« L’histoire d’Homo sapiens est plus complexe qu’on ne l’a longtemps imaginé, explique Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de paléoanthropologie au Collège de France.
Vous avez découvert au Maroc les plus vieux restes connus de sapiens (– 300 000 ans), loin de l’Afrique de l’Est. Qu’en conclure ?
Régulièrement, les médias rendent compte de découvertes qui « révolutionnent » les origines de l’homme. En fait, c’est rarement le cas, pour ne pas dire jamais. On n’abat pas l’arbre pour en planter un nouveau. Simplement, il se complexifie. On le voyait de loin, un peu flou, et à mesure qu’on se rapproche l’image se précise. Pour revenir aux découvertes du Djebel Irhoud, au Maroc, on savait déjà que l’origine d’Homo sapiens était africaine. Mais notre vision était trop simple : on croyait reconnaître un berceau localisé en Afrique de l’Est parce que les principaux fossiles provenaient du Soudan, d’Éthiopie ou de Tanzanie. Le fait est qu’on ne trouve que là où on cherche. Et on finit ensuite par se convaincre, parce qu’on a trouvé un fossile rare quelque part, qu’il s’y est passé quelque chose de particulier. Nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre les effets d’un tel biais de documentation. Pourquoi ces fossiles venaient-ils des pays en question ? D’abord parce que la géologie y est favorable à leur conservation. Ensuite parce que le milieu désertique est propice aux découvertes. Enfin, on y parle anglais, ce qui a facilité leur colonisation scientifique par le milieu universitaire anglo-saxon. Le Djebel Irhoud a montré qu’en réalité l’ensemble du continent africain, avec des populations diverses, tantôt séparées tantôt connectées, a joué un rôle dans l’émergence des formes récentes d’Homo sapiens. Cela dit, ce n’est pas parce que les restes les plus anciens viennent du Maroc que nous y sommes apparus. Peut-être que demain, au Sahel ou en Afrique du Sud, quelqu’un trouvera quelque chose d’encore un peu plus vieux.
Cette découverte sonne-t-elle le glas des modèles trop simples ?
Les modèles d’origine simples, longtemps affectionnés par les généticiens, se sont révélés faux. La réalité est complexe, et malheureusement on a beaucoup de mal à tester des modèles complexes. On a eu probablement en Afrique plusieurs branches de notre espèce. Au sein de chacune d’entre elles, à différents moments, sont apparues des mutations génétiques favorables et des innovations culturelles. Lorsqu’elles étaient connectées, ces populations les ont échangées. Un processus complexe d’accumulations a fini par faire émerger des hommes qui nous ressemblent beaucoup. Il n’y a donc pas eu de jardin d’Éden localisé, pas de coup de baguette magique qui a fait surgir d’un coup un humain « moderne » à partir d’autre chose de plus « archaïque ». Et cette évolution progressive à l’intérieur de l’espèce ne s’est jamais arrêtée, elle continue aujourd’hui. C’est surtout ça, la leçon du Djebel Irhoud. Ces sapiens qui vivaient il y a 300 000 ans ont des caractères qui les rattachent à nous, ils sont dans notre ascendance, mais ce ne sont pas des Terriens de 2022 ! Ni sur le plan biologique, ni sur le plan comportemental. De ce point de vue, ils ressemblaient davantage à des Néandertaliens de la même époque qu’à des sapiens d’il y a 20 000 ans.
Notre espèce a colonisé tous les milieux. Comment s’explique ce succès évolutif ?
Pour certains, Homo sapiens était un hominine comme les autres. S’il est le seul à subsister aujourd’hui, c’est le fruit d’un pur hasard. Néandertal n’avait pas de smartphone, mais c’est juste parce qu’il vivait il y a trop longtemps, sinon il en fabriquerait. Cette réponse n’est pas la mienne. Je pense qu’il y a des raisons pour lesquelles sapiens a remplacé ses contemporains. Pendant des centaines de milliers d’années, on a vu des hominines à grand cerveau, les sapiens, Néandertal et autres Denisova, évoluer dans des régions géographiques distinctes avec quelques zones de recouvrement (voir les Repères, page 6). Entre eux, il y a eu des échanges génétiques, et peut-être aussi des emprunts comportementaux. Tous étaient sous des pressions de sélection qui tendaient à complexifier leur comportement, en favorisant notamment des cerveaux de plus en plus grands (je mets à part l’homme de Florès et les autres espèces à petit cerveau). En somme, ces formes allaient toutes dans la même direction, mais par des routes un peu différentes. Chez sapiens, l’accent a été mis moins sur la taille du cerveau que sur son organisation. Pourquoi ? Parce qu’un grand cerveau coûte cher du point de vue énergétique, avec de nombreuses conséquences alimentaires et reproductives. Il a pris un chemin de traverse, en continuant à augmenter ses capacités cognitives, mais à moindre coût.
Aurions-nous pris une sorte de raccourci ?
Oui, et nous sommes sans doute allés un peu plus vite et un peu plus loin que les autres. On constate cela chez nombre d’espèces « invasives » (pardon pour l’emploi de cet anglicisme). Importées dans une zone écologique qui n’est pas la leur, elles peuvent éliminer les espèces indigènes du fait d’un petit avantage. Il n’a pas besoin d’être majeur : il suffit par exemple d’un succès reproductif un peu plus grand. Je pense que, dans son évolution, Homo sapiens a fini par accumuler suffisamment de ces petits avantages. On pense évidemment au progrès technique, mais il y a aussi une dimension sociale à prendre en compte, qu’on ne met pas assez en avant. Plus que toute autre, notre espèce a su construire des réseaux sociaux à des échelles toujours plus grandes. Nous savons collaborer et nous sentir solidaires de congénères que nous ne connaissons pas, mais auxquels nous nous sentons unis par des croyances partagées, une langue, aujourd’hui une religion. Ces réseaux ont pu exister sans doute chez d’autres hominines, mais à un degré bien moindre. À partir de – 150 000 à – 100 000, on voit se multiplier chez les sapiens africains les objets non utilitaires dans les couches archéologiques, par exemple des coquillages percés utilisés en colliers ou pendentifs. Chez les chasseurs-cueilleurs récents, de tels objets servent à marquer le statut des individus dans le groupe, et aussi l’identité des groupes. Ils sont impliqués dans des échanges et des interactions sociales complexes. Chez Néandertal, de tels objets existent mais restent marginaux.
Avons-nous éliminé directement les autres formes d’humanité ?
En arrivant dans les moyennes latitudes de l’Eurasie en provenance du Proche-Orient, les premiers sapiens vont continuer dans cette voie, à la fois d’innovation technique et de complexité sociale. Ça ne fera même que s’accélérer. À partir de – 50 000 ans, même si c’est progressif, notre espèce commence à supplanter toutes les autres. Les changements climatiques ont pu influer, mais il y a quelque chose d’intrinsèque à notre espèce qui explique ce remplacement. C’est bien parce que nous nous sommes répandus partout que les autres ont disparu, et pas l’inverse. Les espèces animales en ont pâti aussi. Les Néandertaliens ont vécu côte à côte avec des ours des cavernes pendant des centaines de milliers d’années. Quand sapiens arrive en Europe de l’Ouest, en 10 000 ans c’en est fini de ce plantigrade. En Europe, le remplacement des Néandertaliens s’étale sur des milliers d’années. Très bien adaptés, ils ont tenu le coup très longtemps. Dans l’est du continent, on voit des groupes d’Homo sapiens arriver vers – 46 000, et il faudra encore 6 000 ans pour que les derniers Néandertaliens disparaissent dans l’ouest. Ce n’est donc pas une vague irrésistible. Les premiers arrivants vont d’ailleurs disparaître, peut-être parce que, insuffisamment nombreux, ils se sont perdus dans le monde néandertalien ou ont été eux-mêmes remplacés par d’autres arrivants. La vague suivante, celle de l’Aurignacien (vers – 40 000 ans), sera la bonne.
Nous avons 2 % de gènes néandertaliens, mais la réciproque ne semble pas vraie.
Je n’en suis pas si sûr. En fait, s’il est facile de chercher de l’ADN de Néandertal parmi les milliards d’humains actuels, qu’avons-nous en Europe comme restes néandertaliens post-contact ? Rien ou presque ! Les tout derniers Néandertaliens européens disparaissent il y a 39 000 à 40 000 ans, mais pour l’instant leur génome reste à explorer. Je laisse donc la porte ouverte à cette possibilité, un jour, de trouver des Néandertaliens avec un peu de notre ADN. Notez qu’à Bacho Kiro, en Bulgarie, au moment de l’arrivée effective en Europe des hommes « modernes » – même si je n’aime pas ce terme –, on trouve des sapiens qui ont tous dans leur ascendance, quelques générations avant eux, au moins un Néandertalien. Il y a donc eu une hybridation locale, mais on n’en connaît pas les circonstances, qui n’étaient pas forcément romantiques, ni leurs effets sur les populations néandertaliennes.
Après avoir longtemps dévalorisé Néandertal, ne sommes-nous pas aujourd’hui dans l’excès inverse ?
C’est évident. Mentalement, les scientifiques ont eu tendance à creuser un fossé entre l’humain et le non humain, entre l’homme véritablement « moderne » et d’autres créatures plus primitives. Au xixe et durant une partie du xxe siècle, Néandertal était vu de l’autre côté de ce fossé, et on l’a volontiers déshumanisé. Désormais, on le tire de notre côté avec quelques bons arguments : il taillait habilement la pierre, enterrait parfois ses morts, traçait peut-être des traits en couleurs sur les parois de certaines grottes. Néanmoins, comme je l’ai déjà indiqué, l’évolution ne creuse pas ce genre de fossé. Et, après les avoir rejetés, nous basculons maintenant dans une assimilation totale : ils feraient tout comme nous… C’est d’autant plus excessif que nos ancêtres eux-mêmes, il y a 300 000 ans, n’étaient pas semblables à nous ! Depuis peu s’ajoute à cela une forme de « paléowokisme ». Considérer Néandertal comme différent serait une expression de racisme. On a même droit à des discours d’archéologie « décoloniale », et certaines discussions autour de Néandertal sont en passe de devenir moralement répréhensibles…
Pour étudier notre préhistoire, les sciences les plus dures n’ont-elles pas pris le pas sur les autres ?
Je ne crois pas. La paléoanthropologie est née en intégrant les données biologiques, comportementales, l’archéologie, les sciences de l’environnement, etc. C’est tout cela qui permet de comprendre l’évolution humaine. Je suis toujours ennuyé d’entendre des chercheurs dire : moi, je fais de l’archéologie, je ne veux pas écouter ce que disent les paléontologues et les généticiens car cela va influencer mes raisonnements sur mes silex. En réalité, l’évolution humaine est un phénomène bioculturel, une interaction permanente entre la biologie et la culture. On peut parfois s’appuyer sur des arguments venant de la géochimie ou de la paléogénétique pour mieux comprendre l’univers culturel et mental de nos ancêtres. Ainsi, dans le site de Chagyrskaya, dans l’Altaï, des centaines de restes de Néandertaliens ont permis d’extraire le génome de plusieurs individus. Résultat ? Tous les hommes sont apparentés, ce sont des frères ou des cousins. Les femmes, non, ce qui révèle que ces sociétés sont solidifiées par des relations parentales entre mâles, lesquels vont chercher leurs femmes ailleurs. Comment s’y prennent-ils ? On ne peut que spéculer, mais il est fascinant de pouvoir accéder aujourd’hui à ce niveau de précision.
Diriez-vous qu’on n’a jamais été aussi bien armés pour comprendre notre passé lointain ?
Quand j’étais jeune chercheur, j’ai eu des accès de déprime. J’avais l’impression que j’arrivais trop tard dans un monde trop vieux. Qu’il ne restait rien pour moi. En réalité, on a trouvé plus de groupes fossiles pendant le courant de ma carrière que durant le siècle qui a précédé ! Surtout, de nombreuses méthodes ont vu le jour, qui nous ont éclairés sur l’alimentation, la façon de se déplacer dans le territoire, les relations matrimoniales, etc. Oui, on est beaucoup mieux armés aujourd’hui pour comprendre l’évolution humaine, mais je fais le pari que dans dix ans on le sera encore davantage. D’autres techniques sont déjà en germe. Ainsi, nous avons récemment publié avec une collègue de Toulouse, Klervia Jaouen, comment les isotopes du zinc peuvent nous aider à reconstituer les régimes alimentaires dans des sites où les autres techniques ne fonctionnent pas. Cette jeune chercheuse avait été recrutée pour étudier les isotopes du fer dans les ossements afin de différencier hommes et femmes. Cela n’a pas marché comme on l’espérait, on s’est donc intéressés à d’autres métaux, et bingo avec le zinc !
Quel est le potentiel de l’ADN environnemental ?
En gros, l’idée est d’extraire de l’ADN des sédiments où des hommes ont vécu, par exemple une grotte, et d’essayer de savoir, même en l’absence de restes humains, qui a vécu là et à quelle époque. Grâce aux informations extraites de l’ADN, on peut parfois reconstituer des scénarios assez complexes. On est à l’aube de cette approche. En archéologie paléolithique, l’un des grands problèmes est que les objets trouvés dans les niveaux archéologiques ne sont pas forcément là où ils devraient être parce qu’ils ont tendance à se « balader » entre les niveaux. C’est encore pire pour l’ADN. Un sapiens qui urine au fond d’une grotte peut laisser son ADN dans des niveaux archéologiques néandertaliens ! Bref, de nombreux problèmes méthodologiques vont se poser, et en même temps on aura parfois des découvertes formidables. Soit dit en passant, on va regretter d’avoir jadis jeté à la rivière des tonnes de sédiments de sites archéologiques. Et il faudra répondre à la question : quelle stratégie de fouilles pour le futur si on peut tirer des informations rien que des sédiments ? Cependant, la paléogénétique a ses limites. L’ADN ne se conserve bien que dans les milieux tempérés ou froids, et à condition de ne pas être trop vieux. Au-delà de 100 000 ans et plus au sud, ça ne marche pas. Dommage, car l’évolution humaine depuis 7 millions d’années est surtout une affaire tropicale !
Au xixe siècle, la connaissance de la préhistoire humaine a eu un impact sociétal important. Et aujourd’hui ?
Toutes les sociétés humaines ont besoin d’un mythe d’origine, y compris la nôtre. En Occident, longtemps il a été biblique. Aujourd’hui, c’est la paléoanthropologie qui l’écrit. Reconstituer l’évolution humaine, c’est discourir sur notre nature et notre identité, et, à l’évidence, ce n’est pas un sujet neutre. Au cours de l’histoire, l’archéologie, en particulier des périodes récentes, a été utilisée par les pouvoirs politiques. Et en ce qui concerne l’évolution de notre espèce, on a aussi eu quelques problèmes avec la paléoanthropologie chinoise, qui n’accepte guère les origines africaines d’Homo sapiens. Derrière les constructions phylogénétiques, il peut y avoir des considérations idéologiques et identitaires. Une de mes missions est de sauver de l’oubli les hommes du passé, et je reçois de l’argent public pour cela. Je restitue donc au public des résultats scientifiques, mais aussi, je crois, quelques réponses à un questionnement métaphysique qui ne va pas cesser demain.
Source : Pour la Science du 13/07/2022



