte en Israël d'une nouvelle espèce d'homme préhistorique remet en cause la théorie de Néandertal

Des fouilles archéologiques près de Tel Aviv viennent de dévoiler l’existence d’une branche de l’évolution humaine inconnue jusqu’à présent : une nouvelle variété d’homme préhistorique, qui ébranle des certitudes.

Cette variété a été baptisée Nesher Ramla, du nom de la petite ville de Ramla, proche de Tel Aviv où les fouilles ont été réalisées. C’est tout près de l’aéroport Ben Gourion. L’équipe de chercheurs, composée principalement d’Israéliens, mais aussi d’Italiens, d’Espagnols, de Suisses, d’Américains a publié ses résultats vendredi 25 juin dans la revue Science.

Leur conclusion principale suscite l’approbation de la communauté scientifique : ils ont bien découvert une nouvelle espèce d’hominidés. Les ossements mis au jour datent en moyenne de 125 000 ans avant notre ère. Ils ont d’ailleurs été découverts dans un site à ciel ouvert, contrairement à toutes les trouvailles préhistoriques précédentes en Israël, effectuées dans des grottes.

L’Homo Nesher Ramla possède déjà des techniques élaborées pour l’époque. Il possède des outils en pierre, chasse du gibier, cuit ou rôtit de la viande. Des quantités importantes d’ossements d’animaux et de restes d’outils de chasse ont été trouvées par 8 m de profondeur. Cela dit Nesher Ramla n’est pas encore l’homme "moderne" dont les dents sont plus petites, et le menton plus prononcé. Ce n’est pas l’Homo Sapiens, mais il a coexisté avec lui, à la même époque. C’est donc un chainon supplémentaire dans l’évolution humaine.

Néandertal européen ou proche-oriental ?

Une question agite les chercheurs. Peut-il s’agir des origines du célèbre homme de Néandertal qui peuplait l’Europe ? C’est la deuxième conclusion de l’étude parue dans Science. Mais celle-ci est très controversée. Pour les chercheurs israéliens, Nesher Ramla possède de vraies similitudes avec l’homme de Néandertal : la forme du crâne, la mâchoire. Ils émettent donc l’hypothèse que Nesher Ramla est la source, l’origine des premiers Néandertal, ce serait un bouleversement.

La thèse généralement acceptée, jusqu’à présent, est que l’homme de Néandertal est apparu en Europe, en particulier en Europe Occidentale, avant de migrer vers le Sud, la Méditerranée, le Proche-Orient. L’équipe de Tel Aviv renverse la perspective : et si l’homme de Néandertal était apparu d’abord au Proche-Orient avant de peupler ensuite l’Europe et l’Asie. C’est un changement complet de paradigme. Les chercheurs soulignent que ces terres aujourd’hui appelées Israël ou Palestine, ont toujours été un carrefour, un corridor, un passage entre l’Afrique (terre des premiers hominidés) et l’Europe. Mais il y a quand même un problème de dates dans leur théorie, le Nesher Ramla remonte à seulement 125 000 ans, là où des traces de Néandertal ont été découvertes en Europe il y a près de 400 000 ans.

Une controverse aux sous-entendus politiques

Il y a presque une dimension politique dans ce débat. Le sous-entendu, c’est d’où vient l’homme moderne ? Et en Israël en particulier, le débat n’est pas neutre. Comme toujours quand on touche à l’Histoire sur cette terre trois fois sainte. Pour Rachel Sarig, l’une des chercheuses de l’équipe de Tel Aviv, "cette découverte démontre que la terre d’Israël a servi de creuset, où différentes populations se sont mélangées, avant de se répandre plus tard dans tout le Vieux Monde". C’est presque une façon de dire qu’Israël a donné l’Homme à la terre entière. Le religieux n’est pas loin. Et là, on bascule dans l’interprétation sujette à controverse.

Source : France Info du 25/06/2021

vendredi 25 juin 2021

Découverte de deux nouvelles espèces d’Homo en Israël et en Chine

Alors que des paléoanthropologues israéliens prétendent avoir trouvé l’ancêtre de Néandertal, des Chinois revendiquent l’origine des sapiens.

Commençons par la trouvaille du paléoanthropologue Israël Hershkovitz. C'est déjà lui qui, en 2018, annonçait la découverte d'un fragment de mâchoire appartenant à un Homo sapiens primitif vieux de quelque 200 000 ans, faisant ainsi sortir d'Afrique l'homme moderne 100 000 ans plus tôt qu'on ne le croyait jusque-là.

Cette fois, il annonce dans la prestigieuse revue Science la découverte d'ossements fossiles appartenant, d'après lui, à une nouvelle espèce humaine. Celle-ci pourrait être, ni plus ni moins, à l'origine des Néandertaliens, eux qu'on croyait être apparus en Europe ! La fouille s'est déroulée dans une carrière située près de la ville de Ramla sous la direction de l'archéologue Yossi Zaidner de l'Université hébraïque. Au fond d'un trou de huit mètres de profondeur, son équipe est tombée sur de très nombreux ossements d'animaux et d'humains, ainsi que sur beaucoup d'outils en pierre.

Morphologie inédite

Dès le premier coup d'œil, la morphologie des ossements humains est apparue inédite. Ceux-ci appartiendraient-ils à une nouvelle espèce humaine ? Les dents et les mâchoires rappellent les Néandertaliens, tandis que la forme du crâne évoque plutôt les sapiens primitifs. En revanche, l'absence de menton et la présence de grandes dents étonnent. Toutes ces caractéristiques inédites rassemblées chez un même individu ayant vécu entre 140 000 et 120 000 ans avant nous font penser à Hershkovitz et à Zaidner qu'ils ont trouvé un nouvel Homo, baptisé illico Homo Nesher Ramla. Et d'émettre l'hypothèse que cette espèce serait l'ancêtre à la fois des Néandertaliens d'Europe et d'une population archaïque d'Homo en Asie.

Grande importance scientifique

Selon nos deux lascars, cette nouvelle espèce d'Homo serait apparue dans la région il y a 400 000 ans, avant d'être rejointe 200 000 ans plus tard par les premiers sapiens primitifs sortis d'Afrique. Il s'ensuit une longue cohabitation de 100 000 ans. Puis les sapiens, ayant des fourmis dans les jambes, auraient profité d'un réchauffement du climat pour envahir l'Europe.

Les deux Israéliens pavoisent : « La découverte d'un nouveau “type d'Homo” est d'une grande importance scientifique. Cela nous permet de donner un nouveau sens aux fossiles humains précédemment trouvés, d'ajouter une autre pièce au puzzle de l'évolution humaine et de comprendre les migrations des humains dans l'ancien monde. Même s'ils vivaient il y a si longtemps, à la fin du Pléistocène moyen, entre 474 000 et 130 000 ans, le peuple Nesher Ramla peut nous raconter une histoire fascinante, révélant beaucoup de choses sur l'évolution et le mode de vie de leurs descendants », déclare Israël Hershkovitz. Le Dr Yossi Zaidner renchérit : « Les découvertes archéologiques associées aux fossiles humains montrent que Nesher Ramla Homo possédait des technologies de production d'outils avancées et a très probablement interagi avec l'Homo sapiens local. »

N'ont-ils pas trop fait mousser leur découverte ?

Pour autant, il reste encore à convaincre leurs collègues paléoanthropologues. Ces deux-là n'ont-ils pas fait mousser leur découverte ? Professeur au Collège de France, et certainement celui au monde qui connaît le mieux l'histoire humaine, Jean-Jacques Hublin émet quelques doutes : « Les restes sont très fragmentaires et, de mon point de vue, surinterprétés compte tenu de leur état de conservation. Le meilleur diagnostic, c'est celui concernant la denture, qui indique clairement une forme apparentée aux Néandertaliens. Mais on est loin de l'Europe et, comme c'est généralement le cas au Proche-Orient, les Néandertaliens s'éloignent des standards habituels. Le pariétal semble effectivement plutôt primitif, mais s'il a 140 000 ans… De là à faire de cet homme l'origine des Néandertaliens européens, je ne vois pas trop la logique. On connaît en Europe des formes un peu comparable vieilles de 400 000 ans. »

Découverte d'un paysan chinois

Quasiment le même jour, c'est une équipe chinoise associée au paléoanthropologue anglais bien connu Chris Springer qui annonce dans une revue scientifique plus confidentielle avoir identifié une espèce très proche d'Homo sapiens, nommée Homo longi. L'histoire est amusante. Tout part d'un crâne découvert par un paysan chinois dans les années 1930. La Chine étant alors occupée par les Japonais, l'homme planque sa découverte au fond d'un puits. Sur son lit de mort, il apprend à son fils l'existence de ce crâne. Finalement, celui-ci prévient des archéologues, qui le repêchent en 2018. Ils le datent de 146 000 ans. Mais « sans garanti du gouvernement » car son long séjour dans un puits a probablement faussé les mesures. Quoi qu'il en soit, les auteurs de l'article font de leur bonhomme le plus proche parent des Homo sapiens. Une fois de plus, on n'est pas loin de la vieille obsession des Chinois à vouloir faire naître notre espèce dans leur pays !

Le crâne d'un Denisovien

Là encore Jean-Jacques Hublin émet de gros doutes sur cette hypothèse. « L'arbre généalogique qu'ils font des Homo est complètement discordant avec les résultats de dix ans d'études paléogénétiques. Pour ma part, je pense que ce fameux crâne est celui d'un Denisovien, l'espèce sœur de Néandertal qui a peuplé l'Asie. »

Ces deux annonces simultanées doivent donc être prises avec des pincettes. Il est tellement plus valorisant de prétendre avoir trouvé une nouvelle espèce d'Homo qu'un os quelconque ! Et puis cela aide à trouver une publication dans une revue scientifique.

Source : Le Point du 25/06/2021

Israël : Une nouvelle espèce d'homme préhistorique récemment découverte

HOMO NESHER RAMLA Les restes humains préhistoriques découverts n’ont pu être attribués à une espèce Homo connue

Pas de menton et de très grandes dents. Voilà le portrait synthétique de la nouvelle espèce d'homme préhistorique récemment découverte en Israël. Une trouvaille qui questionne la thèse privilégiée selon laquelle l'homme de Neandertal a émergé en Europe avant de migrer vers le sud, ont annoncé jeudi des chercheurs israéliens.

Lors de fouilles archéologiques près de la ville de Ramla, dans le centre d’Israël, l’équipe du Dr. Yossi Zaidner, du département d’archéologie de l’Université hébraïque de Jérusalem, a découvert des restes humains préhistoriques qu’elle n’a pu attribuer a aucune espèce Homo connue.

Pas de menton et de grandes dents

Dans une étude publiée dans la revue Science, une équipe d’anthropologues de l’Université de Tel-Aviv et l’équipe du Dr. Zaidner ont défini un nouveau type du genre Homo, le « Nesher Ramla », du nom du site où il a été trouvé.

Les ossements humains découverts dateraient de 140.000 à 120.000 ans avant notre ère, selon les scientifiques. Ils partagent des caractéristiques communes avec l’Homme de Neandertal au niveau des dents et de la mâchoire notamment, mais aussi avec d’autres types homo archaïques au niveau du crâne.

Ils diffèrent cependant de l’Homme moderne par l’absence de menton, la structure du crâne et la présence de très grandes dents, précise l’étude. Les auteurs affirment avoir également trouvé, à huit mètres de profondeur, une quantité importante d’ossements animaux, de chevaux, de daims et d’aurochs ainsi que des outils en pierre.

Une pièce au puzzle de l’évolution

Pour le Dr. Zaidner, cela « montre que l’homo Nesher Ramla possédait des technologies avancées de production d’outils en pierre et interagissait très probablement avec l'Homo sapiens local ». « Cette découverte est particulièrement spectaculaire car elle nous montre qu’il y avait plusieurs types d’Homo vivant au même endroit et au même moment à ce stade ultérieur de l’évolution humaine », poursuit-il.

Selon l’étude, plusieurs autres fossiles découverts précédemment en Israël et qui présentent des caractéristiques similaires pourront être attribués à ce nouveau type homo. La découverte du Nesher Ramla questionne la thèse privilégiée de l’émergence du Neandertal en Europe qui aurait ensuite migré vers le sud.

« Les fossiles de Nesher Ramla nous font remettre en question cette théorie, suggérant que les ancêtres des Néandertaliens européens vivaient déjà au Levant il y a 400.000 ans, explique le Professeur Israel Hershkovitz, de l’Université de Tel-Aviv. En fait, nos découvertes impliquent que les célèbres Néandertaliens d’Europe occidentale ne sont que les restes d’une population beaucoup plus importante qui vivait ici au Levant – et non l’inverse. »

Mieux comprendre les migrations humaines

De petits groupes du type Homo Nesher Ramla ont migré vers l’Europe, où ils ont évolué pour devenir les Néandertaliens « classiques » que nous connaissons bien, et aussi en Asie, où ils sont devenus des populations archaïques avec des caractéristiques semblables à celles de Neandertal, explique le Dr. Rachel Sarig de l’université de Tel-Aviv, une des autrices de l’étude.

« Carrefour entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie, la terre d’Israël a servi de creuset où différentes populations humaines se sont mélangées avant de se répandre plus tard dans tout le Vieux Monde », explique-t-elle.

La découverte d’un nouveau type d’Homo est d’une grande importance scientifique, conclut le professeur Hershkovitz, car elle permet d’ajouter une autre pièce au puzzle de l’évolution humaine et de comprendre les migrations des humains dans l’ancien monde.

Source : 20 minutes du 25/06/2021

jeudi 24 juin 2021

Des groupes d'Hommes ont échangé des connaissances il y a 140 000 ans

La découverte et la fouille d’un site en Israël a révélé l’existence d’échanges culturels entre populations.

Le site de Nesher Ramla est situé au centre d'Israël, près de la ville de Ramla. Il a été découvert durant des travaux publics en 2010 et une fouille de sauvegarde y a été organisée. Elle a révélé, dans ce bassin en forme de cuvette, la présence de très nombreux restes d’animaux, de milliers de pierres taillées et le fossile d’un Homme archaïque qui l’a fréquenté il y a entre 140.000 ans et 120.000 ans environ.

Une population inconnue à cette époque

“Mais les milliers de fragments de silex et de restes d’animaux retrouvés sur le site témoignent d’une présence humaine durable qui couvre une période allant de 140.000 ans à 90.000 ans. En revanche ce n’est que dans le niveau 6, le plus profond, qu’ont été découverts des os humains” détaille Marion Prévost, de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Ces os, une portion de voûte crânienne et un fragment de mandibule, ont été virtuellement reconstruits afin d'être comparés avec d'autres fossiles d'Europe, d'Asie et d'Afrique. Les résultats indiquent qu'ils présentent des caractéristiques qui les distinguent de ceux des humains modernes et des néandertaliens qui vivaient à la même époque en Europe. Pour lsrael Hershkovitz et ses confrères qui publient un premier article dans la revue Science, ce squelette appartient à un des derniers représentants d’une population locale d’Homme archaïque inconnue jusqu'ici qui s’est développée au Moyen-Orient durant le Pléistocène moyen (entre -781 000 et -126 000 ans).

Des fossiles plus anciens et possédant une combinaison de caractéristiques observées à la fois chez les Néandertaliens et les humains modernes découverts dans la région seraient également liés à cette population. Ils témoignent d’une histoire évolutive complexe des humanités dans cette zone située au carrefour de trois continents et où les échanges génétiques entre peuplades et les migrations ont certainement étaient nombreux. Cette découverte remet notamment en question l'hypothèse dominante selon laquelle les Néandertaliens seraient originaires d'Europe, suggérant qu'au moins certains des ancêtres des Néandertaliens venaient en réalité du Levant.

Boucherie et taille des pierres

Mais revenons à notre Homme de Nesher Ramla. Il a donc été découvert autour de très nombreuses pierres taillées qui sont très particulières “puisqu’elles sont produites avec les mêmes silex et les mêmes méthodes de taille, celles du Levallois centripète, qui sont normalement retrouvés sur les sites propres à Homo sapiens” révèle Marion Prévost. Cela signifie que des échanges culturels ont eu lieu entre son peuple et des tribus de sapiens dont la trace est retrouvée entre 50 et 100 km de Nesher Ramla, à la même période. “On ne peut plus dire qu’une technologie ou une méthode de taille est associée à un groupe d'humains en particulier puisqu’on observe qu’il y a eu des interactions entre eux, du moins au Levant, avec des échanges de connaissances” souligne l’archéologue. Une découverte qui fait l’objet d’un second article également publié par la revue Science.

Silex de Nesher Ramla taillé selon la méthode Levallois centripète

Ces silex servaient à la découpe de la viande. Le site de Nesher Ramla n’est en effet pas le lieu d’un habitat mais un site spécialisé dans la taille de pierre et la boucherie. “Les Hommes devaient parfois y rester plusieurs jours, voire semaines, mais sans doute pas de façon permanente comme dans un site de résidence”, estime Marion Prévost. Sur place, ils traitaient de la viande d’auroch, de bouquetin sauvage, de gazelle, de cheval et d’autres mammifères plus petits ainsi que des tortues. Des indices permettent de supposer que certains végétaux étaient aussi travaillés et des foyers, des os et silex brulés, ont été mis au jour indiquant leur maitrise du feu. Quelques 80.000 objets lithiques ont été extirpés de Nesher Ramla, de quoi occuper les scientifiques pendant de nombreuses années. Gageons qu’ils nous réservent encore quelques surprises...

Source : Sciences et Avenir du 24/06/2021

La découverte d'un nouvel Homo interroge les origines de Néandertal

À huit mètres de profondeur, sur le site préhistorique de Nesher Ramla en Israël, le Dr. Zaidner ne s'attendait probablement pas à faire une découverte qui révolutionnerait notre connaissance de l'origine de Néandertal.

Lors de fouilles près de la ville de Ramla, des chercheurs ont trouvé des restes humains préhistoriques qu'ils n'ont pu attribuer à une espèce du genre Homo déjà définie. Dans un article publié dans la revue Science, une équipe d'anthropologues de l'Université de Tel Aviv et une équipe d'archéologues de l'Université hébraïque de Jérusalem définissent donc un nouveau type du genre Homo, le type Nesher Ramla. Il s'agit du premier décrit en Israël et il est nommé d'après le site dans lequel il a été découvert. Les restes humains, qui consistent en une partie de la voûte crânienne et une mandibule, ont appartenu à un individu qui aurait vécu entre 140.000 à 120.000 ans avant notre ère.

La morphologie de ces os est remarquable en cela que certains des caractères dentaires et de la mâchoire sont communs avec ceux de Néandertal, alors que ceux du crâne sont partagés avec des individus archaïques du genre Homo. Par ailleurs, le type Homo de Nesher Ramla diffère de l'Homme moderne en raison de sa structure crânienne, du fait de son absence de menton (qui est une caractéristique propre à H. sapiens) et de la présence de très grandes dents.

Les auteurs indiquent également que le fossile de l'Homme de Nesher Ramla a été trouvé en association avec des os de chevaux, de daims et d'aurochs ainsi que des outils attestant d'une technologie avancée de taille des pierres. Les auteurs rappellent que ce fossile de l'Homme de Nesher Ramla n'est pas le seul dont la classification a déconcerté les anthropologues. Plusieurs fossiles humains précédemment découverts en Israël présentaient des caractéristiques morphologiques similaires et pourront sans doute à présent être attribués à ce nouveau type du genre Homo.

Homo Nesher Ramla : la population « manquante » ?

La découverte du type humain de Nesher Ramla ébranle l'hypothèse jusqu'alors privilégiée d'une émergence de Néandertal en Europe qui aurait ensuite migré par petits groupes vers le sud pour échapper à la formation des glaciers et qui aurait atteint Israël il y a 70.000 ans. Le fossile suggère plutôt que l'ancêtre de Néandertal en Europe vivait au Proche-Orient il y a 400.000 ans et qu'il a migré à plusieurs reprises jusqu'en Europe et en Asie.

Restes osseux appartenant à Homo Nesher Ramla et découverts en Israël

Cette population « manquante » dans le registre fossile à laquelle appartient maintenant Homo Nesher Ramla serait la population source à partir de laquelle la plupart des humains du Pléistocène se seraient développés. Ceci implique donc que les Néandertaliens d'Europe de l'Ouest ne constitueraient qu'une population résiduelle d'un plus grand ensemble originaire du Proche-Orient.

Morphologies crâniennes de plusieurs homininés

Les auteurs de l'étude suggèrent de plus que des individus du type Nesher Ramla se seraient reproduits avec des Homo sapiens, arrivés il y a 200.000 ans au Proche-Orient. La localisation spatio-temporelle du fossile de Nesher Ramla permettrait donc d'expliquer comment des gènes de H. sapiens se sont retrouvés dans la population européenne de Néandertaliens longtemps avant l'arrivée de l'Homme moderne en Europe. Cependant, le fossile de l'Homme de Nesher Ramla ne contient pas d'ADN et bien que son appartenance à une population « source » du genre Homo soit aujourd'hui favorisée par les auteurs, elle demeure en suspens.

Source : Futura du 24/06/2021