Les restes d’un enfant ayant survécu après avoir été amputé du pied gauche il y a plus de 30 000 ans ont été mis au jour sur l’île de Bornéo. Ils attestent d’un véritable savoir-faire chirurgical.
L’Asie du Sud-Est préhistorique nous étonne encore et encore : on lui connaissait déjà les plus anciennes peintures pariétales et voilà qu’elle nous livre la plus ancienne inhumation délibérée. Plus encore, la personne inhumée avait été amputée du pied gauche dans son enfance, preuve qu’il y a 300 siècles, la chirurgie était déjà avancée dans la forêt pluviale de Bornéo.
Emmenés par Maxime Aubert de l’université Griffith dans le Queensland en Australie, des chercheurs indonésiens et australiens ont découvert les restes d’un Homo sapiens d’une vingtaine d’années, enterré à 1,5 mètre de profondeur dans la grotte calcaire de Liang Tebo, située à quelque 2,5 kilomètres de la rivière Marang dans la partie indonésienne de Bornéo. Accompagné de seulement quelques éclats de silex et d’un nodule d’ocre, l’homme fut soigneusement couché sur le dos, jambes fléchies sur la poitrine, posées sur le bassin et les bras et la tête protégés par des pierres. Cette position suggère que le corps fut ligoté, avant d’être transporté sur le dos jusqu’à son lieu d’inhumation, ce qui, si ce fut le cas, souligne le soin dont fut entouré le défunt ou la défunte de Liang Tebo à sa mort.
Les chercheurs ont nourri un modèle probabiliste avec les âges radiocarbone de charbons extraits des couches inférieures et supérieures au squelette, et avec les résultats des datations par l’uranium/thorium et par la résonance de spin électronique d’une molaire. Verdict du modèle : Liang Tebo est la plus ancienne inhumation délibérée d’un H. sapiens en Asie du Sud Est, puisqu’elle date d’entre 31 201 et 30 714 ans.
Plus étonnant encore est le fait que le tiers inférieur de la jambe gauche manque au squelette, complet sinon à 75 %. Accident de chasse ? Non, les chercheurs ont découvert avec stupéfaction une coupe nette entre le genou et la cheville : le défunt de Liang Tebo fut amputé pendant son enfance, ce que prouve l’atrophie des os de sa jambe gauche, qui ont cessé de grandir après l’opération.
Les tibia et péroné gauches amputés avec la jambe non amputée et la ceinture pelvienne (à gauche), puis vus de près au niveau de la coupure (à gauche). Lors de l’opération, la surface coupée fut raclée pour éliminer l’os mort, de sorte qu’il est probable que l’enfant a été opéré après qu’une partie de sa jambe fut morte.
Le fait qu’aucune trace d’infection osseuse n’est visible suggère une procédure chirurgicale bien pensée et bien menée. Les « chirurgiens paléolithiques » possédaient manifestement une connaissance assez détaillée de l’anatomie des membres et des systèmes musculaire et vasculaire pour éviter hémorragie et infections fatales. Au cours de l’opération, ils surent traiter les tissus (sutures ?), les vaisseaux sanguins et les nerfs et assurer une asepsie suffisante pour permettre la survie de leur patient. Après, ils surent aussi assurer les soins infirmiers postopératoires intensifs nécessaires pour réguler la température corporelle de l’opéré, l’alimenter, le laver et le déplacer régulièrement afin d’éviter les escarres… Ils savaient aussi comment nettoyer la plaie, la panser et la désinfecter régulièrement, à l’aide, peut-être, de plantes de la forêt fournissant des agents anti-infectieux et des anesthésiques.
Avant celle de Liang Tebo, la plus ancienne amputation connue est celle d’un paysan, qui vécut il y a quelque 6 900 ans dans un village néolithique fouillé par l’Inrap en 2016 à Buthiers-Boulancourt en Seine-et-Marne. L’équipe de Cécile Buquet-Marcon de l’Inrap qui la décrivit constata aussi une bonne maîtrise chirurgicale au cours de l’amputation de l’avant-bras gauche d’un homme, qui avait manifestement un haut statut dans sa communauté. Cette observation amène à se demander si l’enfant qui devint la personne inhumée à Liang Tebo possédait aussi un haut statut. Le fait qu’il n’ait pu survivre des années durant qu’avec l’assistance de son clan et le soin avec lequel celui-ci mena son inhumation vont dans ce sens.
