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mardi 27 avril 2021

DIALOGUE. Y a-t-il eu un cannibalisme guerrier à la préhistoire ?

Peut-on attester de guerres anthropophages dans les temps reculés alors que les pratiques cannibales sont déjà difficiles à documenter ? Deux scientifiques confrontent ici leurs approches divergentes. Ce dialogue est extrait de Sciences et Avenir - La Recherche 891, daté mai 2021, et disponible chez tous les marchands de journaux.

INVITÉS. Les invités du nouveau dialogue de Sciences et Avenir - La Recherche : Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au CNRS, rattachée au MNHN, auteure des "Mangeurs de viande", aux éditions Perrin, est spécialiste de Neandertal auquel elle a consacré une exposition au musée de l’Homme, à Paris ; Bruno Boulestin, médecin et anthropologue de l’université de Bordeaux, est l’auteur, avec Dominique Henry-Gambier, de "Cannibalisme et guerre il y a 20.000 ans — Les restes humains badegouliens de la grotte du Placard", aux éditions Oxford Archeopress. Leur discussion est orchestrée par Rachel Mulot, cheffe des enquêtes à Sciences et Avenir - La Recherche.

Sciences et Avenir - La Recherche : Quel est le premier acte de cannibalisme connu chez l'humain ?

Marylène Patou-Mathis : Pour l'instant, il est attesté dans la grotte de Gran Dolina, dans la sierra d'Atapuerca en Espagne. On a des traces à la fois de démembrement, de décharnement et même de décapitation sur Homo antecessor , une espèce prénéandertalienne qui vivait là il y a 780 000 ans.

D'autres Homo préhistoriques pratiquaient-ils le cannibalisme ?

M. P-M : Pour les Homo erectus , je suis extrêmement prudente. Leur cannibalisme est évoqué pour le site de la Caune de l'Arago à Tautavel (Pyrénées-Orientales), dont l'occupation remonte à près de 570 000 ans, mais il y a trop peu de restes pour que ce soit concluant. Pour les néandertaliens, le site de Moula-Guercy, en France, vieux de 100 000 ans, semble l'attester ainsi que celui de Goyet en Belgique. D'autres sites néandertaliens, dont ceux des Pradelles, en France, et de Krapina, en Croatie, donnent encore matière à discussions, car s'il est incontestable qu'il y a des marques de découpe sur les os, était-ce vraiment du cannibalisme ou des pratiques funéraires ? On a trop généralisé en disant que tous les néandertaliens mangeaient de la chair humaine.

Les anciens Homo sapiens se repaissaient-ils de leurs semblables ?

Bruno Boulestin : Je ne connais pas de site permettant de l'attester en Afrique. En revanche, en Europe, Il y a Maszycka en Pologne, daté de -15 000 ans, et Gough's Cave, daté de -14 700 ans au Royaume-Uni. Mais le site le plus ancien est la grotte du Placard, en Charente, datant du bade-goulien (magdalénien ancien), il y a 20 000 ans.

Comment distingue-t-on si quelqu'un a été tué pour être mangé ou s'il a été mangé après une mort naturelle ou accidentelle ?

B. B. : On ne distingue pas. C'est extrêmement difficile. D'abord parce que, parmi les critères de reconnaissance du cannibalisme, il y a la fracturation osseuse qui vise à sortir la moelle pour la déguster… et justement, quand les os sont très fragmentés, il est plus compliqué de diagnostiquer les causes de la mort ! Sur le site néolithique de Herxheim (Allemagne), en 5000 avant notre ère, c'est possible parce qu'on a des traces de coups violents portés à la tête avec une herminette. L'herminette, c'est l'outil à tout faire et la Kalachnikov de l'époque : elle servait à couper des arbres, à gratter le sol, à faire la guerre aussi. On y trouve des centaines de coupes crâniennes qui ont été taillées, mais aussi des coups assenés dans des zones qui ne correspondent manifestement pas aux processus d'élaboration de ces coupes. Mais c'est un cas rarissime.

Quels peuples mangeaient leurs morts ?

M. P-M : C'est compliqué de répondre, parce que ce que l'on étudie, ce sont les ossements de ceux qui ont été mangés. Mais qui les a mangés ? Est-ce des membres de leur clan ? Ou ceux d'un clan extérieur ? En un seul repas ? Ou à différents moments ? Pour l'instant, un des critères souvent utilisé est de considérer que dans les cas d'endo-cannibalisme (la pratique qui consiste à manger les siens), les os n'étaient pas cassés pour en extraire la moelle. Ce rituel funéraire ne consisterait pas à manger tout le corps mais seulement certaines parties, notamment les abats, le cerveau, foie…

Faute d'ADN de comparaison, comment établir avec certitude que les corps découpés appartenaient à un groupe extérieur ou proche ?

B. B. : Il y a d'autres techniques dont l'analyse des isotopes du strontium, un élément qui est incorporé avec l'alimentation et qui se fixe sur les os et les dents. Il dépend de l'environnement et permet de dire si l'on a affaire à des locaux ou pas. C'est le cas à Herxheim où beaucoup de gens qui ont été mangés venaient d'ailleurs. C'est le cas aussi à la grotte des Perrats, en Charente, occupée au mésolithique, vers 7000 avant notre ère. Et là, les analyses du strontium suggèrent qu'il ne s'agissait pas de locaux.

Quand sont apparues les premières guerres ?

B. B. : L'histoire de leurs études oppose deux clans. Les Américains parlent des « faucons », partisans de la guerre depuis l'aube de l'humanité, et des « colombes » qui ne veulent pas en entendre parler avant le néolithique, quand les agriculteurs se sédentarisent, il y a environ 8000 ans en Europe occidentale. C'est un peu caricatural. À une même époque peuvent coexister des sociétés très guerrières, d'autres moins. Et dans une même société, on peut faire la guerre à un moment et être pacifique à un autre.

Bruno Boulestin : "À la grotte du Placard, on a aussi des maxillaires taillés"

Le site de la grotte du Placard, en Charente témoignerait justement d'un cannibalisme où l'on dévore l'ennemi, dès il y a 20 000 ans…

B. B. : La grotte a pratiquement été vidée au XIXe siècle, donc on n'a pas les données du terrain. Avec Dominique Henry-Gambier [anthropologue et directrice de recherches au CNRS], nous avons étudié la série d'os, près de 200. Les traces montrent que des fracturations sont intervenues sur des cadavres frais. On a beaucoup de têtes, mais le tamisage des déblais anciens a permis de découvrir des restes de gros os longs - fémurs, tibias, humérus - réputés fournir le plus de moelle, découpés et fracturés. Autant d'arguments nutritionnels qui vont dans le sens du cannibalisme. Alors, soit il y a eu une année de disette et les occupants du Placard ont mangé quelques cadavres, dans un cannibalisme de nécessité. Soit le fait s'est produit plus régulièrement, et il s'agit d'exocannibalisme, de violences armées. Ce qui conforte cette hypothèse, c'est la courbe démographique des défunts. La mortalité naturelle produit une certaine répartition de la population selon les âges. Là, la pyramide des âges montre beaucoup trop d'individus immatures pour qu'il s'agisse de mortalité naturelle.

Les crânes taillés en coupe du Placard seraient-ils des trophées ?

B. B. : Il est rarissime, chez les chasseurs-cueilleurs, de transformer ainsi les têtes de ses parents. Dans 95 % des cas documentés du point de vue ethno-historique, c'est un traitement réservé aux crânes d'ennemis. C'était le cas dans la région du Chaco, au sud de l'Amazonie, où vivaient essentiellement des chasseurs-cueilleurs. Les belligérants confectionnaient soit des crânes taillés, soit des scalps mais différents de ceux des Indiens d'Amérique du Nord. Une partie de la face était découpée jusqu'à la nuque, formant une espèce de bol. Cela a encore été observé au début du siècle dernier. Et quand les guerriers rentraient de leur raid, ces trophées servaient à boire un breuvage préparé par les femmes, accompagnant une cérémonie qui, au-delà de célébrer la victoire, avait pour but d'incorporer la force de l'ennemi. À la grotte du Placard, on a aussi des maxillaires taillés. Or l'archéologie mésoaméricaine a mis au jour des colliers datant du Ier millénaire de notre ère avec de tels ossements taillés issus d'individus sacrifiés, des ennemis venus d'ailleurs comme le montre l'étude de leurs isotopes.

Marylène Patou-Mathis, cette hypothèse d'un cannibalisme guerrier vous semble-t-elle solide ?

M. P-M : Pour moi, le côté guerrier n'est pas démontré. 200 ossements, pour la plupart fragmentaires, dans la grotte du Placard, c'est bien peu comparé à des sites tellement plus riches ! Ce n'est donc qu'une hypothèse. Peut-être avons-nous là un simple phénomène de convergence.

Il y a tellement d'autres possibilités. Pourquoi ne pas envisager des rites que nous ne pourrions pas concevoir parce que nous ne vivons pas le même rapport au monde que ces humains, n'avons pas la même cosmogonie, la même façon de percevoir les choses, les mêmes croyances ? On peut très bien envisager d'autres fonctions pour ces récipients ! Il faut réussir à trouver qui sont les mangeurs. Mais je suis optimiste. Qui aurait pensé il y a quelques décennies qu'on pourrait trouver de l'ADN ancien ? Peut-être développerons-nous des moyens techniques pour résoudre ce problème, peut-être d'ici à vingt ans.

Marylène Patou-Mathis : "Cela me pose un problème de dire que ces calottes appartiennent forcément à un ennemi. On transpose ici une vision moderne"

À quoi pourraient avoir servi ces têtes coupées, alors ?

M. P-M : Ça peut être des restes d'ancêtres, conservés par respect. Dans certaines grottes, des crânes sont ornés de gravures à l'intérieur et à l'extérieur. Lorsqu'on trouve des têtes dissociées du corps, cela pourrait résulter d'une double inhumation. Peut-être pour d'autres motivations qui nous échappent. Cela me pose un problème de dire que ces calottes appartenaient forcément à un ennemi. On transpose ici une vision très moderne.

Pour tenter de comprendre ce que faisaient les peuples préhistoriques, on les compare avec les populations actuelles vivant de manière traditionnelle. Est-ce pertinent ?

M. P-M : Je fais partie de ceux qui pensent que c'est une erreur. La plupart des études ethnographiques ont été faites avec un regard extérieur, un biais de perspective et, surtout, ces peuples ont évolué, eux aussi ont 10 000 ans d'histoire. Ce n'est pas parce que certains peuples ont tel ou tel comportement aujourd'hui que des humains préhistoriques les avaient.

B. B. : J'ai une autre vision. Comment essayer de comprendre le fonctionnement de ces sociétés qui n'ont pas laissé d'écrits, si on rejette l'ethnographie ? Il ne faut pas se leurrer, on ne saura jamais ce que pensaient les néandertaliens. Mais l'ethno-histoire donne un éventail des possibles. Quand cela n'a jamais été documenté, qu'il n'y a aucune trace, il est difficile de dire que ça a existé avant, au paléolithique.

Source : Sciences et Avenir du 27/04/2021

mercredi 5 juin 2013

Homo sapiens s’est-il comporté en cannibale face à Néandertal ?

Publiant leur hypothèse dans la revue Quaternary International, des chercheurs espagnols suggèrent (à nouveau) que le cannibalisme aurait pu faire partie des facteurs par lesquels l’arrivée de l’Homme anatomiquement moderne en Eurasie a entraîné la disparition de l’Homme de Néandertal voici environ 30.000 ans.

Ayant déjà contribué à l'extinction de 178 espèces de grands mammifères, Homo Sapiens peut, dans certains contextes, être considéré comme "une espèce exotique invasive", disent Policarp Hortolà et Bienvenido Martínez-Navarro, de l'Université de Tarragone (Espagne). Et l’un de ces contextes, selon eux, c’est la façon dont, voici quelque 40.000 ans, l’Homme anatomiquement moderne, venant d’Afrique, a colonisé l’Eurasie, entraînant 10 à 12.000 ans plus tard la disparition de l’Homme de Néandertal.

Mais Sapiens, sans doute concurrent direct de Néandertal pour l’accès aux ressources alimentaires, aurait-il été jusqu’à… dévorer son cousin ? C’est la question que ces chercheurs relancent dans un article de la revue Quaternary International. "La seule façon de tester [cette théorie] est de trouver des preuves directes de consommation alimentaire par des humains modernes sur des restes néandertaliens, comme des marques de découpe ou de brisure sur les os (…)", disent les scientifiques espagnols.

Toutefois, ceux-ci admettent n'avoir à l’heure actuelle, aucune preuve irréfutable étayant cette hypothèse. Reste que celle-ci, rappellent-ils, avait déjà été évoquée en 2009 par Fernando Rozzi, du CNRS, qui avait établi la nature néandertalienne d’une mandibule trouvée dans la grotte des Rois, en Charente. Il avait également montré que cette mâchoire portait apparemment des marques de découpe identiques à celles laissées par Homo sapiens sur les herbivores qu’il chassait et consommait…

Source : MaxiSciences du 03/06/2013

mercredi 6 juillet 2011

Cannibalisme rituel il y a 35.000 ans en Crimée ?

Il y a près de 35.000 ans, nos ancêtres Cro-magnons - l’homme «moderne» - taillaient du silex dans un un abri sous roche de Crimée.

De passage pour une expédition de chasse, ils ont boulotté force antilopes, du cheval et du lièvre. Ils ont oublié quelques perles en ivoire de mammouth, des coquillages percés. Et, probablement lors d’un épisode unique, ils ont fait des trucs vraiment bizarres avec des crânes d’humains.

Cette histoire est relatée dans la revue PLoS One par une équipe internationale (France, République Tchèque, Ukraine, Pays-Bas, Allemagne). Une équipe qui a réuni de multiples talents - paléoanthropologue, préhistoriens, spécialistes de la datation au carbone-14, archéozoologues, chimiste… - pour mettre à profit la richesse exceptionnelle d’un site découvert en 1990, en Crimée, par l’Ukrainien Alexander Yanevich.

Le site de Buran-Kaya, sur la rivière Burulcha qui descend des montagnes de Crimée, a offert aux fouilleurs de nombreuses couches stratigraphiques bien rangées et donc à la chronologie intacte. Elles montrent que les plus anciens à être passés dans cet abri sous roche sont des êtres humains de culture «Paléolithique moyen» selon leurs outils de pierre- donc, en théorie des Néandertaliens dans cette région. Puis que sont arrivés des fabricants d’une énigmatique «culture de transition», explique Stéphane Péan (Muséum national d’histoire naturelle) où se mélangent des traits du Paléolithique moyen Carte crimée et supérieur… ce dernier étant en théorie spécifique d’Homo sapiens.

Or, les préhistoriens s’écharpent toujours (voir cette note : Cro-Magnon n'a jamais fait la révolution) pour déterminer si cette culture de transition - baptisée Châtelperronien en Europe de l’Ouest et Szélétien à l’Est- est le fait de Néandertaliens éventuellement influencés par des échanges culturel avec «l’homme anatomiquement moderne», comme disent les préhistoriens ou de ce dernier. Puis, surprise !, survient une nouvelle couche de Paléolithique moyen. Retour de Néandertal ? S’il est l’auteur de la culture de transition, ce serait là un indice de diversité culturelle. Et sinon, il faut imaginer qu’un groupe de Néandertaliens est passé là après des hommes modernes.

Enfin, une des dernières couches n’autorise aucun doute puisqu’à ses outils typiques du Paléolithique supérieur (de type gravettien) s’ajoutent près de 200 ossements et dents humains fossilisés, attribués à l’homme moderne. «Autrement dit, un homme biologiquement identique à nous d’après l’analyse de Sandrine Prat du CNRS», précise Stéphane Péan.

L’intérêt de cette fouille archéologique réside dans l’approche pluridisciplinaire engagée. Et surtout d’une chance assez rare : dater directement au carbone-14 (avec une double analyse, à Gronigen et à Gif sur Yvette (CNRS/CEA) sous la responsabilité d’Hélène Valladas précisant que «la date se situe entre il y a 35.400 et 35.900 ans») des fossiles humains dont la position stratigraphique et le contexte archéologique sont parfaitement connus.

Ces hommes occupaient la péninsule de Crimée dans un climat et un environnement très différent de la riviera actuelle. «Un mixte de la toundra du Grand Nord avec ses rennes, des steppes froides d’Asie centrale et de vallées boisées», risque Stéphane Péan. Les occupants passagers mais récurrents de l’abri - il n’y a pas de trace d’un campement de Perles ivoire longue durée - y ont retouché leurs outils et surtout, d’après les études de Laurent Crépin découpé de l’antilope, du cheval, du bison, du lièvre, du renard et du loup. Viandes et fourrures étaient donc leurs objectifs.

La date trouvée est très ancienne pour du Gravettien. Elle fait partie des plus anciennes traces d’Homo sapiens directement datées sur l’os dans toute l’ Europe. Mais si cette méthode offre une certitude rare en préhistoire, l’ancienneté de la grotte Chauvet (Ardèche) dont les charbons ont été datés pour les plus vieux à 35.000 ans fait remonter la présence de l’homme moderne en Europe de l’ouest à cette époque. Car nul n’imagine, même chez les préhistoriens les plus iconoclastes, d’attribuer à Néandertal cette œuvre d’art.

Les os humains de Buran-Kaya réservaient une autre surprise aux préhistoriens. Dénichés sous la forme de près de 200 petits fragments, ils constituent un tableau pour le moins étrange. Aucun os des membres, sauf quelques phalanges, et surtout des morceaux de crâne. Provenant de cinq individus différents, jeunes et adultes, d’après les dents. Et porteurs d’indubitables traces de découpe par des outils de silex et non de dents de carnivores. Boucherie humaine ?

Ce n’est pas la conclusion de l’article. D’abord en raison de la surreprésentation des os du crâne. Quand on boulotte un homme pour se nourrir, on le fait en entier ou on privilégie les parties riches en viande. Ensuite, les traces de découpe suggèrent un scalp sur l’os fronto-pariétal et la désarticulation des os occipitaux et temporaux alors qu’aucun os ne montre de trace d’extraction de la moelle, à l’inverse des os d’animaux.

Comment interpréter ce tableau ? Les auteurs évoquent une cérémonie funéraire ou post-funéraire, limitée aux têtes… Sauf qu’il n’y a aucun signe de sépulture. Le reste du squelette a t-il été transporté ailleurs ? Et qu’une question cruciale reste sans réponse : les crânes ainsi traités étaient-ils ceux de personnes membres du groupe… ou ceux d’un autre. Amis ou ennemis ? Le site de Buran-Kaya risque, comme la plupart des sites préhistoriques, de conserver longtemps, voire pour toujours, une part d’épais mystère.

Source : Sciences2 du 04/07/2011

vendredi 26 février 2010

Un cannibalisme rituel était pratiqué au néolithique

Près d'un millier d'individus auraient été victimes de rituels cannibales, il y a quelque 7000 ans, au sud-ouest de l'Allemagne, selon un article publié dans la revue Antiquity. Parmi les ossements découverts sur le site néolithique de Herxheim, près de Spire (Rhénanie-Palatinat), des chercheurs français du Laboratoire d'anthropologie des populations du passé (université Bordeaux-I) ont étudié les restes de six adultes et de deux enfants, ainsi que de deux foetus. Ils y ont observé des traces de pratiques de boucherie, permettant d'enlever les chairs, couper les tendons, rompre les os ou écorcher les crânes. Selon les spécialistes, il ne s'agirait pas de cannibalisme alimentaire, mais d'actes très ritualisés. Ce que les chercheurs bordelais désignent sous le terme de cannibalisme guerrier, c'est-à-dire des sacrifices accompagnés de rituels de consommation de viande humaine. Ces phénomènes se seraient déroulés sur une période de moins de cinquante ans. Des cas de cannibalisme semblables ont déjà été décrits dans les grottes de Fontbrégoua (Var) et des Perrats (Charente).

Source : Sciences et Avenir de février 2010

vendredi 1 mai 2009

«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Jean Guilaine, préhistorien
«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Même s'il a montré que nous sommes sur le «sentier de la guerre» depuis le paléolithique, le préhistorien est convaincu que la violence n'est pas une fatalité.

- Au cours de vos longues années d'enseignement au Collège de France, pourquoi vous êtes-vous intéressé à l'émergence de la violence chez l'homme ?

Parce que ce thème me permettait de parler d'archéologie et d'un sujet de société contemporain qui touchait un large public. Il était important pour moi de montrer que cette discipline scientifique pouvait éclairer ce comportement humain.

- Quand l'homme est-il donc parti sur le «sentier de la guerre» ?

Il est difficile de mettre en évidence l'origine de la violence chez l'homme. Surtout pour les périodes préhistoriques les plus anciennes, il y a 2,5 millions années. Mais on pourrait dire qu'on la voit s'exprimer chez Homo antecessor au cours du paléolithique ancien (lire les Repères p. 44). A Atapuerca, par exemple, sur le site espagnol de Gran Dolina, des restes humains vieux de 800 000 ans retrouvés au fond d'un gouffre portent des traces de décarnisation. On a peut-être déjà affaire à du cannibalisme.

- Comment expliquez-vous que cette violence préhistorique soit évoquée depuis si peu de temps ?

Le sujet est longtemps resté tabou. Tuer ses semblables et encore plus les consommer étaient des thèmes difficiles à aborder. Longtemps l'homme ancien a été vu - à travers le prisme de la culture et de la religion - comme un être parfait, évoluant dans un paradis paléolithique et un mythique âge d'or. Un fantasmatique Eden où n'aurait vécu qu'un homme foncièrement pacifiste dans un environnement généreux.

- Pour quelles raisons l'apparition de la violence est-elle généralement associée à l'époque du néolithique, qui voit l'apparition de l'agriculture ?

Principalement à cause de la théorie matérialiste selon laquelle dès que l'homme s'est mis à produire et à capitaliser, donc à créer de la richesse et des surplus, cela a engendré de la convoitise et fait naître les conflits. Mais les motifs d'affrontement ont pu être plus variés.

- C'est-à-dire ?

Dès les époques les plus anciennes, les rapts de femmes, d'enfants, les ruptures d'alliance ou tout simplement la volonté d'en découdre ont pu être à la source des conflits, comme l'ethnologie l'a démontré.

- Quelles sont les plus lointaines traces de combat avérées que l'archéologie a pu mettre en évidence ?

Elles datent de la fin du paléolithique supérieur, il y a 12 000 ans. En 1965, alors qu'il travaillait au Soudan sur le site de Djebel Sahaba, l'Américain Fred Wendorf de l'université du Texas a mis au jour une nécropole contenant une cinquantaine d'individus criblés de flèches. Plus près de nous en Europe, on a retrouvé des dépouilles semblables dans des nécropoles chez des peuples de chasseurs-cueilleurs. Cela dans la vallée du Dniepr, en Ukraine, ou dans la région des Portes de Fer, une gorge du Danube frontalière entre la Serbie et le sud-ouest de la Roumanie.

- Justement, lors du dernier colloque international sur le néolithique qui s'est tenu à la Cité des sciences et de l'industrie, à Paris, il a été dit que c'est à ce moment qu'auraient émergé les inégalités et les processus de subordination...

En effet, c'est à cette période que la plupart des sociétés sont passées de stades au cours desquelles les différences sociales étaient très faibles, à d'autres, où elles se sont accentuées.

- Comment a-t-il été possible de repérer ces écarts ?

Principalement à travers l'étude du mobilier funéraire. Rappelons que venu d'Orient, le néolithique s'est d'abord propagé dans le sud de la France vers 5800 avant notre ère avant de s'étendre vers le bassin parisien aux alentours de 5300 avant J.-C., puis de gagner la Bretagne vers 4800. Prenons l'exemple des très grands tertres de la région de Carnac qu'on s'est mis à bâtir dès 4500 avant J.-C. pour déposer la dépouille de puissants personnages. De nombreuses personnes ont alors été mobilisées pour élever ces énormes tumulus.

- Qu'a-t-on découvert à l'intérieur ?

Les rares individus inhumés dans les tombeaux étaient dotés d'objets de prestige comme des colliers de perles en variscite, peut-être originaires d'Espagne. On a surtout trouvé de très longues haches vertes polies de 40 cm de long dont la pierre était extraite au Piémont, en Italie ! Ces haches cérémonielles ont donc été transportées exprès jusqu'en Bretagne. Tout cela pour y être thésaurisées dans la tombe d'un seul individu !
Autre cas de traitement distinctif indiquant la naissance des élites, le site de Varna, en Bulgarie. Dans cette nécropole des bords de la mer Noire, sur 290 tombes, seul un petit groupe possède de magnifiques objets en or : des parures, des sceptres, des colliers, ainsi que des armes en cuivre. Ce qui signifie qu'en moins de 1000 ans en France, et en un peu plus en Europe du Sud-Est où le néolithique est apparu plus tôt, les premières sociétés villageoises avaient déjà généré en leur sein des différences sociales considérables.

- Ces sociétés ont aussi vu apparaître la roue, l'araire, la traction animale... Mais que sait-on des armes dont disposaient les premiers agriculteurs ?

Au néolithique, on chasse et on se bat essentiellement à l'arc. Les plus anciens de ces instruments connus ont été retrouvés dans des tourbières du nord de l'Europe. Ils remontent aux époques épipaléolithiques, soit 10 000 avant notre ère. L'autre outil typique de l'époque est la hache. Mais si elle sert à déboiser, elle peut aussi être un objet symbolique comme nous venons de l'évoquer. Les poignards apparaîtront en Europe environ 4000 ans avant notre ère : ils seront d'abord en silex, puis en cuivre (depuis 3000 avant J.-C.). Quant à l'épée, elle a surgi vers 3000 avant J.-C. en Orient et seulement vers 1500 avant J.-C. sur notre continent.

- Comment s'est répandu cet usage du métal ?

Il faut avoir à l'esprit que les choses ne se sont pas passées de la même façon partout. L'Orient a longtemps été en avance sur l'Occident. Dès 5000 avant J.-C., plusieurs foyers de diffusion s'allument. On voit la métallurgie apparaître en Iran, en Anatolie et dans les Balkans. Ce n'est que vers 3500 à 4000 ans avant notre ère que le métal se généralise en Europe occidentale et dans les îles Britanniques. En Orient, au IIIe millénaire, on dispose déjà de lances ainsi que de casques pour se protéger. Et dès le IIe millénaire au Danemark ou en Hongrie, on peut constater une excellente maîtrise du matériau avec des épées tout aussi belles et résistantes que celles forgées en Orient. D'ailleurs, après 1200 avant J.-C., l'est de la Méditerranée adopte des épées de type européen !

- Justement, que sait-on des premiers conflits en Europe et en Méditerranée ?

Dans les cités-Etats du Proche Orient, des villes indépendantes possédant une administration et un territoire qu'elles exploitent, les conflits éclatent dès le IVe millénaire avant notre ère. En Mésopotamie, les cités rivales s'entre-déchirent. Elles se disputent des terres, veulent s'emparer de butins, faire des prisonniers. La guerre est un élément du pouvoir royal : elle institutionnalise la fonction.

- Qui dit guerres dit guerriers. Comment s'est construite leur image ?

Au néolithique, il n'y a pas de «guerrier» proprement dit au sein des sociétés paysannes. En revanche, il en existe en Orient dès l'époque sumérienne au sein d'armées ou de protoarmées. Vers 2500 avant J.-C., on trouve dans une tombe royale d'Urun «étendard» sur lequel figurent des scènes de guerre et de captures. On y voit défiler des soldats casqués, armés de piques, pendant que d'autres conduisent des chars de guerre en écrasant leurs victimes...

- Que se passe-t-il alors en Occident ?

Les premières tombes de guerriers n'y datent que de la fin de l'âge du bronze et des débuts de l'âge du fer. Mais il faut rappeler qu'en Europe, dès le néolithique, couvait une idéologie du guerrier matérialisée par les «statues-menhirs». Ces grandes stèles monolithiques que l'on rencontre depuis le bas Danube jusqu'à la péninsule Ibérique. Elles constituent pour moi autant de premières «photographies» des hommes de ces époques.

- Ces «statues-menhirs» ne figuraient-elles pas plutôt des divinités ?

On l'a longtemps dit. Or j'y vois plutôt des personnages héroïsés, des ancêtres avec des attributs du pouvoir, des objets qui donnent du prestige : les armes. Une statue-menhir d'homme se singularise par le port d'armes, ces instruments culturels qui servent à chasser et à tuer : arc, flèche et poignard. Entre 3500 et 2500 avant J.-C., les statues-menhirs sont un reflet de la société. Représenter un homme, c'est déjà le figurer en guerrier. Vers 1200 avant notre ère, soit un millénaire et demi plus tard, nanti d'une pique, d'un poignard et d'une épée, le guerrier deviendra un combattant à «plein temps». Quant aux statues féminines parées de colliers, elles seront dotées de seins. Un caractère anatomique et biologique qui classe la femme dans le naturel.

- Au fil du temps, le guerrier acquiert donc du prestige ?

Oui, il peut même devenir un «héros». Ce nouvel idéal se développera en parallèle à une culture de guerre qui fait l'apologie de la valeur et du courage. Ces vertus seront développées chez les Grecs par Homère et plus tard Hérodote, Thucydide ou Xénophon. On les retrouvera aussi dans les textes des grandes religions monothéistes ou encore dans ceux de l'Inde et de la Chine ancienne.

- De quand datent les conflits à grande échelle qui opposent de très nombreux individus ?

Du IIIe millénaire avant J.-C. au Proche-Orient, avec les conquêtes de Sargon. Aux alentours de 2300 avant notre ère, à partir d'une série de raids, celui-ci va fédérer l'ensemble du monde mésopotamien et créer un véritable empire s'étendant des pays du Golfe à la Méditerranée. Le deuxième millénaire avant J.-C. est aussi jalonné de grandes batailles, telle Qadesh (vers 1275 avant J.-C.), où s'opposent deux grandes puissances de l'époque, les Egyptiens et les Hittites d'Anatolie. Qadesh est sans nul doute une des premières grandes batailles de l'histoire.

- L'homme est-il condamné à perpétuer les guerres ?

Pour le préhistorien André Leroi-Gourhan, le comportement d'agression était inhérent à l'espèce humaine. «La guerre, c'est la chasse à l'homme», disait-il. Or dans les années 1970, l'anthropologue Pierre Clastres a pris le contre-pied de cette affirmation dans son essai Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives. Il rappelait - ce qui me semble fort juste - qu'il ne faut pas rabattre sur le biologique des comportements de nature culturelle et sociologique. Le néolithique nous a livré un message. Après s'être libéré des contraintes de la nature - chasse et cueillette aléatoires -, l'homme a eu, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la possibilité de produire son alimentation en maîtrisant l'agriculture et l'élevage. Or à partir du moment où il est devenu maître de la nature, il a retourné son énergie contre sa propre espèce, en voulant dominer et subjuguer. Le néolithique, qui pouvait être un chemin de liberté, est devenu une voie d'aliénation. J'ai l'espoir de voir l'homme, un jour, parvenir à l'inverse, et maîtriser ses pulsions.

JEAN GUILAINE, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Civilisations de l'Europe au néolithique et à l'âge du bronze, est aussi directeur d'études à l'EHESS et directeur de recherche au CNRS. On lui doit la création du Centre d'anthropologie de Toulouse, en 1978. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques, il a également publié Pourquoi j'ai construit une maison carrée (Actes Sud), un roman-document situé au néolithique.

Repères
PALEOLITHIQUE. Période la plus longue et la plus ancienne de la préhistoire humaine elle s'étend de 2,6 millions à 10 000 ans avant notre ère.

NEOLITHIQUE. Entre 10 000 et 5000 avant J.-C, l'homme passe du stade de chasseur-cueilleur à celui d'éleveur et d'agriculteur. Les premières traces du néolithique apparaissent au Moyen-Orient.

AGE DU CUIVRE. Appelé aussi chalcolithique, il fait la transition entre la fin du néolithique et l'âge du bronze. Né au Proche-Orient, il gagne l'Europe vers 3000 ans avant J.-C.

AGE DU BRONZE. Cet âge est marqué par la découverte de l'alliage du cuivre et de l'étain, métal résistant permettant de fabriquer des armes. Connu au Proche-Orient et dans le monde égéen dès le IVe millénaire avant notre ère, il apparaît en Europe vers 2000 ans avant J.-C.

AGE DU FER. Les premiers centres de métallurgie du fer, datés de la fin de IIe millénaire, sont situés en Anatolie et dans la région de la Caspienne. Ils se seraient répandus vers le Proche-Orient et le monde égéen après 1800 avant J.-C.

Pour en savoir plus
- Les Racines de la Méditerranée et de l'Europe, Jean Guilaine, Fayard, 2008. Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Jean Guilaine et Jean Zammit, Seuil, 2001.- Otzi, l'homme des glaces et son temps, Jean Guilaine, CD Gallimard-Collège de France, Coll. «A voix haute», 2008.- Podcast du colloque «La révolution néolithique dans le monde», Colloque international organisé par la Cité des sciences et de l'industrie et l'Inrap, octobre 2008. http ://www.inrap.fr/podcast-6-Inrap_podcast_video_colloque_2008_La_revolution_ne.xml

Source : Sciences et Avenir de mai 2009