Le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco, réuni à Doha (Qatar) a reconnu aujourd’hui la grotte Chauvet-Pont d’Arc comme faisant partie du patrimoine mondial de l’humanité. Elle figurait parmi les candidats depuis 7 ans.
Ce site extraordinaire, situé dans une anse de la rivière Ardèche, est la plus ancienne grotte ornée connue à ce jour. Elle devient aujourd’hui le plus ancien des 1001 sites reconnus patrimoine mondial. Les peintures rupestres qu’elle abrite remontent à 36 000 ans, deux fois plus anciennes donc que celles de la grotte Lascaux, en Dordogne, découverte en 1940 et inscrite à l’Unesco depuis 1979 déjà.
Mais à la différence de celle-ci, qui a subi les dommages dus au tourisme, afin de la préserver la grotte Chauvet n’a jamais été ouverte au public. Son art est exceptionnellement conservé grâce à un éboulis à l’entrée de la grotte survenu il y a 22 000 ans.
Elle fut découverte il y a vingt ans seulement
Ce qui expliquerait aussi sa découverte tardive, le 18 décembre 1994, par trois spéléologues amateurs dont Jean-Marie Chauvet lui a donné son nom.
Ses 435 peintures représentent plus de 14 espèces d’animaux, dont des mammouths, des rhinocéros laineux et des panthères. Peintes à l’ocre et à la main, elles s’étalent dans des galeries de 800 mètres qui atteignent jusqu’à 18 mètres de hauteur. Un espace souvent comparé à celui d’une cathédrale.
En plus de la caverne, le site classé par l’Unesco comprend l’écrin paysager naturel et le bassin hydrogéologique qui l’entoure, dont l’arche naturelle du Pont d’Arc et ses 54 m de haut, à l’entrée des gorges de la rivière Ardèche. Pour sa conservation, la grotte Chauvet est interdite au public, mais chacun pourra bientôt admirer sa reproduction grandeur nature, baptisée Caverne du Pont-d’Arc. Un peu de patience tout de même : ouverture prévue au printemps 2015.
« L’inscription de la Grotte au patrimoine mondial est un merveilleux hommage rendu aux premiers artistes de l’histoire et récompense l’engagement et la mobilisation des territoires ardéchois et rhônalpins », se félicite Pascal Terrasse, député de l’Ardèche et Président du Grand Projet de la Caverne du Pont-d’Arc.
Pour autant, ce classement ne permettra pas de dévoiler tous ses mystères. Qu’est-ce que les Homo sapiens qui l’ont décorée y faisaient-ils ? Les paléoanthropologues savent aujourd’hui qu’à l’époque, au Paléolithique, nos ancêtres n’habitaient pas dans les cavernes. Peut-être y célébraient-ils des cérémonies ? Le terme de « cathédrale » serait alors bien choisi…
Source : Science et Vie du 22/06/2014
mercredi 25 juin 2014
D'étranges dents d'hominidés : la nouvelle pièce du puzzle de l'évolution humaine
L'imagerie virtuelle de trois dents effectuée par une équipe internationale de chercheurs révèle des caractéristiques dentaires jusque-là jamais vues.
HOMINIDÉS. Il y a 2,6 millions d'années, commençait une période géologique cruciale pour l'humanité. Cette époque que l'on appelle Pléistocène a vu naître les premiers représentants du genre "Homo". C'est à dire, nos ancêtres.
Durant cette période, le genre Homo va se diversifier en de nombreuses espèces qui vont coexister. Et nombre d'entre elles vont péricliter avant la fin du Paléolithique supérieur.
La classification de ces différentes espèces, identifiées par plusieurs dizaines de fossiles découverts en Afrique et en Asie, fait encore l'objet d'âpres discussions entre les paléontologues. Et chaque nouvelle découverte est l'occasion de réajustement ou de remises en causes.
Et c'est de l'une de ces découvertes dont le CNRS a fait état jeudi 19 juin dans un communiqué. "Depuis près de 15 ans d’activité en Erythrée, les missions des fouilles menées par l’équipe internationale du 'Buia International project' ont permis de recouvrer un assemblage humain fossile unique appartenant à Homo erectus/ergaster (la différentiation et la localisation de ces deux espèces fait encore débat au sein de la communauté scientifique. NDLR.)".
Parmi ce matériel, trois dents (deux incisives et une molaire) ont fait l’objet d’une étude par imagerie virtuelle de leur structure interne au Synchrotron Elettra de Trieste, en Italie. Les résultats de cette étude ont été publiés le 19 mai dans le Journal of Human Evolution.
Le site Homo de Buia en Erythrée où ont été découvertes les deux incisives (entre 1995 et 1997) permanentes UA 222 et UA 369.
Le site de Mulhuli-Amo où a été trouvée la molaire inférieure permanentes MA 93.
"Plusieurs techniques d’analyses non-destructives (par microtomographie à rayons X conventionnelle, par rayonnement synchrotron, ainsi que par micro-imagerie par résonance magnétique) ont permis de détailler à haute résolution les trois dents fossiles d’Erythrée", détaille le CNRS.
"L’analyse comparative de leur structure externe et interne a mis en évidence un mixte de caractéristiques dentaires modernes et ancestrales, mais aussi de certains éléments uniques. On y voit notamment la dentine (en jaune sur le schéma ci-dessus) et la pulpe dentaire (en bleu) qui prennent une forme très particulière", nous explique Clément Zanolli, du centre international de physique théorique de Trieste, et principal auteur de l'étude.
Des caractéristiques dentaires uniques
"On y remarque également un émail étonnamment fin, similaire à celui des Néandertaliens et bien plus fin que chez nous autres Homo sapiens sapiens. C'est la première fois qu'on trouve des dents avec un émail aussi fin sur cette période (un million d'années)" précise le chercheur. Il n'y a pas là suffisamment d'éléments pour créer une nouvelle espèce, mais ces résultats indiquent qu'une population très particulière vivait en Erythrée autrefois.
"Cette découverte indique aussi que des variations significatives de croissance se sont mises en place entre la couronne et la racine il y a un million d’années, préfigurant déjà en partie l’émergence de notre propre schéma développemental dentaire" précise le CNRS.
ÉNIGME. L'analyse de ces fossiles fournit donc une nouvelle pièce à ce grand puzzle que représente la classification des hominidés. Une pièce étrange qu'on ne sait pas encore trop où poser.
Si les restes humains disponibles pour cette époque sont à ce jour encore très rares, même en Afrique, la poursuite des fouilles paléoanthropologiques sur le site de Mulhuli-Amo qui auront lieu à la fin de l’année 2014 participeront peut-être à l’apport de nouveaux éléments sur cette phase méconnue de l’évolution humaine.
Source : Sciences et Avenir du 20/06/2014
HOMINIDÉS. Il y a 2,6 millions d'années, commençait une période géologique cruciale pour l'humanité. Cette époque que l'on appelle Pléistocène a vu naître les premiers représentants du genre "Homo". C'est à dire, nos ancêtres.
Durant cette période, le genre Homo va se diversifier en de nombreuses espèces qui vont coexister. Et nombre d'entre elles vont péricliter avant la fin du Paléolithique supérieur.
Une des classifications proposées pour les différentes espèces d'hominidés identifiées aujourd'hui.
La classification de ces différentes espèces, identifiées par plusieurs dizaines de fossiles découverts en Afrique et en Asie, fait encore l'objet d'âpres discussions entre les paléontologues. Et chaque nouvelle découverte est l'occasion de réajustement ou de remises en causes.
Et c'est de l'une de ces découvertes dont le CNRS a fait état jeudi 19 juin dans un communiqué. "Depuis près de 15 ans d’activité en Erythrée, les missions des fouilles menées par l’équipe internationale du 'Buia International project' ont permis de recouvrer un assemblage humain fossile unique appartenant à Homo erectus/ergaster (la différentiation et la localisation de ces deux espèces fait encore débat au sein de la communauté scientifique. NDLR.)".Parmi ce matériel, trois dents (deux incisives et une molaire) ont fait l’objet d’une étude par imagerie virtuelle de leur structure interne au Synchrotron Elettra de Trieste, en Italie. Les résultats de cette étude ont été publiés le 19 mai dans le Journal of Human Evolution.
Le site Homo de Buia en Erythrée où ont été découvertes les deux incisives (entre 1995 et 1997) permanentes UA 222 et UA 369.
Le site de Mulhuli-Amo où a été trouvée la molaire inférieure permanentes MA 93.
"Plusieurs techniques d’analyses non-destructives (par microtomographie à rayons X conventionnelle, par rayonnement synchrotron, ainsi que par micro-imagerie par résonance magnétique) ont permis de détailler à haute résolution les trois dents fossiles d’Erythrée", détaille le CNRS.
Reconstructions virtuelles des incisives de Buia (A) avec l’émail (rouge) et la dentine (jaune) en transparence, laissant apparaître la cavité pulpaire (bleue) et de la molaire permanente de Mulhuli-Amo, dont les tissus dentaires (émail, dentine et pulpe) sont illustrés séparément
"L’analyse comparative de leur structure externe et interne a mis en évidence un mixte de caractéristiques dentaires modernes et ancestrales, mais aussi de certains éléments uniques. On y voit notamment la dentine (en jaune sur le schéma ci-dessus) et la pulpe dentaire (en bleu) qui prennent une forme très particulière", nous explique Clément Zanolli, du centre international de physique théorique de Trieste, et principal auteur de l'étude.
Des caractéristiques dentaires uniques
"On y remarque également un émail étonnamment fin, similaire à celui des Néandertaliens et bien plus fin que chez nous autres Homo sapiens sapiens. C'est la première fois qu'on trouve des dents avec un émail aussi fin sur cette période (un million d'années)" précise le chercheur. Il n'y a pas là suffisamment d'éléments pour créer une nouvelle espèce, mais ces résultats indiquent qu'une population très particulière vivait en Erythrée autrefois.Localisation de l'Erythrée
"Cette découverte indique aussi que des variations significatives de croissance se sont mises en place entre la couronne et la racine il y a un million d’années, préfigurant déjà en partie l’émergence de notre propre schéma développemental dentaire" précise le CNRS.
ÉNIGME. L'analyse de ces fossiles fournit donc une nouvelle pièce à ce grand puzzle que représente la classification des hominidés. Une pièce étrange qu'on ne sait pas encore trop où poser.
Si les restes humains disponibles pour cette époque sont à ce jour encore très rares, même en Afrique, la poursuite des fouilles paléoanthropologiques sur le site de Mulhuli-Amo qui auront lieu à la fin de l’année 2014 participeront peut-être à l’apport de nouveaux éléments sur cette phase méconnue de l’évolution humaine.
Source : Sciences et Avenir du 20/06/2014
mardi 24 juin 2014
Le voile se lève un peu plus sur l'origine de Neandertal
Des analyses menées sur des ossements vieux de 430 000 ans découverts dans la célèbre grotte préhistorique de la Sima de los Huesos (Espagne) suggèrent qu’ils appartiendraient à une forme précoce de l’homme de Neandertal.
En analysant les nombreux ossements qui ont été mis au jour depuis le début des années 1980 dans la célèbre grotte espagnole de la Sima de los Huesos (en français, la « grotte aux os »), des paléoanthropologues sont parvenus à la conclusion qu’ils appartiendraient à des individus que l'on pourrait qualifier de "néandertaliens primitifs".
Ce résultat a été publié le 20 juin 2014 dans la revue Science, sous le titre « Neandertal roots: Cranial and chronological evidence from Sima de los Huesos ».
Si cette conclusion venait à être considérée comme valide par l’ensemble de la communauté des préhistoriens (ce qui est loin d’être évident, tant ce domaine de recherche cumule les hypothèses et les théories divergentes), il s’agirait alors d’un résultat notable. En effet, il permettrait de lever partiellement le voile sur la période qui a vu l'émergence de l'Homme de Neandertal, une séquence de la préhistoire qui demeure encore largement mystérieuse.
Selon les travaux réalisés par le paléoanthropologue Juan-Luis Arsuaga (Université Complutense à Madrid, Espagne) et ses collègues, auteurs de cette nouvelle étude, les plus vieux ossements découverts dans cette grotte, et qui pourraient donc être ceux de "néandertaliens primitifs", seraient âgés de quelques 430 000 ans. Une datation qui permet de remonter considérablement dans l’histoire de l’homme de Neandertal, car jusqu'ici les ossements qui étaient attribués de façon certaine à Neandertal étaient plus jeunes de 100 000 à 150 000 ans.
Toutefois, il faut noter que ce nouveau résultat n'est pas complètement... nouveau. En effet, la plupart des ossements analysés par Juan-Luis Arsuaga et ses collègues sont en réalité connus depuis longtemps : les premiers d’entre eux ont été découverts dans la grotte de la Sima de los Huesos dès le début des années 1980. Mais jusqu’ici, ils avaient été attribués à une espèce distincte, appelée Homo Heidelbergensis (cette attribution prévaut d’ailleurs encore aujourd'hui pour de nombreux paléoanthropologues).
Or, depuis quelques années, un nombre croissant de paléoanthropologues considèrent que Homo Heidelbergensis est en réalité une forme précoce de l’homme de Neandertal.
Ces nouveaux travaux menés par Juan-Luis Arsuaga viennent donc conforter l’hypothèse que Homo Heidelbergensis est en fait une forme primitive de l’homme de Neandertal. Une hypothèse qui prend d’autant plus de consistance que les ossements analysés par Juan-Luis Arsuaga ne comprennent pas seulement des ossements de la Sima de los Huesos déjà connus des préhistoriens, mais aussi de nouveaux ossements non encore étudiés à ce jour, appartenant à moins 7 individus supplémentaires.
Rappelons que Juan-Luis Arsuaga est le co-auteur d’une précédente étude publiée en décembre 2013 dans la revue Nature, relatant le séquençage de l’ADN issu précisément de certains de ces ossements qui font l’objet de cette nouvelle étude (lire « De l’ADN ancien jette le trouble sur les origines de l’Homme »).
Source : Le Journal de la Science du 20/06/2014
En analysant les nombreux ossements qui ont été mis au jour depuis le début des années 1980 dans la célèbre grotte espagnole de la Sima de los Huesos (en français, la « grotte aux os »), des paléoanthropologues sont parvenus à la conclusion qu’ils appartiendraient à des individus que l'on pourrait qualifier de "néandertaliens primitifs".
Ce résultat a été publié le 20 juin 2014 dans la revue Science, sous le titre « Neandertal roots: Cranial and chronological evidence from Sima de los Huesos ».
Si cette conclusion venait à être considérée comme valide par l’ensemble de la communauté des préhistoriens (ce qui est loin d’être évident, tant ce domaine de recherche cumule les hypothèses et les théories divergentes), il s’agirait alors d’un résultat notable. En effet, il permettrait de lever partiellement le voile sur la période qui a vu l'émergence de l'Homme de Neandertal, une séquence de la préhistoire qui demeure encore largement mystérieuse.
Selon les travaux réalisés par le paléoanthropologue Juan-Luis Arsuaga (Université Complutense à Madrid, Espagne) et ses collègues, auteurs de cette nouvelle étude, les plus vieux ossements découverts dans cette grotte, et qui pourraient donc être ceux de "néandertaliens primitifs", seraient âgés de quelques 430 000 ans. Une datation qui permet de remonter considérablement dans l’histoire de l’homme de Neandertal, car jusqu'ici les ossements qui étaient attribués de façon certaine à Neandertal étaient plus jeunes de 100 000 à 150 000 ans.
Toutefois, il faut noter que ce nouveau résultat n'est pas complètement... nouveau. En effet, la plupart des ossements analysés par Juan-Luis Arsuaga et ses collègues sont en réalité connus depuis longtemps : les premiers d’entre eux ont été découverts dans la grotte de la Sima de los Huesos dès le début des années 1980. Mais jusqu’ici, ils avaient été attribués à une espèce distincte, appelée Homo Heidelbergensis (cette attribution prévaut d’ailleurs encore aujourd'hui pour de nombreux paléoanthropologues).
Or, depuis quelques années, un nombre croissant de paléoanthropologues considèrent que Homo Heidelbergensis est en réalité une forme précoce de l’homme de Neandertal.
Ces nouveaux travaux menés par Juan-Luis Arsuaga viennent donc conforter l’hypothèse que Homo Heidelbergensis est en fait une forme primitive de l’homme de Neandertal. Une hypothèse qui prend d’autant plus de consistance que les ossements analysés par Juan-Luis Arsuaga ne comprennent pas seulement des ossements de la Sima de los Huesos déjà connus des préhistoriens, mais aussi de nouveaux ossements non encore étudiés à ce jour, appartenant à moins 7 individus supplémentaires.
Rappelons que Juan-Luis Arsuaga est le co-auteur d’une précédente étude publiée en décembre 2013 dans la revue Nature, relatant le séquençage de l’ADN issu précisément de certains de ces ossements qui font l’objet de cette nouvelle étude (lire « De l’ADN ancien jette le trouble sur les origines de l’Homme »).
Source : Le Journal de la Science du 20/06/2014
Préhistoire : le trésor de Tautavel
Objet de fouilles systématiques depuis cinquante ans, la grotte de Tautavel, dans le Roussillon, éclaire plus d’un demi-million d’années d’évolution du genre humain.
Une horde de savants a envahi ce week-end le paisible village de Tautavel, dans le Roussillon. Quelque 80 paléontologues, parmi les plus éminents de leur discipline, ont afflué de toute la planète à l’invitation des époux Henry et Marie-Antoinette de Lumley pour y débattre, à partir d’aujourd’hui et durant cinq jours, des « hominidés du Pliocène et du Pléistocène inférieur et moyen dans le monde ». Tel est l’intitulé officiel du colloque organisé pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du chantier de la Caune de l’Arago, cette grotte escarpée située sur le territoire de la petite commune et qui n’a pas cessé d’être fouillée par les paléontologues depuis 1964. « Ce colloque exceptionnel sera l’occasion de repenser l’arbre généalogique de l’humanité depuis Toumaï à la lumière des plus récentes découvertes », se réjouit d’avance Henry de Lumley, professeur au Muséum d’histoire naturelle et directeur de l’Institut de paléontologie humaine de Paris.En cinq décennies de fouilles systématiques, la Caune de l’Arago, dont les strates de sédiments superposées s’étalent dans le temps de 700.000 ans à 100.000 ans avant le présent, a livré aux spécialistes de la lignée humaine de nombreux trésors. A commencer par le fameux crâne de l’Homme de Tautavel, datant de 450.000 ans et découvert par les époux de Lumley le 22 juillet 1971, sept ans après le début des fouilles. En tout, celles-ci ont permis de mettre au jour 147 restes humains fossiles, mais aussi plus de 60.000 objets tels que des ossements de faune et des outils lithiques, dont de très nombreux bifaces. Le plus beau du lot, surnommé « Durandal », est un véritable couteau de pierre long de 36 centimètres et taillé dans de la cornéenne (une variété de schiste argenté), à la symétrie parfaite.
Sens de l’harmonie
Outils caractéristiques de la culture dite « acheuléenne », les premiers bifaces remontent à 1,7 million d’années en Afrique mais seulement 600.000 ans en Europe. Leur apparition marque le moment charnière où l’homme, de charognard qu’il était, devient chasseur. Il cesse de disputer les carcasses aux hyènes géantes et se met à organiser de grandes chasses communes au cours desquelles sont abattues des bêtes aussi puissantes que le bison ou (pendant les périodes froides) le renne. « C’est parce que l’homme est devenu chasseur qu’il s’est mis à fabriquer des bifaces, note Henry de Lumley. Les grossiers “choppers” utilisés jusque-là étaient tout juste bons à désarticuler les carcasses, et les petits éclats de silex à racler les lambeaux de viande attachés à l’os. Le biface, lui, permet de tuer, dépecer et mettre en quartiers les animaux. » Un changement de mode de vie qui va donner un formidable coup d’accélérateur à l’évolution anatomique de l’homme. « L’accès aux entrailles et aux viscères de leurs proies, rendu possible par le biface, fournit aux hommes un apport accru de vitamines qui va se traduire par une ossature plus robuste », précise Marie-Antoinette de Lumley, médecin de formation.Mais surtout, par la belle couleur de leur pierre, et plus encore par la double symétrie à la fois bifaciale et bilatérale qui les caractérise, ces outils témoignent du sens de l’harmonie et du souci esthétique qui étaient déjà ceux des hommes il y a 600.000 ans. Il est vrai que, si l’on sort de la Caune de l’Arago pour s’aventurer sur d’autres sites, en Afrique par exemple, on trouve des témoignages encore plus anciens d’un tel ordre de préoccupations. Ainsi de ces « bolas », des boules de pierre parfaitement rondes, datant pour certaines de 2 millions d’années. « Ce sont les plus anciens symboles connus que se soit donnés l’humanité, explique Henry de Lumley. On ignore à quoi ils correspondaient. Ce qui est sûr, c’est que le façonnage de sphères aussi parfaites dans des roches aussi dures que le quartzite devait nécessiter des centaines d’heures de travail », souligne Henry de Lumley. Autre étape majeure dans la marche de l’humanité : la domestication du feu. Là encore, ce moment crucial de notre lointain passé se lit dans la Caune de l’Arago comme dans un livre. « Dans les couches de sédiments plus anciennes que 400.000 ans, on ne voit nulle trace de foyers, tandis qu’elles sont présentes dans les couches supérieures », poursuit Henry de Lumley. Cette date coïncide d’ailleurs avec celle du campement de chasseurs de Terra Amata que ce même paléontologue a mis au jour en 1966 à Nice et qui présentait des traces de foyers.
Hominisation sociale et culturelle
La domestication du feu va entraîner son lot de bouleversements. Le recul des parasitoses que les hommes contractaient en mangeant de la viande crue fait progresser l’espérance de vie : avant 400.000 ans, il était rare qu’un être humain dépasse l’âge de 25-30 ans ; après, on voit apparaître de plus en plus de fossiles de « vieillards » de 40, voire 50 ans ! Mais la maîtrise du feu, comme le biface qui l’a précédée, se traduit aussi en termes morphologiques. « Le puissant appareil masticateur nécessaire à ceux qui ne consommaient que de la viande crue va peu à peu s’alléger, les dents devenir moins robustes, et la forme du crâne s’en trouver modifiée », relève Marie-Antoinette de Lumley. Dernière conséquence, mais non la moindre : le feu va constituer un formidable facteur d’hominisation – sur le plan social et culturel – de l’homme. C’est autour des foyers que s’affermissent les liens familiaux, que s’élaborent les premiers mythes, que se constituent les premières identités culturelles. Des mythes à la religion, il n’y a qu’un pas. L’Homme de Tautavel n’enterrait pas ses morts : il faudra attendre pour cela son successeur plus évolué (car doté d’une capacité crânienne supérieure, comparable à celle de l’homme moderne), Néandertal. Mais on a retrouvé à la sierra d’Atapuerca, en Espagne, un aven (gouffre naturel) dans lequel furent précipités une trentaine de défunts datant de 300.000 ans. Un beau biface avait été même jeté parmi les morts – c’est la plus ancienne offrande funéraire connue.Et notre Homme de Tautavel d’il y a 450.000 ans ? L’étude de ses restes a permis aux époux de Lumley de prouver qu’il avait fait l’objet de cannibalisme rituel, dans lequel n’étaient dévorées que certaines parties bien précises du cadavre, comme la cervelle. « Le cannibalisme rituel, qui a succédé au cannibalisme alimentaire, visait à s’approprier les forces physiques et psychiques du défunt », précise Henry de Lumley. Ce qui, à défaut de la croyance en un au-delà, témoigne déjà d’« un début de questionnement d’ordre non strictement matériel ou utilitaire ».
En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/0203583593141-prehistoire-le-tresor-de-tautavel-1015506.php?vTojQ3QUugsHSti7.99
Source : Les Echos du 20/06/2014
Une horde de savants a envahi ce week-end le paisible village de Tautavel, dans le Roussillon. Quelque 80 paléontologues, parmi les plus éminents de leur discipline, ont afflué de toute la planète à l’invitation des époux Henry et Marie-Antoinette de Lumley pour y débattre, à partir d’aujourd’hui et durant cinq jours, des « hominidés du Pliocène et du Pléistocène inférieur et moyen dans le monde ». Tel est l’intitulé officiel du colloque organisé pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du chantier de la Caune de l’Arago, cette grotte escarpée située sur le territoire de la petite commune et qui n’a pas cessé d’être fouillée par les paléontologues depuis 1964. « Ce colloque exceptionnel sera l’occasion de repenser l’arbre généalogique de l’humanité depuis Toumaï à la lumière des plus récentes découvertes », se réjouit d’avance Henry de Lumley, professeur au Muséum d’histoire naturelle et directeur de l’Institut de paléontologie humaine de Paris.En cinq décennies de fouilles systématiques, la Caune de l’Arago, dont les strates de sédiments superposées s’étalent dans le temps de 700.000 ans à 100.000 ans avant le présent, a livré aux spécialistes de la lignée humaine de nombreux trésors. A commencer par le fameux crâne de l’Homme de Tautavel, datant de 450.000 ans et découvert par les époux de Lumley le 22 juillet 1971, sept ans après le début des fouilles. En tout, celles-ci ont permis de mettre au jour 147 restes humains fossiles, mais aussi plus de 60.000 objets tels que des ossements de faune et des outils lithiques, dont de très nombreux bifaces. Le plus beau du lot, surnommé « Durandal », est un véritable couteau de pierre long de 36 centimètres et taillé dans de la cornéenne (une variété de schiste argenté), à la symétrie parfaite.
Sens de l’harmonie
Outils caractéristiques de la culture dite « acheuléenne », les premiers bifaces remontent à 1,7 million d’années en Afrique mais seulement 600.000 ans en Europe. Leur apparition marque le moment charnière où l’homme, de charognard qu’il était, devient chasseur. Il cesse de disputer les carcasses aux hyènes géantes et se met à organiser de grandes chasses communes au cours desquelles sont abattues des bêtes aussi puissantes que le bison ou (pendant les périodes froides) le renne. « C’est parce que l’homme est devenu chasseur qu’il s’est mis à fabriquer des bifaces, note Henry de Lumley. Les grossiers “choppers” utilisés jusque-là étaient tout juste bons à désarticuler les carcasses, et les petits éclats de silex à racler les lambeaux de viande attachés à l’os. Le biface, lui, permet de tuer, dépecer et mettre en quartiers les animaux. » Un changement de mode de vie qui va donner un formidable coup d’accélérateur à l’évolution anatomique de l’homme. « L’accès aux entrailles et aux viscères de leurs proies, rendu possible par le biface, fournit aux hommes un apport accru de vitamines qui va se traduire par une ossature plus robuste », précise Marie-Antoinette de Lumley, médecin de formation.Mais surtout, par la belle couleur de leur pierre, et plus encore par la double symétrie à la fois bifaciale et bilatérale qui les caractérise, ces outils témoignent du sens de l’harmonie et du souci esthétique qui étaient déjà ceux des hommes il y a 600.000 ans. Il est vrai que, si l’on sort de la Caune de l’Arago pour s’aventurer sur d’autres sites, en Afrique par exemple, on trouve des témoignages encore plus anciens d’un tel ordre de préoccupations. Ainsi de ces « bolas », des boules de pierre parfaitement rondes, datant pour certaines de 2 millions d’années. « Ce sont les plus anciens symboles connus que se soit donnés l’humanité, explique Henry de Lumley. On ignore à quoi ils correspondaient. Ce qui est sûr, c’est que le façonnage de sphères aussi parfaites dans des roches aussi dures que le quartzite devait nécessiter des centaines d’heures de travail », souligne Henry de Lumley. Autre étape majeure dans la marche de l’humanité : la domestication du feu. Là encore, ce moment crucial de notre lointain passé se lit dans la Caune de l’Arago comme dans un livre. « Dans les couches de sédiments plus anciennes que 400.000 ans, on ne voit nulle trace de foyers, tandis qu’elles sont présentes dans les couches supérieures », poursuit Henry de Lumley. Cette date coïncide d’ailleurs avec celle du campement de chasseurs de Terra Amata que ce même paléontologue a mis au jour en 1966 à Nice et qui présentait des traces de foyers.
Hominisation sociale et culturelle
La domestication du feu va entraîner son lot de bouleversements. Le recul des parasitoses que les hommes contractaient en mangeant de la viande crue fait progresser l’espérance de vie : avant 400.000 ans, il était rare qu’un être humain dépasse l’âge de 25-30 ans ; après, on voit apparaître de plus en plus de fossiles de « vieillards » de 40, voire 50 ans ! Mais la maîtrise du feu, comme le biface qui l’a précédée, se traduit aussi en termes morphologiques. « Le puissant appareil masticateur nécessaire à ceux qui ne consommaient que de la viande crue va peu à peu s’alléger, les dents devenir moins robustes, et la forme du crâne s’en trouver modifiée », relève Marie-Antoinette de Lumley. Dernière conséquence, mais non la moindre : le feu va constituer un formidable facteur d’hominisation – sur le plan social et culturel – de l’homme. C’est autour des foyers que s’affermissent les liens familiaux, que s’élaborent les premiers mythes, que se constituent les premières identités culturelles. Des mythes à la religion, il n’y a qu’un pas. L’Homme de Tautavel n’enterrait pas ses morts : il faudra attendre pour cela son successeur plus évolué (car doté d’une capacité crânienne supérieure, comparable à celle de l’homme moderne), Néandertal. Mais on a retrouvé à la sierra d’Atapuerca, en Espagne, un aven (gouffre naturel) dans lequel furent précipités une trentaine de défunts datant de 300.000 ans. Un beau biface avait été même jeté parmi les morts – c’est la plus ancienne offrande funéraire connue.Et notre Homme de Tautavel d’il y a 450.000 ans ? L’étude de ses restes a permis aux époux de Lumley de prouver qu’il avait fait l’objet de cannibalisme rituel, dans lequel n’étaient dévorées que certaines parties bien précises du cadavre, comme la cervelle. « Le cannibalisme rituel, qui a succédé au cannibalisme alimentaire, visait à s’approprier les forces physiques et psychiques du défunt », précise Henry de Lumley. Ce qui, à défaut de la croyance en un au-delà, témoigne déjà d’« un début de questionnement d’ordre non strictement matériel ou utilitaire ».
En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/0203583593141-prehistoire-le-tresor-de-tautavel-1015506.php?vTojQ3QUugsHSti7.99
Source : Les Echos du 20/06/2014
lundi 23 juin 2014
Derrière la grotte Chauvet, une affaire de nom et de gros sous
CULTURE - Il y a 20 ans, trois spéléologues pénétraient dans la grotte ornée du Pont d'Arc, dite grotte Chauvet, inscrite dimanche 22 juin au patrimoine mondial. Mais dans l'ombre de cette découverte majeure s'est développée une interminable saga juridique, qui n'est sans doute pas terminée.
Le 18 décembre 1994, Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel s'aventurent dans le cirque d'Estre près du Pont-d'Arc, qu'ils connaissent bien. Ils franchissent un étroit couloir de roche sinueux et tombent sur des cavités abritant un millier de dessins vieux de 36.000 ans.
Moins d'un mois plus tard, l'Etat prend un arrêté de non-ouverture au public: "une mesure conservatoire majeure", souligne Marie Bardisa, conservatrice du site. Pour ne pas reproduire les erreurs de Lascaux.
Les propriétaires s'estiment lésés
Une indemnisation de 33.000 francs...
Le 13 octobre 1995, le site est classé monument historique, plus haut niveau de protection nationale. Qui s'étend aux terrains en surface: l'Etat en devient propriétaire, aux dépens des résidents Henri Helly, Sully Ollier et Pierre Peschier, expropriés pour cause d'utilité publique.
L'Etat leur propose 25 centimes de francs du m2, pour une surface totale de 10 hectares. Offre insuffisante à leurs yeux, qu'ils contestent en 1997: le tribunal de Privas leur accorde "la somme 'faramineuse' de 33.000 francs!", ironise encore l'avocat des trois familles, Me Dominique de Leusse.
La cour d'appel de Nîmes confirme ce montant. Aux requérants de faire une contre-proposition: "nous étions bien ennuyés", confie le conseil, qui enquête alors sur la somme versée pour Lascaux.
... à finalement 780.000 euros
"J'ai soutenu que Chauvet valait 15 fois plus" en raison de sa taille, bien plus grande, et de son excellente conservation, "ce qui nous amenait à 75 millions de francs", raconte Me de Leusse.
Il obtient gain de cause devant la Cour de cassation, qui renvoie l'affaire à Toulouse. En mars 2001, la justice ordonne à l'Etat de verser 87,5 millions de francs (13,34 millions d'euros) aux trois familles ardéchoises. Au tour de l'Etat de se pourvoir et le dossier revient devant la cour d'appel de Lyon qui, en mai 2007, condamne finalement l'Etat à indemniser les familles à hauteur de 780.000 euros.
Celles-ci se tournent vers la Cour européenne des droits de l'Homme. Mais le 24 octobre 2011, elle estime que les expropriés ont obtenu une somme "en rapport avec la valeur des biens dont ils ont été dépossédés", à diviser en trois.
Les découvreurs jugent avoir été évincés
De la réplique de la grotte Chauvet...
Mais la saga ne s'arrête pas là, car le trio de spéléologues s'estime aussi lésé.
Un protocole d'accord, en juillet 2000, leur attribue trois millions de francs, somme versée. L'Etat s'engage aussi à veiller "à ce que les inventeurs soient convenablement associés à la valorisation du site et en particulier au futur espace de restitution".
Et c'est là que le bât blesse. "Nous devions être associés à la valorisation du site, nous ne le sommes pas; pire, on est évincé", déplore Christian Hillaire.
La réplique de la grotte, projet de 54 millions d'euros financé par la région, le département, l'Etat, l'Europe et des fonds privés, doit ouvrir en avril 2015 près de Vallon-Pont-d'Arc.
Le syndicat mixte chargé du chantier a été condamné, en juillet 2013, pour avoir déposé le nom "espace de restitution de la grotte Chauvet": le tribunal correctionnel de Paris a ordonné la restitution aux découvreurs de la marque "grotte Chauvet".
... à la "caverne du Pont-d'Arc"
La réplique a été rebaptisée depuis "caverne du Pont-d'Arc". Mais "s'il y a du business qui se fait sur la grotte, il n'y a pas de raison qu'on ne soit pas associé", plaide le trio.
"J'ai toujours dit aux inventeurs que la porte restait ouverte pour toutes les négociations qu'ils voulaient", répond Hervé Saulignac, président du conseil général de l'Ardèche. Selon lui, des montants "extrêmement importants sur la durée" ont été mis sur la table, en vain.
"Ils proposaient une somme forfaitaire alors qu'on demande un intéressement proportionnel aux entrées (3%, ndlr)", rétorque Christian Hillaire, soulignant qu'il ne s'agirait pas là d'argent public.
Aux yeux de l'Etat, les trois millions conclus en 2000 faisaient-il office de solde de tout compte ? La question reste ouverte.
Source : Huffington Post du 22/06/2014
Le 18 décembre 1994, Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel s'aventurent dans le cirque d'Estre près du Pont-d'Arc, qu'ils connaissent bien. Ils franchissent un étroit couloir de roche sinueux et tombent sur des cavités abritant un millier de dessins vieux de 36.000 ans.
Moins d'un mois plus tard, l'Etat prend un arrêté de non-ouverture au public: "une mesure conservatoire majeure", souligne Marie Bardisa, conservatrice du site. Pour ne pas reproduire les erreurs de Lascaux.
Les propriétaires s'estiment lésés
Une indemnisation de 33.000 francs...
Le 13 octobre 1995, le site est classé monument historique, plus haut niveau de protection nationale. Qui s'étend aux terrains en surface: l'Etat en devient propriétaire, aux dépens des résidents Henri Helly, Sully Ollier et Pierre Peschier, expropriés pour cause d'utilité publique.
L'Etat leur propose 25 centimes de francs du m2, pour une surface totale de 10 hectares. Offre insuffisante à leurs yeux, qu'ils contestent en 1997: le tribunal de Privas leur accorde "la somme 'faramineuse' de 33.000 francs!", ironise encore l'avocat des trois familles, Me Dominique de Leusse.
La cour d'appel de Nîmes confirme ce montant. Aux requérants de faire une contre-proposition: "nous étions bien ennuyés", confie le conseil, qui enquête alors sur la somme versée pour Lascaux.
... à finalement 780.000 euros
"J'ai soutenu que Chauvet valait 15 fois plus" en raison de sa taille, bien plus grande, et de son excellente conservation, "ce qui nous amenait à 75 millions de francs", raconte Me de Leusse.
Il obtient gain de cause devant la Cour de cassation, qui renvoie l'affaire à Toulouse. En mars 2001, la justice ordonne à l'Etat de verser 87,5 millions de francs (13,34 millions d'euros) aux trois familles ardéchoises. Au tour de l'Etat de se pourvoir et le dossier revient devant la cour d'appel de Lyon qui, en mai 2007, condamne finalement l'Etat à indemniser les familles à hauteur de 780.000 euros.
Celles-ci se tournent vers la Cour européenne des droits de l'Homme. Mais le 24 octobre 2011, elle estime que les expropriés ont obtenu une somme "en rapport avec la valeur des biens dont ils ont été dépossédés", à diviser en trois.
Les découvreurs jugent avoir été évincés
De la réplique de la grotte Chauvet...
Mais la saga ne s'arrête pas là, car le trio de spéléologues s'estime aussi lésé.
Un protocole d'accord, en juillet 2000, leur attribue trois millions de francs, somme versée. L'Etat s'engage aussi à veiller "à ce que les inventeurs soient convenablement associés à la valorisation du site et en particulier au futur espace de restitution".
Et c'est là que le bât blesse. "Nous devions être associés à la valorisation du site, nous ne le sommes pas; pire, on est évincé", déplore Christian Hillaire.
La réplique de la grotte, projet de 54 millions d'euros financé par la région, le département, l'Etat, l'Europe et des fonds privés, doit ouvrir en avril 2015 près de Vallon-Pont-d'Arc.
Le syndicat mixte chargé du chantier a été condamné, en juillet 2013, pour avoir déposé le nom "espace de restitution de la grotte Chauvet": le tribunal correctionnel de Paris a ordonné la restitution aux découvreurs de la marque "grotte Chauvet".
... à la "caverne du Pont-d'Arc"
La réplique a été rebaptisée depuis "caverne du Pont-d'Arc". Mais "s'il y a du business qui se fait sur la grotte, il n'y a pas de raison qu'on ne soit pas associé", plaide le trio.
"J'ai toujours dit aux inventeurs que la porte restait ouverte pour toutes les négociations qu'ils voulaient", répond Hervé Saulignac, président du conseil général de l'Ardèche. Selon lui, des montants "extrêmement importants sur la durée" ont été mis sur la table, en vain.
"Ils proposaient une somme forfaitaire alors qu'on demande un intéressement proportionnel aux entrées (3%, ndlr)", rétorque Christian Hillaire, soulignant qu'il ne s'agirait pas là d'argent public.
Aux yeux de l'Etat, les trois millions conclus en 2000 faisaient-il office de solde de tout compte ? La question reste ouverte.
Source : Huffington Post du 22/06/2014
La Grotte Chauvet inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco
CULTURE - La Grotte Chauvet, une grotte paléolithique du sud de la France ornée des plus anciennes peintures connues à ce jour, a été inscrite dimanche 22 juin au patrimoine mondial, a annoncé à Doha le Comité de l'Unesco.
Le Comité du patrimoine mondial "inscrit la Grotte ornée du Pont d'Arc, dite grotte Chauvet-Pont d'Arc, Ardèche, France, sur la Liste du patrimoine mondial", selon le texte adopté par ses 21 Etats membres.
"J'ai eu la chance, pour ne pas dire le privilège, de visiter la grotte (...) et je dois dire que j'en suis sorti littéralement sidéré par ce que j'y avais vu, qui révolutionne le regard que nous portons sur nos origines", a réagi l'ambassadeur de France auprès de l'Unesco, Philippe Lalliot.
Restée fermée pendant 23.000 ans
S'exprimant à ses côtés, le député français de l'Ardèche Pascal Terrasse a souligné qu'il s'agissait "du premier acte culturel". "Nous l'avons tous en héritage", a-t-il dit. "Notre ancêtre, l'Aurignacien, cet artiste, vient enfin d'être reconnu", a poursuivi le député. "Qu'il nous pardonne d'avoir attendu 36.000 ans pour consacrer son oeuvre".
Cette immense grotte, située 25 mètres sous terre sur un plateau calcaire dans le sud de la France, est "un témoignage unique et exceptionnellement bien préservé", souligne la décision du Comité.
Redécouvrez un reportage de "Des racines et des ailes" :
"Les vestiges archéologiques, paléontologiques et artistiques de la grotte illustrent comme dans aucune autre grotte du début du Paléolithique supérieur la fréquentation des grottes pour des pratiques culturelles et rituelles", fait valoir le Comité de l'agence de l'ONU pour l'éducation, la science et la culture.
Restée fermée pendant 23.000 ans après un éboulement de rochers, redécouverte le 18 décembre 1994 par trois spéléologues - Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel -, elle contient plus de mille dessins, "expression remarquable de la première création artistique de l'homme", au paléolithique supérieur, il y a 36.000 ans.
"Qualité artistique"
Les dessins sur la roche, oeuvre d'hommes et de femmes de culture aurignacienne, comprennent un bestiaire riche de 435 représentations montrant 14 espèces: ours, rhinocéros laineux, lion, lionne, panthère, bisons...
Les murs révèlent aussi une dizaine de mains en négatif et en positif, des représentations de sexes féminins et, tout au fond de la grotte, le dessin, exceptionnel, du bas du corps d'une femme à côté d'un bison.
Le Comité de l'Unesco relève "la qualité artistique" de ces peintures: "la maîtrise de l'utilisation des couleurs, l'association de la peinture et de la gravure, la précision des représentations anatomiques et la capacité à donner une impression des volumes et des mouvements".
Au sol demeurent de vraies traces de pattes d'ours, de deux fois la taille d'une main humaine, et d'innombrables ossements de ces animaux féroces qui y hibernaient.
Ouverture d'une copie au printemps 2015
Contrairement à sa "cousine" de Lascaux découverte en 1940 et détériorée après-guerre par le dioxyde de carbone issu de la respiration des visiteurs, Chauvet n'a jamais été ouverte au public et une copie, créée dans la région et baptisée "Caverne du Pont-d'Arc", permettra d'admirer les richesses de l'original.
Pour ce projet hors norme, peintres, sculpteurs, agences d'architectes, scénographes et géants du bâtiment ont uni leurs expertises pour reconstituer sur 3.500 mètres carrés un "best of" à l'échelle 1 (conforme à la réalité) de la vraie grotte. Cette reconstitution doit ouvrir au public au printemps 2015.
Source : Huffington Post du 22/06/2014
Le Comité du patrimoine mondial "inscrit la Grotte ornée du Pont d'Arc, dite grotte Chauvet-Pont d'Arc, Ardèche, France, sur la Liste du patrimoine mondial", selon le texte adopté par ses 21 Etats membres.
"J'ai eu la chance, pour ne pas dire le privilège, de visiter la grotte (...) et je dois dire que j'en suis sorti littéralement sidéré par ce que j'y avais vu, qui révolutionne le regard que nous portons sur nos origines", a réagi l'ambassadeur de France auprès de l'Unesco, Philippe Lalliot.
Restée fermée pendant 23.000 ans
S'exprimant à ses côtés, le député français de l'Ardèche Pascal Terrasse a souligné qu'il s'agissait "du premier acte culturel". "Nous l'avons tous en héritage", a-t-il dit. "Notre ancêtre, l'Aurignacien, cet artiste, vient enfin d'être reconnu", a poursuivi le député. "Qu'il nous pardonne d'avoir attendu 36.000 ans pour consacrer son oeuvre".
Cette immense grotte, située 25 mètres sous terre sur un plateau calcaire dans le sud de la France, est "un témoignage unique et exceptionnellement bien préservé", souligne la décision du Comité.
Redécouvrez un reportage de "Des racines et des ailes" :
"Les vestiges archéologiques, paléontologiques et artistiques de la grotte illustrent comme dans aucune autre grotte du début du Paléolithique supérieur la fréquentation des grottes pour des pratiques culturelles et rituelles", fait valoir le Comité de l'agence de l'ONU pour l'éducation, la science et la culture.
Restée fermée pendant 23.000 ans après un éboulement de rochers, redécouverte le 18 décembre 1994 par trois spéléologues - Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel -, elle contient plus de mille dessins, "expression remarquable de la première création artistique de l'homme", au paléolithique supérieur, il y a 36.000 ans.
"Qualité artistique"
Les dessins sur la roche, oeuvre d'hommes et de femmes de culture aurignacienne, comprennent un bestiaire riche de 435 représentations montrant 14 espèces: ours, rhinocéros laineux, lion, lionne, panthère, bisons...
Les murs révèlent aussi une dizaine de mains en négatif et en positif, des représentations de sexes féminins et, tout au fond de la grotte, le dessin, exceptionnel, du bas du corps d'une femme à côté d'un bison.
Le Comité de l'Unesco relève "la qualité artistique" de ces peintures: "la maîtrise de l'utilisation des couleurs, l'association de la peinture et de la gravure, la précision des représentations anatomiques et la capacité à donner une impression des volumes et des mouvements".
Au sol demeurent de vraies traces de pattes d'ours, de deux fois la taille d'une main humaine, et d'innombrables ossements de ces animaux féroces qui y hibernaient.
Ouverture d'une copie au printemps 2015
Contrairement à sa "cousine" de Lascaux découverte en 1940 et détériorée après-guerre par le dioxyde de carbone issu de la respiration des visiteurs, Chauvet n'a jamais été ouverte au public et une copie, créée dans la région et baptisée "Caverne du Pont-d'Arc", permettra d'admirer les richesses de l'original.
Pour ce projet hors norme, peintres, sculpteurs, agences d'architectes, scénographes et géants du bâtiment ont uni leurs expertises pour reconstituer sur 3.500 mètres carrés un "best of" à l'échelle 1 (conforme à la réalité) de la vraie grotte. Cette reconstitution doit ouvrir au public au printemps 2015.
Source : Huffington Post du 22/06/2014
vendredi 20 juin 2014
Les origines des Néandertaliens datent d'au moins 430.000 ans
SCIENCES – Jusqu'alors, on évaluait à 330.000 ans les origines de ces hominidés…
Les origines de l'homme de Néandertal remontent à au moins 430.000 ans selon certains traits de ces cousins éteints de l'homme moderne trouvés sur des crânes découverts en Espagne qui apportent un nouvel éclairage sur l'évolution des hominidés.
«Ce sont sans aucun doute les traits morphologiques de Néandertaliens les plus anciens trouvés à ce jour», a souligné lors d'une conférence de presse téléphonique Juan-Luis Arsuaga, professeur de paléontologie à l'université Complutense de Madrid, principal auteur de ces travaux publiés jeudi dans la revue américaine Science.
Les précédentes recherches dataient l'émergence de l'homme de Néandertal quelque 100.000 ans plus tard.
Objet de controverses
Selon ces chercheurs, cette découverte permet aussi d'affirmer que le plus récent ancêtre commun de l'homme moderne et des Néandertaliens est antérieur à 430.000 ans.
Cette étude a été effectuée sur dix-sept crânes partiels ou presque complets excavés du célèbre site préhistorique de la Sima de Los Huesos près de Burgos dans le Nord de l'Espagne.
«Avec ces crânes, il a été possible de déterminer pour la première fois des caractéristiques morphologiques crâniennes d'un groupe d'hominidés qui vivaient en Europe au Pléistocène moyen» soit entre 400 et 500.000 ans dans le passé, souligne Ignacio Martinez, un paléontologue de l'Université d'Alcalá (Espagne), un des co-auteurs.
Durant cette époque clé et objet de controverses scientifiques, des hominidés primitifs se sont séparés des autres groupes qui vivaient en Afrique ou en Asie de l'Est pour venir s'établir en Eurasie où les caractéristiques qui allaient définir la lignée néandertalienne sont apparues, expliquent ces scientifiques.
Plusieurs centaines de milliers d'années plus tard, l'homme moderne, venu d'Afrique, s'est à son tour installé en Eurasie coexistant avec les Néandertaliens avec qui il y a eu des croisements limités. Ces derniers ont disparu il y a environ 28.000 ans.
Des dents utilisées comme une troisième main
Les crânes étudiés par ces chercheurs présentent des traits néandertaliens seulement sur la face et les dents. La boîte crânienne présente des traits correspondants à des hominidés plus primitifs.
«Ces caractéristiques morphologiques, nous laissent penser que les occupants de la Sima appartenaient au clade de Néandertal même s'ils n'étaient pas forcément les ancêtres directs des Néandertaliens classiques», souligne le professeur Arsuaga.
«Ils appartenaient à une lignée européenne précoce qui a ensuite inclu les Néandertaliens», ajoute-t-il.
Le point le plus important est le fait qu'un grand nombre de traits néandertaliens observés sur ces crânes manifestaient des activités de mastication, notamment les incisives qui présentent une forte usure.
«C'est comme si ces dents avaient été utilisées comme une troisième main ce qui est typique des Néandertaliens», souligne le professeur Arsuaga.
Ces scientifiques estiment que l'évolution de la face a été la première étape dans l'évolution de l'homme de Néandertal qui n'a pas évolué de manière linéaire mais à différents moments.
Site exploité depuis trente ans
«Durant des décennies, la nature du processus évolutif qui a donné naissance aux Néandertaliens a fait l'objet d'un débat et une question importante était de savoir si ce processus a concerné l'ensemble du crâne dès le début ou si différentes parties du crâne ont évolué séparément au cours du temps», explique Ignacio Martinez.
Ces chercheurs ont aussi constaté combien les individus de la grotte de Sima étaient similaires. Les autres fossiles de la même période géologique sont différents et ne correspondent pas aux caractéristiques morphologiques des occupants de la Sima. Cela signifie, selon les auteurs, qu'il existait une grande diversité entre les populations d'hominidés dans cette période de la préhistoire.
Il apparaît ainsi que plus d'une lignée de ces groupes ont coexisté en Europe il y a plus de 400.000 ans et que celle représentée sur le site de la Sima était plus proche des Néandertaliens.
Le site de la Sima est exploité depuis 1984. Depuis 30 ans, près de 7.000 fossiles humains correspondant à toutes les parties du squelette d'au-moins 28 individus ont été mis au jour.
Source : 20 minutes du 19/06/2014
Les origines de l'homme de Néandertal remontent à au moins 430.000 ans selon certains traits de ces cousins éteints de l'homme moderne trouvés sur des crânes découverts en Espagne qui apportent un nouvel éclairage sur l'évolution des hominidés.
«Ce sont sans aucun doute les traits morphologiques de Néandertaliens les plus anciens trouvés à ce jour», a souligné lors d'une conférence de presse téléphonique Juan-Luis Arsuaga, professeur de paléontologie à l'université Complutense de Madrid, principal auteur de ces travaux publiés jeudi dans la revue américaine Science.
Les précédentes recherches dataient l'émergence de l'homme de Néandertal quelque 100.000 ans plus tard.
Objet de controverses
Selon ces chercheurs, cette découverte permet aussi d'affirmer que le plus récent ancêtre commun de l'homme moderne et des Néandertaliens est antérieur à 430.000 ans.
Cette étude a été effectuée sur dix-sept crânes partiels ou presque complets excavés du célèbre site préhistorique de la Sima de Los Huesos près de Burgos dans le Nord de l'Espagne.
«Avec ces crânes, il a été possible de déterminer pour la première fois des caractéristiques morphologiques crâniennes d'un groupe d'hominidés qui vivaient en Europe au Pléistocène moyen» soit entre 400 et 500.000 ans dans le passé, souligne Ignacio Martinez, un paléontologue de l'Université d'Alcalá (Espagne), un des co-auteurs.
Durant cette époque clé et objet de controverses scientifiques, des hominidés primitifs se sont séparés des autres groupes qui vivaient en Afrique ou en Asie de l'Est pour venir s'établir en Eurasie où les caractéristiques qui allaient définir la lignée néandertalienne sont apparues, expliquent ces scientifiques.
Plusieurs centaines de milliers d'années plus tard, l'homme moderne, venu d'Afrique, s'est à son tour installé en Eurasie coexistant avec les Néandertaliens avec qui il y a eu des croisements limités. Ces derniers ont disparu il y a environ 28.000 ans.
Des dents utilisées comme une troisième main
Les crânes étudiés par ces chercheurs présentent des traits néandertaliens seulement sur la face et les dents. La boîte crânienne présente des traits correspondants à des hominidés plus primitifs.
«Ces caractéristiques morphologiques, nous laissent penser que les occupants de la Sima appartenaient au clade de Néandertal même s'ils n'étaient pas forcément les ancêtres directs des Néandertaliens classiques», souligne le professeur Arsuaga.
«Ils appartenaient à une lignée européenne précoce qui a ensuite inclu les Néandertaliens», ajoute-t-il.
Le point le plus important est le fait qu'un grand nombre de traits néandertaliens observés sur ces crânes manifestaient des activités de mastication, notamment les incisives qui présentent une forte usure.
«C'est comme si ces dents avaient été utilisées comme une troisième main ce qui est typique des Néandertaliens», souligne le professeur Arsuaga.
Ces scientifiques estiment que l'évolution de la face a été la première étape dans l'évolution de l'homme de Néandertal qui n'a pas évolué de manière linéaire mais à différents moments.
Site exploité depuis trente ans
«Durant des décennies, la nature du processus évolutif qui a donné naissance aux Néandertaliens a fait l'objet d'un débat et une question importante était de savoir si ce processus a concerné l'ensemble du crâne dès le début ou si différentes parties du crâne ont évolué séparément au cours du temps», explique Ignacio Martinez.
Ces chercheurs ont aussi constaté combien les individus de la grotte de Sima étaient similaires. Les autres fossiles de la même période géologique sont différents et ne correspondent pas aux caractéristiques morphologiques des occupants de la Sima. Cela signifie, selon les auteurs, qu'il existait une grande diversité entre les populations d'hominidés dans cette période de la préhistoire.
Il apparaît ainsi que plus d'une lignée de ces groupes ont coexisté en Europe il y a plus de 400.000 ans et que celle représentée sur le site de la Sima était plus proche des Néandertaliens.
Le site de la Sima est exploité depuis 1984. Depuis 30 ans, près de 7.000 fossiles humains correspondant à toutes les parties du squelette d'au-moins 28 individus ont été mis au jour.
Source : 20 minutes du 19/06/2014
mercredi 18 juin 2014
Little Foot, nouvel "ancêtre de l'humanité" ?
Son squelette est mieux conservé et plus complet que celui de l’australopithèque Lucy. Plus beau et plus âgé ? Ce Sud-Africain d’au moins 3 millions d’années pourrait ravir à sa célèbre cousine le titre d’« ancêtre de l’humanité ». Histoire d’une rocambolesque découverte.
Un boyau sans fin dans une pénombre inquiétante qui tord l’estomac… Voilà trente-six heures que Stephen Motsumi et Nkwane Molefe scrutent les moindres recoins de la grotte de Sterkfontein, située au nord de Johannesburg (Afrique du Sud). Ignorent-ils que, jadis, un ouvrier s’est perdu dans cette mine-labyrinthe de 12 kilomètres de galeries et qu’il n’en est jamais ressorti ? Faisant fi du danger, les deux hommes progressent lentement par une chaleur étouffante et à la faible lumière de leur lampe. Même Hergé, le père de Tintin, n’aurait pu imaginer scénario aussi haletant. « Eurêka ! » s’exclame l’un des paléontologues, à l’instar du héros de la célèbre bande dessinée, lorsque, tout à coup, à 25 mètres de profondeur, alors qu’il se trouve en haut d’une marche poussiéreuse, il tombe nez à nez avec le trésor tant convoité : un bout d’os de 3 centimètres de long, encastré dans la roche !
Les pièces s’emboîtent comme un puzzle de 3 millions d’années
De sa poche, il sort le moulage d’un demi-tibia que lui a religieusement confié son supérieur, le Pr Ronald Clarke, de l’Institut de l’évolution humaine à l’université du Witwatersrand. « Et c’est là qu’a opéré la magie du destin, s’enthousiasme Yves Coppens, paléoanthropologue au Collège de France, qui aime raconter l’histoire de ce fossile qu’il connaît bien. Les deux extrémités se sont parfaitement assemblées comme les pièces d’un puzzle. » Sans le savoir, en ce début du mois de juillet 1997, Motsumi et Molefe viennent de mettre la main sur le squelette d’australopithèque le plus complet exhumé à ce jour, un genre d’hominidé que l’on pouvait croiser sur notre terre il y a plus de trois millions d’années, et que nombre de spécialistes estiment être à l’origine de la lignée humaine. Celui-là, baptisé « Little Foot », concourt donc au titre très convoité d’« ancêtre de l’humanité ».
Cette découverte marque l’épilogue d’une très, très longue histoire. Au début des années 1900, Johannesburg se développe grâce au filon aurifère : pour extraire l’or, les mineurs ont besoin de chaux, qu’ils vont chercher à 45 kilomètres, dans la vallée de la Blaauwbankspruit, où se trouve la grotte de Sterkfontein. La roche y est si dure que le travail s’effectue à la dynamite. Mais rapidement, et malgré les dégâts irréversibles causés par l’explosif, de nombreux os attirent l’attention des scientifiques dépêchés sur place. Ils les récupèrent, souvent dans la précipitation, et se contentent de les stocker. « D’abord au British Museum, à Londres, ensuite au musée du Transvaal, à Pretoria, puis à l’université du Witwatersrand », explique Francis Thackeray, professeur en anthropologie, qui dirige aujourd’hui l’Institut de l’évolution humaine. Peu à peu se constitue ainsi l’une des plus formidables collections anthropologiques de la planète, à partir des fossiles de Sterkfontein et de ceux trouvés dans le reste de la vallée de la Blaauwbankspruit. En 1925, l’anthropologue Raymond Dart se plonge dans ce trésor, y découvre le crâne d’un enfant provenant de la grotte de Taung ; un jeune garçon qui devait marcher debout en raison de la position de son occipital. Pour Dart, cette caractéristique fait de cet « enfant de Taung » le premier représentant de l’espèce humaine, que l’anthropologue nomme Australopithecus africanus. Très critiquée, l’hypothèse de Dart est confirmée en 1947 après le déterrement d’un autre fossile que l’on prend, à tort, pour celui d’une femme, appelé « Mrs Ples ». Son crâne quasi complet au volume imposant (485 centimètres cubes) est différent de celui des grands singes et confirme l’existence d’une forme ancienne d’hominidés. « A partir de là, l’idée que l’Afrique du Sud puisse être le berceau de l’humanité commence à s’imposer au sein de la communauté scientifique », raconte José Braga, anthropobiologiste à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse.
Avec l’apartheid, les recherches migrent vers l’Afrique de l’Est
L’après-Seconde Guerre mondiale marque l’arrêt de l’exploitation minière dans une bonne partie du pays. Grâce à ses nombreux sites – Sterkfontein, Swartkrans, Kromdraai, Malapa, Taung et Makapansgat –, la région devient pour les paléontologues la « vallée aux fossiles », comme il existe, pour les égyptologues, une « Vallée des Rois ». Sauf que, dès 1948, le Parti national instaure l’apartheid. « Cette période de repli s’est traduite pour les chercheurs par une difficulté d’obtenir des permis de fouilles », se souvient Brigitte Senut, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui a longtemps travaillé en Afrique du Sud. Les recherches se déplacent ailleurs sur le continent africain, surtout dans l’Est avec, en 1974, la découverte, par Yves Coppens, de la célèbre Lucy. Un événement planétaire puisque la petite boule de poils (1,20 mètre pour 25 kilos) a acquis une surprenante popularité auprès du public. Au point de faire de l’Afrique de l’Est le lieu d’origine de l’espèce humaine. « Vouloir imposer un endroit précis alors que les préhumains ont connu une évolution dans le temps et dans l’espace n’a pas de sens », estime Brigitte Senut.
En Afrique du Sud, les fouilles suivent les évolutions politiques. A peine les dernières lois ségrégationnistes sont-elles abolies que les recherches s’accélèrent, notamment dans les dépôts les plus anciens de Sterkfontein, d’où différents os, difficilement identifiables – bovidés, rongeurs, félins, singes –, se trouvent à nouveau exhumés, en 1992, et conservés à l’université du Witwatersrand. Les boîtes s’entassent jusqu’à ce qu’un soir de septembre 1994 Ron Clarke décide d’en ouvrir une au hasard, dont il vide le contenu sur son bureau. Au milieu du fatras, il distingue quatre petits os provenant du pied gauche d’un hominidé. Ce remarquable anatomiste continue à fouiner frénétiquement dans les cartons et découvre d’autres morceaux. Sur la base de ces quelques osselets naît Little Foot, décrit en 1995 comme un australopithèque dans la revue Science. « A l’époque, son étude, fondée sur si peu de preuves, avait provoqué quelques grincements de dents, raconte José Braga. C’était compter sans son éclair de génie. » Clarke s’interroge benoîtement : et si la grotte de Sterkfontein, dont l’exploitation a cessé en 1939 et où, depuis, rien n’a bougé, recelait toute l’ossature de Little Foot ? Ron Clarke confie donc un moulage de tibia à deux de ses élèves, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe, qu’il envoie sur place. On connaît la suite…
Mais si la mise au jour du squelette d’australopithèque le plus complet du monde tient au hasard et à l’intuition d’un homme, il est aussi un gros coup de chance. Au moment où les mineurs stoppent l’exploitation du site, ils s’arrêtent, on peut le dire, au pied de Little Foot. « Un tiers de dynamite en plus, et il se trouvait totalement désintégré, un tiers en moins, et on ne mettait jamais la main dessus », analyse Laurent Bruxelles. Ce chercheur de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) est appelé à la rescousse par Ron Clarke en 2007. Il est karstologue, autrement dit spécialiste des grottes, une discipline à la frontière de l’archéologie et de la spéléologie, que les Sud-Africains, excellents géologues, goûtent peu. Or, depuis la découverte de Little Foot, l’âge de l’australopithèque pose un problème aux scientifiques. Clarke lui attribue 3,3 millions d’années (Ma), ce qui rend son protégé un peu plus vieux que la célèbre Lucy (3,2 Ma). Mais l’on ne détrône pas si facilement une idole, et les autres estimations effectuées depuis n’ont cessé d’ajouter du doute à la confusion… Une première datation, réalisée selon la méthode dite « cosmonucléide » – les chercheurs analysent les éléments de quartz tombés dans la grotte et évaluent la dernière fois qu’ils ont vu le jour –, a repoussé cet âge à 4 millions d’années. Une deuxième, plus classique, dite « radiométrique », reposant sur l’examen des couches de calcite situées sous le fossile, a fourni celui de… 2,2 millions d’années.
Pourquoi un tel écart chronologique ? Le paysage géologique de l’Est du continent africain n’a rien à voir avec celui du Sud. Le premier demeure facilement lisible avec des strates sédimentaires sagement déposées. « En Afrique du Sud, les dépôts ne sont pas horizontaux mais très chaotiques », précise Francis Thackeray. D’où l’appel adressé à Laurent Bruxelles, le chercheur de l’Inrap, qui s’est lancé dans une étude plus large du site afin de préciser les conditions de formation des grottes et leur développement. Son équipe a même réalisé une reconstitution en 3D de Sterkfontein en vue de mieux évaluer les différents niveaux stratigraphiques et de garder une mémoire du site après l’excavation des ossements. « Je me suis arrêté sur la couche de calcite qui se situe juste au-dessus du squelette et qui l’a emprisonné, à l’abri de l’eau, le figeant, comme l’ambre pour certains insectes », précise Laurent Bruxelles. En la datant, le Français vient de conclure définitivement que Little Foot est âgé d’au moins 3 millions d’années, ce qui en fait un contemporain de Lucy. Mieux, d’ici à quelques semaines, il espère prouver qu’il en est l’aîné, grâce à des examens plus poussés effectués par le laboratoire du Cerege (Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement), situé à Aix-en-Provence.
Le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national
L’Afrique du Sud a pris la mesure des trésors que renferme son sol. Au total, un tiers des fossiles anciens exhumés sur le continent proviennent de ce pays. Notamment de cette fameuse vallée de la Blaauwbankspruit, dont les 25 000 hectares ont été classés par l’Unesco « berceau de l’humanité ». Les autorités politiques ont encouragé la création d’un nouveau centre de recherche au sein de l’université du Witwatersrand. « Et moi, je rêve de voir notre gouvernement offrir à toutes les écoles du pays des moulages de nos fossiles, tant pour encourager les vocations que pour que nos enfants prennent conscience de ce patrimoine unique », s’enflamme Francis Thackeray. En ce sens, le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national. Et un trésor inestimable. Parce qu’il apparaît comme le mieux conservé au monde et parce qu’il est le plus complet. « Jusqu’ici, les chercheurs ont exhumé des ossements épars à l’exemple de la carcasse de Lucy, dont on possède 40 %. Là, on a le haut et le bas », résume d’un ton amusé Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. Un miracle qui, cette fois-ci, tient non à la nature, mais aux circonstances de la mort de Little Foot. Bruxelles passe aux aveux : « C’est un accident. Il a fait une chute vertigineuse de 20 mètres dans la grotte sans que l’on en connaisse la raison. » Il faut imaginer le terrain de jeu d’il y a 3 millions d’années : une savane arborée avec des bosquets, des arbres assez élevés (on a retrouvé des fossiles de lianes), un marécage (restes d’hippopotames et de crocodiles). Little Foot se comportait en chasseur et en charognard, mais était aussi la proie des félins. Les fouilleurs ont d’ailleurs exhumé un crâne avec un morceau de tigre à dents de sabre fiché dedans ! C’est ballot, mais l’australopithèque a chuté, au mieux en cherchant à échapper à un adversaire, au pire parce qu’il avait du mal à mettre un pied devant l’autre… Après le choc, son corps a sans doute roulé, au vu de la position un peu vrillée du fossile. « Sa main se trouve recroquevillée avec son pouce à l’intérieur, note Yves Coppens. Un dernier geste, emprisonné dans la pierre, émouvant et terrible, qui peut laisser croire à une lente agonie. »
Aujourd’hui, au terme de treize années d’une minutieuse excavation, effectuée à la fraise de dentiste, le squelette extrait de sa gangue va pouvoir parler. Sa découverte a prouvé qu’il existait voici de 2,5 millions à 3,5 millions d’années deux lignées d’australopithèques en Afrique du Sud : Australopithecus africanus (l’enfant de Taung et Mrs. Ples) et Australopithecus prometheus (Little Foot). « La devise de tous les préhumains, c’est : “Jamais loin de mon arbre”, résume Pascal Picq. Il se tient debout, marche en permanence et grimpe encore dans les branches. » Or, avec ce squelette complet, les paléontologues devraient avoir des détails sur la bipédie. Sa dentition permettra aussi d’en savoir plus sur son régime alimentaire et sur son âge. Enfin, son crâne, parfaitement conservé, offrira des indications sur la répartition des lobes, sa capacité cérébrale, et donc sur son évolution comportementale. « Celle-ci diffère considérablement selon l’aire géographique et dans le temps », estime Yves Coppens. Alors, 3,5 ou 3,2 millions d’années ? Ancêtre ou cousin de Lucy ? Sur l’échelle de l’évolution, la différence peut sembler minime. A notre aune d’Homo sapiens sapiens, ce n’est pas rien. Après tout, nous n’avons même pas 200 000 ans.
Source : Le vif.be du 16/06/2014
Un boyau sans fin dans une pénombre inquiétante qui tord l’estomac… Voilà trente-six heures que Stephen Motsumi et Nkwane Molefe scrutent les moindres recoins de la grotte de Sterkfontein, située au nord de Johannesburg (Afrique du Sud). Ignorent-ils que, jadis, un ouvrier s’est perdu dans cette mine-labyrinthe de 12 kilomètres de galeries et qu’il n’en est jamais ressorti ? Faisant fi du danger, les deux hommes progressent lentement par une chaleur étouffante et à la faible lumière de leur lampe. Même Hergé, le père de Tintin, n’aurait pu imaginer scénario aussi haletant. « Eurêka ! » s’exclame l’un des paléontologues, à l’instar du héros de la célèbre bande dessinée, lorsque, tout à coup, à 25 mètres de profondeur, alors qu’il se trouve en haut d’une marche poussiéreuse, il tombe nez à nez avec le trésor tant convoité : un bout d’os de 3 centimètres de long, encastré dans la roche !
Les pièces s’emboîtent comme un puzzle de 3 millions d’années
De sa poche, il sort le moulage d’un demi-tibia que lui a religieusement confié son supérieur, le Pr Ronald Clarke, de l’Institut de l’évolution humaine à l’université du Witwatersrand. « Et c’est là qu’a opéré la magie du destin, s’enthousiasme Yves Coppens, paléoanthropologue au Collège de France, qui aime raconter l’histoire de ce fossile qu’il connaît bien. Les deux extrémités se sont parfaitement assemblées comme les pièces d’un puzzle. » Sans le savoir, en ce début du mois de juillet 1997, Motsumi et Molefe viennent de mettre la main sur le squelette d’australopithèque le plus complet exhumé à ce jour, un genre d’hominidé que l’on pouvait croiser sur notre terre il y a plus de trois millions d’années, et que nombre de spécialistes estiment être à l’origine de la lignée humaine. Celui-là, baptisé « Little Foot », concourt donc au titre très convoité d’« ancêtre de l’humanité ».
Cette découverte marque l’épilogue d’une très, très longue histoire. Au début des années 1900, Johannesburg se développe grâce au filon aurifère : pour extraire l’or, les mineurs ont besoin de chaux, qu’ils vont chercher à 45 kilomètres, dans la vallée de la Blaauwbankspruit, où se trouve la grotte de Sterkfontein. La roche y est si dure que le travail s’effectue à la dynamite. Mais rapidement, et malgré les dégâts irréversibles causés par l’explosif, de nombreux os attirent l’attention des scientifiques dépêchés sur place. Ils les récupèrent, souvent dans la précipitation, et se contentent de les stocker. « D’abord au British Museum, à Londres, ensuite au musée du Transvaal, à Pretoria, puis à l’université du Witwatersrand », explique Francis Thackeray, professeur en anthropologie, qui dirige aujourd’hui l’Institut de l’évolution humaine. Peu à peu se constitue ainsi l’une des plus formidables collections anthropologiques de la planète, à partir des fossiles de Sterkfontein et de ceux trouvés dans le reste de la vallée de la Blaauwbankspruit. En 1925, l’anthropologue Raymond Dart se plonge dans ce trésor, y découvre le crâne d’un enfant provenant de la grotte de Taung ; un jeune garçon qui devait marcher debout en raison de la position de son occipital. Pour Dart, cette caractéristique fait de cet « enfant de Taung » le premier représentant de l’espèce humaine, que l’anthropologue nomme Australopithecus africanus. Très critiquée, l’hypothèse de Dart est confirmée en 1947 après le déterrement d’un autre fossile que l’on prend, à tort, pour celui d’une femme, appelé « Mrs Ples ». Son crâne quasi complet au volume imposant (485 centimètres cubes) est différent de celui des grands singes et confirme l’existence d’une forme ancienne d’hominidés. « A partir de là, l’idée que l’Afrique du Sud puisse être le berceau de l’humanité commence à s’imposer au sein de la communauté scientifique », raconte José Braga, anthropobiologiste à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse.
Avec l’apartheid, les recherches migrent vers l’Afrique de l’Est
L’après-Seconde Guerre mondiale marque l’arrêt de l’exploitation minière dans une bonne partie du pays. Grâce à ses nombreux sites – Sterkfontein, Swartkrans, Kromdraai, Malapa, Taung et Makapansgat –, la région devient pour les paléontologues la « vallée aux fossiles », comme il existe, pour les égyptologues, une « Vallée des Rois ». Sauf que, dès 1948, le Parti national instaure l’apartheid. « Cette période de repli s’est traduite pour les chercheurs par une difficulté d’obtenir des permis de fouilles », se souvient Brigitte Senut, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, qui a longtemps travaillé en Afrique du Sud. Les recherches se déplacent ailleurs sur le continent africain, surtout dans l’Est avec, en 1974, la découverte, par Yves Coppens, de la célèbre Lucy. Un événement planétaire puisque la petite boule de poils (1,20 mètre pour 25 kilos) a acquis une surprenante popularité auprès du public. Au point de faire de l’Afrique de l’Est le lieu d’origine de l’espèce humaine. « Vouloir imposer un endroit précis alors que les préhumains ont connu une évolution dans le temps et dans l’espace n’a pas de sens », estime Brigitte Senut.
En Afrique du Sud, les fouilles suivent les évolutions politiques. A peine les dernières lois ségrégationnistes sont-elles abolies que les recherches s’accélèrent, notamment dans les dépôts les plus anciens de Sterkfontein, d’où différents os, difficilement identifiables – bovidés, rongeurs, félins, singes –, se trouvent à nouveau exhumés, en 1992, et conservés à l’université du Witwatersrand. Les boîtes s’entassent jusqu’à ce qu’un soir de septembre 1994 Ron Clarke décide d’en ouvrir une au hasard, dont il vide le contenu sur son bureau. Au milieu du fatras, il distingue quatre petits os provenant du pied gauche d’un hominidé. Ce remarquable anatomiste continue à fouiner frénétiquement dans les cartons et découvre d’autres morceaux. Sur la base de ces quelques osselets naît Little Foot, décrit en 1995 comme un australopithèque dans la revue Science. « A l’époque, son étude, fondée sur si peu de preuves, avait provoqué quelques grincements de dents, raconte José Braga. C’était compter sans son éclair de génie. » Clarke s’interroge benoîtement : et si la grotte de Sterkfontein, dont l’exploitation a cessé en 1939 et où, depuis, rien n’a bougé, recelait toute l’ossature de Little Foot ? Ron Clarke confie donc un moulage de tibia à deux de ses élèves, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe, qu’il envoie sur place. On connaît la suite…
Mais si la mise au jour du squelette d’australopithèque le plus complet du monde tient au hasard et à l’intuition d’un homme, il est aussi un gros coup de chance. Au moment où les mineurs stoppent l’exploitation du site, ils s’arrêtent, on peut le dire, au pied de Little Foot. « Un tiers de dynamite en plus, et il se trouvait totalement désintégré, un tiers en moins, et on ne mettait jamais la main dessus », analyse Laurent Bruxelles. Ce chercheur de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) est appelé à la rescousse par Ron Clarke en 2007. Il est karstologue, autrement dit spécialiste des grottes, une discipline à la frontière de l’archéologie et de la spéléologie, que les Sud-Africains, excellents géologues, goûtent peu. Or, depuis la découverte de Little Foot, l’âge de l’australopithèque pose un problème aux scientifiques. Clarke lui attribue 3,3 millions d’années (Ma), ce qui rend son protégé un peu plus vieux que la célèbre Lucy (3,2 Ma). Mais l’on ne détrône pas si facilement une idole, et les autres estimations effectuées depuis n’ont cessé d’ajouter du doute à la confusion… Une première datation, réalisée selon la méthode dite « cosmonucléide » – les chercheurs analysent les éléments de quartz tombés dans la grotte et évaluent la dernière fois qu’ils ont vu le jour –, a repoussé cet âge à 4 millions d’années. Une deuxième, plus classique, dite « radiométrique », reposant sur l’examen des couches de calcite situées sous le fossile, a fourni celui de… 2,2 millions d’années.
Pourquoi un tel écart chronologique ? Le paysage géologique de l’Est du continent africain n’a rien à voir avec celui du Sud. Le premier demeure facilement lisible avec des strates sédimentaires sagement déposées. « En Afrique du Sud, les dépôts ne sont pas horizontaux mais très chaotiques », précise Francis Thackeray. D’où l’appel adressé à Laurent Bruxelles, le chercheur de l’Inrap, qui s’est lancé dans une étude plus large du site afin de préciser les conditions de formation des grottes et leur développement. Son équipe a même réalisé une reconstitution en 3D de Sterkfontein en vue de mieux évaluer les différents niveaux stratigraphiques et de garder une mémoire du site après l’excavation des ossements. « Je me suis arrêté sur la couche de calcite qui se situe juste au-dessus du squelette et qui l’a emprisonné, à l’abri de l’eau, le figeant, comme l’ambre pour certains insectes », précise Laurent Bruxelles. En la datant, le Français vient de conclure définitivement que Little Foot est âgé d’au moins 3 millions d’années, ce qui en fait un contemporain de Lucy. Mieux, d’ici à quelques semaines, il espère prouver qu’il en est l’aîné, grâce à des examens plus poussés effectués par le laboratoire du Cerege (Centre européen de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement), situé à Aix-en-Provence.
Le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national
L’Afrique du Sud a pris la mesure des trésors que renferme son sol. Au total, un tiers des fossiles anciens exhumés sur le continent proviennent de ce pays. Notamment de cette fameuse vallée de la Blaauwbankspruit, dont les 25 000 hectares ont été classés par l’Unesco « berceau de l’humanité ». Les autorités politiques ont encouragé la création d’un nouveau centre de recherche au sein de l’université du Witwatersrand. « Et moi, je rêve de voir notre gouvernement offrir à toutes les écoles du pays des moulages de nos fossiles, tant pour encourager les vocations que pour que nos enfants prennent conscience de ce patrimoine unique », s’enflamme Francis Thackeray. En ce sens, le squelette de Little Foot est devenu un enjeu national. Et un trésor inestimable. Parce qu’il apparaît comme le mieux conservé au monde et parce qu’il est le plus complet. « Jusqu’ici, les chercheurs ont exhumé des ossements épars à l’exemple de la carcasse de Lucy, dont on possède 40 %. Là, on a le haut et le bas », résume d’un ton amusé Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. Un miracle qui, cette fois-ci, tient non à la nature, mais aux circonstances de la mort de Little Foot. Bruxelles passe aux aveux : « C’est un accident. Il a fait une chute vertigineuse de 20 mètres dans la grotte sans que l’on en connaisse la raison. » Il faut imaginer le terrain de jeu d’il y a 3 millions d’années : une savane arborée avec des bosquets, des arbres assez élevés (on a retrouvé des fossiles de lianes), un marécage (restes d’hippopotames et de crocodiles). Little Foot se comportait en chasseur et en charognard, mais était aussi la proie des félins. Les fouilleurs ont d’ailleurs exhumé un crâne avec un morceau de tigre à dents de sabre fiché dedans ! C’est ballot, mais l’australopithèque a chuté, au mieux en cherchant à échapper à un adversaire, au pire parce qu’il avait du mal à mettre un pied devant l’autre… Après le choc, son corps a sans doute roulé, au vu de la position un peu vrillée du fossile. « Sa main se trouve recroquevillée avec son pouce à l’intérieur, note Yves Coppens. Un dernier geste, emprisonné dans la pierre, émouvant et terrible, qui peut laisser croire à une lente agonie. »
Aujourd’hui, au terme de treize années d’une minutieuse excavation, effectuée à la fraise de dentiste, le squelette extrait de sa gangue va pouvoir parler. Sa découverte a prouvé qu’il existait voici de 2,5 millions à 3,5 millions d’années deux lignées d’australopithèques en Afrique du Sud : Australopithecus africanus (l’enfant de Taung et Mrs. Ples) et Australopithecus prometheus (Little Foot). « La devise de tous les préhumains, c’est : “Jamais loin de mon arbre”, résume Pascal Picq. Il se tient debout, marche en permanence et grimpe encore dans les branches. » Or, avec ce squelette complet, les paléontologues devraient avoir des détails sur la bipédie. Sa dentition permettra aussi d’en savoir plus sur son régime alimentaire et sur son âge. Enfin, son crâne, parfaitement conservé, offrira des indications sur la répartition des lobes, sa capacité cérébrale, et donc sur son évolution comportementale. « Celle-ci diffère considérablement selon l’aire géographique et dans le temps », estime Yves Coppens. Alors, 3,5 ou 3,2 millions d’années ? Ancêtre ou cousin de Lucy ? Sur l’échelle de l’évolution, la différence peut sembler minime. A notre aune d’Homo sapiens sapiens, ce n’est pas rien. Après tout, nous n’avons même pas 200 000 ans.
Source : Le vif.be du 16/06/2014
vendredi 13 juin 2014
Peut-on dire que «l’homme est un singe» ?
Restituer précisément les étapes de notre lignée, toutefois, est devenu un exercice de haute voltige. Car les nombreuses découvertes d’espèces fossiles, depuis vingt ans, ont brouillé les pistes.
« S’il est faux de dire que l’homme descend du singe, c’est tout simplement parce que l’homme est un singe », affirme la paléoanthropologie contemporaine. Or ce propos n’a rien de burlesque. Le discours scientifique est fondé à affirmer, preuves à l’appui, que nous appartenons à la même famille que nos cousins arboricoles. Mais que signifie exactement cette parenté biologique ? Et faut-il vraiment jeter aux orties, même sur le mode métaphorique, notre « différence spécifique » ?
L’homme et le singe : une parenté biologique
Rappelons d’abord que l’argument qui fonde une telle affirmation est emprunté à la classification des espèces, c’est-à-dire à la phylogénétique. Les hommes, comme les grands singes africains (gorilles, chimpanzés et bonobos), appartiennent à une même famille : les hominidés. Les hommes et les chimpanzés, en particulier, ont un degré de parenté biologique estimé à 97 %. C’est un fait avéré, et la science moderne l’affirme : nous partageons avec les singes africains l’essentiel de notre patrimoine génétique.
Conformément à la théorie néo-darwinienne, cette parenté est le fruit d’une évolution biologique qui entraîne les espèces vivantes, sans dérogation possible, depuis l’apparition de la vie. Notre espèce actuelle, « homo sapiens », appartient à une lignée évolutive dont la paléoanthropologie tente péniblement de reconstituer l’arbre phylogénétique. A l’instar des autres espèces, la nôtre est donc issue, par mutation génétique, d’un substrat très ancien que nous partageons partiellement avec d’autres espèces, dont les singes actuels.
Restituer précisément les étapes de notre lignée, toutefois, est devenu un exercice de haute voltige. Car les nombreuses découvertes d’espèces fossiles, depuis vingt ans, ont brouillé les pistes. La première espèce appartenant au genre « homo » serait « homo ergaster », apparu il y a 1,8 million d’années. Mais nous avons une idée très vague du processus par lequel cette espèce a émergé pour donner naissance à ce qui deviendra ultérieurement « homo sapiens ». Qui plus est, les frontières du genre « homo » lui-même, avant et après cette apparition mystérieuse, sont extrêmement floues.
La station debout, la locomotion bipède, la main différenciée et l’importance du volume crânien sont les caractères classiquement attribués à « homo ». Mais on constate qu’ils préexistent, à des degrés divers, dans une vingtaine d’espèces dont la parenté avec la nôtre, entre 8 et 2 millions d’années, demeure assez obscure. Certaines espèces antérieures à l’apparition de « homo », par exemple, utilisent diverses formes de bipédie. De même, le volume crânien ne permet plus de classer les espèces, les plus archaïques n’ayant pas nécessairement un encéphale moins développé que les plus récentes.
La science nous invite à faire notre deuil, par conséquent, du schéma linéaire d’une hominisation triomphante, fondée sur la conquête de la bipédie et l’accroissement du volume cérébral. Avant que l’homme actuel ne voie le jour, il y a 200 000 ans, un foisonnement d’espèces aujourd’hui disparues a jalonné notre lignée évolutive. Du coup, la classification y perd son latin : au gré des découvertes, telle ou telle espèce se voit élevée à la dignité générique de « homo », puis précipitée dans une obscure « pré-humanité ». « Homo abilis » (entre 2,4 et 1,6 millions d’années), par exemple, était-il humain ? Son anatomie crânienne plaide en sa faveur, mais pas son squelette locomoteur. Pour d’autres espèces, c’est l’inverse.
Les frontières culturelles de l’humanité
Mais il y a plus. La paléoanthropologie s’est également nourrie des recherches sur l’éthologie des grands singes africains. Notre parenté avec ces mammifères arboricoles, affirme-t-elle, ne serait pas seulement anatomique, mais comportementale. Dans cet effondrement généralisé des certitudes anthropologiques, le flou qui caractérise les frontières de la nature semble alors se propager, par contagion, aux frontières de la culture. Et tout se passe comme si la science, après avoir dissous les repères classiques de notre définition naturelle, entendait nous dépouiller, au profit de nos cousins éloignés, des attributs ordinaires de notre définition culturelle.
Après la locomotion bipède et la capacité cérébrale, en effet, voici venu le tour de l’outil : faut-il également abdiquer ce privilège anthropologique ? « La vision progressiste, qui associe une bipédie de plus en plus perfectionnée, un cerveau de plus en plus grand, des mains de plus en plus habiles et des outils de plus en plus diversifiés, vole en éclats ».[1]Puisque les singes cassent des noix avec des pierres, comment affirmer que l’outil est le propre de l’homme ? « L’utilisation d’outils comme l’invention de la pierre taillée précède l’émergence du genre « homo », affirme le paléoanthropologue Pascal Picq. L’outil ne fait donc pas l’homme, mais ce sont des hominidés qui font des outils ».
Or les termes mêmes de cette affirmation ne vont pas de soi et ils se heurtent au moins à deux objections.
La première, c’est que « l’utilisation d’outils » et « l’invention de la pierre taillée » ne sont pas des phénomènes du même ordre. L’animal utilise des éléments empruntés au milieu naturel, il les adapte de manière sommaire à leur usage, mais il ne les fabrique pas. Certains chimpanzés cassent des noix avec des pierres, mais ils ne taillent pas les pierres. Le propre du geste technique, c’est non seulement sa capacité à transformer le donné naturel, mais à cumuler le bénéfice de ces transformations. Comme le dit Bergson, l’homme devrait être nommé « homo faber » plutôt qu’« homo sapiens » : n’est-il pas le seul être capable de « faire des outils à faire des outils » ?
La seconde objection contre l’idée que l’outil précède l’homme, c’est qu’elle invalide la généalogie, pourtant admise, qui fait précisément de « homo ergaster » (l’homme artisan) la première espèce humaine. Or il faut choisir. Soit l’outil est le propre du genre « homo » dont l’espèce « homo ergaster » signe l’avènement évolutif. Soit l’outil précède le genre « homo » et il n’y a aucune raison de dater l’avènement de l’homme en le reliant à l’avènement de l’outil. Faute de tirer les conséquences de cette affirmation, la paléoanthropologie oscille entre deux points de vue, comme si l’outil pouvait être à la fois le propre de « l’homme » et du « pré-homme ».
Un homme-singe ?
Cette ambiguïté du discours sur la culture redouble celle, précédemment analysée, sur notre nature biologique. Nos incertitudes progressant au même rythme que nos connaissances, la prolifération déconcertante des squelettes anthropoïdes paraît dissoudre les limites naturelles du genre « homo ». Mais la paléoanthropologie contemporaine va beaucoup plus loin : elle affirme qu’il en est de même de ses limites culturelles. Pas plus que les caractères anatomiques ou les répertoires locomoteurs, les conduites culturelles ne détermineraient plus, nous dit-on, les frontières de l’humanité.
Pourquoi ne pas admettre, demande Pascal Picq, que les singes, comme nous, « font de la politique » et connaissent « la distinction entre le bien et le mal » ? Et si, en faisant de l’homme un singe, on faisait du singe un homme ? Corollaire de l’animalisation de l’homme, cette humanisation du singe repose sur un flou conceptuel impressionnant. Si les singes font de la politique, sait-on à quelles règles obéit cette activité ? Par quel symbolisme s’effectue leur appropriation consciente par les individus ? Que le mâle dominant d’une communauté de chimpanzés noue des alliances en vue de conserver son hégémonie dans la compétition sexuelle, soit. Mais est-ce de la politique ?
Mieux encore, cet anthropomorphisme par extrapolation, étrangement, déborde aussi sur la sphère morale lorsqu’on attribue aux chimpanzés la « conscience du bien et du mal ». Mais parce que les grands singes sont des animaux sociaux, faut-il vraiment les considérer comme des êtres moraux ? Que faudrait-il penser, si c’était le cas, de la moralité des fourmis, dont l’organisation sociale est au moins aussi complexe que celle des chimpanzés ? Sauf à nier l’évidence, les comportements sexuels ou affectifs de ces primates supérieurs ne témoignent d’aucun sens moral, classiquement entendu comme la distinction consciente entre le permis et le défendu.
Certes, les grands singes africains manifestent des dispositions qui ont été longtemps ignorées de leurs cousins biologiques. Dans le milieu naturel, les jeunes chimpanzés réalisent des acquisitions complexes qui attestent d’une véritable plasticité du comportement. Au contact des hommes, les tentatives d’apprentissage du langage ont parfois abouti au maniement de signes conventionnels non iconiques ou de gestes empruntés au langage des sourds-muets. Mais il faut admettre que ces acquisitions hâtivement qualifiées de « linguistiques » sont un maigre tribut payé à notre parenté génétique. Et il est clair qu’elles ne franchissent jamais certaines limites.
Ignorant l’interrogation et l’injonction, elles se cantonnent à l’usage rudimentaire d’un nombre déterminé de « symboles » correspondant à des situations stéréotypées. Toujours assortis de récompenses alimentaires, fondés sur la reconnaissance de signaux et non sur la compréhension de signes, ces apprentissages ne sont-ils pas une forme élaborée de dressage ? En réalité, nous aurions davantage à apprendre des grands singes si nous étions capables de comprendre comment ils communiquent en notre absence. « Depuis quelques décennies, on s’efforce d’enseigner différentes formes de langage à des grands singes. Mais que peuvent-ils nous dire d’autre que ce que nous attendons d’eux ? ».[2]
La parenté biologique entre l’homme et le singe, en réalité, n’exclut pas la différence spécifique qui permet de les distinguer. La reconnaissance de notre origine animale nous permet de savoir à peu près d’où nous venons, elle nous situe dans le vaste courant de l’évolution. Conscients de cet ancrage naturel, nous ne perdons pas de vue, pour autant, que nous sommes dotés d’une étonnante faculté d’expression symbolique. Nous avons la possibilité de nommer ce qui n’existe pas, de nous interroger, de fixer des règles et de les modifier. Les singes, eux, ne l’ont pas. Car « l’homme invente et comprend des symboles, l’animal non. Tout découle de là ».[3]
On a beau montrer la continuité entre nous et les espèces actuelles ou fossiles dont nous sommes proches, nous sommes ce que nous sommes en vertu d’une différence qui nous singularise au sein de notre famille d’origine. Or quelle est cette singularité ? La principale énigme, en ce qui nous concerne, n’est pas tant de savoir à quelle lignée évolutive nous empruntons nos caractères anatomiques. C’est plutôt de savoir pourquoi nous avons substitué, en guise d’adaptation au milieu, la culture à la nature, l’éthique au biologique, la règle à l’instinct. Le plus important, c’est de savoir pourquoi, mentalement, nous ne sommes pas des singes.
[1]Pascal Picq, « Au commencement était l’homme », Odile Jacob, 2013, p.11.
[2]Dominique Lestel, « Sommes-nous assez intelligents pour comprendre l’intelligence des singes ? », dans « Aux origines de l’humanité II, Le propre de l’homme », Fayard, 2001.
[3]Emile Benveniste, « Problèmes de linguistique générale », Gallimard, 1966, p. 27.
Source : Oumma.com du 10/06/2014
« S’il est faux de dire que l’homme descend du singe, c’est tout simplement parce que l’homme est un singe », affirme la paléoanthropologie contemporaine. Or ce propos n’a rien de burlesque. Le discours scientifique est fondé à affirmer, preuves à l’appui, que nous appartenons à la même famille que nos cousins arboricoles. Mais que signifie exactement cette parenté biologique ? Et faut-il vraiment jeter aux orties, même sur le mode métaphorique, notre « différence spécifique » ?
L’homme et le singe : une parenté biologique
Rappelons d’abord que l’argument qui fonde une telle affirmation est emprunté à la classification des espèces, c’est-à-dire à la phylogénétique. Les hommes, comme les grands singes africains (gorilles, chimpanzés et bonobos), appartiennent à une même famille : les hominidés. Les hommes et les chimpanzés, en particulier, ont un degré de parenté biologique estimé à 97 %. C’est un fait avéré, et la science moderne l’affirme : nous partageons avec les singes africains l’essentiel de notre patrimoine génétique.
Conformément à la théorie néo-darwinienne, cette parenté est le fruit d’une évolution biologique qui entraîne les espèces vivantes, sans dérogation possible, depuis l’apparition de la vie. Notre espèce actuelle, « homo sapiens », appartient à une lignée évolutive dont la paléoanthropologie tente péniblement de reconstituer l’arbre phylogénétique. A l’instar des autres espèces, la nôtre est donc issue, par mutation génétique, d’un substrat très ancien que nous partageons partiellement avec d’autres espèces, dont les singes actuels.
Restituer précisément les étapes de notre lignée, toutefois, est devenu un exercice de haute voltige. Car les nombreuses découvertes d’espèces fossiles, depuis vingt ans, ont brouillé les pistes. La première espèce appartenant au genre « homo » serait « homo ergaster », apparu il y a 1,8 million d’années. Mais nous avons une idée très vague du processus par lequel cette espèce a émergé pour donner naissance à ce qui deviendra ultérieurement « homo sapiens ». Qui plus est, les frontières du genre « homo » lui-même, avant et après cette apparition mystérieuse, sont extrêmement floues.
La station debout, la locomotion bipède, la main différenciée et l’importance du volume crânien sont les caractères classiquement attribués à « homo ». Mais on constate qu’ils préexistent, à des degrés divers, dans une vingtaine d’espèces dont la parenté avec la nôtre, entre 8 et 2 millions d’années, demeure assez obscure. Certaines espèces antérieures à l’apparition de « homo », par exemple, utilisent diverses formes de bipédie. De même, le volume crânien ne permet plus de classer les espèces, les plus archaïques n’ayant pas nécessairement un encéphale moins développé que les plus récentes.
La science nous invite à faire notre deuil, par conséquent, du schéma linéaire d’une hominisation triomphante, fondée sur la conquête de la bipédie et l’accroissement du volume cérébral. Avant que l’homme actuel ne voie le jour, il y a 200 000 ans, un foisonnement d’espèces aujourd’hui disparues a jalonné notre lignée évolutive. Du coup, la classification y perd son latin : au gré des découvertes, telle ou telle espèce se voit élevée à la dignité générique de « homo », puis précipitée dans une obscure « pré-humanité ». « Homo abilis » (entre 2,4 et 1,6 millions d’années), par exemple, était-il humain ? Son anatomie crânienne plaide en sa faveur, mais pas son squelette locomoteur. Pour d’autres espèces, c’est l’inverse.
Les frontières culturelles de l’humanité
Mais il y a plus. La paléoanthropologie s’est également nourrie des recherches sur l’éthologie des grands singes africains. Notre parenté avec ces mammifères arboricoles, affirme-t-elle, ne serait pas seulement anatomique, mais comportementale. Dans cet effondrement généralisé des certitudes anthropologiques, le flou qui caractérise les frontières de la nature semble alors se propager, par contagion, aux frontières de la culture. Et tout se passe comme si la science, après avoir dissous les repères classiques de notre définition naturelle, entendait nous dépouiller, au profit de nos cousins éloignés, des attributs ordinaires de notre définition culturelle.
Après la locomotion bipède et la capacité cérébrale, en effet, voici venu le tour de l’outil : faut-il également abdiquer ce privilège anthropologique ? « La vision progressiste, qui associe une bipédie de plus en plus perfectionnée, un cerveau de plus en plus grand, des mains de plus en plus habiles et des outils de plus en plus diversifiés, vole en éclats ».[1]Puisque les singes cassent des noix avec des pierres, comment affirmer que l’outil est le propre de l’homme ? « L’utilisation d’outils comme l’invention de la pierre taillée précède l’émergence du genre « homo », affirme le paléoanthropologue Pascal Picq. L’outil ne fait donc pas l’homme, mais ce sont des hominidés qui font des outils ».
Or les termes mêmes de cette affirmation ne vont pas de soi et ils se heurtent au moins à deux objections.
La première, c’est que « l’utilisation d’outils » et « l’invention de la pierre taillée » ne sont pas des phénomènes du même ordre. L’animal utilise des éléments empruntés au milieu naturel, il les adapte de manière sommaire à leur usage, mais il ne les fabrique pas. Certains chimpanzés cassent des noix avec des pierres, mais ils ne taillent pas les pierres. Le propre du geste technique, c’est non seulement sa capacité à transformer le donné naturel, mais à cumuler le bénéfice de ces transformations. Comme le dit Bergson, l’homme devrait être nommé « homo faber » plutôt qu’« homo sapiens » : n’est-il pas le seul être capable de « faire des outils à faire des outils » ?
La seconde objection contre l’idée que l’outil précède l’homme, c’est qu’elle invalide la généalogie, pourtant admise, qui fait précisément de « homo ergaster » (l’homme artisan) la première espèce humaine. Or il faut choisir. Soit l’outil est le propre du genre « homo » dont l’espèce « homo ergaster » signe l’avènement évolutif. Soit l’outil précède le genre « homo » et il n’y a aucune raison de dater l’avènement de l’homme en le reliant à l’avènement de l’outil. Faute de tirer les conséquences de cette affirmation, la paléoanthropologie oscille entre deux points de vue, comme si l’outil pouvait être à la fois le propre de « l’homme » et du « pré-homme ».
Un homme-singe ?
Cette ambiguïté du discours sur la culture redouble celle, précédemment analysée, sur notre nature biologique. Nos incertitudes progressant au même rythme que nos connaissances, la prolifération déconcertante des squelettes anthropoïdes paraît dissoudre les limites naturelles du genre « homo ». Mais la paléoanthropologie contemporaine va beaucoup plus loin : elle affirme qu’il en est de même de ses limites culturelles. Pas plus que les caractères anatomiques ou les répertoires locomoteurs, les conduites culturelles ne détermineraient plus, nous dit-on, les frontières de l’humanité.
Pourquoi ne pas admettre, demande Pascal Picq, que les singes, comme nous, « font de la politique » et connaissent « la distinction entre le bien et le mal » ? Et si, en faisant de l’homme un singe, on faisait du singe un homme ? Corollaire de l’animalisation de l’homme, cette humanisation du singe repose sur un flou conceptuel impressionnant. Si les singes font de la politique, sait-on à quelles règles obéit cette activité ? Par quel symbolisme s’effectue leur appropriation consciente par les individus ? Que le mâle dominant d’une communauté de chimpanzés noue des alliances en vue de conserver son hégémonie dans la compétition sexuelle, soit. Mais est-ce de la politique ?
Mieux encore, cet anthropomorphisme par extrapolation, étrangement, déborde aussi sur la sphère morale lorsqu’on attribue aux chimpanzés la « conscience du bien et du mal ». Mais parce que les grands singes sont des animaux sociaux, faut-il vraiment les considérer comme des êtres moraux ? Que faudrait-il penser, si c’était le cas, de la moralité des fourmis, dont l’organisation sociale est au moins aussi complexe que celle des chimpanzés ? Sauf à nier l’évidence, les comportements sexuels ou affectifs de ces primates supérieurs ne témoignent d’aucun sens moral, classiquement entendu comme la distinction consciente entre le permis et le défendu.
Certes, les grands singes africains manifestent des dispositions qui ont été longtemps ignorées de leurs cousins biologiques. Dans le milieu naturel, les jeunes chimpanzés réalisent des acquisitions complexes qui attestent d’une véritable plasticité du comportement. Au contact des hommes, les tentatives d’apprentissage du langage ont parfois abouti au maniement de signes conventionnels non iconiques ou de gestes empruntés au langage des sourds-muets. Mais il faut admettre que ces acquisitions hâtivement qualifiées de « linguistiques » sont un maigre tribut payé à notre parenté génétique. Et il est clair qu’elles ne franchissent jamais certaines limites.
Ignorant l’interrogation et l’injonction, elles se cantonnent à l’usage rudimentaire d’un nombre déterminé de « symboles » correspondant à des situations stéréotypées. Toujours assortis de récompenses alimentaires, fondés sur la reconnaissance de signaux et non sur la compréhension de signes, ces apprentissages ne sont-ils pas une forme élaborée de dressage ? En réalité, nous aurions davantage à apprendre des grands singes si nous étions capables de comprendre comment ils communiquent en notre absence. « Depuis quelques décennies, on s’efforce d’enseigner différentes formes de langage à des grands singes. Mais que peuvent-ils nous dire d’autre que ce que nous attendons d’eux ? ».[2]
La parenté biologique entre l’homme et le singe, en réalité, n’exclut pas la différence spécifique qui permet de les distinguer. La reconnaissance de notre origine animale nous permet de savoir à peu près d’où nous venons, elle nous situe dans le vaste courant de l’évolution. Conscients de cet ancrage naturel, nous ne perdons pas de vue, pour autant, que nous sommes dotés d’une étonnante faculté d’expression symbolique. Nous avons la possibilité de nommer ce qui n’existe pas, de nous interroger, de fixer des règles et de les modifier. Les singes, eux, ne l’ont pas. Car « l’homme invente et comprend des symboles, l’animal non. Tout découle de là ».[3]
On a beau montrer la continuité entre nous et les espèces actuelles ou fossiles dont nous sommes proches, nous sommes ce que nous sommes en vertu d’une différence qui nous singularise au sein de notre famille d’origine. Or quelle est cette singularité ? La principale énigme, en ce qui nous concerne, n’est pas tant de savoir à quelle lignée évolutive nous empruntons nos caractères anatomiques. C’est plutôt de savoir pourquoi nous avons substitué, en guise d’adaptation au milieu, la culture à la nature, l’éthique au biologique, la règle à l’instinct. Le plus important, c’est de savoir pourquoi, mentalement, nous ne sommes pas des singes.
[1]Pascal Picq, « Au commencement était l’homme », Odile Jacob, 2013, p.11.
[2]Dominique Lestel, « Sommes-nous assez intelligents pour comprendre l’intelligence des singes ? », dans « Aux origines de l’humanité II, Le propre de l’homme », Fayard, 2001.
[3]Emile Benveniste, « Problèmes de linguistique générale », Gallimard, 1966, p. 27.
Source : Oumma.com du 10/06/2014
mercredi 11 juin 2014
La préhistoire à visages découverts
Élisabeth Daynès, « paléo-artiste », est spécialiste des reconstitutions de nos ancêtres pour les musées. À partir du 13 juin,elle expose ses « œuvres » aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne.
Dans l'atelier d'Élisabeth Daynès, à Paris, un Homo sapiens assis accueille celui qui entre. Une lance à la main, nanti d'un petit paletot de fourrure, il semble accort et pensif. Au-dessus de lui, des dizaines de moulages de crânes attendent leur heure: un jour, grâce à cette «paléo-artiste », ils accéderont à nouveau à une forme d'humanité.
Voilà près de vingt-sept ans qu'Élisabeth Daynès, au départ spécialiste des effets spéciaux pour le cinéma, travaille pour les grands musées du monde, en reconstituant des hommes et des femmes du passé. On lui doit Lucy, le primate Toumaï, l'homme de Byrsa, des flopées d'Homo erectus, mais aussi une reconstitution spectaculaire du pharaon Toutankhamon. À partir du 13 juin, huit de ses visages d'hommes préhistoriques seront exposés au Pôle international de la préhistoire, aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne. Créés sous l'œil du paléontologue Yves Coppens, ils auront nécessité plusieurs mois de recherches. Le travail de Daynès ne badine pas avec la rigueur scientifique - c'est d'ailleurs là sa marque de fabrique.
Donner des expressions
Daynès, qui œuvre sur commande, part toujours d'un vrai squelette. Elle est en lien avec plusieurs grands paléontologues, dont Yoel Rak, spécialiste mondial de l'australopithèque, et professeur à l'université de Tel-Aviv, qui lui permettent de réaliser des empreintes de fossiles. «À partir des indices qu'elles livrent, on dresse une carte d'identité du sujet, son appartenance à un groupe donné, la datation, l'estimation de son âge, ses conditions de vie, son environnement», explique-t-elle.
Pour les muscles, Élisabeth Daynès s'appuie sur Jean-Noël Vignal, un anthropologue médico-légal de l'Institut de recherches criminelles. Grâce à des calculs savants de masse, ils sont patiemment reconstitués. D'un crâne, par exemple, découlent beaucoup de faits imparables, dont la longueur du nez ou la taille des joues. En 2010, à la fin de la reconstitution du jeune homme de Byrsa, trouvé sur le site de Carthage et datant de VIe siècle, le Musée national de Carthage avait un peu tiqué: le jeune homme en silicone avait un appendice nasal démesuré et pour tout dire, peu seyant.
«Compte tenu de la fosse nasale et de la longueur de l'arrête, il est certain qu'il avait ce long nez à l'origine», assure Élisabeth Daynès. Sur tous les mannequins, les cheveux sont des vrais, dénichés chez des perruquiers. Mais l'ADN n'étant en général pas présent ni même exploitable sur les fossiles, il est impossible de connaître avec certitude la couleur des yeux ou le type de cheveux d'un individu datant de plusieurs dizaines de milliers d'années. C'est là, avec les expressions données au visage, que réside la part créative de Daynès.
Plusieurs reconstitutions de Lucy ont ainsi été faites : certaines aboutissent à une petite femme poilue, d'autres à une petite femme glabre. «Nous sommes très peu dans le monde sur ce secteur, et nous sommes capables de reconnaître au premier coup d'œil le travail des uns et des autres», dit-elle.
En Hollande, les frères Kennis, à qui l'on doit, entre autres, l'homme de glace Otzi, retrouvé en Italie 5 300 ans après sa mort, créent des visages plus grimaçants, plus foncés. Et mettent leurs hommes préhistoriques dans des positions mouvementées. «Je préfère les postures et les visages plus doux, remarque Élisabeth Daynès. Contrairement à une idée répandue, les hommes de Néandertal n'étaient ni des bêtes sauvages, ni des brutes épaisses.» De la reconstitution comme réhabilitation.
Source : Le Figaro du 11/06/2014
Dans l'atelier d'Élisabeth Daynès, à Paris, un Homo sapiens assis accueille celui qui entre. Une lance à la main, nanti d'un petit paletot de fourrure, il semble accort et pensif. Au-dessus de lui, des dizaines de moulages de crânes attendent leur heure: un jour, grâce à cette «paléo-artiste », ils accéderont à nouveau à une forme d'humanité.
Voilà près de vingt-sept ans qu'Élisabeth Daynès, au départ spécialiste des effets spéciaux pour le cinéma, travaille pour les grands musées du monde, en reconstituant des hommes et des femmes du passé. On lui doit Lucy, le primate Toumaï, l'homme de Byrsa, des flopées d'Homo erectus, mais aussi une reconstitution spectaculaire du pharaon Toutankhamon. À partir du 13 juin, huit de ses visages d'hommes préhistoriques seront exposés au Pôle international de la préhistoire, aux Eyzies-de-Tayac, en Dordogne. Créés sous l'œil du paléontologue Yves Coppens, ils auront nécessité plusieurs mois de recherches. Le travail de Daynès ne badine pas avec la rigueur scientifique - c'est d'ailleurs là sa marque de fabrique.
Donner des expressions
Daynès, qui œuvre sur commande, part toujours d'un vrai squelette. Elle est en lien avec plusieurs grands paléontologues, dont Yoel Rak, spécialiste mondial de l'australopithèque, et professeur à l'université de Tel-Aviv, qui lui permettent de réaliser des empreintes de fossiles. «À partir des indices qu'elles livrent, on dresse une carte d'identité du sujet, son appartenance à un groupe donné, la datation, l'estimation de son âge, ses conditions de vie, son environnement», explique-t-elle.
Pour les muscles, Élisabeth Daynès s'appuie sur Jean-Noël Vignal, un anthropologue médico-légal de l'Institut de recherches criminelles. Grâce à des calculs savants de masse, ils sont patiemment reconstitués. D'un crâne, par exemple, découlent beaucoup de faits imparables, dont la longueur du nez ou la taille des joues. En 2010, à la fin de la reconstitution du jeune homme de Byrsa, trouvé sur le site de Carthage et datant de VIe siècle, le Musée national de Carthage avait un peu tiqué: le jeune homme en silicone avait un appendice nasal démesuré et pour tout dire, peu seyant.
«Compte tenu de la fosse nasale et de la longueur de l'arrête, il est certain qu'il avait ce long nez à l'origine», assure Élisabeth Daynès. Sur tous les mannequins, les cheveux sont des vrais, dénichés chez des perruquiers. Mais l'ADN n'étant en général pas présent ni même exploitable sur les fossiles, il est impossible de connaître avec certitude la couleur des yeux ou le type de cheveux d'un individu datant de plusieurs dizaines de milliers d'années. C'est là, avec les expressions données au visage, que réside la part créative de Daynès.
Plusieurs reconstitutions de Lucy ont ainsi été faites : certaines aboutissent à une petite femme poilue, d'autres à une petite femme glabre. «Nous sommes très peu dans le monde sur ce secteur, et nous sommes capables de reconnaître au premier coup d'œil le travail des uns et des autres», dit-elle.
En Hollande, les frères Kennis, à qui l'on doit, entre autres, l'homme de glace Otzi, retrouvé en Italie 5 300 ans après sa mort, créent des visages plus grimaçants, plus foncés. Et mettent leurs hommes préhistoriques dans des positions mouvementées. «Je préfère les postures et les visages plus doux, remarque Élisabeth Daynès. Contrairement à une idée répandue, les hommes de Néandertal n'étaient ni des bêtes sauvages, ni des brutes épaisses.» De la reconstitution comme réhabilitation.
Source : Le Figaro du 11/06/2014
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