L'ancêtre commun de Néandertal et d'Homo sapiens emmanchait déjà des silex au bout de bâtons en bois pour tuer des animaux il y a 500.000 ans.
Il y a 500.000 ans, l'ancêtre de Néandertal et d'Homo sapiens utilisait déjà des lances pour tuer des animaux. C'est ce qu'affirme une étude publiée dans la revue Science vendredi. Non seulement, cette technique de chasse serait apparue 200.000 ans plus tôt qu'on le pensait. Mais elle aurait aussi été mise au point par l'ancêtre direct de l'homme (Homo heidelbergensis), considéré jusqu'alors comme trop peu évolué pour maîtriser cette technique. «Cela modifie totalement notre conception des prédécesseurs de l'homme moderne», déclare Jayne Wilkins, de l'université de Toronto (Canada), qui a conduit les recherches. «Certains des traits que l'on associe à l'homme moderne remontent plus loin dans le temps», ajoute Benjamin Schoville, de l'université d'Arizona (États-Unis), l'un des coauteurs.
L'étude a été conduite en Afrique du Sud, sur le site de Kathu Pan, dans la région du Cap du Nord. Des fouilles réalisées entre 1979 et 1982 avaient permis de collecter de nombreuses pierres taillées. Récemment, la couche de sédiments où ces pièces ont été mises au jour a été datée à -500.000 ans selon des nouvelles méthodes plus performantes que celles utilisées il y a trente ans. Une datation aussi ancienne a évidemment suscité beaucoup d'intérêt et entraîné un réexamen de la collection.
Une étude contestée par des paléontologues français
Les chercheurs ont étudié de près tout particulièrement les éclats triangulaires. Sur certains d'entre eux, ils ont noté que l‘extrémité de la pointe porte des traces de cassures et que la base semble avoir été intentionnellement travaillée comme pour pouvoir l'attacher à quelque chose. Pour Jayne Wilkins et son équipe, ces petites pierres ont été fixés au bout d'une lance. Pour le vérifier, ils ont fabriqué plusieurs répliques de ces cailloux, les ont fixées sur un bout de bois avec des tendons de bovins et de la gomme d'acacia. A défaut de pouvoir chasser des animaux bien vivants avec des armes du Pléistocène, ils ont propulsé les petites lances de leur fabrication avec une sorte d'arbalète contre une carcasse de gazelle. Résultat, l'impact a provoqué des cassures sur les pointes identiques à celles visibles sur les fossiles.
L'étude est loin de convaincre. D'abord, la datation est contestée. Le fait que le site a été daté quelques années après sa découverte dérange. Rien ne garantit en effet que les pierres sont de la même époque que la couche sédimentaire dans laquelle elles ont été trouvées «Je ne mettrai pas ma main au feu», note Francesco d'Errico, de l'université de Bordeaux 1.
Les traces sur les éclats posent aussi problème. «C'est intéressant mais pas renversant, affirme Jean-Jacques Hublin, de l'institut Max Planck de Leipzig (Allemagne). Il faudrait d'autres éléments pour être sûr que l'impact d'une lance de ce type contre un animal provoque des cassures comme celles qu'ils ont repérées. Rien n'indique aussi que ces objets ont été utilisés comme armes de jet. Il ne s'agit pas de toutes petites pointes, elles sont trop lourdes pour être lancées à de longues distance comme des sagaies. Elles peuvent être efficaces mais à quelques mètres seulement».
«Les préhistoriens américains sont de grands adolescents»
Le scénario de la lance ou du javelot hérisse Éric Boëda, de l'université Paris X Nanterre. «L'éclat triangulaire peut avoir été attaché à un manche très court pour couper, percer ou racler. On a tous cassé des extrémités de couteaux. Les préhistoriens ont beaucoup de fantasmes et les chercheurs américains sont des grands adolescents. Il est très difficile de se débarrasser de nos schémas de pensée et d'essayer de retrouver toute la gestuelle qui permettait de tuer des animaux sauvages».
Pour Jean-Jacques Hublin et Eric Boëda, la lance avec un éclat de pierre au bout comme la décrivent les chercheurs américains ne constitue pas une avancée technique majeure. La découverte de splendides lances en bois datant de -400.000 ans à Schöningen dans une mine de lignite en Allemagne montre que ce type d'armes existait depuis longtemps. «C'est un gisement exceptionnel mais on peut penser que ces objets étaient déjà utilisés il y a un million d'années».
Enfin, l'idée selon laquelle il y aurait une diffusion continue des technologies et un progrès continuel comme le sous-entend l'étude publiée dans la revue Science est aujourd'hui battue en brèche. «Sur le site d'Umm el Tlel, une oasis en Syrie, nous avons fouillé 500.000 ans d'histoires. Des cultures techniques très différentes s'y succèdent mais il y a toujours la même quantité de chameaux», souligne Éric Boëda.
Source : Le Figaro du 16/11/2012
mardi 20 novembre 2012
lundi 19 novembre 2012
Découverte des plus vieilles pointes de lances en pierre âgées de 500 000 ans
Publiant ses travaux le 16 novembre dans Science, une équipe internationale de préhistoriens a montré expérimentalement que des pierres taillées vieilles d’un demi-million d’années découvertes en Afrique du Sud sont des pointes jadis emmanchées sur les hampes d’armes de chasse préhistoriques.
Si les chercheurs ont percé bon nombre des secrets de nos ancêtres, on est encore loin de tout savoir sur eux. C'est ce que suggère une nouvelle étude menée par des chercheurs de l'Arizona State University, de l'Université de Toronto (Canada) et de l'Université du Cap (Afrique du Sud). Publiée dans la revue Science, celle-ci porte sur des artéfacts en pierre collectés lors d’une campagne de fouilles entre 1979 et 1982 sur le site sud-africain de Kathu Pan 1.
Bien qu'ils aient été découverts depuis longtemps, ceux-ci n'avaient pas pu faire l'objet d'une véritable datation, du moins jusqu'en 2010 où les chercheurs en ont effectué une sur les dépôts du site. Selon les résultats obtenus, les fameux artéfacts seraient âgés d'environ 500 000 ans. Mais là n'est pas le plus intéressant. En effet, les spécialistes se sont attachés à lancer des projectiles reconstitués ‘à l’ancienne’ sur la carcasse d’une antilope, puis à comparer les traces d’impact ainsi laissées sur les pointes de ces armes expérimentales avec celles observables sur les anciennes pointes sud-africaines. Verdict : ces dernières étaient bien des pointes de sagaies ou de lances.
Ceci fait remonter les techniques de l’emmanchement (fixer une pointe à une hampe) et de la chasse au lancer à -500.000 ans, soit près de 200.000 ans plus tôt que ce qui était connu. "Lorsque [ce genre de] pointe est utilisé comme pointe de lance, il y a beaucoup de dégâts qui apparaissent à l'extrémité, et des ‘fractures’ de forme distinctive. Les dégâts sur ces anciennes pointes en pierre sont remarquablement semblables à ceux produits avec notre matériel d’expérience calibré, et nous avons démontré qu'ils ne peuvent être facilement créés par d'autres processus", a expliqué Kyle Brown, de l'Université du Cap, co-auteur de l’étude.
Une meilleure compréhension des ancêtres de l'homme
Ces pointes de pierre travaillées pour pouvoir être attachées à l'extrémité d'une lance sont communes sur des sites archéologiques remontant jusqu'à 300.000 ans, ont relevé les chercheurs. On sait désormais qu'elles étaient déjà utilisées durant la période de l'Homo heidelbergensis - dernier ancêtre commun de l'homme moderne, l'Homo sapiens, et de son cousin aujourd'hui éteint, l'homme de Néandertal, expliquent-ils.
"Bien que les Néandertaliens et les Homo sapiens utilisaient des pointes de lance en pierre, cette découverte est la première indication que cette technologie remonte à la période où ces deux espèces ont divergé", note Jayne Wilkins, du département d'anthropologie de l'Université de Toronto au Canada, principal auteur de ces travaux.
"Cette découverte bouleverse notre compréhension des adaptations des premiers ancêtres de l'homme moderne avant même l'émergence de ce dernier", a t-elle ajouté citée par l'AFP. Ainsi, "il semblerait que les traits que nous attribuions à l'homme moderne et à ses plus proches cousins éteints, remontent plus loin dans notre lignée", a conclu l'anthropologue.
Source : MaxiSciences du 16/11/2012
Si les chercheurs ont percé bon nombre des secrets de nos ancêtres, on est encore loin de tout savoir sur eux. C'est ce que suggère une nouvelle étude menée par des chercheurs de l'Arizona State University, de l'Université de Toronto (Canada) et de l'Université du Cap (Afrique du Sud). Publiée dans la revue Science, celle-ci porte sur des artéfacts en pierre collectés lors d’une campagne de fouilles entre 1979 et 1982 sur le site sud-africain de Kathu Pan 1.
Bien qu'ils aient été découverts depuis longtemps, ceux-ci n'avaient pas pu faire l'objet d'une véritable datation, du moins jusqu'en 2010 où les chercheurs en ont effectué une sur les dépôts du site. Selon les résultats obtenus, les fameux artéfacts seraient âgés d'environ 500 000 ans. Mais là n'est pas le plus intéressant. En effet, les spécialistes se sont attachés à lancer des projectiles reconstitués ‘à l’ancienne’ sur la carcasse d’une antilope, puis à comparer les traces d’impact ainsi laissées sur les pointes de ces armes expérimentales avec celles observables sur les anciennes pointes sud-africaines. Verdict : ces dernières étaient bien des pointes de sagaies ou de lances.
Ceci fait remonter les techniques de l’emmanchement (fixer une pointe à une hampe) et de la chasse au lancer à -500.000 ans, soit près de 200.000 ans plus tôt que ce qui était connu. "Lorsque [ce genre de] pointe est utilisé comme pointe de lance, il y a beaucoup de dégâts qui apparaissent à l'extrémité, et des ‘fractures’ de forme distinctive. Les dégâts sur ces anciennes pointes en pierre sont remarquablement semblables à ceux produits avec notre matériel d’expérience calibré, et nous avons démontré qu'ils ne peuvent être facilement créés par d'autres processus", a expliqué Kyle Brown, de l'Université du Cap, co-auteur de l’étude.
Une meilleure compréhension des ancêtres de l'homme
Ces pointes de pierre travaillées pour pouvoir être attachées à l'extrémité d'une lance sont communes sur des sites archéologiques remontant jusqu'à 300.000 ans, ont relevé les chercheurs. On sait désormais qu'elles étaient déjà utilisées durant la période de l'Homo heidelbergensis - dernier ancêtre commun de l'homme moderne, l'Homo sapiens, et de son cousin aujourd'hui éteint, l'homme de Néandertal, expliquent-ils.
"Bien que les Néandertaliens et les Homo sapiens utilisaient des pointes de lance en pierre, cette découverte est la première indication que cette technologie remonte à la période où ces deux espèces ont divergé", note Jayne Wilkins, du département d'anthropologie de l'Université de Toronto au Canada, principal auteur de ces travaux.
"Cette découverte bouleverse notre compréhension des adaptations des premiers ancêtres de l'homme moderne avant même l'émergence de ce dernier", a t-elle ajouté citée par l'AFP. Ainsi, "il semblerait que les traits que nous attribuions à l'homme moderne et à ses plus proches cousins éteints, remontent plus loin dans notre lignée", a conclu l'anthropologue.
Source : MaxiSciences du 16/11/2012
mercredi 14 novembre 2012
Australopithecus bahrelghazali, un cousin de Lucy qui se nourrissait d’herbe
Publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, une étude britannique portant sur la dentition d’Australopithecus bahrelghazali, une espèce cousine de celle de Lucy, suggère que cet hominidé se nourrissait surtout de graminées il y a 3,5 Ma.
C’est en étudiant les différents isotopes de carbone dans les dents fossilisés de trois Australopithecus bahrelghazali provenant du Tchad, que Julia Lee-Thorp, de l’Université d’Oxford, et ses collègues, ont fait leur découverte. Le régime alimentaire, riche en carbone C4 de cet hominidé vieux de 3,5 millions d'années était essentiellement constitué de... végétaux.
Habitant une région couverte, à l’époque, de plaines inondables et de prairies boisées, A. bahrelghazali était doté de dents puissantes. Néanmoins, celles-ci étaient insuffisantes pour qu'il ne mastique que des feuilles d’arbre. Selon les spécialistes, il devait donc privilégier les plantes du sol, vraisemblablement les oignons et bulbes situés à la base des graminées (car il était bien sûr dépourvu du système digestif des ruminants).
"Nous avons trouvé des preuves suggérant que les premiers hominidés, dans le centre de l'Afrique, au moins, ont eu un régime [alimentaire] essentiellement composé de graminées tropicales et de carex. Aucun grand singe d'Afrique (…) ne mange ce genre de nourriture malgré le fait qu'il pousse en abondance dans les régions tropicales et subtropicales", a expliqué Julia Lee-Thorp.
D'après les chercheurs, il est en fait peu probable que l’abondance de carbone C4 dans les dents de l’hominidé soit due à la consommation d’animaux eux-mêmes herbivores : "étant donné que ni les humains ni les autres primates n’ont de régimes alimentaires riches en aliments d’origine animale (…), on peut supposer qu'ils mangeaient les graminées tropicales directement", a conclu Julia Lee-Thorp.
Source : MaxiSciences du 13/11/2012
C’est en étudiant les différents isotopes de carbone dans les dents fossilisés de trois Australopithecus bahrelghazali provenant du Tchad, que Julia Lee-Thorp, de l’Université d’Oxford, et ses collègues, ont fait leur découverte. Le régime alimentaire, riche en carbone C4 de cet hominidé vieux de 3,5 millions d'années était essentiellement constitué de... végétaux.
Habitant une région couverte, à l’époque, de plaines inondables et de prairies boisées, A. bahrelghazali était doté de dents puissantes. Néanmoins, celles-ci étaient insuffisantes pour qu'il ne mastique que des feuilles d’arbre. Selon les spécialistes, il devait donc privilégier les plantes du sol, vraisemblablement les oignons et bulbes situés à la base des graminées (car il était bien sûr dépourvu du système digestif des ruminants).
"Nous avons trouvé des preuves suggérant que les premiers hominidés, dans le centre de l'Afrique, au moins, ont eu un régime [alimentaire] essentiellement composé de graminées tropicales et de carex. Aucun grand singe d'Afrique (…) ne mange ce genre de nourriture malgré le fait qu'il pousse en abondance dans les régions tropicales et subtropicales", a expliqué Julia Lee-Thorp.
D'après les chercheurs, il est en fait peu probable que l’abondance de carbone C4 dans les dents de l’hominidé soit due à la consommation d’animaux eux-mêmes herbivores : "étant donné que ni les humains ni les autres primates n’ont de régimes alimentaires riches en aliments d’origine animale (…), on peut supposer qu'ils mangeaient les graminées tropicales directement", a conclu Julia Lee-Thorp.
Source : MaxiSciences du 13/11/2012
mardi 6 novembre 2012
Néandertal, le raffinement de l’homme moderne
Les datations d’os de néandertaliens d’Arcy-sur-Cure renforcent la théorie selon laquelle ils ont subi l’influence culturelle de Cro-Magnon.
Néandertal, sur la fin, se fit homme raffiné. Une sorte de chant du cygne. Et c’est en se frottant à ses cousins Cro-Magnon qu’il acquit ce surcroît de culture le conduisant à fabriquer des artefacts d’os, des sagaies légères et des ornements corporels jusqu’alors inconnus dans ses grottes et campements. Cependant, nulle volonté de transfert de technologies sur mode de coopération Nord-Sud là-dedans, assène le préhistorien Jean-Jacques Hublin, «c’est bien l’homme moderne qui est responsable de l’extinction de Néandertal».
A la tête d’une équipe internationale de huit chercheurs, Hublin vient de publier (1) un article qui porte sur une question centrale de la préhistoire. Comment, il y a environ 40 000 ans, les populations néandertaliennes d’Europe ont-elles été remplacées, au plus tard il y a 35 000 ans, par l’homme anatomiquement moderne ? Ce dernier, originaire d’Afrique, a en effet supplanté, partout dans le monde où elles préexistaient, des populations humaines.
De la brute épaisse, au gentil écolo
Ce remplacement est au cœur de polémiques anciennes et virulentes entre préhistoriens qui s’affrontent sur les raisons qui peuvent l’expliquer : guerres, climat, submersion démographique par Cro-Magnon ? Autant d’hypothèses soutenues avec des raisonnements pour le moins faibles ou des «preuves empiriques» bien maigrelettes, souligne Hublin. Ces débats ont eu de vifs échos bien au-delà des laboratoires, repris dans des productions culturelles - livres (2), films de fiction, conférences - qui remportent souvent du succès auprès du grand public.
Dans ces joutes scientifiques, Jean-Jacques Hublin est souvent apparu comme le caustique. Dénonçant le mouvement de balancier qui, pour récuser la figure de brute épaisse collée sur Néandertal par les premiers préhistoriens, en a construit une image magnifiée, soulignant ses capacités intellectuelles et culturelles. Surtout, cette composition s’est doublée d’une vision parfois rousseauiste, «l’homme préhistorique comme écolo, gentil et tolérant», s’amuse Hublin. Une vision récusant l’idée que notre ancêtre direct, le chasseur Cro-Magnon, auteur des magnifiques ornements dans les grottes de Chauvet (Ardèche), Lascaux (Dordogne) ou Altamira (en Espagne), puisse être un méchant exterminateur de néandertaliens, comme l’Européen a massacré les Amérindiens.
Retour à la science et à sa démarche, réclame-t-il. L’argument majeur de la publication de l’équipe dirigée par Hublin repose donc sur la technologie. Les progrès techniques récents des datations absolues de fossiles humains changent la donne et permettent de reconstituer un scénario plus précis de ce remplacement, soutient-il. Jean-Jacques Hublin bénéficie là de son recrutement, il y a quelques années, par le Max-Planck Institute de Leipzig, un centre de recherche sur l’évolution humaine installé en ex-RDA après la réunification allemande, bien doté en crédits, équipements et techniciens.
Avec un traitement du collagène des os fossiles et l’utilisation d’un spectromètre de masse à Mannheim, son équipe a pu produire de très précises datations au carbone 14 de 40 échantillons osseux de la grotte du renne, sur le site d’Arcy-sur-Cure (Yonne), et d’un tibia néandertalien de la grotte de Saint-Césaire (Charente-Maritime).
De l’épieu à la sagaie
Dans ces cavernes, les préhistoriens ont depuis longtemps identifié une culture - à la manière de tailler et d’utiliser les pierres - baptisée par la suite «Châtelperronien». Datée aux environs de 40 000 ans, elle semble constituer un intermédiaire, tant au plan chronologique que culturel. Avant, c’est le Moustérien, la culture des néandertaliens et des hommes modernes durant des dizaines de milliers d’années. Et après, c’est l’Aurignacien, celle des hommes modernes de la grotte Chauvet, il y a 37 000 ans. Mais à qui doit-on le Châtelperronien, aux néandertaliens ou à Cro-Magnon ? Et si c’est aux premiers, pourquoi et comment ont-ils inventé cette nouvelle culture… juste avant de disparaître ?
Hublin défend l’idée d’une «acculturation» des derniers néandertaliens européens par les premiers hommes modernes arrivés en Europe, il y a environ 50 000 ans. C’est à leur contact qu’ils auraient, pour 3 000 ou 4 000 ans, inventé cette culture. Parmi les traits significatifs, on relève les «lamelles» de pierres. De petits éclats coupants, collés sur des sagaies utilisées comme armes de jet. Avant, Néandertal ne semble connaître que l’épieu, qui suppose de s’approcher au plus près de l’animal à abattre. Au point que certains préhistoriens ont glosé sur son incapacité à «concevoir» de tuer sans contact direct. On relève aussi des outils d’os, jusqu’alors absents des campements. Et surtout des ornements - dents, fossiles ou coquillages - percés pour façonner colliers ou bracelets. L’homme moderne en fabrique depuis près de 100 000 ans, montrent des sites africains. Mais pas Néandertal, jusqu’à il y a 40 000 ans.
Avec des datations bien plus précises que ses collègues d’Oxford (3), Hublin tranche le débat sur l’attribution du Châtelperronien. «Nous parvenons à dater la toute fin [de cette culture], soit une période de cinq cents ans, il y a 40 000 ans, où l’association des restes néandertaliens et des artefacts est incontestable.» Ces datations affinent le scénario de la cohabitation de l’homme moderne et de Néandertal. Ce dernier a pu côtoyer les Cro-Magnon qui ont migré depuis l’est durant des milliers d’années. Pour Hublin, ils se sont succédé, mais «à l’échelle de l’Europe. Dans la grotte d’Arcy-sur-Cure, on voit l’homme moderne s’installer il y a 35 000 ans. Mais il n’y a pas eu de chassés-croisés pour une même grotte».
Fugaces accouplements et rares histoires d’amour
Qu’imaginer comme rencontres permettant ce transfert culturel, qui n’est pas une imitation à 100%, précise Hublin ? «Certes, Néandertal produit des objets nouveaux, mais avec ses techniques propres de taille des pierres ou de percement des dents.» De là à imaginer qu’après avoir pris sur la figure une sagaie de Cro-Magnon, un néandertalien se soit empressé d’imiter l’objet, il n’y a qu’un pas à franchir.
Néandertal a-t-il également fricoté et croisé ses gènes avec Cro-Magnon ? Les rares traces d’ADN néandertalien dans le génome actuel des hommes permettent d’évoquer de fugaces accouplements au Proche-Orient, il y a de 80 000 à 40 000 ans. Ont-ils été suivis par des histoires d’amour - ou de rapt et de viol - en Europe vers 40 000 ans ? Ce n’est pas impossible, mais rare, dit en substance Hublin, pour qui la réponse ne pourra venir que de l’ADN d’os fossiles d’hommes modernes.
Capables d’innover, pourquoi les néandertaliens ont-ils disparu ? A cette question, absente de l’article paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), Hublin répond par une histoire pas gentillette du tout, en évoquant la disparition de nombreuses espèces animales - mastodontes, ours des cavernes, kangourous géants - qui coïncide avec l’arrivée des hommes modernes en Europe, en Amérique ou en Australie. Inclure Néandertal dans la liste fait sursauter les bonnes âmes, mais semble une piste fort réaliste au regard des nombreuses traces de violences dans l’histoire de notre espèce. Et l’hypothèse se renforce si l’on songe que Néandertal avait un sacré handicap en terme de démographie, de taille de ses unités de vie et de réseau entre elles.
(1) Jean-Jacques Hublin et al., «PNAS», 29 octobre 2012. (2) Les romans de Jean Auel. (3) Tom Higham, dans «Nature» du 2 novembre 2011.
Source : Libération du 01/11/2012
Néandertal, sur la fin, se fit homme raffiné. Une sorte de chant du cygne. Et c’est en se frottant à ses cousins Cro-Magnon qu’il acquit ce surcroît de culture le conduisant à fabriquer des artefacts d’os, des sagaies légères et des ornements corporels jusqu’alors inconnus dans ses grottes et campements. Cependant, nulle volonté de transfert de technologies sur mode de coopération Nord-Sud là-dedans, assène le préhistorien Jean-Jacques Hublin, «c’est bien l’homme moderne qui est responsable de l’extinction de Néandertal».
A la tête d’une équipe internationale de huit chercheurs, Hublin vient de publier (1) un article qui porte sur une question centrale de la préhistoire. Comment, il y a environ 40 000 ans, les populations néandertaliennes d’Europe ont-elles été remplacées, au plus tard il y a 35 000 ans, par l’homme anatomiquement moderne ? Ce dernier, originaire d’Afrique, a en effet supplanté, partout dans le monde où elles préexistaient, des populations humaines.
De la brute épaisse, au gentil écolo
Ce remplacement est au cœur de polémiques anciennes et virulentes entre préhistoriens qui s’affrontent sur les raisons qui peuvent l’expliquer : guerres, climat, submersion démographique par Cro-Magnon ? Autant d’hypothèses soutenues avec des raisonnements pour le moins faibles ou des «preuves empiriques» bien maigrelettes, souligne Hublin. Ces débats ont eu de vifs échos bien au-delà des laboratoires, repris dans des productions culturelles - livres (2), films de fiction, conférences - qui remportent souvent du succès auprès du grand public.
Dans ces joutes scientifiques, Jean-Jacques Hublin est souvent apparu comme le caustique. Dénonçant le mouvement de balancier qui, pour récuser la figure de brute épaisse collée sur Néandertal par les premiers préhistoriens, en a construit une image magnifiée, soulignant ses capacités intellectuelles et culturelles. Surtout, cette composition s’est doublée d’une vision parfois rousseauiste, «l’homme préhistorique comme écolo, gentil et tolérant», s’amuse Hublin. Une vision récusant l’idée que notre ancêtre direct, le chasseur Cro-Magnon, auteur des magnifiques ornements dans les grottes de Chauvet (Ardèche), Lascaux (Dordogne) ou Altamira (en Espagne), puisse être un méchant exterminateur de néandertaliens, comme l’Européen a massacré les Amérindiens.
Retour à la science et à sa démarche, réclame-t-il. L’argument majeur de la publication de l’équipe dirigée par Hublin repose donc sur la technologie. Les progrès techniques récents des datations absolues de fossiles humains changent la donne et permettent de reconstituer un scénario plus précis de ce remplacement, soutient-il. Jean-Jacques Hublin bénéficie là de son recrutement, il y a quelques années, par le Max-Planck Institute de Leipzig, un centre de recherche sur l’évolution humaine installé en ex-RDA après la réunification allemande, bien doté en crédits, équipements et techniciens.
Avec un traitement du collagène des os fossiles et l’utilisation d’un spectromètre de masse à Mannheim, son équipe a pu produire de très précises datations au carbone 14 de 40 échantillons osseux de la grotte du renne, sur le site d’Arcy-sur-Cure (Yonne), et d’un tibia néandertalien de la grotte de Saint-Césaire (Charente-Maritime).
De l’épieu à la sagaie
Dans ces cavernes, les préhistoriens ont depuis longtemps identifié une culture - à la manière de tailler et d’utiliser les pierres - baptisée par la suite «Châtelperronien». Datée aux environs de 40 000 ans, elle semble constituer un intermédiaire, tant au plan chronologique que culturel. Avant, c’est le Moustérien, la culture des néandertaliens et des hommes modernes durant des dizaines de milliers d’années. Et après, c’est l’Aurignacien, celle des hommes modernes de la grotte Chauvet, il y a 37 000 ans. Mais à qui doit-on le Châtelperronien, aux néandertaliens ou à Cro-Magnon ? Et si c’est aux premiers, pourquoi et comment ont-ils inventé cette nouvelle culture… juste avant de disparaître ?
Hublin défend l’idée d’une «acculturation» des derniers néandertaliens européens par les premiers hommes modernes arrivés en Europe, il y a environ 50 000 ans. C’est à leur contact qu’ils auraient, pour 3 000 ou 4 000 ans, inventé cette culture. Parmi les traits significatifs, on relève les «lamelles» de pierres. De petits éclats coupants, collés sur des sagaies utilisées comme armes de jet. Avant, Néandertal ne semble connaître que l’épieu, qui suppose de s’approcher au plus près de l’animal à abattre. Au point que certains préhistoriens ont glosé sur son incapacité à «concevoir» de tuer sans contact direct. On relève aussi des outils d’os, jusqu’alors absents des campements. Et surtout des ornements - dents, fossiles ou coquillages - percés pour façonner colliers ou bracelets. L’homme moderne en fabrique depuis près de 100 000 ans, montrent des sites africains. Mais pas Néandertal, jusqu’à il y a 40 000 ans.
Avec des datations bien plus précises que ses collègues d’Oxford (3), Hublin tranche le débat sur l’attribution du Châtelperronien. «Nous parvenons à dater la toute fin [de cette culture], soit une période de cinq cents ans, il y a 40 000 ans, où l’association des restes néandertaliens et des artefacts est incontestable.» Ces datations affinent le scénario de la cohabitation de l’homme moderne et de Néandertal. Ce dernier a pu côtoyer les Cro-Magnon qui ont migré depuis l’est durant des milliers d’années. Pour Hublin, ils se sont succédé, mais «à l’échelle de l’Europe. Dans la grotte d’Arcy-sur-Cure, on voit l’homme moderne s’installer il y a 35 000 ans. Mais il n’y a pas eu de chassés-croisés pour une même grotte».
Fugaces accouplements et rares histoires d’amour
Qu’imaginer comme rencontres permettant ce transfert culturel, qui n’est pas une imitation à 100%, précise Hublin ? «Certes, Néandertal produit des objets nouveaux, mais avec ses techniques propres de taille des pierres ou de percement des dents.» De là à imaginer qu’après avoir pris sur la figure une sagaie de Cro-Magnon, un néandertalien se soit empressé d’imiter l’objet, il n’y a qu’un pas à franchir.
Néandertal a-t-il également fricoté et croisé ses gènes avec Cro-Magnon ? Les rares traces d’ADN néandertalien dans le génome actuel des hommes permettent d’évoquer de fugaces accouplements au Proche-Orient, il y a de 80 000 à 40 000 ans. Ont-ils été suivis par des histoires d’amour - ou de rapt et de viol - en Europe vers 40 000 ans ? Ce n’est pas impossible, mais rare, dit en substance Hublin, pour qui la réponse ne pourra venir que de l’ADN d’os fossiles d’hommes modernes.
Capables d’innover, pourquoi les néandertaliens ont-ils disparu ? A cette question, absente de l’article paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), Hublin répond par une histoire pas gentillette du tout, en évoquant la disparition de nombreuses espèces animales - mastodontes, ours des cavernes, kangourous géants - qui coïncide avec l’arrivée des hommes modernes en Europe, en Amérique ou en Australie. Inclure Néandertal dans la liste fait sursauter les bonnes âmes, mais semble une piste fort réaliste au regard des nombreuses traces de violences dans l’histoire de notre espèce. Et l’hypothèse se renforce si l’on songe que Néandertal avait un sacré handicap en terme de démographie, de taille de ses unités de vie et de réseau entre elles.
(1) Jean-Jacques Hublin et al., «PNAS», 29 octobre 2012. (2) Les romans de Jean Auel. (3) Tom Higham, dans «Nature» du 2 novembre 2011.
Source : Libération du 01/11/2012
lundi 5 novembre 2012
Néandertal savait faire de très belles parures
Qui a façonné les superbes parures et les outils finement taillés de la grotte du Renne, à Arcy-sur-Cure, caractéristique de la culture dite châtelperronienne ? Néandertal, comme semblent le montrer les dents associées ? Nos ancêtres, comme pousse à le croire la sophistication de ces créations ? Deux études ont tranché : c’est Néandertal. L’une est toute fraîche et basée sur des datations. L’autre a 1 an et s’appuie sur une analyse statistique. Mais les conclusions diffèrent…
Oui, c’est l’Homme de Néandertal qui a fabriqué les parures et les outils de la grotte du Renne, à Arcy-sur-Cure dans l’Yonne. C’est bien à Homo neanderthalensis que l’on doit cet art dit châtelperronien, une culture au sens que lui donnent les paléontologues, c’est-à-dire un ensemble de techniques et de styles pour fabriquer des outils, des parures, des pigments ou des peintures pariétales. C’est le résultat de datations effectuées sur 31 objets de cette grotte (dents humaines et outils en os) et sur un fragment de tibia trouvé à Saint-Cézaire (Charente-Maritime). L’équipe internationale réunie autour de Jean-Jacques Hublin, de l’institut Max Planck (Allemagne), où figurent des chercheurs du CNRS et de l’Inrap, a réalisé une filtration poussée du collagène puis une datation au carbone 14 effectuée à Mannheim, par spectrométrie de masse par accélérateur (SMA).
Restes humains et objets façonnés à la façon châtelperronienne datent tous de -35.380 à -40.970 ans : Néandertal était bien l’artisan habile qui a créé ces jolis objets, détaille la publication dans les Pnas. En 2011, une autre équipe, formée par François Caron, Francesco d'Errico, Pierre Del Moral, Frédéric Santos et João Zilhão, travaillant sur cette même grotte, parvenait à la même conclusion grâce à une étude statistique de la répartition de tous ces restes dans les couches de terrain. La messe est dite.
Mais cela n’empêche les paléontologues de se questionner sur les mystérieux rapports qu’entretenaient les deux Homo de l’époque, sapiens et neanderthalensis, qui ont longuement cohabité en Europe jusqu’à la disparition du second, vers -28.000 ans. Aujourd’hui, le résumé de l’article cosigné par Jean-Jacques Hublin parle d’imitation : Néandertal, fasciné par Homo sapiens, fraîchement débarqué en Europe, aurait fait comme lui.
L’explication ne convainc pas du tout Francesco d'Errico, de l'université de Bordeaux-1. Pour lui, comme il l’explique à Futura-Sciences, ces nouvelles datations confirment que Néandertal est bien l’auteur de ces techniques châtelperroniennes mais pas qu’il s’agit d’imitations car cette culture apparaît bien trop tôt. Il n'est pas facile en effet de démêler l'écheveau de la grotte du Renne...
De Néandertal à Cro-Magnon : une stratigraphie difficile à déchiffrer
L’énigme dure depuis que le paléontologue André Leroi-Gourhan a exploré cette grotte, au milieu d’un site riche, dont les falaises calcaires ont été visitées en plusieurs endroits par d’innombrables générations. Entre 1949 et 1963, l’équipe de Leroi-Gourhan a mis en évidence une succession d’occupations entre -45.000 et -28.000 ans. Dents humaines, ossements d’animaux, outils en pierre et en os, parures et peintures pariétales : on trouve une longue série de témoignages de multiples époques.
Les niveaux les plus anciens témoignent du Moustérien, une culture attribuée sans controverse à l’Homme de Néandertal. Les couches les moins anciennes, du temps de l’Aurignacien et du Magdalénien, sont, sans équivoque, celles d’Homo sapiens, c’est-à-dire l’Homme moderne.
Entre les deux, la couche de la controverse : le Châtelperronien. Intermédiaire entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur, la culture châtelperronienne a été décrite pour la première fois par l’abbé Breuil après des fouilles près du village de Châtelperron (Allier).
Néandertal : imitateur ou créateur ?
Dans la grotte du Renne, les parures et les outils finement taillés appartiennent à cette culture mais les dents humaines, elles, sont néandertaliennes. Conclusion des uns : l’Homme de Néandertal a fabriqué ces délicats objets. Conclusion des autres : impossible : durant tout le Moustérien, ces Néandertaliens n’ont pas fait évoluer leurs techniques, restées frustres et n’ont donc pas pu améliorer brutalement son art. Si des dents se trouvent au même niveau, c’est parce que le hasard des mouvements verticaux à l’intérieur du sol a déplacé ces objets jusqu’à les rendre voisins. La réponse réside donc dans les datations précises de tous ces objets. De nombreuses fouilles ont été effectuées depuis une quinzaine d’années mais sans permettre de conclusions définitives car il reste peu de choses.
Les interprétations ont largement divergé. Jean-Jacques Hublin, par exemple, estimait déjà, en 1997, que les objets châtelperroniens découverts avec des restes de Néandertaliens pouvaient avoir été fabriqués par Homo sapiens mais échangés lors de rencontres amicales. Pour Francesco d’Errico, tout cela ne colle pas. « Les dates du début du Protoaurignacien sont trop récentes par rapport au début du Châtelperronien » nous explique-t-il. Autrement dit : Néandertal fabriquait déjà des objets sophistiqués avant d’avoir pu admirer l’art aurignacien de l’Homme moderne. Pour lui, on fait dire à des datations ce qu’elles ne peuvent pas dire. La méthode au carbone 14 n’est pas utilisable avec les outils en pierre et les restes organiques sont bien trop fragiles. « Il suffit d’un peu de matériel contaminant pour vieillir ou rajeunir une pièce de quelques milliers d’années… »
C’est pourquoi l’étude publiée en 2011 et à laquelle il a participé portait sur la répartition de tous les éléments au sein des couches stratigraphiques et analysait les probabilités pour retrouver les associations (outils, ossements, restes d’activités…) constatées sur le terrain. Le résultat étant qu'il est fort peu probable que le hasard ait réuni ces restes de la manière dont on les a trouvés.
Quoi qu'il en soit, les deux méthodes convergent : Néandertal ne s’est pas limité aux frustres silex taillés qu’on lui attribue depuis longtemps. Notre défunt cousin, dont il a longtemps été dit qu’il ne pouvait même pas parler, reste encore mal connu…
Source : Futura Sciences du 02/11/2012
Oui, c’est l’Homme de Néandertal qui a fabriqué les parures et les outils de la grotte du Renne, à Arcy-sur-Cure dans l’Yonne. C’est bien à Homo neanderthalensis que l’on doit cet art dit châtelperronien, une culture au sens que lui donnent les paléontologues, c’est-à-dire un ensemble de techniques et de styles pour fabriquer des outils, des parures, des pigments ou des peintures pariétales. C’est le résultat de datations effectuées sur 31 objets de cette grotte (dents humaines et outils en os) et sur un fragment de tibia trouvé à Saint-Cézaire (Charente-Maritime). L’équipe internationale réunie autour de Jean-Jacques Hublin, de l’institut Max Planck (Allemagne), où figurent des chercheurs du CNRS et de l’Inrap, a réalisé une filtration poussée du collagène puis une datation au carbone 14 effectuée à Mannheim, par spectrométrie de masse par accélérateur (SMA).
Restes humains et objets façonnés à la façon châtelperronienne datent tous de -35.380 à -40.970 ans : Néandertal était bien l’artisan habile qui a créé ces jolis objets, détaille la publication dans les Pnas. En 2011, une autre équipe, formée par François Caron, Francesco d'Errico, Pierre Del Moral, Frédéric Santos et João Zilhão, travaillant sur cette même grotte, parvenait à la même conclusion grâce à une étude statistique de la répartition de tous ces restes dans les couches de terrain. La messe est dite.
Mais cela n’empêche les paléontologues de se questionner sur les mystérieux rapports qu’entretenaient les deux Homo de l’époque, sapiens et neanderthalensis, qui ont longuement cohabité en Europe jusqu’à la disparition du second, vers -28.000 ans. Aujourd’hui, le résumé de l’article cosigné par Jean-Jacques Hublin parle d’imitation : Néandertal, fasciné par Homo sapiens, fraîchement débarqué en Europe, aurait fait comme lui.
L’explication ne convainc pas du tout Francesco d'Errico, de l'université de Bordeaux-1. Pour lui, comme il l’explique à Futura-Sciences, ces nouvelles datations confirment que Néandertal est bien l’auteur de ces techniques châtelperroniennes mais pas qu’il s’agit d’imitations car cette culture apparaît bien trop tôt. Il n'est pas facile en effet de démêler l'écheveau de la grotte du Renne...
De Néandertal à Cro-Magnon : une stratigraphie difficile à déchiffrer
L’énigme dure depuis que le paléontologue André Leroi-Gourhan a exploré cette grotte, au milieu d’un site riche, dont les falaises calcaires ont été visitées en plusieurs endroits par d’innombrables générations. Entre 1949 et 1963, l’équipe de Leroi-Gourhan a mis en évidence une succession d’occupations entre -45.000 et -28.000 ans. Dents humaines, ossements d’animaux, outils en pierre et en os, parures et peintures pariétales : on trouve une longue série de témoignages de multiples époques.
Les niveaux les plus anciens témoignent du Moustérien, une culture attribuée sans controverse à l’Homme de Néandertal. Les couches les moins anciennes, du temps de l’Aurignacien et du Magdalénien, sont, sans équivoque, celles d’Homo sapiens, c’est-à-dire l’Homme moderne.
Entre les deux, la couche de la controverse : le Châtelperronien. Intermédiaire entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur, la culture châtelperronienne a été décrite pour la première fois par l’abbé Breuil après des fouilles près du village de Châtelperron (Allier).
Néandertal : imitateur ou créateur ?
Dans la grotte du Renne, les parures et les outils finement taillés appartiennent à cette culture mais les dents humaines, elles, sont néandertaliennes. Conclusion des uns : l’Homme de Néandertal a fabriqué ces délicats objets. Conclusion des autres : impossible : durant tout le Moustérien, ces Néandertaliens n’ont pas fait évoluer leurs techniques, restées frustres et n’ont donc pas pu améliorer brutalement son art. Si des dents se trouvent au même niveau, c’est parce que le hasard des mouvements verticaux à l’intérieur du sol a déplacé ces objets jusqu’à les rendre voisins. La réponse réside donc dans les datations précises de tous ces objets. De nombreuses fouilles ont été effectuées depuis une quinzaine d’années mais sans permettre de conclusions définitives car il reste peu de choses.
Les interprétations ont largement divergé. Jean-Jacques Hublin, par exemple, estimait déjà, en 1997, que les objets châtelperroniens découverts avec des restes de Néandertaliens pouvaient avoir été fabriqués par Homo sapiens mais échangés lors de rencontres amicales. Pour Francesco d’Errico, tout cela ne colle pas. « Les dates du début du Protoaurignacien sont trop récentes par rapport au début du Châtelperronien » nous explique-t-il. Autrement dit : Néandertal fabriquait déjà des objets sophistiqués avant d’avoir pu admirer l’art aurignacien de l’Homme moderne. Pour lui, on fait dire à des datations ce qu’elles ne peuvent pas dire. La méthode au carbone 14 n’est pas utilisable avec les outils en pierre et les restes organiques sont bien trop fragiles. « Il suffit d’un peu de matériel contaminant pour vieillir ou rajeunir une pièce de quelques milliers d’années… »
C’est pourquoi l’étude publiée en 2011 et à laquelle il a participé portait sur la répartition de tous les éléments au sein des couches stratigraphiques et analysait les probabilités pour retrouver les associations (outils, ossements, restes d’activités…) constatées sur le terrain. Le résultat étant qu'il est fort peu probable que le hasard ait réuni ces restes de la manière dont on les a trouvés.
Quoi qu'il en soit, les deux méthodes convergent : Néandertal ne s’est pas limité aux frustres silex taillés qu’on lui attribue depuis longtemps. Notre défunt cousin, dont il a longtemps été dit qu’il ne pouvait même pas parler, reste encore mal connu…
Source : Futura Sciences du 02/11/2012
jeudi 1 novembre 2012
Homo sapiens et Neandertal ont coexisté
Selon de nouvelles datations, le second s'est inspiré des techniques plus élaborées du premier.
La manière dont les néanderthaliens européens ont été supplantés par les premiers hommes modernes (Homo sapiens) venus d'Afrique et du Proche-Orient, entre - 50.000 et - 40.000 ans, a toujours suscité un vif débat dans la communauté scientifique. Notamment depuis la découverte il y a une cinquantaine d'années, dans la grotte du Renne à Arcy-sur-Cure (Yonne), par le célèbre préhistorien français André Leroi-Gourhan, d'outils et d'objets de parure en os assez sophistiqués appartenant à la culture dite du châtelperronien. Autrement dit, une «industrie de transition» entre ce que les néanderthaliens fabriquaient depuis des centaines de milliers d'années (des bifaces en silex assez grossiers), et les assemblages très élaborés confectionnés par les nouveaux arrivants. La découverte, au milieu de ces objets hybrides entre deux cultures, de restes d'hommes de Neandertal, aussi bien dans la grotte du Renne que dans celle de Saint-Césaire (Charente-Maritime), suggère fortement que ces derniers en étaient les auteurs. Ont-ils été influencés par les premiers hommes modernes avec qui ils auraient été en contact? Ont-ils, au contraire, réalisé ce saut technologique par eux-mêmes? Ou bien s'agit-il, tout simplement, d'objets façonnés par les premiers Homo sapiens arrivés en Europe?
«La seule façon de résoudre la question était de procéder à une datation la plus précise possible du matériel retrouvé dans les deux grottes», explique Jean-Jacques Hublin, directeur du département d'anthropologie évolutionnaire de l'Institut Max-Planck, à Leipzig (Allemagne), qui vient de s'atteler à la tâche en collaboration avec des chercheurs du CNRS et de l'Inrap*. «Il y a encore cinq ans, cela aurait été techniquement impossible», poursuit M. Hublin. En effet, au-delà de 30.000 ans le peu de carbone 14 qui reste est fréquemment contaminé par des poussières plus récentes. En recourant à la spectrométrie de masse par accélérateur, une technologie très récente, les chercheurs de Leipzig, sont parvenus à contourner cet écueil.
Un processus complexe
Leurs datations très précises, publiées ce lundi dans la revue américaine PNAS, montrent sans ambiguïté que les objets de parures châtelperroniens et les ossements néanderthaliens retrouvés dans les deux grottes sont contemporains, entre - 44.500 ans et - 41.000 ans. «Cela va être difficile maintenant de soutenir que Neandertal ne les a pas fabriqués», souligne M. Hublin qui note qu'au même moment on trouve les traces des premiers hommes modernes, ou aurignaciens, dans le sud de la France, en Italie et en Allemagne.
«On peut en conclure que les derniers néanderthaliens européens ont coexisté géographiquement pendant quelques milliers d'années avec les aurignaciens, sans dire pour autant qu'ils ont cohabité, conclut le chercheur. Peut-être ont-ils seulement vu les objets dont ils se sont inspirés pour produire le châtelperronien, sans jamais voir ceux qui les ont fabriqués. Un peu d'hybridation par endroits, un remplacement pur et simple ailleurs, une acculturation comme dans le cas du châtelperronien: la supplantation de Neandertal par Homo sapiens a été un processus complexe. L'Europe est le seul endroit ou l'on voit les modalités de ce remplacement à l'œuvre.»
*Institut national de recherches archéologiques préventives.
Source : Le Figaro du 30/10/2012
La manière dont les néanderthaliens européens ont été supplantés par les premiers hommes modernes (Homo sapiens) venus d'Afrique et du Proche-Orient, entre - 50.000 et - 40.000 ans, a toujours suscité un vif débat dans la communauté scientifique. Notamment depuis la découverte il y a une cinquantaine d'années, dans la grotte du Renne à Arcy-sur-Cure (Yonne), par le célèbre préhistorien français André Leroi-Gourhan, d'outils et d'objets de parure en os assez sophistiqués appartenant à la culture dite du châtelperronien. Autrement dit, une «industrie de transition» entre ce que les néanderthaliens fabriquaient depuis des centaines de milliers d'années (des bifaces en silex assez grossiers), et les assemblages très élaborés confectionnés par les nouveaux arrivants. La découverte, au milieu de ces objets hybrides entre deux cultures, de restes d'hommes de Neandertal, aussi bien dans la grotte du Renne que dans celle de Saint-Césaire (Charente-Maritime), suggère fortement que ces derniers en étaient les auteurs. Ont-ils été influencés par les premiers hommes modernes avec qui ils auraient été en contact? Ont-ils, au contraire, réalisé ce saut technologique par eux-mêmes? Ou bien s'agit-il, tout simplement, d'objets façonnés par les premiers Homo sapiens arrivés en Europe?
«La seule façon de résoudre la question était de procéder à une datation la plus précise possible du matériel retrouvé dans les deux grottes», explique Jean-Jacques Hublin, directeur du département d'anthropologie évolutionnaire de l'Institut Max-Planck, à Leipzig (Allemagne), qui vient de s'atteler à la tâche en collaboration avec des chercheurs du CNRS et de l'Inrap*. «Il y a encore cinq ans, cela aurait été techniquement impossible», poursuit M. Hublin. En effet, au-delà de 30.000 ans le peu de carbone 14 qui reste est fréquemment contaminé par des poussières plus récentes. En recourant à la spectrométrie de masse par accélérateur, une technologie très récente, les chercheurs de Leipzig, sont parvenus à contourner cet écueil.
Reconstitution d'une famille d'hommes de Neanderthal en Croatie.
Un processus complexe
Leurs datations très précises, publiées ce lundi dans la revue américaine PNAS, montrent sans ambiguïté que les objets de parures châtelperroniens et les ossements néanderthaliens retrouvés dans les deux grottes sont contemporains, entre - 44.500 ans et - 41.000 ans. «Cela va être difficile maintenant de soutenir que Neandertal ne les a pas fabriqués», souligne M. Hublin qui note qu'au même moment on trouve les traces des premiers hommes modernes, ou aurignaciens, dans le sud de la France, en Italie et en Allemagne.
«On peut en conclure que les derniers néanderthaliens européens ont coexisté géographiquement pendant quelques milliers d'années avec les aurignaciens, sans dire pour autant qu'ils ont cohabité, conclut le chercheur. Peut-être ont-ils seulement vu les objets dont ils se sont inspirés pour produire le châtelperronien, sans jamais voir ceux qui les ont fabriqués. Un peu d'hybridation par endroits, un remplacement pur et simple ailleurs, une acculturation comme dans le cas du châtelperronien: la supplantation de Neandertal par Homo sapiens a été un processus complexe. L'Europe est le seul endroit ou l'on voit les modalités de ce remplacement à l'œuvre.»
*Institut national de recherches archéologiques préventives.
Source : Le Figaro du 30/10/2012
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