A Moras-en-Valloire, des tessons de poterie vieux de près de 3000 ans portent des signes inconnus qui pourraient former l'une des plus anciennes écritures d'Europe occidentale.
Des personnages et des animaux stylisés, des lignes géométriques, des chevrons, des pomtillés... Ces dessins insolites datés de 950 à 800 avant J-C., ont été retrouvés gravés sur des centaines de fragments de céramiques exhumés lors de fouilles à Moras-en-Valloire, dans le nord de la Drôme, en 1968, par un étudiant en archéologie, Alain Nicolas. A l'époque de cette découverte, Alain Nicolas, devenu par la suite conservateur en chef du Patrimoine, et Jean Combier, directeur des Antiquités préhistoriques de la région Rhône-Alpes, avaient émis une théorie tout à fait novatrice loin d'être de simples décors imaginés par les potiers de la fin de l'âge du bronze, ces dessins représentaient pour ces deux spécialistes une tentative d'écriture primitive ! « Nous [ne sommes] pas face à des ornements, mais des motifs volontairement organisés », affirmaient-ils sans ambages, avançant ainsi l'idée que les populations d'agriculteurs et de chasseurs qui peuplaient alors cet « Extrême-Occident » méditerrané en B avaient tenté de communiquer autrement que par forai Las ! cette théorie ne reçut pas, à l'époque, l'écho attendu. Seuls quelques spécialistes la conservèrent dans un coin de leur mémoire. Jusqu'à ce que, quarante ans plus tard, à l'automne dernier, les deux chercheurs ne se décident à la remettre à l'ordre du jour en publiant à nouveau leurs résultats, révélés par le magazine La Recherche. « Nous avons voulu ouvrir à un public moins restreint les conclusions d'une recherche peu courante dans le paysage français [ ...], ces vases couverts de signes formant un ensemble unique en Europe, à ce jour encore peu ou pas interprété », explique Alain Nicolas. Première surprise : ces « signes » gravés sur céramique ne sont pas les seuls à avoir été exhumés sur le territoire que les Romains appelleront Gaule à partir du IVe siècle avant J.-C. Ainsi, à Chazelles, en Charente, 250 vases brisés ont été retrouvés « dont 3 % étaient gravés de ces mêmes symboles », confirme José Gomez de Soto, directeur de recherches au CNRS, au Centre de recherche archéologie, archéosciences et histoire de Rennes. Dans le Sud-Ouest, des groupes de signes rythmés en « métopes » (intervalles) étaient aussi séparés les uns des autres par des doubles barres verticales, à l'instar des séquençages observés sur les poteries de Moras-en-Valloire. Deux archéologues célèbres des années 1930 à 1960, Odette et Jean Taffanel, avaient eux aussi exhumé un grand nombre de tessons de céramique décorés de ces signes « énigmatiques ». Ces objets figuraient dans des sépultures à incinérations mises au jour dans la nécropole du Moulin, dans l'Aude. « Ces plats et vaisselles incisés de motifs ont surtout été dégagés à Mailhac dans les années 1950, précise Jean Guilaine, professeur au Collège de France. Plusieurs sites méditerranéens s'étirant de la région de Gérone, de l'autre côté des Pyrénées, jusqu'à la Basse-Provence et à la vallée du Rhône, ont également livré ces poteries incisées. Les céramiques ne sont d 'ailleurs pas les seuls supports attestant ces graphismes. » Ainsi, dans le sud-ouest de la péninsule ibérique comme à Buoux, dans le Vaucluse, ou à Substantion, dans l'Hérault, des stèles datées du Xe-VIIIe siècle avant J.-C. étaient recouvertes pour certaines de motifs identiques à ceux de Moras-en-Valloire : des personnages filiformes, des chars, des oiseaux, des chevrons... « Ce qui m'a toujours intrigué, c'est de comprendre pourquoi, à cette époque charnière entre l'âge du bronze et l'âge du fer, des populations se sont subitement mises à utiliser ce foisonnement de signes », s'interroge Jean Guilaine.