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mercredi 7 février 2024

Homo sapiens était présent en Europe bien avant la disparition des Néandertaliens

De nouvelles analyses de fossiles prouvent que des Homo sapiens ont vécu dans les climats les plus froids de l’Europe de l’Ouest encore occupée par les néandertaliens. Un indice de plus pour résoudre l’énigme de la disparition d’Homo neanderthalensis.

Avez-vous déjà entendu parler du LRJ ou Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien ? Une équipe internationale dirigée par Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, vient de prouver que les porteurs de cette culture matérielle d’Europe septentrionale datant de l’époque de la transition Néandertaliens/Sapiens appartenaient à notre espèce. Ce résultat est d’une grande importance, parce qu’il est – enfin ! – sans équivoque, alors que l’on sait qu’à cette période, les Néandertaliens étaient encore à des milliers d’années de leur extinction définitive.

Si l’appellation de cette culture matérielle semble aussi barbare, c’est parce qu’elle associe les noms de trois lieux très différents, l’un polonais – Jerzmanowic –, l’autre allemand – Ranis – et le dernier anglais – Lincombe Hill. Le LRJ correspond donc à une population qui s’était avancée jusqu’à l’Europe la plus occidentale, et cela sur une mince bande septentrionale de pratiquement 1 500 kilomètres de long. Il fait partie de toute une série de cultures dites « de transition » – Szélétien, Bohunicien, Uluzzien, Châtelperronien… En effet, les outils caractéristiques de ces cultures montrent une certaine proximité avec ceux des Néandertaliens mais aussi, de façon parfois totale, avec ceux du « Paléolithique supérieur initial », l’industrie lithique sapiens au Levant qui a précédé l’Aurignacien, la première culture matérielle attribuée à Homo sapiens à s’être répandue en Europe. Or on ne sait pas bien interpréter ces cultures intermédiaires : sont-elles le produit d’un métissage culturel, d’une évolution locale des Néandertaliens ou de l’arrivée de pionniers Homo sapiens ? Bref, entre l’Europe néandertalienne et l’Europe sapiens existait une certaine zone grise.

C’est justement d’une graue Schicht, c’est-à-dire d’une « couche grise » dans la Ilsenhöhle – la grotte d’Ilsen –, près de Ranis, en Thuringe, que semble venir l’éclaircissement. Les chercheurs sont retournés dans cette cavité déjà explorée dans les années 1930 pour vérifier par des méthodes modernes la stratigraphie des premières fouilles. Ils ont rouvert la tranchée historique et fouillé dans des carrés adjacents la couche d’argile fortement mêlée de sable et d’un humus la colorant en gris de la graue Schicht. Ils n’y ont pas retrouvé les pointes foliacées caractéristiques du LRJ, des pointes unifaciales ou bifaciales façonnées à partir de longues lames, connue dans la grotte d’Ilsen depuis les années 1930. Toutefois, la présence de deux lames fragmentées, manifestement rejetées au cours de la production d’une pointe foliacée, atteste que la graue Schicht est bien LRJ !

Pour l’ancrer solidement dans le temps, l’équipe y a prélevé, ainsi que dans les strates sous- et sus-jacentes, de quoi multiplier des datations réalisées par les méthodes les plus avancées d’aujourd’hui. Puis, les chercheurs ont procédé à leur mise en ordre statistique à l’aide des logiciels développés à cet effet, et établi des dates cohérentes. Il en ressort qu’avec une probabilité de 94,5 %, la graue Schicht remonte à l’intervalle 45770 – 47500 ans AP (avant le présent). En outre, dans le carré étudié par les scientifiques, la couche sus-jacente n’avait pas été fouillée dans les années 1930, car l’écroulement du plafond de la grotte l’avait scellée sous un bloc. Constatation très rassurante : les datations effectuées montrent que cette couche sus-jacente trouve son origine dans l’intervalle 39110 – 45890 ans AP. L’âge de la graue Schicht ainsi bien établi, il restait à identifier ceux qui y ont laissé des traces…

Dans la graue Schicht, l’équipe a mis au jour quatre éléments osseux humains et neuf supplémentaires dans le matériel subsistant de la fouille des années 1930. Pour les identifier au milieu d’innombrables fragments de faune, elle a appliqué deux méthodes d’identification de l’espèce, l’une protéomique et l’autre génétique. La première, l’analyse du « protéome », c’est-à-dire du jeu de protéines constituant le collagène contenu dans les os, a permis de reconnaître ces ossements comme humain sans conclure à une appartenance à l’espèce H. sapiens. Toutefois, la recherche d’ADN mitochondrial – l’ADN contenu dans les mitochondries – le suggère fortement : dans les séquences restituées, plusieurs régions sont spécifiques à notre espèce.

Comment interpréter ce résultat ? Tout d’abord en concluant que les porteurs du LRJ de Ranis étaient des humains… à ADN mitochondrial sapiens. Par conséquent, sapiens, comme l’assument les chercheurs. Et finalement, comme les plus anciens vestiges osseux néandertaliens que des datations directes situent sans doute possible dans le temps à 42000 ans AP, il devient évident que le LRJ a précédé de plusieurs milliers d’années la disparition définitive d’H. neanderthalensis. Cela nous apporte-t-il un élément nouveau sur cette dernière ?

Peut-être. Le fait que cette culture s’étende à travers l’Europe septentrionale frappe au plus haut point. Une autre partie de l’équipe a en effet établi que les clans LRJ qui se sont périodiquement réfugiés dans la grotte d’Ilsen l’ont fait alors que la cavité donnait sur une steppe de type toundra. L’enregistrement climatique représenté par les jeux d’isotopes stables contenus dans seize dents de chevaux fait apparaître que le climat se dégradait sévèrement depuis 48000 ans AP. De plus, la température moyenne était de 7 à 12°C plus basse que celle d’aujourd’hui, qui à Ranis oscille pendant les mois d’hiver entre -3°C la nuit et +3°C le jour… C’est donc dans une steppe extrêmement froide que paissaient les rennes, les cerfs élaphes, les chevaux, les aurochs, les rhinocéros à poils laineux et les mammouths, que les porteurs du LRJ voyaient. De dangereux carnivores y rodaient aussi, à commencer par des hyènes, principales habitantes de la grotte entre deux séjours d’humains. Le régime alimentaire de ces derniers, étudié par d’autres membres de l’équipe, était proche de celui des Néandertaliens contemporains et consistait principalement en chair de chevaux mais aussi de cervidés (rennes, cerfs élaphes) et de dangereux rhinocéros à poils laineux.

Ainsi, il est de plus en plus clair que les chasseurs-cueilleurs LRJ (surtout chasseurs !) devaient être et étaient parfaitement adaptés à un environnement subarctique. Or le fémur du plus ancien Homo sapiens connu en Sibérie, celui d’Ust’-Ishim, date de 45000 ans AP, et l’on sait aussi que les porteurs de la culture du Paléolithique supérieur initial ont progressé très tôt vers l’Asie centrale, voire septentrionale. Là, sans nul doute, ils ont dû s’acclimater à des températures extrêmement basses, et se sont simultanément avancés vers l’ouest sous les mêmes latitudes, ce qui explique la conformation géographique allongée du LRI. Plus au sud, d’autres cultures intermédiaires, peut-être sapiens, peut-être néandertaliennes, peut-être métissées – existaient jusque dans la péninsule italique et la péninsule ibérique. Récemment, en fouillant la grotte Mandrin, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’université de Toulouse, a mis en évidence des indices suggérant fortement la présence il y a 54 000 ans (!) de clans sapiens dans une vallée du Rhône, où vivaient encore des Néandertaliens. En résumé, il devient de plus en plus tentant de penser que c’est le mitage de l’habitat européen par des cultures de transition – des cultures sapiens ou sous influence sapiens – qui, petit à petit, a empêché les Néandertaliens de maintenir leur mode de vie bien moins intensif que celui de leurs envahissants cousins, qui les auront aussi absorbés en partie.

Source : Pour la Science du 07/02/2024

vendredi 2 février 2024

Quand Homo sapiens s’aventurait dans le froid du nord européen, il y a 45 000 ans

Le climat glacial ne leur faisait pas peur : des groupes pionniers d’Homo sapiens se sont aventurés dans le nord-ouest de l’Europe, il y a 45 000 ans, soit plusieurs milliers d’années avant que les Néandertaliens disparaissent du continent, selon des études publiées mercredi. Jamais des traces aussi anciennes de l’homme moderne n’avaient été identifiées dans cette région de l’Europe. Cette découverte majeure affine le scénario du peuplement du continent par notre espèce, qui a fini par remplacer les populations locales de Néandertaliens, comme toutes les autres lignées humaines archaïques à travers la planète.

En Europe, « ce phénomène de remplacement s’est étalé sur plusieurs milliers d’années, entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur », explique le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’évolution humaine de l’Institut Max-Planck à Leipzig (Allemagne), auteur principal des trois études parues dans Nature.

Durant une phase, Sapiens et Néandertal ont coexisté, sans que l’on sache précisément ni où ni comment. Des preuves archéologiques ont révélé la présence de cultures différentes dans des zones géographiques bien délimitées, durant cette période de transition. Mais identifier les auteurs de ces cultures est un casse-tête tant les restes humains sont rares. Les paléontologues butent notamment sur la culture du Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien (LRJ), un type d’outillage en pierre taillée. Retrouvé sur plusieurs sites au nord des Alpes, sur une bande entre l’Angleterre à la Pologne, il est daté entre environ 45 000 ans et 41 000 ans avant notre ère.

Huit mètres sous terre

De 2016 à 2022, une équipe de l’Institut Max Planck a entrepris de fouiller l’un de ces sites à Ranis, en Allemagne, déjà partiellement excavé dans les années 1930.

Une grotte à l’accès périlleux, dont la voûte s’est effondrée. « Il a fallu descendre à huit mètres sous terre et boiser les parois pour protéger les fouilleurs », raconte Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France. « Par chance », ces derniers tombent sur des outils biface « LRJ » et des milliers de fragments osseux associés. Une première.

Les scientifiques ont fait appel à une technique récente, appelée paléoprotéomique et consistant à extraire des protéines, pour savoir s’il s’agissait d’os humains ou d’animaux. Ils ont aussi récupéré des ossements collectés dans les années 1930, conservés dans un musée près de Leipzig. Une douzaine de restes humains ont ainsi été soumis à une datation radiocarbone et des analyses génétiques. Verdict : Homo sapiens était l’artisan de ces outils façonnés il y a un peu plus de 45 000 ans.

Des humains aux mêmes caractéristique que leurs congénères découverts dans l’est de l’Europe (Bulgarie et République tchèque). Datés eux aussi d’il y a 45 000 ans, ils étaient jusqu’ici les plus anciens représentants de notre espèce sur le continent. C’est à cette période que les tout premiers Homo sapiens, venus d’Afrique, ont abordé le continent eurasiatique, occupé de longue date par les Néandertaliens sur son flanc ouest.

« On a longtemps eu en tête le modèle d’une grande vague de Sapiens qui a déferlé sur l’Europe et rapidement absorbé les Néandertaliens vers la fin de ces cultures de transition aux alentours de 40 000 ans », décrypte Jean-Jacques Hublin.

Froid sibérien

D’après les dernières découvertes, il semblerait plutôt que Sapiens ait peuplé le continent par « vaguelettes » successives, et plus anciennes qu’imaginé. Durant leur incursion en Europe du nord il y a 45 000 ans, nos lointains ancêtres ont très bien pu coexister avec leurs cousins Néandertaliens, dont les derniers survivants se sont éteints dans le sud-ouest du continent il y a 40 000 ans.

es travaux publiés dans Nature dépeignent des « pionniers » se risquant à affronter un climat froid, l’équivalent de la Sibérie ou du nord de l’actuelle Scandinavie, décrit dans un communiqué Sarah Pederzani, qui a mené les recherches sur l’environnement de Ranis.

Ils vivaient par petits groupes mobiles, n’occupant que de manière éphémère la grotte où ils consommaient les animaux chassés (rennes, chevaux…). « Comment ces gens venus d’Afrique ont eu l’idée d’aller vers des températures si extrêmes ? », s’interroge le Pr Hublin. Ils possédaient en tout cas une capacité technique et une « résilience au climat froid » dont on pensait qu’elle s’était développée « plusieurs milliers d’années plus tard » chez Sapiens, complète Sarah Pederzani. Ce que n’avait sans doute pas les Néandertaliens, supposés habitués au froid.

Source : Le Blob du 02/02/2024

mercredi 31 janvier 2024

Quand Homo sapiens s'aventurait dans le froid du nord européen, il y a 45 000 ans

Le climat glacial ne leur faisait pas peur : des groupes pionniers d'Homo sapiens se sont aventurés dans le nord-ouest de l'Europe, il y a 45.000 ans, soit plusieurs milliers d'années avant que les Néandertaliens disparaissent du continent, selon des études publiées le 1er février 2024.

Jamais des traces aussi anciennes de l'homme moderne n'avaient été identifiées dans cette région de l'Europe. Cette découverte majeure affine le scénario du peuplement du continent par notre espèce, qui a fini par remplacer les populations locales de Néandertaliens, comme toutes les autres lignées humaines archaïques à travers la planète.

Sapiens et Néandertal ont coexisté, sans que l'on sache précisément ni où ni comment

En Europe, "ce phénomène de remplacement s'est étalé sur plusieurs milliers d'années, entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur", explique à l'AFP le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, directeur du département d'évolution humaine de l'Institut Max-Planck à Leipzig (Allemagne), auteur principal des trois études parues dans Nature.

Durant une phase, Sapiens et Néandertal ont coexisté, sans que l'on sache précisément ni où ni comment. Des preuves archéologiques ont révélé la présence de cultures différentes dans des zones géographiques bien délimitées, durant cette période de transition. Mais identifier les auteurs de ces cultures est un casse-tête tant les restes humains sont rares.

Les paléontologues butent notamment sur la culture du Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien (LRJ), un type d'outillage en pierre taillée. Retrouvé sur plusieurs sites au nord des Alpes, sur une bande entre l'Angleterre à la Pologne, il est daté entre environ 45.000 ans et 41.000 ans avant notre ère.

"Il a fallu descendre à huit mètres sous terre et boiser les parois pour protéger les fouilleurs"

De 2016 à 2022, une équipe de l'Institut Max Planck a entrepris de fouiller l'un de ces sites à Ranis, en Allemagne, déjà partiellement excavé dans les années 1930. Une grotte à l'accès périlleux, dont la voûte s'est effondrée. "Il a fallu descendre à huit mètres sous terre et boiser les parois pour protéger les fouilleurs", raconte Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France.

"Par chance", ces derniers tombent sur des outils biface "LRJ" et des milliers de fragments osseux associés. Une première. Les scientifiques ont fait appel à une technique récente, appelée paléoprotéomique et consistant à extraire des protéines, pour savoir s'il s'agissait d'os humains ou d'animaux. Ils ont aussi récupéré des ossements collectés dans les années 1930, conservés dans un musée près de Leipzig.

Une douzaine de restes humains ont ainsi été soumis à une datation radiocarbone et des analyses génétiques. Verdict : Homo sapiens était l'artisan de ces outils façonnés il y a un peu plus de 45.000 ans.

Des humains aux mêmes caractéristiques que leurs congénères découverts dans l'est de l'Europe (Bulgarie et République tchèque). Datés eux aussi d'il y a 45.000 ans, ils étaient jusqu'ici les plus anciens représentants de notre espèce sur le continent.

C'est à cette période que les tout premiers Homo sapiens, venus d'Afrique, ont abordé le continent eurasiatique, occupé de longue date par les Néandertaliens sur son flanc ouest.

"On a longtemps eu en tête le modèle d'une grande vague de Sapiens qui a déferlé sur l'Europe et rapidement absorbé les Néandertaliens vers la fin de ces cultures de transition aux alentours de 40.000 ans", décrypte Jean-Jacques Hublin.

Un peuplement par "vaguelettes" successives

D'après les dernières découvertes, il semblerait plutôt que Sapiens ait peuplé le continent par "vaguelettes" successives, et plus anciennes qu'imaginé. Durant leur incursion en Europe du Nord il y a 45.000 ans, nos lointains ancêtres ont très bien pu coexister avec leurs cousins Néandertaliens, dont les derniers survivants se sont éteints dans le sud-ouest du continent il y a 40.000 ans.

Les travaux publiés dans Nature dépeignent des "pionniers" se risquant à affronter un climat froid, l'équivalent de la Sibérie ou du nord de l'actuelle Scandinavie, décrit dans un communiqué Sarah Pederzani, qui a mené les recherches sur l'environnement de Ranis. Ils vivaient par petits groupes mobiles, n'occupant que de manière éphémère la grotte où ils consommaient les animaux chassés (rennes, chevaux...).

"Comment ces gens venus d'Afrique ont eu l'idée d'aller vers des températures si extrêmes ?", s'interroge le Pr Hublin.

Ils possédaient en tout cas une capacité technique et une "résilience au climat froid" dont on pensait qu'elle s'était développée "plusieurs milliers d'années plus tard" chez Sapiens, complète Sarah Pederzani. Ce que n'avaient sans doute pas les Néandertaliens, supposés habitués au froid.

Source : Sciences et Avenir du 31/01/2024

dimanche 7 janvier 2024

Le nouvel art de faire parler les fossiles

Depuis les années 2010, l'analyse d'infimes vestiges d'ADN ou de protéines réécrit notre plus lointain passé. Après les métissages Sapiens-Neandertal, elle vient de révéler l'organisation, sur des générations, d'une famille paysanne "bourguignonne" d'il y a 7000 ans.

Dans les années 2000, la petite commune de Gurgy, nichée dans un méandre de l'Yonne, a livré l'une des plus grandes nécropoles françaises du néolithique. Les ossements de cent vingt-huit individus et quantité de sépultures y témoignent d'une longue occupation du site - un millier d'années - à partir du 5e millénaire avant notre ère, époque à laquelle les pratiques agricoles sédentaires s'implantent sur le territoire de la France actuelle. Difficile, cependant, d'en savoir plus sur ces individus et leur société à partir des méthodes morphologiques et archéologiques classiques - datation au carbone 14 ou par luminescence, étude de l'industrie lithique ou de la céramique. Surtout en l'absence d'objets ou de traces écrites…

Vingt ans plus tard, Maïté Rivollat, paléogénéticienne à l'Université de Bordeaux, et ses collègues ont levé le voile sur ce groupe d'humains. Dans une étude parue en juillet dernier, ils ont analysé de l'ADN ancien provenant des ossements de Gurgy et ont ainsi pu reconstituer l'arbre généalogique de deux familles de 63 et 12 individus. Cela leur a permis de mettre en évidence la structuration sociale de cette communauté étendue sur plusieurs générations, axée autour des hommes qui naissaient et mouraient sur place tandis que les femmes venaient de groupes extérieurs.

Mais que s'est-il passé en vingt ans pour qu'un tel mystère puisse être résolu ? Cet exemple n'est en fait que l'un des résultats les plus récents d'une discipline jeune qui a le vent en poupe : la paléogénétique, l'analyse de l'ADN ancien. Depuis ses débuts en 1984 - quand l'équipe du biochimiste néo-zélandais Allan Wilson, à l'Université de Berkeley (Californie), séquence pour la première fois de l'ADN ancien, issu d'un spécimen de quagga, une sous-espèce de zèbre qui s'est éteinte au 19e siècle -, le champ d'investigation s'est élargi et affine de jour en jour notre connaissance du passé.

Sur le papier, son application à la paléoanthropologie est simple. Les chercheurs tentent de voir si les fossiles humains - nouvellement découverts ou conservés dans les collections depuis des décennies - contiennent des fragments d'ADN ayant résisté au passage du temps. Le cas échéant, ils les extraient pour les analyser et réassembler les génomes de nos ancêtres et cousins disparus. Ces génomes anciens sont de véritables mines d'informations sur les populations du passé - la lecture des séquences de nucléotides de l'ADN renseigne sur les gènes de son propriétaire et, par extension, sur les caractéristiques physiologiques et morphologiques que codent ces dernières. Les chercheurs s'intéressent par exemple aux régions qui diffèrent entre ces génomes anciens et des génomes de référence modernes. Mais la tâche n'est pas simple.

Il faut en effet séparer le matériel génétique humain de celui dit environnemental (bactéries, végétaux, animaux) et s'assurer que l'échantillon n'est pas contaminé par la sueur, les poils ou le sang du manipulateur moderne. De plus, extraire une quantité suffisante d'ADN peut aboutir à l'altération, voire à la destruction du fossile… un problème quand certains - souvent ceux du paléolithique (-2,5 millions d'années à -12.000) - sont d'une grande rareté ! Ainsi, l'humérus extrait du squelette découvert en 1856 dans la vallée de Neander, en Allemagne - qui nous a révélé l'existence d'Homo neanderthalensis - est désormais en morceaux…

La révolution du séquençage à très haut débit

"Les débuts ont été enthousiastes mais laborieux, les premiers protocoles ne commençant à être sérieusement développés qu'au début des années 2000, explique Céline Bon, paléo-généticienne au Muséum national d'histoire naturelle. La paléogénomique (la reconstitution des génomes anciens, ndlr) prendra son véritable essor à partir du début des années 2010." Pour cela, il aura fallu attendre l'arrivée des techniques de séquençage de nouvelle génération, à très haut débit, qui permettent de lire l'ADN rapidement et à coût réduit.

Dès lors, la course à l'ADN ancien est lancée, en l'occurrence par le paléogénéticien finlandais Svante Pääbo (qui recevra pour ses travaux le prix Nobel de physiologie ou médecine en 2022) et ses collègues de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste. En 2010, ils publient un premier séquençage du génome d'Homo neanderthalensis. Quatre milliards de nucléotides, récoltés sur des fossiles de trois néandertaliens découverts dans la grotte de Vindija, en Croatie. Pour la première fois, il est possible de scruter l'intimité de notre plus proche parent, disparu depuis au moins 30.000 ans, et de comparer son génome à celui d'Homo sapiens.

Ces nouvelles données éclairent les paléoanthropologues sur l'origine génétique des différences entre Homo sapiens et néandertaliens, grâce à la comparaison des séquences d'ADN dissimilaires (d'espèces différentes) - on en compte alors 78 - et permettent d'estimer la date à laquelle les deux espèces ont divergé : il y a environ 800.000 ans.

Homo sapiens définitivement déboulonné de son piédestal

Et ce n'est pas tout. Au fil de leurs travaux, les chercheurs vont faire une autre découverte, spectaculaire : le génome des Européens et des Asiatiques actuels possède environ 2 % de gènes d'origine néandertalienne. Il y a donc du Neandertal en nous ! L'analyse de l'ADN ancien a ainsi déboulonné le mythe d'une étanchéité totale entre les espèces du genre Homo et d'une "supériorité" immanente de Sapiens. Un métissage entre des groupes humains a bel et bien eu lieu, et ce n'était vraisemblablement pas chose rare. Observer l'ADN fossile permet désormais de savoir où se sont effectués ces métissages - en comparant les ADN des individus métissés aux génomes d'humains découverts dans des régions particulières - et entre quels groupes d'humains.

Au même moment retentissait un autre coup de tonnerre. David Reich, de la Harvard Medical School, aux États-Unis, et ses collègues, dirigés par Svante Pääbo, publiaient, en 2010 également, l'analyse génétique d'un hominidé inédit, reconstitué à partir de l'ADN d'un fragment de phalange découvert deux ans plus tôt dans la grotte de Denisova, en Sibérie. L'ADN mitochondrial - l'ADN situé dans la mitochondrie, la centrale énergétique de la cellule, et non dans le noyau, et exclusivement transmis par la mère - est sans équivoque : cet hominidé n'est ni un Sapiens ni un néandertalien. Un groupe d'humains entier venait d'être découvert grâce à l'analyse de matériel génétique conservé dans un os de moins d'un centimètre de long ! Pour l'heure, seuls trois génomes attestent de son existence, et très peu d'informations morphologiques permettent de le caractériser.

Pourtant, l'homme de Denisova a fait couler beaucoup d'encre. Des études ultérieures ont notamment révélé, en 2016, qu'il avait légué aux populations mélanésiennes 4 à 6 % de leur ADN ; en 2018, qu'il s'était aussi hybridé avec des néandertaliens ; et en 2019, qu'il aurait été le premier à occuper le plateau tibétain, transmettant aux ancêtres des Tibétains actuels la version du gène qui leur a permis de s'adapter à ce milieu pauvre en oxygène.

"De manière générale, la paléogénétique apporte des éclairages nouveaux sur les mouvements de populations et le métissage des humains anciens, explique Céline Bon. Cette discipline fournit des informations complémentaires en réponse à des questions qui se posent depuis des années. Lorsque l'on détecte, par exemple, au sein d'une population d'agriculteurs, des variants génétiques d'une population de chasseurs-cueilleurs, cela donne lieu à de nouveaux questionnements très intéressants !"

Illustrant ce propos, Johannes Krause, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, et ses collègues publiaient en août 2023 une nouvelle analyse génomique d'Ötzi, la très célèbre momie retrouvée congelée dans un glacier alpin en 1991. Le génome de cet individu, qui a vécu 3.300 ans avant notre ère, révèle que la pigmentation de sa peau était plus sombre qu'on ne le pensait, un constat surprenant au regard des populations contemporaines de la région. Son ADN montre qu'il descendait directement des premières populations agricoles d'Anatolie ; sa communauté vivait donc dans un certain degré d'isolement, avec des apports génétiques des groupes de chasseurs-cueilleurs voisins assez limités.

Autant de résultats qui contredisent les conclusions précoces tirées d'analyses génétiques - vraisemblablement contaminées - effectuées en 2012, et qui attribuaient à la momie une ascendance sarde, avec un influx génétique originaire des steppes. "Cela montre bien comment la reconstitution d'un tel individu peut être biaisée par nos propres préconceptions des humains du néolithique en Europe", note Johannes Krause.

Dans le permafrost, de l'ADN de mastodonte et de plantes boréales

Pour Céline Bon, les possibilités de la paléo-génétique sont multiples. "Elle offre aussi de nouvelles approches pour comprendre certains mécanismes sociaux des populations du passé, remarque-t-elle. Cela passe par la reconstitution des règles de mariage en établissant les relations de parenté, qui peuvent nous en dire long sur les structures sociales et la taille des groupes, comme dans le cas de la nécropole de Gurgy. "

Mais quelles sont les limites de cet outil qui semble défier les outrages du temps ? En 2022, dans le nord du Groenland, l'équipe d'Eske Willerslev, généticien de l'évolution aux universités de Cambridge et de Copenhague, a extrait du permafrost et séquencé de l'ADN environnemental vieux de près de deux millions d'années - l'ADN le plus ancien jamais analysé à ce jour. Le cocktail contenait du matériel génétique de mastodonte, de renne, de lièvre, de bouleau et d'autres plantes boréales. Un exploit rendu possible par la conservation des échantillons dans la glace.

En effet, pour être analysé par les technologies actuelles, l'ADN ne doit pas être conservé plus de quelques centaines de milliers d'années. En 2014 et 2016, Svante Pääbo et ses équipes séquençaient l'ADN issu de restes humains de la grotte de Sima de los Huesos, en Espagne, âgés de 430.000 ans ! Le plus vieil ADN d'humain à ce jour - et un ADN précieux, puisqu'il a précisé l'arbre phylogénétique entre Sapiens, néandertaliens et dénisoviens. Mais la plupart des travaux de paléogénétique se concentrent sur des vestiges de ces 80.000 dernières années. En effet, l'ADN ancien n'est pas une ressource illimitée et infaillible. Il peut se dégrader vite, en particulier dans des milieux chauds ou humides, et ne résiste pas aussi bien au passage du temps que d'autres composés organiques telles les protéines. C'est vers elles, d'ailleurs, que certains chercheurs se tournent aujourd'hui.

Petite sœur en pleine croissance de la paléogénétique, la protéomique arrive sur la scène archéologique en 2009 lorsque Michael Buckley, de l'Université d'York, et ses collègues parviennent à identifier des espèces animales à partir de protéines prélevées sur leurs ossements. "Nous travaillons entre autres avec les collagènes - protéines présentes dans les cartilages ou les os -, à partir desquels nous obtenons des peptides - la sous-unité qui constitue les protéines - spécifiques à certaines familles, genres ou espèces, explique Patrick Auguste, paléontologue et archéozoologue à l'Université de Lille. Encapsulées dans les os, ces protéines peuvent traverser jusqu'à deux millions d'années." Les chercheurs doivent réduire les os en poudre et analyser leur constitution à l'aide de spectromètres de masse.

Difficile à envisager lorsque les fossiles sont trop petits ou trop précieux pour être altérés. Mais en juin 2023, Patrick Auguste, Fabrice Bray, chimiste à l'Université de Lille, et leurs collègues parvenaient à démontrer qu'un milligramme de matière suffit à identifier l'organisme dont proviennent les ossements, grâce à un spectromètre à très haute résolution et à une optimisation des échantillons.

Rendre à Denisova la mandibule qui lui appartient

"Le champ des protéines est vaste, ajoute Patrick Auguste. L'amélogénine, présente dans l'émail dentaire, par exemple, existe en versions X ou Y, et informe donc sur le sexe biologique de son propriétaire." En déterminant l'identité des animaux trouvés sur des sites archéologiques d'humains anciens - leur espèce, leur sexe, leur âge à leur mort - grâce à un large répertoire de marqueurs peptidiques, les paléoanthropologues peuvent donc tirer des conclusions quant aux pratiques de chasse ou d'élevage de ces groupes. "La paléoprotéomique est complémentaire des autres approches de la paléontologie, souligne Patrick Auguste. Elle intervient là où les analyses d'ADN ou morphologiques de vestiges trop anciens ou altérés sont impossibles. "

En 2019, l'équipe de Jean-Jacques Hublin, paléoanthropologue à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste, employait cette technique pour identifier un fragment de mandibule vieux de 160.000 ans, découvert dans la grotte de Baishiya, en Chine. Résultat : celle-ci aurait appartenu à un dénisovien. Une première depuis l'identification de ce groupe humain en 2010, dont le registre fossile demeure à ce jour très maigre et était inexistant jusqu'alors hors de la grotte éponyme. Avec cette découverte, la carte de répartition de l'homme de Denisova commençait à se dessiner avec plus de précision…

En une quinzaine d'années prolifiques, ADN et protéines ont donc permis de peaufiner notre connaissance de nos ancêtres et de leurs sociétés. Or, déjà, les architectes de ces nouvelles approches se tournent vers de nouveaux défis. Ludovic Orlando, directeur du Centre d'anthropobiologie et de génomique de Toulouse, commence par exemple à s'intéresser aux épigénomes anciens, l'ensemble des modifications de l'expression des gènes. Le microscopique a encore beaucoup de choses à nous raconter sur le passé humain.

Source : Sciences et Avenir du 06/01/2024

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Maladies d'hier et d'aujourd'hui

En 2012, lors des premières analyses des restes d'Ötzi à la recherche d'ADN ancien, une grande partie du génome de Borrelia burgdorferi, la bactérie responsable de la maladie de Lyme, y a été repérée. Cette découverte a fait de la momie le plus ancien porteur connu de cette pathologie, illustrant comment la paléogénétique permet d'étudier la coévolution des humains et de leurs pathogènes. "L'objectif est de déterminer depuis quand les maladies actuelles affectent l'humanité, précise Céline Bon. Mais cette approche ne nous informe pas sur les maladies virales, puisque la plupart, comme la grippe ou récemment le Covid, sont causées par des virus à ARN." Or l'ARN, trop fragile, ne peut pas résister au passage du temps.

Autre question qui taraude la paléopathologie : celle de la pression de sélection des maladies. "Il y a fort à parier que les maladies qui nous affectent aujourd'hui ont émergé assez récemment, note Céline Bon. Et beaucoup de celles qui touchaient nos ancêtres ont disparu." Or, les approches de paléogénétique consistant à comparer l'ADN ancien avec des génomes de référence modernes, il est impossible d'accéder à des séquences de pathogènes anciens. En janvier 2023, Lluis Quintana-Murci, généticien des populations à l'Institut Pasteur, et ses collègues publiaient une étude consacrée à l'évolution du système immunitaire. À partir des gènes de 2.800 individus ayant vécu en Europe ces 10.000 dernières années, ils montraient qu'une augmentation importante des mutations avantageuses dans la lutte contre les pathogènes est survenue après l'âge du Bronze, il y a 4.500 ans.

jeudi 14 décembre 2023

Paléoprotéomique

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (4/4)

14/12/2023

jeudi 7 décembre 2023

ADN ancien

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (3/4)

07/12/2023

jeudi 30 novembre 2023

Régime alimentaire et environnement

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (2/4)

30/11/2023

jeudi 23 novembre 2023

Dater les fossiles

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (1/4)

23/11/2023

jeudi 15 décembre 2022

Comment nous sommes devenus humains

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (6/6)

15/12/2022

jeudi 8 décembre 2022

Démographie du passé

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (5/6)

08/12/2022

jeudi 24 novembre 2022

Bipédie et reproduction

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (4/6)

24/11/2022

jeudi 17 novembre 2022

Énergie et reproduction

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (3/6)

17/11/2022

jeudi 10 novembre 2022

Le dimorphisme sexuel chez les Hominines

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (2/6)

10/11/2022

jeudi 3 novembre 2022

Organisation sociale et reproduction chez les primates

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (1/6)

03/11/2022

dimanche 18 septembre 2022

“L’espèce humaine pourrait être qualifiée de ‘super invasive’”

Enfant, déjà, le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin cherchait des fossiles dans son quartier. Depuis, ce scientifique, qui a exhumé le plus vieil Homos sapiens, n’est animé que par un désir : mieux comprendre d’où nous venons.

Depuis l’enfance, Jean-Jacques Hublin a la passion des origines. Né en Algérie française, dans la ville de Mostaganem, au bord de la Méditerranée, arrivé à l’âge de 9 ans dans une cité HLM dans le nord de l’Île-de-France, le petit garçon déraciné trouva vite dans la recherche de mondes enfouis une forme de consolation. Au point, dit-il, d’écrire adolescent à des préhistoriens illustres comme André Leroi-Gourhan (1911-1986), pour tenter d’intégrer leurs équipes de fouilles… Il y parviendra en 1969, à 16 ans seulement, sur un site près de Brive, en omettant de dire son âge. Cette expérience fondatrice précisera la vocation d’une vie : explorer les racines de l’espèce humaine. À 68 ans désormais, Jean-Jacques Hublin est titulaire de la chaire de paléoanthropologie du Collège de France, après sept années comme professeur invité. Il y fait connaître les avancées d’une discipline qui permet de saisir notre trajectoire, unique, dans l’histoire de la vie sur Terre. Et ce fondateur du département d’évolution humaine au prestigieux Institut Max-Planck, basé en Allemagne, est aussi mondialement connu pour avoir exhumé en 2017 le plus ancien Homo sapiens, reculant de cent mille ans l’âge de notre espèce. Qui existerait donc depuis, au moins, trois cent quinze mille ans.

Comment est née votre vocation pour la préhistoire ?

D’abord, mon départ d’Algérie suivi de mon installation sur le plateau de Creil, dans l’Oise, fut un choc : moi qui étais fasciné par les beautés de la nature, je me retrouvais subitement dans un environnement laid et déprimant… Et la révélation est arrivée deux ans plus tard, à 11 ans, lorsque ma cousine m’a offert de visiter Paris, et que j’ai voulu aller au Muséum national d’histoire naturelle : soudain je découvrais qu’il y avait eu un nombre infini de natures englouties. Dès le lendemain, je me suis mis à chercher des fossiles derrière mon HLM ! Ma chance extraordinaire a été, en parallèle, de me lier avec mon professeur de sciences naturelles, passionné de paléontologie — avec qui je suis toujours ami. Je me souviens avoir passé avec lui des dimanches sous la neige à chercher des fossiles sur des chantiers d’autoroute. En quatrième, j’ai même monté un club de géologie dans mon collège, et me rendais aux réunions de la société savante archéogéologique de Creil.

“Quand je retrouve des fossiles humains, la sensation de tirer des vies du néant est ce qui me procure la plus profonde émotion.”

Pourquoi votre curiosité s’est-elle finalement posée sur l’Homme ?

Très tôt, j’ai été confronté à la mort violente avec la guerre d’Algérie, mais aussi à la question des origines, en raison d’une histoire familiale troublée. Mon questionnement professionnel sur l’origine humaine s’enracine dans ces traumatismes d’enfance, et s’alimente de mon désir de réparer la mort et l’oubli. Quand je retrouve des fossiles humains, la sensation de tirer des vies du néant est ce qui me procure la plus profonde émotion. L’itinéraire qui m’a conduit à revenir en Afrique du Nord (en l’occurrence au Maroc) pour y rechercher mes origines en tant qu’espèce, n’est pas innocent. C’est la chance de ma vie de pouvoir me poser des questions qui dépassent mon cas personnel, et de transformer ainsi mes tourments d’enfant en une forme de créativité.

En 2004, l’Institut Max-Planck vous a offert de créer un département d’Évolution humaine à Leipzig…

Avec la rencontre de mon professeur de cinquième, c’est le moment le plus important de ma trajectoire ; j’ai eu soudain tous les moyens que je voulais. Mais en confiant ses cartes blanches, l’Institut exige une contrepartie des chercheurs : qu’ils fassent évoluer leur discipline. C’est une pression certaine. J’ai pu en toute liberté recruter mon équipe autour d’un axe : comprendre pourquoi, après des millions d’années d’évolution, Homo sapiens a remplacé toutes les autres espèces d’hominines — catégorie qui regroupe l’espèce humaine et l’ensemble des ancêtres du genre Homo depuis la séparation d’avec les chimpanzés, il y a huit millions d’années. Nous avons rempli le contrat, notamment en trouvant les plus vieux restes d’Homo sapiens au Maroc, en éclairant des mécanismes d’évolution graduels et en soulignant que les mutations décisives sur les derniers trois cent mille ans ont essentiellement concerné notre grand cerveau.

“On ne peut saisir l’évolution de notre espèce qu’en rendant compte de l’interaction entre le biologique et le culturel.”

Qu’est-ce que la paléoanthropologie, dont vous venez de créer la chaire au Collège de France ?

Autrefois, il y avait deux disciplines : la paléontologie, qui consistait à étudier les ossements humains ; et l’archéologie préhistorique, qui fouillait les sites. Dans la seconde moitié du XXe siècle, ces deux champs se sont progressivement rapprochés, tout en croisant biologie et étude des comportements avec des données venant des sciences de l’environnement, comme la paléoclimatologie. C’est cette approche intégrée que l’on nomme « paléoanthropologie ». Cette discipline a récemment connu des bouleversements majeurs, inimaginables au début de ma carrière, comme la paléogénétique et les techniques de bio- et géochimie, permettant notamment de reconstituer l’alimentation et les migrations humaines passées. Cette approche est à mon sens indispensable, car on ne peut saisir l’évolution de notre espèce qu’en rendant compte de l’interaction entre le biologique et le culturel. La chaire du Collège de France est un signe de reconnaissance qui compte beaucoup à mes yeux. J’ai longtemps pensé « Nul n’est prophète en son pays », et peut-être que j’en souffrais secrètement. L’enseignement m’offre l’occasion de présenter ma vision de l’évolution humaine et de restituer ma recherche, financée grâce à l’argent public.

Comment s’est progressivement singularisée l’espèce humaine par rapport à sa lignée ?

Les hominines se caractérisent par une complexification de leur comportement et une utilisation de plus en plus sophistiquée d’outils. À partir de l’apparition d’Homo erectus, il y a deux millions d’années, on observe un « paquet » d’évolutions concomitantes : le développement d’outils en pierre de plus en plus complexes, une prédation accrue (les hominines étant les seuls primates à chasser des proies plus grosses qu’eux) et une croissance de la taille du cerveau, qui s’est avérée décisive. Notre lignée est alors entrée dans une évolution irréversible. Le cerveau est le siège de nos aptitudes cognitives extraordinaires, sociales comme techniques. À titre de comparaison, chez notre cousin chimpanzé, il est proportionnellement deux fois et demie plus petit. Mais sa grande taille chez l’homme induit un coût énergétique : le cerveau représente 2 % de notre corps mais consomme 20 % de notre métabolisme « basal », c’est-à-dire de l’énergie consommée au repos. Cette consommation a nécessité des adaptations anatomiques et physiologiques majeures ; elles ont notamment consisté à rogner sur certaines dépenses énergétiques pour les réallouer au cerveau.

Par exemple ?

Une réduction de notre appareil digestif et masticateur, grâce notamment à des choix alimentaires plus axés vers les graisses, les sucres et la viande, et des préparations qui réduisent l’effort d’ingestion, comme le fait de cuire ou de hacher la nourriture. Cela concerne également la reproduction : les contraintes énergétiques et notre posture bipède rendent impossible l’accouchement d’enfants avec un cerveau trop volumineux. Si nous sommes les primates avec le plus gros cerveau adulte, nous sommes aussi ceux qui ont proportionnellement le plus petit à la naissance — il fait alors un quart de sa taille mature. Son développement se poursuit longtemps après la naissance, mais aussi plusieurs années après le sevrage du nouveau-né. La mère bénéficie de l’aide d’autres adultes pour prendre soin et alimenter le jeune enfant. La reproduction humaine est un acte coopératif, engageant tout le groupe.

Cela nous rend-il plus sociables ?

Le cerveau encore très immature de l’enfant présente une grande plasticité. Son développement, dans un contexte d’interactions sociales permanentes, rend possible des apprentissages complexes, notamment dans les relations entre individus. Contrairement aux chimpanzés, chez qui la femelle se consacre à l’éducation d’un seul petit à la fois, sans participation du groupe, nos enfants grandissent fréquemment au sein de fratries. Et comme ils sont très longtemps dépendants des adultes, ils doivent apprendre à conserver leur attention pour survivre. Notre sociabilité — ou « prosocialité », ainsi que je préfère la désigner —, est une véritable obligation pour parvenir à l’âge adulte. Cette aptitude nous a permis de fonder des sociétés complexes, jusqu’à nous rendre capables de coopérer avec des milliers d’individus dans des réseaux très étendus. Mais cette croissance longue reste un luxe, que l’humain ne peut s’offrir que grâce à sa faculté d’extraire de l’énergie de son environnement.

“Désormais, la technologie joue un rôle dominant dans notre adaptation.”

Votre cours « Traits de vie et contraintes énergétique sau cours de l’évolution humaine », en 2017-2018, semblait faire du genre Homo une sorte de génie pour optimiser l’énergie dont il a besoin…

La particularité de notre espèce tient à sa faculté d’externaliser dans le monde technique un certain nombre de fonctions essentielles : se vêtir pour réchauffer son corps, s’outiller pour chasser, construire un habitat pour s’abriter… Encore une fois encore, ces comportements de plus en plus sophistiqués ont été rendus possibles par l’évolution de notre cerveau. Désormais, la technologie joue un rôle dominant dans notre adaptation. Cela nous dit quelque chose de nos problèmes contemporains, car cette évolution s’est caractérisée par des besoins énergétiques croissants, qui nous ont conduits à modifier l’environnement à une échelle de plus en plus importante, devenue aujourd’hui planétaire. Cette faculté de transformer ce qui nous entoure a permis notre survie dans des milieux de plus en plus hostiles, y compris dans l’espace. Au lieu de s’adapter à l’environnement, l’espèce humaine adapte l’environnement à elle. La paléoanthropologie nous enseigne que la crise écologique s’enracine loin dans notre évolution.

Pourquoi les autres espèces du genre Homo (Neandertal, Denisova, Flores…) ont-elles disparu ?

À presque toutes les époques du passé, les hominines ont compté plusieurs espèces vivant simultanément. On en connaît au total une trentaine. Jusqu’à ce que notre espèce sorte de ses aires historiques, l’Afrique et le Proche-Orient, pour entrer dans celles des autres. Il y a quarante mille à cinquante mille ans, des Sapiens, espèce pourtant tropicale, pénètrent ainsi des endroits comme la Sibérie… C’est aussi à cette époque que s’accélère notre évolution sur le plan comportemental. Et finalement, au cours des derniers cinquante mille ans, notre espèce a remplacé toutes les autres, un fait inédit en huit millions d’années d’évolution des hominines ! Cela tient, je crois, à une complexité sociale moindre chez les autres espèces, et à une aptitude elle aussi moins poussée à extraire de l’énergie de l’environnement.

“Je suis circonspect lorsque certains pensent que nous pourrions cesser de modeler ce qui nous entoure.”

En quoi l’évolution humaine se caractérise-t-elle par ce que vous qualifiez de « construction de niche » ?

Construire une « niche », c’est-à-dire façonner un environnement pour qu’il nous soit adapté, n’est pas une spécificité humaine. Les castors comme les termites construisent leur habitat. Chez ces derniers, il est gigantesque et même climatisé ! Mais notre espèce est celle qui est allée le plus loin dans la sophistication technique et sociale. Nous « anthropisons » des environnements depuis des milliers d’années, et pas seulement depuis la révolution industrielle : dans toutes les régions conquises par Homo sapiens, on observe une disparition de la mégafaune [les animaux de grande taille, comme les mammouths, qui disparaissent en raison de la pression humaine sur les environnements locaux, par la chasse, la déforestation, etc., ndlr]. La faculté d’adapter notre environnement, jusqu’à créer une agriculture et des villes, a fait notre succès. Cette logique est inhérente à notre fonctionnement ; je suis donc circonspect lorsque certains pensent que nous pourrions cesser de modeler ce qui nous entoure. Mais notre gros cerveau nous permet aussi de prendre conscience de la crise écologique que nous avons engendrée, et d’imaginer d’autres façons d’agir sur notre environnement.

Le thème de votre leçon inaugurale au Collège de France était « Homo sapiens, une espèce invasive » : serions-nous des parasites ?

Au sens strict, une espèce est qualifiée d’invasive lorsqu’elle quitte sa niche écogéographique habituelle pour s’installer ailleurs, prolifère et réduit localement la biodiversité. Les espèces invasives que nous connaissons ont généralement été amenées par l’homme [soit délibérément, soit parce qu’elles en ont suivi les déplacements, comme les rats, ndlr]. Dans notre cas, Homo sapiens s’est déplacé tout seul. Nous pourrions même être qualifiés de « super invasifs » au vu de la disparition d’hominines et d’animaux que notre expansion a provoquée. Alors que notre espèce ne représentait rien dans la biomasse (la masse totale formée par un ensemble d’organismes) il y a dix mille ans, les humains et les animaux domestiques destinés à notre nourriture pèsent désormais vingt fois la biomasse totale de tous les mammifères sauvages !

Cette expansion est-elle inéluctable ?

À long terme, une partie de la solution viendra peut-être d’une baisse naturelle de la démographie. Car si les espèces qui consomment très peu d’énergie ont une fécondité importante, l’inverse est également observé : plus une espèce coûte cher en énergie, moins elle fait de petits. Aujourd’hui, la consommation énergétique d’une Américaine moyenne équivaut au métabolisme d’un gorille de trois tonnes et demie, et sa fécondité correspond à ce que prévoit le modèle : avec l’élévation du niveau de vie, on observe une baisse tendancielle de la fécondité dans de nombreuses sociétés. Des mécanismes internes à l’espèce pourraient finalement freiner notre dynamique de croissance sans fin.

JEAN-JACQUES HUBLIN EN SIX DATES30 novembre 1953 Naissance à Mostaganem, en Algérie. 1981 Première publication scientifique sur un fossile (une mandibule d’enfant marocain). 1992 Semestre d’enseignement à Berkeley auprès du paléoanthropologue Francis Clark Howell, qui change de façon décisive sa vision de la discipline. 2004 Création du département d’Évolution humaine à l’Institut Max-Planck de Leipzig. 2014 Professeur invité au Collège de France, où il devient titulaire de la chaire de paléoanthropologie en 2021. 2017 Exhume les restes du plus vieil Homo sapiens connu, à Djebel Irhoud, au Maroc.

Source : Télérama du 18/07/2022

mercredi 13 juillet 2022

« C’est parce que notre espèce s’est répandue partout que les autres ont disparu »

« L’histoire d’Homo sapiens est plus complexe qu’on ne l’a longtemps imaginé, explique Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de paléoanthropologie au Collège de France.

Vous avez découvert au Maroc les plus vieux restes connus de sapiens (– 300 000 ans), loin de l’Afrique de l’Est. Qu’en conclure ?

Régulièrement, les médias rendent compte de découvertes qui « révolutionnent » les origines de l’homme. En fait, c’est rarement le cas, pour ne pas dire jamais. On n’abat pas l’arbre pour en planter un nouveau. Simplement, il se complexifie. On le voyait de loin, un peu flou, et à mesure qu’on se rapproche l’image se précise. Pour revenir aux découvertes du Djebel Irhoud, au Maroc, on savait déjà que l’origine d’Homo sapiens était africaine. Mais notre vision était trop simple : on croyait reconnaître un berceau localisé en Afrique de l’Est parce que les principaux fossiles provenaient du Soudan, d’Éthiopie ou de Tanzanie. Le fait est qu’on ne trouve que là où on cherche. Et on finit ensuite par se convaincre, parce qu’on a trouvé un fossile rare quelque part, qu’il s’y est passé quelque chose de particulier. Nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre les effets d’un tel biais de documentation. Pourquoi ces fossiles venaient-ils des pays en question ? D’abord parce que la géologie y est favorable à leur conservation. Ensuite parce que le milieu désertique est propice aux découvertes. Enfin, on y parle anglais, ce qui a facilité leur colonisation scientifique par le milieu universitaire anglo-saxon. Le Djebel Irhoud a montré qu’en réalité l’ensemble du continent africain, avec des populations diverses, tantôt séparées tantôt connectées, a joué un rôle dans l’émergence des formes récentes d’Homo sapiens. Cela dit, ce n’est pas parce que les restes les plus anciens viennent du Maroc que nous y sommes apparus. Peut-être que demain, au Sahel ou en Afrique du Sud, quelqu’un trouvera quelque chose d’encore un peu plus vieux.

Cette découverte sonne-t-elle le glas des modèles trop simples ?

Les modèles d’origine simples, longtemps affectionnés par les généticiens, se sont révélés faux. La réalité est complexe, et malheureusement on a beaucoup de mal à tester des modèles complexes. On a eu probablement en Afrique plusieurs branches de notre espèce. Au sein de chacune d’entre elles, à différents moments, sont apparues des mutations génétiques favorables et des innovations culturelles. Lorsqu’elles étaient connectées, ces populations les ont échangées. Un processus complexe d’accumulations a fini par faire émerger des hommes qui nous ressemblent beaucoup. Il n’y a donc pas eu de jardin d’Éden localisé, pas de coup de baguette magique qui a fait surgir d’un coup un humain « moderne » à partir d’autre chose de plus « archaïque ». Et cette évolution progressive à l’intérieur de l’espèce ne s’est jamais arrêtée, elle continue aujourd’hui. C’est surtout ça, la leçon du Djebel Irhoud. Ces sapiens qui vivaient il y a 300 000 ans ont des caractères qui les rattachent à nous, ils sont dans notre ascendance, mais ce ne sont pas des Terriens de 2022 ! Ni sur le plan biologique, ni sur le plan comportemental. De ce point de vue, ils ressemblaient davantage à des Néandertaliens de la même époque qu’à des sapiens d’il y a 20 000 ans.

Notre espèce a colonisé tous les milieux. Comment s’explique ce succès évolutif ?

Pour certains, Homo sapiens était un hominine comme les autres. S’il est le seul à subsister aujourd’hui, c’est le fruit d’un pur hasard. Néandertal n’avait pas de smartphone, mais c’est juste parce qu’il vivait il y a trop longtemps, sinon il en fabriquerait. Cette réponse n’est pas la mienne. Je pense qu’il y a des raisons pour lesquelles sapiens a remplacé ses contemporains. Pendant des centaines de milliers d’années, on a vu des hominines à grand cerveau, les sapiens, Néandertal et autres Denisova, évoluer dans des régions géographiques distinctes avec quelques zones de recouvrement (voir les Repères, page 6). Entre eux, il y a eu des échanges génétiques, et peut-être aussi des emprunts comportementaux. Tous étaient sous des pressions de sélection qui tendaient à complexifier leur comportement, en favorisant notamment des cerveaux de plus en plus grands (je mets à part l’homme de Florès et les autres espèces à petit cerveau). En somme, ces formes allaient toutes dans la même direction, mais par des routes un peu différentes. Chez sapiens, l’accent a été mis moins sur la taille du cerveau que sur son organisation. Pourquoi ? Parce qu’un grand cerveau coûte cher du point de vue énergétique, avec de nombreuses conséquences alimentaires et reproductives. Il a pris un chemin de traverse, en continuant à augmenter ses capacités cognitives, mais à moindre coût.

Aurions-nous pris une sorte de raccourci ?

Oui, et nous sommes sans doute allés un peu plus vite et un peu plus loin que les autres. On constate cela chez nombre d’espèces « invasives » (pardon pour l’emploi de cet anglicisme). Importées dans une zone écologique qui n’est pas la leur, elles peuvent éliminer les espèces indigènes du fait d’un petit avantage. Il n’a pas besoin d’être majeur : il suffit par exemple d’un succès reproductif un peu plus grand. Je pense que, dans son évolution, Homo sapiens a fini par accumuler suffisamment de ces petits avantages. On pense évidemment au progrès technique, mais il y a aussi une dimension sociale à prendre en compte, qu’on ne met pas assez en avant. Plus que toute autre, notre espèce a su construire des réseaux sociaux à des échelles toujours plus grandes. Nous savons collaborer et nous sentir solidaires de congénères que nous ne connaissons pas, mais auxquels nous nous sentons unis par des croyances partagées, une langue, aujourd’hui une religion. Ces réseaux ont pu exister sans doute chez d’autres hominines, mais à un degré bien moindre. À partir de – 150 000 à – 100 000, on voit se multiplier chez les sapiens africains les objets non utilitaires dans les couches archéologiques, par exemple des coquillages percés utilisés en colliers ou pendentifs. Chez les chasseurs-cueilleurs récents, de tels objets servent à marquer le statut des individus dans le groupe, et aussi l’identité des groupes. Ils sont impliqués dans des échanges et des interactions sociales complexes. Chez Néandertal, de tels objets existent mais restent marginaux.

Avons-nous éliminé directement les autres formes d’humanité ?

En arrivant dans les moyennes latitudes de l’Eurasie en provenance du Proche-Orient, les premiers sapiens vont continuer dans cette voie, à la fois d’innovation technique et de complexité sociale. Ça ne fera même que s’accélérer. À partir de – 50 000 ans, même si c’est progressif, notre espèce commence à supplanter toutes les autres. Les changements climatiques ont pu influer, mais il y a quelque chose d’intrinsèque à notre espèce qui explique ce remplacement. C’est bien parce que nous nous sommes répandus partout que les autres ont disparu, et pas l’inverse. Les espèces animales en ont pâti aussi. Les Néandertaliens ont vécu côte à côte avec des ours des cavernes pendant des centaines de milliers d’années. Quand sapiens arrive en Europe de l’Ouest, en 10 000 ans c’en est fini de ce plantigrade. En Europe, le remplacement des Néandertaliens s’étale sur des milliers d’années. Très bien adaptés, ils ont tenu le coup très longtemps. Dans l’est du continent, on voit des groupes d’Homo sapiens arriver vers – 46 000, et il faudra encore 6 000 ans pour que les derniers Néandertaliens disparaissent dans l’ouest. Ce n’est donc pas une vague irrésistible. Les premiers arrivants vont d’ailleurs disparaître, peut-être parce que, insuffisamment nombreux, ils se sont perdus dans le monde néandertalien ou ont été eux-mêmes remplacés par d’autres arrivants. La vague suivante, celle de l’Aurignacien (vers – 40 000 ans), sera la bonne.

Nous avons 2 % de gènes néandertaliens, mais la réciproque ne semble pas vraie.

Je n’en suis pas si sûr. En fait, s’il est facile de chercher de l’ADN de Néandertal parmi les milliards d’humains actuels, qu’avons-nous en Europe comme restes néandertaliens post-contact ? Rien ou presque ! Les tout derniers Néandertaliens européens disparaissent il y a 39 000 à 40 000 ans, mais pour l’instant leur génome reste à explorer. Je laisse donc la porte ouverte à cette possibilité, un jour, de trouver des Néandertaliens avec un peu de notre ADN. Notez qu’à Bacho Kiro, en Bulgarie, au moment de l’arrivée effective en Europe des hommes « modernes » – même si je n’aime pas ce terme –, on trouve des sapiens qui ont tous dans leur ascendance, quelques générations avant eux, au moins un Néandertalien. Il y a donc eu une hybridation locale, mais on n’en connaît pas les circonstances, qui n’étaient pas forcément romantiques, ni leurs effets sur les populations néandertaliennes.

Après avoir longtemps dévalorisé Néandertal, ne sommes-nous pas aujourd’hui dans l’excès inverse ?

C’est évident. Mentalement, les scientifiques ont eu tendance à creuser un fossé entre l’humain et le non humain, entre l’homme véritablement « moderne » et d’autres créatures plus primitives. Au xixe et durant une partie du xxe siècle, Néandertal était vu de l’autre côté de ce fossé, et on l’a volontiers déshumanisé. Désormais, on le tire de notre côté avec quelques bons arguments : il taillait habilement la pierre, enterrait parfois ses morts, traçait peut-être des traits en couleurs sur les parois de certaines grottes. Néanmoins, comme je l’ai déjà indiqué, l’évolution ne creuse pas ce genre de fossé. Et, après les avoir rejetés, nous basculons maintenant dans une assimilation totale : ils feraient tout comme nous… C’est d’autant plus excessif que nos ancêtres eux-mêmes, il y a 300 000 ans, n’étaient pas semblables à nous ! Depuis peu s’ajoute à cela une forme de « paléowokisme ». Considérer Néandertal comme différent serait une expression de racisme. On a même droit à des discours d’archéologie « décoloniale », et certaines discussions autour de Néandertal sont en passe de devenir moralement répréhensibles…

Pour étudier notre préhistoire, les sciences les plus dures n’ont-elles pas pris le pas sur les autres ?

Je ne crois pas. La paléoanthropologie est née en intégrant les données biologiques, comportementales, l’archéologie, les sciences de l’environnement, etc. C’est tout cela qui permet de comprendre l’évolution humaine. Je suis toujours ennuyé d’entendre des chercheurs dire : moi, je fais de l’archéologie, je ne veux pas écouter ce que disent les paléontologues et les généticiens car cela va influencer mes raisonnements sur mes silex. En réalité, l’évolution humaine est un phénomène bioculturel, une interaction permanente entre la biologie et la culture. On peut parfois s’appuyer sur des arguments venant de la géochimie ou de la paléogénétique pour mieux comprendre l’univers culturel et mental de nos ancêtres. Ainsi, dans le site de Chagyrskaya, dans l’Altaï, des centaines de restes de Néandertaliens ont permis d’extraire le génome de plusieurs individus. Résultat ? Tous les hommes sont apparentés, ce sont des frères ou des cousins. Les femmes, non, ce qui révèle que ces sociétés sont solidifiées par des relations parentales entre mâles, lesquels vont chercher leurs femmes ailleurs. Comment s’y prennent-ils ? On ne peut que spéculer, mais il est fascinant de pouvoir accéder aujourd’hui à ce niveau de précision.

Diriez-vous qu’on n’a jamais été aussi bien armés pour comprendre notre passé lointain ?

Quand j’étais jeune chercheur, j’ai eu des accès de déprime. J’avais l’impression que j’arrivais trop tard dans un monde trop vieux. Qu’il ne restait rien pour moi. En réalité, on a trouvé plus de groupes fossiles pendant le courant de ma carrière que durant le siècle qui a précédé ! Surtout, de nombreuses méthodes ont vu le jour, qui nous ont éclairés sur l’alimentation, la façon de se déplacer dans le territoire, les relations matrimoniales, etc. Oui, on est beaucoup mieux armés aujourd’hui pour comprendre l’évolution humaine, mais je fais le pari que dans dix ans on le sera encore davantage. D’autres techniques sont déjà en germe. Ainsi, nous avons récemment publié avec une collègue de Toulouse, Klervia Jaouen, comment les isotopes du zinc peuvent nous aider à reconstituer les régimes alimentaires dans des sites où les autres techniques ne fonctionnent pas. Cette jeune chercheuse avait été recrutée pour étudier les isotopes du fer dans les ossements afin de différencier hommes et femmes. Cela n’a pas marché comme on l’espérait, on s’est donc intéressés à d’autres métaux, et bingo avec le zinc !

Quel est le potentiel de l’ADN environnemental ?

En gros, l’idée est d’extraire de l’ADN des sédiments où des hommes ont vécu, par exemple une grotte, et d’essayer de savoir, même en l’absence de restes humains, qui a vécu là et à quelle époque. Grâce aux informations extraites de l’ADN, on peut parfois reconstituer des scénarios assez complexes. On est à l’aube de cette approche. En archéologie paléolithique, l’un des grands problèmes est que les objets trouvés dans les niveaux archéologiques ne sont pas forcément là où ils devraient être parce qu’ils ont tendance à se « balader » entre les niveaux. C’est encore pire pour l’ADN. Un sapiens qui urine au fond d’une grotte peut laisser son ADN dans des niveaux archéologiques néandertaliens ! Bref, de nombreux problèmes méthodologiques vont se poser, et en même temps on aura parfois des découvertes formidables. Soit dit en passant, on va regretter d’avoir jadis jeté à la rivière des tonnes de sédiments de sites archéologiques. Et il faudra répondre à la question : quelle stratégie de fouilles pour le futur si on peut tirer des informations rien que des sédiments ? Cependant, la paléogénétique a ses limites. L’ADN ne se conserve bien que dans les milieux tempérés ou froids, et à condition de ne pas être trop vieux. Au-delà de 100 000 ans et plus au sud, ça ne marche pas. Dommage, car l’évolution humaine depuis 7 millions d’années est surtout une affaire tropicale !

Au xixe siècle, la connaissance de la préhistoire humaine a eu un impact sociétal important. Et aujourd’hui ?

Toutes les sociétés humaines ont besoin d’un mythe d’origine, y compris la nôtre. En Occident, longtemps il a été biblique. Aujourd’hui, c’est la paléoanthropologie qui l’écrit. Reconstituer l’évolution humaine, c’est discourir sur notre nature et notre identité, et, à l’évidence, ce n’est pas un sujet neutre. Au cours de l’histoire, l’archéologie, en particulier des périodes récentes, a été utilisée par les pouvoirs politiques. Et en ce qui concerne l’évolution de notre espèce, on a aussi eu quelques problèmes avec la paléoanthropologie chinoise, qui n’accepte guère les origines africaines d’Homo sapiens. Derrière les constructions phylogénétiques, il peut y avoir des considérations idéologiques et identitaires. Une de mes missions est de sauver de l’oubli les hommes du passé, et je reçois de l’argent public pour cela. Je restitue donc au public des résultats scientifiques, mais aussi, je crois, quelques réponses à un questionnement métaphysique qui ne va pas cesser demain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

dimanche 17 avril 2022

Plus ancien représentant de l’humain moderne en Europe, Zlatý kůň n’a pas fini de livrer ses secrets

Au printemps 2021, des analyses génomiques menées par l’Institut Max-Planck à Leipzig à la demande de scientifiques tchèques, révélaient que le crâne fossile d’une femme mis au jour en Tchécoslovaquie dans les années 1950 était bien plus ancien qu’on ne l’imaginait. Le crâne de Zlatý kůň a en effet fourni le plus ancien génome humain moderne, bouleversant notre perception de la présence des premières populations d’hommes modernes en Europe et en Eurasie. Les recherches autour de ce fossile ne s’arrêtent toutefois pas à cette découverte majeure : au contraire, elle les a relancées. A la mi-mars, une mission archéologique franco-tchèque composée de divers spécialistes s’est rendue dans la grotte qui a abrité ces vestiges pendant des millénaires. Radio Prague Int. a rencontré l’anthropologue Jaroslav Brůžek, le géoarchéologue et géomorphologue Laurent Bruxelles, l’archéozoologue Cédric Beauval et le paléoanthropologue Bruno Maureille. Ce dernier est d’abord revenu sur les origines de cette nouvelle mission.

BM : « C’est une mission naissante. C’est né d’abord du travail de Rebeka Rmoutilová, qui a été la doctorante de Jaroslav Brůžek et de moi-même, qui a travaillé sur la de la reconstitution virtuelle de fossiles, dont le crâne de Zlatý kůň. Les résultats extraordinaires qui placent ce crâne comme étant potentiellement le représentant d’une très ancienne lignée d’hommes modernes arrivés en Europe, qui ont disparu, donc le seul représentant de cette lignée, enracinent le fossile dans un temps très vieux, beaucoup plus vieux. Et donc, Jaroslav Brůžek a pensé qu’il était intéressant de revenir sur le terrain pour voir si on pourrait reprendre des recherches archéologiques de terrain. C’est là qu’on a eu l’idée d’aller chercher des collègues comme Laurent Bruxelles et Cédric Beauval qui ont une très grande expérience de ce type d’activités avec leur type de compétences, pour voir s’il était toujours possible de faire quelque chose dans cette partie de la grotte de Zlatý kůň. »

Reconstruction du crâne de Zlatý kůň

Laurent Bruxelles, vous êtes géoarchéologue et géomorphologue. En général, les gens savent grosso modo ce qu’est un paléontologue, voire un paléoanthropologue, mais peut-être moins de quoi il retourne dans le cas de votre discipline. Pouvez-vous nous expliquer ?

LB : « La géomorphologie est une discipline qui étudie l’évolution des paysages, qui décrit les formes du paysage et leur évolution. On se base notamment sur la géologie, le climat mais aussi l’impact de l’Homme dans le milieu. Quand je travaille pour des archéologues et que je mets cette discipline à leur service, cela devient de la géoarchéologie. C’est encore plus intéressant car on échange entre deux disciplines et cela apporte beaucoup d’informations. »

Il y a un an, Radio Prague Int. avait réalisé un entretien avec le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin qui est directeur du département Évolution de l'homme de l'Institut Max-Planck à Leipzig. C’est cet institut qui a mené les analyses génomiques sur le crâne de Zlatý kůň. On pensait avant ces analyses que ce crâne avait 15 000 ans…

JB : « C’était une datation qui remontait à 2002. Mais grâce à la thèse de Rebeka Rmoutilová, nous avons contacté l’Institut Max-Planck, le laboratoire de paléo-archéo-génétique et Johannes Krause. On a prélevé un petit morceau et grâce à leurs capacités, on a fait des analyses génétiques qui ont finalement montré qu’il s’agissait de la plus vieille lignée humaine moderne, de l’homme anatomiquement moderne venu d’Afrique en Europe, sans laisser de descendants. »

Zlatý kůň n’est en effet pas la grand-mère des Tchèques. Cette découverte a toutefois mis en émoi la communauté scientifique car cela fait revenir cette présence d’humains modernes à 45 000 ans, une limite minimale…

BM : « Beaucoup plus loin en effet, car c'est la longueur des segments de gènes néanderthaliens conservés dans le génome reconstitué de Zlatý kůň, qui ont permis cette datation et de dire que probablement, il appartient à une lignée d’humains arrivés en Europe avant 45 000 ans. Ce qui en fait bien le plus ancien représentant de la plus ancienne lignée d’humains modernes arrivés sur ce territoire. »

Explorer à nouveau le site de Zlatý kůň : une mission archéologique franco-tchèque

A partir de là, où intervenez-vous Laurent Bruxelles dans cette mission qui vous a amené à explorer les grottes de Koněprusy, le plus grand réseau de grottes de Tchéquie ?

LB : « Je suis géomorphologue, mais ma spécialité ce sont aussi les grottes et les paysages dans les calcaires. L’intérêt dans le cas présent était de pouvoir revenir sur le site où a été découvert le crâne pour voir s’il y avait la possibilité de trouver d’autres vestiges ou d’autres éléments de datation qui pourraient permettre de confirmer l’ancienneté de ce crâne. Alors, il y a de bonnes et de mauvaises nouvelles suite à cette visite. Les mauvaises nouvelles, c’est que quasiment tous les dépôts ont été enlevés de la grotte. On a vu sur place que toutes les couches fossilifères ont été totalement exploitées. Pour preuve, en fouillant dans les archives grâce à Jaroslav Brůžek et Petr Velemínský, on a pu voir qu’il y a eu un travail de décapage systématique de tout l’ensemble. Mais malgré tout, en cherchant un petit peu, dans un petit recoin, on a pu retrouver des dépôts qui correspondent à des choses qui viennent de la surface, qui pourraient correspondre au matériel avec lequel le crâne est arrivé dans la grotte. On a peut-être encore un petit témoin de cette histoire. Finalement, un des objectifs était de retrouver un vestige de ce dépôt-là pour pouvoir revenir vers lui, enlever la succession, faire de la datation voire le fouiller pour voir si on retrouve d’autres restes de ce vestige. »

Quand vous dites que tout avait été exploité, cela veut dire dans des fouilles anciennes, au moment où le crâne a été découvert ?

JB : « Oui, il y a 70 ans. Dans les années 1950-55, quand les fouilles se sont achevées, le terrain a été aménagé pour le tourisme. Tous ces travaux ont dû bouleverser ce qu’a vu Laurent, ce qui ne donne pas beaucoup d’espoir de trouver quelque chose par les fouilles classiques. Mais il faut croire à ses compétences en ce qu’elles puissent apporter quelques éléments qui nous enrichissent de nouvelles informations pour préciser la datation de ce crâne. »

L’étude morphologique, toujours pertinente

J’aimerais revenir sur l’impulsion qui a précédé les nouvelles analyses de Zlatý kůň. Pourquoi y a-t-il eu cette envie d’analyser à nouveau ce crâne, cette fois via la paléogénétique ?

JB : « Dans sa thèse, Rebeka a comparé ce crâne avec d’autres crânes paléolithiques européens. Elle a trouvé par des moyens statistiques que ce crâne appartenait davantage à un groupe très ancien qu’à un groupe relativement jeune qui aurait correspondu à la datation de 2002 qui donnait un âge de l’époque du magdalénien (entre 17 000 et 14 000 avant le présent, ndlr). Par rapport à cette première datation « absolue » magdalénienne, on s’est lancé à nouveau dans un travail d’analyse génétique qui a apporté cette grande surprise : c’était en réalité bel et bien un individu ayant vécu très longtemps auparavant. La paléogénétique apporte des preuves qu’on ne peut vraiment pas voir avec la morphologie. Mais cela apporte aussi l’idée de la morphologie n’était pas totalement morte. Cela peut apporter quelque chose : car si nous n’avions pas eu les résultats morphologiques de Zlatý kůň, personne n’aurait eu l’idée d’analyser ce crâne du point de vue génétique. Donc en ce qui concerne l’étude génétique, on a essayé de faire une datation, mais chacune donnait un âge différent ! On s’est aperçu que ce crâne était sans doute contaminé, et les collègues de Max-Planck, avec leurs collaborateurs de l’Europe entière, on fait d’autres analyses : ils y ont trouvé de l’ADN de vache actuelle, soit des restes de colle qui avait servi à reconstituer le crâne à l’époque de la découverte. Ces vaches ont contribué au fait que nous n’avons pas de date absolue correcte d’où l’idée d’aller refaire un tour dans cette grotte pour vous si on pouvait encore retrouver des restes humains non traités. »

Vous disiez qu’à l’occasion de la visite de cette grotte, il y a des choses positives et négatives. Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

CB : « L’avantage c’est que Laurent a isolé dans un coin de la cavité une petite portion de la stratigraphie qui semble ne pas avoir été affectée. Donc sur cette portion-là, on peut éventuellement reculer la coupe : le sédiment est conservé sur un peu plus d’un mètre d’épaisseur. Au-dessus on a un niveau de plancher stalagmitique : ce sont des éléments datables. Si on est vraiment face à de premiers hommes modernes, on devrait avoir une datation assez précise de ce plancher stalagmitique. Ce qui nous intéresse aussi, c’est d’essayer d’avoir un contexte pour ces hommes fossiles. Je suis archéozoologue, ce qui m’intéresse c’est les restes fauniques en contexte archéologique. Dans le cadre de cette mission on n’a pas regardé beaucoup de restes non-humains, mais au musée associé au crâne il y avait quelques éléments, une petite dizaine de pièces qui correspondent à des taxons qui sont connus : on a du rêne, du cerf, du bison…

En archéozoologie, ce qui nous intéresse aussi, c’est le rapport entre l’Homme et l’animal. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce crâne de Zlatý kůň a toujours été décrit comme ayant été mâchonné par des grands carnivores. Donc, au départ, quand on pensait que ce crâne et cet individu étaient vieux, on considérait que ces grands carnivores qui l’avaient étaient des hyènes. Quand on a eu la datation autour du magdalénien, on s’est dit que ce n’étaient pas des hyènes puisqu’elles disparaissent il y a 25 000 ans. On a donc plutôt accusé les loups. Donc ce qu’on voulait voir aussi, c’est si vraiment il y a des traces de dents de carnivores sur ce crâne, et si les carnivores avaient pu être responsables de l’introduction de ce crâne dans la cavité. On a donc regardé ces restes humains avec Bruno : on a donc à la fois du crâne, mais aussi des éléments plus fragiles comme des vertèbres et des côtes. Sur le crâne, effectivement, il y a de petites traces de dents de grands carnivores. On peut en effet supposer qu’un loup ou une hyène a mâchonné ce crâne. Mais on ne peut pas dire que la destruction du crâne par les grands carnivores soit très importante : donc on rejette plus ou moins l’hypothèse qu’il ait été apporté de loin par de grands carnivores. Sinon certains éléments fragiles comme la base du crâne auraient totalement disparu, or il nous reste du maxillaire, des zygomatiques. La base du crâne est relativement bien conservée. »

Cela peut-il laisser supposer que l’individu en question est mort sur place ?

CB: « On peut supposer qu’il est décédé non loin de là. Il a été effectivement manipulé ensuite par de grands carnivores. Mais on peut exclure qu’ils soient responsables de son introduction dans la cavité. »

Une femme à la peau sombre en Europe

Lors de sa conférence inaugurale au Collège de France, Jean-Jacques Hublin a projeté une photo d’une reconstitution faciale du crâne de Zlatý kůň. Il y avait déjà eu une reconstitution réalisée pour le Musée national qui présentait cette femme comme ayant un visage pâle. Or, la photo présentée au Collège de France montre une femme à la peau bien plus foncée. J’imagine que c’est une petite révolution pour le grand public, à tout le moins. Pas pour la communauté scientifique…

JB : « Pour le grand public c’est révolutionnaire. Pour les anthropologues pas du tout. Il faut expliquer que cette reconstitution a été faite à des fins muséologiques parce qu’on prépare une nouvelle exposition permanente. On a lancé cette reconstitution au moment où on pensait que cette femme était d’époque magdalénienne. Nous ne voulions pas exposer ce sujet qui ne correspond pas à nos nouveaux résultats : malheureusement les autorités du musée, après la publication de plusieurs nouveaux articles, ont foncé et ont voulu exposer la reconstitution.

Mais en vérité, si comme nous le pensons, cette femme a au moins 45 000 ans voir plus, alors est obligé de digérer. Tels sont les résultats de la paléogénétique. Dans notre génome, il y a les gènes responsables de la pigmentation. Donc nous savons qu’elle avait les yeux sombres, les cheveux aussi, et une pigmentation comme vous l’avez vue sur la photo du Collège de France. Elle aurait ressemblé à une personne vivant actuellement en Somalie. C’était donc bel et bien un individu à la peau foncée évoluant en Europe. »

Laurent Bruxelles, vous êtes spécialiste des grottes. Plus proche de nous dans le temps, les grottes de Koněprusy ont été un repaire de faux-monnayeurs au Moyen Age, mais elles sont aussi, me semble-t-il, un repaire de chauves-souris. Or, l’impact de ces petits mammifères volants sur les grottes est un sujet qui vous intéresse particulièrement… Vous êtes-vous intéressé à cet aspect dans le cadre de cette mission ?

LB : « L’étude des chauves-souris et de leur impact sur les grottes est en effet quelque chose qui m’intéresse beaucoup. C’est surtout un indice qu’on va utiliser pour savoir si la grotte était ouverte et accessible. Or là, on a parcouru une grande partie de la cavité, même si on n’a pas tout vu, et on a vu très peu d’impact de chauves-souris. Il y a peut-être des chauves-souris qui sont venues récemment, du fait de l’ouverture par l’Homme en raison des carrières qui ont coupé les entrées. Mais apparemment, avant cela, il n’y avait pas de chauves-souris. Cela veut dire que cette grotte a toujours été isolée de la surface. Un des rares points de contact avec la surface, c’est quand le crâne de Zlatý kůň est tombé dans la grotte. Puis, la grotte s’est refermée, et les chauves-souris n’ont pas occupé cette grotte. On retrouve les formes de creusements initiales par l’eau qui sont quasiment intactes. »

Donc la grotte a été préservée de l’impact particulièrement dévastateur des chauves-souris…

LB : « Oui, et c’est une bonne chose pour le fossile parce que sinon, il ne serait peut-être plus là aujourd’hui… »

Les grottes, pièges à fossiles

La République tchèque, autant la Bohême que la Moravie, est très riche en sites archéologiques préhistoriques. Peut-on l’expliquer par un environnement propice très tôt dans l’histoire de l’humanité qui aurait favorisé l’implantation des populations humaines ?

BM : « C’est une voie de passage. Ces lignées d’humains modernes qui vont quitter l’Afrique et rencontrer des succès évolutifs variables – rappelons-le la lignée de Zlatý kůň n’a pas eu de descendance dans les populations eurasiatiques actuelles – vont passer par cette région. C’est obligatoire, il n’y a pas des milliards de routes depuis la sortie du continent africain pour arriver en Europe. En outre, on est ici dans un environnement assez favorable, il ne fait pas très froid, ce n’est pas un endroit inhabitable. Donc ce n’est pas étonnant que des humains se soient installés ici et qu’il y ait ces grands sites que l’on connaît qui ont livré beaucoup de matériel du Paléolithique supérieur. »

LB : « On est sur une route de passage, et sur leur route, il y a du calcaire avec des grottes. Ce sont des pièges ! Quelle que soit la période prise en compte, si on a du calcaire avec des grottes capables de piéger les choses, on va retrouver ces informations, ces fossiles. »

Les grottes sont donc des pièges destinés aux archéologues…

LB : « Oui, pour les fossiles. La nature a horreur du vide. Il y a des vides qui existent sous terre, il suffit qu’un jour il soit connecté à la surface et il va enregistrer tout ce qui se passe à la surface jusqu’à ce qu’il soit bouché. Cela marche pour tous les sites. Les grottes, on le sait, conservent très bien les fossiles : pensons à l’art pariétal, on a même des empreintes de pas préhistoriques dans les argiles… C’est un endroit vraiment conservateur. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas là où il n’y avait pas de grottes – il y a une préservation différentielle. Mais là où il y a des grottes, c’est le bon endroit pour chercher et trouver des vestiges. Et il y en a en Tchéquie. »

CB : « Et la recherche archéologique en Tchéquie est très précoce. Dès le XIXe siècle… »

Le territoire tchèque, un réservoir de sites archéologiques d’exception

JB : « Lors de la création du premier Etat tchécoslovaque, il y avait aussi de fortes relations culturelles et scientifiques avec la France. Si la France est le berceau de la préhistoire, nos anciens prédécesseurs du XIXe siècle comme Karel Absolon, Karel Jaroslav Maška ou Bohumil Matějka ont marché dans cette direction. »

BM : « Ce territoire est exceptionnel. Laurent l’a dit, les grottes calcaires permettent de conserver. Mais ici aussi, il y a des sites fabuleux qui ont livré des restes humains en plein air. Comme Dolní Věstonice par exemple. C’est une chance pour ce territoire fantastique : moi qui travaille dans le sud-ouest de la France, je peux vous dire que des restes humains en plein air, il n’y en a jamais. »

Il y a un adage en archéologie qui dit que l’on ne trouve que ce que l’on cherche. Allez-vous continuer à faire des recherches à Zlatý kůň ? Ou cette collaboration actuelle va-t-elle donner lieu à d’autres missions ?

LB : « Déjà, on va essayer d’aller un peu plus loin sur cette grotte. Maintenant qu’on a identifié un reste de dépôt, on va le dater. Si les dates tombent bien, on peut essayer de fouiller davantage pour essayer de sortir un peu plus de faune, quelques fossiles de plus, faire des analyses car ceux-ci n’auront pas été contaminés. Forts de cette dynamique, on peut essayer ensuite d’aller voir d’autres sites. D’autres sites ont livré des fossiles et on peut revenir vers eux. Ce qui est intéressant, c’est qu’ici, très tôt, les géologues qui ont travaillé avec les archéologues ont enregistré toutes les informations. Je vous disais que tout avait disparu, mais on a des coupes très détaillées qu’on a réussi à réassembler. L’information est là, et on peut donc revenir vers les vestiges et les couches qui n’existent plus. Tout n’est pas perdu et je pense qu’il y a là un très gros potentiel. »

Source : Radio Prague International du 16/04/2022

mercredi 9 mars 2022