Une mâchoire au Tibet et deux métissages successifs des Papous avec les Dénisoviens témoignent de l’aide que les gènes dénisoviens ont apportée à Homo sapiens.
Deux découvertes – le premier fossile dénisovien jamais trouvé hors de la grotte sibérienne de Denisova et le fait que les ancêtres des Papous se sont métissés deux fois avec des groupes distincts de Dénisoviens – apportent des précisions sur l’histoire des humains. Elles montrent qu’au cours de son expansion et de ses métissages, Homo sapiens a intégré des gènes appartenant aux autres espèces humaines rencontrées et qui l’ont aidé à s’adapter à l’environnement local.
Les Dénisoviens sont une forme humaine fortuitement découverte en 2010 par le séquençage de l’ADN contenu dans une phalange de main trouvée dans la grotte de Denisova. L’étude statistique à large spectre de génomes humains, effectuée dans les années suivantes, a montré que les ancêtres des Asiatiques orientaux se sont métissés avec des Dénisoviens, puis que la sélection naturelle a retenu une petite proportion de gènes dénisoviens.
Avec des collègues, François-Xavier Ricaut, du CNRS, avait entrepris d’étudier la diversité des gènes dénisoviens chez les ancêtres de la population la plus métissée avec les Dénisoviens, celle de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Après avoir sélectionné dans l’ADN papou un jeu de « blocs » certainement dénisoviens, les chercheurs ont comparé cet ADN avec l’ADN dénisovien de référence (sibérien). Cette analyse indique qu’au cours de leur expansion à travers l’Asie du Sud et la Nouvelle-Guinée, les anciens H. sapiens se sont successivement métissés avec deux groupes dénisoviens distincts. Et des calculs d’horloge moléculaire suggèrent que la dernière de ces hybridations s’est achevée il y a 30 000, voire peut-être 15 000 ans.
Selon les chercheurs, si le génome des habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée a intégré entre 4 et 6 % d’ADN dénisovien, c’est bien parce que ce matériel génétique est utile à leur survie dans les forêts équatoriales humides de la grande île. Son rôle exact reste à préciser, mais il renforcerait le système immunitaire et l’adaptation alimentaire des Papous.
4 % : C’est la proportion minimale d’adn dénisovien que contient le génome des habitants de la nouvelle-guinée.
Quant à la mâchoire étudiée par une équipe menée par Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, elle fournit une explication à certains des gènes dénisoviens présents chez les Tibétains actuels.
Découverte à 3 280 mètres d’altitude, la mandibule de Xiahe contient des protéines dénisoviennes. Les dents qu’elle porte et sa forme présentent des traits rappelant ceux observables sur les microfossiles dénisoviens de la grotte de Denisova. L’âge de 160 000 ans produit par la datation radiométrique (U-Th) de la calcite recouvrant la mandibule prouve que des Dénisoviens s’étaient déjà adaptés aux hautes altitudes du plateau tibétain il y a 160 000 ans, en pleine glaciation du SIO 6 (stade isotopique de l’oxygène 6, 191 000 à 123 000 ans), soit plus de 120 000 ans avant les premières traces archéologiques d’H. sapiens dans la région…
Comme ceux de tous les Extrême-Orientaux, le génome des H. sapiens actuels du plateau tibétain contient une petite proportion d’ADN dénisovien (moins de 0,5 %), notamment l’allèle EPAS1 qui réduit les effets du manque d’oxygène. La bonne adaptation physiologique des Tibétains aux hautes altitudes est donc héritée de celle des Dénisoviens du plateau tibétain à l’époque du SIO 6.
Source : Pour la Science du 17/05/2019
lundi 20 mai 2019
dimanche 19 mai 2019
La date de l’ancêtre commun des humains modernes et de Neandertal fait débat
Les scientifiques qui enquêtent sur les origines des humains ont réalisé d’immenses progrès grâce à l’amélioration récente des techniques d’analyse de l’ADN ancien.
L’étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des Néandertaliens, soit 800 000 ans au lieu de 400 000 à 600 000 ans.
Ces travaux sont menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres. Cette nouvelle étude sur ce sujet est donc faite à partir de dents fossilisées. Une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal, ont donc été étudiées. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.
Le but de cette étude est de déterminer la date de la divergence entre les homos sapiens (nos ancêtres) et les Neandertal. Depuis la découverte de ces derniers en 1856, leur statut a varié : un temps considéré comme une sous-espèce d’Homo sapiens et nommé en conséquence Homo sapiens neanderthalensis, il est aujourd’hui considéré comme une espèce à part entière nommée Homo neanderthalensis.
Les dents utilisées pour dater la divergence entre les deux espèces
On sait que les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430 000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la « divergence » entre Sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400 000 années.
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.
C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont « divergé » il y a 800 000 ans. La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.
Sa découverte fait débat chez ses confrères
Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant H. heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail mené par sa consœur. « Elle trouve le moment où les Néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important », dit-elle à l’AFP. « Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations ».
D’autres sont beaucoup plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d'« utile », tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. « Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des Néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils ? Un ancêtre inconnu et mystérieux ? »
« Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants », dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, « sans doute apparu dans les 15 000 ou 20 000 dernières années » explique-t-elle avant de conclure : « Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents ».
Un débat sans fin pour le moment ?
L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques « nous donne une image plus précise », notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.
Au-delà de 400 000 ans, l’ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques se basent donc uniquement sur les différents fossiles trouvés. L’hypothèse la plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers les Homo sapiens, nous.
Source : Le Parisien du 16/05/2019
L’étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des Néandertaliens, soit 800 000 ans au lieu de 400 000 à 600 000 ans.
Ces travaux sont menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres. Cette nouvelle étude sur ce sujet est donc faite à partir de dents fossilisées. Une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal, ont donc été étudiées. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.
Le but de cette étude est de déterminer la date de la divergence entre les homos sapiens (nos ancêtres) et les Neandertal. Depuis la découverte de ces derniers en 1856, leur statut a varié : un temps considéré comme une sous-espèce d’Homo sapiens et nommé en conséquence Homo sapiens neanderthalensis, il est aujourd’hui considéré comme une espèce à part entière nommée Homo neanderthalensis.
Les dents utilisées pour dater la divergence entre les deux espèces
On sait que les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430 000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la « divergence » entre Sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400 000 années.
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.
C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont « divergé » il y a 800 000 ans. La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.
Sa découverte fait débat chez ses confrères
Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant H. heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail mené par sa consœur. « Elle trouve le moment où les Néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important », dit-elle à l’AFP. « Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations ».
D’autres sont beaucoup plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d'« utile », tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. « Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des Néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils ? Un ancêtre inconnu et mystérieux ? »
« Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants », dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, « sans doute apparu dans les 15 000 ou 20 000 dernières années » explique-t-elle avant de conclure : « Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents ».
Un débat sans fin pour le moment ?
L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques « nous donne une image plus précise », notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.
Au-delà de 400 000 ans, l’ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques se basent donc uniquement sur les différents fossiles trouvés. L’hypothèse la plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers les Homo sapiens, nous.
Source : Le Parisien du 16/05/2019
samedi 18 mai 2019
A la recherche de cet ancêtre inconnu que nous partageons avec Néandertal
Une nouvelle étude vient de montrer que nos ancêtre directs, Homo sapiens, et l’homme de Néandertal ont divergé à partir d’un ancêtre commun il y a plus de 800.000 ans. Reste à savoir lequel.
Le portrait de la grande famille des ancêtres de l’homme ne cesse de s’agrandir mais la photo reste encore très floue. Difficile d’y voir clair entre les liens qui unissent chacun des protagonistes. Il y a quelques centaines de milliers d’années, plusieurs groupes humains peuplaient la planète. Parmi eux, l’homme de Néandertal occupait l’Europe depuis environ 400.000 avant l’arrivée de notre ancêtre direct, Homo sapiens il y a un peu moins de 40.000 ans. Les analyses ADN ont révélé que ces deux groupes ont divergé il y a plusieurs centaines de milliers d’années et la traque pour découvrir leur ancêtre commun passionne les spécialistes. Une chercheuse espagnole du département d’Anthropologie de l’University College de Londres, Aida Gómez-Robles, vient de publier dans la revue Science Advances une nouvelle étude dans laquelle elle date cette séparation il y a entre 800.000 ans et 1,2 million d’années.
«Les données génétiques nous apprenaient que cette séparation a eu lieu il y a plus de 500 000 ans, mais aucune donnée morphologique ne nous permettait de vérifier cette estimation», explique Clément Zanolli, paléoanthropologue à l’université de Bordeaux. «Aida Gomez-Robles utilise une nouvelle méthodologie statistique très convaincante qui sera d’une aide précieuse pour les travaux futurs.» À partir des analyses dentaires publiées dans la littérature scientifique, la chercheuse a mesuré l’évolution de la forme dentaire d’une espèce humaine à l’autre. Les dents sont très précieuses en paléoanthropologie car elles évoluent particulièrement lentement et préservent les informations sur les liens de parenté entre les différents groupes. En traitant l’ensemble de ces données, elle a réussi à définir à quel rythme sont apparues les divergences.
Ainsi, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a moins de 700.000 ans, la forme des dents des Néandertaliens aurait évolué de manière extrêmement rapide. La chose n’est pas impossible, mais au regard du rythme évolutif constaté depuis 4 millions d’années, c’est hautement improbable. Inversement, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a plus de 1,2 million d’années, c’est leur ancêtre commun qui n’aurait pas eu assez de temps pour évoluer et leur donner «naissance».
Maintenant que l’intervalle chronologique de séparation entre ces deux groupes est donnée avec plus de précision, a-t-on la moindre de chance de découvrir l’ancêtre commun? Et si oui, où faut-il le chercher? «Au-delà de 700 000 ans, on a très peu de fossiles en Eurasie, et encore moins en Afrique», explique Clément Zanolli. «C’est donc impossible de savoir où trouver cet ancêtre commun.» Aida Gomez-Robles ne propose pas de morphotype de dents. Les possibilités sont tout simplement trop nombreuses.
Au-delà de 400.000 ans, l’ ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques ne peuvent donc se baser que sur la morphologie des fossiles trouvés. Le schéma le plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers Homo sapiens.
Or on sait qu’au moins deux groupes humains peuplaient l’Europe avant qu’apparaissent les premiers Néandertaliens. Parmi eux, Homo heidelbergensis, découvert en 1907 présentait le profil idéal pour endosser le rôle d’un ancêtre commun aux deux groupes. Il vivait il y a environ 700 000 ans. «Malheureusement, la morphologie de ses dents l’éloigne trop des deux groupes», analyse Clément Zanolli. Un autre candidat se dégage: Homo antecessor. Découvert en 1994 à Atapuerca en Espagne, il vivait, lui, il y a plus de 820.000 ans. «Mais il est à la fois trop proche de Néandertal et trop éloigné d’Homo sapiens pour prétendre au rôle d’ancêtre commun», juge le chercheur.
Tout ce qui se passe autour du million d’années est une période clef de notre histoire évolutive. Les déplacements des différents groupes commencent à dessiner une cartographie qui se fera plus précise des centaines de milliers d’années plus tard. «C’est très frustrant de constater qu’en fait, on ne sait pas grand-chose, commente Clément Zanolli. Mais c’est ça aussi qui est captivant.»
Source : Le Figaro du 15/05/2019
Le portrait de la grande famille des ancêtres de l’homme ne cesse de s’agrandir mais la photo reste encore très floue. Difficile d’y voir clair entre les liens qui unissent chacun des protagonistes. Il y a quelques centaines de milliers d’années, plusieurs groupes humains peuplaient la planète. Parmi eux, l’homme de Néandertal occupait l’Europe depuis environ 400.000 avant l’arrivée de notre ancêtre direct, Homo sapiens il y a un peu moins de 40.000 ans. Les analyses ADN ont révélé que ces deux groupes ont divergé il y a plusieurs centaines de milliers d’années et la traque pour découvrir leur ancêtre commun passionne les spécialistes. Une chercheuse espagnole du département d’Anthropologie de l’University College de Londres, Aida Gómez-Robles, vient de publier dans la revue Science Advances une nouvelle étude dans laquelle elle date cette séparation il y a entre 800.000 ans et 1,2 million d’années.
«Les données génétiques nous apprenaient que cette séparation a eu lieu il y a plus de 500 000 ans, mais aucune donnée morphologique ne nous permettait de vérifier cette estimation», explique Clément Zanolli, paléoanthropologue à l’université de Bordeaux. «Aida Gomez-Robles utilise une nouvelle méthodologie statistique très convaincante qui sera d’une aide précieuse pour les travaux futurs.» À partir des analyses dentaires publiées dans la littérature scientifique, la chercheuse a mesuré l’évolution de la forme dentaire d’une espèce humaine à l’autre. Les dents sont très précieuses en paléoanthropologie car elles évoluent particulièrement lentement et préservent les informations sur les liens de parenté entre les différents groupes. En traitant l’ensemble de ces données, elle a réussi à définir à quel rythme sont apparues les divergences.
Ainsi, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a moins de 700.000 ans, la forme des dents des Néandertaliens aurait évolué de manière extrêmement rapide. La chose n’est pas impossible, mais au regard du rythme évolutif constaté depuis 4 millions d’années, c’est hautement improbable. Inversement, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a plus de 1,2 million d’années, c’est leur ancêtre commun qui n’aurait pas eu assez de temps pour évoluer et leur donner «naissance».
Maintenant que l’intervalle chronologique de séparation entre ces deux groupes est donnée avec plus de précision, a-t-on la moindre de chance de découvrir l’ancêtre commun? Et si oui, où faut-il le chercher? «Au-delà de 700 000 ans, on a très peu de fossiles en Eurasie, et encore moins en Afrique», explique Clément Zanolli. «C’est donc impossible de savoir où trouver cet ancêtre commun.» Aida Gomez-Robles ne propose pas de morphotype de dents. Les possibilités sont tout simplement trop nombreuses.
Au-delà de 400.000 ans, l’ ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques ne peuvent donc se baser que sur la morphologie des fossiles trouvés. Le schéma le plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers Homo sapiens.
Or on sait qu’au moins deux groupes humains peuplaient l’Europe avant qu’apparaissent les premiers Néandertaliens. Parmi eux, Homo heidelbergensis, découvert en 1907 présentait le profil idéal pour endosser le rôle d’un ancêtre commun aux deux groupes. Il vivait il y a environ 700 000 ans. «Malheureusement, la morphologie de ses dents l’éloigne trop des deux groupes», analyse Clément Zanolli. Un autre candidat se dégage: Homo antecessor. Découvert en 1994 à Atapuerca en Espagne, il vivait, lui, il y a plus de 820.000 ans. «Mais il est à la fois trop proche de Néandertal et trop éloigné d’Homo sapiens pour prétendre au rôle d’ancêtre commun», juge le chercheur.
Tout ce qui se passe autour du million d’années est une période clef de notre histoire évolutive. Les déplacements des différents groupes commencent à dessiner une cartographie qui se fera plus précise des centaines de milliers d’années plus tard. «C’est très frustrant de constater qu’en fait, on ne sait pas grand-chose, commente Clément Zanolli. Mais c’est ça aussi qui est captivant.»
Source : Le Figaro du 15/05/2019
vendredi 17 mai 2019
Et si l'ancêtre commun d'Homo sapiens et Néandertal était bien plus vieux qu'on ne croyait ?
Une étude fait remonter l'âge du dernier ancêtre à 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans comme on le pensait auparavant.
PRÉHISTOIRE - Les scientifiques qui enquêtent sur les origines des humains ont réalisé d’immenses progrès grâce à l’amélioration récente des techniques d’analyse de l’ADN ancien. Une nouvelle étude se repose sur une méthode alternative pour remonter dans le temps: l’analyse de dents humaines fossilisées.
L’étude, publiée mercredi 15 mai dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des néandertaliens, soit 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans.
Mais ces travaux, menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres, font débat chez les anthropologues, dont certains contestent la précision de la méthodologie utilisée par la chercheuse.
L’étude part d’une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.
Les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430.000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la “divergence” entre sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400.000 années. Mais quand?
Divergence de nos ancêtres il y a 800.000 ans
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.
C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont “divergé” il y a 800.000 ans.
La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.
L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques “nous donne une image plus précise”, notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.
Le fait que l’ADN et les dents donnent des dates différentes conforte par ailleurs l’idée que les espèces ne se sont pas séparées d’un coup, mais que la divergence s’est faite sur de très longues périodes, pendant lesquelles les individus commencent à se différencier mais continuent à se côtoyer et à se reproduire.
Étude controversée
“La divergence entre néandertaliens et humains modernes, ou les divergences entre n’importe quelles espèces, ne sont pas des choses qui se produisent à un moment précis dans le temps”, dit l’auteure de l’étude. “On sait aujourd’hui qu’il y a eu une hybridation entre néandertaliens et humains modernes.”
Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant Homo heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail menée par sa consœur.
“Elle trouve le moment où les néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important”, dit-elle à l’AFP. “Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations”.
D’autres sont plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d’“utile”, tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. “Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils? Un ancêtre inconnu et mystérieux?”
“Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants”, dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, “sans doute apparu dans les 15.000 ou 20.000 dernières années.”
“Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents”.
Source : Le Huffington Post du 16/05/2019
PRÉHISTOIRE - Les scientifiques qui enquêtent sur les origines des humains ont réalisé d’immenses progrès grâce à l’amélioration récente des techniques d’analyse de l’ADN ancien. Une nouvelle étude se repose sur une méthode alternative pour remonter dans le temps: l’analyse de dents humaines fossilisées.
L’étude, publiée mercredi 15 mai dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des néandertaliens, soit 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans.
Mais ces travaux, menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres, font débat chez les anthropologues, dont certains contestent la précision de la méthodologie utilisée par la chercheuse.
L’étude part d’une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.
Les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430.000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la “divergence” entre sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400.000 années. Mais quand?
Divergence de nos ancêtres il y a 800.000 ans
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.
C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont “divergé” il y a 800.000 ans.
La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.
L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques “nous donne une image plus précise”, notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.
Le fait que l’ADN et les dents donnent des dates différentes conforte par ailleurs l’idée que les espèces ne se sont pas séparées d’un coup, mais que la divergence s’est faite sur de très longues périodes, pendant lesquelles les individus commencent à se différencier mais continuent à se côtoyer et à se reproduire.
Étude controversée
“La divergence entre néandertaliens et humains modernes, ou les divergences entre n’importe quelles espèces, ne sont pas des choses qui se produisent à un moment précis dans le temps”, dit l’auteure de l’étude. “On sait aujourd’hui qu’il y a eu une hybridation entre néandertaliens et humains modernes.”
Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant Homo heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail menée par sa consœur.
“Elle trouve le moment où les néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important”, dit-elle à l’AFP. “Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations”.
D’autres sont plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d’“utile”, tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. “Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils? Un ancêtre inconnu et mystérieux?”
“Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants”, dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, “sans doute apparu dans les 15.000 ou 20.000 dernières années.”
“Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents”.
Source : Le Huffington Post du 16/05/2019
jeudi 16 mai 2019
L’ancêtre commun de Néandertal et sapiens aurait plus de 800.000 ans
L'analyse de dents humaines fossiles a montré que la divergence entre l'Homme de Néandertal et l'Homme moderne (Homo sapiens) serait plus ancienne que ce qui était généralement admis jusque-là. Mais tous les paléontologues ne sont pas convaincus par la méthode de datation employée.
L'étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l'âge du dernier ancêtre commun d'Homo sapiens (notre espèce) et des Néandertaliens, soit 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans. Mais ces travaux, menés par Aida Gomez-Robles de l'University College de Londres, font débat chez les anthropologues, dont certains contestent la précision de la méthodologie utilisée par la chercheuse.
L'étude part d'une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Néandertal. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes. Les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430.000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la divergence entre sapiens et Néandertal s'était donc produite avant 400.000 années. Mais quand ?
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d'avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes. C'est avec ce calcul qu'Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Néandertal ont divergé il y a 800.000 ans. La conséquence immédiate de ces travaux est qu'ils élimineraient l'Homme d'Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l'ancêtre commun tant recherché.
L'étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l'humanité, mais la professeure dit à l'AFP que l'étude des variations anatomiques « nous donne une image plus précise », notamment parce que l'extraction d'ADN de fossiles très anciens reste fort difficile, souvent impossible. Le fait que l'ADN et les dents donnent des dates différentes conforte par ailleurs l'idée que les espèces ne se sont pas séparées d'un coup, mais que la divergence s'est faite sur de très longues périodes, pendant lesquelles les individus commencent à se différencier mais continuent à se côtoyer et à se reproduire.
Une lente divergence entre Néandertal et l’Homme moderne
« La divergence entre Néandertaliens et humains modernes, ou les divergences entre n'importe quelles espèces, ne sont pas des choses qui se produisent à un moment précis dans le temps, commente l'auteure de l'étude. On sait aujourd'hui qu'il y a eu une hybridation entre Néandertaliens et humains modernes. »
Mirjana Roksandic, anthropologue à l'université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant H. heidelbergensis comme non-Néandertal. Elle salue le travail mené par sa consœur. « Elle trouve le moment où les Néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c'est un résultat très, très important, s'exclame-t-elle à l'AFP. Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d'informations. »
D'autres sont plus modérés. L'anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d'« utile », tout en soulignant qu'elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l'évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d'évolution humaine à l'université Rutgers, critique en revanche l'étude. « Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des Néandertaliens ne viennent pas d'Homo heidelbergensis, d'où viennent-ils ? Un ancêtre inconnu et mystérieux ? » Elle précise : « Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants », ce qui saperait l'une des hypothèses du modèle d'Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, « sans doute apparu dans les 15.000 ou 20.000 dernières années. » Elle conclut donc : « Je conteste par conséquent l'idée que les rythmes d'évolution dentaire soient invariablement lents. »
Ce qu'il faut retenir
Des chercheurs ont analysé des dents fossiles de Néandertal et d’Homo sapiens.
Ils ont modélisé l’évolution des caractéristiques des dents grâce à un modèle statistique.
Ils ont trouvé que la divergence entre ces deux espèces humaines a dû avoir lieu il y a plus de 800.000 ans.
Source : Futura Sciences du 16/05/2019
L'étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l'âge du dernier ancêtre commun d'Homo sapiens (notre espèce) et des Néandertaliens, soit 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans. Mais ces travaux, menés par Aida Gomez-Robles de l'University College de Londres, font débat chez les anthropologues, dont certains contestent la précision de la méthodologie utilisée par la chercheuse.
L'étude part d'une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Néandertal. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes. Les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430.000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la divergence entre sapiens et Néandertal s'était donc produite avant 400.000 années. Mais quand ?
Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d'avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes. C'est avec ce calcul qu'Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Néandertal ont divergé il y a 800.000 ans. La conséquence immédiate de ces travaux est qu'ils élimineraient l'Homme d'Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l'ancêtre commun tant recherché.
L'étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l'humanité, mais la professeure dit à l'AFP que l'étude des variations anatomiques « nous donne une image plus précise », notamment parce que l'extraction d'ADN de fossiles très anciens reste fort difficile, souvent impossible. Le fait que l'ADN et les dents donnent des dates différentes conforte par ailleurs l'idée que les espèces ne se sont pas séparées d'un coup, mais que la divergence s'est faite sur de très longues périodes, pendant lesquelles les individus commencent à se différencier mais continuent à se côtoyer et à se reproduire.
Une lente divergence entre Néandertal et l’Homme moderne
« La divergence entre Néandertaliens et humains modernes, ou les divergences entre n'importe quelles espèces, ne sont pas des choses qui se produisent à un moment précis dans le temps, commente l'auteure de l'étude. On sait aujourd'hui qu'il y a eu une hybridation entre Néandertaliens et humains modernes. »
Mirjana Roksandic, anthropologue à l'université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant H. heidelbergensis comme non-Néandertal. Elle salue le travail mené par sa consœur. « Elle trouve le moment où les Néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c'est un résultat très, très important, s'exclame-t-elle à l'AFP. Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d'informations. »
D'autres sont plus modérés. L'anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d'« utile », tout en soulignant qu'elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l'évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.
Susan Cachel, professeure d'évolution humaine à l'université Rutgers, critique en revanche l'étude. « Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des Néandertaliens ne viennent pas d'Homo heidelbergensis, d'où viennent-ils ? Un ancêtre inconnu et mystérieux ? » Elle précise : « Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants », ce qui saperait l'une des hypothèses du modèle d'Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, « sans doute apparu dans les 15.000 ou 20.000 dernières années. » Elle conclut donc : « Je conteste par conséquent l'idée que les rythmes d'évolution dentaire soient invariablement lents. »
Ce qu'il faut retenir
Des chercheurs ont analysé des dents fossiles de Néandertal et d’Homo sapiens.
Ils ont modélisé l’évolution des caractéristiques des dents grâce à un modèle statistique.
Ils ont trouvé que la divergence entre ces deux espèces humaines a dû avoir lieu il y a plus de 800.000 ans.
Source : Futura Sciences du 16/05/2019
dimanche 12 mai 2019
Origine des hommes : l'enjeu des découvertes, par J.-J. Hublin
On n'arrête pas de découvrir de nouvelles espèces humaines : homo luzonensis, de Denisova, de Florès, hybridations avec Néandertal... inimaginables il y a peu, ces découvertes bouleversent nos connaissances sur l'homme actuel. Le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin en explique les enjeux.
"Depuis que j'ai passé ma thèse, on a trouvé plus d'hommes fossiles que dans le siècle qui s'est écoulé auparavant." Pour le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, aujourd'hui professeur au Collège de France et chercheur à l'Institut Max-Planck, penser, comme il le croyait quand il était jeune étudiant, que tout avait déjà été découvert était une monumentale erreur.
Les découvertes sur les espèces humaines se développent à un rythme effréné ces dernières années - voire ces derniers mois : Homme de Luzonensis découvert en avril 2019 dans une grotte aux Philippines, homme de Denisova découvert en Sibérie en 2010, dont la présence vient d'être confirmée par Jean-Jacques Hublin lui-même ce mois de mai au Tibet il y a "seulement" 160 000 ans et à 3 300 mètres d'altitude, hybridations génétiques entre homo sapiens et Néandertal avérées à plusieurs reprises en 2014 et 2017, homme de Florès découvert en 2003...
L'histoire de l'espèce humaine ne suit pas un déroulé linéaire, contrairement à une idée reçue communément admise. Elle est le fruit du buissonnement de plusieurs branches, et d'hybridations avec homo sapiens au moment du remplacement hégémonique par homo sapiens.
Qu'est-ce que ce buissonnement dit de nous ? Peut être que la leçon à en tirer est que notre espèce, aujourd'hui homogène et hégémonique, aurait déjà commencé son oeuvre d'extinction de masse qui nous préoccupe tant aujourd'hui, il y a plus de 200 000 ans.
Source : France Culture du 06/05/2019
"Depuis que j'ai passé ma thèse, on a trouvé plus d'hommes fossiles que dans le siècle qui s'est écoulé auparavant." Pour le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, aujourd'hui professeur au Collège de France et chercheur à l'Institut Max-Planck, penser, comme il le croyait quand il était jeune étudiant, que tout avait déjà été découvert était une monumentale erreur.
Les découvertes sur les espèces humaines se développent à un rythme effréné ces dernières années - voire ces derniers mois : Homme de Luzonensis découvert en avril 2019 dans une grotte aux Philippines, homme de Denisova découvert en Sibérie en 2010, dont la présence vient d'être confirmée par Jean-Jacques Hublin lui-même ce mois de mai au Tibet il y a "seulement" 160 000 ans et à 3 300 mètres d'altitude, hybridations génétiques entre homo sapiens et Néandertal avérées à plusieurs reprises en 2014 et 2017, homme de Florès découvert en 2003...
L'histoire de l'espèce humaine ne suit pas un déroulé linéaire, contrairement à une idée reçue communément admise. Elle est le fruit du buissonnement de plusieurs branches, et d'hybridations avec homo sapiens au moment du remplacement hégémonique par homo sapiens.
Qu'est-ce que ce buissonnement dit de nous ? Peut être que la leçon à en tirer est que notre espèce, aujourd'hui homogène et hégémonique, aurait déjà commencé son oeuvre d'extinction de masse qui nous préoccupe tant aujourd'hui, il y a plus de 200 000 ans.
Source : France Culture du 06/05/2019
vendredi 10 mai 2019
Origines de l'homme : de nouvelles pièces au puzzle
La découverte en Asie de plusieurs espèces du genre Homo rebat les cartes de nos origines.
Si l'Afrique est le berceau de l'humanité, l'Asie peut-elle avoir été sa pouponnière ? La découverte d'une nouvelle espèce d'hominiens sur l'île de Luçon, au nord des Philippines, vient apporter un nouveau crédit à cette thèse. « Tous les continents ont potentiellement joué ce rôle à un moment ou un autre au cours de notre évolution, mais cette partie du monde a longtemps été sous-estimée. Avec ce nouvel Homo luzonensis, nous sommes amenés à revoir la vision de l'évolution de notre lignée », explique le paléoanthropologue Clément Zanolli, qui a contribué à cette découverte publiée dans « Nature » .
Le premier fossile de cet individu a été trouvé dans une couche datée d'environ 70.000 ans d'une grotte fouillée en 2007. « Ce métatarse [un ensemble d'os longs du pied, NDLR] avait été identifié comme humain mais il ne ressemblait pas complètement à celui d'Homo sapiens », poursuit le chercheur.
Pendant des années, la petite communauté de préhistoriens s'est demandé s'il s'agissait d'une difformité, jusqu'à la découverte d'autres restes il y a quatre ans : 7 dents, des phalanges et un bout de fémur. Bien que succinct (13 fragments au total), ce matériel a suffi à éliminer l'hypothèse selon laquelle ces restes auraient pu appartenir aux ancêtres d'une population du Sud-Est asiatique, les Négritos. A l'aide de scanners à rayons X, les chercheurs du laboratoire CNRS « De la préhistoire à l'actuel : culture, environnement et anthropologie » ont reconstitué en 3D la structure interne des dents et analysé son tissu minéral, la dentine. « L'étude de cette dentine a révélé des composantes similaires à celles observées chez les derniers Homo erectus. Mais celle des phalanges et du fémur a révélé un caractère plus archaïque proche des australopithèques », résume Clément Zanolli.
A part que la combinaison de ces traits fait de cet individu une nouvelle espèce, on sait peu de chose d'elle. La taille des dents et de la phalange suggère un être de petite taille (1,20 m) qui pourrait être arrivé sur cette île du Pacifique de façon accidentelle, par exemple à cause d'un tsunami qui aurait emporté avec lui un bout de terre comme les chercheurs l'ont observé à propos de la migration de macaques à des centaines de kilomètres de leur aire de répartition.
L'environnement tropical n'a malheureusement pas permis de préserver l'ADN et aucun élément culturel ne permet d'imaginer leur organisation. Dans l'attente des études biomécaniques qui devraient dire comment ils se déplaçaient, les chercheurs en sont donc réduits à des hypothèses : vivant dans les grottes, ils maîtrisaient sans doute le feu ; ils ont évolué à l'écart en s'adaptant à leur insularité dans un environnement sans prédateurs riche en nourriture, et ils descendaient sans doute de Homo erectus, une espèce humaine dominante de cette partie du monde, présente depuis 1,5 million d'années de la Chine actuelle à la Malaisie, et aux Philippines depuis 700.000 ans.
Album de famille
Homo luzonensis aurait vécu entre - 100.000 et - 70.000 ans, et c'est là le plus intéressant : à la même époque, plusieurs autres représentants du genre Homo peuplent la région. « C'était un buisson-ardent », résume Clément Zanolli. On découvre, en effet, que l'album de famille de ces bipèdes agiles maîtrisant la taille d'outils était particulièrement fourni en Asie. Ce coin de paradis accueillait déjà Homo sapiens - notre ancêtre - débarqué du berceau africain il y a 100.000 ans, mais aussi Homo erectus, Homo fiorensiensis (mis au jour en 2003 et 2016 en Indonésie), Néandertal et une espèce cousine déconcertante dont on apprend de plus en plus, les Dénisoviens.
Une étude publiée dans la revue « Cell » le 10 avril dernier a fourni de nouveaux éléments de connaissance de cette espèce dont les premiers restes ont été découverts dans une grotte de l'Altaï en Sibérie. Selon ces travaux, ce groupe aurait vécu aux côtés d'Homo sapiens pendant des millénaires et se serait mêlé à l'homme moderne, notamment en Nouvelle-Guinée, jusqu'à disparaître il y a peut-être seulement 15.000 ans. Ce qui signifierait qu'ils auraient été les derniers concurrents de notre humanité. « Tout à coup, il apparaît comme évident que le centre de la diversité des espèces anciennes se trouve dans les îles d'Asie du Sud-Est », déclarait l'un des coauteurs de l'étude, Murray Cox de l'université Massey en Nouvelle-Zélande, lors de la présentation de ces travaux.
Rendue publique dans la revue « Nature » la semaine passée , la découverte d'une mandibule très loin de la grotte sibérienne de Denisova, qui avait livré jusqu'alors les seuls fossiles connus de ce groupe humain, confirme qu'il s'est largement répandu en Asie, jusqu'à gagner les hauts plateaux tibétains, à une altitude de 3.280 mètres. « On a la preuve que l'espèce s'est adaptée à un environnement pauvre en oxygène, et qu'elle s'est brassée avec Homo sapiens : c'est grâce à cette part dans leur génome que certaines populations d'Asie, dont les Sherpas et les Tibétains, peuvent vivre en haute altitude », explique le paléoanthropologue au Collège de France, Jean-Jacques Hublin.
Aux yeux de plus en plus de chercheurs, la thèse monocentrée dite « Out of Africa », encore majoritaire et qui veut que tous les humains modernes descendent des mêmes ancêtres communs africains, nécessite d'être révisée, et avec elle l'arbre phylogénique du genre Homo. « Les dernières découvertes montrent très clairement que l'évolution de l'espèce humaine n'est pas linéaire et est bien plus complexe qu'on ne le pensait jusqu'alors », indiquait récemment le principal auteur de l'étude des restes d'Homo luzonensis, Florent Détroit, paléoanthropologue au musée de l'Homme à Paris.
En juillet dernier, dans la revue « Trends in Ecology and Evolution » , un consortium composé de spécialistes de l'évolution humaine, de la génétique et des climats du passé suggérait que nos ancêtres auraient été présents assez tôt sur tous les continents, évoluant dans des environnements très différents, et qu'au cours des 300.000 dernières années, « c'est une dynamique complexe de connexions, de séparations et de métissages entre les différentes lignées et cultures qui aurait engendré, à la manière d'un puzzle, la diversité de notre espèce ». En comptant Homo luzonensis, six représentants différents du genre Homo ont pu croiser la route de sapiens.
Source : Les Echos du 04/05/2019
Humanités plurielles
Les Homo qui ont pu croiser sapiens en Asie :
Homo erectus - A peuplé l'Asie entre 1,6 million d'années et 140.000 ans. Il mesurait entre 150 et 165 cm et avait un volume crânien compris entre 900 et 1.200 cm3.
Homo neanderthalensis - Cette espèce robuste a survécu à plusieurs glaciations et côtoyé sapiens à plusieurs reprises en Asie et en Europe.
Homo floresiensis - Originaire de l'île indonésienne de Florès, ce petit homme (1 m) au faible volume crânien (380 cm3) n'en maîtrisait pas moins le feu et la taille d'outils.
Homo luzonensis - Le dernier venu de la famille Homo a peuplé l'île philippine de Luçon il y a 50.000 ans et a évolué séparément du reste du groupe.
Homo denisovensis - On retrouve jusqu'à 5 % d'ADN de cette espèce découverte au sud de la Sibérie chez des aborigènes d'Australie. Elle a disparu il y a 50.000 ans.
Homo heiderlbergensis - L'espèce est considérée comme l'ancêtre probable de Néandertal et des Dénisoviens.
Si l'Afrique est le berceau de l'humanité, l'Asie peut-elle avoir été sa pouponnière ? La découverte d'une nouvelle espèce d'hominiens sur l'île de Luçon, au nord des Philippines, vient apporter un nouveau crédit à cette thèse. « Tous les continents ont potentiellement joué ce rôle à un moment ou un autre au cours de notre évolution, mais cette partie du monde a longtemps été sous-estimée. Avec ce nouvel Homo luzonensis, nous sommes amenés à revoir la vision de l'évolution de notre lignée », explique le paléoanthropologue Clément Zanolli, qui a contribué à cette découverte publiée dans « Nature » .
Le premier fossile de cet individu a été trouvé dans une couche datée d'environ 70.000 ans d'une grotte fouillée en 2007. « Ce métatarse [un ensemble d'os longs du pied, NDLR] avait été identifié comme humain mais il ne ressemblait pas complètement à celui d'Homo sapiens », poursuit le chercheur.
Pendant des années, la petite communauté de préhistoriens s'est demandé s'il s'agissait d'une difformité, jusqu'à la découverte d'autres restes il y a quatre ans : 7 dents, des phalanges et un bout de fémur. Bien que succinct (13 fragments au total), ce matériel a suffi à éliminer l'hypothèse selon laquelle ces restes auraient pu appartenir aux ancêtres d'une population du Sud-Est asiatique, les Négritos. A l'aide de scanners à rayons X, les chercheurs du laboratoire CNRS « De la préhistoire à l'actuel : culture, environnement et anthropologie » ont reconstitué en 3D la structure interne des dents et analysé son tissu minéral, la dentine. « L'étude de cette dentine a révélé des composantes similaires à celles observées chez les derniers Homo erectus. Mais celle des phalanges et du fémur a révélé un caractère plus archaïque proche des australopithèques », résume Clément Zanolli.
A part que la combinaison de ces traits fait de cet individu une nouvelle espèce, on sait peu de chose d'elle. La taille des dents et de la phalange suggère un être de petite taille (1,20 m) qui pourrait être arrivé sur cette île du Pacifique de façon accidentelle, par exemple à cause d'un tsunami qui aurait emporté avec lui un bout de terre comme les chercheurs l'ont observé à propos de la migration de macaques à des centaines de kilomètres de leur aire de répartition.
L'environnement tropical n'a malheureusement pas permis de préserver l'ADN et aucun élément culturel ne permet d'imaginer leur organisation. Dans l'attente des études biomécaniques qui devraient dire comment ils se déplaçaient, les chercheurs en sont donc réduits à des hypothèses : vivant dans les grottes, ils maîtrisaient sans doute le feu ; ils ont évolué à l'écart en s'adaptant à leur insularité dans un environnement sans prédateurs riche en nourriture, et ils descendaient sans doute de Homo erectus, une espèce humaine dominante de cette partie du monde, présente depuis 1,5 million d'années de la Chine actuelle à la Malaisie, et aux Philippines depuis 700.000 ans.
Album de famille
Homo luzonensis aurait vécu entre - 100.000 et - 70.000 ans, et c'est là le plus intéressant : à la même époque, plusieurs autres représentants du genre Homo peuplent la région. « C'était un buisson-ardent », résume Clément Zanolli. On découvre, en effet, que l'album de famille de ces bipèdes agiles maîtrisant la taille d'outils était particulièrement fourni en Asie. Ce coin de paradis accueillait déjà Homo sapiens - notre ancêtre - débarqué du berceau africain il y a 100.000 ans, mais aussi Homo erectus, Homo fiorensiensis (mis au jour en 2003 et 2016 en Indonésie), Néandertal et une espèce cousine déconcertante dont on apprend de plus en plus, les Dénisoviens.
Une étude publiée dans la revue « Cell » le 10 avril dernier a fourni de nouveaux éléments de connaissance de cette espèce dont les premiers restes ont été découverts dans une grotte de l'Altaï en Sibérie. Selon ces travaux, ce groupe aurait vécu aux côtés d'Homo sapiens pendant des millénaires et se serait mêlé à l'homme moderne, notamment en Nouvelle-Guinée, jusqu'à disparaître il y a peut-être seulement 15.000 ans. Ce qui signifierait qu'ils auraient été les derniers concurrents de notre humanité. « Tout à coup, il apparaît comme évident que le centre de la diversité des espèces anciennes se trouve dans les îles d'Asie du Sud-Est », déclarait l'un des coauteurs de l'étude, Murray Cox de l'université Massey en Nouvelle-Zélande, lors de la présentation de ces travaux.
Rendue publique dans la revue « Nature » la semaine passée , la découverte d'une mandibule très loin de la grotte sibérienne de Denisova, qui avait livré jusqu'alors les seuls fossiles connus de ce groupe humain, confirme qu'il s'est largement répandu en Asie, jusqu'à gagner les hauts plateaux tibétains, à une altitude de 3.280 mètres. « On a la preuve que l'espèce s'est adaptée à un environnement pauvre en oxygène, et qu'elle s'est brassée avec Homo sapiens : c'est grâce à cette part dans leur génome que certaines populations d'Asie, dont les Sherpas et les Tibétains, peuvent vivre en haute altitude », explique le paléoanthropologue au Collège de France, Jean-Jacques Hublin.
Aux yeux de plus en plus de chercheurs, la thèse monocentrée dite « Out of Africa », encore majoritaire et qui veut que tous les humains modernes descendent des mêmes ancêtres communs africains, nécessite d'être révisée, et avec elle l'arbre phylogénique du genre Homo. « Les dernières découvertes montrent très clairement que l'évolution de l'espèce humaine n'est pas linéaire et est bien plus complexe qu'on ne le pensait jusqu'alors », indiquait récemment le principal auteur de l'étude des restes d'Homo luzonensis, Florent Détroit, paléoanthropologue au musée de l'Homme à Paris.
En juillet dernier, dans la revue « Trends in Ecology and Evolution » , un consortium composé de spécialistes de l'évolution humaine, de la génétique et des climats du passé suggérait que nos ancêtres auraient été présents assez tôt sur tous les continents, évoluant dans des environnements très différents, et qu'au cours des 300.000 dernières années, « c'est une dynamique complexe de connexions, de séparations et de métissages entre les différentes lignées et cultures qui aurait engendré, à la manière d'un puzzle, la diversité de notre espèce ». En comptant Homo luzonensis, six représentants différents du genre Homo ont pu croiser la route de sapiens.
Source : Les Echos du 04/05/2019
Humanités plurielles
Les Homo qui ont pu croiser sapiens en Asie :
Homo erectus - A peuplé l'Asie entre 1,6 million d'années et 140.000 ans. Il mesurait entre 150 et 165 cm et avait un volume crânien compris entre 900 et 1.200 cm3.
Homo neanderthalensis - Cette espèce robuste a survécu à plusieurs glaciations et côtoyé sapiens à plusieurs reprises en Asie et en Europe.
Homo floresiensis - Originaire de l'île indonésienne de Florès, ce petit homme (1 m) au faible volume crânien (380 cm3) n'en maîtrisait pas moins le feu et la taille d'outils.
Homo luzonensis - Le dernier venu de la famille Homo a peuplé l'île philippine de Luçon il y a 50.000 ans et a évolué séparément du reste du groupe.
Homo denisovensis - On retrouve jusqu'à 5 % d'ADN de cette espèce découverte au sud de la Sibérie chez des aborigènes d'Australie. Elle a disparu il y a 50.000 ans.
Homo heiderlbergensis - L'espèce est considérée comme l'ancêtre probable de Néandertal et des Dénisoviens.
mercredi 8 mai 2019
L’homme de Denisova découvert au Tibet
Ce proche cousin de l’homme moderne et de l’homme de Neandertal n’était connu jusqu'ici que dans une grotte de l’Altaï, en Sibérie. Il vient d’être découvert sur le plateau du Tibet. La trouvaille confirme que ce groupe d’hominidés était largement répandu en Asie
On en sait enfin un peu plus sur l’homme de Denisova. Cet énigmatique cousin préhistorique, proche de l’homme de Neandertal, n’était jusqu’ici connu que par de rares restes osseux fragmentaires et quelques dents trouvés en Sibérie orientale. Il n’avait été identifié en 2010 comme un hominidé à part que grâce à son ADN. Mercredi, une équipe internationale mêlant archéologues, paléoanthropologues et généticiens a annoncé dans la revue Nature la découverte d’une demi-mandibule humaine dans la grotte de Baishiya, dans la province chinoise de Gansu.
Situé sur le plateau tibétain, ce site paléontologique se trouve à 3280 mètres d’altitude. Des outils en pierre et des os d’animaux présentant des marques de découpes y furent également découverts. En analysant des restes de protéines extraites d’une des dents de ce fossile, les chercheurs sont parvenus à en déduire la séquence d’acides aminés qui les constituent.
En comparant cette séquence avec celle de différents groupes d’humains préhistoriques, ils ont pu déterminer que cette mandibule appartenait à la même espèce que les spécimens sibériens. Grâce aux restes de matrice minérale l’entourant, l’os a pu également être daté à environ 160 000 ans, ce qui le place parmi les plus anciens représentants du groupe.
Découverte dans les années 80
La mandibule en elle-même a eu un destin particulier. Découverte dans les années 1980 par un moine venu prier dans la grotte de Baishiya, près du temple tibétain du même nom, elle fut offerte au sixième bouddha vivant du Gung Thang comme relique. Ce dernier la confia après quelques années à l’Université de Lanzhou. Ce n’est finalement qu’au début des années 2010 que l’Institut provincial des reliques culturelles et de la recherche archéologique de Gansu décida de se pencher plus en détail sur le fossile.
L’intérêt de la découverte est multiple, comme le précise Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’évolution humaine de l’Institut Max Planck de Leipzig, en Allemagne, et coauteur de l’étude: «Le premier intérêt est que nous avons enfin des éléments morphologiques significatifs à attribuer aux Dénisoviens.» Le fossile présente ainsi de larges molaires, une mandibule épaisse et, à l’inverse de l’homme moderne, une absence de menton. «Il ressemble sur beaucoup de points à Neandertal, son groupe-frère, précise le paléoanthropologue. C’est ce à quoi on pouvait s’attendre pour deux cousins aussi proches l’un de l’autre. Mais il en est suffisamment différent sur plusieurs autres détails, comme la hauteur de la mandibule, pour en être clairement distinct.»
Une présence probable dans toute l’Asie
Connaître la morphologie de cette mandibule a également permis de la comparer à de nombreux fossiles humains du pléistocène moyen chinois qui n’avaient pu être attribués à aucune espèce connue, notamment la mandibule de Penghu, île proche de celle de Taïwan, et le spécimen de Xujiayao, dans le nord-est du pays. «En Chine, détaille Jean-Jacques Hublin, il existe tout une série de fossiles qui ne sont ni des Homo erectus, la plus ancienne espèce connue en Asie, ni des Homo sapiens, la plus récente. Ils présentent une grande diversité morphologique mais plusieurs d’entre eux peuvent désormais être rapprochés des Dénisoviens.»
Pour lui, c’est la preuve que cet hominidé, loin d’être cantonné à la Sibérie orientale, avait une répartition importante à travers toute l’Asie. «Je ne serais pas étonné qu’on le découvre dans les années à venir en Asie du Sud-Est par exemple.» Cela viendrait expliquer en partie comment l’ADN dénisovien se retrouve dans des proportions très variables au sein de plusieurs populations actuelles allant du nord de l’Asie à l’Australie, comme ce fut démontré dès 2011, notamment dans Science, puis plus récemment, à la mi-avril, dans la revue Cell.
Une vie en haute altitude
Les Tibétains actuels font justement partie de ces peuples ayant dans leur génome des traces d’une hybridation avec l’homme de Denisova, comme indiqué, également dans Nature, en 2014. Plus précisément, ils possèdent dans leur ADN une version particulière du gène EPAS1, également présente chez les Dénisoviens, dont l’expression se traduit par une plus forte concentration d’oxygène dans le sang lorsqu’il vient à manquer dans l’air, notamment en haute altitude.
La grotte de Denisova, en Sibérie, n’étant pas à plus de 700 mètres d’altitude, l’intérêt de cette version ne semblait pas évident jusqu’ici pour cette espèce préhistorique. «Le nouveau spécimen a été retrouvé à plus de 3000 mètres, s’enthousiasme Jean-Jacques Hublin. C’est la première fois que l’on trouve un membre du genre Homo aussi ancien à une telle altitude.» Pour le chercheur, cela implique qu’il était déjà bien adapté à la vie dans ces conditions environnementales, chose que l’on pensait jusque-là réservée aux Homo sapiens modernes.
Source: Le Temps du 01/05/2019
On en sait enfin un peu plus sur l’homme de Denisova. Cet énigmatique cousin préhistorique, proche de l’homme de Neandertal, n’était jusqu’ici connu que par de rares restes osseux fragmentaires et quelques dents trouvés en Sibérie orientale. Il n’avait été identifié en 2010 comme un hominidé à part que grâce à son ADN. Mercredi, une équipe internationale mêlant archéologues, paléoanthropologues et généticiens a annoncé dans la revue Nature la découverte d’une demi-mandibule humaine dans la grotte de Baishiya, dans la province chinoise de Gansu.
Situé sur le plateau tibétain, ce site paléontologique se trouve à 3280 mètres d’altitude. Des outils en pierre et des os d’animaux présentant des marques de découpes y furent également découverts. En analysant des restes de protéines extraites d’une des dents de ce fossile, les chercheurs sont parvenus à en déduire la séquence d’acides aminés qui les constituent.
En comparant cette séquence avec celle de différents groupes d’humains préhistoriques, ils ont pu déterminer que cette mandibule appartenait à la même espèce que les spécimens sibériens. Grâce aux restes de matrice minérale l’entourant, l’os a pu également être daté à environ 160 000 ans, ce qui le place parmi les plus anciens représentants du groupe.
Découverte dans les années 80
La mandibule en elle-même a eu un destin particulier. Découverte dans les années 1980 par un moine venu prier dans la grotte de Baishiya, près du temple tibétain du même nom, elle fut offerte au sixième bouddha vivant du Gung Thang comme relique. Ce dernier la confia après quelques années à l’Université de Lanzhou. Ce n’est finalement qu’au début des années 2010 que l’Institut provincial des reliques culturelles et de la recherche archéologique de Gansu décida de se pencher plus en détail sur le fossile.
L’intérêt de la découverte est multiple, comme le précise Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’évolution humaine de l’Institut Max Planck de Leipzig, en Allemagne, et coauteur de l’étude: «Le premier intérêt est que nous avons enfin des éléments morphologiques significatifs à attribuer aux Dénisoviens.» Le fossile présente ainsi de larges molaires, une mandibule épaisse et, à l’inverse de l’homme moderne, une absence de menton. «Il ressemble sur beaucoup de points à Neandertal, son groupe-frère, précise le paléoanthropologue. C’est ce à quoi on pouvait s’attendre pour deux cousins aussi proches l’un de l’autre. Mais il en est suffisamment différent sur plusieurs autres détails, comme la hauteur de la mandibule, pour en être clairement distinct.»
Une vue du dessus de la mandibule retrouvée, avec une reconstitution de la partie latérale
Une présence probable dans toute l’Asie
Connaître la morphologie de cette mandibule a également permis de la comparer à de nombreux fossiles humains du pléistocène moyen chinois qui n’avaient pu être attribués à aucune espèce connue, notamment la mandibule de Penghu, île proche de celle de Taïwan, et le spécimen de Xujiayao, dans le nord-est du pays. «En Chine, détaille Jean-Jacques Hublin, il existe tout une série de fossiles qui ne sont ni des Homo erectus, la plus ancienne espèce connue en Asie, ni des Homo sapiens, la plus récente. Ils présentent une grande diversité morphologique mais plusieurs d’entre eux peuvent désormais être rapprochés des Dénisoviens.»
Pour lui, c’est la preuve que cet hominidé, loin d’être cantonné à la Sibérie orientale, avait une répartition importante à travers toute l’Asie. «Je ne serais pas étonné qu’on le découvre dans les années à venir en Asie du Sud-Est par exemple.» Cela viendrait expliquer en partie comment l’ADN dénisovien se retrouve dans des proportions très variables au sein de plusieurs populations actuelles allant du nord de l’Asie à l’Australie, comme ce fut démontré dès 2011, notamment dans Science, puis plus récemment, à la mi-avril, dans la revue Cell.
Une vie en haute altitude
Les Tibétains actuels font justement partie de ces peuples ayant dans leur génome des traces d’une hybridation avec l’homme de Denisova, comme indiqué, également dans Nature, en 2014. Plus précisément, ils possèdent dans leur ADN une version particulière du gène EPAS1, également présente chez les Dénisoviens, dont l’expression se traduit par une plus forte concentration d’oxygène dans le sang lorsqu’il vient à manquer dans l’air, notamment en haute altitude.
La grotte de Denisova, en Sibérie, n’étant pas à plus de 700 mètres d’altitude, l’intérêt de cette version ne semblait pas évident jusqu’ici pour cette espèce préhistorique. «Le nouveau spécimen a été retrouvé à plus de 3000 mètres, s’enthousiasme Jean-Jacques Hublin. C’est la première fois que l’on trouve un membre du genre Homo aussi ancien à une telle altitude.» Pour le chercheur, cela implique qu’il était déjà bien adapté à la vie dans ces conditions environnementales, chose que l’on pensait jusque-là réservée aux Homo sapiens modernes.
Source: Le Temps du 01/05/2019
lundi 6 mai 2019
L’homme de Denisova a réussi à vivre sur le plateau tibétain il y a 160 000 ans
« Avoir des êtres, quand même assez archaïques, qui vivaient sur le plateau tibétain à une telle altitude il y a 160 000 ans, c’est quelque chose que personne n’avait imaginé. »
C’est une mandibule robuste avec de grandes dents trouvée dans une grotte à 3 300 mètres d’altitude : elle nous révèle que l’homme de Denisova, groupe frère de l’homme de Néandertal, vivait sur le plateau tibétain il y a 160 000 ans, une « surprise », selon des chercheurs.
L’étude de ce fossile démontre que l’homme de Denisova, mystérieuse espèce éteinte identifiée en 2010 grâce à l’analyse de l’ADN ancien d’un petit os de doigt trouvé dans la grotte de Denisova, dans l’Altaï (Russie), était présent non seulement en Sibérie du Sud mais aussi en Chine.
Et que ce cousin éloigné d’Homo Sapiens était déjà adapté aux hautes altitudes bien avant l’arrivée de l’homme moderne dans cette région, soulignent mercredi ces scientifiques dans la revue « Nature ».
Des descendants du Tibet à l’Australie
Cette fois-ci, ce n’est pas l’ADN qui a parlé mais des protéines anciennes qui ont pu être extraites d’une molaire encore présente sur la mâchoire. Une technique nouvelle, développée par l’équipe de Jean-Jacques Hublin à l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, en Allemagne.
Cette découverte est d’importance car jusqu’à présent les paléoanthropologues ne disposaient que de petits fragments d’os trouvés à Denisova, ne permettant pas du tout de savoir à quoi pouvait ressembler ce lointain cousin.
Ce que l’on sait aussi, c’est que l’ADN denisovien a subsisté à l’état de trace dans des populations actuelles d’Asie, notamment au Tibet et dans les régions environnantes. Les populations autochtones d’Australie et de Mélanésie sont celles qui en conservent le plus.
« Pour que notre ancêtre Homo sapiens, en chemin pour coloniser l’Australie, ait rencontré ces Denisoviens, il a bien fallu qu’il y en ait ailleurs que dans l’Altaï, probablement dans une grande partie de l’Asie continentale », déclare à l’AFP le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin.
La mandibule chinoise en apporte la preuve matérielle. Le fossile provient de la grotte de Baishiya, un sanctuaire bouddhiste à Xiahe, dans la province chinoise du Gansu.
Une mandibule découverte… en 1980 !
La mandibule a été découverte en 1980 par un moine qui en a fait don au sixième Bouddha vivant qui l’a ensuite transmise à l’université locale de Lanzhou. Là, le fossile a sommeillé longtemps jusqu’à ce que des chercheurs de l’université décident de l’étudier.
« Un beau matin, alors que j’étais en vacances, j’ai reçu un mail d’une collègue chinoise, Dongju Zhang, qui m’envoyait des photos de la mandibule. J’ai tout de suite vu que c’était quelque chose d’extraordinaire », raconte Jean-Jacques Hublin.
Il s’agit d’une mandibule « extrêmement robuste, avec des dents de très grande taille ». Son propriétaire avait « le menton fuyant ».
La mandibule est recouverte d’une croûte de carbonate qu’un laboratoire de Taïwan s’est chargé de dater, établissant qu’elle avait au minimum 160 000 ans. Cet âge minimal correspond à celui des plus vieux spécimens de la grotte de Denisova.
Une recherche d’ADN ancien sur la mandibule n’a rien donné. Mais « l’analyse des protéines montre que la mandibule de Xiahe appartient à une population d’hominines proches des Denisoviens de la grotte de Denisova », souligne Frido Welker, de l’Université de Copenhague.
« A une telle altitude il y a 160 000 ans »
L’analyse morphologique de la mandibule permet de voir que l’individu partageait des caractéristiques anatomiques de l’homme de Néandertal et de l’homme de la grotte de Denisova. D’après ses dents, il s’agissait vraisemblablement d’un adolescent.
Jean-Jacques Hublin se réjouit : « Nous allons pouvoir comparer ce fossile à d’autres spécimens non identifiés des collections chinoises. » L’extraction d’ADN ancien, sensible aux conditions environnementales, n’a pas marché sur eux mais celle de protéines anciennes pourrait être plus fructueuse.
"« Mon hypothèse, c’est qu’une bonne partie des fossiles chinois ou d’Asie de l’Est plus vieux que 50 000 ans et plus récents que 350 000 ans sont probablement des Denisoviens. »"
Autre sujet d’enthousiasme :
"« Avoir des êtres, quand même assez archaïques, qui vivaient sur le plateau tibétain à une telle altitude il y a 160 000 ans, c’est quelque chose que personne n’avait imaginé. »"
Une étude récente parue fin 2018 dans « Science » avait mis en évidence la présence d’humains à haute altitude sur le plateau tibétain il y a environ 30 000 à 40 000 ans. « Là, c’est quatre fois plus ancien et ce n’est pas un Homo sapiens moderne ! », s’exclame-t-il.
Cela démontre que les Denisoviens se sont adaptés à un environnement pauvre en oxygène bien avant qu’Homo sapiens n’arrive dans la région. Cela permet de comprendre pourquoi ils avaient un gène particulier pour respirer à haute altitude. Un gène que l’on retrouve d’ailleurs chez les habitants actuels du Tibet et des régions environnantes, qui possèdent un peu d’ADN venant des Denisoviens.
Source : Le Nouvel Obs du 02/05/2019
C’est une mandibule robuste avec de grandes dents trouvée dans une grotte à 3 300 mètres d’altitude : elle nous révèle que l’homme de Denisova, groupe frère de l’homme de Néandertal, vivait sur le plateau tibétain il y a 160 000 ans, une « surprise », selon des chercheurs.
L’étude de ce fossile démontre que l’homme de Denisova, mystérieuse espèce éteinte identifiée en 2010 grâce à l’analyse de l’ADN ancien d’un petit os de doigt trouvé dans la grotte de Denisova, dans l’Altaï (Russie), était présent non seulement en Sibérie du Sud mais aussi en Chine.
Et que ce cousin éloigné d’Homo Sapiens était déjà adapté aux hautes altitudes bien avant l’arrivée de l’homme moderne dans cette région, soulignent mercredi ces scientifiques dans la revue « Nature ».
Des descendants du Tibet à l’Australie
Cette fois-ci, ce n’est pas l’ADN qui a parlé mais des protéines anciennes qui ont pu être extraites d’une molaire encore présente sur la mâchoire. Une technique nouvelle, développée par l’équipe de Jean-Jacques Hublin à l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, en Allemagne.
Cette découverte est d’importance car jusqu’à présent les paléoanthropologues ne disposaient que de petits fragments d’os trouvés à Denisova, ne permettant pas du tout de savoir à quoi pouvait ressembler ce lointain cousin.
Ce que l’on sait aussi, c’est que l’ADN denisovien a subsisté à l’état de trace dans des populations actuelles d’Asie, notamment au Tibet et dans les régions environnantes. Les populations autochtones d’Australie et de Mélanésie sont celles qui en conservent le plus.
« Pour que notre ancêtre Homo sapiens, en chemin pour coloniser l’Australie, ait rencontré ces Denisoviens, il a bien fallu qu’il y en ait ailleurs que dans l’Altaï, probablement dans une grande partie de l’Asie continentale », déclare à l’AFP le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin.
La mandibule chinoise en apporte la preuve matérielle. Le fossile provient de la grotte de Baishiya, un sanctuaire bouddhiste à Xiahe, dans la province chinoise du Gansu.
Une mandibule découverte… en 1980 !
La mandibule a été découverte en 1980 par un moine qui en a fait don au sixième Bouddha vivant qui l’a ensuite transmise à l’université locale de Lanzhou. Là, le fossile a sommeillé longtemps jusqu’à ce que des chercheurs de l’université décident de l’étudier.
« Un beau matin, alors que j’étais en vacances, j’ai reçu un mail d’une collègue chinoise, Dongju Zhang, qui m’envoyait des photos de la mandibule. J’ai tout de suite vu que c’était quelque chose d’extraordinaire », raconte Jean-Jacques Hublin.
Il s’agit d’une mandibule « extrêmement robuste, avec des dents de très grande taille ». Son propriétaire avait « le menton fuyant ».
La mandibule est recouverte d’une croûte de carbonate qu’un laboratoire de Taïwan s’est chargé de dater, établissant qu’elle avait au minimum 160 000 ans. Cet âge minimal correspond à celui des plus vieux spécimens de la grotte de Denisova.
Une recherche d’ADN ancien sur la mandibule n’a rien donné. Mais « l’analyse des protéines montre que la mandibule de Xiahe appartient à une population d’hominines proches des Denisoviens de la grotte de Denisova », souligne Frido Welker, de l’Université de Copenhague.
« A une telle altitude il y a 160 000 ans »
L’analyse morphologique de la mandibule permet de voir que l’individu partageait des caractéristiques anatomiques de l’homme de Néandertal et de l’homme de la grotte de Denisova. D’après ses dents, il s’agissait vraisemblablement d’un adolescent.
Jean-Jacques Hublin se réjouit : « Nous allons pouvoir comparer ce fossile à d’autres spécimens non identifiés des collections chinoises. » L’extraction d’ADN ancien, sensible aux conditions environnementales, n’a pas marché sur eux mais celle de protéines anciennes pourrait être plus fructueuse.
"« Mon hypothèse, c’est qu’une bonne partie des fossiles chinois ou d’Asie de l’Est plus vieux que 50 000 ans et plus récents que 350 000 ans sont probablement des Denisoviens. »"
Autre sujet d’enthousiasme :
"« Avoir des êtres, quand même assez archaïques, qui vivaient sur le plateau tibétain à une telle altitude il y a 160 000 ans, c’est quelque chose que personne n’avait imaginé. »"
Une étude récente parue fin 2018 dans « Science » avait mis en évidence la présence d’humains à haute altitude sur le plateau tibétain il y a environ 30 000 à 40 000 ans. « Là, c’est quatre fois plus ancien et ce n’est pas un Homo sapiens moderne ! », s’exclame-t-il.
Cela démontre que les Denisoviens se sont adaptés à un environnement pauvre en oxygène bien avant qu’Homo sapiens n’arrive dans la région. Cela permet de comprendre pourquoi ils avaient un gène particulier pour respirer à haute altitude. Un gène que l’on retrouve d’ailleurs chez les habitants actuels du Tibet et des régions environnantes, qui possèdent un peu d’ADN venant des Denisoviens.
Source : Le Nouvel Obs du 02/05/2019
samedi 4 mai 2019
Les premiers Tibétains étaient des Dénisoviens
Dans la dernière mouture de la revue «Nature», des paléoanthropologues décrivent pour la première fois des restes de ce groupe humain éteint découverts sur les hauts plateaux tibétains et vieux de 160 000 ans.
Quelques fragments osseux – la phalange et une dent d’adolescente – retrouvés dans une grotte de l’Altaï, en Sibérie : voilà ce qui a permis en 2010 de décrire un nouveau groupe humain, les Dénisoviens, éteint, suppose-t-on, depuis 50 000 ans. Cet homme de Denisova, du nom de la cavité sibérienne où les restes ont été découverts, n’a pas totalement disparu : ce cousin de Néandertal a en effet légué une petite part de son patrimoine génétique – on le sait grâce au séquençage du génome d’un des bouts d’os – à certaines populations arctiques, asiatiques et mélanésiennes. Cependant, faute de fossiles dénisoviens, les scientifiques restaient sur leur faim et ne pouvaient dresser qu’un portrait partiel de cette humanité oubliée.
Moitié de mandibule
La dernière livraison de la revue Nature, jeudi, vient combler quelques manques. Pour la première fois, les paléoanthropologues Fahu Chen, de l’Institut de recherche du plateau tibétain, et Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, à la tête d’une équipe internationale, y décrivent une moitié de mandibule ayant appartenu à un représentant des Dénisoviens. «On a enfin trouvé un Dénisovien qui ressemble à quelque chose, se félicite auprès de Libération Jean-Jacques Hublin. Mais c’était aussi une surprise de trouver des traces humaines aussi anciennes à 3 300 mètres d’altitude sur le plateau tibétain.»
Comme souvent en paléoanthropologie, cette trouvaille a une histoire rocambolesque. Avant de révéler ses secrets aux chercheurs, ce bout de mâchoire, en très bon état de conservation, «avait longtemps été laissé en sommeil», raconte le scientifique, professeur au Collège de France. Découvert en 1980 par un moine bouddhiste dans la grotte de Baishiya Karst, non loin de la cité tibétaine de Xihae, le fossile avait en effet été confié au sixième bouddha vivant de Gungthang. Il a ensuite atterri à l’université chinoise de Lanzhou qui, privée de spécialistes de la lignée humaine, l’a longtemps remisé au placard. «Un jour de 2016, j’ai reçu un mail avec des photos et j’ai compris que cela pouvait être très intéressant», poursuit Jean-Jacques Hublin. A partir de 2011, les fouilles dans cette cavité longue d’un kilomètre sont compliquées par la présence d’un sanctuaire tibétain. Mais les chercheurs mettent tout de même la main sur des outils, des ossements d’animaux avec des traces de découpe, bref, la preuve d’une occupation humaine.
Allèle de l’altitude
La mandibule, elle, livre peu à peu ses secrets. Datée de 160 000 ans, cette demi-mâchoire se révèle d’abord être le plus ancien fossile d’un homininé retrouvé à de telles altitudes – les plus vieux restes humains exhumés dans l’Himalaya dataient à ce jour de 30 000 à 40 000 ans –, ce qui explique pourquoi ce groupe humain avait par ailleurs une bonne adaptation à un environnement pauvre en oxygène. «Une mutation génétique a dû se fixer chez les Dénisoviens, poursuit le chercheur français. L’allèle du gène qui facilite la vie en altitude a ensuite survécu dans le génome des populations tibétaines actuelles. C’est sûrement les restes de croisements lors du remplacement des Dénisoviens par Homo sapiens.»
Mais pour parvenir à ces résultats, encore fallait-il avoir de la matière. Or le fossile tibétain ne contenait aucune trace d’ADN ancien prête à être analysée. L’équipe de Fahu Chen et de Jean-Jacques Hublin est donc allée chercher des informations ailleurs en étudiant la structure des protéines anciennes (ce qu’on appelle dans le jargon scientifique une analyse paléoprotéomique) contenues dans une molaire pour la comparer avec d’autres déjà identifiées. Grâce à cette méthode ainsi que l’étude des caractéristiques morphologiques de la dentition, proches de celles des homininés est-asiatiques du Pléistocène moyen (il y a entre 126 000 et 781 000 ans), les chercheurs ont alors déduit qu’il ne pouvait s’agir que de l’homme de Denisova. «J’étais persuadé qu’il y avait des restes dénisoviens au-delà de l’Altaï, mais c’était difficile à prouver, conclut le chercheur français. Je suis désormais sûr que l’on va trouver d’autres fossiles de ce groupe, notamment en Chine.»
Source : Libération du 01/05/2019
Quelques fragments osseux – la phalange et une dent d’adolescente – retrouvés dans une grotte de l’Altaï, en Sibérie : voilà ce qui a permis en 2010 de décrire un nouveau groupe humain, les Dénisoviens, éteint, suppose-t-on, depuis 50 000 ans. Cet homme de Denisova, du nom de la cavité sibérienne où les restes ont été découverts, n’a pas totalement disparu : ce cousin de Néandertal a en effet légué une petite part de son patrimoine génétique – on le sait grâce au séquençage du génome d’un des bouts d’os – à certaines populations arctiques, asiatiques et mélanésiennes. Cependant, faute de fossiles dénisoviens, les scientifiques restaient sur leur faim et ne pouvaient dresser qu’un portrait partiel de cette humanité oubliée.
Moitié de mandibule
La dernière livraison de la revue Nature, jeudi, vient combler quelques manques. Pour la première fois, les paléoanthropologues Fahu Chen, de l’Institut de recherche du plateau tibétain, et Jean-Jacques Hublin, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, à la tête d’une équipe internationale, y décrivent une moitié de mandibule ayant appartenu à un représentant des Dénisoviens. «On a enfin trouvé un Dénisovien qui ressemble à quelque chose, se félicite auprès de Libération Jean-Jacques Hublin. Mais c’était aussi une surprise de trouver des traces humaines aussi anciennes à 3 300 mètres d’altitude sur le plateau tibétain.»
La mandibule de Xihae découverte en 1980 dans la cavité de Baishiya Karst, au Tibet.
Comme souvent en paléoanthropologie, cette trouvaille a une histoire rocambolesque. Avant de révéler ses secrets aux chercheurs, ce bout de mâchoire, en très bon état de conservation, «avait longtemps été laissé en sommeil», raconte le scientifique, professeur au Collège de France. Découvert en 1980 par un moine bouddhiste dans la grotte de Baishiya Karst, non loin de la cité tibétaine de Xihae, le fossile avait en effet été confié au sixième bouddha vivant de Gungthang. Il a ensuite atterri à l’université chinoise de Lanzhou qui, privée de spécialistes de la lignée humaine, l’a longtemps remisé au placard. «Un jour de 2016, j’ai reçu un mail avec des photos et j’ai compris que cela pouvait être très intéressant», poursuit Jean-Jacques Hublin. A partir de 2011, les fouilles dans cette cavité longue d’un kilomètre sont compliquées par la présence d’un sanctuaire tibétain. Mais les chercheurs mettent tout de même la main sur des outils, des ossements d’animaux avec des traces de découpe, bref, la preuve d’une occupation humaine.
Allèle de l’altitude
La mandibule, elle, livre peu à peu ses secrets. Datée de 160 000 ans, cette demi-mâchoire se révèle d’abord être le plus ancien fossile d’un homininé retrouvé à de telles altitudes – les plus vieux restes humains exhumés dans l’Himalaya dataient à ce jour de 30 000 à 40 000 ans –, ce qui explique pourquoi ce groupe humain avait par ailleurs une bonne adaptation à un environnement pauvre en oxygène. «Une mutation génétique a dû se fixer chez les Dénisoviens, poursuit le chercheur français. L’allèle du gène qui facilite la vie en altitude a ensuite survécu dans le génome des populations tibétaines actuelles. C’est sûrement les restes de croisements lors du remplacement des Dénisoviens par Homo sapiens.»
Mais pour parvenir à ces résultats, encore fallait-il avoir de la matière. Or le fossile tibétain ne contenait aucune trace d’ADN ancien prête à être analysée. L’équipe de Fahu Chen et de Jean-Jacques Hublin est donc allée chercher des informations ailleurs en étudiant la structure des protéines anciennes (ce qu’on appelle dans le jargon scientifique une analyse paléoprotéomique) contenues dans une molaire pour la comparer avec d’autres déjà identifiées. Grâce à cette méthode ainsi que l’étude des caractéristiques morphologiques de la dentition, proches de celles des homininés est-asiatiques du Pléistocène moyen (il y a entre 126 000 et 781 000 ans), les chercheurs ont alors déduit qu’il ne pouvait s’agir que de l’homme de Denisova. «J’étais persuadé qu’il y avait des restes dénisoviens au-delà de l’Altaï, mais c’était difficile à prouver, conclut le chercheur français. Je suis désormais sûr que l’on va trouver d’autres fossiles de ce groupe, notamment en Chine.»
Source : Libération du 01/05/2019
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