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dimanche 18 septembre 2022

Nouvelle découverte : il y a 7 millions d’années, l’humanité se tenait déjà sur ses deux pieds

L’étude des espèces actuelles désigne assez clairement la place de l’humanité dans le vivant : juste aux côtés des chimpanzés et des bonobos. Toutefois, cela ne nous dit pas grand-chose sur nos premiers représentants, sur leur biologie et sur leur distribution géographique – bref, sur la manière dont nous sommes devenus humains. Pour cela, il faut essentiellement compter sur la morphologie de trop rares fossiles, les informations paléogénétiques n’étant conservées que pour des périodes récentes – et encore sous des climats plutôt frais !

Ainsi, depuis les années 1960-1970 et la mise en évidence de l’âge très ancien des australopithèques – incluant la fameuse Lucy âgée de 3,18 Ma, découverte en 1974 en Éthiopie – l’acquisition de la bipédie est considérée comme une étape déterminante de l’évolution humaine, une caractéristique essentielle qui marquerait le passage du non-humain à l’humain bien avant le fort accroissement de notre cerveau.

Notre étude, publiée aujourd’hui 24 août dans Nature, des restes du squelette de Sahelanthropus tchadensis, candidat au titre de plus ancien représentant connu de l’humanité, était donc attendue. Alors, bipède ou pas bipède – sous-entendu, humain ou pas humain ? En réalité, poser la question dans ces termes frôle le raisonnement circulaire.

Le dernier ancêtre que nous partageons avec les chimpanzés n’ayant pas été découvert, nous ne connaissons pas l’état initial de la locomotion humaine – bipède ou non.

Les premiers représentants de l’humanité étaient-ils bipèdes ?

Les données les plus anciennes dont nous disposions jusqu’ici étaient les os des membres d’Orrorin (6 Ma, Kenya) et Ardipithecus (5,8 Ma-4,2 Ma, Éthiopie), qui pratiquaient un type de bipédie différent de celui des espèces plus récentes. La bipédie n’est finalement pas un caractère invariant de l’humanité, car elle a une histoire au sein de notre histoire ! La bonne question est donc : les premiers représentants de l’humanité étaient-ils bipèdes, et si oui, dans quelle mesure et comment ? C’est à cette question que notre équipe franco-tchadienne souhaitait apporter des éléments en étudiant les restes nettement plus anciens (environ 7 Ma) de Sahelanthropus.

Sahelanthropus a été initialement décrit en 2002 sur la base d’un crâne (surnommé Toumaï) bien conservé quoique déformé par la fossilisation et de quelques autres spécimens cranio-dentaires découverts par la Mission Paléoanthropologique Franco-Tchadienne (fondée et dirigée par Michel Brunet) à Toros-Ménalla dans le désert du Djourab, au Tchad, représentant au moins trois individus. C’est d’abord sur la morphologie des dents, de la face et de l’arrière-crâne que cette espèce a été rapprochée des fossiles humains plus récents.

Les os des membres décrits dans notre article incluent un fémur partiel gauche (os de la cuisse) et deux ulnae gauche et droit (l’ulna, ou cubitus, est avec le radius l’un des deux os de l’avant-bras ; c’est lui qui forme notre coude). Ces os ont été découverts dans la même localité et la même année que ce crâne mais ont été identifiés ultérieurement, en 2004. Ils appartiennent très vraisemblablement à la même espèce que le crâne, car un seul grand primate a été identifié sur près de 13 800 fossiles représentant une centaine de vertébrés différents collectés dans environ 400 localités à Toros-Ménalla. Par contre, on ne sait pas si ce fémur, ces ulnae et le crâne appartiennent au même individu, car il y a au moins trois individus différents découverts sur ce site.

L’analyse de ce matériel, débutée en 2004, a été considérablement ralentie pour diverses raisons, incluant notamment la priorité donnée aux recherches de terrain d’autres restes postcrâniens et à d’autres travaux, ainsi que la difficulté de l’analyse de ce matériel fragmentaire nécessitant des expertises complémentaires. Relancée en 2017, il a fallu cinq années pour la mener à son terme.

Des os étudiés sous toutes les coutures

La préservation de ces os longs n’étant pas très bonne (le fémur, par exemple, a perdu ses deux extrémités), une analyse succincte ne permet pas de fournir des interprétations fiables. Nous les avons donc étudiés sous toutes les coutures, à la fois dans leur morphologie externe et leurs structures internes. Afin de diminuer l’incertitude, nous avons employé diverses approches, incluant des observations directes et des mesures biométriques, ainsi que des analyses d’images 3D des analyses de forme (morphométrie géométrique) et des indicateurs biomécaniques – un travail rarement aussi poussé pour ce type d’étude. Vingt-trois critères ont été comparés à un ensemble de spécimens actuels et fossiles aussi large que possible. Pris séparément, aucun de ces critères ne permet de proposer une interprétation catégorique du matériel – il n’y a pas de caractères « magiques » en paléoanthropologie – et chacun d’entre eux fera certainement l’objet de discussions au sein de la communauté des paléoanthropologues.

Par contre, pris tous ensembles, ces caractères aboutissent à une interprétation de ces fossiles bien plus parcimonieuse que toute autre hypothèse alternative. Cette combinaison indique ainsi que Sahelanthropus pratiquait une bipédie habituelle – c’est-à-dire de manière systématique dans un contexte donné. En l’occurrence, cette bipédie était probablement utilisée pour des déplacements au sol ainsi que dans les arbres. Dans ce dernier cas, elle était très probablement accompagnée d’un autre mode de déplacement : une quadrupédie assurée par des prises fermes de la main qui permettent de saisir les branches, différant clairement de la quadrupédie pratiquée par les gorilles et les chimpanzés qui prennent appui sur le dos de leurs phalanges (« knuckle walking »).

Relations de parentés des humains, des gorilles et des chimpanzés. La bipédie est devenue progressivement le mode locomoteur dominant au sein du rameau humain à partir d’une combinaison de bipédie et de grimper arboricole, telle que documentée par Sahelanthropus.

Ces résultats convergents avec les observations menées sur Orrorin et Ardipithecus ont plusieurs implications. Tout d’abord, ils renforcent le concept d’une forme de bipédie très précoce dans l’histoire de l’humanité coexistant avec d’autres modes de locomotion. Il n’y a donc pas eu d’apparition soudaine d’une caractéristique « propre » à l’humanité depuis ses débuts, mais une longue et lente transition sur des millions d’années. Au temps pour le mythe fondateur censé nous démarquer du reste de la biodiversité ! Au contraire, cette phase de l’évolution humaine s’est déroulée selon des modalités tout à fait communes au cours de l’histoire du vivant et du globe, rappelant que l’humanité est un fragment de la biodiversité – un constat qui devrait nous amener à repenser notre attitude envers le monde vivant et les paramètres qui régissent l’hospitalité de notre planète.

Sahelanthropus, Orrorin et Ardipithecus suggèrent également par leurs caractères que l’ancêtre que nous partageons avec les chimpanzés ne ressemblait ni à ces derniers, ni aux bipèdes exclusifs que nous sommes devenus. Contrairement à l’hypothèse d’une conservation de la morphologie ancestrale par les chimpanzés et les bonobos, leur combinaison particulière de grimper vertical et de knuckle walking a plus probablement évolué bien après notre divergence.

Enfin, si Sahelanthropus tchadensis est un témoin de la diversité humaine parmi d’autres, elle est à ce jour la seule espèce bipède habituelle avérée connue à cet âge. En considérant l’ensemble du registre fossile hominoïde faiblement diversifié d’Afrique et d’Eurasie à la fin du Miocène (après 10 Ma), l’acquisition de la bipédie par le rameau humain sur le continent africain reste à ce jour la seule hypothèse bien documentée. Cette bipédie semble à ce stade faire partie d’un répertoire locomoteur opportuniste (flexible, pouvant tirer parti de différents milieux), ce qui correspond bien au paléoenvironnement diversifié de Toros-Ménalla tel que reconstitué par les géologues, paléobotanistes et paléontologues de notre équipe.

Source : Science et Vie du 17/09/2022

samedi 21 novembre 2020

Une étude inattendue suggère que Toumaï marchait à quatre pattes

La controverse sur le fémur de Toumaï rebondit : une analyse parue dans le Journal of Human Evolution suggère que l'espèce découverte en 2001 au Tchad était un quadrupède plus proche du chimpanzé. Le Sahelanthropus du Tchad, vieux de 7 ma, va t-il perdre son statut de plus vieil ancêtre des humains ? L'étude est déjà très critiquée...


 

Après plus d'une décennie dans l'ombre, un fossile crucial de Toumaï, réputé être le grand ancêtre de l'humanité, vient enfin d'être décrit scientifiquement et publié dans la revue Journal of Human Evolution (JHE). Cet os de la jambe suggèrerait que Sahelanthropus tchadensis, vieux de 7 millions d'années, ne marchait pas sur deux jambes et était plutôt apparenté à d'autres singes comme les chimpanzés, selon les auteurs ! Un choc qui vient nourrir la controverse autour de ce crâne superbe découvert par une mission franco-tchadienne dirigée par le paléoanthropologue Michel Brunet en 2002.

L'article scientifique publié par Journal of Human Evolution est signé par le paléoanthropologue Roberto Macchiarelli, de l'Université de Poitiers et du Département Homme & Environnement du CNRS et du Muséum National d'Histoire Naturelle, ainsi que par son ancienne étudiante Aude Bergeret : ils étaient les premiers, en 2004, à avoir repéré l'os de la jambe parmi les restes rapportés du Tchad avec le crâne et s'étonnaient qu'une pièce aussi importante pour déterminer la bipédie, -même si elle est déformée et cassée par endroits-  ne soit pas étudiée ou publiée.

L'article de Roberto Macchiarelli et Aude Bergeret prend de vitesse celui d'une équipe de Poitiers

Las d'attendre, ils ont décidé de publier leur propre analyse qui vient d'être acceptée par une revue de bonne tenue. En s'appuyant sur des photos et une pré-analyse conduite à l'époque... Roberto Macchiarelli admet d'ailleurs n'avoir tenu l'os en main que 3 mn au cours de sa vie avant de ne plus jamais y avoir accès.  Quoiqu'il en soit, l' article du JHE prend de vitesse celui de Frank Guy (CNRS/Université de Poitiers) et ses collègues tchadiens, qui entendent démontrer à l'inverse que le fémur atteste la bipédie de Toumaï, mais est toujours en cours de relecture et de validation par des pairs scientifiques.

Aude Bergeret-Medina et Roberto Macchiarelli  se sont associés au biomécanicien  italien Damiano Marchi , de l'Université de Pise et au célèbre paléontologue britannique Bernard Wood, de l'université Georges Washington (Etats-Unis), pour étudier la morphologie externe de l’os (sa morphologie interne est l’objet d’un article en cours de publication par une équipe de Poitiers).

Une courbure simiesque

Ils soutiennent au final que le fémur n'est pas celui d'un animal bipède. "Le degré de courbure de l’os, très arqué vers l'avant, est plutôt typique des chimpanzés", explique Roberto Macchiarelli. La tête du fémur (qui articule l’os avec la hanche) est liée au corps du fémur par un pont d’os, appelé le col, explique le paléoanthropologue. Le degré de cet "emmanchement" tête-corps du fémur n'est pas le fruit du hasard mais il est corrélé au comportement locomoteur. Pour assurer la transmission verticale des charges mécaniques en garantissant l'équilibre du corps, chez les bipèdes comme les humains actuels, ou encore les australopithèques fossiles, cet "emmanchement" tête-corps du fémur est en moyenne inférieure à 130°" .Une condition retrouvée aussi, selon lui chez Orrorin tugenensis,  très probablement un membre de la lignée humaine âgé de 6 millions d'années découvert au Kenya. Or, chez Sahelanthropus tchadensis, l’angle entre le col et le corps du fémur est très ouvert, approchant, voire dépassant même, les 140°, une condition retrouvée uniquement chez l'orang-outang, un grand singe arboricole.

Le statut d'ancêtre de Toumaï doit-il être révisé ?


Dès lors, c'est le statut d'ancêtre de l'humanité de Toumaï qui doit être révisé estiment les auteurs.

"La forme du fémur, sa morphologie générale ne ressemblent pas à celle d’un bipède", estime également Brigitte Senut au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris, France, co-découvreuse d’Orrorin, qui avait écrit dès 2002, à partir de l'analyse du crâne de Toumaï que ce dernier était plutôt à ranger du côté des ancêtres des grands singes.


Des critiques sur la méthode

D'autres scientifiques sont plus circonspects. "Il est difficile de donner un avis sur les aspects scientifiques liés à ce fossile, explique Antoine Balzeau, du Musée de l'Homme. L'article publié se limite à quelques mesures de zones fragmentées et déformées, comparées avec des échantillons qui ne sont pas équivalents. Le type d'analyse effectuée (des between-groups, méthode décriée) a pour objectif de maximiser les différences entre les groupes. Pourtant, ils restent très proches les uns des autres, le fémur tchadien tombant à chaque fois dans la variabilité des chimpanzés et des humains actuels. Il est impossible d'en conclure quelque chose. D'autant qu'un article bien plus complet, visible en préprint, est en cours d'expertise et qu'il apportera des éléments solides à discuter ". Trancher en l'état parait donc précipité.

Il subsiste également un doute concernant le fémur. "Appartient-il au même individu et à la même espèce que S. tchadensis? " s’interroge Martin Pickford, paléontologue au MNHN. Trouver en surface les restes de deux espèces de grands singes coté à cote, et de même taille me semble improbable. De surcroît, les fossiles ayant été ramassés à la surface (voir photo ci dessus) , il y un doute sur leur âge. Les proboscidiens (proches des éléphants) et suidés (cochons) trouvés dans le même secteur ont en effet entre 10 millions d’années et 4 millions d’années.

Une communauté sous le choc

Concentrée sur son article à paraitre et à peaufiner, l'équipe de Franck Guy  et Guillaume Daver à Poitiers décline tout commentaire pour le moment. Selon plusieurs sources, une partie de la communauté paléoanthropologique est sous le choc et s'interroge sur les conditions dans lesquelles Roberto Macchiarelli et son équipe ont eu accès au précieux fossile ainsi que sur les autorisations qu'ils auraient requises. L'équipe de Poitiers "est d'ailleurs en discussion avec ses tutelles CNRS/Université de Poitiers quand à la conduite à tenir."

"La question de l'accessibilité aux fossiles est d'importance, estime Antoine Balzeau. Ils font partie du patrimoine de l'humanité et résultent du travail minutieux de chercheurs de terrain. Mais cette thématique n'est nullement abordée dans cet article et ne justifie donc aucunement sa publication". 


Source : Science et Avenir du 20/11/2020

vendredi 9 octobre 2020

Controverse : l’énigmatique fémur de Toumaï bientôt publié

Après 20 ans de controverse et de polémiques, le fémur de Toumaï, 7 millions d’années, est enfin en cours de publication. Il prouverait la bipédie de l'hominidé, si toutefois la communauté scientifique valide sa pré-étude, disponible en ligne mais toujours en cours d’examen et objet de critiques. Explications. 


 

Une étude en cours de validation attesterait la bipédie de Toumaï, 7 millions d’années, considéré par ses découvreurs comme notre ancêtre, par d’autres comme un paléo-gorille. Mais le suspense demeure : l’article mis en ligne en pré-print (lire l'encadré), est toujours en cours de révision et n’a donc pas encore été validé par des pairs scientifiques. C’est un peu comme si on avait posté sur Internet un épisode alléchant mais inachevé de Game of Thrones, sans qu’il ait été approuvé par les producteurs, ni finalisé par le réalisateur. Et on parle ici d’un épisode capital, de ceux qui clôturent une saison, voire mettent fin en beauté à toute une série !

La fin d'une controverse scientifique ?

“Cet article sur le fémur de Toumaï est emblématique de l’impératif de transparence en science”, explique à Sciences et Avenir  l'un de ses premiers auteurs, Franck Guy, de l’université de Poitiers. Il est aussi révélateur de la façon dont la science se construit aujourd’hui à l’ère 2.0. (lire l'encadré). Accessible à tous, posté discrètement en septembre 2020 sur le site Research Square, il a été signalé le 2 octobre dernier aux journalistes par un tweet du paléanthropologue Jean-Jacques Hublin, du Collège de France et notre confrère suisse Heidi News .L’article était attendu avec impatience depuis des années. “Il est important, car il pourrait mettre fin à la fois à une controverse scientifique et à de longues polémiques”, explique ce dernier.

Le squelette des membres de Toumaï (Sahelanthropus) indique une forme de bipédie combinée à la persistance de déplacements dans les arbres, il y a 7 millions d’années, peu de temps après la séparation de la lignée des Hominines de celle des chimpanzés
    — Jean-Jacques Hublin (@jjhublin) October 2, 2020

Le pré-print, Kesaco ? Le pré-article sur le fémur de Toumaï est à l'étude dans une revue de Nature Research, qui décline de nombreux titres, à la réputation prestigieuse. Les pré-impressions sont des rapports préliminaires qui n'ont pas fait l'objet d'un examen par les pairs. Ils ne doivent pas être considérés comme concluants, utilisés pour informer la pratique clinique ou référencés par les médias comme des informations validées. Les revues de Nature se sont associées il y a quelques années au site d'open source (source ouverte) Research Square pour offrir en relecture un service de dépôt d'articles en pré-impression qu'ils pourraient ensuite choisir de publier ou non. Avec l’avènement d'Internet, la vénérable maison d’édition britannique a été bousculée par l’envie croissante de scientifiques de publier leurs articles en open source à la disposition de toute leur communauté. Les physiciens ont été les premiers, dès avant les années 2000, à soumettre gracieusement des articles en ligne, aux critiques de leurs confrères et consœurs, hors du processus de relecture parfois opaque, lent, frustrant des revues papier par ailleurs très onéreuses. Les paléontologues ont fondé à leur tour PCIPaleo (Peer community in Paleo) en 2016 dans un souci de transparence. Mais les articles de paléoanthropologie, qui traitent des origines humaines, y sont rarissimes. Et un article important, comme celui sur le fémur de Toumaï, peut prétendre à une publication finale dans une revue de rang A, les plus réputées.

La controverse dure depuis 20 ans, depuis la découverte même, au Tchad, des restes de Toumaï, alias Sahelanthropus tchadensis publiés dans Nature en 2001. Car alors — et jusqu’à présent —, seul le crâne de Toumaï avait été décrit, un crâne doté d’un trou à la base — le foramen magnum —, où vient s’attacher la colonne vertébrale et dont l’orientation, selon ses découvreurs, dont le professeur Michel Brunet, alors à l’Université de Poitiers, atteste qu’il était bipède. Or, la bipédie est un critère essentiel pour qualifier l'appartenance d'un fossile à la famille pré-humaine. Ce qui faisait de Toumaï, vieux de 7 millions d’années,  “le nouveau doyen du rameau humain”.  L’argument n’avait pas convaincu notamment la spécialiste des singes du miocène, Brigitte Senut, du Muséum national d’histoire naturelle de Paris (MNHN), découvreuse d’Orrorin tugenensis (un bipède de 6 millions d’années exhumé au Kenya en 2000), qui voit plutôt en Toumaï, un (superbe) “proto-gorille”. Faute de fossiles post-crâniens — du type bassin, jambe ou pied —, chacun campait sur ses positions.

Une pièce essentielle du puzzle dormait dans un tiroir

C'est ainsi que la polémique naît un peu plus tard. Une étudiante, Aude Bergeret et son enseignant l'anthropologue Roberto Marchielli, travaillant tous deux dans le même laboratoire que Michel Brunet, identifient en 2004, parmi les restes découverts en 2001, un morceau de fémur appartenant à un primate. Mais l’os n’est pas décrit et publié. Et l’existence de ce morceau de choix, qui permet de déterminer si son propriétaire se dressait ou non sur ses deux jambes, est tenue quasi secrète pendant de longues années. De premières photos sont publiées par le géographe Alain Beauvillain, en conflit avec Michel Brunet qui l'a exclu de la mission franco-tchadienne, et le mensuel La Recherche [qui a fusionné avec Sciences et Avenir cette année NDLR] évoque l’existence du fémur en juillet 2009. En 2017, Roberto Marchielli, qui a rejoint le MNHN, évente le secret de polichinelle dans un colloque du CNRS, Et s’interroge : “Pourquoi cet os n’a pas été publié au cours de ces 15,5 dernières années ? ”

Face aux interrogations croissantes, Michel Brunet promettait le 25 janvier 2018 — en exclusivité à Sciences et Avenir — de  publier l’étude du fémur dans les meilleurs délais. “Je dirige et coordonne l’étude anatomique et phylogénétique en cours, détaillait alors le professeur émérite du Collège de France. J’ai déjà rencontré les collègues d’Amérique du Nord qui ont mis le matériel original ou des moulages de fossiles de différents primates à ma disposition pour une comparaison à Harvard, Tempe, Berkeley, Kent State University, etc.” Pourtant, c’est simplement une équipe poitevine et tchadienne, menée par le paléontologue Franck Guy qui signe l’article. Sans les laboratoires anglo-saxons que Michel Brunet disait avoir mis à contribution. Et sans lui. Pour le moment. Même s’il est crédité dans les remerciements. Sollicité à nouveau par Sciences et Avenir, Michel Brunet n’a pas répondu à nos questions.

L'analyse montre que la créature serait bien un hominidé bipède mais aussi arboricole

Que dit l’étude en question, que Franck Guy a refusé de commenter “avant la fin du processus de révision”, signalant simplement que son équipe répondait actuellement “aux critiques et questions de trois relecteurs scientifiques anonymes” ? Les ossements proviendraient d’un individu appartenant à la même espèce que Toumaï, même si on ne peut pas garantir qu’il s’agisse d’une partie de son corps. La créature serait bien un hominidé bipède, après analyse d’un fémur (os de la jambe), mais pas un bipède exclusif, puisque que deux cubitus (os du bras) montrent qu’elle était encore arboricole, ce qui n’a rien d’étonnant pour l’époque. Des millions d’années plus tard, les australopithèques marchaient et grimpaient toujours aux arbres.

Le fémur est malheureusement fragmentaire, dépourvu de ses extrémités, dont le col qui aurait pu montrer comment il s’emboîtait dans la hanche. Mais l’aplatissement de l’os dans sa partie supérieure suggère qu’il était allongé. Une “tubérosité” , ainsi qu'une ligne âpre à l'arrière suggère même l’insertion de muscles importants.  Les parois épaisses du fémur en certains points spécifiques seraient conforme aux contraintes mécaniques qu'impose la bipédie.

“Cet article n'est qu'un préprint et sa version finale sera probablement différente suite aux retours des relecteurs”, prévient Franck Guy. On a hâte, mais le processus pourrait prendre encore des mois...“Il faut laisser le temps à la science de se faire”, rétorque à Sciences et Avenir Brigitte Sénut, qui n'a pas encore lu l'article. “Moi aussi j'ai des ossements que n'ai pas encore eu le temps de publier !” avance-t-elle... “Dans 20 ans, tout le monde se fichera de savoir combien d'années il a fallu pour publier cet os”, ajoute en réponses à nos questions Jean-Jacques Hublin, qui, lui, a épluché l'étude et la juge “dotée d'arguments raisonnables. Ce qui importe, ce sont les résultats, validés.”


Source : Science et Avenir du 07/10/2020

dimanche 20 octobre 2019

Les protagonistes

Du genre homo

Homo sapiens


Homo sapiens, l'homme moderne, est né il y a environ 300 000 ans, sur le continent africain. Il est aujourd'hui le seul représentant du genre Homo et le seul à avoir conquis tous les continents.

Homo neanderthalensis


Découvert au milieu du XIXe siècle, l'homme de Néandertal occupait une bonne partie de l'Eurasie avant de disparaître il y a 35 000 ans sans que l'on ne connaisse la cause exacte de son extinction. Notre plus proche cousin a cependant légué une part de son patrimoine génétique (2 à 3%) à notre espèce, avec laquelle il a cohabité.

Homo denisovensis


Identifié en 2010 dans une grotte des montagnes russes de l’Altaï, au sud-ouest de la Sibérie, l’homme de Denisova a légué une part de son patrimoine génétique aux populations inuites actuelles de l’Arctique et de Papouasie. Il aurait disparu il y a 50 000 ans.

Homo luzonensis


Découvert aux Philippines, Homo luzonensis est le dernier à rejoindre la famille humaine. Des restes de ce contemporain d'Homo sapiens (sept dents et quatre phalanges de trois individus) ayant vécu il y a au moins 50 000 ans ont été trouvés en 2011 dans la grotte de Callao, au nord de l'île de Luçon. Il était très petit – un trait lié à l’endémisme insulaire.

Homo floresiensis


On le compare souvent abusivement à un «hobbit». L'homme de Florès (Homo floresiensis), dont les restes de neuf spécimens ont été découverts en 2003 dans une grotte de l'île de Florès en Indonésie, est un hominine du genre Homo remarqué pour sa très petite taille – jusqu'à 1,10 m. L'espèce s'est éteinte il y a 60 000 ans, et serait née il y a 190 000 ans.

Homo naledi


Exhumé dans la grotte de Rising star en Afrique du Sud, Homo naledi, élancé, a une petite tête, de grandes mains pour grimper dans les arbres et de longues jambes pour marcher longtemps. Il aurait vécu il y a entre 236 000 et 335 000 ans et pourrait donc avoir croisé Homo sapiens, suggère une datation en 2017. Son statut d'espèce à part entière est controversé.

Homo heidelbergensis


Homo heidelbergensis est un vieil Européen : on l'a découvert depuis le début du XXe siècle à Mauer (Allemagne), Tautavel (France), Petralona (Grèce)… On le dit prénéandertalien, car il a foulé le continent il y a entre 800 000 et 300 000 ans. Robuste, il pouvait atteindre 1,70 m.

Homo antecessor


Homo antecessor est le plus vieux représentant du genre Homo dont la présence est attestée en Europe. Exhumés en 1994 sur un site préhistorique espagnol, ses restes – 86 fragments osseux de six individus dont un pré-adolescent – datent d'envrion 820 000 ans. Cependant, son statut d'espèce reste discuté.

Homo erectus


D'abord surnommé pithécanthrope («homme-singe») après la découverte d'une mandibule et d'une calotte crânienne en 1891 à Java, Homo erectus, «l'homme dressé», peuplait l'Asie il y a 140 000 ans à 1,6 million d'années. Prognathe, ce chasseur-cueilleur d'1,60 m confectionnait des outils de pierre et a appris à maîtriser le feu il y a un peu plus de 400 000 ans.

Homo georgicus


Peu connu du grand public, Homo georgicus est considéré comme le premier hominine à avoir foulé le territoire européen, il y a 1,8 million d'années. Les fossiles de cette nouvelle espèce supposée d'hominine, notamment des crânes et des mandibules, ont été découverts entre 1991 et 2005 sous un village médiéval géorgien. Mais son statut est toujours débattu.

Homo ergaster


Bipède et longiligne, Homo ergaster peuplait l'Afrique il y a entre 1 et 1,9 million d'années. Mais son statut d'espèce à part entière concédé en 1991 n'est pas acquis : certains scientifiques continuent de considérer ce bon marcheur comme un représentant d'Homo erectus en raison de sa parenté étroite avec son cousin asiatique, malgré des caractères plus «primitifs».

Homo rudolfensis


Contemporain d'Homo habilis et aussi vieux que lui, Homo rudolfensis a été décrit en 1986 à partir de restes découverts près du lac Turkana au Kenya. Il vivait en Afrique de l'est avant de disparaître il y a 1,8 million d'années.

Homo habilis


Il est à ce jour le plus vieux représentant du genre Homo. Décrit dans les années 60, après la découverte de fossiles en Tanzanie, Homo habilis aurait vécu en Afrique de l'est il y a entre 1,5 et 2,3 millions d'années. Ce bipède d'1,30 à 1,40 mètre fabriquait, selon la technique de l'Oldaway, des outils en pierre rudimentaires (galets taillés et éclats tranchants).

Australopithéques

Paranthropus robustus


Australopithèque ou paranthrope ? Paranthropus robustus, dont les restes fossiles ont principalement été découverts en Afrique du Sud, est à ce jour inclassable.

Australopithecus sediba


Est-ce l'ancêtre des premiers Homo ? Découvert en 2008 en Afrique du Sud, l'Australopithecus sediba est tout cas le symbole de l'évolution en mosaïque de la lignée humaine. A la bipèdie affirmée, cette nouvelle espèce, ayant vécu il y a environ 1,9 million d'années, présente à la fois des caractères dits «modernes» et d'autres «primitifs».

Australopithecus africanus


C'est le premier des australopithèques à avoir été découvert et décrit dans Nature en 1925. En Afrique du Sud, où tous ses restes fossiles ont été trouvés, Australopithecus africanus a vécu il y a entre 2,5 et 3,5 millions d'années. Ce bipède est un ancêtre potentiel du genre Homo ou de celui contesté des paranthropes.

Australopithecus afarensis


Son plus digne représentant est Lucy, un fossile découvert en 1974 par Yves Coppens dans la région de l'Afar, en Ethiopie. Présent en Afrique de l'est, il y a entre 3 et 4,1 millions d'années, Australopithecus afarensis présentait un fort prognathisme et un cerveau relativement réduit. Il a longtemps été considéré comme un de nos ancêtres potentiels avant d'être détrôné.

Australopithecus prometheus


Son plus illustre représentant, «Little Foot», âgé de 3,67 millions d'années, est aussi le fossile d'australopithèque le plus complet. Décrit en 1948, Australopithecus prometheus a d'ailleurs gagné son statut d'espèce grâce à ce fossile sud-africain. Autrefois, on le rattachait à l'australopithèque africanus.

Australopithecus garhi


Il présente des traits distincts de tous les autres australopithèques. Vieux de 2,6 millions d'années, Australopithecus garhi a été identifié après des fouilles en Ethiopie. Il pourrait être un candidat potentiel d'ancêtre des premiers Homo, apparus 300 000 ans plus tard, ou des paranthropes selon les points de vue.

Australopithecus anamensis


C'est le plus vieux du genre. Décrit en 1995 à partir d'une vingtaine de fossiles est-africains, Australopithecus anamensis vivait vraisemblablement dans un environnement boisé il y a entre 3,9 et 4,2 millions d'années. Ce bipède est, suppose-t-on, l'ancêtre de Lucy.

Australopithecus bahrelghazali


Exhumé en 1995 au Tchad par l'équipe du paléoanthropologue Michel Brunet, l'australopithèque bahrelghazili est le premier du genre à avoir été découvert à l'ouest de la vallée du rift. Ce contemporain de l'australopithèque afarensis, l'espèce de Lucy, y aurait vécu il y a entre 3 et 3,5 millions d'années.

Les plus anciens hominines

Kenyanthropus platyops


Ce n'est ni un australopithèque ni un paranthrope. Vieux de 3,2 à 3,5 millions d'années, Kenyanthropus platyops, le seul spécimen de son genre, a été découvert au nord du Kenya en 1999. Il possédait une face plate mais les déformations subies par ses restes – un crâne et des molaires - font douter certains scientifiques.

Orrorin


Ses fossiles aujourd'hui disparus (cachés dans le coffre-fort d’une banque à Nairobi, ou perdus) prouveraient qu'Orrorin tugenensis est un ancêtre bipède des humains plus direct que Lucy et bien antérieur. Il a vécu il y a 6 millions d'années au Kenya, où vingt fragments d'os et dents ont été exhumés entre 2000 et 2007.

Toumaï


Aussi petit qu'un chimpanzé, mais avec des traits beaucoup plus évolués, notamment une dentition qui le rapproche de l'homme… Découvert en 2001 par Michel Brunet, dans le désert de Djourab, au Tchad, Toumaï est à ce jour le plus vieux représentant de la lignée humaine connu. Ses restes, un crâne et des dents, sont vieux de 7 millions d'années.

Source : Libération du 17/10/2019