lundi 28 mai 2018

Une civilisation du végétal inconnue en Asie du sud-est ?

Grand chasseur-cueilleur des forêts équatoriales durant la Préhistoire, Homo sapiens, une fois installé en Asie du sud-est, aurait-il tué et dépecé des animaux avec des galets grossiers au lieu d'objets pointus ? Ce serait un exploit. Ou bien a-t-il exprimé son génie en empruntant une autre voie, éphémère mais fascinante : celle du végétal ? C'est une théorie que le préhistorien Hubert Forestier, du Muséum national d'histoire naturelle, développe depuis plusieurs années. Il nous en fait part à la veille d'une mission passionnante en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

L'histoire de l'Homme est celle d'une formidable conquête. Quittant le berceau africain vers 200.000 ans environ avant le présent, Homo sapiens achève de coloniser les quatre coins de la planète entre 30 et 60.000 ans. Mais c'est une histoire qui évolue sans cesse, au fil des découvertes. Elle pourrait d'ailleurs se réécrire en Asie. En effet, de nouvelles datations indiquent que l'Homme moderne était présent il y a plus de 100.000 ans en Chine, bien plus tôt qu'en Europe de l'ouest, où il n'arrive que vers 45.000 ans.

Depuis la Chine, il conquiert ensuite toute l'Asie du sud-est jusqu'en Australie, en passant par la Malaisie, l'archipel indonésien, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Entre les territoires recouverts de forêts, les îles et les ponts terrestres créés par la baisse du niveau marin durant la période glaciaire, les aventures d'Homo sapiens dans cette région sont peut-être plus fascinantes encore qu'ailleurs dans le monde.

D'ailleurs, la technique de la pierre taillée que l'Homme moderne choisit de développer en Asie du sud-est a de quoi surprendre. Il semble en effet s'enliser dans une inertie technique, en se limitant à une industrie sur galets d'apparence archaïque (choppers, chopping tools, unifaces, etc.), alors qu'à la même époque -- dès 40.000 ans environ, durant le Paléolithique supérieur --, il développe partout ailleurs dans le monde le débitage laminaire (lames, lamelles et pointes en silex).

Les hommes préhistoriques d'Asie du sud-est auraient-ils donc refusé l'évolution ? C'est inconcevable, pour Hubert Forestier, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et spécialiste des outils lithiques de ces régions tropicales asiatiques. « Je pense qu'ils ont ouvert d'autres voies qui, malheureusement, n'ont pas été conservées sous formes de traces, de témoins dans le champ archéologique », déclare-t-il à Futura. Cette voie serait celle du végétal.

Carte de répartition du bambou et de l’industrie sur galet en Asie, dite Hoabinhienne. Un exemple de galet est présenté à droite de l’image.

Une corrélation surprenante entre galets et forêt tropicale

Outils de prédilection d'Homo sapiens en Asie du sud-est, les mystérieux galets, robustes, épais et de forme oblongue (uniface), font leur apparition dans le sud de la Chine, dans la province du Yunnan vers -43.000 ans. Ils contrastent énormément avec le débitage lamino-lamellaire classique observé dans le nord du pays, comme par exemple dans les sites de Mongolie intérieure.

Or, ce basculement nord-sud, entre laminaire et industrie sur galet, correspond aussi à une différence de climat et d'environnement : le sud est beaucoup plus humide et plus montagneux que le nord. « Le sud de la Chine, d'influence subtropicale, devient peut-être à un moment donné l'incubateur d'une tradition technique innovante sur galet qu'on va retrouver en Asie du sud-est, dans un contexte de forêts tropicales humides », estime Hubert Forestier.

« Les galets suivent la forêt. »

« Ce qui est étonnant, c'est que quand on suit ces galets, on suit la répartition du bambou et de la forêt dense humide », poursuit le préhistorien, qui précise que l'on retrouve systématiquement ces galets en Thaïlande, en Birmanie, au Cambodge, en Malaisie jusqu'au sud de l'île indonésienne de Sumatra.

Plus au sud et à l'est, vers l'île de Java et les îles de la Sonde, le climat devient plus sec et les industries sur galets disparaissent au profit d'éclats et de pointes en pierre. « On a des petits outils sur éclats retouchés un peu avant 10.000 ans sur Java, du débitage laminaire et des armatures microlithiques à 5.000 ans à Sulawesi. On a l'impression que dès qu'on quitte un monde de forêts, on quitte un monde de galets », décrit Hubert Forestier.

Les galets, des couteaux-suisses pour aiguiser des outils en matière végétale

Le choix d'une industrie sur galet paraît d'autant plus incompréhensible que la forêt, en tant que territoire de chasse et de pêche, pose d'énormes contraintes. « Chasser des animaux avec des galets de 300 à 400 grammes, c'est impossible », souligne Hubert Forestier.

Située au beau milieu de ce monde de galets, la grotte de Laang Spean au Cambodge, où fouille Hubert Forestier depuis une dizaine d'années, illustre parfaitement ce décalage. « Laang Spean est un site en grotte où la période des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique final est datée entre 11.000 et 5.000 ans, ce qui correspond à l'Homme moderne, précise le préhistorien. Les restes lithiques sont des galets taillés en cornéennes, parmi lesquels il y a très peu de pièces pointues. Et il y a de la faune associée aux restes lithiques et aux foyers : des sangliers, du rhinocéros, des bovidés, des reptiles, etc. »

Ce serait bien la première fois en Préhistoire paléolithique que l'on a affaire à des chasseurs-cueilleurs sans objets pointus. « Cela veut donc dire que la "pointe" est ailleurs, dans une autre sphère technique. Et si elle n'est pas dans le minéral, elle est dans le végétal », explique Hubert Forestier. D'ailleurs, la tracéologie, c'est-à-dire l'étude des traces sur les outils, a révélé en effet sur les galets davantage de traces de végétaux que d'os.

En outre, les données ethnographiques actuelles et subactuelles sur les peuples autochtones d'Asie du sud-est, comme les Mentawai d'Indonésie, aussi appelés Hommes-Fleurs, viennent également corroborer cette hypothèse. Il s'agit typiquement d'une civilisation du végétal : outils, armes, vêtements, contenants, abris, aliments, etc. sont issus de la forêt. « Parmi les outils des groupes subactuels conservés dans des musées, on a quand même beaucoup de pointes en bambou, en matière ligneuse », ajoute Hubert Forestier.

Partant de ce constat, il est possible de supposer que les peuples plus anciens se sont eux aussi tournés très tôt vers les ressources de la forêt pour fabriquer des outils et des armes plus légers. « Et ce n'est pas nouveau non plus, rappelle le préhistorien. En Allemagne, à Schöningen, des sagaies datées de 300.000 ans ont été découvertes dans un état de conservation exceptionnelle. » Ces lances en bois, attribuées à Homo heidelbergensis, ont été retrouvées en compagnie de milliers d'ossements d'animaux et de petits éclats, lesquels ont sans doute servi à affûter et appointer le végétal.

Il se peut donc qu'une découverte similaire soit faite en Asie du sud-est. « Trouver ce type d'objets serait une très belle découverte. Pour l'instant, on est sur la piste du végétal, sans avoir l'objet. Mais peut-être qu'un jour on en trouvera en milieu marécageux, ou autres. On aura alors vraiment la preuve factuelle et irréfutable », déclare le préhistorien, à la veille d'une mission d'un mois en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Là, il cherchera justement des indices d'une civilisation du végétal préhistorique. Ses fouilles nous apprendront peut-être que la fameuse industrie sur galets, arrêtée au sud de Sumatra, est aussi présente en Papouasie.

Ce qu'il faut retenir

Durant la Préhistoire, les Hommes modernes en Asie du sud-est ont adopté une technique de la pierre taillée très étrange. D’apparence archaïque, elle ne comporte pratiquement pas d’objets pointus, ce qui est incompréhensible pour des chasseurs-cueilleurs devant survivre dans cette région difficile, couverte de forêts tropicales.

Pour Hubert Forestier, préhistorien spécialiste de l’Asie du sud-est, les Hommes de cette région ont sans doute exploité ingénieusement les ressources de la forêt pour fabriquer leurs outils pointus, créant une civilisation du végétal.

Source : Futura Science du 27/05/2018

samedi 12 mai 2018

Une grotte habitée sans interruption par nos ancêtres pendant 78.000 ans

Sûrement protégé par un contexte environnemental favorable, au Kenya, le site contient plusieurs dizaines de milliers d'objets qui témoignent de l'évolution de notre espèce.

Imaginez une grande maison de vacances, ou plutôt un bon plan de villégiature qu'on se refilerait de générations en générations sur une période longue de 78.000 ans. En l'occurrence il ne s'agit pas d'une maison, mais d‘une grotte, celle de Panga ya Saidi, située sur la côte est africaine, dans l'actuel Kenya. Les générations se sont suivies et, en disparaissant, elles ont laissé derrière elles les témoignages des évolutions technologiques de leur temps. De quoi donner un très bel aperçu de l'évolution de notre espèce. C'est la découverte stupéfiante que vient de faire une équipe internationale de chercheurs, menée par Nicole Boivin, chercheuse au département d'archéologie de l'Institut Max Planck pour les sciences de l'histoire humaine, à Iéna (en Allemagne). Leurs travaux sont publiés cette semaine dans Nature communications .

«Je ne suis pas tout à fait d'accord avec le terme de «maison»», précise Alice Leplongeon, chercheuse au département Homme et Environnement du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN). «Les populations n'étaient pas sédentaires et ne vivaient pas dans la grotte tout au long de l'année. Ce que montre la publication, c'est que pendant près de 80.000 ans les hommes s'y sont succédé sans interruption. Rien ne permet d'affirmer que les mêmes individus y ont séjourné longtemps, ou bien y sont retournés au cours de leur vie.»

D'autres grottes en Afrique de l'Est témoignent de très longues périodes d'occupation aux mêmes époques. Mais à chaque fois la présence humaine était marquée par de plus ou moins longues absences. À Panga ya Saidi ce n'est pas le cas. «C'est sans doute l'élément le plus intéressant», explique la chercheuse. «La région a subi plusieurs changements climatiques qui ont pu rendre inhospitalière une partie du continent. Ce site témoigne au contraire d'une grande stabilité.»

Un élément qui pourrait aider à trancher sur un des grands débats qui divisent les spécialistes de la préhistoire, à savoir l'éruption de volcan Toba. Il y a 74.000 ans son éruption aurait provoqué une mini ère glaciaire qui aurait failli condamner l'espèce humaine. Les chercheurs sont divisés sur les conséquences réelles de cette éruption, mais une chose est sûre: «il n'y a pas d'indice sur telle catastrophe à cette époque dans les traces archéologiques de la grotte», explique Alice Leplongeon.

Près de 80.000 ans de présence continue, ça laisse des traces. En tout, ce sont 30.000 pierres taillées qui ont été retrouvées auxquelles il faut ajouter des fragments d'ocre, des ossements taillés, des restes d'œufs d'autruches et des coquillages... «On voit très nettement l'apparition de nouvelles techniques il y a 67.000 ans,» explique Alice Leplongeon. «Mais, il n'y a pas de remplacement brutal. Les anciennes techniques continuent et cohabitent avec les nouvelles. À ce moment, les populations qui occupaient la grotte semblent déjà entrées dans ce qu'on appelle l'âge de pierre tardif. Or cette période ne démarre que 17.000 ans plus tard ailleurs sur le continent.»

L'évolution n'est pas un processus soudain, mais on remarque que, petit à petit, la technique des occupants a progressé. La plus vieille perle retrouvée date de 65.000 ans (ce qui en fait la plus vieille perle retrouvée au Kenya). Elle a été taillée dans un coquillage marin. Petit à petit ce type d'ornements se fait de plus en plus nombreux et de nouveaux matériaux apparaissent. Les perles en coquille d'oeuf d'autruche apparaissent plus tard dans la séquence et sont les plus abondantes autour d'il y a 25.000 ans. Des os sculptés, une défense sculptée et un tube osseux décoré ont aussi été retrouvées dans couches datées d'il y a environ 48 000 à 25 000 ans.

Une évolution lente et continue

Toutes ces traces attestent de la complexité comportementale des occupants. Leur présence intermittente dans le temps montre bien la lenteur qui caractérise l'apparition de nouvelles technologies et pratiques culturelles. «L'absence de changement brutal pousse aussi pour un modèle d'innovation locale», rajoute Alice Duplongeon. «La zone de la grotte aurait représenté tout au long de cette période une sorte de refuge environnemental pour les populations locales. Il n'y aurait pas eu de contact avec d'autres populations.»

Un refuge suffisamment confortable pour faire passer l'envie à ces occupants de visiter d'autres contrées. «C'est là tout le débat de la paléontologie!» conclue Alice Leplongeon. «Qu'est-ce qui a poussé l'homme à migrer: la soif de découverte ou la contrainte environnementale?» Panga ya Said montre que les côtes africaines n'étaient pas un simple lieu de passage vers l'océan indien. Et alors qu'il y a 60.000 ans, les humains commencent à s'installer dans des contextes environnementaux bien différentes sur tout le globe, cette diversité témoigne déjà à l'époque de sa forte capacité d'adaptation.

Source : Le Figaro du 11/05/2018

samedi 5 mai 2018

Il y a 61.000 ans, Sapiens bandait déjà son arc

Une équipe internationale de chercheurs a démontré l'utilisation d'arcs et de flèches il y a 61.000 pour chasser, alors que la plus vielle trace d'utilisation d'une telle technologie datait jusqu'alors d'il y a à peine 10.000 ans.

Il y a environ 61.000 ans, les Homo sapiens qui peuplaient l'Afrique du Sud chassaient déjà à l'aide d'un arc et de flèches. C'est ce que démontre une équipe internationale d'anthropologues dans un article publié dans Antiquity. Jusqu'à aujourd'hui, la plus ancienne trace connue d'une telle technologie datait de la fin du Paléolithique récent en Europe (il y a 10.000 ans).

Ce sont des petits os de 5 cm retrouvés dans la grotte de Sibudu, en Afrique du Sud, qui ont mis les chercheurs sur la piste. L'étude de ces ossements a révélé des fissures relevant plus d'une arme que de l'utilisation d'outils domestiques. Afin de comparer ces fissures, l'équipe a reconstitué sept flèches, en s'appuyant sur les pratiques du peuple Kalahari San de Namibie. Après avoir fait tirer ces flèches par un chasseur San dans une carcasse de chèvre à 8 mètres de distance, l'équipe a pu comparer les flèches reconstituées aux flèches préhistoriques. Résultats: dans les deux cas les fissures montrent qu'un arc a bien été utilisé.

Ces petits morceaux d'os ont donc bel et bien servi au bout d'une flèche, avant d'être ramenés dans la grotte, et d'y être oubliés. Là, ils ont souffert d'une légère combustion, mais pas de carbonisation complète, sans quoi ce premier exemple de chasse à l'arc n'aurait jamais été trouvé.

Les arcs n'étaient sûrement pas aussi travaillés que ceux retrouvés 50.000 ans plus tard, «les chasseurs de l'époque devaient sûrement se contenter de tendre une corde, a priori des tendons d'élans (les plus grosses gazelles d'Afrique du Sud - NDLR), entre deux morceaux de bois souple» explique Francesco d'Errico coauteur de l'article et chercheur au laboratoire Pacea (CNRS/Université de Bordeaux). «La portée n'était pas très grande.»

Une technologie qui caractérise l'homme moderne

L'arme n'était sans doute pas assez puissante pour causer seule la mort du gibier. Ce sont des pointes très fragiles, le but était sûrement de blesser l'animal et de lui administrer du poison. L'utilisation d'arcs et de flèches est un marqueur d'un comportement complexe qui caractérise l'homme moderne. Est-ce surprenant de retrouver cette technique si loin dans le passé? «Pas tant que ça», juge Francesco d'Errico. «C'est évidemment une technique évoluée, mais pour nous, ce n'est pas si surprenant. Nous savions déjà qu'à cette époque, l'homme maîtrisait un niveau élevé de technologie.»

En effet, si l'utilisation d'un tel propulseur est une première, les pointes et les lances sont des armes courantes pour Homo sapiens. Les plus vieux projectiles avec des pointes de pierre attachées datent d'il y a 500.000 ans. La plus vieille flèche en bois a été retrouvée en Allemagne et est datée d'il y a 400.000 ans. L'utilisation des os pour en faire des pointes était d'ailleurs une pratique assez répandue en Afrique il y a 60.000 ans. Maintenant, il s'agit de comprendre pourquoi aucune trace d'un arc propulseur n'a pu être trouvée avant la fin du paléolithique récent (10.000 ans).

Source : Le Figaro du 04/05/2018