Affichage des articles dont le libellé est Yamnaya. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Yamnaya. Afficher tous les articles

vendredi 15 octobre 2021

Origines de l'Homme : comment la génétique réécrit notre histoire

A partir de fragments d'ADN anciens, les scientifiques retracent le peuplement de l'Europe. Et font des découvertes surprenantes.

Lorsque le roman national aborde la question de nos ancêtres, il aime à remonter aux Gaulois et leur cortège d'images d'Epinal : celles de fiers guerriers aux moustaches blondes et à la peau claire. Et avant ? C'est-à-dire sur la grande échelle du temps, avant ces deux minuscules derniers millénaires ? La réponse est plus complexe : nous, Français, Homo sapiens modernes, "avons dans notre ADN 2% de séquences génétiques issues de l'homme de Neandertal, 8% des chasseurs-cueilleurs du paléolithique, environ 60% des fermiers venus du Croissant fertile caractéristiques du néolithique et près de 30% d'un peuple méconnu, les Yamnayas, en provenance directe des steppes du nord de la mer Noire", résume Christian Dina, ingénieur de recherche à l'Institut du thorax (université de Nantes), qui a publié avec Aude Saint Pierre, de l'université de Bretagne occidentale (Brest), une étude sur la structure génétique d'une cohorte de la population hexagonale actuelle. Sans oublier qu'il y a encore 10 000 ans nous étions noirs avec des yeux clairs.

"La génétique est une discipline relativement jeune qui nous a permis de réécrire en grande partie le livre de l'histoire du peuplement de l'Europe. Il y a peu de temps, les préhistoriens ne pouvaient pas distinguer si l'homme moderne avait pu se mélanger avec celui de Neandertal, son cousin éloigné qui n'a pas totalement disparu puisqu'une partie de lui est en nous", rappelle Lluis Quintana-Murci, de l'Institut Pasteur, qui occupe aussi la chaire de génomique humaine et évolution au Collège de France. Cette jeune discipline a pris son essor dans les années 2000 avec le décryptage complet du génome humain. Ensuite, il a fallu adapter la technologie et la méthodologie aux restes anciens exhumés par les archéologues. Aujourd'hui, les paléogénéticiens peuvent comparer les génomes. Ils ont, par exemple, appris que, contrairement à l'idée admise de la "sortie d'Afrique" d'Homo sapiens il y a environ 60 000 ans, une première migration a eu lieu il y a 200 000 ans, puisque des néandertaliens ont des traces de génomes de Sapiens primitifs. "Cela ne change pas radicalement notre vision, car cette première migration a avorté, et qu'une seconde a réussi il y a de 60 000 à 40 000 ans. Homo sapiens est passé par le Moyen-Orient, d'abord en direction de l'est - il a même atteint l'Australie -, puis du nord, vers le Caucase et la mer Noire, enfin vers l'ouest : sa présence est avérée en Europe depuis environ 40 000 ans, détaille Jean-Paul Demoule, professeur émérite de protohistoire européenne à l'université Paris I. Et je ne crois pas à un mouvement massif, cette colonisation s'est déroulée sur plusieurs millénaires. A chaque génération, quelques individus ont voulu aller plus loin."

Un dernier épisode glaciaire dévastateur

Partout où il va, notre lointain ancêtre semble s'adapter durablement, comme en témoigne la culture gravettienne. Mais, peu à peu, il va regretter son voyage : il y a 28 000 ans, notre continent connaît un maximum glaciaire. Siècle après siècle, le climat se refroidit, et les glaciers avancent jusqu'au nord de la France, qui se peuple de rennes et de mammouths. "Sans doute y a-t-il eu une forte mortalité, parce que le nombre de sites archéologiques est réduit. Une partie de ces individus ont pu descendre vers le sud, notamment dans la péninsule Ibérique, en Italie ou dans les Balkans", poursuit Jean-Paul Demoule. C'est à cette période d'ailleurs que disparaît l'homme de Neandertal. Ce "goulet d'étranglement", comme l'appellent les démographes, peut expliquer que nous ayons si peu d'ADN de ces chasseurs-cueilleurs du paléolithique. Il faut attendre un début de réchauffement climatique pour assister à un timide mouvement de recolonisation. Sans doute s'est-il déroulé avec une certaine homogénéité du nord de l'Allemagne au sud de l'Europe dans la région franco-cantabrique ? Sur le terrain de la connaissance, avantage aux archéologues : ce sont eux qui ont trouvé, par exemple, dans le domaine de la statuaire, des Vénus caractéristiques de cette période, répondant à des canons esthétiques répandus sur l'ensemble du continent.

Le plus gros bouleversement se joue en quelques siècles, il y a un peu plus de 6000 ans. Le climat étant plus clément, le paysage évolue - moins de steppes, plus de forêts, plus de prairie. Les populations européennes de chasseurs-cueilleurs vivent de façon fractionnée sur le territoire. Mais la révolution se passe ailleurs, du côté du Croissant fertile, où des hommes développent un nouvel art de vivre fondé sur l'agriculture, l'élevage et surtout la sédentarisation. "L'archéologie a montré que cette culture fermière émerge ailleurs aussi, en Afrique et en Amérique", rappelle Lluis Quintana-Murci. Mais, avec un boom démographique qui les caractérise, ces paysans venus d'Anatolie (Turquie) vont s'installer définitivement. Ils essaiment en Europe en privilégiant différentes voies : vers les actuelles Hongrie, Autriche, Allemagne et jusqu'au Bassin parisien (il y a 7000 ans) ; en passant par les îles, vers le midi de l'Hexagone, puis la péninsule Ibérique. "Le mélange avec les autochtones produit un changement radical : de chasseur-cueilleur, l'Européen moderne devient producteur", indique Eva-Maria Geigl, de l'Institut Jacques-Monod (Paris), qui a publié en 2020 une étude sur 243 fossiles retrouvés en France.

Dans notre ADN, 40% de séquences des premiers fermiers d'Anatolie

Comment alors une telle révolution a-t-elle pu s'opérer ? Nos hommes de Cro-Magnon ont-ils appris les techniques de culture et de domestication apportées par les Anatoliens, ou ces derniers les ont-ils totalement remplacés ? "C'est encore la génétique qui a permis de répondre à cette question : chez ces migrants, elle montre la présence de chromosomes Y (masculin) et d'ADN mitochondrial (transmis par les femmes), ce qui laisse entendre qu'il y avait parmi eux des hommes et des femmes. Ils se déplaçaient donc en famille, et le phénomène fut massif", détaille Eva-Maria Geigl. Ce qui n'a pas obéré un métissage dans le temps qui explique que les Français affichent 50% de séquences héritées de ces ancêtres fermiers anatoliens.

Il existe un dernier mouvement migratoire d'envergure qui n'a pas été appréhendé à sa juste mesure par les archéologues et que la génétique a confirmé depuis 2015, c'est l'arrivée des Yamnayas, peuple venu en masse du pourtour nord de la mer Noire (Ukraine et Russie) il y a entre 5000 et 2500 ans. "Ce changement-là fut assez abrupt, puisqu'une récente étude du Max Planck Institute d'Iéna montre que 75% des Allemands ont une ascendance parmi les représentants de la culture yamna", rapporte Eva-Maria Geigl. Outre-Manche ce chiffre monte à 80%, tout comme en... Bretagne. Et, dans l'ensemble de l'Hexagone, il oscille aux environs de 40%. "De telles proportions en si peu de temps plaident pour une invasion éclair. Mais cela reste une hypothèse largement débattue", signale Evelyne Heyer, professeur en anthropologie génétique au Muséum national d'histoire naturelle.

Parmi les arguments, une étude américano-suédoise de 2017 portant sur le chromosome sexuel Y des nouveaux arrivants soutient que leur migration était essentiellement le fait d'hommes. Certains spécialistes ont vu en eux des guerriers, plus grands que la moyenne, à la peau et aux yeux clairs, qui, ayant domestiqué le cheval, auraient pu se répandre rapidement au sein d'une population européenne affaiblie. D'autres pensent que leur régime alimentaire à base de viande et de lait a pu jouer en leur faveur, ou que notre continent fût frappé par un premier épisode de peste, ou encore que d'éventuels changements climatiques ont avantagé les nomades. "Toutes ces explications ne convainquent pas, et il faudra de nouvelles études pour trancher", estime Evelyne Heyer. La seule certitude est que nous sommes en grande partie des yamnayas issus de la steppe pontique-caspienne. La paléogénétique promet encore de belles découvertes. Et Lluis Quintana-Murci de conclure : "L'apport majeur de notre discipline est d'avoir montré combien le métissage a été de tout temps un facilitateur de l'adaptation des homininés. C'est un message fort : sans diversité, nous sommes condamnés."

Source : L'Express du 14/10/2021

samedi 17 juillet 2021

Qui sont les Yamnayas, peuple nomade qui a bousculé l'Europe il y a 5000 ans ?

Il y a 5.000 ans, les Yamnayas, venus de la steppe eurasienne, ont migré vers l’ouest de l’Europe, et se sont installés dans différentes régions du continent. Leur arrivée marque durablement le patrimoine culturel et génétique des habitants de l’Europe de l’Ouest, de l’Âge du Bronze à nos jours.

D’où vient le patrimoine génétique des Européens modernes ? Depuis les années 2010, les séquençages des génomes d’individus ayant vécu à l'âge du Bronze, entre 2.700 et 900 avant J.-C., se multiplient, s’appuyant sur les progrès dans l’étude des os anciens. Les nouvelles techniques ont permis d'identifier quatre peuples fondateurs de l’Européen moderne, mais aussi de répondre à une question à laquelle l’archéologie seule ne parvenait pas à répondre : grâce à l’analyse d’ADN, nous savons aujourd’hui que l’apparition de nouvelles technologies et coutumes marquant l’entrée dans l’âge du Bronze serait liée aux déplacements des Hommes, et non des idées. Ces dernières années, le poids de l’immigration des Yamnayas, tribu nomade de culture Yamna originaire des steppes eurasiennes occupant le territoire des actuelles Ukraine et Russie, est alors revu à la hausse.

L’héritage des Yamnayas en Europe

La culture des Yamnayas se caractérise par une façon originale d’enterrer les morts : ils peignaient les corps avec un pigment ocre et les enterraient individuellement, en formant un tumulus. Cette pratique est à l’origine de leur nom, tiré du qualificatif russe désignant les "tombes en fosse", et s'est ensuite étendue à l'Ouest de l'Europe.

En 2015, l’analyse d’une soixantaine de génomes renforce la théorie selon laquelle les Yamnayas sont aussi à l'origine de la culture de la céramique cordée, style de poterie caractéristique de l'Europe centrale et orientale du troisième millénaire avant J.-C., reconnaissable par ses gravures obtenues par la pression de cordelettes sur la paroi du récipient avant sa cuisson.

Les Yamnayas décoraient d'ocre leurs morts et les enterraient dans des tombes individuelles.

Le lien entre les Yamnayas et la population relative à la culture de la céramique cordée a été établi par la génétique, qui a révélé qu'ils partageaient une grande partie de leurs patrimoines génétiques respectifs. C'est ainsi que l'analyse ADN a permis d'expliquer les apparents transferts culturels entre l'Est et l'Ouest de l'Europe en prouvant la migration des Yamnayas, et d'éclairer l'évolution des Européens. Il y a 5.000 ans, le génome des Européens de l'Ouest était semblable à ceux des chasseurs-cueilleurs, descendants des premiers Homo sapiens arrivés en Europe il y a plus de 45.000 ans, et des agriculteurs du Moyen-Orient, arrivés il y a 7.500 ans, lesquels ont cohabité pendant 2.000 ans. Mais le génome des Européens est profondément transformé par l’arrivée des Yamnayas. En Angleterre, il est remanié à près de 90% !

Les dessous du "grand remplacement"

Une question persiste : comment sont-ils parvenus à transmettre leur patrimoine génétique avec une telle ampleur ? Pour Kristian Kristiansen, professeur d'archéologie à l'université de Göteborg (Suède), il n’y a pas de doute, la rapidité avec laquelle les Yamnayas se sont étendus est une preuve de leur brutalité, comme il l'explique à New Scientist. Pour d’autres, c’est leur supériorité physique, due à leur grande taille et à leur régime alimentaire riche en protéines qui expliquerait leur succès au combat.

Mais leur notoriété de grands meurtriers ne fait pas consensus. Certaines études soulignent plutôt le contexte défavorable pour les Hommes présents sur les terres européennes à leur arrivée. A ce moment, en effet, l’Europe traverse une importante crise provoquée par le déploiement de la première épidémie de peste en Europe de l’Ouest. D'autres envisagent aussi que d'éventuels changements climatiques aient pu rendre les terres moins exploitables, favorisant ainsi l’activité d’élevage des Yamnayas au détriment de la culture des terres menée par les Européens d’alors.

Tous ces éléments constituent ainsi autant de nuances face à la réputation belliqueuse des nomades des steppes eurasiennes, alors qu’aucune trace de massacre n’a été retrouvée. Quel qu'en ait été le moyen, les Yamnayas ont durablement marqué le territoire européen : certains chercheurs les identifient même comme le peuple à l’origine des langues indo-européennes, puisque des populations indiennes et iraniennes portent aussi leurs marqueurs génétiques. Pour le moment, nous pouvons tout de même remercier les Yamnayas, puisque selon une étude publiée en 2015 dans la revue Nature, l’on tiendrait d'eux la capacité à digérer le lait !

Source : Sciences et Avenir du 17/07/2021

jeudi 8 juillet 2021

Nous sommes tous des nomades des steppes

Leurs gènes se sont diffusés massivement et rapidement dans la population locale.

Quand leur silhouette s'est découpée à l'horizon, la peur a dû envahir le cœur des paisibles fermiers de l'est de la France. Grands, bien nourris, les arrivants faisaient forte impression. De culture Yamna, ils arrivaient des steppes pontiques, au nord de la mer Noire.

Amis ou ennemis ? Nos ancêtres se sont forcément posé la question… qui taraude encore aujourd'hui les préhistoriens. Les vestiges archéologiques avaient déjà montré la diffusion progressive, dans toute l'Europe, d'une culture venue de l'est entre 4000 et 2500 ans av. J.-C. : céramiques "cordées" - ornées de motifs obtenus en imprimant des cordages -, haches et sépultures individuelles là où elles étaient encore communes…

En quelques générations, les nomades d'Eurasie ont traversé l'Europe. Leurs descendants, arrivés en France, s'y sont mêlés à la population.

En 2015, la paléogénétique avait montré que cette diffusion était portée par des peuples ayant voyagé des steppes d'Eurasie vers l'Europe centrale. De là, leurs descendants ont essaimé jusqu'en France. En étudiant 400 000 polymorphimes chez 69 Européens ayant vécu entre 6000 et 1000 ans av. J.-C., l'équipe dirigée par Wolfgang Haak (Institut Max-Planck d'Iéna) décrivait une migration massive : 75% des individus testés sur le territoire de l'Allemagne affichent alors une ascendance yamnaya !

Les descendants de ces groupes venus des steppes ont infiltré toute l'Europe en une vingtaine de générations. "Quand on regarde les séquençages génétiques au début de l'âge du Bronze, il y a un avant et un après la migration de ces nomades, constate Ludovic Orlando, de l'université de Toulouse. En très peu de temps, un petit millénaire, la génétique des Français a complètement changé."

La rapidité avec laquelle ces gènes se sont diffusés a posé question. En 2017, une étude américano-suédoise faisait sensation. Elle utilisait les séquences génétiques typiques de ces populations et présentes sur le chromosome X pour y calculer le rapport hommes/femmes. Les pères (dotés d'un chromosome sexuel Y et d'un chromosome sexuel X) transmettent leur chromosome X une fois sur deux, tandis que les mères (dotées de deux chromosomes X) le transmettent deux fois plus. Le calcul indique que les groupes d'arrivants comptaient entre 5 et 14 hommes pour 1 femme !

Avantage biologique ou social

Ajoutez à cela une subite prolifération en Europe de sépultures de guerriers mâles, enterrés à la mode Yamna sous des tumulus, parfois avec un cheval domestiqué, et l'imaginaire se peuple de hordes d'envahisseurs mâles violents. Mais, nuance Eva-Maria Geigl, "on ne sait pas du tout comment s'est passée cette rencontre, si elle a été violente ou non. Il n'y a pas de traces archéologiques de violence en France".

Pourtant, la diffusion rapide de chromosomes Y typiques des nomades des steppes mâles dans les populations locales indique bien que les descendants de ces hommes venus de l'est ont fécondé massivement les femmes des populations de fermiers locaux. Mais "il est aussi possible que ces hommes aient été plus fertiles, ou qu'ils aient eu plus de succès auprès des femmes, tempère Ludovic Orlando.

Il suffit parfois d'un petit avantage pour que des séquences génétiques se propagent rapidement dans une population". L'avantage n'était pas forcément biologique : il suffit que les nomades, des éleveurs, aient acquis des positions sociales dominantes pour que leurs gènes se soient propagés plus efficacement.

Sans compter que les fermiers qui peuplaient alors l'Europe étaient en petite forme. En 2015, l'équipe d'Eske Willerslev (université de Copenhague) révélait avoir identifié l'ADN de la bactérie responsable de la peste, Yersinia pestis, sur sept restes humains de l'âge du Bronze, soit 8 % des fossiles testés en Europe centrale. Certes, cette bactérie n'avait visiblement pas encore acquis la capacité de se propager via les puces des rats… mais si elle était moins transmissible, elle était déjà mortelle. Et a dû faire des ravages dans les nouvelles villes fondées par les fermiers de la fin du Néolithique. Toujours est-il qu'en France comme dans le reste de l'Europe, les populations des steppes d'Europe centrale s'imposent. Et avec elles, probablement, les langues indo-européennes. Si l'on s'est longtemps interrogé sur leur origine exacte, l'époque et leur mode de diffusion, les données génétiques indiquent que la vague venue d'Eurasie était massive et a submergé les populations locales. On peut dès lors supposer que les nouveaux arrivants ont imposé leur langue.

Ceux-ci vont se mêler à la population et apprendre à cultiver. La fusion, qu'elle ait été progressive ou brutale, pacifique ou imposée, a eu lieu. Les tests génétiques sur les populations actuelles en témoignent : en moyenne 40 % de notre génome est issu de ces nomades. Avec des différences selon les régions : cette influence est nettement plus prononcée chez les habitants du nord et de l'est de la France que dans le sud.

Source : Sciences & Vie du 21/06/2021

dimanche 17 janvier 2021

Nos ancêtres, ces nomades venus des steppes russes : découverte génétique exceptionnelle à Narbonne

On pensait connaître l'origine des habitants du Narbonnais : des chasseurs-cueilleurs, mélangés ensuite à des fermiers venus d'Anatolie. Voilà qu'une étude révèle une troisième origine plus lointaine encore : des nomades venus des steppes, les Yamnayas.

C'est le Carcassonnais Jean Guilaine, "monument" de l'archéologie française et européenne, spécialiste de la Préhistoire, qui explique simplement l'origine de la découverte : "Nous avons lancé un programme de recherches génétiques sur les populations néolithiques du Narbonnais".

En 1915, Théophile Héléna et son fils Philippe, tous deux archéologues puis conservateurs du musée archéologique de Narbonne, ont fouillé des grottes dans la Clape, au-dessus des Monges et à Combe Longue, vers Armissan. Ils ont ramené de ces ossuaires une importante documentation, dont des crânes et des objets déposés en hommage à côté des défunts.

Ces grottes sépultures ont été analysées. Il est apparu qu'elles ont été fréquentées pendant le néolithique et jusqu'au début de l'âge de bronze, soit de 6000 à 1500 avant notre ère. Les archéologues de l'époque faisaient des études anthropologiques précises mais ne bénéficiaient pas d'outils de datation. Aujourd’hui, chaque individu peut être daté par le radiocarbone. Les choses ont changé aussi avec l'arrivée à Toulouse d'une star de la génétique mondiale, Ludovic Orlando, du CNRS et son épouse, Andaine Seguin-Orlando. Les deux archéologues biologistes moléculaires ont quitté le Danemark pour la Ville rose, où ils ont intégré l'un des rares laboratoires français d'anthropobiologie et de génomique : le tout nouveau CAGT-CNRS, à l'Université Paul-Sabatier.

Le professeur Jean Guilaine a saisi cette opportunité pour les amener à Narbonne, sur les traces de nos ancêtres. Les deux chercheurs se sont penchés sur les crânes exhumés par les Héléna au siècle dernier.

jeudi 28 novembre 2019

Nous descendons presque tous d'éleveurs et de nomades venus d'Ukraine et des steppes eurasiennes il y a 5000 ans

Dans son livre best-seller du New York Times Who we Are and How we Got Here qui vient d'être traduit en français sous le titre "Comment nous sommes devenus ce que nous sommes" paru aux éditions Quanto, le biologiste et généticien américain David Reich résume ses recherches opérées depuis quelques années sur les génomes anciens collectés sur les squelettes de nos ancêtres. Recherches effectuées sur des milliers d'échantillons analysés dans son laboratoire de l'université de Harvard.

Les bâtisseurs de mégalithes disparus il y a 5000 ans

Son livre apporte des éclaircissements, voire des remises en question des origines des populations des cinq continents qui avaient été établies par les archéologues et à leur suite par les historiens.

Avant de commencer autant rappeler, et David Reich le fait très bien, qu'il n'y a pas de races pures mais que nous avons tous hérité d'origines génétiques diverses y compris venant de l'homme de Néandertal. Cette mise au point est d'autant plus importante que les Nazis justifiaient l'invasion de l'URSS au nom de la reconquête de terres ancestrales "aryennes" de l'Est de l'Europe.

Les découvertes fondamentales de David Reich et de ses chercheurs pour les populations européennes est que nous ne descendons pas des anciens chasseurs cueilleurs qui chassaient dans nos denses forêts du paléolithique peuplées grassement de gibier depuis la fin de l'ère glaciaire il y a 10 000 ans (sauf en Sardaigne et un peu en Sicile), ni même des agriculteurs venus d'Anatolie qui se sont installés progressivement en Europe depuis aussi le réchauffement climatique. Nous descendons de nomades éleveurs venus des steppes qui s'étendent de l'Ukraine jusqu'à l'Asie centrale. Une zone bordée au sud par la Crimée, le Caucase et au nord par les monts Altaï. Les Européens descendent presque tous de ce peuple appelé Yamna ou appelé aussi la culture Yamna ou Yamnaya culture en anglais. Génétiquement à 100% quasiment ! En soi une révolution pour les historiens.

"Jusqu'en 2015, avant la révolution de l'ADN ancien, la plupart des archéologues peinaient à croire que les changements génétiques dus à la diffusion de la culture yamna puissent être aussi spectaculaires que les évolutions archéologiques [...] La génétique a montré qu'il en allait tout autrement" David Reich

Une pandémie cataclysmique ?

David Reich propose une explication plausible basée sur ses découvertes génétiques. Une peste similaire à celle qui a tué un tiers de la population européenne au Moyen âge aurait éradiqué les premiers agriculteurs et nos bâtisseurs de mégalithes. Seule la population de la péninsule ibérique y aurait en partie échappé. La population des îles britanniques aurait été entièrement renouvelée comme presque toute l'Europe (France 85%, GB 100%, Hollande 100%, Hongrie 90% mais Espagne seulement 25% selon la carte fournie dans le livre). Pour les îles britanniques cela se serait passé vers 2500 av J.C, 500 ans après les débuts de la construction de Stonehenge et 1000 ans avant l'arrivé des Celtes, aussi descendants des Yamna.

Les nouveaux arrivants en Europe auraient apporté des inventions capitales : la domestication du cheval et la roue. lls inhumaient leurs morts dans des grands tumulus recouverts de terre et accompagnés à l'occasion de leurs chariots. Des caveaux appelés Kourgane en Ukraine et en Russie et que l'on a aussi retrouvés chez les Celtes. Les Yamna seraient à l'origine de toutes les langues indo-européennes et eux-mêmes descendraient de populations venant du Caucase, de l'Arménie et probablement aussi de l'Iran, croisés avec des chasseurs cueilleurs des steppes selon David Reich.

Evidemment la comparaison avec la conquête de l'Ouest par des hordes de colons blancs à cheval ou conduisant des chariots est troublante. D'autant plus que les populations locales d'Amérique du Nord ne connaissaient ni la roue ni le cheval et ont aussi été décimées par toutes sortes de maladies apportées cette fois pas les nouveaux arrivés.

Il y a ainsi eu plusieurs repeuplements de l'Europe comme le montre David Reich. Les pandémies joueraient-elles un rôle fondamental pour expliquer l'histoire comme il a été écrit avec la peste jaune et l'effondrement de l'empire romain, voire le saturnisme généralisé dû à l'utilisation systématique de canalisations en plomb dans les villas romaines ? Sommes-nous aussi condamnés à disparaître un jour face à l'arrivée d'un nouveau virus en conjonction avec une isolation artificielle exagérée due à une propreté excessive et un affaiblissement de notre système immunitaire ? That is que question.

Source : Agence Bretagne Presse du 27/11/2019

samedi 3 août 2019

Quand la génétique redessine l’histoire de l’Europe

Qui sont vraiment les Européens et d’où viennent-ils ? Aujourd’hui, les chercheurs donnent de nouvelles réponses à ces questions. Leurs découvertes montrent que l’Europe est un melting-pot qui remonte à la période glaciaire.

« Les gens qui vivent aujourd’hui à un endroit ne sont pas les descendants de ceux qui vivaient jadis au même endroit », souligne David Reich, paléogénéticien à l’université Harvard. À l’heure où les débats font rage sur les migrations et les frontières, la science montre que l’Europe est et a toujours été un continent d’immigrants. Les Européens offrent un mélange variable de vieilles lignées originaires d’Afrique, du Moyen-Orient et des steppes de Russie. C’est ce que démontrent l’examen d’objets archéologiques, l’analyse de dents et d’os, et la linguistique. Mais la principale preuve provient d’un nouveau domaine de recherche : la paléogénétique.

Au cours de la dernière décennie, il est devenu possible de séquencer l’ensemble du génome d’humains qui vivaient il y a des dizaines de millénaires. Aujourd’hui, on peut séquencer un fragment de squelette bien conservé pour moins de 500 euros. Conséquence : la somme des données disponibles a explosé, ce qui transforme l’archéologie. Sur la seule année 2018, les génomes de plus d’un millier d’hommes préhistoriques ont été établis – le plus souvent, à partir d’ossements mis au jour il y a des lustres et conservés dans des musées ou des laboratoires d’archéologie.

Ces analyses donnent des indices sur l’identité et l’origine des ancêtres des hommes anciens – et donc, sur leurs migrations. Il semble maintenant clair que trois flux majeurs de populations ont façonné le cours de la préhistoire européenne. Les immigrants y ont apporté l’art et la musique, l’agriculture et les villes, le cheval domestique et la roue. Ils ont aussi introduit les langues indo-européennes parlées aujourd’hui dans presque toute l’Europe, et peut-être même la peste.

Première vague de migration, il y a environ 45 000 ans : les premiers humains modernes se sont éparpillés à travers l’Europe, après avoir traversé le Moyen-Orient. Ils formaient de petits groupes nomades de chasseurs-cueilleurs. Ils suivaient les fleuves, longeant le Danube et s’enfonçant au cœur de l’Europe occidentale et centrale. Pendant des millénaires, leur impact resta limité. Leur ADN indique des mélanges avec des néandertaliens, qui allaient disparaître 5 000 ans plus tard. Environ 2 % du génome de l’Européen moyen actuel provient ainsi d’ADN néandertalien.

Les seconds par ordre d’arrivée sont venus depuis l’Anatolie centrale, il y a environ 10 000 ans, à l’aube du Néolithique. Ces hommes avaient déjà commencé à cultiver des formes primitives de blé et, sans doute, à élever de petits troupeaux. La plupart de ces agriculteurs du Néolithique avaient la peau claire et les yeux sombres – au contraire de beaucoup des chasseurs-cueilleurs. Au fil des siècles, leurs descendants s’aventurèrent le long du Danube, jusqu’au cœur du continent. D’autres longèrent les côtes méditerranéennes sur des embarcations, colonisant des îles comme la Sicile, et s’établirent aussi loin que le Portugal. Jusqu’à la Grande-Bretagne, la signature génétique anatolienne se retrouve partout où a démarré l’agriculture.

Enfin, les derniers contributeurs majeurs à la composition génétique de l’Europe occidentale et centrale sont arrivés des steppes russes, voilà près de 5 000 ans. Dans les steppes du sud de la Russie et de l’est de l’Ukraine actuelles vivaient des nomades, les Yamnayas, partageant une parenté lointaine avec les Amérindiens, dont les ancêtres étaient venus de la Sibérie, tout à l’est. Ils maîtrisaient la roue, fabriquaient des chariots et suivaient les troupeaux de bétail à travers la prairie. Ils avaient aussi été parmi les premiers humains à monter à cheval.

En quelques siècles, ils progressèrent dans toute l’Europe, sans doute en quête de meilleurs pâturages. Ils ont ainsi introduit les chevaux domestiques et un mode de vie mobile fondé sur l’utilisation de chariots, dans une Europe encore à l’âge de la pierre. Et, avec des armes et des objets inédits en métal, ils ont contribué à faire entrer le continent dans l’âge du bronze. L’arrivée des Yamnayas en Europe correspond aussi, selon les linguistes, au début de la diffusion des langues indo-européennes (une famille de plusieurs centaines d’idiomes, dont la plupart des parlers entre l’Irlande et la Russie, et la moitié nord de l’Inde) sur le continent.

Tous les Européens contemporains sont donc issus d’un mélange. Typiquement, la recette génétique d’un Européen moyen est : du Yamnaya et de l’agriculteur anatolien à parts égales, avec une dose bien plus réduite de chasseur-cueilleur africain. La moyenne masque cependant d’importantes variations régionales. On retrouve plus de gènes « cow-boy de l’Est » en Scandinavie, mais plus de gènes d’agriculteur anatolien en Espagne et en Italie. Et il y a davantage de fragments significatifs d’ADN de chasseur-cueilleur dans la Baltique et en Europe de l’Est. Mais, pour David Reich, une chose est claire : « Il n’existe pas de populations autochtones. Quiconque veut en revenir à la pureté raciale est confronté à l’absurdité du concept. »

Source : National Geographic du 01/08/2019

mercredi 20 mars 2019

Espagne : les hommes ont été décimés par un peuple barbare il y a 4.500 ans

L'arrivée d'un peuple venu des steppes orientales a entraîné la disparition complète des lignées masculines locales dans la péninsule ibérique vers 2500 avant J.-C., alors que le patrimoine génétique des femmes a lui été préservé. Que s'est-il passé ? Les chercheurs tentent toujours de le savoir.

« Le grand remplacement » a bien eu lieu. Non pas aujourd'hui en France, mais il y a 4.500 ans en Espagne. C'est le résultat d'une étude publiée dans la revue Science le 15 mars dernier, qui a analysé le génome de 271 individus ayant vécu dans la péninsule ibérique entre 7.000 ans av. J.-C. et 1.500 ans apr. J.-C. Leurs résultats, ainsi que de précédentes études génétiques, permettent de retracer l'histoire des migrations en Europe.

Les Yamnaya, ce peuple d’éleveurs venu des steppes russes

On sait que l'homme de Néandertal a disparu il y a environ 45.000 ans, sans doute évincé par Homo Sapiens. Mais ce dernier ne connaîtra qu'un court répit, jusqu'à l'arrivée il y a 9.000 ans d'agriculteurs venus du Proche-Orient. Vers 4.500 ans avant notre époque a débarqué de Russie un groupe de bergers nomades, les Yamnaya. Essentiellement pastoraux, ces derniers vivaient de l'élevage plutôt que de l'agriculture. Après s'être étendus dans le Nord et l'Est de l'Europe, les Yamnaya ont peu a peu gagné du terrain vers l'ouest et le sud. « Sur le plan génétique, les Yamnaya sont les principaux ascendants des Européens modernes », explique David Reich, chercheur à la Harvard Medical School de Boston et l'un des coauteurs.

Dans une précédente étude publiée dans Nature en février, David Reich et son équipe s'étaient penchés sur le sort des anciens peuples à l'arrivée des Yamnaya en Grande-Bretagne, entre 2.500 et 1.800 ans av. J.-C. Ces derniers avaient rapidement pris l'ascendant, 90 % de l'ADN des populations existantes ayant disparu en l'espace de quelques centaines d'années. Ont-ils été massacrés ? Ont-ils été décimés par une maladie apportée par les nouveaux occupants ? Se sont-ils mal adaptés au changement de climat ? Le mystère demeure encore sur ce qui s'est réellement passé.

L’ADN des hommes locaux intégralement remplacé par celui des arrivants

Le tableau semble un peu différent pour la péninsule ibérique. Contrairement aux malheureux Britanniques, il semble que les Espagnols ont mieux résisté à l'invasion, coexistant beaucoup plus longtemps avec les Yamnaya. Vers 2000 av. J.-C., la diversité génétique de la population se stabilise autour d'un mélange d'environ 40 % d'ascendance d'Ibérique et 60 % de Yamnaya.

Ce chiffre a priori optimiste cache une réalité beaucoup moins rose. Car les chromosomes Y, présents uniquement chez les hommes, ont eux été remplacés à 100 %. Autrement dit, les anciennes lignées masculines ont été décimées par les nouveaux arrivants. Là encore, les chercheurs restent au stade des hypothèses. Les arrivants, en majorité des hommes, se seraient reproduits prioritairement avec les femmes locales, éliminant peu à peu leurs anciens partenaires. Bénéficiaient-ils d'un avantage reproductif ? Ont-ils sciemment tué ou écarté les hommes pour s'emparer de leurs femmes ? Il n'existe en tout cas aucune trace de massacre.

Des migrants africains en Europe il y a déjà 4.000 ans

Dans toute l'Europe, les mélanges de population ont continué au cours des siècles suivants au gré des arrivées des Romains, des Saxons, des Goths, des Grecs, des Berbères ou des Turcs. Autre enseignement de l'étude de Science : les chercheurs ont découvert une personne vivant entre 2.400 et 2.000 ans av. J.-C. avec une ascendance entièrement nord-africaine, ce qui montre que des échanges entre les deux rives de la Méditerranée se produisaient déjà à cette époque. Cependant, aucune autre invasion n'a eu d'impact génétique aussi fort que celle des Yamnaya, concluent les chercheurs.

Source : Futura Sciences du 19/03/2019

vendredi 16 juin 2017

Le peuplement de l’Europe préhistorique

Compte-rendu de l’intervention au colloque de l’INRAP d’Eva-Maria Geigl de l’Institut Jacques Monod

Elle utilise les apports de la génétique pour comprendre le peuplement du monde, de l’Europe, de la France. En effet, l’ADN nucléaire porte trace de tous nos ancêtres, l’ADN mitochondrial porte trace de tous nos ancêtres côté maternel, ce dernier ADN étant particulièrement utile pour la biologie évolutive.

La génétique nous enseigne que nous sommes tous africains d’origine et tous métis.

On peut expliquer les différentes proportions de gènes que nous portons encore pour certains avec cette carte qui montre pour l’Europe trois vagues migratoires: les chasseurs-cueilleurs sortis probablement d’Afrique (Homo Sapiens), une migration néolithique et une migration de peuples des steppes d’Europe orientale.

Ces trois vagues migratoires ont fait qu’il existe un gradient N/S en Europe tel que le montre le graphique ci-dessous. Ainsi, Norvégiens et Estoniens ont très peu d’apport des populations néolithiques, tandis que les Sardes ont un patrimoine génétique quasi-identique à celui des populations néolithiques.

Si l’on veut préciser les étapes migratoires dans l’Europe préhistorique et protohistorique, voilà ce que l’on peut reconstituer grâce à l’archéologie et à la génétique :

Entre -40000 et -7000 ans, chasseurs-cueilleurs en Europe de l’O.

A partir de -7000 jusque vers -5500, migration des populations néolithiques du Proche Orient.

De -5500 à -3000, la génétique des chasseurs-cueilleurs d’Europe de l’O se dilue au bénéfice de celle des populations néolithiques.

On assiste ensuite à une résurgence des «chasseurs-cueilleurs» entre -5000 et -3000 qui sont certainement à l’origine des populations dites cordées et rubannées (du nom des motifs gravés sur leurs céramiques) d’Europe centrale.

Enfin, les pasteurs des steppes (les Yamnayas) migrent en masse vers l’Europe à partir de -3000 (parfois on lit -5000), y compris dans les populations d’Europe centrale.

Pourquoi cette migration massive ?

Les analyses génétiques ont montré des traces de peste chez de nombreux sujets, dans sa forme pulmonaire. On en déduit que soit les Yamnayas échappaient à la peste, soit ils ont colonisé des espaces où les autochtones avaient été décimés par l’épidémie.

Ils ont en tout cas remplacé les ¾ de l’ascendance des habitants d’Europe centrale et sont très probablement à l’origine de la diffusion des langues indo-européennes.

Pour conclure, les Européens de la préhistoire seraient issus de 4 groupes d’Homo Sapiens sortis d’Afrique à partir de -45 000 ans.

Source : Source

vendredi 20 novembre 2015

Une 4e "tribu" ancestrale aux origines des Européens modernes

L’ADN d’hommes fossiles révèle qu’un groupe de chasseurs cueilleurs du Caucase a également contribué au patrimoine génétique des Européens modernes. Une quatrième "tribu" d’Homo sapiens ferait donc partie de nos ancêtres. Explications.

ANALYSES. Chacun des sept milliards d’humains vivant aujourd’hui sur la planète est issu de groupes d’Homo sapiens sortis d’Afrique (voir infographie), montrent les analyses d’ADN. Mais comment s’est constituée la population des Européens modernes ? De nouvelles analyses génétiques menées sur des hommes fossiles du Caucase, en Georgie, dévoilent qu’un groupe de chasseurs cueilleurs encore inconnu a contribué à son patrimoine génétique. Ce qui porte à quatre le nombre de "tribus" ou plutôt de clades humains (groupe d’organismes vivants ou éteints descendants d’un même ancêtre) identifiés à ce jour et ayant contribué au "pool génique" de l’Europe (lire hors-série n°183 "La grande histoire de l’humanité"). Une équipe internationale –dont le Trinity College de Dublin, en Irlande et l’Université de Cambridge en Grande Bretagne– a en effet analysé les ossements d’un homme du site de Satsurblia, âgé de -13.300 ans (au paléolithique supérieur, "l'ancien âge de la pierre") et d’un homme de la grotte de Kotias âgé de -9700 ans, (au mésolithique "l'âge moyen de la pierre"). Elle l’a comparé avec l’ADN d’un homme préhistorique suisse de type Cro-Magnon de la grotte du Bichon, vieux de -13.700 ans, appartenant au groupe des chasseurs-cueilleurs de l’ouest. Les résultats parus dans la revue Nature Communications éclairent l’histoire génétique complexe du peuplement du vieux continent.

Chasseurs-cueilleurs, fermiers et cavaliers des steppes

"Un groupe des chasseurs cueilleurs de l’est a d'abord divergé génétiquement il y a 45.000 ans d’avec un groupe de chasseurs cueilleurs partis vers l’ouest et auquel appartient le célèbre Cro-Magnon de Dordogne", explique le généticien Daniel Bradley, du Trinity College. L’histoire ne s’arrête pas là. "Il y a 25.000 ans, la branche des chasseurs-cueilleurs de l’est a encore divergé, donnant peu à peu naissance à un groupe de premiers agriculteurs ainsi qu’à ce fameux groupe de chasseurs-cueilleurs du Caucase dont nous venons d’identifier la signature génétique très homogène". Et pour cause, ces hommes sont restés longtemps isolés alors que l’âge glaciaire atteignait son pic entre -25.000 et -23.000 ans. Ces groupes européens connaissent des fortunes et des conquêtes diverses.

Les "chasseurs-cueilleurs de l’ouest", soit la "tribu numéro 1", dont la signature génétique a pu être repérée par plusieurs analyses ADN menées cette dernière décennie, s’établissent de l’Espagne à la Hongrie. Les premiers agriculteurs du néolithique -ou tribu numéro 2- colonisent l’est, la méditerranée avec succès, la domestication des végétaux et des plantes contribuant à leurs succès démographique. Au point que l’on a pu croire, un temps, que nous Européens étions tous issus de ces fermiers néolithiques. Vers -7500 ans, ils se déploient en effet largement, remplaçant même toutes les populations de chasseurs cueilleurs rencontrées au sud. En revanche, au nord, vers - 4000 ans, ils mêlent leurs gènes avec ceux des derniers chasseurs cueilleurs de l’ouest montrent une étude irlandaise de 2012 et une étude allemande de 2013.

Entre temps, vers – 5000 ans, une troisième tribu déferle depuis l’est : les Yamna, des cavaliers nomades venus des steppes et probablement issus d’une lignée ancienne de chasseurs-cueilleurs partie vers l’est. Ces hommes de l’âge du bronze ancien, qui ont probablement diffusé les langues indo-européennes ont également largement contribué au pool génique des européens, se mêlant à toutes les cultures de fermiers qu’ils rencontraient localement montre une vaste étude de juin 2015 conduite par l’université de Göteborg. Mais, quid, dans ce grand mix, du nouveau groupe de "chasseurs-cueilleurs du Caucase" identifié, la "tribu numéro 4"? "Elle n’est pas restée éternellement à vivre en autarcie confinée dans ses montagnes", explique David Lordkipanidze, directeur national du Musée national géorgien et co-auteur de l’étude parue dans Nature Communication. Elle a survécu à l’âge glaciaire et s’est déployée probablement dès que les chapes de glace ont disparu et permis une plus grande circulation des hommes. Les dernières analyses montrent que ces chasseurs-cueilleurs du Caucase ont également légué leurs gènes aux européens modernes et qu’ils ont surtout largement contribué à fonder la tribu cavalière des Yamna. Plus fort encore, le petit groupe du Caucase a exporté ses gènes plus à l’est encore, jusqu’en Inde où il pourrait encore avoir de lointains descendants.

Source : Sciences et Avenir du 19/11/2015

mercredi 15 avril 2015

Comment la peau blanche est venue aux Européens il y a 8000 ans

Apparu sur Terre il y a plus de 2 millions d’années, l’hominidé des origines avait la peau plutôt foncée et… couverte de poils. Localisé en Afrique de l’Est ou en Afrique du Sud, notre ancêtre australopithèque est remonté au fil des migrations vers le Nord. A climat différent, peau différente. C’est ainsi qu’il y a environ huit millénaires, les premiers « Européens » à la peau blanche seraient apparus.

Les premiers groupes humains qui se sont installés en Europe, il y a quarante mille ans, avaient la peau foncée. Une caractéristique qu’ils conserveront plusieurs dizaines de milliers d’années, rappelle Science Magazine, qui cite de récents travaux présentés fin mars lors du congrès annuel des anthropologues américains. Ceux-ci viennent ainsi de démontrer que les habitants du continent européen avaient toujours la peau pigmentée il y a 8 500 ans.

Deux gènes impliqués

Pour le démontrer, étant donné que la peau ne se « fossilise » pas, les chercheurs ont étudié et comparé les génomes de 83 squelettes découverts sur différents sites archéologiques européens (Espagne, Luxembourg, Hongrie). Ce sont les mêmes scientifiques qui avaient révélé en février dernier que les Européens modernes descendaient pour la plupart de trois populations du Néolithique. Des chasseurs-cueilleurs arrivés depuis le Paléolithique, des fermiers venus du Proche-Orient il y a 7 800 ans et des éleveurs de troupeaux, les Yamnaya.

Ces derniers, les Yamnaya, sont arrivés depuis les steppes situées au nord de la mer Noire : les chercheurs pensent d‘ailleurs que ce sont eux qui pourraient avoir introduit les langues indo-européennes en Europe. Selon l’étude présentée lors du Congrès des anthropologues, cette population serait arrivée il y a environ 4 500 ans. Ensuite, c’est le mélange entre les trois groupes dispersés au nord de l’Europe qui est à l’origine de l’éclaircissement de la peau. Une simple question de sélection génétique a présidé à cette modification.

Vivant dorénavant dans une région faiblement ensoleillée par rapport à l’Afrique originelle, la production de mélanine de ces individus s’est modifiée de façon à favoriser la synthèse de la vitamine D. Cette mutation qui favorise la dépigmentation de la peau a été identifiée par les scientifiques en comparent les génomes des 83 squelettes entre eux et avec ceux d’un millier d’Européens contemporains. Ils ont ainsi pu observer qu’elle ne concernait que deux gènes ; le SLC24A5 et le SLC45A2 dont l’absence est associée à une teinte claire de la peau.

Yeux, peau et cheveux

Cette sélection se serait produite il y a environ 8 000 ans ce qui est relativement récent à l’échelle de l’histoire d’Homo Sapiens. Les mêmes chercheurs ont également isolé sur des restes humains (datant de 7 700 ans) trouvés au sud de la Suède les deux variants de la peau claire, mais aussi un troisième gène modifié, le HERC2/OCA2 qui signe les yeux bleus et pourrait être associé à la peau blanche et aux cheveux blonds.

D’autres caractéristiques génétiques ont été trouvées comme celles issues d’interactions complexes favorisant la haute taille, cela dans le nord et le centre de l’Europe. Les premières traces datant de 8 000 ans se sont vues nettement multipliées à partir de 4 800 ans, une période coïncidant avec l’arrivée des Yamnaya. Les travaux présentés lors du Congrès ont par ailleurs montré que ces nouveaux caractères génétiques se sont répandus en Europe bien plus rapidement que ce que les recherches antérieures laissaient supposer.

Source : RFI du 14/04/2015

lundi 6 avril 2015

Comment les Européens sont devenus blancs et buveurs de lait

Il y a 8000 ans, la plupart des Européens avaient la peau plus sombre qu’aujourd’hui et ne digéraient pas le lait, selon une nouvelle étude réalisée par une équipe internationale de généticiens. Cette étude montre que les populations européennes ont eu une évolution complexe et contrastée jusqu’à une période récente et ont dû s’adapter à de nouveaux environnements, notamment du fait de l’essor de l’agriculture.

Iain Mathieson, de la Harvard Medical School (Boston), et ses collègues ont utilisé des méthodes d’analyse qui permettent de comparer les ADN anciens et ceux des populations actuelles, et de repérer les gènes qui ont été soumis à une pression de sélection ; autrement dit, ceux qui ont connu des mutations liées à des adaptations à l’environnement. L’étude (pré-publiée sur le site biorxiv) porte sur des échantillons d’ADN anciens correspondant à 83 individus qui ont vécu en Europe au cours des 8000 dernières années. Ces ADN anciens ont été comparés à ceux de 503 Européens actuels de différentes régions (Europe du nord, Finlande, Grande-Bretagne, Espagne, Italie).

Les populations européennes d’aujourd’hui sont un mélange d’au moins trois groupes arrivés en plusieurs migrations successives : des chasseurs-cueilleurs anciens, des agriculteurs du néolithique et des bergers Yamnaya venus de la steppe pontique, au nord de la mer noire, qui sont arrivés il y a environ 4500 ans, et ont probablement introduit les langues indo-européennes en Europe, explique la revue Science. Les gènes des populations actuelles résultent de ce mélange et ont aussi été influencés par des adaptations qui diffèrent selon les régions.

Les chercheurs ont identifié cinq gènes, associés au régime alimentaire ou à la pigmentation de la peau, et qui ont été soumis à la sélection. L’un de ces gènes correspond à la présence d’une enzyme, la lactase, qui permet à l’organisme de digérer le lactose et donc le lait. Confirmant des études antérieures, les chercheurs ont constaté que les chasseurs-cueilleurs d’il y a 8000 ans ne digéraient pas le lait. Mais contrairement à ce que l’on pensait, ni les anciens agriculteurs, ni les pasteurs Yamnaya ne toléraient le lactose, en dépit du fait qu’ils possédaient du bétail domestiqué. Selon Mathieson et ses collègues, la première apparition du gène qui permet de digérer le lait remonte à un individu qui a vécu il y a environ 4300 ans.

Trois autres gènes identifiés par les chercheurs sont liés à la pigmentation de la peau et tendent à la rendre plus claire. Deux d’entre eux sont présents chez presque tous les Européens actuels. Par contre, ils sont absents ou très rares chez les anciens chasseurs-cueilleurs qui vivaient il y a 8000 ans dans les régions qui correspondent aujourd’hui à l’Espagne, à la Hongrie ou au Luxembourg. Ces anciens chasseurs-cueilleurs avaient probablement la peau sombre.

Mais le tableau n’est pas le même pour la partie nord de l’Europe, et l’actuelle Scandinavie. Mathieson et ses collègues ont analysé l’ADN de sept individus vieux de 7700 ans, retrouvés sur le site de Motala en Suède. Ceux-là avaient déjà les deux gènes associés à une peau plus claire, et ils en possédaient un troisième, qui favorise les yeux bleux et peut aussi contribuer à un teint pâle et à des cheveux blonds. Autrement dit, il y avait déjà des Nordiques blonds aux yeux bleus et à la peau laiteuse il y a près de 8000 ans.

Pour le reste de l’Europe, l’évolution s’est faite en plusieurs temps. Lorsque les premiers agriculteurs sont venus du Proche-Orient, ils étaient porteurs des deux gènes favorisant une peau claire. Ils se sont métissés avec les anciens chasseurs-cueilleurs, et l’un des gènes s’est rapidement diffusé. De ce fait, le teint des habitants d’Europe centrale et du sud a commencé à s’éclaircir. L’autre gène ne s’est diffusé à grande échelle qu’il y a 5 800 ans, et a accentué la tendance favorisant une peau plus claire.

La raison la plus plausible pour laquelle les gènes associés au teint pâle ont été sélectionnés est d’optimiser la synthèse de vitamine D : une peau claire absorbe plus d’UV, ce qui permet de synthétiser plus de vitamine D. C’est pour cette raison que les habitants des régions nordiques, moins ensoleillées, sont aussi les plus blancs. Les gènes qui permettent de métaboliser le lactose correspondent aussi à une adaptation, car ils permettent d’utiliser la vitamine D naturellement présente dans le lait.

Mathieson et ses collègues ont aussi identifié un gène associé au niveau de vitamine D circulant dans le sang, qui peut donc avoir été sélectionné pour la même raison. Enfin, les chercheurs ont repéré un gène qui est lié au métabolisme des acides gras, et donc au régime alimentaire. Il est associé à une baisse des triglycérides, et pourrait donc avoir été sélectionné en relation avec les changements de régime alimentaire dus au développement de l’agriculture.

Mathieson et ses collègues ont aussi étudié l’évolution de la stature, qui dépend de l’interaction de gènes multiples. Leur analyse montre qu’il existait déjà, il y a 8000 ans, un contraste nord-sud : les habitants des régions nordiques et d’Europe centrale étaient en moyenne plus grands que ceux d’Europe du sud et de la péninsule ibérique. Les pasteurs Yamnaya, arrivés il y a 4 800 ans, étaient plus grands que tous les Européens, et ont pu accentuer la tendance, car ils sont arrivés en Europe centrale et se sont répandus dans le nord (ils représentent la moitié de l’ascendance des Européens du nord actuels).

De plus, selon les chercheurs, la sélection a pu favoriser des tailles plus petites en Europe du sud, en particulier en Espagne, où la taille a diminué il y a environ 6000 ans, ce qui peut être lié à un refroidissement du climat et à un régime alimentaire plus pauvre.

L’étude n’a pas mis en évidence de sélection sur les gènes associés au système immunitaire. C’est une surprise, car on pensait que le développement de l’agriculture, et une plus grande densité de population, auraient eu pour effet d’augmenter la fréquence de maladies contagieuses. Et donc de susciter des adaptations des défenses immunitaires. Mathieson et ses collègues n’ont pas observé un tel phénomène, et ne proposent pas d’explication précise de cette découverte inattendue. Mais il se peut que le développement de l’agriculture ait été assez progressif et n’ait pas eu d’effet assez soudain pour donner un signal détectable. A suivre.

Source : Mediapart du 04/04/2015