samedi 21 décembre 2019

Carte de la répartition des hominidés

Carte de la répartition des hominidés H. erectus, H. floresiensis, H. néandertalensis, les Denisoviens
axes de dispersion (flèches rouges) des Homo sapiens entre 300 000 et 60 ans

Le peuplement de la terre et l'expansion d'Homo Sapiens

vendredi 20 décembre 2019

L'évolution de l'espèce humaine à travers les âges


Source : Le Point du 19/12/2019

C'est sur l'île de Java que les derniers Homo erectus ont vécu

Les restes fossiles d'Homo erectus retrouvés au centre de l'île de Java appartiennent aux derniers représentants de cette espèce, disparue il y a plus de 100.000 ans.

Les Homo erectus ont commencé à peupler la Terre il y a environ 1,9 million d'années. C'étaient des bipèdes qui pouvaient atteindre 1,80 mètre de haut et qui maîtrisaient le feu et construisaient des outils. Apparus en Afrique de l'Est, ils ont également beaucoup voyagé, pour certains jusqu'en Europe et en Indonésie où on a retrouvé leurs ossements. Ils ont occupé la planète pendant près d'1,8 million d'années avant d'être supplantés par les autres lignées comme Neandertal et Sapiens.
Datation incertaine

C'est justement un ensemble d'ossements découverts en Indonésie, dans les années 1930, qui fait l'objet d'une nouvelle étude publiée dans la revue Nature. Ces fossiles, constitués par une douzaine de calottes crâniennes et deux os des membres inférieurs ont été retrouvés au centre de l'île de Java, à Ngandong et à proximité de la rivière Solo. La stratigraphie du site étant complexe, leur datation a longtemps posé problème si bien que leur âge a été estimé sur un large intervalle compris entre il y a 550.000 ans et 27.000 ans.

Des chercheurs de l’Université de l’Iowa, aux États-Unis, ont entrepris une vaste analyse du site et de ses environs en effectuant des datations isotopiques sur 52 zones différentes. Il ressort un âge pour le lit osseux d’où ont été extraits les fossiles entre 117.000 et 108.000 ans.

Russell L. Ciochon de l'université de l'Iowa avec des répliques des calottes crâniennes d'Homo erectus. Crédit : Tim Schoon/University of Iowa
Les derniers Erectus

Cette datation indique donc que ces fossiles sont les derniers représentants connus des Homo erectus sur Terre. La majorité d’entre eux ayant disparu autour de 140.000 ans, notamment les résidents d’Afrique et d'Europe. C’est probablement un changement climatique, un réchauffement et une période aride, auquel ils n’ont pas pu s’adapter qui a eu raison de leur lignée.

D’ailleurs à Java, la datation des restes des Homo erectus correspond aussi à une période de transition climatique : avec l’installation d’une forêt tropicale dense en lieu et place d’une zone boisée ouverte. Les individus retrouvés sont probablement morts en amont de la rivière qui a charrié leurs corps jusqu’au site de Ngandong.

Source: Science et Avenir du 18/12/2019

jeudi 19 décembre 2019

On sait désormais quand les derniers Homo erectus ont disparu

Présentées jeudi dans «Nature», de nouvelles datations de restes de l’homme de Java, découverts sur l’île indonésienne dans les années 30, suggèrent que les derniers spécimens de ce vieil hominine n'ont pas survécu au-delà de 108 000 ans - même si c'est bien plus tard qu'on ne le pensait.

Qu’il est loin le temps du pithécanthrope ! Lorsque en 1891 furent découverts en Indonésie par l’anatomiste néerlandais Eugène Dubois les premiers restes de celui que l’on n’appelait pas encore Homo erectus, l’«homme-singe» de Java fut, en effet, envisagé comme le «chaînon manquant» entre le singe et nous. Et ce, jusqu’aux années 60, décennie à partir de laquelle les découvertes paléoanthropologiques ont vite balayé cette hypothèse. Désormais, on sait, entre autres, que ce petit chasseur-cueilleur d’1,60 m de haut à tout casser a peuplé l’Asie (la Chine et l’Indonésie notamment) pendant 1 voire 1,5 million d’années environ ; que cet hominine au prognathisme prononcé a aussi confectionné une panoplie d’outils en pierre – moins sophistiqués que ceux de Néandertal ou de Sapiens toutefois ; et surtout, qu’il a appris à maîtriser le feu il y a un peu plus de 400 000 ans.

En revanche, sa disparition au paléolithique moyen est, elle, loin d’avoir été élucidée par les scientifiques. Déjà parce qu’étude après étude, les datations des fossiles les plus récents – en particulier douze crânes et deux tibias exhumés dans les années 30 sur les bords du fleuve Solo, à Ngandong – fluctuent entre 500 000, 143 000 et 27 000 ans d’âge ; ensuite, parce que les causes de l’extinction d’Homo erectus restent à ce jour spéculatives. Mais c’était sans compter sur de nouvelles datations, publiées jeudi dans la dernière livraison de Nature, et qui donnent un âge définitif à ces restes indonésiens compris entre 117 000 et 108 000 ans. «Ngandong est le site d’occupation le plus récent connu concernant Homo erectus, explique à ce propos le grand paléoanthropologue américain Russell Ciochon, l’un des auteurs de l’article. Donc le dater, c’est obtenir des renseignements quant à l’extinction d’un de nos ancêtres directs.»

Redonner un contexte aux fossiles

Pour parvenir à ces résultats, l’équipe de scientifiques, emmenée par ce professeur de l’université de l’Iowa et la géochronologue australienne Kira Westaway, a dû longuement se creuser les méninges et combiner au moins cinq méthodes d’analyse (thermoluminescence, radiométrique, concentration en argon…) pour dater le dépôt d’ossements, ainsi que les sédiments antérieurs et postérieurs. «La clé de notre approche, c’était être capable de dater les sédiments dans lesquels se trouvaient les fossiles, complète la chercheuse à qui on doit aussi, avec d’autres, la découverte de l’homme de Florès en 2004 dans l’archipel. Pour cela, il fallait alors identifier leur place dans le paysage et déterminer l’âge des terrasses alluviales plus anciennes et plus récentes.» Sans oublier l’étude de nouveaux fossiles animaux (des dents de bovidés préhistoriques principalement) et autres indices exhumés lors de fouilles récentes.

Convainquant ? «C’est un travail de géochronologie très robuste qui redonne un contexte clair à des fossiles trouvés "hors contexte" et le plus souvent par hasard, juge la paléoanthropologue Amélie Vialet, rattachée du musée de l’Homme. Mais ce n’est pas très surprenant car certains travaux antérieurs s’approchaient déjà de cette date.» Un avis partagé par le géochronologue Christophe Falguères, directeur de recherches au CNRS et fin connaisseur du terrain javanais – et des fossiles de Ngandong qu’il a étudiés – depuis vingt-cinq ans. «C’est une analyse extrêmement complète et à la suite de fouilles, donc ça me plaît, estime le scientifique du musée de l’Homme. Et puis ce sont des chercheurs sérieux : ils ont appliqué toutes les méthodes possibles sur les différentes terrasses. C’est la bonne approche d’autant qu’en Indonésie, la datation est particulièrement difficile : les ossements s’altèrent plus facilement à cause de la température ou de l’humidité.»

Humanité buissonnante

Voilà pour la méthode. Mais les conclusions suggérées par cette nouvelle borne temporelle pour Homo erectus se révèlent tout aussi croustillantes. D’abord, parce que les nouvelles dates attribuées à ces fossiles récents chevauchent celles de l’avant-dernière période interglaciaire, il y a 130 000 à 115 000 ans, soit une période de bouleversements climatiques et environnementaux peut-être fatale à cette population d’«hommes dressés», selon Kira Westaway. Ensuite, parce qu’elles confirment une nouvelle fois l’incroyable diversité d’humanités au paléolithique moyen qui ont pu se côtoyer. «Cela rend possible l’idée qu’il y a eu des interactions et du métissage entre ces Homo erectus de Ngandong et d’autres hominines comme les Dénisoviens, du nom de la grotte russe où on les a découverts, souligne la géochronologue de l’université de Macquarie à Sydney. Car l’on suspecte que cette espèce humaine a erré jusqu’en Asie du Sud-Est, mais cela encore doit être prouvé et c’est excitant.»

«L’aspect buissonnant de la lignée humaine que je bassine à mes étudiants est confirmé, se réjouit pour sa part Dominique Grimaud-Hervé, autre paléoanthropologue spécialiste des peuplements en Asie du Sud-Est. On a désormais des Homo sapiens à 200 000 ans en Afrique, mais aussi des Néandertaliens et des Denisoviens ainsi que des Homo erectus jusqu’à 100 000 ans en Eurasie. Tous ces groupes ont donc vécu de façon contemporaine dans des aires géographiques différentes.» Des espèces auxquelles il faut rajouter Homo floresiensis, le tout petit homme de l’île de Florès, et Homo luzonensis, découverts il y a peu aux Philippines. Des descendants insulaires et tout aussi contemporains des derniers Homo erectus ?

Source : Libération du 18/12/2019

mercredi 18 décembre 2019

mardi 17 décembre 2019

Des peintures rupestres indonésiennes seraient la plus ancienne œuvre d’art figurative

Datées de 43 900 ans, elles représenteraient une scène de chasse impliquant des humains dotés d’attributs animaux. Mais cette interprétation suscite des réserves.

Dans la salle 67 du musée du Prado, à Madrid, le tableau Saturne dévorant un de ses fils, de Francisco de Goya, fascine les visiteurs par son abomination. Il représente le mythe grec de Kronos (assimilé à Saturne par les Romains) mangeant ses enfants par crainte d’être renversé par l’un d’eux. Les critiques ont interprété cette représentation d’un dieu cannibale en train de dévorer son fils, les yeux pleins d’horreur, de honte et de folie, comme une allégorie des ravages de la guerre, du déclin de la société espagnole, ou encore de la démence progressive de l’artiste. Peu de gens parviennent au niveau de maîtrise de Goya, mais même dans ses formes plus frustes, l’art pictural est le propre de notre espèce, Homo sapiens, dont la tendance à inventer des fictions et à les transmettre par des images est bien connue.

Les préhistoriens cherchent activement les origines de ce comportement artistique. Pendant longtemps, les plus anciens exemples d’art figuratif (par opposition aux représentations abstraites, plus anciennes) et de dessins de créatures imaginaires connus étaient européens et dataient de moins de 40 000 ans. Toutefois, depuis quelques années, les chercheurs ont découvert des exemples plus anciens d’art figuratif en Asie du Sud-Est. Sur l’île de Sulawesi, en Indonésie, Maxime Aubert, Adhi Agus Oktaviana et Adam Brumm, de l’université Griffith, en Australie, et leurs collègues viennent d’identifier ce qu’ils pensent être la plus ancienne œuvre figurative connue à ce jour. Dans un article publié dans le journal Nature, ils expliquent que cette oeuvre – une peinture rupestre – montre plusieurs figures humanoïdes mythologiques en train de chasser un animal. Si leur interprétation est la bonne, cette découverte est le plus ancien témoignage de l’art de raconter une histoire en images et de pensée surnaturelle.

L’équipe a découvert cette peinture en 2017 dans la grotte de Sipong 4, dans la région karstique de Maros-Pangkep, un paysage spectaculaire de tours et de falaises calcaires du sud de l’île de Sulawesi. Sur le mur escarpé de la grotte, six minuscules chasseurs affrontent, cordes et lances à la main, un énorme bovidé. Sur le même panneau, d’autres chasseurs traquent d’autres bovidés ainsi que des cochons sauvages. Les chasseurs semblent humains, mais présentent plusieurs curieux traits animaux : l’un possède une queue, un autre un bec. De tels êtres mi-humains, mi-animaux sont appelés thérianthropes (du grec thêríon, animal, et ánthrôpos, humain) et sont considérés comme des marqueurs de spiritualité. Les chercheurs suggèrent que les différents personnages – tous rendus dans des pigments couleur rouille – font partie d’une même scène de chasse : il pourrait s’agir de la représentation d’une chasse collective, pendant laquelle des grosses proies étaient rabattues vers les chasseurs.

Les chercheurs ont daté par la méthode uranium-thorium des dépôts de calcite recouvrant partiellement l’œuvre. Ils ont prélevé des échantillons en plusieurs endroits et obtenu des âges minimaux de 43 900 à 35 100 ans. Si comme Maxime Aubert et ses collègues l’affirment, le panneau de la grotte Sipong 4 a au moins 43 000 ans, ce serait la plus ancienne œuvre figurative de l’humanité. Elle serait en particulier plus ancienne qu’une peinture rupestre datant d’environ 40 000 ans représentant un animal en forme de vache découverte dans une grotte de Bornéo, ou que « l’homme-lion » de la grotte de Hohlenstein-Stadel, en Allemagne, une figurine vieille de 39 000 à 40 000 ans, longtemps restée le plus ancien thérianthrope connu, suivi par celui de la célèbre « scène du puits » de la grotte de Lascaux, qui remonte à 17 000 ans.

L’emplacement du panneau peint de la grotte Sipong 4, à près de 7 mètres au-dessus du sol dans un endroit difficile d’accès sans échelle ou autre matériel d’escalade, est intiguant. Certes en Europe, les peintures rupestres se trouvent elles aussi souvent au fond des grottes, dans des passages reculés et difficiles d’accès, ce qui suggère qu’il s’agissait d’endroits ayant une signification particulière pour les artistes. Mais, souligne Adam Brumm, sur l’île de Sulawesi, les peintures rupestres se trouvent en général près de l’entrée des grottes et des abris rocheux, exposées à la lumière. Or dans la région de la grotte de Sipong 4, elles se trouvent dans des cavités difficiles d’accès situées en hauteur dans les piliers et les falaises calcaires. « Hors la présence d’œuvres artistiques, ces sites ne montrent aucun signe d’habitation humaine, si bien que nous supposons que les hommes préhistoriques ne s’y rendaient que pour créer des images », explique Adam Brumm. « Pourquoi ? Nous l’ignorons, mais peut-être que la réalisation de peintures rupestres dans des endroits aussi inaccessibles et marginaux, loin du sol, a pu avoir une signification culturelle et symbolique profonde. » Pour atteindre ces niches, les artistes sont probablement montés le long de lianes ou de grandes tiges de bambou, ou dans certains cas ont pu se frayer un chemin à travers les passages souterrains traversant les tours calcaires. Même si les anciens artistes de Sulawesi et d’Europe ont peint en des lieux empreints de sens et utilisé des conventions stylistiques comparables pour représenter leurs sujets, « un lien historique ou culturel direct entre les arts animaliers préhistoriques européens d’Indonésie et d’Europe est peu probable », avertit Adam Brumm.

Les figures qui font face à un bovidé repésentent-elles des humains ?

En effet, bien que l’œuvre tout juste découverte semble repousser l’âge de l’art figuratif, thérianthropique et narratif, elle révèle peu de choses sur les motivations à l’origine de ce type d’expression créative. Depuis des décennies, les chercheurs s’interrogent sur le long décalage entre l’émergence des hommes anatomiquement modernes et les comportements modernes, telle la création artistique. L’anatomie de l’homme moderne a évolué il y a des centaines de milliers d’années, mais les comportements modernes n’apparaissent dans le registre archéologique que nettement plus tard. Certains y voient l’effet d’une révolution cognitive tardive qui aurait démultiplié l’ingéniosité de nos ancêtres. D’autres pensent plutôt que des facteurs culturels, sociaux ou environnementaux – ou une combinaison de ces facteurs – seraient à l’origine de leur soudaine créativité. « L’art rupestre que nous avons daté ne donne aucune indication directe sur cette intéressante question… », commente Adam Brumm. Mais selon lui, les indices disponibles suggèrent que la capacité de raconter des histoires serait apparue bien avant le panneau peint de la grotte de Sipong 4, « peut-être même avant que notre espèce n’ait quitté l’Afrique », conjecture-t-il.

Qui a peint ces scènes dans la grotte de Sipong 4 ? Aucun squelette humain n’a été retrouvé dans la grotte ou un autre site de Sulawesi datant de cette période. Hormis Homo sapiens, nous savons que d’autres espèces humaines étaient capables de réalisations artistiques, par exemple les Néandertaliens, qui, pour autant que l’on sache, semblent n’avoir pratiqué qu’un art abstrait. Nous savons aussi que d’autres espèces humaines ont habité l’Asie du Sud-Est dans un passé pas si lointain : l’homme de Florès, par exemple, vivait sur l’île indonésienne de Flores il y a encore 60 000 ans ; Homo luzonensis vivait aux Philippines il y a à peine 50 000 ans ; et la paléogénétique suggère que des Dénisoviens tardifs se seraient croisé avec Homo sapiens quelque part en Asie du Sud ou du Sud-Est il y a environ 15 000 ans. Des membres de ces espèces peuvent-ils être les auteurs de la scène de chasse de Sipong 4 ? « Notre hypothèse de travail est que ce sont des humains modernes – ayant essentiellement la même “structure” cognitive que nous, qui sont à l’origine de cet art rupestre. Il s’agirait de membres de la première vague de migration d’Homo sapiens en Indonésie, arrivée il y a 50 000 à 70 000 ans au moins. »

Toutefois, le caractère sophistiqué de la peinture rupestre de Sipong 4 est controversé. Paul Pettitt, de l’université de Durham, en Angleterre, souligne que même si un des animaux du groupe représenté est daté de 43 900 ans au moins, la plupart des autres figures ne sont pas datées. « Les scènes sont rarissimes dans l’art rupestre, rappelle-t-il. S’il s’agissait d’une peinture européenne, africaine ou américaine, elle ne daterait pas de plus de 10 000 ans. » Il souligne aussi que les thérianthropes ne sont pas à la même échelle que les animaux qu’ils sont censés chasser. « Pourraient-ils ne pas leur être liés ? Ou ont-ils été peints bien plus tard ? En Europe, les grottes ornées ont souvent été peintes en plusieurs phases, séparées par des milliers d’années. » L’analyse chimique des pigments utilisés pourrait permettre de déterminer si les diverses représentations de Sipong 4 sont bien contemporaines les unes des autres.

Paul Pettitt n’est pas convaincu non plus par l’idée que les figures anthropiques seraient des thérianthropes – ou même qu’elles seraient humanoïdes. « Certaines d’entre elles sont vagues, et même les plus nettes pourraient correspondre à des quadrupèdes », pointe-t-il, insistant sur le fait que toutes sont horizontales. Et les lances présumées ne sont que de « longues lignes passant près de certains “humains”. Il reste à prouver qu’il s’agit bien d’humains et bien d’une scène de chasse. »

Les recherches à venir pourraient apporter une réponse. Les prospections de l’équipe de Maxime Aubert, Adhi Agus Oktaviana et Adam Brumm ont révélé de nombreuses autres peintures rupestres, qui restent à dater. Peut-être fourniront-elles de nouveaux indices sur notre capacité à créer des images, à raconter des histoires, bref sur les origines de la vie spirituelle des hommes anatomiquement modernes.

Source : Pour la science du 16/12/2019

lundi 16 décembre 2019

La plus ancienne scène de chasse découverte dans une grotte en Indonésie

Des archéologues ont découvert des peintures rupestres âgées de 44.000 ans, représentant des créatures mi-humaines mi-animales chassant des bêtes sauvages, sur l'île indonésienne de Sulawesi. Une véritable œuvre d'art à mi-chemin entre scène de chasse et représentation mythologique.

La scène de chasse découverte dans la grotte de Leang Bulu Sipong 4 en Indonésie couvre près de 4,5 mètres. On y voit diverses figures comme des marques de mains, des buffles nains, des cochons sauvages ou des petits hommes à bec d’oiseau.

C'est en cherchant un passage étroit vers l'entrée d'une autre grotte sur l'île indonésienne de Sulawesi qu'un archéologue a découvert une incroyable scène dessinée sur une paroi représentant des buffles, des cochons sauvages et des créatures mi-humaines mi-animales munies de cordes et de lances. Lorsque Adam Brumm, dans son bureau à l'université Griffith de Brisbane en Australie, reçoit sur son téléphone la photo de son collègue, il comprend aussitôt qu'il a affaire à une découverte exceptionnelle. « Nous avions vu des centaines de sites d'art rupestre dans cette région, mais jamais rien de tel », s'extasie l'archéologue, dont l'équipe décrit la découverte dans Nature le 11 décembre.

Les thérianthropes, des créatures mythiques mi-homme mi-animal

Sur cette fresque de près de 4,5 mètres de long, située dans la grotte de Leang Bulu Sipong 4, on distingue des cochons sauvages et des buffles nains appelés anoas, des espèces locales d'Indonésie. Ces animaux bien réels sont accompagnés de figures plus petites qui semblent humaines, mais affublées de traits d'animaux tels que des queues et des museaux. « Ces figures mi-animales mi-humaines, connues sous le nom de thérianthropes, suggèrent que les premiers hommes de Sulawesi avaient la capacité de concevoir des choses qui n'existent pas dans le monde réel », expliquent les chercheurs.

Les thérianthropes sont des représentations mi-humaines mi-animales, comme ici où l’on voit des hommes affublés de museau (a), de bec (b) et munis de cordes et de lances.

Ce bestiaire surnaturel distingue cette fresque de tout ce qu'on peut rencontrer en Europe ou ailleurs. La plus ancienne représentation de ce type est une statuette d'ivoire de mammouth vieille de 40.000 ans (la date fait toutefois l'objet de controverses) trouvée en Allemagne, l'homme-lion de Hohlenstein-Stadel. Mais le plus vieux thérianthrope peint, un être humain à tête d'oiseau en train de chasser un bison, date de 17.000 ans et se trouve à Lascaux en France. Avec ses 44.000 ans, le tableau de chasse de la grotte de Leang Bulu Sipong 4 serait donc le plus vieil exemple d'art figuratif connu, estiment les chercheurs. On ignore la signification de ces curieuses créatures. Sont-elles issues d'un mythe ou d'une manifestation chamaniste ? Représentent-elles de véritables hommes déguisés en oiseaux pour la chasse ?

Source : Futura Sciences du 15/12/2019

samedi 14 décembre 2019

Évolution des dents du Paléolithique à nos jours

La parole serait apparue avec notre ancêtre commun avec les singes, il y a 20 millions d'années !

Cela fait 50 ans que l'on datait la faculté de parole en fonction de l'apparition d'Homo sapiens. Il apparaît pourtant que, loin d'être liée à une fonction anatomique, la parole est aussi - rudimentairement - utilisée par les singes, et serait donc bien plus ancienne que prévu.

Même dans le monde scientifique, certaines théories pourtant datées ont la dent dure. Contrairement à ce que l'on croyait établi depuis 50 ans, la position basse du larynx n'est pas nécessaire à la parole, ont ainsi démontré des équipes françaises, américaines et canadiennes. Ces travaux publiés dans Science Advances démontrent en effet que contrairement à ce que l'on croyait jusque-là, le singe est bel et bien doué de parole, malgré son larynx haut placé.

I, A et OU : les voyelles caractéristiques de la parole

Attention de ne pas confondre parole et langage ! La parole, ce sont des sons produits par l'articulation, tandis que le langage suppose une organisation des mots en phrase, selon une syntaxe qui lui confère un sens. Pour parler de parole, la condition est de produire des voyelles contrastées, c'est-à-dire des voyelles très éloignées les unes des autres, "que ce soit sur le plan de l'articulation, de l'acoustique ou de la perception", illustre auprès de Sciences et Avenir Louis-Jean Boë, chercheur au CNRS et premier auteur de cette revue de questions sur l'émergence de la parole. Il s'agit du I, du A et du OU, qui se retrouvent dans presque toutes les langues. "Aucun autre aspect de la langue parlée n'a d'utilité tant que la capacité articulatoire à produire des voyelles n'est pas établie", expliquent les auteurs dans la publication.

La théorie de la descente du larynx lie la parole à l'anatomie

Jusqu'à présent, il était communément établi que les singes, les bébés et Néandertal n'étaient pas doué de parole, en vertu des publications d'un certain Philip Lieberman. Ce chercheur américain propose en effet dès 1969 que seuls les humains ont la faculté de parole, en raison de notre larynx (abritant les cordes vocales) bas. Les singes, les bébés et, selon ses anciennes reconstitutions, Néandertal, ont un larynx trop haut placé pour produire ces sons articulés.

"C'est le résultat d'une grosse confusion", explique Louis-Jean Boë. "En réalité, pour parler on n'utilise pas les cavités anatomiques, mais les articulateurs dont les principaux sont la langue, les lèvres et la mâchoire. En bougeant, ils déterminent de nouvelles cavités qui permettent d'émettre des sons." Pour preuve, ses nouveaux travaux démontrent que les chimpanzés sont bien capables d'émettre les vocalisations proches des voyelles I, A et OU.

Positionnement de la langue, des lèvres et des mâchoires pour produire les voyelles I, A et OU.

Les singes produisent des sons sur des fréquences difficiles à percevoir

Intuitivement, on peut s'étonner de la difficulté à percevoir ces sons chez un singe ou un bébé : s'ils les produisent bien, ne suffit-il pas d'écouter ? Mais ce n'est pas si simple. "Nous sommes habitués à entendre ces sons produits par des humains adultes, qui ont un plus grand conduit vocal que les singes ou les bébés", explique Louis-Jean Boë. Ainsi, si un homme peut produire des sons dont la fréquence - dépendante des cordes vocales - va de 80 à 160 hertz, et une femme de 150 à 300 hertz, les singes vont de 30 à 800 hertz ! "Quand on entend des singes, il est difficile de percevoir de quelles voyelles se rapproche leurs vocalisations", résume Louis-Jean Boë.

Pour percevoir ces vocalisations, il faut les normaliser, c’est-à-dire les transposer dans des fréquences comparables à celles de l'humain, et que l'on peut corréler avec nos propres voyelles contrastées. C'est cette opération qui n'était pas faite dans les travaux des primatologues. "Normaliser ces fréquences, c'est le même exercice que voir une personne de grande taille de loin : on la voit petite, mais en sachant à quelle distance elle se trouve, on peut juger de sa taille réelle", illustre Louis-Jean Boë.

En collectant 1.300 sons produits par une dizaine de babouins en semi-liberté, puis en normalisant ces données ainsi que celles obtenues de travaux précédents, l'exercice a montré que oui, les singes produisaient bien des proto-voyelles, c’est-à-dire des I, des A et des OU similaires aux nôtres !

Chez le singe (à gauche), le larynx est plus haut que chez l'humain (à droite).

Une explication simple et séduisante mais erronée

De précédents travaux avaient confirmé la même chose pour les bébés dès 1 an environ, alors que leur larynx n'atteint sa position basse que vers les 5 à 8 ans. Enfin, des études du Néandertal en 2002 ont confirmé qu'ayant des vertèbres, une base de crâne et un os hyoïde (qui contrôle le mouvement de la langue) similaire au nôtre, il devait être doué de parole malgré sa mâchoire plus massive. Si cette théorie de la parole liée à la descente du larynx avait subsisté jusque-là, c'est qu'elle "expliquait tout de manière simple et facile à transmettre", et qu'elle était d'autant plus complexe à réfuter que peu de gens rassemblaient à l'époque une expertise sur les singes, les bébés et Néandertal, d'après Louis-Jean Boë.

La parole serait en fait apparue il y a au moins 20 millions d'années

Chez tous les primates, ces vocalisations résultent d'un détournement des organes originellement destinés à manger et déglutir : la langue, la mâchoire et les lèvres. Si les singes ont été capables de modifier leur conduit vocal pour produire ces vocalisations, on ne peut plus dater l'apparition de cette capacité en fonction de celle de l'Homo sapiens. Jusqu'à présent, l'apparition de cette dernière était estimée à environ - 200.000 ans. En réalité, les singes ayant un système de vocalisation très rudimentaire, il est très probable qu'ils n'aient pas évolué sur ce point depuis les ancêtres que nous avons en commun avec eux. Cela ramènerait l'apparition de la parole à il y a au moins 20 millions d'années !

Source : Sciences et Avenir du 13/12/2019

vendredi 13 décembre 2019

Indonésie : La plus ancienne peinture préhistorique trouvée dans une grotte

DECOUVERTE Elle est âgée de 43.900 ans et serait la plus vieille œuvre d’art figuratif connue

Une scène de chasse préhistorique peinte il y a plus de 40.000 ans a été découverte dans une grotte, en Indonésie. Ses représentations mi-humaines, mi-animales, suggèrent une culture artistique aboutie, voire les prémices d’une religion.

Sur un panneau large de 4,5 mètres, on voit six mammifères (des cochons sauvages et des buffles nains) poursuivis par un groupe de chasseurs armés de lances et de cordes, rapporte une étude publiée mercredi dans Nature. Ces chasseurs sont dessinés avec un corps humain mais une tête d’animal (oiseau, reptile, etc.), des figures dites « thérianthropes ». Cette peinture monochrome avait été dénichée en 2017 sur les parois de calcaire d’une grotte sur le site de Leang Bulu Sipong, sur l’île indonésienne de Célèbes. Elle se trouvait dans un état assez dégradé.

« Plus ancienne œuvres d’art figuratif au monde »

Selon les chercheurs, la peinture remonte à la période du Paléolithique supérieur et est « âgée d’au moins 43.900 ans ». Ce qui en fait selon eux « la plus ancienne scène de chasse de l’art préhistorique » connue à ce jour. Il s’agit même, « à (leur) connaissance, de la plus ancienne œuvre d’art figuratif au monde ». Elle détrône la sculpture en ivoire d’un homme à tête de lion trouvée en Allemagne, considérée jusqu’ici comme la plus ancienne représentation d’une créature thérianthrope (40.000 ans), explique l’étude.

À titre de comparaison, les peintures rupestres en France de la grotte de Chauvet (Ardèche) remontent à environ 35.000 ans, celles de Lascaux (Dordogne) à environ 20.000 ans. Dans ces deux cas, « il s’agit d’âges maximums car les datations proviennent du pigment de charbon de bois et nous renseignent sur la date à laquelle l’arbre est mort, pas celle où le charbon a été utilisé pour dessiner », explique l’archéologue Maxime Aubert. La méthode appliquée pour le site de Leang Bulu Sipong permet, elle, de déterminer un âge minimum car « elle date précisément les concrétions minérales qui se sont formées naturellement sur la peinture », détaille le chercheur.

Des peintures menacées

Cette découverte est couplée à celle d’une peinture figurative d’un bœuf sauvage vieille de 40.000 ans, trouvée l’an dernier sur l’île de Bornéo. Elles font de l’Indonésie « l’une des régions du monde les plus importantes pour comprendre les débuts de l’art pariétal et l’évolution de la pensée humaine moderne », selon les chercheurs.

Ils alertent sur le mauvais état des murs de la grotte, qui se détériorent à grande vitesse, menaçant d’effacer l’œuvre. « Il serait tragique que cet art ancestral disparaisse de notre vivant, et pourtant c’est ce qui est en train de se passer. Il est urgent de comprendre pourquoi », concluent-ils.

Source : 20 minutes du 12/12/2019

La parole pourrait avoir émergé jusqu'à 100 fois plus tôt qu'on ne le pensait

La théorie récente la plus célèbre affirmait que c'est l'évolution de notre larynx qui a rendu la parole possible. C'est une erreur, selon une grande étude de synthèse.

SCIENCE - S’il y a une chose qui sépare l’être humain du reste du règne animal, c’est bien le langage, élément clé de la communication et de la transmission du savoir. Logiquement, les scientifiques se demandent depuis toujours pourquoi l’Homme est le seul animal à posséder la parole. Et depuis quand.

Pendant près de 50 ans, une théorie s’était imposée par sa simplicité: celle de la descente du larynx. C’est le fait que cet organe, qui abrite les cordes vocales, soit bas chez l’Homme et haut chez le singe qui nous permettrait de produire des paroles, notamment des voyelles diversifiées. Cette modification anatomique aurait eu lieu il y a moins de 200.000 ans chez l’homme moderne, homo sapiens. La parole, et donc le langage, ne pourrait être plus ancienne.

Mais cette théorie semble aujourd’hui clairement fausse. En conséquence, il n’y a plus de raison solide de limiter l’émergence de la parole à 200.000 ans. Elle pourrait même théoriquement être 100 fois plus vieille et dater de notre dernier ancêtre commun avec le singe.

C’est ce qu’affirme une grande étude de synthèse publiée ce mercredi 11 décembre dans Science. “Depuis une trentaine d’années, cette théorie du larynx trop élevé qui empêcherait de parler était reprise assez systématiquement dans les médias, probablement car elle est facile à comprendre et séduisante”, explique au HuffPost Jean-Luc Schwartz, chercheur CNRS et coauteur de l’étude.

Des tuyaux et des singes

Plusieurs travaux publiés ces dernières années, résumés et réanalysés par les auteurs aujourd’hui, permettent en effet de mettre à mal la théorie de la descente du larynx. Il y a, d’abord, une question toute simple d’acoustique. “Quand on étudie les sons qui sortent d’un tuyau, le fait que le tuyau soit allongé ou non ne change rien, ce qui compte, c’est de modifier la forme du tuyau”, détaille Jean-Luc Schwartz.

Deuxième point: “tous les singes n’ont pas un larynx haut et, surtout, même ceux qui présentent un larynx avec une position haute sont capables de produire des sons assez variés, des vocalisations qui ressemblent à nos voyelles”, complète le chercheur. En gros, c’est en contrôlant finement notre mâchoire, notre langue et nos lèvres que nous arrivons à créer des sons vraiment variés, base nécessaire de la parole. Ces deux éléments mettent à mal la théorie de la descente du larynx.

Cela peut sembler simple, dit comme ça, mais un primatologue n’est pas spécialiste d’acoustique et vice-versa. Pour arriver à faire le lien, une équipe pluridisciplinaire, menée par le chercheur Louis-Jean Boë et regroupant spécialistes de l’acoustique, du traitement de la parole, mais aussi des anthropologues et primatologues, a travaillé pendant des années sur ces questions.

Un puzzle encore incomplet

Mais alors quand et comment a émergé la parole? À cette question, l’étude ne donne pas de réponse, ce n’est pas son rôle.

Les théories restantes sont très foisonnantes. Certains chercheurs pensent que c’est la capacité du cerveau humain à la fois à produire, mais aussi percevoir des sons de manière précise qui est l’élément clé. D’autres parient sur notre capacité à généraliser des concepts mieux que les autres animaux.

Certains scientifiques explorent également la piste génétique, à la recherche du “gène” à l’origine du langage, quand d’autres cherchent à identifier un avantage évolutif dans le cadre de la théorie de l’évolution: en proposant par exemple que c’est la capacité à partager des informations au sein d’un groupe qui aurait fourni un avantage décisif permettant à nos ancêtres de s’adapter pour survivre.

“Il y a de nombreuses théories, mais aucune n’est dominante”, explique Jean-Luc Schwartz. “On peut faire l’hypothèse que l’émergence du langage est un puzzle évolutionnaire, nous avons simplement retiré une pièce clé de ce puzzle, sans le résoudre.”

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a plus lieu de dire que la parole n’a pas pu émerger avant homo sapiens, il y a 200.000 ans. “On pourrait imaginer que cela remonte à 20 millions d’années, date du dernier ancêtre commun avec les singes. Nous avions déjà les capacités anatomiques nécessaires”, explique le chercheur. Le début de la parole est peut-être apparu entre ces deux dates. Reste à savoir quand, via quelles étapes et en combien de temps.

Source : Le Huffington Post du 11/12/2019

vendredi 6 décembre 2019

mercredi 4 décembre 2019

L’énigme de la parenté du gigantopithèque enfin résolue

L’analyse des protéines d’une dent vieille de 1,9 million d’années révèle qu’un singe géant fossile d’Asie du Sud – le gigantopithèque – est un cousin direct des orangs-outans.

En 1935, le paléontologue Gustav von Koenigswald découvrit dans une pharmacie chinoise de Hong Kong des dents d’hominidé deux fois plus grandes que celles d’un gorille. Celles de King Kong ? La suite montra qu’il s’agissait de dents d’un très grand singe qui hantait les forêts du sud de l’Asie, de la Chine jusqu’au Vietnam, il y a 2,2 millions d’années et peut-être jusqu’il y a 300 000 ans : le gigantopithèque. Pesant jusqu’à 300 kilogrammes pour 2,5 mètres de haut, Gigantopithecus blacki était depuis longtemps une énigme paléontologique. Jusqu’à aujourd’hui : une équipe de chercheurs chinois, allemands, espagnols et français dirigée par Frido Welker et Enrico Cappellini, de l’université de Copenhague, vient de montrer qu’il s’agit d’un cousin des orangs-outans actuels. La méthode, inédite, s’appuie sur l’analyse des protéines extraites de l’émail d’une dent fossile ayant appartenu à un gigantopithèque de 1,9 million d’années, découvert dans la grotte de Chuifeng, dans le sud de la Chine.

L’ADN des fossiles se conserve mieux dans les milieux froids. C’est ainsi que l’ADN mitochondrial et nucléaire d’humains archaïques qui vivaient il y a plus de 430 000 ans dans une grotte espagnole a pu être reconstitué. L’ADN du plus ancien mammifère jamais séquencé, celui d’un cheval conservé dans le pergélisol du Yukon, date de quelque 700 000 ans. Sous les tropiques en revanche, l’ADN se dégrade rapidement. Mais ce n’est pas le cas des protéines, qui ont une durée de vie beaucoup plus longue. Une nouvelle technique, qualifiée de paléoprotéomique, c’est-à-dire l’analyse de l’ensemble des protéines extraites des fossiles, a ainsi révélé cette année qu’une mandibule tibétaine de 160 000 ans appartenait à un Dénisovien. Une nouvelle étude vient de nous apprendre que Gigantopithecus blacki est un ponginé. Le genre Pongo a pour seuls représentants à l’heure actuelle les orangs-outans. Il comprend aujourd’hui trois espèces menacées par la déforestation, notamment pour la consommation d’huile de palme…

Pour établir la parenté de Gigantopithecus blacki, les chercheurs ont extrait les protéines de l’émail d’une des molaires retrouvées à Hong Kong, et les ont comparées avec celles des autres grands singes actuels, y compris les orangs-outans. Les méthodes qu’ils ont mises au point permettent d’analyser des ensembles de protéines – ou protéomes – très dégradés. Elles évitent notamment la dissolution chimique qui abîme les protéines. Ils ont déminéralisé l’émail à l’aide de deux acides – l’acide trifluoroacétique et l’acide chlorhydrique. Les chercheurs ont ainsi obtenu un protéome composé de 409 peptides (des chaînes d’acides aminés) uniques correspondant à 6 protéines endogènes : l’amélogénine X, l’améloblastine, l’amélotine, l’émailine, la métalloprotéinase-20 et la glycoprotéine alpha-2-HS.

Fossile de la mandibule de Gigantopithecus blacki conservée dans les collections du College of Wooster, Ohio, États-Unis.

Ils ont ensuite comparé ce protéome dentaire à ceux des Hominoïdes (groupe comprenant les gibbons, les orangs-outans, les gorilles, les chimpanzés et les hommes), qu’ils ont déduits des séquences de leurs génomes connues pour coder des protéines de l’émail dentaire. Les résultats font de Gigantopithecus blacki un parent des orangs-outans. Sa lignée et celle des orangs-outans apparaissent comme deux lignées très anciennes.

De quand date la séparation entre Gigantopithecus blacki et les orangs-outans ? Afin de reconstituer la chronologie des divergences successives entre les branches des Hominoïdes, les chercheurs ont utilisé deux approches statistiques différentes : d’une part en exploitant les distances calculées entre les séquences d’acides aminés d’une espèce à l’autre, et d’autre part en utilisant la méthode bayésienne (on calcule les probabilités de l’apparition d’une nouvelle forme dans l’arbre connaissant la forme précédente, afin de construire l’arbre le plus probable). Il en ressort que les deux branches ont divergé il y a une dizaine de millions d’années. L’énigme du gigantopithèque est ainsi résolue.

Source : Pour la Science du 29/11/2019

A phylogeny of hominin species

Source : Nature

jeudi 28 novembre 2019

Nous descendons presque tous d'éleveurs et de nomades venus d'Ukraine et des steppes eurasiennes il y a 5000 ans

Dans son livre best-seller du New York Times Who we Are and How we Got Here qui vient d'être traduit en français sous le titre "Comment nous sommes devenus ce que nous sommes" paru aux éditions Quanto, le biologiste et généticien américain David Reich résume ses recherches opérées depuis quelques années sur les génomes anciens collectés sur les squelettes de nos ancêtres. Recherches effectuées sur des milliers d'échantillons analysés dans son laboratoire de l'université de Harvard.

Les bâtisseurs de mégalithes disparus il y a 5000 ans

Son livre apporte des éclaircissements, voire des remises en question des origines des populations des cinq continents qui avaient été établies par les archéologues et à leur suite par les historiens.

Avant de commencer autant rappeler, et David Reich le fait très bien, qu'il n'y a pas de races pures mais que nous avons tous hérité d'origines génétiques diverses y compris venant de l'homme de Néandertal. Cette mise au point est d'autant plus importante que les Nazis justifiaient l'invasion de l'URSS au nom de la reconquête de terres ancestrales "aryennes" de l'Est de l'Europe.

Les découvertes fondamentales de David Reich et de ses chercheurs pour les populations européennes est que nous ne descendons pas des anciens chasseurs cueilleurs qui chassaient dans nos denses forêts du paléolithique peuplées grassement de gibier depuis la fin de l'ère glaciaire il y a 10 000 ans (sauf en Sardaigne et un peu en Sicile), ni même des agriculteurs venus d'Anatolie qui se sont installés progressivement en Europe depuis aussi le réchauffement climatique. Nous descendons de nomades éleveurs venus des steppes qui s'étendent de l'Ukraine jusqu'à l'Asie centrale. Une zone bordée au sud par la Crimée, le Caucase et au nord par les monts Altaï. Les Européens descendent presque tous de ce peuple appelé Yamna ou appelé aussi la culture Yamna ou Yamnaya culture en anglais. Génétiquement à 100% quasiment ! En soi une révolution pour les historiens.

"Jusqu'en 2015, avant la révolution de l'ADN ancien, la plupart des archéologues peinaient à croire que les changements génétiques dus à la diffusion de la culture yamna puissent être aussi spectaculaires que les évolutions archéologiques [...] La génétique a montré qu'il en allait tout autrement" David Reich

Une pandémie cataclysmique ?

David Reich propose une explication plausible basée sur ses découvertes génétiques. Une peste similaire à celle qui a tué un tiers de la population européenne au Moyen âge aurait éradiqué les premiers agriculteurs et nos bâtisseurs de mégalithes. Seule la population de la péninsule ibérique y aurait en partie échappé. La population des îles britanniques aurait été entièrement renouvelée comme presque toute l'Europe (France 85%, GB 100%, Hollande 100%, Hongrie 90% mais Espagne seulement 25% selon la carte fournie dans le livre). Pour les îles britanniques cela se serait passé vers 2500 av J.C, 500 ans après les débuts de la construction de Stonehenge et 1000 ans avant l'arrivé des Celtes, aussi descendants des Yamna.

Les nouveaux arrivants en Europe auraient apporté des inventions capitales : la domestication du cheval et la roue. lls inhumaient leurs morts dans des grands tumulus recouverts de terre et accompagnés à l'occasion de leurs chariots. Des caveaux appelés Kourgane en Ukraine et en Russie et que l'on a aussi retrouvés chez les Celtes. Les Yamna seraient à l'origine de toutes les langues indo-européennes et eux-mêmes descendraient de populations venant du Caucase, de l'Arménie et probablement aussi de l'Iran, croisés avec des chasseurs cueilleurs des steppes selon David Reich.

Evidemment la comparaison avec la conquête de l'Ouest par des hordes de colons blancs à cheval ou conduisant des chariots est troublante. D'autant plus que les populations locales d'Amérique du Nord ne connaissaient ni la roue ni le cheval et ont aussi été décimées par toutes sortes de maladies apportées cette fois pas les nouveaux arrivés.

Il y a ainsi eu plusieurs repeuplements de l'Europe comme le montre David Reich. Les pandémies joueraient-elles un rôle fondamental pour expliquer l'histoire comme il a été écrit avec la peste jaune et l'effondrement de l'empire romain, voire le saturnisme généralisé dû à l'utilisation systématique de canalisations en plomb dans les villas romaines ? Sommes-nous aussi condamnés à disparaître un jour face à l'arrivée d'un nouveau virus en conjonction avec une isolation artificielle exagérée due à une propreté excessive et un affaiblissement de notre système immunitaire ? That is que question.

Source : Agence Bretagne Presse du 27/11/2019

Les autres espèces humaines ont-elles été victimes d'Homo sapiens ?

Il fut un temps où l'Homme moderne partageait la Terre avec d'autres espèces humaines. Mais notre soif de conquête et notre intelligence les ont fait progressivement disparaître. Ils seraient les premières victimes de la sixième extinction de masse, initiée à la préhistoire et qui ravage encore le monde actuellement.

Actuellement, il n'y a qu'une seule espèce d'Homme sur Terre mais ça n'a pas toujours été le cas. Il y a 300.000 ans, elles étaient au moins neuf à parcourir le monde, comme l'Homo neanderthalensis en Europe ou l'Homo rhodesiensis en Afrique pour ne citer que les plus célèbres. Et puis, jusqu'à il y a 10.000 ans, huit d'entre elles ont disparu sans qu'on ait des preuves d'un quelconque cataclysme écologique. Pour Tim Longrich, paléontologue et spécialiste de l'évolution à l'université de Bath, le coupable serait une rencontre malheureuse avec Homo sapiens.

Homo sapiens est une espèce à la dangerosité sans pareille ! Nos ancêtres sont parvenus à exterminer des espèces comme les mammouths. Et « nous étions une menace pour les autres populations humaines car nous convoitions les mêmes ressources et les mêmes terres » explique Nick Longrich dans son article publié par The Conversation.

Les études historiques et archéologiques suggèrent que les premières guerres entre humains primitifs étaient généralisées mais aussi sanglantes. Les armes du Néolithique comme les lances, les haches ou les arcs, bien que rudimentaires étaient redoutables. En combinant cela à des stratégies d'attaque comme l'embuscade, l'Homo sapiens était un guerrier accompli. Ses traces de violences sont toujours visibles sur les squelettes qui nous parviennent. Par exemple, celui de l'Homme de Kennewick a été retrouvé avec une pointe de flèche plantée dans le pelvis et ceux d'Homo neanderthalensis présentent des traumatismes crâniens.

L’arme fatale

Malheureusement pour les autres, Homo sapiens possédait sans doute des armes plus sophistiquées qui lui donnaient un avantage certain dans les conflits et dans la quête de nourriture. Et en plus, il était plus malin. « Au-delà des outils, les peintures rupestres, les sculptures et les instruments de musiques, révèlent une arme bien plus redoutable : une capacité accrue à comprendre des concepts abstraits et à communiquer. La stratégie, la coordination et la coopération ont été nos armes les plus fatales » explique Nick Longrich.

En Europe, les néandertaliens semblent avoir disparu quelques milliers d'années après l'arrivée de Homo sapiens. Auparavant, il a probablement donné du fil à retordre aux Homo sapiens ce qui suppose que lui aussi était capable d'élaborer des stratégies guerrières. Ces anciennes espèces existent encore dans nos gènes. Des restes d'ADN de Néandertal ont persisté chez certains Eurasiens. Ailleurs, les Australiens gardent une petite part de l’Homme de Denisova dans leur génome.

Tuer ou être tué

On peut se demander quel était l'intérêt pour nos ancêtres d'éradiquer ainsi leurs rivaux, au point de causer un génocide de masse. « La réponse est sûrement l'augmentation des populations. Comme toutes les espèces, les humains se reproduisent de façon exponentielle. Sans contrôle, nous doublons notre population tous les 25 ans. Et depuis que l'Homme est devenu un chasseur organisé, nous n'avons plus de prédateurs » précise le paléontologue.

Sans prédation, les petits clans deviennent rapidement des grandes communautés qui s'affrontent pour les ressources disponibles. Homo sapiens n'a probablement pas planifié l'extermination de ses semblables, c'est plutôt la loi du plus fort et du plus intelligent qui aurait eu raison des espèces humaines primitives.

« Dans la science-fiction, on imagine à quoi pourrait ressembler une rencontre avec une autre espèce intelligente comme nous mais différente. C'est très triste de penser qu'un jour nous l'avons fait et qu'à cause de cette rencontre, ils ont disparu » conclut Nick Longrich.

Source : Futura Science du 27/11/2019

mercredi 27 novembre 2019

Denisova : notre cousin d’Asie sort de l’ombre

Il y a dix ans, des paléogénéticiens ont découvert une nouvelle espèce humaine fossile, l’homme de Denisova, uniquement grâce à de l’ADN ancien conservé dans une phalange retrouvée dans l’Altaï. Mais pourquoi ce cousin n’avait-il pas laissé de fossiles plus imposants ? En fait, ils étaient sous nos yeux…

À Leipzig, la cafétéria de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire bruisse souvent des rumeurs annonçant la publication d’une découverte majeure. Il faut dire qu’elles se succèdent à un rythme étourdissant depuis la fondation de cet institut. Pour autant, l’année 2010 reste marquée dans les mémoires par une agitation exceptionnelle autour du buffet des crudités. Car 2010 fut d’abord l’année du décryptage du génome d’Homo neanderthalensis ; puis celle de la découverte d’un type complètement nouveau d’homme fossile par des moyens jusque-là inédits : le séquençage de traces d’ADN dans un minuscule fragment d’os !

Depuis quelques années déjà, la grande aventure de la paléogénétique – c’est-à-dire de l’étude de l’ADN d’organismes du passé ancien – avait pris son essor à l’institut, conduite par mon collègue Svante Pääbo. Elle s’est d’abord concentrée sur une très petite portion du génome de l’homme de Néandertal avec l’analyse de l’ADN mitochondrial – l’ADN contenu dans les mitochondries, des organites localisées en dehors du noyau cellulaire. Puis, pour la première fois, autour de Richard Green, David Reich et Svante Pääbo, une équipe de l’institut a décrypté les chromosomes d’Homo neanderthalensis puis publié en mai 2010 la découverte dans un article retentissant de la revue Science.

Retentissant, car décrypter l’ADN nucléaire ancien est longtemps resté une gageure. Après la mort d’un organisme, alors que la machinerie cellulaire s’est arrêtée, les rubans de l’ADN en effet se brisent en de multiples fragments, qui se mélangent très vite à des milliards d’autres provenant notamment des génomes d’une myriade d’organismes nécrophages (bactéries, champignons…) venus consommer le cadavre. Toutefois, après des années de recherches, les paléogénéticiens ont appris à trier puis à reconstituer la composition de cet ADN fossile à condition qu’il se soit conservé dans un milieu frais ou froid (en zone tropicale, il est vite dégradé et détruit au-delà de quelques millénaires).

"Les Dénisoviens sont génétiquement un « groupe frère » des Néandertaliens"

Ainsi, en 2013, Ludovic Orlando, alors au Muséum d’histoire naturelle de Copenhague, a réussi avec l’équipe danoise à restituer le plus ancien ADN fossile connu, qui provient des restes gelés d’un cheval vieux de 700 000 ans découverts au nord-ouest du Canada. Par son climat, la Sibérie était également toute désignée pour la recherche de génomes anciens. En 2007, une équipe de l’institut, dont je faisais partie, a pu démontrer grâce à la paléogénétique la présence, il y a plus de 40 000 ans, de Néandertaliens dans une grotte de l’Altaï sibérien . Leur domaine géographique s’en était alors trouvé brutalement étendu de plus de 2 000 kilomètres vers l’est. C’est ainsi que nos collègues russes envoyèrent à Leipzig de nouveaux échantillons, et en particulier un morceau de phalange humaine, vieille de 52 000 à 76 000 ans et provenant d’un autre site de l’Altaï en cours de fouille depuis de nombreuses années, celui de Denisova.

Un groupe frère des néandertaliens dans l’altaï

La grotte de Denisova est froide : 5 à 10 degrés l’été, – 10 à – 15 l’hiver, et l’ADN s’y conserve magnifiquement. Lorsque les paléogénéticiens de l’institut firent parler ce minuscule morceau d’os, il livra une histoire extraordinaire. Son ADN mitochondrial n’était ni celui d’un Homo sapiens, ni celui d’un Néandertal, c’était apparemment celui d’un être, dont la lignée avait, estimait-on, divergé de notre buisson évolutif il y a 1 million d’années environ.

L’ADN mitochondrial, rappelons-le, ne donne qu’une information très partielle, et parfois même trompeuse. Sauf cas tout à fait exceptionnel, ce bout de génome logé dans les mitochondries (les « centrales énergétiques » des cellules) n’est transmis que par la mère à sa descendance et surtout, il ne se recombine pas lors de chaque reproduction (ne se « mélange » pas avec le génome paternel). C’est ainsi que des lignées mitochondriales peuvent se perdre complètement, ou encore être transmises à une autre espèce lors d’un épisode d’hybridation. Mais l’année 2010 se clôtura avec la nouvelle publication d’une équipe internationale conduite par Svante Pääbo, qui, elle, décrivait le génome presque entier de cet homme d’autant plus mystérieux que son anatomie restait inconnue. Ce pas fut décisif.

En 2010, les paléogénéticiens de l’Institut d’anthropologie évolutive de Leipzig ont découvert le génome dénisovien dans un petit morceau de cette phalange (partie bleue et verte). Récemment, une équipe de l’institut Jacques-Monod de Paris et de l’université de Bordeaux a réuni ce spécimen fossile à un autre fragment osseux provenant de la grotte de Denisova et ainsi reconstitué la célèbre phalange.

Car l’ADN nucléaire (celui des chromosomes logé dans le noyau cellulaire) de la phalange nommée Denisova 3 livra une information très riche. D’abord, ce « Dénisovien » était une Dénisovienne, une fillette encore loin de l’âge adulte d’après la taille de l’os. Surtout, la comparaison de son ADN nucléaire avec, d’une part, celui des hommes actuels et, d’autre part, celui des Néandertaliens, montrait qu’il s’agissait en fait d’un « groupe frère » de ces derniers. Les deux lignées s’étaient séparées l’une de l’autre il y a entre 473 000 et 380 000 ans, donc plus récemment que le point de divergence de ces formes eurasiennes avec la lignée africaine à l’origine des hommes actuels, daté aujourd’hui, d’après l’horloge moléculaire, autour de 650 000 ans.

Mais du côté des paléoanthropologues, la frustration régnait : un bout de phalange est un bien maigre fossile à étudier ! L’article de Richard Green et de ses collègues en 2010 présentait bien la description d’une molaire humaine découverte sur ce site en 2000 et jusque-là négligée. Mais, mis à part son volume extraordinairement grand, il y avait assez peu à en dire. Dès lors que son ADN mitochondrial la désigna comme dénisovienne, un jeune chercheur de mon département, Bence Viola, consacra toute son énergie à son étude anatomique. Sa morphologie était certes curieuse, mais il s’agissait d’une troisième molaire supérieure, une dent de sagesse dont la forme est assez souvent excentrique. Par la suite, les fouilleurs de la grotte de Denisova travaillant sous la direction d’Anatoli Derevianko et de Michael Shunkov identifièrent quelques autres vestiges très fragmentaires : une dent de lait fort usée, une autre molaire supérieure de grande taille ne montrant pas les traits habituels des dents de Néandertaliens ou d’Homo sapiens.

Aires de répartition des formes humaines dans l’ancien monde
Les aires de répartition vraisemblables des Dénisoviens, Néandertaliens et d’Homo sapiens, avant que cette dernière forme ne se répande dans tout l’Ancien Monde. Les Néandertaliens et Dénisoviens ont été en contact à plusieurs reprises dans la région de la grotte de Denisova, située à la marge de leurs territoires respectifs. Il y a 70 000 ans, H. sapiens sorti d’Afrique avait déjà atteint le Sud-Est asiatique.

Depuis, Bence Viola, maintenant à l’université de Toronto, a présenté un morceau de paroi crânienne découvert dans la strate 11, qui recèle les restes des derniers Dénisoviens, et Isabelle Crèvecœur, de l’université de Bordeaux, a analysé la morphologie des fragments réunis de la phalange fossile Denisova 3. Celle-ci ne montre pas l’élargissement caractéristique des phalanges néandertaliennes, mais une morphologie plus proche de celle des Homo sapiens. L’intérêt de ces découvertes réside surtout dans le fait qu’elles témoignent d’une longue occupation humaine de la grotte. L’agencement des niveaux archéologiques y a été souvent bouleversé par des conditions climatiques parfois extrêmes et les mélanges de couches sont fréquents. Cependant, la génétique comme les datations des sédiments indiquent que les Dénisoviens y ont vécu par intermittence pendant au moins une centaine de milliers d’années entre il y a 250 000 et 45 000 ans.

Hybridation

Un autre résultat important livré par l’analyse de l’ADN nucléaire dénisovien est que ses traces sont toujours présentes dans certaines populations actuelles. On n’en a pas trouvé dans les populations d’Afrique et d’Europe, et très peu dans les populations d’Asie continentale (de l’ordre de 0,2 %). Mais la contribution dénisovienne peut représenter 3 à 5 % du génome de certaines populations de Mélanésie et d’Australie. Les ancêtres des Papous et des Aborigènes australiens arrivés d’Afrique il y a plus de 50 000 ans, ont donc forcément dû rencontrer des Dénisoviens sur leur chemin. Et le plus probable est que cette rencontre a eu lieu dans le sud ou le sud-est de l’Asie, il y a environ 50 000 à 100 000 ans.

"La découverte de la mandibule de Xiahe : une histoire digne de « Tintin au Tibet »"

Cela démontrait que les Dénisoviens avaient eu une répartition très étendue, et que l’Altaï en représentait la marge plutôt que le centre. Cette position en zone frontière de la grotte de Denisova fut confirmée par la découverte par les fouilleurs russes de quelques restes néandertaliens dans le site. Au cours du dernier interglaciaire (entre 130 000 et 80 000 ans avant le présent), une réduction de la taille de la mer Caspienne, des températures hivernales plus clémentes et des conditions plus humides dans le centre de l’Asie ont permis aux Néandertaliens de s’étendre considérablement vers l’est et d’atteindre l’Altaï. Là, ils ont momentanément remplacé les Dénisoviens et se sont même hybridés avec eux. Pour preuve, apportée par l’équipe de Svante Pääbo en 2019 : un fragment d’os long vieux d’environ 90 000 ans trouvé dans le site, dernier reste d’une femme dont la mère était néandertalienne et le père dénisovien (même s’il devait aussi compter quelques lointains ancêtres néandertaliens).

Arbre phylogénétique des hommes fossiles
Trois formes humaines – H. sapiens, Néandertal et Denisova – se sont rencontrées en Eurasie pendant le Pléistocène supérieur (126 000 à 12 000 ans avant le présent). Néandertal a évolué surtout à l’ouest de l’Eurasie ; Denisova surtout à l’est et en Asie du sud-est, où il a fondé une population distincte de celle du nord. Ces deux formes humaines sont sorties de l’Homo heidelbergensis, lui-même sorti de l’Homo erectus ; H. sapiens est une espèce d’origine africaine récente.

Le contraste entre l’abondance d’informations génétiques et l’absence presque totale de données anatomiques sur les Dénisoviens était une situation totalement nouvelle dans le monde de la paléoanthropologie, une discipline historiquement construite sur une succession de trouvailles de fossiles spectaculaires depuis la première découverte d’un squelette d’homme de Néandertal en 1856. Mais, en réalité, une question s’est rapidement imposée aux paléoanthropologues : n’avions-nous pas déjà des Dénisoviens dans nos collections ?

Pour la période allant de leur divergence des Néandertaliens, il y a environ 400 000 ans, jusqu’à l’arrivée d’Homo sapiens dans le nord de l’Asie vers 45 000 ans, il existe de nombreux fossiles humains en Chine. Longtemps, les tenants – chinois, pour la plupart – d’une origine locale des peuples d’Extrême-Orient les ont considérés comme des intermédiaires crédibles entre les Homo erectus (un Homo sorti d’Afrique il y a quelque 2 millions d’années) et les Homo sapiens de la région. Avec l’effondrement progressif de cette hypothèse de continuité régionale au profit de la théorie d’une origine africaine de notre espèce, on ne savait plus trop quoi en faire. Dès les premiers travaux sur les Dénisoviens, Chris Stringer du Muséum d’histoire naturelle de Londres et moi-même avons proposé ces fossiles, parfois très complets comme de très probables Dénisoviens. Mais faute de preuve par l’ADN on en était resté là.

Un dénisovien en altitude

Rebondissement en juillet 2016 : pendant de courtes vacances, je trouvais dans mes courriers électroniques une série de photographies fort troublantes. Un court message d’une collègue chinoise, Dongju Zhang de l’université de Lanzhou, accompagnait les images d’une demi-mandibule fossile provenant du plateau tibétain. Ce courriel fut le point de départ d’une collaboration des plus passionnantes avec Dongju Zhang et son collègue Fahu Chen. La pièce était clairement non sapiens. Elle était très robuste, dépourvue de menton et portait des dents énormes.

L’histoire de sa découverte est digne des aventures de Tintin au Tibet. Recueillie dans les années 1980 par un moine bouddhiste dans une grotte sanctuaire non loin de la ville de Xiahe, elle a été remise au « sixième Gung-Thang Bouddha vivant » au lieu d’être réduite en poudre à des fins médicinales comme c’était habituellement le cas pour les ossements fossiles récoltés dans la grotte. Le dignitaire religieux conserva la pièce quelque temps avant qu’elle ne soit finalement remise à un géologue chinois de ses connaissances et conservée à l’université de Lanzhou. Son origine précise dans la grotte restait inconnue, mais heureusement l’os était encore inséré dans une gangue calcaire qu’il fut possible de dater grâce à la méthode de l’uranium-thorium. Les résultats donnèrent un âge de 160 000 ans. L’âge, la localisation géographique et les caractères morphologiques de ce fossile en faisaient un candidat idéal pour tester la présence des Dénisoviens en Chine.

La mandibule de Xiahe est le premier fossile dénisovien substantiel jamais identifié. Il s’agit en fait d’une demi-mandibule, que les chercheurs ont reconstituée dans son entièreté ci-dessus par symétrie.

La mandibule de Penghu, trouvée au fond de la mer de Chine, entre Taïwan et le continent, ressemble fortement à la mandibule dénisovienne de Xiahe. Elle est aussi très vraisemblablement dénisovienne.

Un des aspects extraordinaires de la découverte de Xiahe est que le karst de Baishiya où la pièce a été trouvée se situe à 3 300 mètres d’altitude. Jamais un homme fossile aussi ancien n’avait été mis au jour à une telle altitude. On pensait jusqu’alors que seuls des Homo sapiens avaient pu coloniser le plateau tibétain, et seulement il y a moins de 40 000 ans. Qiaomei Fu, une paléogénéticienne de l’institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin, a d’abord tenté d’extraire de l’ADN ancien de la mandibule de Xiahe. Malheureusement sans succès, de sorte que nous nous sommes tournés vers une technique d’identification encore en développement, fondée sur les protéines. Certaines protéines, comme le collagène, ont en effet une longévité beaucoup plus grande que l’ADN. Et les molécules constituant le collagène sont constituées par une solide chaîne d’acides aminés dont la séquence est codée le long de l’ADN nucléaire. Or nous avons réussi à extraire des protéines dégradées de notre fossile. En comparant leur structure avec celle codée dans l’ADN des Dénisoviens, un des membres de mon équipe, Frido Welker, a pu montrer en mai 2019 qu’elles leur étaient apparentées. Pour la première fois un Dénisovien était identifié à plus de 2 000 kilomètres de la grotte de Denisova.

Ce crâne trouvé dans les sédiments de la rivière Songhua, à Harbin, la capitale de la province du Sahaliyan Ula, dans le nord de la Chine, pourrait aussi être celui d’un Dénisovien. Ni Xijun, de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de l’Académie chinoise des sciences, y voit un Homo heidelbergensis. Mais que sont les Dénisoviens, sinon des H. heidelbergensis évolués en Asie ?

Cette découverte permit de résoudre un mystère entourant l’origine d’un allèle du gène EPAS1 répandu chez les habitants actuels du Tibet. La protéine qu’il code améliore le transport de l’oxygène dans l’organisme, et facilite ainsi la vie dans une atmosphère raréfiée en oxygène. Ce gène figurait dans la liste des quelques gènes hérités des Dénisoviens par des populations asiatiques vivant en haute altitude. Pourtant la grotte de Denisova se trouve à une élévation de seulement 700 mètres et point n’était besoin de posséder ce gène pour y vivre. Xiahe apportait la solution : c’est en fait beaucoup plus au sud, aux confins de l’Himalaya que la sélection de ce trait s’était opérée chez les Dénisoviens. Le nouveau fossile levait aussi une partie du voile sur la morphologie dénisovienne et surtout permettait un rapprochement avec d’autres fossiles chinois. Notre étude a notamment souligné la forte ressemblance entre le fossile de Xiahe et une demi-mandibule récoltée au fond de la mer de Chine, entre Taïwan et le continent, celle de Penghu, dont tout porte à croire désormais qu’elle appartenait à un autre Dénisovien. Les dimensions des deux fossiles sont très proches. Ces individus n’ont jamais développé de troisième molaire, à la différence de la très grande majorité des spécimens humains anciens ; et, surtout, tous deux présentent un caractère très particulier : une racine accessoire s’ajoutant à trois autres, dont deux fusionnées. Aujourd’hui, ce type d’enracinement d’une molaire est très rare en Europe, en Afrique, mais sa fréquence peut atteindre 40 % chez les Chinois et les Amérindiens (issus d’Asie du Nord). Ce pourrait être un caractère lui aussi hérité des Dénisoviens. Certains autres détails anatomiques de la denture de Xiahe se retrouvent sur les dents découvertes dans un autre site chinois, celui de Xujiayao situé dans le nord de la Chine, à l’ouest de Pékin. Son âge est assez discuté mais il semblerait daté d’entre 370 000 à 260 000 ans. D’autres fossiles plus complets me semblent également à rapprocher de ce groupe : ils présentent de fortes capacités crâniennes, et l’on a reconnu sur eux des traits évoquant les Néandertaliens, sans toutefois pouvoir les attribuer à ce groupe. Il s’agit notamment des fossiles de Lingjing, dans le comté de Xuchang (province du Henan), qui ont fait l’objet d’une publication en 2017. Il s’agit aussi, beaucoup plus au sud du fossile de Maba, un crâne découvert en 1958 près de la ville de Shaoguan (province du Guangdong). Il s’agit encore de celui de Harbin découvert vers 1933 dans les sédiments de la rivière Songhua près de la ville chinoise de Harbin. Des formes à grand cerveau partageant certains caractères avec les Néandertaliens : pour moi, il s’agit bien là de ce que l’on attend des Dénisoviens.

Les dénisoviens du sud

Aujourd’hui, de plus en plus de paléoanthropologues acceptent notre proposition d’attribuer aux Dénisoviens une bonne partie des hommes fossiles chinois. Mais qu’en est-il des peuplements anciens de régions situées plus au sud, celles où les ancêtres des Mélanésiens et des Aborigènes ont dû rencontrer des Dénisoviens ? Malheureusement, hormis quelques dents, sur la nature humaine desquelles on s’interroge même, le sud-est asiatique n’a guère livré de fossiles qui documenteraient l’évolution des Dénisoviens. Dès la mise en évidence d’ADN dénisovien dans des populations actuelles, on a toutefois remarqué qu’en Mélanésie et en Australie, de nombreuses variations distinguent l’ADN dénisovien des populations actuelles de celui extrait des fossiles de la grotte de Denisova. En fait, l’analyse des génomes actuels montre assez clairement que les Dénisoviens comprennent au moins deux branches principales. Ces deux branches se sont séparées depuis près de 350 000 ans, c’est-à-dire peu après la séparation de leur ancêtre commun avec la lignée néandertalienne. L’une des branches est celle des hommes de la grotte de Denisova et probablement d’une bonne partie des Dénisoviens chinois, la seconde, méridionale, est peu ou pas représentée pour l’instant dans le registre fossile. Chez des Japonais ou des Chinois actuels, on trouve des traces de ces deux sources d’ADN dénisovien, mais en très petite quantité : de l’ordre de 0,1 % chacune. Chez les Aborigènes australiens ou les Mélanésiens, par contre, c’est seulement l’ADN de la branche des « Dénisoviens du sud » qui est représentée, mais à un niveau nettement plus élevé : jusqu’à 4 %. Une des implications de cette longue évolution indépendante de ces deux branches est que, du point de vue morphologique, les Dénisoviens du nord et ceux du sud pourraient avoir été presque aussi différents les uns des autres qu’ils ne l’étaient des Néandertaliens. Les recherches actuelles s’orientent donc vers l’analyse des fossiles et des sites déjà connus en Chine, avec un accent tout particulier sur les techniques moléculaires : paléoprotéomique, recherche d’ADN ancien dans l’os, et dans les sédiments des sites. Mais elles redoublent aussi d’efforts sur le terrain, dans le sud et le sud-est de l’Asie, pour documenter ces Dénisoviens du sud, dont l’aspect demeure encore un complet mystère. La paléoanthropologie de l’Asie a encore beaucoup à nous apprendre.

Source : Pour la Science du 25/11/2019

mercredi 13 novembre 2019

Sommes-nous plus intelligents que les Hommes préhistoriques ?

On s’est longtemps représenté les Hommes préhistoriques comme des êtres frustes à l’intelligence très limitée. À raison ?

Rien ne permet de l'affirmer. On s'est longtemps représenté les hommes préhistoriques comme des êtres frustes à l'intelligence très limitée. Probablement à cause de l'"évolutionnisme culturel", idéologie – occidentale – selon laquelle plus on remonte dans le temps, plus l'image de l'Homme est mauvaise.

"Le cerveau des Hommes d’il y a 30.000 ans était de 15 à 30 % plus gros que celui des Hommes actuels"

Il est, bien sûr, très difficile de comparer les capacités cognitives des Hommes d'aujourd'hui avec celles de leurs ancêtres ayant vécu il y a des dizaines, voire des centaines de milliers d'années. "Les analyses de crânes fossilisés n'apportent aucune réponse, précise le paléoanthropologue Antoine Balzeau, du Muséum national d'histoire naturelle. Leurs différences anatomiques ne peuvent être corrélées à des données fonctionnelles. Ces crânes indiquent par ailleurs que le cerveau des Hommes d'il y a 30.000 ans était de 15 à 30 % plus gros que celui des Hommes actuels, celui des néandertaliens étant lui-même plus volumineux que celui de Sapiens. Mais la taille du cerveau n'est pas proportionnelle aux capacités cognitives d'un individu !"

"Une capacité de réflexion et d’abstraction poussée"

Celles-ci se reflètent toutefois dans les comportements, les savoir-faire. Ainsi, les découvertes réalisées depuis une trentaine d'années ont permis de dessiner un nouveau portrait des néandertaliens, longtemps considérés comme de sombres brutes. Ils disposaient en effet d'une panoplie d'outils à usages multiples, savaient faire et conserver le feu, usaient de colorants pour modifier l'apparence de leur peau. Surtout, ils enterraient leurs morts, parfois avec des offrandes. "Cette relation métaphysique avec la mort montre qu'ils possédaient une capacité de réflexion et d'abstraction poussée", souligne Antoine Balzeau.

Source : Sciences et Avenir du 10/11/2019

vendredi 8 novembre 2019

Un singe debout, il y a 11,6 millions d'années et en Europe

La découverte en Bavière d'os fossiles appartenant à une nouvelle espèce de grand singe du Miocène rebat les cartes de la locomotion. La bipédie existait déjà il y a 11,6 millions d'années et en Europe.

Danuvius Guggenmosi, un drôle de nom pour un drôle d'animal... Découvert dans la localité d'Hammerschmiede en Bavière, notamment par Madelaine Böhme, du département de géosciences de l'Université de Tübingen, Danuvius est une nouvelle espèce de grand singe.

Avec une poignée d'os fossiles, Mme Böhme et d'autres chercheurs allemands, canadiens et américains nous donnent à voir ce grand singe. Quatre individus au total (deux femelles, un mâle et un juvénile) dont il reste entre autre, des dents, un tibia, un fémur, des os du pieds, une rotule.

Le thorax de Danuvius était large, sa colonne vertébrales comme ses bras longs. Quant à sa posture, il apparaît que cette bête était bipède. Datée de 11,62 millions d'années, Danuvius rebat les cartes de la bipédie qu'on croyait avoir émergée en Afrique et au mieux il y a 7 millions d'années.

À cette époque du Miocène moyen, l'Europe était bien plus chaude qu'aujourd'hui et la végétation tropicale. Les espèces de grands singes nombreuses dont celle-ci. Ce qui fait l’intérêt de la découverte publiée dans la revue Nature, c'est l'étude de la locomotion.

En effet, il apparaît, avec l'analyse du squelette, que Danuvius se tenait debout et marchait sur la plante des pieds. Pas sur le sol mais sur les branches d'arbres. C'est une forme de bipédie. "Clairement, on a un grand singe bipède arboricole. Quand vous avez une certaine stature et celui-ci faisait de 14 à 30 kilos, la meilleure stratégie pour se déplacer dans un contexte compliqué comme un couvert forestier, c'est de se redresser et de se maintenir grâce aux branches en surplomb et de se maintenir en bipédie" explique Guillaume Daver, paléoanthropologue et maître de conférence à l'Université de Poitiers.

Voilà qui alimente la thèse de plusieurs formes de bipédies. Après avoir longtemps défendu l'idée que c'est le passage d'un paysage de forêt à la savane qui avait conduit les australopithèques à se redresser (vers 4 millions d'années), puis que des terrains escarpés auraient pu provoquer cette évolution, Danuvius montre que des grands singes bien avant ce que l'on pensait avaient adopté la marche.

À quoi ressemblait-elle ? "Très difficile à dire" ajoute Guillaume Daver. Le squelette ne fait pas tout. Les muscles, les tendons, les chairs jouent un rôle. Proche de cette des orang-outangs actuels ? De celle d'Homo sapiens ?

Comme les grands singes ont disparus d'Europe il y a 8 millions d'années, ce grand singe n'est pas notre ancêtre marcheur. Celui là reste encore à trouver.

Source : France Inter du 07/11/2019

Le vrai du faux

jeudi 7 novembre 2019

Des singes déjà bipèdes il y a plus de 11 millions d'années

Une espèce inconnue de grand singe bipède qui vivait il y a 11,62 millions d’années a été découverte en Allemagne. C’est la plus vieille preuve de bipédie jamais découverte chez un primate

C’est un drôle de singe qui se promenait dans les forêts d’Allemagne, il y a 11,62 millions d’années. Le représentant d’une espèce inconnue, mis au jour sur le site de Hammerschmiede (Allemagne) et baptisée Danuvius guggenmosi. A l’instar des hominines, les ancêtres des hommes et leurs proches cousins qui sont apparus au moins 4 millions d’années plus tard, il marchait sur ses deux pattes arrière. Une découverte inédite pour une période aussi lointaine effectuée par Madelaine Böhme de l’Université de Tübingen (Allemagne) et publiée dans la revue Nature.

Ce sont les restes d’au moins quatre individus qui ont permis à la chercheuse allemande et son équipe de conclure à la découverte de cette nouvelle espèce de grands singes. Il y a 11 millions d’années, l’Europe n’avait pas grand-chose à voir avec ce que nous connaissons. La faune y était particulièrement riche. Les animaux évoluaient globalement dans un environnement tropical. Sur le site de Hammerschmiede, de nombreuses autres espèces de vertébrés ont été mises au jour. Il n’y a donc rien de très surprenant d’imaginer un singe se promener dans ces contrées. En revanche, le mode de locomotion proposé par Madelaine Böhme et son équipe a de quoi surprendre. « En fait, ces conclusions confirment des hypothèses qui faisaient débat dans la discipline, explique Gilles Berillon paléoanthropologue au Muséum national d’Histoire naturelle. La bipédie, un des modes posturaux parmi de multiples disponibles dans leur répertoire, a très bien pu être utilisée chez certains grands singes dans des contextes différents et de manière diversifiée. Ici, la forme du tibia par exemple laisse peu de doute sur sa bipédie : il est vertical et perpendiculaire aux pieds. Pareil pour les hanches qui indiquent clairement la manière dont s’emboîtaient les fémurs " sous " le pelvis. »

"La bipédie est donc un phénomène bien plus divers qu’on a pu le penser."

« Les plus vieux hominines que l’on connaisse datent d’environ 7 millions d’années et ont été découverts en Afrique de l’Est et centrale, ajoute Guillaume Daver paléoanthropologue à l’université de Poitiers. L’environnement d’alors en Europe connaissait une période de mutation où des forêts tropicales laissent place à des paysages plus ouverts. » On a longtemps pensé que c’est ce changement climatique qui avait poussé les ancêtres des hommes vers la bipédie en Afrique. Or Danuvius guggenmosi vivait, lui, dans un environnement boisé, dans des forêts qui devaient ressembler aux forêts tropicales. « Danuvius guggenmosi qui devait peser entre 17 et 31 kg marchait donc sur deux pattes mais se suspendait aussi aux arbres, continue Guillaume Daver. Pour se déplacer, il alternait sans doute ces deux modes de locomotion. » « On assimile la bipédie au fait de se redresser ; en fait ce mode, qui existe chez les grands primates a pu être davantage utilisé au dépens d’autres comme la quadrupédie ; ce n’est donc pas littéralement un redressement, ajoute Gilles Berillon. C’est une caractéristique qui a pu exister chez d’autres grands singes du Miocène, comme les oréopithèques qui ont vécu un peu plus tard, il y a 8 millions d’années. De nos jours, on constate que d’autres espèces de singes peuvent marcher sur deux jambes, bien qu’on n’en trouve pas les marqueurs habituels sur leur squelette. La bipédie est donc un phénomène bien plus divers qu’on a pu le penser. »

Les grands singes ont fini par disparaître d’Europe il y a 8 millions d’années. Si cette découverte permet de confirmer l’hypothèse d’une bipédie précoce et diversifiée, elle alimente aussi un autre débat entre spécialistes. Les grands singes bipèdes, ancêtres des premiers hommes, sont-ils les descendants de ces singes européens ? « Il y a deux solutions, explique Guillaume Daver. L’Europe a connu un bouleversement climatique qui a profondément modifié certains environnements. Ces primates ont donc très bien pu tout simplement disparaître, sans donner de descendance. Mais rien n’indique non plus, que ces singes n’ont pas suivi cette rétractation du couvert forestier vers l’Afrique. » Les forêts tropicales n’ont pas disparu subitement d’Europe. Leur superficie s’est rétrécie, leurs habitants, plutôt que de s’adapter à de nouveaux environnements, ont pu suivre ce rétrécissement qui, au fil des millénaires et des générations, les aurait confinés en Afrique. Une chose est certaine, quand Homo erectus, le plus vieux représentant du genre Homo connu en Europe, est arrivé d’Afrique il y a plus de deux millions d’années, il n’a croisé sur sa route aucun autre grand singe bipède.

Source : La Recherche du 06/11/2019