mardi 29 avril 2014

Du côté est

LE CERCLE. par Pascal Picq - Tout le monde connaît, ou devrait connaître, l'« East Side Story » d'Yves Coppens. Au début des années 1980, il propose une synthèse entre les données de la paléoanthropologie (les fossiles), la génétique comparée et la biogéographie des grands singes.

Il en ressort la seule hypothèse scientifique et évolutionniste à la fois pertinente et testable depuis Darwin : celle des origines de la lignée humaine à l'est des vallées du grand rift africain entre 5 et 7 millions d'années. Les origines de notre espèce Homo sapiens se révèlent tout aussi africaines vers 250.000 ans (fossiles) et avec une expansion fulgurante vers 100.000 ans (génétique et archéologie). Et là, surprise ! Notre culture occidentale reste obstinément ancrée sur la question européenne, incapable de décrocher des rives de la « mare nostrum » de l'Antiquité, et se passionne pour la question de l'arrivée de l'homme moderne - c'est-à-dire nous - en Europe et à pied via le Proche-Orient. Qu'on en juge de cette vision centrée par les « modèles » du genre : arche de Noé, Eve mitochondriale, traversée de la mer Rouge...

En fait, la première grande vague migratoire passe par la péninsule Arabique avant 100.000 ans et se lance vers le soleil levant le long des côtes méridionales de l'Asie, et en bateau. Cela va vite puisque l'Australie - et peut-être l'Amérique - est occupée avant l'Europe. Pourquoi si tard chez nous ? Parce que les hommes de Neandertal résistent. Ils se sont adaptés biologiquement et culturellement pendant des centaines de milliers d'années aux climats de l'Europe glaciaire. Ils allèrent jusqu'en Sibérie et au Proche-Orient où, d'eux ou de nous, aucun ne prend le pas sur l'autre. La situation change avec des Homo sapiens arrivant de l'est par le corridor entre la mer Noire et la mer Caspienne.

Après quelques milliers d'années de cohabitation et même d'acculturation, les Néandertaliens disparaissent,car ils semblent avoir été incapables de se dégager de ce qui avait fait leur succès. C'est ainsi que la seule espèce humaine authentiquement européenne s'est éteinte ; pour ne pas avoir compris ce qui venait de l'est.

Pascal Picq
Paléoanthropologue
Maître de conférence au Collège de France

Source : Les Echos du 28/04/2014

jeudi 24 avril 2014

Avec Lascaux 4, Montignac se pose en capitale de la préhistoire

La ministre de la Culture Aurélie Filipetti inaugure jeudi en Dordogne le chantier de "Lascaux 4", vaste complexe combinant une réplique de la célèbre grotte et un centre voué à l'art préhistorique, un projet "prioritaire" pour l'Etat un temps menacé par des coupes budgétaires.

Lascaux 4, qui doit ouvrir au printemps 2016, combinera un fac-similé intégral de la grotte découverte en 1940, visitable en condition via un système de torche interactive, des cinémas 3D, un centre d'expositions, de conférences sur la préhistoire, soit un complexe de 11.000 m2 visant à asseoir Montignac (la commune abritant Lascaux) comme une "capitale" de la préhistoire.

Le financement de Lascaux 4 n'a pas été sans remous : l'Etat avait d'abord annoncé son désengagement, au nom de coupes bugétaires décidées en 2012 dans les projets de culture. Devant une levée de boucliers (Région Aquitaine et département de Dordogne contribuent chacune à hauteur de 16,6 millions d'euros, sur 57 M de budget), l'Etat avait finalement confirmé sa participation (4 M) à Lascaux 4, un projet culturel qualifié alors de "prioritaire".



L'Europe (12 M), le futur exploitant (2 M), et le mécénat via une souscription nationale (5,8 M) doivent boucler le financement. Le choix de l'architecte - le cabinet norvégien Snohetta, auteur du Pavillon du Musée 9/11 a New York - en 2012 donna lieu lui aussi à une brève polémique: Jean Nouvel, non retenu, s'en était pris au concept de "Lascaux-land" choisi, estimant qu'il ne fallait pas banaliser Lascaux par un programme "d'attractions didactiques pour grands et petits enfants".

La grotte originelle de Lascaux, joyau pariétal considéré comme la "Chapelle sixtine de la préhistoire", est depuis 1963 fermée au public, pour la préserver. C'est une réplique (d'environ 80% des fresques) à flanc de colline à quelques centaines de mètres, que 250.000 personnes par an visitent depuis 1983: Lascaux 2. Mais le flux de visiteurs et véhicules endommage la colline de Lascaux, d'où la nécessité de la "sanctuariser", en créant une nouvelle réplique, plus grande mais plus loin, à 1 km environ. Lascaux 4 escompte 400.000 visiteurs par an.

Par ailleurs Lascaux 3, exposition-réplique itinérante de la grotte, suit son tour du monde lancé fin 2012. Inaugurée à Bordeaux, elle a passé plusieurs mois à Chicago puis Houston, et vient de s'installer à Montréal jusqu'en septembre; Bruxelles, Philadelphie, Shanghai, Tokyo figurent parmi les options des années à venir.

Source : FranceTVInfo du 23/04/2014

lundi 21 avril 2014

Au Centre européen de la Préhistoire, Interview d'Henry de Lumley pour le 50ème anniversaire du site de Tautavel

Qu’est-ce qui vous a amené à venir fouiller à Tautavel en 1964 ?

La Caune de l’Arago, autrefois appelée « Caverne à ossements d’Argou », a été explorée dès 1828 par Marcel de Serres, Professeur de Minéralogie à l’Université de Montpellier, et Joseph Farines, Pharmacien à Perpignan. Ils y avaient découvert des ossements de faunes disparues, appelées alors antédiluviennes, associées à de gros galets.

La Préhistoire en étant à ses débuts, la Caune de l’Arago fut alors oubliée jusqu’à ce que des amateurs dans les années 1950, y récoltent en surface quelques outils lithiques.

C’est au mois de mars 1964, dans le cadre d’une étude systématique des sites paléolithiques au Sud-Est de la France, qu’alors jeune chercheur au CNRS, je vins visiter la grotte. J’ai constaté que cette caverne contenait un important dépôt de sédiments quaternaires et que le sol était jonché d’ossements fossiles et d’outils lithiques archaïques mis au jour par l’érosion. J'ai décidé alors d’y ouvrir un grand chantier de fouilles, celui-ci débuta le 1er avril 1964, il y a aujourd’hui 50 ans.

Quelles sont les principales découvertes faites à Tautavel depuis 50 ans ?

Au cours des 50 années de fouilles, conduites sous ma direction avec le concours des chercheurs , venus de nombreux pays, plus de 600 000 pièces archéologiques ont été mises au jour : des ossements de grandes faunes quaternaires, des outils lithiques paléolithiques et 147 restes humains fossiles.

Les 147 restes humains fossiles d’Homo erectus européens découverts sont parmi les plus anciens restes d’hommes fossiles mis au jour en Eurasie, et de loin les plus anciens français. Avec le crâne de l’Homme de Tautavel, découvert en 1971, nous disposons de la seule face complète, d’un Homo erectus européen, plus ancien que 400 000 ans.

Le bilan des recherches multidisciplinaires consacrées à la Caune de l’Arago, placées au Carrefour des sciences de la terre, des sciences de la vie et des sciences de l’Homme, permet de suivre l’évolution de l’Homme pendant 600 000 années: l’histoire de son comportement, de son mode de vie, et son environnement.

Il met en évidence que l’Homme s’est toujours parfaitement adapté à son milieu naturel.

Au bout de 50 ans, avez-vous fait le tour de ce qui peut être appris sur les « Hommes de Tautavel » ?

Seule une partie infime du site a été fouillée jusqu’à présent. Des prospections ont mises en évidence, que cette caverne comprend plusieurs galeries qui sont entièrement comblées.

Dans la zone située à l’entrée de la caverne, qui seule a fait l’objet de fouilles, ce sont les dépôts dont l’âge est compris entre 100 000 et 600 000 ans qui ont été explorés. Nous ne connaissons rien encore sur les plus anciens habitants de la caverne, qui ont occupé le site entre 600 000 et 700 000 ans dont les dépôts sédimentaires n’ont été reconnus que par carottage.

La poursuite des fouilles devrait permettre de découvrir d’autres restes humains plus anciens que ceux connus actuellement et de mieux connaitre leur évolution.

Après avoir passé tant d’années à étudier le passé, comment voyez-vous l’avenir de l’homme, est-ce que la préhistoire donne des clefs pour appréhender le présent et peut être l’avenir ?

Les études préhistoriques mettent bien en évidence que l’Homme fait partie intégrante du milieu naturel et qu’il a su toujours s’adapter parfaitement à son milieu naturel malgré les changements incessants des environnements, des climats et des variations de biodiversité.

Il doit prendre en compte qu’il ne pourra jamais s’affranchir de son milieu naturel dans lequel il est intégré, qu’il ne pourra jamais couper les liens qui le rattachent à son environnement et qu’il doit impérativement mettre en place une éthique planétaire capable de protéger son environnement, et d’assurer son avenir.

Quels sont les éléments phare de la célébration du 50ème anniversaire de fouilles de Tautavel ?

Les évènements destinés au grand public:


Conférence d'Hubert REEVES, samedi 26 avril 15H.

« L'Homme au sein de l'Histoire de l'Univers et de la vie ». L’astrophysicien franco-canadien mondialement connu va tenter de répondre, aux grandes questions que l’on peut se poser sur l’univers. Il va notamment décortiquer les grandes découvertes d’hier et d’aujourd’hui.

Présentation de l’ouvrage : « Mémoires de préhistoriens. L’extraordinaire aventure de la Préhistoire. Les Hommes, les outils, les cultures », par Henry et Marie-Antoinette de Lumley, Éditions Odile Jacob.
Exposition de photographies, "450000 ans à Tautavel", 21 juin au 14 août.

Du 21 juin au 14 août, dans l'espace Moretti du Palais des Congrès de Tautavel, présentation d'une exposition de photographies artistiques de Claire ARTEMYZ inspirées par la préhistoire à Tautavel.

L'été à Tautavel, la Préhistoire en Fêtes.

Tout au long de l’été le village autour du musée vit au rythme de la préhistoire. Tous les après-midis, des animations préhistoriques sont proposées aux visiteurs sans supplément de prix.

50ème anniversaire des fouilles, les archéologues du centre de recherches proposent les 23èmes «Conférences de Tautavel» du 21 au 26 juillet, « Les Grands sujets de notre Temps ». Tous les soirs à 21 H en plein air au "Théâtre du millénaire", des scientifiques reconnus mondialement viennent partager leur savoir auprès du public. Gratuit.

L’apothéose du 22 au 23 juillet, "Fêtes de l'Homme de Tautavel", et du 5 au 6 août avec les 23èmes Fêtes de la Préhistoire, les visiteurs peuvent s’initier à différentes techniques préhistoriques (faire du feu, tailler des outils en pierre, faire de la musique, découvrir la cuisine préhistorique…), découvrir des stands scientifiques, des exposants,… Une journée en famille inoubliable !
Si vous le souhaitez obtenir des informations complémentaires sur les événements qui sont organisées dans le cadre de la célébration du cinquantième anniversaire de l’ouverture du grand chantier de fouilles préhistoriques de la Caune de l’Arago vous pouvez prendre contact : Centre Européen de Recherches Préhistoriques de Tautavel, avec Monsieur David ANGELATS - tél : 04 68 38 31 10 et 04 68 29 07 76

Source : Newspress du 16/04/2014

vendredi 18 avril 2014

L'Homme, un primate aux idées longues mais aux dents courtes

L'homme et ses ancêtres sont les seuls primates dont la taille des dents a diminué au fur et à mesure du développement cérébral.

L'humain moderne et ses ancêtres du genre Homo sont les seuls primates dont la taille des dents a constamment diminué au fur et à mesure que celle du cerveau augmentait, un "paradoxe" de l'évolution mis en évidence jeudi 3 avril par des chercheurs espagnols.

L'une des clefs de ce "paradoxe évolutif" résiderait dans l'évolution du régime alimentaire de l'Homme au fil des âges, selon l'étude dirigée par Juan Manuel Jimenez Arenas, préhistorien à l'Université de Grenade.

Un paradoxe évolutif

Le premier stade de la digestion se déroule en effet dans la bouche, où les dents jouent un rôle essentiel pour réduire les aliments en petites particules plus facilement assimilables par l'organisme. Si le volume du cerveau, organe particulièrement gourmand en énergie, augmente, alors les besoins alimentaires de son propriétaire augmentent également. Par conséquent, l'évolution devrait aussi favoriser l'émergence de dents de plus grande taille pour suivre le mouvement et contribuer à satisfaire ces besoins énergétiques accrus.

Ce n'est pourtant pas le chemin qu'a suivi le métabolisme de l'Homme depuis l'apparition de nos premiers ancêtres, voici près de 2,5 millions d'années.

"Cela signifie que des changements importants ont dû se produire pour que cette tendance", apparemment contre-productive en terme d'évolution de l'espèce, "se maintienne", souligne le Pr Jimenez Arenas dans un communiqué.

Un changement de régime alimentaire

Il s'agit vraisemblablement d'un changement de régime qui a été considérablement enrichi par un apport d'aliments d'origine animale: protéines, graisse et oligoéléments qui sont justement fondamentaux pour l'entretien et le fonctionnement du cerveau.

Un cerveau plus volumineux permet à son tour des relations sociales et culturelles plus importantes, donc des progrès technologiques assurant une meilleure sécurité alimentaire.

Pour tester leur théorie, les chercheurs andalous ont analysé le rapport entre la taille des "post-canines" (dents placées derrière les canines) et le volume interne du crâne chez un large aréopage de primates, parmi lesquels les principaux fossiles connus du genre Homo.

Les muscles s'effacent au profit du cerveau

"Tout au long de l'évolution humaine, la taille des dents a diminué tandis que la taille du cerveau augmentait. Nous avons démontré qu'il s'agit de deux tendances évolutives opposées, qui sont restées liées pendant 2,5 millions d'années, lorsque nos premiers ancêtres du genre Homo sont apparus", écrivent-ils.

L'étude, publiée dans la revue BioMed Research International, établit aussi un rapport avec l'inactivation d'un gène (MYH16) liés au développement du muscle temporal, situé de part et d'autre du crâne et impliqué notamment dans la mastication.

La taille de ces muscles a commencé à diminuer chez l'humain voici environ 2,4 millions d'années, laissant ainsi plus de place pour la croissance du cerveau, alors que des muscles hypertrophiés sur les tempes gênent le développement du dôme crânien.


Source : Sciences et Avenir du 04/04/2014

jeudi 10 avril 2014

Races : pour en finir avec les fantasmes racistes !

Little Foot est-il aussi vieux que Lucy ?

Little Foot, le seul Australopithèque dont nous avons un squelette quasi complet, était mal daté. Une analyse stratigraphique vient corroborer l'estimation de l'anatomie comparée : il serait âgé de plus de trois millions d'années – assez pour être un ancêtre du genre Homo.

Pour fuir le tigre qui le poursuit, l’Australopithèque saute dans le trou, et tombe de plus de 20 mètres. Sous le choc, il perd connaissance, roule contre un éboulis et meurt, tandis que dans un dernier réflexe de lutte, les doigts de sa main droite se crispent autour du pouce. Trois millions d’années plus tard, l’âge de ce petit Australopithèque découvert fortuitement au XIXe siècle, puis exhumé à partir de 1997, vient d’être estimé avec beaucoup de peine.

En 1994, Ronald Clarke, de l’Université du Witswatersrand (à Johannesburg, en Afrique du Sud), retrouve une boîte contenant le pied gauche de cet Australopithecus prometheus, qui pour cette raison sera nommé Little Foot. En 1997, dans une autre boîte, il découvre des ossements provenant selon lui du même individu. Cette fois, leur provenance est indiquée : la grotte de Sterkfontein. Cette immense cavité est l’une des grottes du Berceau de l’humanité, une petite zone d’à peine 25 000 hectares au Nord-Ouest de Johannesburg, ainsi surnommée parce qu'elle a livré à elle seule plus du tiers des fossiles humains anciens ! Là, dans une roche vieille de 2,5 milliards d’années, l’eau, dissolvant la roche depuis des millions d’années, creuse des réseaux de galeries souterraines. Parfois, le plafond d’une salle souterraine s’écroule en partie et crée un puits, qui devient aussitôt un redoutable piège pour les animaux imprudents, tel Little Foot.

Persuadé par ces nouveaux restes que la grotte en contient encore d'autres, R. Clarke charge ses assistants Stephen Motsumi et Nkwane Molefe de fouiller l’immense grotte de la « forte source » (Sterkfontein, en afrikaner) à la recherche du lieu de provenance des os. L'eau d'infiltration qui ruisselle dans cette grotte, chargée en calcaire, nourrit la croissance de stalactites et de planchers de calcite. Au XIXe siècle, les mineurs d’or européens sont venus s’y procurer le calcaire pur dont ils avaient besoin pour faire de la chaux. Pour cela, ils ont fait sauter à la dynamite nombre de ces concrétions calcaires. Progressant d’indice en indice, S. Motsumi et N. Molefe ont fini par retrouver le site d’extraction de calcite dont proviennent les ossements, à l’à-pic d’un puits. Surprise : ils découvrent une section de tibia affleurant de la roche. Les mineurs à l’origine de la découverte de Little Foot avaient eu le bon goût d’arrêter leurs tirs de dynamite juste après avoir mis au jour le pied de Little Foot !

Aussitôt, les chercheurs entreprennent le difficile travail de dégagement du fossile de sa gangue de roche, travail qui durera... 13 ans, mais qui livrera un squelette presque complet d'Australopithèque. Le seul que nous avons.

Comment dater ce fossile ? Celui-ci est pris dans plusieurs strates de « brèches » – un mélange de fragments de dolomie (une roche riche en carbonate de calcium et de magnésium) soudés par un ciment minéral – entremêlées de planchers de calcite, le tout extrêmement dur. Très tôt, Ron Clarke remarque qu’un plancher de calcite sépare les ossements en deux groupes : le bras droit et plusieurs os des jambes sont en haut, tandis que le crâne et le pelvis sont au-dessous.

En 2006, une première datation est établie en datant la strate de calcite via le rapport isotopique uranium/plomb. Elle attribue à Little Foot un âge de 2,2 millions d’années, ce qui le rend contemporain des premiers humains... Pour sa part, R. Clarke étudie les os de Little Foot à mesure qu’ils sortent de la pierre et les compare avec ceux des autres espèces d'Australopithèques. Cette analyse d’anatomie comparée l’amène à conclure à un âge de quelque 3,3 millions d’années.

Qui a raison ? Les physiciens datant la calcite ou le paléontologue ? En 2007, toujours convaincu que son estimation est juste, R. Clarke contacte Laurent Bruxelles, l’un des géomorphologues de l’INRAP spécialisé dans les karsts (les paysages et les grottes qui se forment dans les roches calcaires), et lui demande de réaliser une analyse stratigraphique poussée du lit de mort de Little Foot. Une fois sur place, L. Bruxelles se rend vite compte que les millions d’années d’histoire de la grotte de Sterkfontein ont construit autour de Little Foot un entremêlement de strates d’une grande complexité.

Après avoir retardé le prélèvement du fossile pour le modéliser avec sa gangue en trois dimensions, les chercheurs analysent soigneusement chaque strate, leurs relations et leur mécanisme de formation. Ils comprennent que si les ossements sont séparés en deux groupes, c’est parce que la brèche qui les contenait tous initialement (résultant de l’éboulis sur lequel est mort Little Foot) s’est effondrée, sans doute érodée par en dessous par le passage de l’eau. Un creux s’est constitué, dans lequel est venu se former le plancher de calcite remarqué par R. Clarke. Ce plancher a recouvert la partie effondrée du fossile. Bref, il n’est pas possible de dater précisément le fossile en mesurant l'âge du plancher de calcite séparant les os en deux groupes, car il est postérieur à la mort de Little Foot.

De combien ? Pour les chercheurs, il est certain que le squelette est notablement plus vieux que les dépôts de calcite qui l’ont entouré après l’effondrement de la brèche le contenant initialement. Leur analyse de la durée de formation des remplissages de calcite et de la pile sédimentaire de dix mètres de haut à la base de laquelle Little Foot se trouvait les amène à estimer qu’il s'est probablement écoulé plusieurs centaines de milliers d’années au moins entre l’effondrement de la brèche et la fin du remplissage de calcite exploité par les mineurs du XIXe siècle. Un reste de hyène chasseuse trouvé non loin de Little Foot semble confirmer cette durée.

Ainsi, même si l’enquête continue, il est clair que Little Foot est plusieurs centaines de milliers d'années plus vieux que le plancher de calcite qui sépare ses restes en deux groupes. Dès lors, son âge ne peut plus être déduit de celui de ce plancher. En d'autres termes, l'analyse géologique ne contredit plus l'âge estimé par comparaison anatomique. Si cet âge « paléontologique » de trois millions d'années était confirmé par une méthode physique, cela placerait définitivement Little Foot parmi nos ascendants au même rang que Lucy. Le petit père de l’humanité pourrait finalement être un petit pied.

Source : Pour la Science du 10/04/2014