jeudi 30 juin 2022

Le premier dénisovien d’Asie du sud-est

La découverte d’une molaire dénisovienne parfaitement conservée dans une grotte laotienne est une confirmation fossile longtemps attendue de la présence en Asie du sud-est de la plus grande population dénisovienne.

L’Asie du sud-est continentale est une immense région calcaire, où pullulent les grottes. Les pluies de la mousson entraînent les os des animaux morts, puis les déposent avec des sédiments dans les grottes qu’elles traversent. C’est dans un tel piège à fossiles, une accumulation compacte de fossiles et de sédiments – une brèche – qu’une équipe de chercheurs emmenée par Fabrice Demeter de l’université de Copenhague et du Muséum national d’histoire naturelle, a découvert une molaire humaine très vraisemblablement dénisovienne.

La dent – répertoriée comme TNH2-1 – provient d’une brèche trouvée dans Tam Ngu Hao, c’est-à-dire dans la « grotte du cobra » dans le parc national de Nam Et-Phou Louey. Cette cavité est située à mi-hauteur d’une falaise proche de la grotte de Tam Pà Ling, connue pour ses Homo sapiens anciens (60 000-70 000 ans). Il s’agit d’une couronne de molaire humaine parfaitement préservée, dont la morphologie et les crénulations particulières suggèrent une dent dénisovienne.

La grande taille de la molaire de la molaire de Tam Ngu Hao suggère qu'elle est dénisovienne.

Pour situer TNH2-1 dans le temps, les chercheurs ont daté par plusieurs méthodes physiques la brèche contenant la dent, des dents animales qui l’entouraient et les strates inférieure et supérieure. De la prise en compte des résultats et de leurs diverses incertitudes, il ressort avec une grande probabilité que la dent date d’entre 131 000 et 164 000 ans, c’est-à-dire du Pléistocène moyen (2,58 millions d’années à 11 700 ans avant le présent). Les chercheurs ont fait le choix de ne pas analyser l’ADN, rarissime sous les tropiques, pour se concentrer sur les protéines de l’émail… L’absence de peptides spécifiques aux mâles prouve que la dent a appartenu à un individu féminin, mais le « protéome » s’est avéré trop dégradé pour pouvoir conclure quant à l’espèce.

Alors, après avoir microtomographié TNH2-1 pour en extraire un modèle numérique ultraprécis, les chercheurs ont quantifié ses caractéristiques à l’ordinateur : épaisseur de l’émail, forme des sillons et des cuspides, dimensions diverses, etc., puis ils les ont comparées à celles des molaires d’humains du Pléistocène. Il en ressort d’abord que TNH2-1 est distincte des molaires d’H. erectus, mais proche de celles des Néandertaliens du Pléistocène moyen et encore plus de celles des Néandertaliens du Pléistocène supérieur. Il apparaît ensuite qu’elle est bien plus proche encore des molaires de la demi-mandibule Xiahe, un fossile dénisovien datant de 160 000 ans, trouvée sur le plateau tibétain et dans une moindre mesure de dents de plusieurs fossiles chinois considérés comme dénisoviens par nombre de paléoanthropologues : celles de la mandibule de Penghu ou du crâne de Harbin par exemple.

Les chercheurs tirent de ces observationsla conclusion que TNH2-1 pourrait passer pour néandertalienne, mais qu’elle est bien plus vraisemblablement dénisovienne, puisqu’elle a été découverte très loin des régions occupées par les Néandertaliens. Ils soulignent en outre que la molaire de Tam Ngu Hao montre les capacités d’adaptation des dénisoviens, puisqu’ils pouvaient autant vivre dans la froideur de la Sibérie ou des hautes altitudes du plateau tibétain, que dans la chaleur moite des jungles tropicales. Cette constatation est très importante, car l’étude génétique des populations d’Asie du sud-est a révélé que nombre d’entre elles ont des proportions importantes d’ADN dénisovien : les Agta magbukon de l’île de Luçon par exemple en possèdent près de 5 % ; les groupes Papous jusqu’à 4 %. Maintenant que la présence des dénisoviens en Asie du sud-est est attestée par un premier fossile, ces traces considérables de métissage ne s’expliquent que si une population dénisovienne importante a vécu dans la région jusqu’à une période récente. Même si une unique molaire ne semble pas en constituer un indice important, sous les conditions tropicales très peu favorables à la fossilisation, c’est pourtant le cas !

Source : Pour la Science du 29/06/2022

mardi 28 juin 2022

Les australopithèques d’Afrique du Sud prennent un coup de vieux

Une étude parue lundi 27 juin dans la revue scientifique « Pnas » repousse d’au moins un million d’années les fossiles d’australopithèques découverts dans des grottes en Afrique du Sud. De quoi montrer une coexistence avec ceux d’Afrique de l’Est.

Un million d’années dans la vue ! Une coopération internationale a revu à la hausse l’âge d’Australopithecus africanus, une espèce d’australopithèque qui vivait en Afrique australe. Jusque-là, des analyses sédimentaires du site de fouilles de Sterkfontein, en Afrique du Sud, considéraient ce lointain cousin comme présent depuis une période de 2,1 à 2,6 millions d’années. La nouvelle estimation repousse cette fourchette entre 3,4 et 3,7 millions d’années.

La faute aux stalagmites, ou plutôt aux stalagmites « plates ». « Les sols de ces grottes ressemblent à des mille-feuilles », décrit Laurent Bruxelles, géoarchéologue de l’université Toulouse Jean-Jaurès et coauteur de l’étude parue dans Pnas lundi 27 juin. Les premières estimations avaient été réalisées en datant des calcaires déposés par ruissellement dans une couche sédimentaire où avaient été retrouvés des fossiles. La technique est classique. Mais, dans ce cas précis, la datation a été faussée par le ruissellement : les roches analysées se sont infiltrées bien après dans la couche géologique qui contient les fossiles.

Pour la nouvelle mesure, c’est donc le quartz qui a été passé à la moulinette, notamment des formes rares de certains éléments chimiques – l’aluminium et le béryllium. « Tant que les roches sont à la surface, ces isotopes vont être produits en raison des rayonnements cosmiques, explique Laurent Bruxelles. Puis, quand la roche est recouverte ou enterrée dans une grotte, ces isotopes vont peu à peu disparaître, avec un taux de décroissance connu. » À partir des isotopes restants, il est ainsi possible de savoir quand la roche a été enfouie et donc quand se sont fossilisés les os.

Une coexistence parallèle d’australopithèques

Cette nouvelle datation confirmerait que l’australopithèque sud-africain a vécu à la même époque que son voisin d’Afrique de l’Est Australopithecus afarensis. Et ne peut donc pas en être son descendant. Une vraie révolution, qui aurait enthousiasmé le paléoanthropologue Yves Coppens, mort la semaine dernière et codécouvreur en 1974 de Lucy, le plus connu des squelettes d’australopithèque afarensis.

« Cette actualisation montre une évolution synchrone, qui invite à réfléchir sur l’apparition des australopithèques à l’échelle de tout le continent africain en sortant du débat sur les différents berceaux de l’humanité », estime Laurent Bruxelles. Depuis quelques décennies, les paléoanthropologues ont abandonné l’idée d’une unique lignée humaine, pour parler plutôt d’un « buisson », plusieurs espèces cohabitant et évoluant parallèlement.

Source : La Croix du 27/06/2022