vendredi 28 septembre 2018

Notre ancêtre Homo sapiens n'est pas issu d'une seule population africaine

Nos ancêtres auraient évolué à partir de populations dispersées à travers toute l'Afrique et non à partir d'un seul petit groupe localisé comme on avait pu le penser par le passé.

Jusqu'il y a une dizaine d'années, une théorie populaire soutenait que nos ancêtres directs étaient les descendants d'une seule population venue d'Afrique. Plusieurs hypothèses s'affrontaient alors pour situer le berceau de l'humanité soit en Afrique du Sud, soit dans le rift est-africain. Comme souvent, l'histoire serait sans doute un peu plus complexe que cela. Dans un article publié en juillet dernier dans la revue Trends in Ecology and Evolution , une équipe pluridisciplinaire menée par Eleanor Scerri de l'Université d'Oxford argumente que les populations qui ont donné naissance aux humains modernes étaient en fait réparties en plusieurs groupes présentant une diversité culturelle et physique très marquée. Ces dernières se seraient mélangées à diverses reprises avant d'effectuer une sortie d'Afrique décisive il y a 150.000 ans environ.

«Nous sommes face à une pièce de théâtre dont on connaît la première scène (plusieurs espèces humaines se sont côtoyées, NDLR) et la dernière scène (nous appartenons aujourd'hui tous à la même espèce, NDLR)» explique Francesco d'Errico, directeur de recherche au laboratoire Pacea (CNRS/Université de Bordeaux) et coauteur de la publication. «Tout le reste, on doit le comprendre à partir de découvertes qui sont encore à faire.»

Il y a plusieurs centaines de milliers d'années, avant l'apparition de l'homme moderne, le genre humain était multiple et plusieurs espèces d'hominines peuplaient la surface du globe. Une première population est sortie d'Afrique, il y a au moins 1,5 million d'années. Celle-ci a été suivie par plusieurs autres vagues migratoires, jusqu'à la sortie de nos ancêtres, il y a environ 150.000 ans. Ces derniers se sont ensuite répandus sur toute la surface du globe, supplantant toutes les populations antérieures. «Les analyses génétiques montrent très clairement que ce schéma est irréfutable», réagit Céline Bon paléogénéticienne au Musée de l'Homme.

Une humanité buissonnante

La publication d'Eleanor Scerri permet de réunir dans un même cadre global plusieurs découvertes récentes. En 2016, on découvrait au Maroc des restes de population Homo sapiens vieux de 300.000 ans. Il y a quelques mois, un article paru dans la revue Science, dont Francesco d'Errico était aussi co-auteur, montrait l'existence de populations avec des comportement modernes à la même période dans le bassin d'Olorgesailie au Kenya, en Afrique de l'Est. «Il y a moins de 500.000 ans, les hominines ont commencé à se moderniser en Afrique en différents points,» raconte Francesco d'Errico. «Ces populations étaient sans doute interconnectées, mais les liens restaient très fragiles et sensibles aux changements climatiques, au faible taux de reproduction et à la petite taille des groupes.»

Cette connexion semble intrinsèque à l'histoire humaine. Notre diversité génétique est ainsi extrêmement faible comparé aux autres. Il y a plus de différences entre deux groupes de chimpanzés qu'entre les plus éloignés des êtres humains. «Notre espèce est très jeune, à peine quelques centaines de millier d'années», détaille Céline Bon. «Aucune population ne s'est retrouvée isolée suffisamment longtemps pour se différencier. On a même des preuves génétiques que des populations européennes sont retournées sur le continent africain il y a 5000 ans seulement!»

La notion d'espèce de plus en plus complexe

Avant qu'Homo sapiens ne prennent le dessus sur les autres populations, l'humanité était donc extrêmement diverse et buissonnante. Des espèces différentes se côtoyaient et même s'hybridaient les unes aux autres. Il y a de fortes chances pour qu'une partie de ces espèces nous soient d'ailleurs encore inconnues. «C'est un élément qui rend compliqué notre compréhension de la période» explique Céline Bon. «La définition d'espèce est différente selon que l'on se place du point de vue génétique ou paléontologique.» Ce que nous voyons comme deux espèces distinctes sur le plan morphologique peut en réalité constituer une même espèce sur le plan génétique. Des populations plus ou moins éloignées ou en cours de spéciation restent souvent interfécondables.

Au final, le développement d'un réseau de connexions entre les différents individus a contribué peu à peu à atténuer les différences. «Il y a eu un goulot d'étranglement quand nos ancêtres directs sont sortis d'Afrique,» raconte Céline Bon. «On retrouve ce rétrécissement dans la diversité génétique de toutes les populations hors d'Afrique. En revanche, les populations africaines ont gardé une richesse et une diversité génétique bien plus importante. Ce qui montre qu'elles étaient sans doute plus nombreuses et plus diversifiées sur ce continent que nous ne le pensions.» Quant à savoir comment les populations ont petit à petit disparu au profit de la nôtre, que nous les ayons remplacées ou exterminées, le débat reste ouvert et la réponse est sans doute différente pour chacune d'entre elles.

Source : Le Figaro du 26/09/2018

mercredi 19 septembre 2018

jeudi 13 septembre 2018

Dans une grotte d’Afrique du Sud, un dessin vieux de 73 000 ans

Des croisillons tracés à l’ocre et conservés sur une roche polie suggèrent une activité symbolique diversifiée d’« Homo sapiens », bien avant son arrivée en Europe.

La grotte de Blombos, à 300 km à l’est de la ville du Cap, en Afrique du Sud, est décidément un trésor pour les archéologues. Ils y ont déjà découvert des coquillages percés contenant de l’ocre qui pouvaient servir de parures, des outils et des armes en pierre taillée, parfois d’apparat, dans des niveaux allant de 75 000 à 100 000 ans.

Début 2002, quand Christopher Henshilwood et ses collègues avaient décrit des fragments d’ocre gravés vieux de 77 000 ans, la nouvelle avait fait l’effet d’une bombe : Homo sapiens était un « artiste » déjà dans son berceau africain, et n’avait pas attendu d’atteindre l’Europe pour exprimer une activité symbolique – certes bien moins élaborée que les peintures de la grotte Chauvet (datée de plus de 30 000 ans).

Plus de quinze ans plus tard, l’équipe de Christopher Henshilwood confirme que les occupants de Blombos étaient de grands amateurs d’une forme particulière : les croisillons observés sur des fragments d’ocre ont été retrouvés sur un petit morceau de silcrète, une roche siliceuse dure, qui a conservé depuis 73 000 ans la trace de marques probablement faites à l’aide d’un morceau d’ocre pointu. L’objet ne paie pas de mine, mais c’est bien le plus ancien dessin au crayon jamais découvert.

« Ce n’est pas la première représentation abstraite attribuable à la lignée humaine, puisqu’on a aussi observé des zigzags tracés sur un coquillage à Java, vieux de plus de 500 000 ans », note Francesco d’Errico (CNRS, université de Bordeaux), qui avait contribué à cette découverte annoncée en 2014.

Fragment de silcrète portant sur l’une de ses faces un dessin composé de neuf lignes tracées au crayon d’ocre.

Il participe aussi aux fouilles de Blombos et cosigne l’article décrivant le nouveau dessin sud-africain dans Nature daté du 13 septembre. « Retrouver à Blombos de nouveaux croisillons, sur un autre support et résultant d’une autre technique, suggère que, dans l’esprit des habitants de cette grotte, ces symboles signifiaient quelque chose », ajoute-t-il. Il fait le parallèle avec la croix chrétienne, qui elle aussi est un « signe incorporé dans divers supports matériels ».

Signifiant culturel ou gribouillis impensé ? L’interprétation risque de faire débat. Mais si le sens de ces neuf lignes entrecroisées reste une énigme, leur conservation sur un petit fragment tient en soi du « miracle », insiste Francesco d’Errico.

Morceau d’ocre gravé d’un motif abstrait découvert dans la grotte de Blombos, dans la même couche archéologique qui a livré le fragment de silcrète portant le dessin.

Une énigme et un « miracle »

Trouvé par hasard parmi des fragments de pierre taillée, il a intrigué les fouilleurs de Blombos, qui l’ont soumis à de nombreux examens, et effectué de multiples reconstitutions. « Il a d’abord fallu montrer que ce n’était pas le résultat d’un processus naturel », raconte le chercheur. La conclusion des investigations, et notamment de l’observation au microscope confocal, qui permet d’obtenir des images de la surface en trois dimensions ? Le fragment de silcrète provient probablement d’une meule utilisée pour broyer l’ocre, polie par l’usage, et réutilisée pour accueillir une figure finement dessinée.

Pour Jean-Jacques Hublin (Institut Max Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig), qui n’est pas associé à ces fouilles sud-africaines, la découverte est « très intéressante et très convaincante ». Pour les périodes très anciennes, note-t-il, « les “gravures géométriques” sur blocs de roche ou fragments osseux ont souvent prêté à discussion, car elles pouvaient, selon certains, résulter d’activités pratiques qui n’avaient rien de “symbolique”. »

Le zigzag de Trinil (Java) de 500 000 ans, attribué non pas à Homo sapiens mais à Homo erectus, a cependant été « très largement accepté comme non utilitaire, même s’il pouvait être le résultat d’un simple jeu », note Jean-Jacques Hublin.

« Représentations figuratives peintes »

Si l’ancêtre erectus le pouvait, il n’est donc guère surprenant que sapiens en ait aussi été capable. S’il n’en reste que peu de témoignages, c’est que la conservation de peintures d’ocre est très exceptionnelle.

Peut-on imaginer que nos ancêtres africains aient été plus figuratifs dans leur production picturale ? « Personnellement je pense que dès avant 50 000 ans et la phase principale de dispersion des Homo sapiens sur l’Eurasie et l’Australie, des représentations figuratives animales peintes sur roche étaient déjà produites en Afrique, avance Jean-Jacques Hublin. Sinon comment expliquer qu’on les retrouve ensuite depuis l’Europe occidentale jusqu’à Sulawesi [une île d’Indonésie située à l’est de Bornéo] ? Il a sans doute existé tout un art rupestre “pré-Chauvet”, mais il a malheureusement complètement disparu. »

Source : Le Monde du 12/09/2018