Depuis les années 2010, l'analyse d'infimes vestiges d'ADN ou de protéines réécrit notre plus lointain passé. Après les métissages Sapiens-Neandertal, elle vient de révéler l'organisation, sur des générations, d'une famille paysanne "bourguignonne" d'il y a 7000 ans.
Dans les années 2000, la petite commune de Gurgy, nichée dans un méandre de l'Yonne, a livré l'une des plus grandes nécropoles françaises du néolithique. Les ossements de cent vingt-huit individus et quantité de sépultures y témoignent d'une longue occupation du site - un millier d'années - à partir du 5e millénaire avant notre ère, époque à laquelle les pratiques agricoles sédentaires s'implantent sur le territoire de la France actuelle. Difficile, cependant, d'en savoir plus sur ces individus et leur société à partir des méthodes morphologiques et archéologiques classiques - datation au carbone 14 ou par luminescence, étude de l'industrie lithique ou de la céramique. Surtout en l'absence d'objets ou de traces écrites…
Vingt ans plus tard, Maïté Rivollat, paléogénéticienne à l'Université de Bordeaux, et ses collègues ont levé le voile sur ce groupe d'humains. Dans une étude parue en juillet dernier, ils ont analysé de l'ADN ancien provenant des ossements de Gurgy et ont ainsi pu reconstituer l'arbre généalogique de deux familles de 63 et 12 individus. Cela leur a permis de mettre en évidence la structuration sociale de cette communauté étendue sur plusieurs générations, axée autour des hommes qui naissaient et mouraient sur place tandis que les femmes venaient de groupes extérieurs.
Mais que s'est-il passé en vingt ans pour qu'un tel mystère puisse être résolu ? Cet exemple n'est en fait que l'un des résultats les plus récents d'une discipline jeune qui a le vent en poupe : la paléogénétique, l'analyse de l'ADN ancien. Depuis ses débuts en 1984 - quand l'équipe du biochimiste néo-zélandais Allan Wilson, à l'Université de Berkeley (Californie), séquence pour la première fois de l'ADN ancien, issu d'un spécimen de quagga, une sous-espèce de zèbre qui s'est éteinte au 19e siècle -, le champ d'investigation s'est élargi et affine de jour en jour notre connaissance du passé.
Sur le papier, son application à la paléoanthropologie est simple. Les chercheurs tentent de voir si les fossiles humains - nouvellement découverts ou conservés dans les collections depuis des décennies - contiennent des fragments d'ADN ayant résisté au passage du temps. Le cas échéant, ils les extraient pour les analyser et réassembler les génomes de nos ancêtres et cousins disparus. Ces génomes anciens sont de véritables mines d'informations sur les populations du passé - la lecture des séquences de nucléotides de l'ADN renseigne sur les gènes de son propriétaire et, par extension, sur les caractéristiques physiologiques et morphologiques que codent ces dernières. Les chercheurs s'intéressent par exemple aux régions qui diffèrent entre ces génomes anciens et des génomes de référence modernes. Mais la tâche n'est pas simple.
Il faut en effet séparer le matériel génétique humain de celui dit environnemental (bactéries, végétaux, animaux) et s'assurer que l'échantillon n'est pas contaminé par la sueur, les poils ou le sang du manipulateur moderne. De plus, extraire une quantité suffisante d'ADN peut aboutir à l'altération, voire à la destruction du fossile… un problème quand certains - souvent ceux du paléolithique (-2,5 millions d'années à -12.000) - sont d'une grande rareté ! Ainsi, l'humérus extrait du squelette découvert en 1856 dans la vallée de Neander, en Allemagne - qui nous a révélé l'existence d'Homo neanderthalensis - est désormais en morceaux…
La révolution du séquençage à très haut débit
"Les débuts ont été enthousiastes mais laborieux, les premiers protocoles ne commençant à être sérieusement développés qu'au début des années 2000, explique Céline Bon, paléo-généticienne au Muséum national d'histoire naturelle. La paléogénomique (la reconstitution des génomes anciens, ndlr) prendra son véritable essor à partir du début des années 2010." Pour cela, il aura fallu attendre l'arrivée des techniques de séquençage de nouvelle génération, à très haut débit, qui permettent de lire l'ADN rapidement et à coût réduit.
Dès lors, la course à l'ADN ancien est lancée, en l'occurrence par le paléogénéticien finlandais Svante Pääbo (qui recevra pour ses travaux le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2022) et ses collègues de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste. En 2010, ils publient un premier séquençage du génome d'Homo neanderthalensis. Quatre milliards de nucléotides, récoltés sur des fossiles de trois néandertaliens découverts dans la grotte de Vindija, en Croatie. Pour la première fois, il est possible de scruter l'intimité de notre plus proche parent, disparu depuis au moins 30.000 ans, et de comparer son génome à celui d'Homo sapiens.
Ces nouvelles données éclairent les paléoanthropologues sur l'origine génétique des différences entre Homo sapiens et néandertaliens, grâce à la comparaison des séquences d'ADN dissimilaires (d'espèces différentes) - on en compte alors 78 - et permettent d'estimer la date à laquelle les deux espèces ont divergé : il y a environ 800.000 ans.
Homo sapiens définitivement déboulonné de son piédestal
Et ce n'est pas tout. Au fil de leurs travaux, les chercheurs vont faire une autre découverte, spectaculaire : le génome des Européens et des Asiatiques actuels possède environ 2 % de gènes d'origine néandertalienne. Il y a donc du Neandertal en nous ! L'analyse de l'ADN ancien a ainsi déboulonné le mythe d'une étanchéité totale entre les espèces du genre Homo et d'une "supériorité" immanente de Sapiens. Un métissage entre des groupes humains a bel et bien eu lieu, et ce n'était vraisemblablement pas chose rare. Observer l'ADN fossile permet désormais de savoir où se sont effectués ces métissages - en comparant les ADN des individus métissés aux génomes d'humains découverts dans des régions particulières - et entre quels groupes d'humains.
Au même moment retentissait un autre coup de tonnerre. David Reich, de la Harvard Medical School, aux États-Unis, et ses collègues, dirigés par Svante Pääbo, publiaient, en 2010 également, l'analyse génétique d'un hominidé inédit, reconstitué à partir de l'ADN d'un fragment de phalange découvert deux ans plus tôt dans la grotte de Denisova, en Sibérie. L'ADN mitochondrial - l'ADN situé dans la mitochondrie, la centrale énergétique de la cellule, et non dans le noyau, et exclusivement transmis par la mère - est sans équivoque : cet hominidé n'est ni un Sapiens ni un néandertalien. Un groupe d'humains entier venait d'être découvert grâce à l'analyse de matériel génétique conservé dans un os de moins d'un centimètre de long ! Pour l'heure, seuls trois génomes attestent de son existence, et très peu d'informations morphologiques permettent de le caractériser.
Pourtant, l'homme de Denisova a fait couler beaucoup d'encre. Des études ultérieures ont notamment révélé, en 2016, qu'il avait légué aux populations mélanésiennes 4 à 6 % de leur ADN ; en 2018, qu'il s'était aussi hybridé avec des néandertaliens ; et en 2019, qu'il aurait été le premier à occuper le plateau tibétain, transmettant aux ancêtres des Tibétains actuels la version du gène qui leur a permis de s'adapter à ce milieu pauvre en oxygène.
"De manière générale, la paléogénétique apporte des éclairages nouveaux sur les mouvements de populations et le métissage des humains anciens, explique Céline Bon. Cette discipline fournit des informations complémentaires en réponse à des questions qui se posent depuis des années. Lorsque l'on détecte, par exemple, au sein d'une population d'agriculteurs, des variants génétiques d'une population de chasseurs-cueilleurs, cela donne lieu à de nouveaux questionnements très intéressants !"
Illustrant ce propos, Johannes Krause, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, et ses collègues publiaient en août 2023 une nouvelle analyse génomique d'Ötzi, la très célèbre momie retrouvée congelée dans un glacier alpin en 1991. Le génome de cet individu, qui a vécu 3.300 ans avant notre ère, révèle que la pigmentation de sa peau était plus sombre qu'on ne le pensait, un constat surprenant au regard des populations contemporaines de la région. Son ADN montre qu'il descendait directement des premières populations agricoles d'Anatolie ; sa communauté vivait donc dans un certain degré d'isolement, avec des apports génétiques des groupes de chasseurs-cueilleurs voisins assez limités.
Autant de résultats qui contredisent les conclusions précoces tirées d'analyses génétiques - vraisemblablement contaminées - effectuées en 2012, et qui attribuaient à la momie une ascendance sarde, avec un influx génétique originaire des steppes. "Cela montre bien comment la reconstitution d'un tel individu peut être biaisée par nos propres préconceptions des humains du néolithique en Europe", note Johannes Krause.
Dans le permafrost, de l'ADN de mastodonte et de plantes boréales
Pour Céline Bon, les possibilités de la paléo-génétique sont multiples. "Elle offre aussi de nouvelles approches pour comprendre certains mécanismes sociaux des populations du passé, remarque-t-elle. Cela passe par la reconstitution des règles de mariage en établissant les relations de parenté, qui peuvent nous en dire long sur les structures sociales et la taille des groupes, comme dans le cas de la nécropole de Gurgy. "
Mais quelles sont les limites de cet outil qui semble défier les outrages du temps ? En 2022, dans le nord du Groenland, l'équipe d'Eske Willerslev, généticien de l'évolution aux universités de Cambridge et de Copenhague, a extrait du permafrost et séquencé de l'ADN environnemental vieux de près de deux millions d'années - l'ADN le plus ancien jamais analysé à ce jour. Le cocktail contenait du matériel génétique de mastodonte, de renne, de lièvre, de bouleau et d'autres plantes boréales. Un exploit rendu possible par la conservation des échantillons dans la glace.
En effet, pour être analysé par les technologies actuelles, l'ADN ne doit pas être conservé plus de quelques centaines de milliers d'années. En 2014 et 2016, Svante Pääbo et ses équipes séquençaient l'ADN issu de restes humains de la grotte de Sima de los Huesos, en Espagne, âgés de 430.000 ans ! Le plus vieil ADN d'humain à ce jour - et un ADN précieux, puisqu'il a précisé l'arbre phylogénétique entre Sapiens, néandertaliens et dénisoviens. Mais la plupart des travaux de paléogénétique se concentrent sur des vestiges de ces 80.000 dernières années. En effet, l'ADN ancien n'est pas une ressource illimitée et infaillible. Il peut se dégrader vite, en particulier dans des milieux chauds ou humides, et ne résiste pas aussi bien au passage du temps que d'autres composés organiques telles les protéines. C'est vers elles, d'ailleurs, que certains chercheurs se tournent aujourd'hui.
Petite sœur en pleine croissance de la paléogénétique, la protéomique arrive sur la scène archéologique en 2009 lorsque Michael Buckley, de l'Université d'York, et ses collègues parviennent à identifier des espèces animales à partir de protéines prélevées sur leurs ossements. "Nous travaillons entre autres avec les collagènes - protéines présentes dans les cartilages ou les os -, à partir desquels nous obtenons des peptides - la sous-unité qui constitue les protéines - spécifiques à certaines familles, genres ou espèces, explique Patrick Auguste, paléontologue et archéozoologue à l'Université de Lille. Encapsulées dans les os, ces protéines peuvent traverser jusqu'à deux millions d'années." Les chercheurs doivent réduire les os en poudre et analyser leur constitution à l'aide de spectromètres de masse.
Difficile à envisager lorsque les fossiles sont trop petits ou trop précieux pour être altérés. Mais en juin 2023, Patrick Auguste, Fabrice Bray, chimiste à l'Université de Lille, et leurs collègues parvenaient à démontrer qu'un milligramme de matière suffit à identifier l'organisme dont proviennent les ossements, grâce à un spectromètre à très haute résolution et à une optimisation des échantillons.
Rendre à Denisova la mandibule qui lui appartient
"Le champ des protéines est vaste, ajoute Patrick Auguste. L'amélogénine, présente dans l'émail dentaire, par exemple, existe en versions X ou Y, et informe donc sur le sexe biologique de son propriétaire." En déterminant l'identité des animaux trouvés sur des sites archéologiques d'humains anciens - leur espèce, leur sexe, leur âge à leur mort - grâce à un large répertoire de marqueurs peptidiques, les paléoanthropologues peuvent donc tirer des conclusions quant aux pratiques de chasse ou d'élevage de ces groupes. "La paléoprotéomique est complémentaire des autres approches de la paléontologie, souligne Patrick Auguste. Elle intervient là où les analyses d'ADN ou morphologiques de vestiges trop anciens ou altérés sont impossibles. "
En 2019, l'équipe de Jean-Jacques Hublin, paléoanthropologue à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, employait cette technique pour identifier un fragment de mandibule vieux de 160.000 ans, découvert dans la grotte de Baishiya, en Chine. Résultat : celle-ci aurait appartenu à un dénisovien. Une première depuis l'identification de ce groupe humain en 2010, dont le registre fossile demeure à ce jour très maigre et était inexistant jusqu'alors hors de la grotte éponyme. Avec cette découverte, la carte de répartition de l'homme de Denisova commençait à se dessiner avec plus de précision…
En une quinzaine d'années prolifiques, ADN et protéines ont donc permis de peaufiner notre connaissance de nos ancêtres et de leurs sociétés. Or, déjà, les architectes de ces nouvelles approches se tournent vers de nouveaux défis. Ludovic Orlando, directeur du Centre d'anthropobiologie et de génomique de Toulouse, commence par exemple à s'intéresser aux épigénomes anciens, l'ensemble des modifications de l'expression des gènes. Le microscopique a encore beaucoup de choses à nous raconter sur le passé humain.
Source : Sciences et Avenir du 06/01/2024
- - - - -
Maladies d'hier et d'aujourd'hui
En 2012, lors des premières analyses des restes d'Ötzi à la recherche d'ADN ancien, une grande partie du génome de Borrelia burgdorferi, la bactérie responsable de la maladie de Lyme, y a été repérée. Cette découverte a fait de la momie le plus ancien porteur connu de cette pathologie, illustrant comment la paléogénétique permet d'étudier la coévolution des humains et de leurs pathogènes. "L'objectif est de déterminer depuis quand les maladies actuelles affectent l'humanité, précise Céline Bon. Mais cette approche ne nous informe pas sur les maladies virales, puisque la plupart, comme la grippe ou récemment le Covid, sont causées par des virus à ARN." Or l'ARN, trop fragile, ne peut pas résister au passage du temps.
Autre question qui taraude la paléopathologie : celle de la pression de sélection des maladies. "Il y a fort à parier que les maladies qui nous affectent aujourd'hui ont émergé assez récemment, note Céline Bon. Et beaucoup de celles qui touchaient nos ancêtres ont disparu." Or, les approches de paléogénétique consistant à comparer l'ADN ancien avec des génomes de référence modernes, il est impossible d'accéder à des séquences de pathogènes anciens. En janvier 2023, Lluis Quintana-Murci, généticien des populations à l'Institut Pasteur, et ses collègues publiaient une étude consacrée à l'évolution du système immunitaire. À partir des gènes de 2.800 individus ayant vécu en Europe ces 10.000 dernières années, ils montraient qu'une augmentation importante des mutations avantageuses dans la lutte contre les pathogènes est survenue après l'âge du Bronze, il y a 4.500 ans.














