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mardi 22 août 2023

Homo Sapiens serait arrivé en Europe en plusieurs vagues

L’arrivée d’Homo sapiens en Europe : une invasion brutale et exterminatrice pour Néandertal, selon la vision communément admise. Mais une autre réalité se profile : la migration se serait faite lentement et en plusieurs vagues venues du Levant.

Suspendue à un arbre, une chèvre de réforme fera l’affaire. Imaginant un cheval au galop, Laure Metz lève son arc, décoche, et la flèche part en spiralant se ficher derrière l’épaule de l’« équidé ». Plus tard, elle comparera les traces de la collision laissées sur la petite pointe de silex fixée en bout de flèche avec les fractures observées sur les triangles isocèles de silex de même taille découverts par centaines dans la grotte Mandrin. La plupart des strates de cet abri, dominant la vallée du Rhône aux portes de la Provence, suggèrent qu’il y a plus de 50 000 ans, elle a servi de halte de chasse à des clans néandertaliens. Mais la couche E, vieille de 54 000 ans, est atypique : outre ces triangles isocèles de silex, elle a livré des outils taillés autrement qu’à la façon néandertalienne. Selon Laure Metz, membre de l’équipe de Ludovic Slimak, du CNRS, qui fouille la grotte Mandrin, la forme des triangles de silex, leur largeur de moins d’un centimètre et la présence de fractures d’impacts à leur extrémité impliquent qu’il s’agit de pointes de flèches. Leur nombre suggère que ces armatures devaient être changées souvent au retour de la chasse… à l’arc ! Or, comme à notre connaissance les Néandertaliens, jamais, n’ont employé d’arcs, ces archers actifs dans la vallée du Rhône il y a quelque 54 000 ans devaient être sapiens. Si cette conclusion devait être corroborée par des constatations semblables faites ailleurs sur notre continent, cela impliquerait que notre espèce est entrée en Europe quelque 10 000 ans plus tôt que ce que l’on pensait !

Récemment encore, la théorie dominante sur ce que les paléoanthropologues nomment la « transition néandertal/sapiens » était qu’il y a quelque 43 000 ans, au début du Paléolithique supérieur (40 000 à 11 700 ans avant le présent ou AP), les « hommes archaïques » qu’étaient prétendument les Néandertaliens furent remplacés très vite par la population fondatrice de la population sapiens actuelle. En provenance d’Afrique, passés par le Proche-Orient, ces « hommes anatomiquement modernes » étaient agressifs et supérieurs cognitivement, s’imaginait-on facilement. La conquête de l’Europe (et simultanément de la planète) se serait ensuivie de l’arrivée de ces conquérants, accompagnée par la mise en extinction de toutes les grandes espèces de mammifères, dont l’Homo neanderthalensis. On identifiait ces arrivants sapiens aux « Aurignaciens », c’est-à-dire aux Paléolithiques sapiens qui ont introduit en Europe l’industrie lithique (des pierres taillées), l’industrie osseuse (des outils en os) et les ornements corporels et autres objets d’os constituant ce que l’on nomme la « culture matérielle » aurignacienne. En 2002, la découverte d’OASE 1 dans la grotte Peştera cu Oase, en Roumanie, sembla d’abord confirmer cette vision : l’âge de 37 000 à 45 000 ans AP de cette mandibule humaine en faisait le plus ancien fossile sapiens d’Europe. Sa présence près des Portes de Fer en plein couloir danubien attestait fort opportunément du début du peuplement rapide de l’Europe par notre espèce à partir d’il y a quelque 43 000 ans.

Toutefois, le simplisme de cette vision devint intenable quand, en 2015, l’équipe de la généticienne Qiaomei Fu, de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire, à Leipzig, séquença le génome d’OASE 1. Les chercheurs révélèrent que cet individu possédait de 6 à 9 % d’ADN néandertalien, et qu’il était génétiquement bien plus proche des Extrême-Orientaux que des Européens actuels. Cela impliquait qu’OASE 1 avait fait partie d’un groupe sapiens ayant précédé en Europe la vague aurignacienne, disparu en même temps que les Néandertaliens au milieu desquels il vivait. Après OASE 1, toute une série d’indices ont poussé les préhistoriens à nuancer et à compléter la théorie dominante au XXe siècle de l’arrivée d’H. sapiens en Europe, décidément trop naïve.

Sapiens n’était pas seul

Pour commencer, cette théorie d’un remplacement rapide d’H. neanderthalensis véhicule la notion douteuse d’un H. sapiens conquérant, alors que, d’un point de vue évolutif, l’expansion de notre espèce n’est qu’un épisode de plus de celle du genre Homo en Eurasie. Avant H. sapiens, deux formes d’Homo africain, représentant deux stades d’évolution successifs, sont déjà entrées en expansion : l’H. ergaster/erectus il y a 1,8 million d’années et l’H. rhodesiensis/heidelbergensis il y a 0,8 million d’années. Entre 500 000 et 300 000 AP, cette dernière forme a donné en Afrique l’H. sapiens et en Europe l’H. neanderthalensis. Puisque les plus anciens H. sapiens connus sont âgés de 315 000 ans, on considère que la spéciation de notre espèce était déjà manifeste il y a 300 000 ans, date à laquelle les premiers fossiles néandertaliens « caractérisés » sont apparus dans le registre fossile européen. Ainsi, H. sapiens et H. neanderthalensis sont deux espèces cousines contemporaines sorties du même ancêtre, de sorte que Néandertal n’était pas moins « évolué » que son cousin…

Les génomes contenus dans le crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň (à gauche) et dans le crâne de l’adolescent OASE 2, trouvé dans la grotte roumaine de Peştera cu Oase (à droite), attestent d’un métissage des populations sapiens avec les néandertaliens dans les siècles ou les millénaires ayant précédé l’arrivée de leur groupe en Europe. Ni la femme de Zlatý kůň ni l’adolescent OASE 2 ne sont apparentés génétiquement avec les Européens actuels.

Ensuite, un fait peu connu eut une grande influence sur la façon dont H. sapiens a abordé l’Europe : notre espèce vit au Levant depuis longtemps – des centaines de milliers d’années sans doute. Découverte dans la grotte de Misliya, sur le mont Carmel, en Israël, une mandibule sapiens de quelque 200 000 ans illustre cette présence ancienne. Celle-ci s’explique par le fait que cette porte d’entrée en Eurasie que sont le Levant, et dans une moindre mesure la péninsule Arabique attenante, fait partie du réseau d’habitats « africains » au sein duquel s’est produite la spéciation d’H. sapiens : d’un point de vue biogéographique, ces régions font partie à la fois de l’Afrique et de l’Eurasie !

De ceci, se déduit une observation cruciale : ce ne sont pas les H. sapiens archaïques qui, « sortant d’Afrique » en « conquérants », ont rencontré au Levant des Néandertaliens, mais ces derniers qui sont venus à la rencontre des premiers. Fuyant sans doute les rudes conditions des pics glaciaires qui se sont succédé tous les 1 500 ans environ après le début de la dernière glaciation il y a quelque 120 000 ans, ils ont investi le Proche-Orient et, d’après le registre fossile, y sont restés jusque vers 55 000 AP. H. neanderthalensis et H. sapiens y ont alors partagé le Moustérien, une culture matérielle typique, qui fut pratiquée des centaines de milliers d’années durant par les H. sapiens archaïques d’Afrique du Nord, par les Néandertaliens en Europe et par les deux espèces au Levant. Dès lors, et en l’absence de fossiles, il est impossible d’attribuer un habitat levantin de plus de 55 000 ans à H. neanderthalensis ou à H. sapiens, qui ont fort bien pu y séjourner tous les deux…

Puisqu’elles se croisaient au Levant, ces deux formes humaines se mêlaient. Comment le sait-on ? Par exemple par la mandibule de Tabun 2 (122 000 ans), qui exhibe des traits sapiens et néandertaliens. Toutefois, c’est surtout par la paléogénétique qu’on en a la certitude. En 2010, grâce aux progrès fulgurants du séquençage rapide de l’ADN, une équipe conjointe de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, de Leipzig, et de l’université de Harvard a publié 60 % du génome nucléaire néandertalien. Cette percée fut vite suivie par les séquençages complets de plusieurs autres ADN de la même espèce, et l’on s’aperçut que tous les Eurasiens portent de l’ADN néandertalien. Comme le formula David Reich, l’un des meneurs de cette découverte : « Nous pouvons désormais dire que, selon toute vraisemblance, il y a eu transfert de gènes entre Néandertaliens et humains. » Humains ? Beaucoup d’anglophones réservent en effet le terme d’humain à H. sapiens… La réalité est que, puisque les espèces néandertaliennes et sapiens étaient dans une certaine mesure interfécondes, il s’agit au sens biologique de deux sous-espèces d’une même espèce humaine mère : l’H. rhodesiensis/heidelbergensis. Se rencontrant au Proche-Orient, ces deux sous-espèces se sont mélangées. C’est cette hybridation préalable à l’expansion d’H. sapiens dans le reste de l’Ancien Monde (l’Afro-Eurasie) qui explique que les Eurasiens actuels possèdent entre 1,5 et 2,1 % d’ADN néandertalien… 2 000 générations et 40 000 ans d’érosion génétique après les derniers Néandertaliens, ce n’est pas peu.

L’expansion principale

Ainsi, ce sont des H. sapiens métissés qui, à leur tour, se sont répandus en Eurasie. Quand ? Étant donné la précocité de la présence de notre espèce au Proche-Orient, de premières dispersions se sont certainement produites très tôt. L’horloge génétique – c’est-à-dire le comptage des mutations accumulées avec le temps – suggère que la principale expansion sapiens en Eurasie s’est produite entre il y a 70 000 et 50 000 ans. De fait, on observe qu’un chapelet de populations restées noires et dites « autochtones » s’étend entre l’Afrique et l’Australie, notamment en Inde, dans les îles Andaman (face à la Birmanie), en Asie du Sud-Est et en Papouasie. Les gènes de ces groupes suggèrent qu’ils sont les héritiers d’une première vague d’H. sapiens partie tôt au début de la principale expansion sapiens en Eurasie. Le tropisme tropical de cette première vague n’a pu que la pousser d’abord le long de la rive sud de l’Eurasie. À Madjedbebe, un abri du nord de l’Australie, Chris Clarkson, de l’université du Queensland, et des collègues ont mis au jour des outils suggérant l’arrivée d’« hommes modernes » il y a quelque 65 000 ans, et la découverte de restes humains près du lac Mungo, en Australie du Sud, y prouve la présence d’H. sapiens génétiquement proches des aborigènes actuels il y a au moins 40 000 ans, de sorte que le consensus, aujourd’hui, est qu’H. sapiens foulait déjà l’Australie il y a 50 000 ans. Cette date est choquante : alors que le sud de l’Australie est à 18 000 kilomètres de déserts, de mers et de montagnes du Levant, pourquoi, l’Europe, à seulement 1 500 kilomètres, aurait-elle été abordée il y a seulement 45 000 ans ?

Sans doute parce qu’en fait elle a bien été abordée ! Il est vraisemblable qu’au cours de l’expansion principale de notre espèce en Eurasie et à la faveur des périodes chaudes intercalées de pics glaciaires qui se succédaient, une partie de la première vague s’est aussi propagée vers le nord. Après tout, au Levant, les clans sapiens et néandertaliens se mêlaient, échangeant des gènes et – pourquoi pas ? – aussi des techniques d’adaptation au froid…

C’est bien ce qu’illustrent les fossiles OASE 1 et OASE 2 – un crâne de même âge qu’OASE 1, trouvé lui aussi à Peştera cu Oase, avec également 6 % d’ADN néandertalien. Des fragments d’os sapiens datant vraisemblablement de 47 000 AP, trouvés dans l’avant-dernière strate avant le substrat rocheux de la grotte bulgare de Bacho Kiro, en sont également les témoins. En 2020, autour de Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, des chercheurs les ont étudiés et ont mis en évidence dans leurs ADN un ensemble d’allèles transmis ensemble : l’« haplotype M ». Or ce motif génétique est totalement absent d’Europe aujourd’hui, mais fréquent dans les îles Andaman et en Mélanésie. Traduction : les H. sapiens de Bacho Kiro faisaient partie de la première vague de l’expansion sapiens principale en Eurasie. Autre indice allant dans le même sens : le génome contenu dans un crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň, et daté en 2021 seulement de 45 000 AP environ, comporte 3 % d’ADN néandertalien sous la forme de longs segments suggérant un métissage peu ancien de son groupe avec H. neanderthalensis. Or tant les vestiges humains de Bacho Kiro que ceux de la femme de Zlatý kůň étaient accompagnés d’outils mêlant des éclats tranchants typiques du débitage pratiqué par les Néandertaliens d’Europe et des lames retouchées typiques pour leur part de la culture matérielle des H. sapiens levantins du début du Paléolithique supérieur : le PSI (50 000 à 40 000 AP), sigle qui résume l’expression « Paléolithique supérieur initial ». Un nom bien ambigu, puisqu’il semble indiquer une période, alors qu’il désigne une culture matérielle particulière comportant essentiellement des lames débitées en série et éventuellement retouchées pour donner d’autres outils. Retenons-en ceci : le fait que le crâne de Zlatý kůň et les vestiges humains de Bacho Kiro aient été trouvés accompagnés d’une industrie lithique de type PSI traduit l’origine levantine de la culture matérielle de leurs clans.

La transition revisitée

Ce tableau suggère une première vision révisée de l’arrivée de notre espèce en Europe : au cours de son expansion principale en Eurasie, une première vague portant, entre autres, l’haplotype M, s’est propagée entre 70 000 et 50 000 AP le long de la rive sud de l’Eurasie, vers le centre de l’Asie et vers l’Europe ; dans ces deux dernières régions, elle a côtoyé les Néandertaliens et échangé avec eux des gènes et des idées ; puis, à partir d’il y a quelque 43 000 ans, une deuxième vague sapiens, celles des porteurs de l’Aurignacien, est arrivée dotée de ses lames retouchables en nombre d’outils différents, de ses outils d’os et de ses ornements corporels. L’étude de 51 génomes de chasseurs-cueilleurs d’âges compris entre 37 000 et 14 000 ans, réalisée par une équipe emmenée par Qiaomei Fu, suggère que les gènes de la première vague ne seraient plus présents aujourd’hui en Europe, mais nous disposons de si peu de fossiles datant du début de l’expansion sapiens que la prudence reste de mise…

Des groupes de la première vague en Europe pourraient bien en effet y être restés plusieurs milliers d’années durant, avant de disparaître, absorbés par les derniers Néandertaliens, ou par les premiers Aurignaciens. Ce qui nous le dit ? Les « cultures de transition », des cultures matérielles ainsi nommées car elles mêlent traits néandertaliens et traits sapiens. Si l’équipe de Ludovic Slimak interprète correctement la grotte Mandrin, alors la plus ancienne culture de transition européenne est le « Néronien », le nom de la culture matérielle de 54 000 ans d’âge mise au jour à Mandrin et dans plusieurs autres cavités, dont la grotte… Néron. La culture de transition la plus emblématique est sans aucun doute le Châtelperronien, parce qu’elle fut intensément étudiée par l’école d’André Leroi-Gourhan (1911-1986), la première à introduire une méthode de fouille vraiment rigoureuse en préhistoire. Cette culture matérielle qui se caractérise par ses outils sur éclat de type néandertalien, mais surtout par ses productions en série de lames souvent retouchées, dont le fameux « couteau de Châtelperron », a couvert un vaste territoire en France et dans le nord de l’Espagne entre 45 000 et 40 000 AP. Initialement, les équipes de Leroi-Gourhan l’avaient attribué à H. sapiens, mais les découvertes d’un squelette néandertalien à Saint-Césaire, en Charente-Maritime, et de plusieurs dents de la même espèce à Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, dans des niveaux comportant des outils châtelperroniens, réorientèrent leur interprétation. Point qui va dans ce sens, les outils châtelperroniens traduisent la continuation des traditions de taille néandertaliennes, mais les parures en ivoire semblent plutôt aurignaciennes.

Dans les années 2000 et 2010 cependant, une vive controverse sur l’attribution du Châtelperronien s’est développée entre plusieurs équipes. Certains chercheurs ont d’abord argué d’« interstratifications » entre couches néandertaliennes et châtelperroniennes ; d’autres se sont opposées sans fin sur les datations. En 2018, une équipe emmenée par Brad Gravina, de l’université de Bordeaux, a pour sa part réexaminé l’attribution de la partie supérieure de l’« ensemble jaune-orange pâle » (EJOP sup), la strate dont provient la sépulture néandertalienne de Saint-Cézaire. « Notre analyse montre qu’EJOP sup contient une quantité extrêmement limitée de matériel culturel du Châtelperronien, clairement mélangé à une composante très majoritaire du Paléolithique moyen », écrivent ces chercheurs. En clair, un mélange entre la couche néandertalienne sous-jacente et la couche réputée châtelperronienne contenant la sépulture empêcherait de laisser celle-ci appartenir à l’ère de Néandertal, de sorte que la réattribution du Châtelperronien à l’H. sapiens serait plus plausible. Pour sa part, Jean-Jacques Hublin penche en faveur de l’attribution du Châtelperronien à des Néandertaliens, puisqu’en 2020, à la fin de l’article rapportant les travaux de son équipe sur les chasseurs sapiens de Bacho Kiro, il écrivait : « Les pendentifs de type Paléolithique supérieur initial de la grotte Bacho Kiro sont très similaires aux artefacts produits par les Néandertaliens tardifs des couches du Châtelperronien de la grotte du Renne en France. Quelle qu’ait pu être la complexité cognitive des derniers Néandertaliens, l’âge plus précoce du matériel de la grotte de Bacho Kiro soutient l’idée que les nouveautés comportementales observées dans les populations néandertaliennes en déclin résultent de contacts avec des migrants H. sapiens. »

Quoi qu’il en soit, partout à travers l’Europe, des cultures de transitions étendues ou locales ont laissé des habitats datés entre 48 000 et 38 000 AP environ contenant des industries lithiques intermédiaires, de sorte que les hésitations sur leurs attributions perdurent. Le Bohunicien, par exemple, a occupé une grande région en Europe centrale et de l’est entre 48 000 et 39 000 AP ; ses assemblages lithiques évoquent le Moustérien, mais sont aussi proches des plus anciens outils du PSI. Autre cas, l’Uluzzien, qui couvre la Grèce, les Balkans et toute l’Italie entre 45 000 et 39 500 AP, est caractérisé par des outils dont les plus anciens ressemblent à ceux des Néandertaliens et les plus récents à ceux des Aurignaciens.

Pendant la principale expansion d’Homo sapiens en Eurasie, une première vague a sans doute suivi très tôt la rive sud de l’Eurasie (avant 70 000 AP ?), mais est aussi partie vers l’Asie centrale et vers l’Europe, où, comme toutes les vagues humaines qui l’ont suivie, elle aurait pénétré à la fois par le couloir danubien et en suivant les rives méditerrannéennes. Est-elle à l’origine des cultures de transition ?

En outre, la découverte ou le réexamen de microfossiles – des dents de lait – va dans le sens d’attribuer les cultures de transition à l’H. sapiens. La couche E de la grotte Mandrin a ainsi livré une dent de lait d’enfant de 3 à 6 ans, qui est sapiens selon le paléoanthropologue qui l’a étudiée. En 2011, une collaboration européenne a réexaminé par ailleurs deux molaires de lait considérées comme néandertaliennes depuis leur découverte en 1964 dans la Grotta del Cavallo, à Uluzzo, dans les Pouilles. L’étude de l’épaisseur de l’émail et de la structure interne de ces microfossiles a montré qu’il s’agit de dents de lait d’H. sapiens, que la datation par le carbone 14 place vers 45 000 AP. L’Uluzzien aussi serait donc sapiens…

Ces observations suggèrent qu’il faudrait compléter l’idée selon laquelle des populations porteuses de l’haplotype M, issues de la première vague de l’expansion principale d’H. sapiens en Eurasie, sont entrées en Europe, par la notion qu’elles sont aussi à l’origine des cultures de transition. Ce modèle est susceptible d’expliquer le fait que, depuis des dizaines d’années, les spécialistes des industries lithiques rencontrent des difficultés quand ils tentent de considérer l’Aurignacien comme l’évolution des industries lithiques des cultures de transition : ce seraient donc de nouveaux H. sapiens, qui seraient venus remplacer non seulement les Néandertaliens, mais aussi leurs congénères de la première vague de l’expansion principale sapiens en Eurasie. Un point de vue que Ludovic Slimak a poussé plus loin en relevant un parallélisme Levant/Europe.

Trajectoires parallèles

Remarqué pour la hardiesse de ses idées, ce chercheur vient, avec ses archers sapiens dans la vallée du Rhône il y a 54 000 ans, de faire une proposition extraordinaire. Comment les préhistoriens pourraient-ils accepter facilement en effet d’avancer d’un seul coup de 10 000 ans l’arrivée de notre espèce en Europe ? Pour autant, la logique de sa proposition ne repose pas seulement sur la possibilité d’une archerie sapiens dans la vallée du Rhône avant 50 000 AP, mais sur deux autres observations : la première est naturellement cette dent de lait d’un enfant sapiens « archaïque » découverte dans la couche E évoquée plus haut ; la seconde est la similarité des silex de la couche E avec ceux relevant du PSI, qui, dès 2017, avait déjà poussé Ludovic Slimak à proposer que le Néronien et le PSI représentent un même groupe culturel.

Dès lors, il est allé plus loin en développant une approche plus large, afin de placer le Néronien dans les processus évolutifs qui se sont succédé en Eurasie pendant la quinzaine de millénaires précédant la disparition ultime des Néandertaliens vers 40 000 AP. Il a choisi pour cela de se référer à ce qu’il considère comme un véritable livre ouvert sur l’évolution d’Homo au Levant : le site de Ksar Akil.

Dans les années 1930, 1940 et 1960, avant que l’accès en devienne impossible, des fouilles de cet immense abri situé à 10 kilomètres au nord-est de Beyrouth ont révélé un empilement de strates archéologiques de près de 25 mètres d’épaisseur, qui a enregistré le passage de groupes paléolithiques depuis 60 000 ans. Dans les niveaux les plus profonds, et donc les plus anciens, on retrouve les traditions artisanales du Moustérien, globalement comparables aux traditions néandertaliennes connues en Europe à la même époque. Au-dessus se trouvent de nombreuses strates correspondant aux niveaux du PSI, témoignant du développement des premières cultures matérielles sapiens et illustrant avec une résolution exceptionnelle l’évolution des techniques de ces premières sociétés exclusivement sapiens du Levant. Après avoir examiné les strates de Ksar Akil, le chercheur du CNRS a élaboré un schéma en trois phases, traduisant l’essentiel des évolutions techniques des sociétés sapiens de l’est méditerranéen, puis il a recherché les mêmes traditions levantines au sein des séquences archéologiques à travers l’Europe. Sur cette base, il propose une réécriture des processus qui ont conduit à l’investissement de l’Europe par H. sapiens, identifiant ainsi trois mouvements migratoires depuis le Levant.

La phase initiale – la première vague migratoire sapiens vers l’Europe – se serait déclenchée entre 60 000 et 50 000 AP : au Levant elle correspondrait au PSI « au sens strict » – où elle est représentée par les industries découvertes au Liban – et en Europe au Néronien, comme en attestent les petites pointes triangulaires semblables à celles de la grotte Mandrin trouvées dans les strates XXV à XXI de Ksar Akil. Pour Ludovic Slimak, elle correspond aussi en Europe, mais dans une moindre mesure, à la culture du Bohunicien d’Europe centrale et orientale ainsi qu’à d’autres cultures de transition isolées, réparties de la vallée du Rhône à l’Ukraine. Cela peut surprendre dans la mesure où les préhistoriens font communément exister le Bohunicien entre 48 000 et 39 000 AP, mais, selon Ludovic Slimak, « les plus anciens sites de cette culture sont désormais considérés comme ayant au moins 50 000 ans ». La deuxième phase – et deuxième vague migratoire vers l’Europe –, qui est caractérisée par la production de petites lames bipolaires et de pointes à dos, correspondrait au Levant à l’« Ahmarien ancien du Levant nord » – représenté à Ksar Akil par les strates XVII à XVI – et en Europe au Châtelperronien ; cette dernière culture matérielle pourrait, selon Ludovic Slimak, avoir commencé à Bacho Kiro, dont le type d’industrie est représenté à Ksar Akil par les strates XIX et XX. Finalement, une troisième phase – et troisième vague migratoire vers l’Europe – serait représentée au Levant par l’« Ahmarien ancien du Levant sud » et en Europe par le Protoaurignacien, c’est-à-dire par le tout premier Aurignacien, qui a évolué en Aurignacien et unifié les cultures de l’Asie occidentale et de l’Europe. En résumé, à la succession de cultures matérielles du Levant « PSI/Ahmarien du Levant nord/Ahmarien ancien du Levant sud » correspondrait la série « Néronien (Bohunicien)/Châtelperronien (Bacho Kirien)/Protoaurignacien ». Si l’on suit la proposition de Ludovic Slimak, trois vagues sapiens successives maintenant identifiées et toutes issues du Levant ont investi l’Europe au début du Paléolithique supérieur.

Un point de son modèle est intéressant : il illustre une fois de plus que depuis toujours la pénétration en Europe depuis le Proche-Orient se fait par deux voies, l’une méditerranéenne et l’autre danubienne. Tandis que la culture du Bohunicien et d’autres (Jerzmanowicien, Szélétien, …) traduisent une progression par le couloir danubien, les cultures uluzzienne et châtelperronienne correspondent à la voie méditerranéenne, plus praticable quand le climat est froid. Cette structure géographique européenne s’illustrera plus tard au Paléolithique supérieur par la provenance de la culture épigravettienne, dont on vient de découvrir qu’elle est proche-orientale et arrivée par la voie méditerranéenne, alors qu’on la pensait issue du Gravettien oriental ; elle s’illustre aussi par l’arrivée des premiers paysans en Europe à la fois sous la forme d’un « courant danubien » et d’un « courant méditerranéen ».

Le parallélisme Levant/Europe mis en œuvre par Ludovic Slimak pour construire son modèle peut troubler du fait que les trois vagues sapiens en Europe identifiées semblent se recouvrir en partie temporellement, tandis que leurs rapports chronologiques avec celles de Ksar Akil demeurent flous. Par ailleurs, la plupart des cultures de transition restent à introduire dans ce schéma. Ces problèmes ouverts ne sont cependant pas rédhibitoires si l’on prend en compte que les cultures de transition étaient portées par des pionniers sapiens, qui, avançant trop peu nombreux dans la masse néandertalienne pour l’absorber, ont pu s’arrêter et fonder en divers coins d’Europe des cultures régionales qui ont duré un certain temps. Quoi qu’il en soit, le modèle proposé par Ludovic Slimak reste à infirmer ou confirmer, notamment par la découverte de davantage de fossiles sapiens. En préhistoire, les années qui viennent promettent d’être intéressantes.

Source : Pour la Science du 21/08/2023

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Vague française en Amérique

Un épisode historique nous éclaire sur la façon dont des cultures et biologies allochtones modifient petit à petit celles d’une population autochtone : la pénétration des Européens en Amérique du Nord. Après avoir fondé la colonie permanente de Québec en 1608, Samuel de Champlain décida d’envoyer des garçons français vivre parmi les Amérindiens pour apprendre leurs langues. Ces premiers agents biculturels lancèrent au cours du XVIIe siècle la tradition des « coureurs des bois » et des « voyageurs », des aventuriers français, qui, motivés par la traite des fourrures ou employés à leur transport, s’aventurèrent toujours plus loin dans le « pays d’en haut » (la région des Grands Lacs), le « pays des Illinois », puis la vallée du Mississippi et la « Prairie ». Là, profitant de l’hospitalité de tribus aux effectifs amoindris en hommes par la guerre endémique, ils nouèrent de nombreuses alliances familiales. Ces « mariages à la façon du pays » leur procuraient des compagnes, qui savaient fabriquer des mocassins, des filets à raquettes, écorcher les proies, faire sécher la viande pour la conserver, aider à la fabrication de canoës, chasser du petit gibier, etc. À la fin du XVIIe siècle, ces alliances et ces techniques de survie transmises par les femmes avaient fait de ces Français les meilleurs connaisseurs de l’intérieur du continent nord-américain, et ce sont ces membres de la première vague européenne en Amérique qui y guidèrent ensuite les Américains, à la manière dont les premiers sapiens en Europe, s’aventurant en territoire néandertal, précédèrent les populations de l’Aurignaciens qui allaient finalement peupler le Vieux Continent. De ces contacts a aussi surgi une véritable culture de transition entre les cultures européennes (françaises et anglaises) et les cultures amérindiennes (nombreuses) : celle de la « Nation métisse ». Pour se faire reconnaître, à la fin du XIXe siècle, cette nation osa même une guerre contre le gouvernement canadien : 300 métis et Amérindiens affrontèrent 800 soldats canadiens. La « bataille de Batoche » fut perdue, mais pas l’identité des quelque 350 000 membres de cette nation, représentée aujourd’hui par le Ralliement national des Métis, dirigé depuis peu par Cassidy Caron, une métisse au nom typiquement français.

jeudi 14 juillet 2022

« Il faut comprendre Néandertal dans son univers mental, pas dans le nôtre »

Pour l’archéologue et anthropologue culturel Ludovic Slimak, en étudiant l’homme de Neandertal, nous sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude.

La documentation sur Néandertal est-elle riche ?

La quantité de vestiges sur cette population se chiffre en millions d’objets qui découlent de leurs artisanats. Elle s’étale sur de très vastes territoires dans toute l’Eurasie et sur des centaines de millénaires. On n’est donc pas du tout dans une rareté d’informations. Au contraire, le facteur limitant serait plutôt de savoir comment traiter de si grandes quantités de données matérielles soit en grottes (il existe de nombreux sites, très riches), soit cataloguées en musées au terme de décennies de fouilles. Mais la matière est bien là.

Si, sur la plage, un couple de Néandertaliens venait s’asseoir à côté de moi, que verrais-je ?

Vous allez observer des morphologies osseuses très particulières mais qui, en soi, ne veulent rien dire. Ce n’est pas parce qu’un homme ou une femme de Néandertal en maillot a un front fuyant, une espèce de visière osseuse au-dessus des yeux, une absence de menton, un « chignon » à l’arrière de la boîte crânienne, qu’il est particulièrement robuste et que ses fémurs sont complètement courbes, que ça vous dit ce qui se passe dans sa tête. J’ai quand même entendu un jour un grand professeur de l’université Stanford, aux États-Unis, dire en commentant l’image d’un crâne néandertalien : « Je ne sais pas vous, mais moi, si je monte dans un avion et que le pilote a cette tête-là, je ressors ! » On sait vers quelles déviations ce genre de discours a conduit la science au xxe siècle.

Comment nos ancêtres sapiens, il y a 100 000 ou 200 000 ans, ont-ils pu réagir à ce contact ?

Difficile à dire, car cela dépend de ce qu’ils considéraient comme humain ou pas. Cette distinction apparaît évidente dans notre culture actuelle d’Occidentaux, mais encore au xixe siècle, dans les Pyrénées, circulaient des mythes sur les « gens de l’ours », dans lesquels un ours enlevait une bergère et avait une descendance sous forme d’humains velus. Ces conceptions-là, où l’homme peut se reproduire avec l’animal, sont communes à de très nombreuses sociétés dans le monde. Si on se projette dans le passé parmi les Aurignaciens, nos ancêtres, on constate beaucoup de représentations d’hommes-lions dans l’art, ou encore d’hommes-bisons. Conclure de ces traces que les populations sapiens du Paléolithique distinguaient bien ce qui était eux et pas eux est un présupposé que je trouve fragile. Tous les faits ethnographiques ou sociologiques laissent supposer que, longtemps, les hommes se sont regardés comme profondément intriqués dans le milieu naturel.

D’ailleurs, Néandertal et sapiens se sont-ils rencontrés ?

Deux disciplines permettent d’esquisser une réponse. La première est la paléogénétique, qui extrait et étudie l’ADN ancien. En évaluant que 2 % environ de notre génome vient de Néandertal, elle démontre qu’il y a eu rencontre physique dans le champ sexuel, mais avec un paradoxe. Certes, toutes les populations sapiens à travers l’Eurasie possèdent des gènes néandertaliens. Mais quand on observe les génomes des derniers néandertaliens, et on commence à en avoir quelques-uns, aucun ne présente des gènes sapiens récents. Soit c’est un biais d’échantillonnage (mais cela devient de plus en plus compliqué à soutenir), soit on est face à une réalité historique, celle d’une asymétrie dans l’échange des femmes. Ce que je résume par « je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne ». En anthropologie, l’échange des gènes n’est jamais la conclusion d’une histoire d’amour, c’est toujours, comme l’a démontré Claude Lévi-Strauss, l’effet d’une alliance entre populations. Chez les homininés, la femelle va dans le groupe voisin, c’est elle qui est mobile.

L’autre réponse vient de l’archéologie. Pour l’heure, le contact physique dans un lieu donné de l’Eurasie entre sapiens et Néandertal n’est pas démontré, et c’est très difficile de le faire. Néanmoins, dans une étude publiée en février 2022 sur la question des incursions sapiens dans la vallée du Rhône , mon équipe et moi touchons du doigt cette rencontre autour de la grotte Mandrin, dans la Drôme. Les analyses novatrices des suies déposées par les feux sur les parois des abris-sous-roche offrent une très haute résolution temporelle, à l’année près. Nous avons ainsi pu établir que sapiens et Néandertal se sont partagé le même territoire au même moment. Pas juste quelques semaines : cela a duré quarante ans, soit l’équivalent de toute une vie humaine.

Dans votre livre Néandertal nu, vous pointez une différence fondamentale entre les deux espèces : leur rapport à l’outil.

En effet. Quand on étudie une collection d’outils sapiens, qu’elle ait 50 000 ou 100 000 ans, il y a quelque chose de tout à fait choquant : une fois que vous avez étudié les 100 premiers, les 100 000 suivants sont exactement les mêmes. C’est très beau et… très lassant. Alors qu’observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs : vous vous demandez « mais où est-ce qu’il va ? » Et cet outil-là, vous n’allez plus jamais retrouver le même. On voit certes des styles, des traditions, mais jamais la répétition des gestes de la même manière. Quand le silex est « zoné », par exemple, c’est-à-dire que différentes couleurs sont présentes dans le matériau, la réalisation du tranchant de l’outil suivra parfois la délimitation des couleurs. Dans un autre, c’est la morphologie de l’objet de départ qui sera conservée : s’il y a un petit « dos » avec un bout du cortex (le calcaire qui entoure le silex), Néandertal va parfois le mettre à profit. Cette dialectique avec les matières est systématique. Dans notre espèce, on la rencontre chez les Inuits. Il y a cette fameuse histoire où un conservateur de musée apporte un bloc de stéatite à un Inuit et lui demande de sculpter un morse dedans. L’Inuit prend le bloc, le regarde et répond qu’il ne peut pas. « Ah bon ?, s’étonne le scientifique, il est faillé, je t’apporte un autre bloc ? » Réponse du sculpteur : « Je ne peux pas faire un morse dans ton bloc car, dedans, il y a déjà un ours »… Chez notre espèce, c’est un fait culturel, constaté à la marge. Chez Néandertal, c’est universel, un trait éthologique. Là où nos sociétés sapiens sont très normées, en imposant systématiquement nos projets à la matière, les Néandertaliens voyaient sans doute le monde de manière foncièrement différente.

Néandertal est un chasseur exceptionnel. Quel est son secret ?

On constate qu’il s’est confronté à tous les gibiers, y compris les plus difficiles à attraper. Le loup, par exemple. On ne peut pas s’en approcher, il nous entend de très loin. Néandertal chasse à la lance des hyènes dans les cavernes, il a sur certains sites une prédilection pour l’affrontement avec des cerfs adultes, les plus dangereux. Qu’en conclure ? Cela pose d’abord la question de leurs technologies d’armement. Dans les collections d’outils sapiens, on trouve sans difficulté des pointes d’armes avec des impacts (armes de chasse ou de guerre, on ne sait pas différencier). Dans les collections néandertaliennes de plusieurs dizaines de milliers d’objets, on retrouve communément deux ou trois pièces avec de vagues impacts, dont le statut d’arme est souvent assez discutable. Sur certains sites, il y a à la fois de grandes quantités de restes de bisons et très peu, voire pas d’armes. C’est une énigme, de toute évidence quelque chose nous échappe. Est-ce que tout était en bois ? Cela voudrait dire que, malgré la grande diversité des cultures néandertaliennes, toutes auraient fait le choix d’armes de chasse en bois… alors que leurs outils domestiques étaient en silex. Ce raisonnement n’est pas tenable. Et si certaines de leurs méthodes de chasse ne correspondaient pas à nos structures mentales ? Pour nous, les armes se produisent en séries, avec des stratégies systématiques pour abattre au moment où le gibier passe. Et si Néandertal avait chassé comme les Sans, sans pointes ? Chez ce peuple d’Afrique du Sud, la gazelle n’est pas tirée à l’arc : on l’approche, elle s’enfuit et on va lui courir derrière, en profitant de cette endurance musculaire qui est propre au genre Homo. Au bout de quelques heures, l’herbivore est épuisé, se couche sur le flanc et se laisse approcher. La mise à mort se fait par égorgement. Via les Sans, on rejoint peut-être l’éthologie de Néandertal et cette dialectique avec l’univers naturel ou minéral.

A-t-il pu être désavantagé lors d’affrontements avec sapiens ?

On ne sait pas, mais il y a une efficacité et une supériorité objectives de l’archerie sur la lance. Ce qui n’induit rien. Quand je travaillais en Éthiopie, dans le bassin de Weyto, j’ai été confronté à deux populations, les Males et les Tsamais. Ces derniers sont des guerriers à la lance ; les Males, des guerriers à l’arc. Régulièrement, ces deux populations de pasteurs-chasseurs entrent en guerre, et les Males massacrent les Tsamais. Dans les années 1990, pour trois cents Tsamais tués, on a dû compter un mort chez les Males… Pourtant, les Tsamais sont toujours des guerriers à la lance. Pourquoi ? C’est vrai qu’en cas de conflit ils se font massacrer. Mais le reste du temps, ils se sentent des hommes parce qu’ils ont une lance. Ce n’est pas parce qu’il existe une autre technologie plus efficace qu’on va l’utiliser. Cela dit, je pense que la supériorité objective de sapiens n’est pas tant dans la guerre que dans l’accès aux protéines animales. Un accès sécurisé et systématique, qui permet de quantifier les ressources qu’on ramène à l’habitat, sans la crainte de mourir à la chasse… Ne pas savoir ce qu’on va rapporter donne des mortalités infantiles qui devaient être beaucoup plus importantes chez Néandertal que chez sapiens.

Vous contestez que les coquillages ou les plumes d’oiseaux retrouvés aient pu servir de parures.

Je pense que ça ne tient pas. On est allé chercher de façon effrénée le moindre petit bout d’os de 3 cm sur lequel quatre traits se recoupaient. Au vu de leur rareté et leurs ambiguïtés au milieu de collections archéologiques si riches, on se dit « vraiment, c’est tout ? » Les coquillages retrouvés ? Ils ont été percés naturellement par des crabes ; parmi eux, il y a la même proportion percé/non percé que ce qu’on trouve sur une plage ! Ce sont donc des ramassages aléatoires. Quand on a commencé à trouver des ossements d’ailes d’oiseaux, avec des traces de découpes montrant que les grandes rémiges avaient été récupérées, on a conclu qu’il n’y avait pas d’autre emploi possible que de s’en parer le corps. Sauf que le grand explorateur polaire Jean Malaurie, que j’ai relu, a décrit la récupération des grandes rémiges par les Inuits pour en sucer la moelle, qui est goûteuse et riche en protéines. Ce détail fondamental nous avait échappé. Par la suite, on a découvert des grandes rémiges sur un site levantin de plus de 400 000 ans. On ne peut envisager que ces homininés anciens se paraient déjà comme les Indiens des plaines, sans réviser notre compréhension de l’évolution des structures mentales au sein des espèces humaines. Les ancêtres de sapiens eux-mêmes ne nous ont légué aucun vestige de cette teneur dans de telles chronologies. Attention, je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de parure chez Néandertal, mais que les éléments en notre possession sont remarquablement rares et non conclusifs.

Pas d’art pariétal non plus ?

Non. Quand les équipes de l’institut Max-Planck, en Allemagne, ont découvert des éléments sophistiqués comme des signes, des carrés, des séries de points, des mains… elles ont conclu que Néandertal avait inventé l’art pariétal il y a au moins 67 000 ans. D’un seul coup, on a vu dans le pariétal ce qu’on était incapable de trouver dans les artisanats. Or, comme je l’ai déjà indiqué, on ploie sous la masse des objets néandertaliens, et ils ne nous montrent aucune transformation de ce type. Quand on trouve des grottes ornées comme Chauvet, chez sapiens, avec des représentations de lions, eh bien on retrouve aussi dans les niveaux archéologiques du même âge de l’art mobilier, en grande quantité et avec les mêmes thèmes de représentation comme les hommes-lions. Chez Néandertal, nous aurions des éléments pariétaux impossibles à corréler avec des éléments artisanaux évidents allant dans le même sens.

Néandertal enterre ses morts, on y voit une preuve d’humanité. Le contestez-vous ?

Les éléments sont robustes, et à mon sens ils permettent de conclure à la réalité des sépultures néandertaliennes. Mais quand on en déduit « ils enterrent, donc ils sont comme nous », on limite à nouveau cette humanité à nous-mêmes. Chez les chimpanzés, il y a l’exemple de Pansy, dont la mort a été filmée. Tout le groupe s’est mis à avoir des comportements très particuliers vis-à-vis de cette femelle, sa fille est venue faire une veillée mortuaire avec caresses et épouillements, ce qu’elle n’avait jamais fait, d’autres singes l’ont frappée en hurlant (soit par colère, soit par frustration). Il y avait une compréhension de la mort, une peine, des soins au défunt… On observe cela aussi chez les éléphants, les dauphins, voire les chiens qui meurent sur la tombe de leur maître. Projeter la perception de la mort comme un propre de l’homme est un raccourci tentant, mais aussi un piège où on réduit toute perception du monde à la nôtre.

Tout au long du livre, vous qualifiez Néandertal de « créature ». Comment faut-il le comprendre ?

Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude, et ce n’est pas sain. La seule manière de nous en extraire est de réinstaurer la distance nécessaire. En surnommant l’homme de Néandertal la « créature », je l’extrais de nous et je dis : il est autre chose, à comprendre pour ce qu’il est, dans son univers mental à lui qui, par définition, n’est pas le nôtre. En même temps, je rappelle qu’il est notre créature et que nous en sommes les créateurs. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on n’arrivera pas à se confronter à ces populations de manière pleine et entière.

Mais comment saisir une forme d’humanité qui a peut-être si peu en commun avec nous ?

Je pense qu’il nous a laissé tant d’objets et de traces qu’on a tout pour s’y confronter, mais comme souvent en science on n’a peut-être pas encore posé la bonne question. En vérité, je suis plein d’espoir. On n’est pas face à quelque chose d’indéfinissable et sur lequel on aurait zéro élément. Dans la quantité énorme d’informations, il faut réintroduire les sciences humaines, l’anthropologie culturelle, la sociologie, la philosophie, la subtilité. Il faut invoquer le verbe et non l’ADN : quand on pose un mot, il veut dire quelque chose et on peut le nuancer quand on fait une phrase. Il faut rouvrir en urgence toutes les portes que l’on a trop vite fermées ces trente dernières années.

Observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs. Vous vous demandez : « Mais où est ce qu’il va ? ». Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude. Ce n’est pas sain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

vendredi 20 mai 2022

Une découverte récrit l’histoire d’Homo sapiens en Europe

D’étonnantes trouvailles éclairent d’un jour nouveau les liens entre humains modernes et Néandertaliens.

Ils étaient plusieurs dizaines − hommes, femmes et enfants −, à revenir, année après année, dans cet abri rocheux surplombant le fleuve. Ils y ont taillé des milliers de pointes de silex, que les archéologues exhument patiemment, au milieu d’ossements d’animaux. Jusqu’ici, rien de très inhabituel, si ce n’est que la grotte Mandrin, située dans la vallée du Rhône, est incroyablement riche en outils en tous genres, reflet de 80 000 ans d’occupation néandertalienne.

Mais après 30 ans de fouilles, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’Université de Toulouse, vient d’arriver à une conclusion déroutante. Cette grotte aurait aussi été occupée par Homo sapiens en plein milieu des séjours néandertaliens. Une quasi-cohabitation, jamais entrevue jusqu’ici ! Ce n’est pas tout : les Homo sapiens en question seraient passés sur le site il y a environ 54 000 ans. Or, les plus anciennes traces connues de l’« humain moderne » en Europe occidentale datent de 42 000 ans. La découverte, publiée dans Science Advances, repousse donc de 12 millénaires la conquête de ces régions par nos ancêtres !

« Pendant 40 ans, il y a eu une incursion d’Homo sapiens sur un territoire néandertalien. Puis, c’est le retour des Néandertaliens, ce qui est unique au monde. Sur les autres sites, chaque fois que Sapiens arrive, c’est la fin des autres populations. La réalité a donc été plus complexe », avance Ludovic Slimak, aussi chercheur au Centre national de la recherche scientifique en France.

Pointe de silex (moins de 30 mm de long) trouvée dans la strate datée de -54 000 ans. Une molaire a été retrouvée dans la même couche géologique; elle est caractéristique des humains modernes

C’est la présence d’un niveau archéologique atypique, pris en sandwich entre des artéfacts néandertaliens, qui lui a mis la puce à l’oreille dès 2004. Dans cette couche remontant à plus de 50 000 ans (selon plusieurs méthodes de datation), les chercheurs ont trouvé 1 500 pointes de silex très régulières, mesurant de un à trois centimètres. Elles tranchent radicalement avec les outils taillés par les artisans néandertaliens, massifs et tous différents. « Des pièces normalisées, produites en série : on ne trouve ça nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Mais la standardisation des outils est typique des humains modernes », indique l’archéologue. C’est l’analyse morphologique d’une dent d’enfant, en 2018, qui a fini de convaincre l’équipe : la molaire ne peut pas être néandertalienne, ni être une dent plus récente de la préhistoire.

L’équipe peaufine l’hypothèse en « zoomant » sur la période de transition des couches grâce à une ingénieuse technique. Les feux successifs allumés dans l’abri ont laissé des traces sur les parois. Or, la roche est très friable : dans chaque niveau géologique, les chercheurs en recueillent des fragments qui témoignent de l’activité des peuplements. « Au microscope, on voit des liserés noir et blanc qui sont les successions des dépôts de suie. Ils correspondent à 500 phases d’installation dans la cavité. Ce sont des sortes de codes-barres qui nous donnent une résolution de plus ou moins six mois, contre plus ou moins 1 000 ans avec le carbone 14… C’est donc une grande avancée. » De quoi constater que, lorsque le groupe d’Homo sapiens arrive à la grotte Mandrin, il s’est écoulé moins d’un an depuis le départ des précédents occupants, néandertaliens.

« Ces travaux déstabilisent les scénarios dominants, commente Julien Riel-Salvatore, anthropologue à l’Université de Montréal et spécialiste des transitions Néandertal-Sapiens. Trouver des traces d’Homo sapiens au milieu des couches néandertaliennes, c’est vraiment singulier. Et l’âge de la découverte est sidérant. »

Un flot de questions

Voilà qui soulève de nombreuses questions. D’abord, celle des routes empruntées par les humains modernes. On pensait jusqu’ici qu’ils avaient progressé d’est en ouest, depuis le Moyen-Orient, il y a 45 000 ans ; il faut désormais envisager des migrations antérieures, peut-être le long des côtes méditerranéennes.

Enfin, cette « colocation » laisse penser qu’il y a eu des échanges entre les deux espèces humaines. Certes, ce n’est pas une surprise totale, puisqu’il y a eu plusieurs métissages (dont on garde la trace dans nos génomes), mais la nature des contacts reste spéculative. « Certains des silex utilisés par le groupe sapiens viennent d’un vallon, à 90 km de la grotte. Les Néandertaliens employaient les mêmes : ils connaissaient les ressources, car ils occupaient le territoire depuis des générations. Mais les Sapiens, qui ne sont venus que 40 ans sur place, n’ont pas pu tout explorer; les populations aborigènes leur ont sans doute transmis leurs connaissances. On a toujours supposé que Néandertal a été acculturé par les humains modernes ; or, les transmissions pouvaient aussi se faire dans l’autre sens », soutient Ludovic Slimak.

Pour certains chercheurs, ce scénario est loin d’être démontré. Les petites pointes pourraient-elles avoir été taillées par des Néandertaliens ? La morphologie de la dent est-elle si convaincante ? « La découverte est un peu esseulée, avertit Julien Riel-Salvatore. Il faudrait d’autres données, d’autres sites, pour savoir s’il s’agit d’un phénomène culturel à grande échelle. »

En attendant, pour avoir la preuve ultime qu’Homo sapiens a bel et bien occupé les lieux, l’équipe de Ludovic Slimak a fait appel à des spécialistes allemands de l’ADN ancien, et 800 prélèvements de sol sont en cours d’analyse. On retient notre souffle en attendant les résultats !

Source : Québec Sciences du 20/05/2022