Affichage des articles dont le libellé est Mandrin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mandrin. Afficher tous les articles

mardi 22 août 2023

Homo Sapiens serait arrivé en Europe en plusieurs vagues

L’arrivée d’Homo sapiens en Europe : une invasion brutale et exterminatrice pour Néandertal, selon la vision communément admise. Mais une autre réalité se profile : la migration se serait faite lentement et en plusieurs vagues venues du Levant.

Suspendue à un arbre, une chèvre de réforme fera l’affaire. Imaginant un cheval au galop, Laure Metz lève son arc, décoche, et la flèche part en spiralant se ficher derrière l’épaule de l’« équidé ». Plus tard, elle comparera les traces de la collision laissées sur la petite pointe de silex fixée en bout de flèche avec les fractures observées sur les triangles isocèles de silex de même taille découverts par centaines dans la grotte Mandrin. La plupart des strates de cet abri, dominant la vallée du Rhône aux portes de la Provence, suggèrent qu’il y a plus de 50 000 ans, elle a servi de halte de chasse à des clans néandertaliens. Mais la couche E, vieille de 54 000 ans, est atypique : outre ces triangles isocèles de silex, elle a livré des outils taillés autrement qu’à la façon néandertalienne. Selon Laure Metz, membre de l’équipe de Ludovic Slimak, du CNRS, qui fouille la grotte Mandrin, la forme des triangles de silex, leur largeur de moins d’un centimètre et la présence de fractures d’impacts à leur extrémité impliquent qu’il s’agit de pointes de flèches. Leur nombre suggère que ces armatures devaient être changées souvent au retour de la chasse… à l’arc ! Or, comme à notre connaissance les Néandertaliens, jamais, n’ont employé d’arcs, ces archers actifs dans la vallée du Rhône il y a quelque 54 000 ans devaient être sapiens. Si cette conclusion devait être corroborée par des constatations semblables faites ailleurs sur notre continent, cela impliquerait que notre espèce est entrée en Europe quelque 10 000 ans plus tôt que ce que l’on pensait !

Récemment encore, la théorie dominante sur ce que les paléoanthropologues nomment la « transition néandertal/sapiens » était qu’il y a quelque 43 000 ans, au début du Paléolithique supérieur (40 000 à 11 700 ans avant le présent ou AP), les « hommes archaïques » qu’étaient prétendument les Néandertaliens furent remplacés très vite par la population fondatrice de la population sapiens actuelle. En provenance d’Afrique, passés par le Proche-Orient, ces « hommes anatomiquement modernes » étaient agressifs et supérieurs cognitivement, s’imaginait-on facilement. La conquête de l’Europe (et simultanément de la planète) se serait ensuivie de l’arrivée de ces conquérants, accompagnée par la mise en extinction de toutes les grandes espèces de mammifères, dont l’Homo neanderthalensis. On identifiait ces arrivants sapiens aux « Aurignaciens », c’est-à-dire aux Paléolithiques sapiens qui ont introduit en Europe l’industrie lithique (des pierres taillées), l’industrie osseuse (des outils en os) et les ornements corporels et autres objets d’os constituant ce que l’on nomme la « culture matérielle » aurignacienne. En 2002, la découverte d’OASE 1 dans la grotte Peştera cu Oase, en Roumanie, sembla d’abord confirmer cette vision : l’âge de 37 000 à 45 000 ans AP de cette mandibule humaine en faisait le plus ancien fossile sapiens d’Europe. Sa présence près des Portes de Fer en plein couloir danubien attestait fort opportunément du début du peuplement rapide de l’Europe par notre espèce à partir d’il y a quelque 43 000 ans.

Toutefois, le simplisme de cette vision devint intenable quand, en 2015, l’équipe de la généticienne Qiaomei Fu, de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire, à Leipzig, séquença le génome d’OASE 1. Les chercheurs révélèrent que cet individu possédait de 6 à 9 % d’ADN néandertalien, et qu’il était génétiquement bien plus proche des Extrême-Orientaux que des Européens actuels. Cela impliquait qu’OASE 1 avait fait partie d’un groupe sapiens ayant précédé en Europe la vague aurignacienne, disparu en même temps que les Néandertaliens au milieu desquels il vivait. Après OASE 1, toute une série d’indices ont poussé les préhistoriens à nuancer et à compléter la théorie dominante au XXe siècle de l’arrivée d’H. sapiens en Europe, décidément trop naïve.

Sapiens n’était pas seul

Pour commencer, cette théorie d’un remplacement rapide d’H. neanderthalensis véhicule la notion douteuse d’un H. sapiens conquérant, alors que, d’un point de vue évolutif, l’expansion de notre espèce n’est qu’un épisode de plus de celle du genre Homo en Eurasie. Avant H. sapiens, deux formes d’Homo africain, représentant deux stades d’évolution successifs, sont déjà entrées en expansion : l’H. ergaster/erectus il y a 1,8 million d’années et l’H. rhodesiensis/heidelbergensis il y a 0,8 million d’années. Entre 500 000 et 300 000 AP, cette dernière forme a donné en Afrique l’H. sapiens et en Europe l’H. neanderthalensis. Puisque les plus anciens H. sapiens connus sont âgés de 315 000 ans, on considère que la spéciation de notre espèce était déjà manifeste il y a 300 000 ans, date à laquelle les premiers fossiles néandertaliens « caractérisés » sont apparus dans le registre fossile européen. Ainsi, H. sapiens et H. neanderthalensis sont deux espèces cousines contemporaines sorties du même ancêtre, de sorte que Néandertal n’était pas moins « évolué » que son cousin…

Les génomes contenus dans le crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň (à gauche) et dans le crâne de l’adolescent OASE 2, trouvé dans la grotte roumaine de Peştera cu Oase (à droite), attestent d’un métissage des populations sapiens avec les néandertaliens dans les siècles ou les millénaires ayant précédé l’arrivée de leur groupe en Europe. Ni la femme de Zlatý kůň ni l’adolescent OASE 2 ne sont apparentés génétiquement avec les Européens actuels.

Ensuite, un fait peu connu eut une grande influence sur la façon dont H. sapiens a abordé l’Europe : notre espèce vit au Levant depuis longtemps – des centaines de milliers d’années sans doute. Découverte dans la grotte de Misliya, sur le mont Carmel, en Israël, une mandibule sapiens de quelque 200 000 ans illustre cette présence ancienne. Celle-ci s’explique par le fait que cette porte d’entrée en Eurasie que sont le Levant, et dans une moindre mesure la péninsule Arabique attenante, fait partie du réseau d’habitats « africains » au sein duquel s’est produite la spéciation d’H. sapiens : d’un point de vue biogéographique, ces régions font partie à la fois de l’Afrique et de l’Eurasie !

De ceci, se déduit une observation cruciale : ce ne sont pas les H. sapiens archaïques qui, « sortant d’Afrique » en « conquérants », ont rencontré au Levant des Néandertaliens, mais ces derniers qui sont venus à la rencontre des premiers. Fuyant sans doute les rudes conditions des pics glaciaires qui se sont succédé tous les 1 500 ans environ après le début de la dernière glaciation il y a quelque 120 000 ans, ils ont investi le Proche-Orient et, d’après le registre fossile, y sont restés jusque vers 55 000 AP. H. neanderthalensis et H. sapiens y ont alors partagé le Moustérien, une culture matérielle typique, qui fut pratiquée des centaines de milliers d’années durant par les H. sapiens archaïques d’Afrique du Nord, par les Néandertaliens en Europe et par les deux espèces au Levant. Dès lors, et en l’absence de fossiles, il est impossible d’attribuer un habitat levantin de plus de 55 000 ans à H. neanderthalensis ou à H. sapiens, qui ont fort bien pu y séjourner tous les deux…

Puisqu’elles se croisaient au Levant, ces deux formes humaines se mêlaient. Comment le sait-on ? Par exemple par la mandibule de Tabun 2 (122 000 ans), qui exhibe des traits sapiens et néandertaliens. Toutefois, c’est surtout par la paléogénétique qu’on en a la certitude. En 2010, grâce aux progrès fulgurants du séquençage rapide de l’ADN, une équipe conjointe de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, de Leipzig, et de l’université de Harvard a publié 60 % du génome nucléaire néandertalien. Cette percée fut vite suivie par les séquençages complets de plusieurs autres ADN de la même espèce, et l’on s’aperçut que tous les Eurasiens portent de l’ADN néandertalien. Comme le formula David Reich, l’un des meneurs de cette découverte : « Nous pouvons désormais dire que, selon toute vraisemblance, il y a eu transfert de gènes entre Néandertaliens et humains. » Humains ? Beaucoup d’anglophones réservent en effet le terme d’humain à H. sapiens… La réalité est que, puisque les espèces néandertaliennes et sapiens étaient dans une certaine mesure interfécondes, il s’agit au sens biologique de deux sous-espèces d’une même espèce humaine mère : l’H. rhodesiensis/heidelbergensis. Se rencontrant au Proche-Orient, ces deux sous-espèces se sont mélangées. C’est cette hybridation préalable à l’expansion d’H. sapiens dans le reste de l’Ancien Monde (l’Afro-Eurasie) qui explique que les Eurasiens actuels possèdent entre 1,5 et 2,1 % d’ADN néandertalien… 2 000 générations et 40 000 ans d’érosion génétique après les derniers Néandertaliens, ce n’est pas peu.

L’expansion principale

Ainsi, ce sont des H. sapiens métissés qui, à leur tour, se sont répandus en Eurasie. Quand ? Étant donné la précocité de la présence de notre espèce au Proche-Orient, de premières dispersions se sont certainement produites très tôt. L’horloge génétique – c’est-à-dire le comptage des mutations accumulées avec le temps – suggère que la principale expansion sapiens en Eurasie s’est produite entre il y a 70 000 et 50 000 ans. De fait, on observe qu’un chapelet de populations restées noires et dites « autochtones » s’étend entre l’Afrique et l’Australie, notamment en Inde, dans les îles Andaman (face à la Birmanie), en Asie du Sud-Est et en Papouasie. Les gènes de ces groupes suggèrent qu’ils sont les héritiers d’une première vague d’H. sapiens partie tôt au début de la principale expansion sapiens en Eurasie. Le tropisme tropical de cette première vague n’a pu que la pousser d’abord le long de la rive sud de l’Eurasie. À Madjedbebe, un abri du nord de l’Australie, Chris Clarkson, de l’université du Queensland, et des collègues ont mis au jour des outils suggérant l’arrivée d’« hommes modernes » il y a quelque 65 000 ans, et la découverte de restes humains près du lac Mungo, en Australie du Sud, y prouve la présence d’H. sapiens génétiquement proches des aborigènes actuels il y a au moins 40 000 ans, de sorte que le consensus, aujourd’hui, est qu’H. sapiens foulait déjà l’Australie il y a 50 000 ans. Cette date est choquante : alors que le sud de l’Australie est à 18 000 kilomètres de déserts, de mers et de montagnes du Levant, pourquoi, l’Europe, à seulement 1 500 kilomètres, aurait-elle été abordée il y a seulement 45 000 ans ?

Sans doute parce qu’en fait elle a bien été abordée ! Il est vraisemblable qu’au cours de l’expansion principale de notre espèce en Eurasie et à la faveur des périodes chaudes intercalées de pics glaciaires qui se succédaient, une partie de la première vague s’est aussi propagée vers le nord. Après tout, au Levant, les clans sapiens et néandertaliens se mêlaient, échangeant des gènes et – pourquoi pas ? – aussi des techniques d’adaptation au froid…

C’est bien ce qu’illustrent les fossiles OASE 1 et OASE 2 – un crâne de même âge qu’OASE 1, trouvé lui aussi à Peştera cu Oase, avec également 6 % d’ADN néandertalien. Des fragments d’os sapiens datant vraisemblablement de 47 000 AP, trouvés dans l’avant-dernière strate avant le substrat rocheux de la grotte bulgare de Bacho Kiro, en sont également les témoins. En 2020, autour de Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, des chercheurs les ont étudiés et ont mis en évidence dans leurs ADN un ensemble d’allèles transmis ensemble : l’« haplotype M ». Or ce motif génétique est totalement absent d’Europe aujourd’hui, mais fréquent dans les îles Andaman et en Mélanésie. Traduction : les H. sapiens de Bacho Kiro faisaient partie de la première vague de l’expansion sapiens principale en Eurasie. Autre indice allant dans le même sens : le génome contenu dans un crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň, et daté en 2021 seulement de 45 000 AP environ, comporte 3 % d’ADN néandertalien sous la forme de longs segments suggérant un métissage peu ancien de son groupe avec H. neanderthalensis. Or tant les vestiges humains de Bacho Kiro que ceux de la femme de Zlatý kůň étaient accompagnés d’outils mêlant des éclats tranchants typiques du débitage pratiqué par les Néandertaliens d’Europe et des lames retouchées typiques pour leur part de la culture matérielle des H. sapiens levantins du début du Paléolithique supérieur : le PSI (50 000 à 40 000 AP), sigle qui résume l’expression « Paléolithique supérieur initial ». Un nom bien ambigu, puisqu’il semble indiquer une période, alors qu’il désigne une culture matérielle particulière comportant essentiellement des lames débitées en série et éventuellement retouchées pour donner d’autres outils. Retenons-en ceci : le fait que le crâne de Zlatý kůň et les vestiges humains de Bacho Kiro aient été trouvés accompagnés d’une industrie lithique de type PSI traduit l’origine levantine de la culture matérielle de leurs clans.

La transition revisitée

Ce tableau suggère une première vision révisée de l’arrivée de notre espèce en Europe : au cours de son expansion principale en Eurasie, une première vague portant, entre autres, l’haplotype M, s’est propagée entre 70 000 et 50 000 AP le long de la rive sud de l’Eurasie, vers le centre de l’Asie et vers l’Europe ; dans ces deux dernières régions, elle a côtoyé les Néandertaliens et échangé avec eux des gènes et des idées ; puis, à partir d’il y a quelque 43 000 ans, une deuxième vague sapiens, celles des porteurs de l’Aurignacien, est arrivée dotée de ses lames retouchables en nombre d’outils différents, de ses outils d’os et de ses ornements corporels. L’étude de 51 génomes de chasseurs-cueilleurs d’âges compris entre 37 000 et 14 000 ans, réalisée par une équipe emmenée par Qiaomei Fu, suggère que les gènes de la première vague ne seraient plus présents aujourd’hui en Europe, mais nous disposons de si peu de fossiles datant du début de l’expansion sapiens que la prudence reste de mise…

Des groupes de la première vague en Europe pourraient bien en effet y être restés plusieurs milliers d’années durant, avant de disparaître, absorbés par les derniers Néandertaliens, ou par les premiers Aurignaciens. Ce qui nous le dit ? Les « cultures de transition », des cultures matérielles ainsi nommées car elles mêlent traits néandertaliens et traits sapiens. Si l’équipe de Ludovic Slimak interprète correctement la grotte Mandrin, alors la plus ancienne culture de transition européenne est le « Néronien », le nom de la culture matérielle de 54 000 ans d’âge mise au jour à Mandrin et dans plusieurs autres cavités, dont la grotte… Néron. La culture de transition la plus emblématique est sans aucun doute le Châtelperronien, parce qu’elle fut intensément étudiée par l’école d’André Leroi-Gourhan (1911-1986), la première à introduire une méthode de fouille vraiment rigoureuse en préhistoire. Cette culture matérielle qui se caractérise par ses outils sur éclat de type néandertalien, mais surtout par ses productions en série de lames souvent retouchées, dont le fameux « couteau de Châtelperron », a couvert un vaste territoire en France et dans le nord de l’Espagne entre 45 000 et 40 000 AP. Initialement, les équipes de Leroi-Gourhan l’avaient attribué à H. sapiens, mais les découvertes d’un squelette néandertalien à Saint-Césaire, en Charente-Maritime, et de plusieurs dents de la même espèce à Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, dans des niveaux comportant des outils châtelperroniens, réorientèrent leur interprétation. Point qui va dans ce sens, les outils châtelperroniens traduisent la continuation des traditions de taille néandertaliennes, mais les parures en ivoire semblent plutôt aurignaciennes.

Dans les années 2000 et 2010 cependant, une vive controverse sur l’attribution du Châtelperronien s’est développée entre plusieurs équipes. Certains chercheurs ont d’abord argué d’« interstratifications » entre couches néandertaliennes et châtelperroniennes ; d’autres se sont opposées sans fin sur les datations. En 2018, une équipe emmenée par Brad Gravina, de l’université de Bordeaux, a pour sa part réexaminé l’attribution de la partie supérieure de l’« ensemble jaune-orange pâle » (EJOP sup), la strate dont provient la sépulture néandertalienne de Saint-Cézaire. « Notre analyse montre qu’EJOP sup contient une quantité extrêmement limitée de matériel culturel du Châtelperronien, clairement mélangé à une composante très majoritaire du Paléolithique moyen », écrivent ces chercheurs. En clair, un mélange entre la couche néandertalienne sous-jacente et la couche réputée châtelperronienne contenant la sépulture empêcherait de laisser celle-ci appartenir à l’ère de Néandertal, de sorte que la réattribution du Châtelperronien à l’H. sapiens serait plus plausible. Pour sa part, Jean-Jacques Hublin penche en faveur de l’attribution du Châtelperronien à des Néandertaliens, puisqu’en 2020, à la fin de l’article rapportant les travaux de son équipe sur les chasseurs sapiens de Bacho Kiro, il écrivait : « Les pendentifs de type Paléolithique supérieur initial de la grotte Bacho Kiro sont très similaires aux artefacts produits par les Néandertaliens tardifs des couches du Châtelperronien de la grotte du Renne en France. Quelle qu’ait pu être la complexité cognitive des derniers Néandertaliens, l’âge plus précoce du matériel de la grotte de Bacho Kiro soutient l’idée que les nouveautés comportementales observées dans les populations néandertaliennes en déclin résultent de contacts avec des migrants H. sapiens. »

Quoi qu’il en soit, partout à travers l’Europe, des cultures de transitions étendues ou locales ont laissé des habitats datés entre 48 000 et 38 000 AP environ contenant des industries lithiques intermédiaires, de sorte que les hésitations sur leurs attributions perdurent. Le Bohunicien, par exemple, a occupé une grande région en Europe centrale et de l’est entre 48 000 et 39 000 AP ; ses assemblages lithiques évoquent le Moustérien, mais sont aussi proches des plus anciens outils du PSI. Autre cas, l’Uluzzien, qui couvre la Grèce, les Balkans et toute l’Italie entre 45 000 et 39 500 AP, est caractérisé par des outils dont les plus anciens ressemblent à ceux des Néandertaliens et les plus récents à ceux des Aurignaciens.

Pendant la principale expansion d’Homo sapiens en Eurasie, une première vague a sans doute suivi très tôt la rive sud de l’Eurasie (avant 70 000 AP ?), mais est aussi partie vers l’Asie centrale et vers l’Europe, où, comme toutes les vagues humaines qui l’ont suivie, elle aurait pénétré à la fois par le couloir danubien et en suivant les rives méditerrannéennes. Est-elle à l’origine des cultures de transition ?

En outre, la découverte ou le réexamen de microfossiles – des dents de lait – va dans le sens d’attribuer les cultures de transition à l’H. sapiens. La couche E de la grotte Mandrin a ainsi livré une dent de lait d’enfant de 3 à 6 ans, qui est sapiens selon le paléoanthropologue qui l’a étudiée. En 2011, une collaboration européenne a réexaminé par ailleurs deux molaires de lait considérées comme néandertaliennes depuis leur découverte en 1964 dans la Grotta del Cavallo, à Uluzzo, dans les Pouilles. L’étude de l’épaisseur de l’émail et de la structure interne de ces microfossiles a montré qu’il s’agit de dents de lait d’H. sapiens, que la datation par le carbone 14 place vers 45 000 AP. L’Uluzzien aussi serait donc sapiens…

Ces observations suggèrent qu’il faudrait compléter l’idée selon laquelle des populations porteuses de l’haplotype M, issues de la première vague de l’expansion principale d’H. sapiens en Eurasie, sont entrées en Europe, par la notion qu’elles sont aussi à l’origine des cultures de transition. Ce modèle est susceptible d’expliquer le fait que, depuis des dizaines d’années, les spécialistes des industries lithiques rencontrent des difficultés quand ils tentent de considérer l’Aurignacien comme l’évolution des industries lithiques des cultures de transition : ce seraient donc de nouveaux H. sapiens, qui seraient venus remplacer non seulement les Néandertaliens, mais aussi leurs congénères de la première vague de l’expansion principale sapiens en Eurasie. Un point de vue que Ludovic Slimak a poussé plus loin en relevant un parallélisme Levant/Europe.

Trajectoires parallèles

Remarqué pour la hardiesse de ses idées, ce chercheur vient, avec ses archers sapiens dans la vallée du Rhône il y a 54 000 ans, de faire une proposition extraordinaire. Comment les préhistoriens pourraient-ils accepter facilement en effet d’avancer d’un seul coup de 10 000 ans l’arrivée de notre espèce en Europe ? Pour autant, la logique de sa proposition ne repose pas seulement sur la possibilité d’une archerie sapiens dans la vallée du Rhône avant 50 000 AP, mais sur deux autres observations : la première est naturellement cette dent de lait d’un enfant sapiens « archaïque » découverte dans la couche E évoquée plus haut ; la seconde est la similarité des silex de la couche E avec ceux relevant du PSI, qui, dès 2017, avait déjà poussé Ludovic Slimak à proposer que le Néronien et le PSI représentent un même groupe culturel.

Dès lors, il est allé plus loin en développant une approche plus large, afin de placer le Néronien dans les processus évolutifs qui se sont succédé en Eurasie pendant la quinzaine de millénaires précédant la disparition ultime des Néandertaliens vers 40 000 AP. Il a choisi pour cela de se référer à ce qu’il considère comme un véritable livre ouvert sur l’évolution d’Homo au Levant : le site de Ksar Akil.

Dans les années 1930, 1940 et 1960, avant que l’accès en devienne impossible, des fouilles de cet immense abri situé à 10 kilomètres au nord-est de Beyrouth ont révélé un empilement de strates archéologiques de près de 25 mètres d’épaisseur, qui a enregistré le passage de groupes paléolithiques depuis 60 000 ans. Dans les niveaux les plus profonds, et donc les plus anciens, on retrouve les traditions artisanales du Moustérien, globalement comparables aux traditions néandertaliennes connues en Europe à la même époque. Au-dessus se trouvent de nombreuses strates correspondant aux niveaux du PSI, témoignant du développement des premières cultures matérielles sapiens et illustrant avec une résolution exceptionnelle l’évolution des techniques de ces premières sociétés exclusivement sapiens du Levant. Après avoir examiné les strates de Ksar Akil, le chercheur du CNRS a élaboré un schéma en trois phases, traduisant l’essentiel des évolutions techniques des sociétés sapiens de l’est méditerranéen, puis il a recherché les mêmes traditions levantines au sein des séquences archéologiques à travers l’Europe. Sur cette base, il propose une réécriture des processus qui ont conduit à l’investissement de l’Europe par H. sapiens, identifiant ainsi trois mouvements migratoires depuis le Levant.

La phase initiale – la première vague migratoire sapiens vers l’Europe – se serait déclenchée entre 60 000 et 50 000 AP : au Levant elle correspondrait au PSI « au sens strict » – où elle est représentée par les industries découvertes au Liban – et en Europe au Néronien, comme en attestent les petites pointes triangulaires semblables à celles de la grotte Mandrin trouvées dans les strates XXV à XXI de Ksar Akil. Pour Ludovic Slimak, elle correspond aussi en Europe, mais dans une moindre mesure, à la culture du Bohunicien d’Europe centrale et orientale ainsi qu’à d’autres cultures de transition isolées, réparties de la vallée du Rhône à l’Ukraine. Cela peut surprendre dans la mesure où les préhistoriens font communément exister le Bohunicien entre 48 000 et 39 000 AP, mais, selon Ludovic Slimak, « les plus anciens sites de cette culture sont désormais considérés comme ayant au moins 50 000 ans ». La deuxième phase – et deuxième vague migratoire vers l’Europe –, qui est caractérisée par la production de petites lames bipolaires et de pointes à dos, correspondrait au Levant à l’« Ahmarien ancien du Levant nord » – représenté à Ksar Akil par les strates XVII à XVI – et en Europe au Châtelperronien ; cette dernière culture matérielle pourrait, selon Ludovic Slimak, avoir commencé à Bacho Kiro, dont le type d’industrie est représenté à Ksar Akil par les strates XIX et XX. Finalement, une troisième phase – et troisième vague migratoire vers l’Europe – serait représentée au Levant par l’« Ahmarien ancien du Levant sud » et en Europe par le Protoaurignacien, c’est-à-dire par le tout premier Aurignacien, qui a évolué en Aurignacien et unifié les cultures de l’Asie occidentale et de l’Europe. En résumé, à la succession de cultures matérielles du Levant « PSI/Ahmarien du Levant nord/Ahmarien ancien du Levant sud » correspondrait la série « Néronien (Bohunicien)/Châtelperronien (Bacho Kirien)/Protoaurignacien ». Si l’on suit la proposition de Ludovic Slimak, trois vagues sapiens successives maintenant identifiées et toutes issues du Levant ont investi l’Europe au début du Paléolithique supérieur.

Un point de son modèle est intéressant : il illustre une fois de plus que depuis toujours la pénétration en Europe depuis le Proche-Orient se fait par deux voies, l’une méditerranéenne et l’autre danubienne. Tandis que la culture du Bohunicien et d’autres (Jerzmanowicien, Szélétien, …) traduisent une progression par le couloir danubien, les cultures uluzzienne et châtelperronienne correspondent à la voie méditerranéenne, plus praticable quand le climat est froid. Cette structure géographique européenne s’illustrera plus tard au Paléolithique supérieur par la provenance de la culture épigravettienne, dont on vient de découvrir qu’elle est proche-orientale et arrivée par la voie méditerranéenne, alors qu’on la pensait issue du Gravettien oriental ; elle s’illustre aussi par l’arrivée des premiers paysans en Europe à la fois sous la forme d’un « courant danubien » et d’un « courant méditerranéen ».

Le parallélisme Levant/Europe mis en œuvre par Ludovic Slimak pour construire son modèle peut troubler du fait que les trois vagues sapiens en Europe identifiées semblent se recouvrir en partie temporellement, tandis que leurs rapports chronologiques avec celles de Ksar Akil demeurent flous. Par ailleurs, la plupart des cultures de transition restent à introduire dans ce schéma. Ces problèmes ouverts ne sont cependant pas rédhibitoires si l’on prend en compte que les cultures de transition étaient portées par des pionniers sapiens, qui, avançant trop peu nombreux dans la masse néandertalienne pour l’absorber, ont pu s’arrêter et fonder en divers coins d’Europe des cultures régionales qui ont duré un certain temps. Quoi qu’il en soit, le modèle proposé par Ludovic Slimak reste à infirmer ou confirmer, notamment par la découverte de davantage de fossiles sapiens. En préhistoire, les années qui viennent promettent d’être intéressantes.

Source : Pour la Science du 21/08/2023

- - - - -

Vague française en Amérique

Un épisode historique nous éclaire sur la façon dont des cultures et biologies allochtones modifient petit à petit celles d’une population autochtone : la pénétration des Européens en Amérique du Nord. Après avoir fondé la colonie permanente de Québec en 1608, Samuel de Champlain décida d’envoyer des garçons français vivre parmi les Amérindiens pour apprendre leurs langues. Ces premiers agents biculturels lancèrent au cours du XVIIe siècle la tradition des « coureurs des bois » et des « voyageurs », des aventuriers français, qui, motivés par la traite des fourrures ou employés à leur transport, s’aventurèrent toujours plus loin dans le « pays d’en haut » (la région des Grands Lacs), le « pays des Illinois », puis la vallée du Mississippi et la « Prairie ». Là, profitant de l’hospitalité de tribus aux effectifs amoindris en hommes par la guerre endémique, ils nouèrent de nombreuses alliances familiales. Ces « mariages à la façon du pays » leur procuraient des compagnes, qui savaient fabriquer des mocassins, des filets à raquettes, écorcher les proies, faire sécher la viande pour la conserver, aider à la fabrication de canoës, chasser du petit gibier, etc. À la fin du XVIIe siècle, ces alliances et ces techniques de survie transmises par les femmes avaient fait de ces Français les meilleurs connaisseurs de l’intérieur du continent nord-américain, et ce sont ces membres de la première vague européenne en Amérique qui y guidèrent ensuite les Américains, à la manière dont les premiers sapiens en Europe, s’aventurant en territoire néandertal, précédèrent les populations de l’Aurignaciens qui allaient finalement peupler le Vieux Continent. De ces contacts a aussi surgi une véritable culture de transition entre les cultures européennes (françaises et anglaises) et les cultures amérindiennes (nombreuses) : celle de la « Nation métisse ». Pour se faire reconnaître, à la fin du XIXe siècle, cette nation osa même une guerre contre le gouvernement canadien : 300 métis et Amérindiens affrontèrent 800 soldats canadiens. La « bataille de Batoche » fut perdue, mais pas l’identité des quelque 350 000 membres de cette nation, représentée aujourd’hui par le Ralliement national des Métis, dirigé depuis peu par Cassidy Caron, une métisse au nom typiquement français.

vendredi 11 février 2022

Homo sapiens et Néandertal se sont croisés plus tôt qu'on ne le pensait en Europe !

S'ils ont été contemporains et se sont hybridés, les liens culturels entre H. sapiens et H. neanderthalensis demeurent parcellaires. Une récente étude fait part de la découverte d'une grotte française dans laquelle des représentants de ces deux espèces se seraient, sinon côtoyées, du moins succédé à plusieurs reprises.

Comment savoir quelles ont été les migrations humaines au cours de la Préhistoire ? Il s'agit de retracer la chronologie des déplacements grâce à la datation, absolue ou relative, de restes archéologiques et humains identifiés sur différents sites. Ces dernières années, la réhabilitation d'Homo neanderthalensis en tant qu'espèce humaine intelligente et aux comportements et cultures complexes a permis de susciter l'engouement du grand public pour ce cousin et contemporain d'Homo sapiens.

Parmi les questions qui agitent encore la communauté scientifique figurent notamment celles des échanges, culturels mais également génétiques qui ont pu exister entre H. sapiens et H. neanderthalensis avant que cette dernière espèce ne disparaisse définitivement de la surface du Globe. Une récente étude parue dans le journal Science Advances rapporte la découverte de traces d'H. sapiens contemporaines de celles d'H. neanderthalensis en France et prouve donc l'arrivée de l'Homme moderne en Europe bien plus tôt que ce qui avait été publié jusqu'alors.

Une succession d'occupations

Dans cette étude, les auteurs rapportent que H. sapiens est apparu en Afrique il y a plus de 300.000 ans, que ses traces ont ensuite été trouvées en Israël (il y a entre 194.000 et 177.000 ans), en Asie de l'Est (il y a 80.000 ans) et en Australie (il y a 65.000 ans). L'arrivée d'H. sapiens est plus tardive, probablement en raison de la présence de Néandertal ou de barrières écologiques dans cette région. Des traces d'H. sapiens ont donc été trouvées en Italie et en Bulgarie entre il y a 45.000 et 43.000 ans.

L'arrivée d'H. sapiens est plus tardive, probablement en raison de la présence de Néandertal ou de barrières écologiques

De plus, des restes de Néandertal et de leur technologie moustérienne en Europe remontent respectivement à il y a entre 42.000 et 40.000 ans et entre 41.000 et 39.000 ans. Or, les auteurs de l'étude parue dans Science Advances rapportent la découverte de restes d'Hommes modernes dans la grotte de Mandrin, près de la commune de Malataverne, dans le sud de la France. Ces restes consistent en des fragments dentaires ou en des dents entières et appartiennent au moins à sept individus différents et sont répartis sur des couches distinctes.

L'analyse de forme des couronnes dentaires ainsi que des technologies permet de déterminer que H. neanderthalensis a été remplacé dans la grotte Mandrin par H. sapiens il y a environ 54.000 ans.

Néandertal a ensuite réoccupé la grotte il y a 51.700 ans jusqu'à un retour de l'Homme moderne, entre il y a 44.100 ans et 41.500 ans. Cette étude montre par conséquent que Néandertal et l'Homme moderne ont occupé successivement la même grotte et que le milieu de la Vallée du Rhône était un important couloir naturel de déplacements entre le bassin méditerranéen et l'Europe du Nord. Les auteurs ont par ailleurs daté des restes d'H. sapiens entre 56.800 et 51.700 ans, soit plus de 10.000 ans avant ce qui avait été estimé jusqu'alors. L'alternance des occupations de la grotte par les deux espèces montre de plus que la disparition de Néandertal en Europe s'est donc produite plus de 10.000 ans après l'arrivée d'H. sapiens dans la région.

Les restes dentaires de Néandertaliens (couches C, D, F et G) et d'Homme moderne (couche F) ont été trouvés dans la grotte Mandrin.

Source : Futura du 10/02/2022

jeudi 10 février 2022

Une dent de lait bouleverse ce que l'on pensait savoir de Sapiens et de son apparition en Europe

Une étude majeure publiée mercredi 9 février 2022 rebat les cartes au sujet du peuplement de notre espèce, Homo sapiens. Ce dernier serait apparu en Europe continentale il y a quelque 54.000 ans, soit plus de dix millénaires avant la date jusqu'ici acceptée. Il aurait également occupé à moins d'un an d'écart un territoire investi par une population néandertalienne.

C’est une conclusion qui bouscule encore un peu plus les idées admises pour acquises sur nos origines. Dans un article de près de 130 pages publié mercredi 9 février 2022 dans la revue Sciences Advances, le chercheur français Ludovic Slimak, grand spécialiste de Néandertal, et son équipe, démontrent non seulement que les humains modernes n’ont pas simplement "remplacé" leurs cousins néandertaliens en Europe continentale, en fournissant les preuves d’une coexistence entre les deux populations, mais que l’arrivée de Sapiens sur le Vieux continent serait plus précoce qu’on ne le pensait jusqu’alors, de 10.000 ans environ.

Leurs résultats, fruit de près de 25 ans de fouilles dans la grotte Mandrin, un abri rocheux situé dans la commune de Malataverne, dans la Drôme, s’appuient sur des éléments que les chercheurs estiment indiscutables : des restes humains, et plus précisément une dent, dont l’analyse révèle son appartenance certaine à un humain moderne archaïque. "Nous sommes en mesure d’affirmer grâce à nos travaux que Sapiens arrive en Europe continentale, et plus précisément dans la vallée du Rhône, dès 54.000 ans au moins, et qu’il occupe durant 40 ans environ un site colonisé par Néandertal à peine un an plus tôt", explique Ludovic Slimak, chercheur au CNRS et à l'Université Toulouse-Jean Jaurès. Un an, soit un battement de cils à l’échelle de l’histoire de l’évolution. Et une période suffisamment courte pour imaginer que les deux groupes se sont croisés, bien qu’aucun élément à ce jour ne prouve un quelconque contact entre eux.

Un exemple unique au monde

Jusqu’ici, partout où ils ont été trouvés dans le monde, les restes fossilisés des premiers humains modernes n'avaient été identifiés dans les archives stratigraphiques qu'au-dessus des restes des néandertaliens, empêchant les scientifiques de démontrer où et quand ces homininés avaient pu interagir. "Nous pensions qu’Homo sapiens était arrivé quelque part en 42.000 et 45.000 ans et qu’il avait remplacé les populations établies sur le territoire depuis des centaines de millénaires", remet en contexte l’archéologue. Mais à leur grande surprise, les scientifiques ont constaté qu’un ou deux millénaires après cette occupation par nos ancêtres archaïques, Néandertal était revenu sur le même site !

"Il s'agit de la première occurrence au monde d’une occupation néandertalienne postérieure à une occupation par l’humain moderne."

Pas moins de cinq niveaux stratigraphiques néandertaliens recouvrent en effet la couche où résident les preuves de la présence de Sapiens sur quatre décennies au moins, soit deux générations environ. "La couche correspondant à Sapiens recouvrant elle-même un niveau néandertalien, elle est comme prise en sandwich entre des couches relatives à Néandertal", détaille le chercheur. Il s’agit là de la toute première occurrence au monde d’une occupation néandertalienne postérieure à une occupation par l’humain moderne. "Partout ailleurs, quand Sapiens arrive, les autres populations - Néandertiens, Denisoviens... - tirent leur révérence définitivement", assure Ludovic Slimak. "Ici, ce n’est pas le cas. Et nous avons des éléments diagnostics dans toutes les couches pour le prouver." Exceptionnellement riche en données, la grotte Mandrin a permis la collecte de dizaines de milliers d'objets archéologiques, multipliant ainsi les opportunités d'obtenir des certitudes (si l'on peut se permettre, en science, de lâcher un tel mot).

Le Néronien, un Sapiens insoupçonné

Ces conclusions, Ludovic Slimak les mûrit en réalité depuis 2004, date à laquelle il soutient sa thèse. Il y présente l’"anomalie" qu’il estime avoir identifié lors de ses recherches à Mandrin : une couche stratigraphique qui contient d’étranges petits artefacts en pierre, bien trop fins et sophistiqués pour avoir été taillés par des néandertaliens. Il donne alors une dénomination à cette culture qui "sort du lot", le Néronien. Il comprendra à qui il avait vraiment affaire seulement quinze ans plus tard, lors d’un programme de recherche d’un an auquel il est convié à Harvard aux côtés de sa consoeur et compagne, Laure Metz. Là-bas, en travaillant sur des artefacts trouvés sur des sites de la Méditerranée orientale - des sites que l’on sait déjà occupés par des humains modernes dès 54.000 ans -, il comprend que le Néronien n’est autre qu'un Sapiens. Un Sapiens présent, donc, dans le Sud de la France dix millénaires avant son arrivée supposée. Un Sapiens venu s’installer dans cette grotte à peine quelques mois après que Néandertal y a dormi, mangé, et peut-être même donné la vie.

L’année suivante, en 2018, Ludovic Slimak demande à Clément Zanolli, paléoanthropologue pour le CNRS et l’Université de Bordeaux, d’analyser en très haute résolution l’une des neuf dents "néroniennes" trouvées des années plus tôt à Mandrin, celle d’un enfant âgé de 2 à 6 ans qui est également la seule à avoir été trouvée dans la strate où les petits objets néroniens reposaient. La morphologie de la dent de lait, une molaire, ne ment pas. Elle est bien celle d’un Homo sapiens archaïque, un Homo sapiens du Pléistocène. Les huit autres, elles, sont néandertaliennes. Pour Ludovic Slimak, le puzzle est complet : Sapiens était bien là avant qu'on ne le croit, laissant derrière lui ses outils typiques de la microlithisation, cette miniaturisation demandant une grande technicité et que seul l’humain moderne s’est montré capable de maîtriser.

Un débat en perspective

De telles affirmations risquent indéniablement de faire l'effet d'une bombe dans le monde de la paléo-anthropologie. À l'heure même de la publication de l'étude, dans un article du journal Le Monde, le paléo-anthropologue Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France, émettait ses doutes quant à la fiabilité de la preuve principale : "Une dent de lait, ce n’est pas comme un squelette, un crâne ou un fémur. C’est tout petit, ça se balade, ça peut se promener dans la stratigraphie."

Qu'importe, Ludovic Slimak est sûr de lui : les chances qu'une dent de lait ait atterri par hasard - ou plutôt par erreur - dans cette couche stratigraphique sont à son sens nulles. "Cette découverte constitue un tournant majeur, sans doute aussi bouleversante que la découverte de la grotte Chauvet en 1994 (la plus ancienne grotte peinte du monde, qui s'est avérée deux fois plus ancienne que l'art rupestre jusqu'alors considéré le plus ancien, NDLR). Le fait est qu'aujourd'hui, nous ne pouvons ni pour Chauvet ni pour Mandrin faire une proposition alternative qui tient la route. Nous avons été évidemment les premiers à remettre en question nos propres conclusions, mais nous n'avons pas trouvé d'explication plausible autre que celle formulée dans notre article." Ludovik Slimak rappelle enfin qu'il ne brandit pas qu'une dent, mais bien "tout un ensemble de données archéologiques solidement datées grâce aux technologies de pointe et à des experts du monde entier."

La grotte Chauvet se trouve justement à 25 kilomètres seulement de Mandrin. Un hasard ? Peut-être pas. "Le Rhône est l'un des fleuves les plus importants d'Europe et constitue la seule voie naturelle depuis la côte méditerranéenne vers l'Europe continentale. Nous tenons là le témoignage solide d'un processus historique majeur qui s'est produit dans l'une des zones géographiques les plus importantes d'Europe en termes de migrations naturelles." Aujourd'hui encore, au-dessus de la grotte Mandrin, plus de 100.000 véhicules empruntent chaque jour l'autoroute A7, faisant d'elle l'une des voies les plus fréquentées d'Europe.

Source : Sciences et Avenir du 10/02/2022

mercredi 9 février 2022

La grotte Mandrin révèle de nouveaux secrets sur Homo sapiens

L'homme moderne, d'après les outils retrouvés dans les sédiments de la grotte Mandrin, serait arrivé en Europe de l'Ouest 10.000 ans plus tôt que prévu, croisant son cousin Néanderthal de très près.

Une découverte “aussi incroyable que celle de la grotte Chauvet en 1994”: le paléoanthropologue Ludovic Slimak n’y va pas par quatre chemins pour qualifier “sa” grotte et son histoire. Il faut dire que cette dernière est hors du commun. La grotte Mandrin, située à une dizaine de kilomètres au sud de Montélimar (Drôme), recelerait la preuve que l’homme de Néandertal et l’homme moderne ont successivement habité la même caverne, dans un intervalle d’à peine une année.

Dans un article parue dans la revue Science ce mercredi 9 février, l’équipe de Ludovic Slimak fait un double constat, qui pourrait changer la façon dont le voyage d’homo sapiens est étudié. D’abord, notre ancêtre aurait mis pour la première fois les pieds dans la grotte Mandrin 56.000 ans avant notre ère : c’est 10.000 ans plus tôt que ne l’avait établi l’anthropologie jusqu’ici.

Cherche appartement à louer

Deuxième découverte, l’appartement loué par homo sapiens pendant une quarantaine d’années était en réalité un “time share”. En effet, le locataire précédent, l’homme de Néandertal, ne se serait éclipsé de la grotte que pour revenir après le départ des nouveaux arrivants. Combien de temps après? Une année, voire moins. En paléoanthropologie, c’est à peine l’épaisseur du trait. Ils pourraient même s’y être croisés.

“On sait qu’ils ont été là à un an d’intervalle, mais on n’a pas trouvé de restes humains dans les mêmes niveaux sédimentaires”, explique au HuffPost Clément Zanolli, paléoanthropologue à l’université de Bordeaux et membre de l’équipe de la grotte Mandrin, “mais très clairement, ils étaient dans le même territoire, et se sont donc très probablement rencontrés”. En clair, un groupe d’Homo sapiens évoluant dans la région a très bien pu tomber sur ses cousins Néandertal en plein emménagement. Et cela expliquerait pas mal de choses.

“La paléogénétique nous dit qu’il y a des hybridations”, poursuit Clément Zanolli, “et nous possédons nous-même de l’ADN de Néandertal”. C’est donc bien qu’il y a eu contact entre les deux populations, et pas seulement pour s’entretuer. La grotte Mandrin et ses alentours pourrait être l’un des lieux de cette rencontre, une première en Europe. “Au proche et au moyen-orient il existe quelques sites où on sait que les deux groupes vivaient”, mais ici “aucun site ne démontre la co-occurence des groupes humains au même endroit”.

Voyage depuis le Liban

Magie de la grotte Mandrin ? C’est plutôt la vallée du Rhône, au coeur de laquelle elle se niche, qui pourrait en être la responsable. “Le Rhône est l’une des plus grandes rivières d’Europe, et le seul passage de la côté méditerranéenne vers l’Europe continentale” analyse ainsi Ludovic Slimak. Des populations nomades auraient été contraintes d’emprunter le même chemin: l’homo sapiens au début de son histoire, et l’homme de Néandertal au crépuscule de la sienne. Mais c’est justement ce chemin qu’il faudrait éclaircir.

Pour déduire avec une telle précision chronologique la présence d’Homo sapiens dans la grotte Mandrin, les chercheurs se sont largement appuyés sur des outils retrouvés dans les sédiments. Tous font partie d’une technologie nommée le Néronien, avec des lames et des pointes très fines, d’une complexité dont Néandertal était incapable. Or cette technique avancée n’a jusqu’ici été retrouvée que dans des fouilles menées au Liban, à 3000 kilomètres de la vallée du Rhône.

Une théorie à consolider

Pour Ludovic Slimak, “c’est la preuve que les premiers homo sapiens sont arrivés par des routes maritimes”, ce qui expliquerait l’absence d’outils de ce genre dans les grottes de Grèce ou d’Italie. Mais le paléoanthropologue et chercheur au CNRS Francesco d’Errico, sans rejeter totalement cette possibilité, y voit une faille possible de l’analyse.

“Ce néronien est assez différent de celui que l’on retrouve au moyen-orient” tempère-t-il ainsi, ajoutant que “les autres outils retrouvés dans les mêmes couches sédimentaires ne sont pas ceux que l’on retrouve là-bas”. Ajoutée à l’absence d’outils sur la route qu’aurait pris homo sapiens, cette constatation fragilise la découverte française.

D’autant que l’étude s’appuie également sur une dent d’homo sapiens pour dater leur présence, une preuve qui prête également le plan à la critique. “Les dents peuvent se balader dans les couches archéologiques” résume le chercheur. La présence d’homo sapiens, si la dent était mal datée, pourrait ne pas être aussi simultanée qu’espérée avec Néandertal. Mais s’il est prudent, le scientifique ne nie pas le potentiel de cette découverte.

″C’est potentiellement très intéressant, cela pourrait représenter un changement de paradigme”, s’enthousiasme-t-il même. “Mais beaucoup de choses sont dites qui vont devoir être vérifiées dans d’autres sites.” Cela tombe bien, c’est également l’avis de l’équipe de la grotte Mandrin, qui annonce déjà “de nouvelles découvertes fascinantes dans les mois et les années qui viennent”.

Source : Huffington Post du 09/02/2022