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jeudi 29 février 2024

Le quotidien des Néandertaliens dévoilé grâce à leurs dents sales

À quoi ressemblait une journée typique pour l’Homme de Néandertal ? De l’ADN présent dans la plaque dentaire des Néandertaliens révèle des informations sur leur régime alimentaire, leur santé, leur comportement et même leur culture.

Disparu il y a environ 40 000 ans, l’Homme de Néandertal foulait le sol de ce qu’est aujourd’hui l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Notre vision de cet Homme est souvent peu flatteuse. Il est généralement dépeint comme un être primitif et violent, loin de la sophistication de l’Homo Sapiens ou l’humain moderne. Pourtant, de récentes recherches ont démontré que les Néandertaliens fabriquaient des outils, enterraient leurs morts, faisaient du feu, etc. Ils devaient donc avoir des journées bien remplies.

Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature apporte des informations plus détaillées sur le quotidien de Néandertal. Ces découvertes proviennent de la plaque dentaire de Néandertal. En effet, les hommes préhistoriques n’avaient pas encore pour habitude de se laver les dents. Les fossiles conservés pendant des dizaines de millénaires avaient donc des dents sales. Cette plaque dentaire comportait de l’ADN précieux pour les chercheurs.

Certains hommes de Néandertal étaient carnivores, mais pas tous

Dans cette étude, les chercheurs ont analysé trois spécimens de Néandertal. Il y avait deux Néandertaliens de la grotte El Sidron en Espagne et un Néandertal de la grotte de Spy en Belgique. Les analyses ont confirmé que les hommes préhistoriques avaient des régimes alimentaires drastiquement différents en fonction de leurs origines. Pour la toute première fois, les chercheurs ont identifié des espèces d’animaux avec lesquelles les Néandertaliens se nourrissaient.

Ainsi, le Néandertal belge était un chasseur de gros gibier. Il mangeait au cours de sa vie du rhinocéros laineux et du mouflon sauvage. Des champignons indigènes que l’on trouve encore en Europe aujourd’hui ont aussi été identifiés. En comparaison, les deux Néandertaliens vivant en Espagne ne mangeaient apparemment pas de viande. En tout cas, aucune trace de viande n’a été détectée dans leur plaque dentaire. À la place, ces hommes préhistoriques consommaient régulièrement de la mousse, de l’écorce d’arbre, des pignons de pins, des champignons et diverses herbes.

Les Néandertaliens avaient donc adapté leur alimentation à l’environnement dans lequel ils vivaient. L’homme préhistorique de Belgique vivait au milieu de plaines herbeuses et de collines qui abritaient des troupeaux de rhinocéros laineux. À l’opposé, le Néandertal d’Espagne évoluait dans une forêt de montagne dense où peu d’animaux pouvaient être chassés.

Les remèdes naturels à la rescousse des maladies préhistoriques

L’analyse de la plaque dentaire des Néandertaliens ne nous a pas simplement permis de mieux comprendre leur régime alimentaire. Et pour cause, l’un des spécimens d’Espagne avait un grave abcès dentaire. L’analyse de son ADN a confirmé qu’il souffrait d’une maladie chronique à cause d’un parasite gastro-intestinal grave qui s’appelle Microsporidia.

Les chercheurs pensent que ce jeune homme savait qu’il était malade et qu’il se soignait avec des remèdes naturels. Des traces de peuplier dont les bourgeons et l’écorce contiennent naturellement de l’acide salicylique, l’ingrédient actif de l’aspirine, ont été trouvées dans ses dents.

Les Néandertaliens se soignaient-ils déjà avec de la pénicilline ?

Encore plus étonnant, cet homme consommait déjà de la moisissure Penicillium. Cette moisissure est à l’origine du premier antibiotique au monde, la pénicilline. Elle n’a d’ailleurs pas été retrouvée sur les restes d’autres hommes préhistoriques en meilleure santé. Nous ne pouvons évidemment pas le confirmer, mais les Néandertaliens utilisaient peut-être déjà des antibiotiques naturels pour se soigner. En tout cas, cela prouve qu’ils possédaient déjà des connaissances approfondies pour se soigner en fonction de la situation.

Source : Science et Vie du 28/02/2024

mercredi 31 janvier 2024

Quand Homo sapiens s'aventurait dans le froid du nord européen, il y a 45 000 ans

Le climat glacial ne leur faisait pas peur : des groupes pionniers d'Homo sapiens se sont aventurés dans le nord-ouest de l'Europe, il y a 45.000 ans, soit plusieurs milliers d'années avant que les Néandertaliens disparaissent du continent, selon des études publiées le 1er février 2024.

Jamais des traces aussi anciennes de l'homme moderne n'avaient été identifiées dans cette région de l'Europe. Cette découverte majeure affine le scénario du peuplement du continent par notre espèce, qui a fini par remplacer les populations locales de Néandertaliens, comme toutes les autres lignées humaines archaïques à travers la planète.

Sapiens et Néandertal ont coexisté, sans que l'on sache précisément ni où ni comment

En Europe, "ce phénomène de remplacement s'est étalé sur plusieurs milliers d'années, entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur", explique à l'AFP le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, directeur du département d'évolution humaine de l'Institut Max-Planck à Leipzig (Allemagne), auteur principal des trois études parues dans Nature.

Durant une phase, Sapiens et Néandertal ont coexisté, sans que l'on sache précisément ni où ni comment. Des preuves archéologiques ont révélé la présence de cultures différentes dans des zones géographiques bien délimitées, durant cette période de transition. Mais identifier les auteurs de ces cultures est un casse-tête tant les restes humains sont rares.

Les paléontologues butent notamment sur la culture du Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien (LRJ), un type d'outillage en pierre taillée. Retrouvé sur plusieurs sites au nord des Alpes, sur une bande entre l'Angleterre à la Pologne, il est daté entre environ 45.000 ans et 41.000 ans avant notre ère.

"Il a fallu descendre à huit mètres sous terre et boiser les parois pour protéger les fouilleurs"

De 2016 à 2022, une équipe de l'Institut Max Planck a entrepris de fouiller l'un de ces sites à Ranis, en Allemagne, déjà partiellement excavé dans les années 1930. Une grotte à l'accès périlleux, dont la voûte s'est effondrée. "Il a fallu descendre à huit mètres sous terre et boiser les parois pour protéger les fouilleurs", raconte Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France.

"Par chance", ces derniers tombent sur des outils biface "LRJ" et des milliers de fragments osseux associés. Une première. Les scientifiques ont fait appel à une technique récente, appelée paléoprotéomique et consistant à extraire des protéines, pour savoir s'il s'agissait d'os humains ou d'animaux. Ils ont aussi récupéré des ossements collectés dans les années 1930, conservés dans un musée près de Leipzig.

Une douzaine de restes humains ont ainsi été soumis à une datation radiocarbone et des analyses génétiques. Verdict : Homo sapiens était l'artisan de ces outils façonnés il y a un peu plus de 45.000 ans.

Des humains aux mêmes caractéristiques que leurs congénères découverts dans l'est de l'Europe (Bulgarie et République tchèque). Datés eux aussi d'il y a 45.000 ans, ils étaient jusqu'ici les plus anciens représentants de notre espèce sur le continent.

C'est à cette période que les tout premiers Homo sapiens, venus d'Afrique, ont abordé le continent eurasiatique, occupé de longue date par les Néandertaliens sur son flanc ouest.

"On a longtemps eu en tête le modèle d'une grande vague de Sapiens qui a déferlé sur l'Europe et rapidement absorbé les Néandertaliens vers la fin de ces cultures de transition aux alentours de 40.000 ans", décrypte Jean-Jacques Hublin.

Un peuplement par "vaguelettes" successives

D'après les dernières découvertes, il semblerait plutôt que Sapiens ait peuplé le continent par "vaguelettes" successives, et plus anciennes qu'imaginé. Durant leur incursion en Europe du Nord il y a 45.000 ans, nos lointains ancêtres ont très bien pu coexister avec leurs cousins Néandertaliens, dont les derniers survivants se sont éteints dans le sud-ouest du continent il y a 40.000 ans.

Les travaux publiés dans Nature dépeignent des "pionniers" se risquant à affronter un climat froid, l'équivalent de la Sibérie ou du nord de l'actuelle Scandinavie, décrit dans un communiqué Sarah Pederzani, qui a mené les recherches sur l'environnement de Ranis. Ils vivaient par petits groupes mobiles, n'occupant que de manière éphémère la grotte où ils consommaient les animaux chassés (rennes, chevaux...).

"Comment ces gens venus d'Afrique ont eu l'idée d'aller vers des températures si extrêmes ?", s'interroge le Pr Hublin.

Ils possédaient en tout cas une capacité technique et une "résilience au climat froid" dont on pensait qu'elle s'était développée "plusieurs milliers d'années plus tard" chez Sapiens, complète Sarah Pederzani. Ce que n'avaient sans doute pas les Néandertaliens, supposés habitués au froid.

Source : Sciences et Avenir du 31/01/2024

vendredi 10 novembre 2023

Voici le visage du « vieil homme » de Néandertal qui a vécu en France il y a 50 000 ans !

Bien loin des anciennes représentations que l’on se faisait de notre lointain cousin, ce nouveau portrait réalisé à partir du squelette de l’homme de La Chapelle-aux-Saints nous dévoile un Néandertal plus « humain ».

Le « vieil homme » de la grotte de La Chapelle-aux-Saints a désormais un visage ! Découvert par des prêtres en 1908 dans une grotte de ce village en Corrèze, le squelette de cet Homme de Néandertal est exceptionnel à plus d'un titre. Quasiment complet, à l'exception de quelques dents manquantes (d'où son surnom de « vieil homme »), le squelette est la première preuve que Néandertal inhumait ses morts. Enterré au fond d'une fosse il y a 47 000 à 56 000 ans de cela, en position fœtale, la tête calée par des pierres, l'homme de la Chapelle-aux-Saints semble en effet avoir bénéficié d'un rituel mortuaire qu'on ne connaissait pas à l'époque chez Néandertal. Depuis, les découvertes ne cessent d’affluer en faveur de l’intelligence très développée de nos lointains cousins.

Le squelette de Néandertal retrouvé dans la grotte de La Chapelle-aux-Saints, petite commune de Corrèze

L’imagerie médicale au service des artistes

L'histoire n'est d'ailleurs pas finie concernant l'homme de la Chapelle-aux-Saints. Car 115 ans après sa découverte, des artistes ont reconstitué son portrait. La morphologie du visage a notamment été définie grâce à des données d'imagerie médicale (CT-scan). Le visage de cet homme, mort à l'âge de 40 ans (un peu jeune tout de même pour porter le surnom de « vieil homme »), apparaît ainsi étonnement commun.

Un Néandertal plus proche de nous ?

Une représentation bien éloignée des précédentes reconstitutions qui présentaient Néandertal sous des traits bien plus grossiers et animaux. Pour faire la part des choses entre les caractéristiques morphologiques appuyées par des données scientifiques et celles plus spéculatives, comme la couleur de la peau, des cheveux, des yeux et la présence ou non d'une barbe par exemple, les scientifiques ont produit deux portraits, l'un présentant un buste chauve et imberbe, l'autre présentant une version plus interprétative, avec barbe et cheveux.

Source : Futura du 09/11/2023

vendredi 27 octobre 2023

Découverte surprenante : l'Asie de l'est, berceau caché de l'héritage néandertalien ?

Étrange paradoxe : alors que c’est en Europe que l’implantation de Néandertal était la plus importante, c’est pourtant dans l’est de l’Asie que l’on retrouve aujourd’hui le plus fort héritage génétique de ce lointain cousin de sapiens. Une nouvelle étude propose une explication intéressante basée sur l’étude des flux migratoires après la disparition de Néandertal.

Néandertal est arrivé sur le continent eurasiatique bien avant qu'Homo sapiens ne quitte lui aussi l'Afrique pour migrer vers les terres du nord. Les témoignages de la présence de Néandertal sont effet nombreux à travers l'Europe et l'Asie. C'est cependant dans le sud de l'Europe que l'occupation est la plus importante. Avant de s'éteindre, il y a 40 000 ans environ, Néandertal rencontre Homo sapiens lors de l'arrivée de ce dernier sur le territoire européen. Durant plusieurs milliers d'années, les deux espèces du genre homo vont ainsi coexister et s'hybrider. Depuis le séquençage du génome de Néandertal à la fin des années 2000, on sait qu'environ 2 % du génome humain actuel est hérité de ce lointain cousin.

Un héritage génétique plus fort en Asie de l’Est qu’en Europe

Mais, en y regardant de plus près, cet héritage semble extrêmement variable en fonction des populations eurasiatiques. Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce ne sont pas les populations européennes qui possèdent le plus de gènes néandertaliens ! Les populations issues d'Asie de l'Est détiennent en effet entre 8 et 24 % de gènes néandertaliens en plus que les Européens. Un paradoxe intéressant qui n'était jusqu'à présent pas clairement expliqué.

En effet, il apparait que posséder des gènes néandertaliens n'a présenté ni avantages ni désavantages dans le cadre de la sélection naturelle à laquelle a été soumis Homo sapiens au fil des 40 000 ans d'évolution qui ont suivi son hybridation avec Néandertal. Cette disparité dans la proportion de gènes hérités ne serait donc pas dû à un processus d'évolution. Si certaines études ont suggéré que l'important héritage néandertalien des populations de l'est de l'Asie pourrait être expliqué par un contact additionnel avec Néandertal, notamment en Inde ou en Iran, cette hypothèse est cependant restée invérifiable.

Une dilution du génome à la suite de l’arrivée de population du Moyen-Orient

Une nouvelle étude publiée dans la revue Science Advances propose désormais une tout autre explication qui repose sur l'observation des flux de migrations humaines. Les flux de migration concerneraient d'ailleurs Homo sapiens, et non pas Néandertal. Il y a un peu plus de 40 000 ans, un premier flux d’Homo sapiens arrive ainsi en Europe et rencontre Néandertal. Mais une seconde vague serait arrivée il y a 10 000 ans. Néandertal ayant alors disparu, ce nouveau flux aurait donc entraîné une dilution de l'héritage néandertalien dans le génome d'Homo sapiens. Alors que le premier flux migratoire était en provenance d'Afrique et aurait concerné des populations de chasseurs-cueilleurs, le second flux aurait été originaire du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud-Ouest. Une population composée de premiers agriculteurs et ne possédant qu'un très faible héritage génétique néandertalien.

Evolution du taux d'héritage néandertalien en Europe au cours du temps. On voit que la tendance s'inverse après l'arrivée des agriculteurs en provenance du Moyen-Orient il y a 10 000 ans.

Ces résultats reposent sur l'analyse de 4 464 génomes d'Homo sapiens datant de 40 000 ans à nos jours. Ils révèlent que si, au départ, les populations d'Homo sapiens européennes étaient bien celles possédant le plus de traits néandertaliens, la diminution de cet héritage est intervenue au moment de l'arrivée des agriculteurs du Moyen-Orient. L'héritage maximal est alors passé aux populations d'Asie de l'Est, dont le génome n'a subi aucune dilution depuis leur établissement dans cette région éloignée de l'Europe, il y a 60 000 à 70 000 ans.

Source : Futura du 27/10/2023

vendredi 8 septembre 2023

Un os d’Homo sapiens trouvé dans une grotte de Néandertaliens en Bourgogne évoque de «potentiels contacts»

Le paléoanthropologue Bruno Maureille, directeur de recherche au CNRS, a récemment publié une étude sur une découverte qui mènerait vers la piste d’une possible cohabitation il y a 40 000 ans.

De quoi jeter un nouveau regard sur les relations entre les premiers hommes modernes d’Europe occidentale et nos anciens cousins disparus. Des scientifiques ont identifié l’os d’un bébé Homo sapiens dans une grotte en France qu’ils pensaient occupée uniquement par des Néandertaliens, il y a plus de 40 000 ans, une période de déclin des populations néandertaliennes et d’expansion des premiers groupes d’Homo Sapiens en Eurasie occidentale.

La découverte a été une surprise pour le paléoanthropologue Bruno Maureille, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui a piloté une étude parue récemment dans la revue Nature Scientific Reports. Ce spécialiste des Néandertaliens, travaillait à l’inventaire de fossiles humains excavés entre 1949 et 1963 en Bourgogne, dans la grotte du Renne, à Arcy-sur-Cure (Yonne).

En passant en revue les 64 fossiles, conservés au Musée national de la préhistoire des Eyzies en Dordogne, Bruno Maureille est tombé sur un os pas comme les autres : celui du bassin supérieur d’un nouveau-né, un ilion (fragment de hanche) de la taille d’une pièce de deux euros. La différence morphologique lui a sauté aux yeux : «J’ai tout de suite vu que ça n’était pas un bébé néandertalien», raconte-t-il.

L’os en question n’avait pas la même longueur ni la même orientation que les autres, précise Juliette Henrion du laboratoire d’étude de la préhistoire de l’université de Bordeaux, coautrice de l’étude, soulignant que les Homo sapiens et les hommes de Néandertal présentent «des différences morphologiques sur quasiment tous les ossements du squelette, chez les bébés comme chez les adultes». Une analyse «morphométrique» en 3D du petit os a ensuite confirmé qu’il s’agissait d’un humain anatomiquement moderne – Homo sapiens –, bien qu’encore différent de nous.

«Potentiels contacts»

«C’est la première fois qu’on retrouve un humain moderne dans un site» de cette époque, commente Bruno Maureille, insistant sur le fait que le fameux ilion moderne et les os néandertaliens sont issus de la même couche archéologique. La découverte de la grotte du Renne pose donc la question de «potentiels contacts» entre ces deux humanités biologiquement différentes, selon un communiqué du CNRS cette semaine.

L’étude avance plusieurs hypothèses, dont celle de groupes mixtes, cohabitant sur un même site et partageant la même culture. Ils auraient pu aussi occuper la grotte à tour de rôle, se succédant «sur quelques milliers d’années», analyse Juliette Henrion.

Cette découverte «nous éclaire sur l’arrivée de l’homme moderne à l’Ouest de l’Europe», ajoute la chercheuse. «Nos résultats disent que l’histoire du peuplement de cette période est peut-être plus complexe que ce qu’on croyait, montrant des occupations plurielles du territoire européen et non un scénario où tel groupe aurait remplacé l’autre à tel endroit», selon Bruno Maureille. Les chercheurs n’excluent pas de fouiller à nouveau la grotte pour trouver de nouveaux ossements.

Source : Libération du 08/09/2023

mercredi 30 août 2023

Néandertal est bien l’auteur des gravures pariétales de la grotte de la Roche-Cotard

Cette grotte située dans la vallée de la Loire, découverte au XIXe siècle, a livré des gravures pariétales non figuratives, que de nouvelles analyses attribuent à Néandertal, et qui pourraient remonter à 75 000 ans.

Pour la première fois, des motifs non figuratifs tracés du bout des doigts sur les parois de la grotte de la Roche-Cotard, situé à Langeais en Indre-et-Loire, peuvent être sans aucun doute possible attribués à Néandertal. Avant d’oser cette conclusion, l’équipe de Jean-Claude Marquet, de l’université de Tours, a mené une étude de grande ampleur de ces gravures, de leur contexte géologique et archéologique et de leur datation, ne laissant aucun détail de côté.

our autant, depuis qu’il a commencé l’étude du site dans les années 1970, Jean-Claude Marquet avait de solides raisons de soupçonner que Néandertal était à l’origine des gravures de la grotte de la Roche-Cotard. Connaissant par le menu son substrat géologique, ayant relevé les irruptions de la Loire dans cette cavité, il savait aussi que peu de temps après son utilisation par des clans néandertaliens, la grotte fut scellée par des sédiments fluviatiles et glaciaires, jusqu’en 1846, quand des carriers mirent au jour son entrée. Ce n’est qu’en 1912 que François d’Achon, le propriétaire du site, débarrassa la grotte de la masse de limons qui l’encombrait. Il découvrit alors des strates contenant des bifaces et autres éclats Levallois, des outils dits « moustériens », attribués à Néandertal. Comme par ailleurs aucun outil ni aucune trace de la présence d’Homo sapiens ne furent découverts dans les quatre zones archéologiques distinctes de ce site, il semblait clair que la grotte ne fut habitée que par des Néandertaliens et donc ses gravures réalisées par eux.

Celles-ci consistent en dix panneaux non figuratifs exécutés en posant ou en passant des doigts sur la mince couche altérée qui recouvre le haut des parois en tuffeau, la craie riche en grains de quartz typique de la Touraine. Ces dessins sont composés de lignes tracées à 1, 3 ou 4 doigts, complétées de points occupant des zones délimitées. Ces marques digitales sont parfois tracées en oblique, parfois horizontalement ou verticalement et dans un cas au moins constituent un motif compact délimité par deux lignes incurvées dessinant une ogive. Il semble aussi qu’un panneau fut exécuté à l’aide d’un outil lithique, sans doute celui, usé par un contact avec de la roche, que les chercheurs ont retrouvé face au panneau.

Le panneau circulaire. Les flèches indiquent dans quelle direction les Néandertaliens ont déplacé leurs doigts. Malheureusement, l'altération de la partie centrale inférieure est importante.

Pour être certains d’avoir affaire à des motifs intentionnels, les chercheurs ont effectué des modèles 3D des principaux panneaux de la grotte, de griffures laissées par des ours des cavernes ainsi que de tracés expérimentaux réalisés dans une cavité troglodytique. Après avoir comparé les trois types de motifs, ils ont conclu que les gravures pariétales furent dessinées par des doigts humains. C’est le « panneau triangulaire » qui atteste le plus clairement l’intentionnalité des gravures, illustrant notamment la grande application des artistes dans l’élaboration de la structure d’ensemble du motif.

Le panneau triangulaire est recouvert de traces de doigts régulièrement espacées. La zone verte correspond à la surface de rupture d'un cylindre de silex naturel.

Les chercheurs devaient aussi situer les gravures dans le temps, ce qui passait en particulier par la détermination de la date à laquelle la grotte a été condamnée. Pour cela, ils ont daté les couches sédimentaires entourant l’entrée de la grotte et celles qui étaient encore présentes à l’intérieur en évaluant la durée d’enfouissement de grains de quartz qu’elles contenaient par luminescence stimulée optiquement (OSL). Cette méthode mesure la luminescence résiduelle due à la désexcitation au fil du temps d’électrons du réseau cristallin originellement excités par la lumière solaire quand la roche était à l’air libre. Les chercheurs ont ensuite rapproché l’échelle chronologique obtenue des périodes pendant lesquelles la Loire a formé des dépôts sédimentaires distincts, ce qui leur a finalement permis de situer dans le temps les divers sols des zones archéologiques de la grotte. Il ressort de cette campagne de datation que les activités humaines dans la grotte de la Roche-Cotard se sont toutes déroulées il y a plus de 57 000 ans, bien avant l’arrivée en Europe des premiers Homo sapiens. La réalisation des gravures pourrait remonter jusqu’à 75 000 ans.

Les sites néandertaliens nous ont déjà livré nombre de traces d’activités symboliques, particulièrement des fragments d’os, de roches, de spéléothèmes ou encore, sur le sol d’une grotte de Gibraltar, des stries tracées de façon organisée. De même cette phalange de cerf géant d’Einhornhoehle, en Allemagne, qui présente un jeu de marques régulièrement espacées sur deux côtés, ou les huit serres et la phalange d’aigle trouvés dans la grotte de la Krapina, en Croatie, qui pourraient avoir servi à constituer un pendentif. Outre ce genre d’activités symboliques, la grotte de Los Aviones, en Murcie, en Espagne, a livré des coquilles percées qui pourraient avoir été des perles et celle d’Anton, également en Murcie, des colorants contenus au sein de coquillages. Cas plus frappants encore, les sites espagnols d’Ardales, de Maltravieso et de La Pasiega ont pour leur part livré ce qui ressemble à des peintures pariétales prenant la forme de marques rouges ou géométriques ou encore d’une main négative. La datation de la calcite recouvrant ces productions invite à les attribuer à Néandertal, mais cette hypothèse reste très controversée.

Dès lors, les gravures de la grotte de la Roche-Cotard sont bienvenues pour prouver définitivement que Néandertal réalisait des représentations graphiques. Quel en était le sujet ? Les dessins de la grotte de la Roche-Cotard font penser à ceux que nous poursuivons sans objectif figuratif conscient à partir d’un motif distraitement couché sur une feuille.

Source : Pour la Science du 30/08/2023

mardi 22 août 2023

Néandertal et Denisova se sont rencontrés grâce à des variations climatiques !

On savait que Néandertal et Denisova s'étaient reproduits entre eux, mais on ignorait tout du pourquoi et du comment. Un article paru dans Science nous en apprend plus sur le contexte des relations entre ces deux groupes, influencé par le changement climatique.

Ce n'est pas nouveau : même s'ils n'étaient pas tous du même groupe, nos ancêtres ont cohabité et se sont reproduits entre eux. Ce que l'on ignorait, en revanche, c'est la fréquence à laquelle ils se croisaient et se reproduisaient, et quand ces croisements ont eu lieu. Les chercheurs se sont donc intéressés aux habitats de Néandertal et de Denisova, qui se sont reproduits entre eux alors que « leurs habitats de prédilection étaient séparés géographiquement, les Néandertaliens préférant généralement le sud-ouest de l'Eurasie et les Denisoviens le nord-est », explique dans un communiqué Jiaoyang Ruan, l'auteur de l'étude. « Les Denisoviens étaient présents dans les climats chauds et humides », alors que « les Néandertaliens étaient plus abondants dans les forêts tempérées », détaille l'article, parue dans la revue Science.

Des croisements influencés par les variations climatiques

Les chercheurs ont donc tenté d'identifier des points de contact possibles, et en ont conclu que les deux groupes se seraient probablement côtoyés dans l'Altaï sibérien, principalement pendant les périodes interglaciaires, au cours desquelles les températures ont augmenté, entraînant des changements spectaculaires dans la couverture végétale de l'hémisphère Nord. Cela a permis l'expansion vers l'est des forêts tempérées, créant des couloirs de dispersion pour les Néandertaliens vers le territoire des Dénisoviens. « C'est comme si les changements climatiques glaciaires-interglaciaires avaient ouvert la voie à une histoire d'amour humaine unique et durable, dont les traces génétiques sont encore visibles aujourd'hui ! », conclut Jiaoyang Ruan.

Source : Futura du 22/08/2023

Homo Sapiens serait arrivé en Europe en plusieurs vagues

L’arrivée d’Homo sapiens en Europe : une invasion brutale et exterminatrice pour Néandertal, selon la vision communément admise. Mais une autre réalité se profile : la migration se serait faite lentement et en plusieurs vagues venues du Levant.

Suspendue à un arbre, une chèvre de réforme fera l’affaire. Imaginant un cheval au galop, Laure Metz lève son arc, décoche, et la flèche part en spiralant se ficher derrière l’épaule de l’« équidé ». Plus tard, elle comparera les traces de la collision laissées sur la petite pointe de silex fixée en bout de flèche avec les fractures observées sur les triangles isocèles de silex de même taille découverts par centaines dans la grotte Mandrin. La plupart des strates de cet abri, dominant la vallée du Rhône aux portes de la Provence, suggèrent qu’il y a plus de 50 000 ans, elle a servi de halte de chasse à des clans néandertaliens. Mais la couche E, vieille de 54 000 ans, est atypique : outre ces triangles isocèles de silex, elle a livré des outils taillés autrement qu’à la façon néandertalienne. Selon Laure Metz, membre de l’équipe de Ludovic Slimak, du CNRS, qui fouille la grotte Mandrin, la forme des triangles de silex, leur largeur de moins d’un centimètre et la présence de fractures d’impacts à leur extrémité impliquent qu’il s’agit de pointes de flèches. Leur nombre suggère que ces armatures devaient être changées souvent au retour de la chasse… à l’arc ! Or, comme à notre connaissance les Néandertaliens, jamais, n’ont employé d’arcs, ces archers actifs dans la vallée du Rhône il y a quelque 54 000 ans devaient être sapiens. Si cette conclusion devait être corroborée par des constatations semblables faites ailleurs sur notre continent, cela impliquerait que notre espèce est entrée en Europe quelque 10 000 ans plus tôt que ce que l’on pensait !

Récemment encore, la théorie dominante sur ce que les paléoanthropologues nomment la « transition néandertal/sapiens » était qu’il y a quelque 43 000 ans, au début du Paléolithique supérieur (40 000 à 11 700 ans avant le présent ou AP), les « hommes archaïques » qu’étaient prétendument les Néandertaliens furent remplacés très vite par la population fondatrice de la population sapiens actuelle. En provenance d’Afrique, passés par le Proche-Orient, ces « hommes anatomiquement modernes » étaient agressifs et supérieurs cognitivement, s’imaginait-on facilement. La conquête de l’Europe (et simultanément de la planète) se serait ensuivie de l’arrivée de ces conquérants, accompagnée par la mise en extinction de toutes les grandes espèces de mammifères, dont l’Homo neanderthalensis. On identifiait ces arrivants sapiens aux « Aurignaciens », c’est-à-dire aux Paléolithiques sapiens qui ont introduit en Europe l’industrie lithique (des pierres taillées), l’industrie osseuse (des outils en os) et les ornements corporels et autres objets d’os constituant ce que l’on nomme la « culture matérielle » aurignacienne. En 2002, la découverte d’OASE 1 dans la grotte Peştera cu Oase, en Roumanie, sembla d’abord confirmer cette vision : l’âge de 37 000 à 45 000 ans AP de cette mandibule humaine en faisait le plus ancien fossile sapiens d’Europe. Sa présence près des Portes de Fer en plein couloir danubien attestait fort opportunément du début du peuplement rapide de l’Europe par notre espèce à partir d’il y a quelque 43 000 ans.

Toutefois, le simplisme de cette vision devint intenable quand, en 2015, l’équipe de la généticienne Qiaomei Fu, de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire, à Leipzig, séquença le génome d’OASE 1. Les chercheurs révélèrent que cet individu possédait de 6 à 9 % d’ADN néandertalien, et qu’il était génétiquement bien plus proche des Extrême-Orientaux que des Européens actuels. Cela impliquait qu’OASE 1 avait fait partie d’un groupe sapiens ayant précédé en Europe la vague aurignacienne, disparu en même temps que les Néandertaliens au milieu desquels il vivait. Après OASE 1, toute une série d’indices ont poussé les préhistoriens à nuancer et à compléter la théorie dominante au XXe siècle de l’arrivée d’H. sapiens en Europe, décidément trop naïve.

Sapiens n’était pas seul

Pour commencer, cette théorie d’un remplacement rapide d’H. neanderthalensis véhicule la notion douteuse d’un H. sapiens conquérant, alors que, d’un point de vue évolutif, l’expansion de notre espèce n’est qu’un épisode de plus de celle du genre Homo en Eurasie. Avant H. sapiens, deux formes d’Homo africain, représentant deux stades d’évolution successifs, sont déjà entrées en expansion : l’H. ergaster/erectus il y a 1,8 million d’années et l’H. rhodesiensis/heidelbergensis il y a 0,8 million d’années. Entre 500 000 et 300 000 AP, cette dernière forme a donné en Afrique l’H. sapiens et en Europe l’H. neanderthalensis. Puisque les plus anciens H. sapiens connus sont âgés de 315 000 ans, on considère que la spéciation de notre espèce était déjà manifeste il y a 300 000 ans, date à laquelle les premiers fossiles néandertaliens « caractérisés » sont apparus dans le registre fossile européen. Ainsi, H. sapiens et H. neanderthalensis sont deux espèces cousines contemporaines sorties du même ancêtre, de sorte que Néandertal n’était pas moins « évolué » que son cousin…

Les génomes contenus dans le crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň (à gauche) et dans le crâne de l’adolescent OASE 2, trouvé dans la grotte roumaine de Peştera cu Oase (à droite), attestent d’un métissage des populations sapiens avec les néandertaliens dans les siècles ou les millénaires ayant précédé l’arrivée de leur groupe en Europe. Ni la femme de Zlatý kůň ni l’adolescent OASE 2 ne sont apparentés génétiquement avec les Européens actuels.

Ensuite, un fait peu connu eut une grande influence sur la façon dont H. sapiens a abordé l’Europe : notre espèce vit au Levant depuis longtemps – des centaines de milliers d’années sans doute. Découverte dans la grotte de Misliya, sur le mont Carmel, en Israël, une mandibule sapiens de quelque 200 000 ans illustre cette présence ancienne. Celle-ci s’explique par le fait que cette porte d’entrée en Eurasie que sont le Levant, et dans une moindre mesure la péninsule Arabique attenante, fait partie du réseau d’habitats « africains » au sein duquel s’est produite la spéciation d’H. sapiens : d’un point de vue biogéographique, ces régions font partie à la fois de l’Afrique et de l’Eurasie !

De ceci, se déduit une observation cruciale : ce ne sont pas les H. sapiens archaïques qui, « sortant d’Afrique » en « conquérants », ont rencontré au Levant des Néandertaliens, mais ces derniers qui sont venus à la rencontre des premiers. Fuyant sans doute les rudes conditions des pics glaciaires qui se sont succédé tous les 1 500 ans environ après le début de la dernière glaciation il y a quelque 120 000 ans, ils ont investi le Proche-Orient et, d’après le registre fossile, y sont restés jusque vers 55 000 AP. H. neanderthalensis et H. sapiens y ont alors partagé le Moustérien, une culture matérielle typique, qui fut pratiquée des centaines de milliers d’années durant par les H. sapiens archaïques d’Afrique du Nord, par les Néandertaliens en Europe et par les deux espèces au Levant. Dès lors, et en l’absence de fossiles, il est impossible d’attribuer un habitat levantin de plus de 55 000 ans à H. neanderthalensis ou à H. sapiens, qui ont fort bien pu y séjourner tous les deux…

Puisqu’elles se croisaient au Levant, ces deux formes humaines se mêlaient. Comment le sait-on ? Par exemple par la mandibule de Tabun 2 (122 000 ans), qui exhibe des traits sapiens et néandertaliens. Toutefois, c’est surtout par la paléogénétique qu’on en a la certitude. En 2010, grâce aux progrès fulgurants du séquençage rapide de l’ADN, une équipe conjointe de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, de Leipzig, et de l’université de Harvard a publié 60 % du génome nucléaire néandertalien. Cette percée fut vite suivie par les séquençages complets de plusieurs autres ADN de la même espèce, et l’on s’aperçut que tous les Eurasiens portent de l’ADN néandertalien. Comme le formula David Reich, l’un des meneurs de cette découverte : « Nous pouvons désormais dire que, selon toute vraisemblance, il y a eu transfert de gènes entre Néandertaliens et humains. » Humains ? Beaucoup d’anglophones réservent en effet le terme d’humain à H. sapiens… La réalité est que, puisque les espèces néandertaliennes et sapiens étaient dans une certaine mesure interfécondes, il s’agit au sens biologique de deux sous-espèces d’une même espèce humaine mère : l’H. rhodesiensis/heidelbergensis. Se rencontrant au Proche-Orient, ces deux sous-espèces se sont mélangées. C’est cette hybridation préalable à l’expansion d’H. sapiens dans le reste de l’Ancien Monde (l’Afro-Eurasie) qui explique que les Eurasiens actuels possèdent entre 1,5 et 2,1 % d’ADN néandertalien… 2 000 générations et 40 000 ans d’érosion génétique après les derniers Néandertaliens, ce n’est pas peu.

L’expansion principale

Ainsi, ce sont des H. sapiens métissés qui, à leur tour, se sont répandus en Eurasie. Quand ? Étant donné la précocité de la présence de notre espèce au Proche-Orient, de premières dispersions se sont certainement produites très tôt. L’horloge génétique – c’est-à-dire le comptage des mutations accumulées avec le temps – suggère que la principale expansion sapiens en Eurasie s’est produite entre il y a 70 000 et 50 000 ans. De fait, on observe qu’un chapelet de populations restées noires et dites « autochtones » s’étend entre l’Afrique et l’Australie, notamment en Inde, dans les îles Andaman (face à la Birmanie), en Asie du Sud-Est et en Papouasie. Les gènes de ces groupes suggèrent qu’ils sont les héritiers d’une première vague d’H. sapiens partie tôt au début de la principale expansion sapiens en Eurasie. Le tropisme tropical de cette première vague n’a pu que la pousser d’abord le long de la rive sud de l’Eurasie. À Madjedbebe, un abri du nord de l’Australie, Chris Clarkson, de l’université du Queensland, et des collègues ont mis au jour des outils suggérant l’arrivée d’« hommes modernes » il y a quelque 65 000 ans, et la découverte de restes humains près du lac Mungo, en Australie du Sud, y prouve la présence d’H. sapiens génétiquement proches des aborigènes actuels il y a au moins 40 000 ans, de sorte que le consensus, aujourd’hui, est qu’H. sapiens foulait déjà l’Australie il y a 50 000 ans. Cette date est choquante : alors que le sud de l’Australie est à 18 000 kilomètres de déserts, de mers et de montagnes du Levant, pourquoi, l’Europe, à seulement 1 500 kilomètres, aurait-elle été abordée il y a seulement 45 000 ans ?

Sans doute parce qu’en fait elle a bien été abordée ! Il est vraisemblable qu’au cours de l’expansion principale de notre espèce en Eurasie et à la faveur des périodes chaudes intercalées de pics glaciaires qui se succédaient, une partie de la première vague s’est aussi propagée vers le nord. Après tout, au Levant, les clans sapiens et néandertaliens se mêlaient, échangeant des gènes et – pourquoi pas ? – aussi des techniques d’adaptation au froid…

C’est bien ce qu’illustrent les fossiles OASE 1 et OASE 2 – un crâne de même âge qu’OASE 1, trouvé lui aussi à Peştera cu Oase, avec également 6 % d’ADN néandertalien. Des fragments d’os sapiens datant vraisemblablement de 47 000 AP, trouvés dans l’avant-dernière strate avant le substrat rocheux de la grotte bulgare de Bacho Kiro, en sont également les témoins. En 2020, autour de Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, des chercheurs les ont étudiés et ont mis en évidence dans leurs ADN un ensemble d’allèles transmis ensemble : l’« haplotype M ». Or ce motif génétique est totalement absent d’Europe aujourd’hui, mais fréquent dans les îles Andaman et en Mélanésie. Traduction : les H. sapiens de Bacho Kiro faisaient partie de la première vague de l’expansion sapiens principale en Eurasie. Autre indice allant dans le même sens : le génome contenu dans un crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň, et daté en 2021 seulement de 45 000 AP environ, comporte 3 % d’ADN néandertalien sous la forme de longs segments suggérant un métissage peu ancien de son groupe avec H. neanderthalensis. Or tant les vestiges humains de Bacho Kiro que ceux de la femme de Zlatý kůň étaient accompagnés d’outils mêlant des éclats tranchants typiques du débitage pratiqué par les Néandertaliens d’Europe et des lames retouchées typiques pour leur part de la culture matérielle des H. sapiens levantins du début du Paléolithique supérieur : le PSI (50 000 à 40 000 AP), sigle qui résume l’expression « Paléolithique supérieur initial ». Un nom bien ambigu, puisqu’il semble indiquer une période, alors qu’il désigne une culture matérielle particulière comportant essentiellement des lames débitées en série et éventuellement retouchées pour donner d’autres outils. Retenons-en ceci : le fait que le crâne de Zlatý kůň et les vestiges humains de Bacho Kiro aient été trouvés accompagnés d’une industrie lithique de type PSI traduit l’origine levantine de la culture matérielle de leurs clans.

La transition revisitée

Ce tableau suggère une première vision révisée de l’arrivée de notre espèce en Europe : au cours de son expansion principale en Eurasie, une première vague portant, entre autres, l’haplotype M, s’est propagée entre 70 000 et 50 000 AP le long de la rive sud de l’Eurasie, vers le centre de l’Asie et vers l’Europe ; dans ces deux dernières régions, elle a côtoyé les Néandertaliens et échangé avec eux des gènes et des idées ; puis, à partir d’il y a quelque 43 000 ans, une deuxième vague sapiens, celles des porteurs de l’Aurignacien, est arrivée dotée de ses lames retouchables en nombre d’outils différents, de ses outils d’os et de ses ornements corporels. L’étude de 51 génomes de chasseurs-cueilleurs d’âges compris entre 37 000 et 14 000 ans, réalisée par une équipe emmenée par Qiaomei Fu, suggère que les gènes de la première vague ne seraient plus présents aujourd’hui en Europe, mais nous disposons de si peu de fossiles datant du début de l’expansion sapiens que la prudence reste de mise…

Des groupes de la première vague en Europe pourraient bien en effet y être restés plusieurs milliers d’années durant, avant de disparaître, absorbés par les derniers Néandertaliens, ou par les premiers Aurignaciens. Ce qui nous le dit ? Les « cultures de transition », des cultures matérielles ainsi nommées car elles mêlent traits néandertaliens et traits sapiens. Si l’équipe de Ludovic Slimak interprète correctement la grotte Mandrin, alors la plus ancienne culture de transition européenne est le « Néronien », le nom de la culture matérielle de 54 000 ans d’âge mise au jour à Mandrin et dans plusieurs autres cavités, dont la grotte… Néron. La culture de transition la plus emblématique est sans aucun doute le Châtelperronien, parce qu’elle fut intensément étudiée par l’école d’André Leroi-Gourhan (1911-1986), la première à introduire une méthode de fouille vraiment rigoureuse en préhistoire. Cette culture matérielle qui se caractérise par ses outils sur éclat de type néandertalien, mais surtout par ses productions en série de lames souvent retouchées, dont le fameux « couteau de Châtelperron », a couvert un vaste territoire en France et dans le nord de l’Espagne entre 45 000 et 40 000 AP. Initialement, les équipes de Leroi-Gourhan l’avaient attribué à H. sapiens, mais les découvertes d’un squelette néandertalien à Saint-Césaire, en Charente-Maritime, et de plusieurs dents de la même espèce à Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, dans des niveaux comportant des outils châtelperroniens, réorientèrent leur interprétation. Point qui va dans ce sens, les outils châtelperroniens traduisent la continuation des traditions de taille néandertaliennes, mais les parures en ivoire semblent plutôt aurignaciennes.

Dans les années 2000 et 2010 cependant, une vive controverse sur l’attribution du Châtelperronien s’est développée entre plusieurs équipes. Certains chercheurs ont d’abord argué d’« interstratifications » entre couches néandertaliennes et châtelperroniennes ; d’autres se sont opposées sans fin sur les datations. En 2018, une équipe emmenée par Brad Gravina, de l’université de Bordeaux, a pour sa part réexaminé l’attribution de la partie supérieure de l’« ensemble jaune-orange pâle » (EJOP sup), la strate dont provient la sépulture néandertalienne de Saint-Cézaire. « Notre analyse montre qu’EJOP sup contient une quantité extrêmement limitée de matériel culturel du Châtelperronien, clairement mélangé à une composante très majoritaire du Paléolithique moyen », écrivent ces chercheurs. En clair, un mélange entre la couche néandertalienne sous-jacente et la couche réputée châtelperronienne contenant la sépulture empêcherait de laisser celle-ci appartenir à l’ère de Néandertal, de sorte que la réattribution du Châtelperronien à l’H. sapiens serait plus plausible. Pour sa part, Jean-Jacques Hublin penche en faveur de l’attribution du Châtelperronien à des Néandertaliens, puisqu’en 2020, à la fin de l’article rapportant les travaux de son équipe sur les chasseurs sapiens de Bacho Kiro, il écrivait : « Les pendentifs de type Paléolithique supérieur initial de la grotte Bacho Kiro sont très similaires aux artefacts produits par les Néandertaliens tardifs des couches du Châtelperronien de la grotte du Renne en France. Quelle qu’ait pu être la complexité cognitive des derniers Néandertaliens, l’âge plus précoce du matériel de la grotte de Bacho Kiro soutient l’idée que les nouveautés comportementales observées dans les populations néandertaliennes en déclin résultent de contacts avec des migrants H. sapiens. »

Quoi qu’il en soit, partout à travers l’Europe, des cultures de transitions étendues ou locales ont laissé des habitats datés entre 48 000 et 38 000 AP environ contenant des industries lithiques intermédiaires, de sorte que les hésitations sur leurs attributions perdurent. Le Bohunicien, par exemple, a occupé une grande région en Europe centrale et de l’est entre 48 000 et 39 000 AP ; ses assemblages lithiques évoquent le Moustérien, mais sont aussi proches des plus anciens outils du PSI. Autre cas, l’Uluzzien, qui couvre la Grèce, les Balkans et toute l’Italie entre 45 000 et 39 500 AP, est caractérisé par des outils dont les plus anciens ressemblent à ceux des Néandertaliens et les plus récents à ceux des Aurignaciens.

Pendant la principale expansion d’Homo sapiens en Eurasie, une première vague a sans doute suivi très tôt la rive sud de l’Eurasie (avant 70 000 AP ?), mais est aussi partie vers l’Asie centrale et vers l’Europe, où, comme toutes les vagues humaines qui l’ont suivie, elle aurait pénétré à la fois par le couloir danubien et en suivant les rives méditerrannéennes. Est-elle à l’origine des cultures de transition ?

En outre, la découverte ou le réexamen de microfossiles – des dents de lait – va dans le sens d’attribuer les cultures de transition à l’H. sapiens. La couche E de la grotte Mandrin a ainsi livré une dent de lait d’enfant de 3 à 6 ans, qui est sapiens selon le paléoanthropologue qui l’a étudiée. En 2011, une collaboration européenne a réexaminé par ailleurs deux molaires de lait considérées comme néandertaliennes depuis leur découverte en 1964 dans la Grotta del Cavallo, à Uluzzo, dans les Pouilles. L’étude de l’épaisseur de l’émail et de la structure interne de ces microfossiles a montré qu’il s’agit de dents de lait d’H. sapiens, que la datation par le carbone 14 place vers 45 000 AP. L’Uluzzien aussi serait donc sapiens…

Ces observations suggèrent qu’il faudrait compléter l’idée selon laquelle des populations porteuses de l’haplotype M, issues de la première vague de l’expansion principale d’H. sapiens en Eurasie, sont entrées en Europe, par la notion qu’elles sont aussi à l’origine des cultures de transition. Ce modèle est susceptible d’expliquer le fait que, depuis des dizaines d’années, les spécialistes des industries lithiques rencontrent des difficultés quand ils tentent de considérer l’Aurignacien comme l’évolution des industries lithiques des cultures de transition : ce seraient donc de nouveaux H. sapiens, qui seraient venus remplacer non seulement les Néandertaliens, mais aussi leurs congénères de la première vague de l’expansion principale sapiens en Eurasie. Un point de vue que Ludovic Slimak a poussé plus loin en relevant un parallélisme Levant/Europe.

Trajectoires parallèles

Remarqué pour la hardiesse de ses idées, ce chercheur vient, avec ses archers sapiens dans la vallée du Rhône il y a 54 000 ans, de faire une proposition extraordinaire. Comment les préhistoriens pourraient-ils accepter facilement en effet d’avancer d’un seul coup de 10 000 ans l’arrivée de notre espèce en Europe ? Pour autant, la logique de sa proposition ne repose pas seulement sur la possibilité d’une archerie sapiens dans la vallée du Rhône avant 50 000 AP, mais sur deux autres observations : la première est naturellement cette dent de lait d’un enfant sapiens « archaïque » découverte dans la couche E évoquée plus haut ; la seconde est la similarité des silex de la couche E avec ceux relevant du PSI, qui, dès 2017, avait déjà poussé Ludovic Slimak à proposer que le Néronien et le PSI représentent un même groupe culturel.

Dès lors, il est allé plus loin en développant une approche plus large, afin de placer le Néronien dans les processus évolutifs qui se sont succédé en Eurasie pendant la quinzaine de millénaires précédant la disparition ultime des Néandertaliens vers 40 000 AP. Il a choisi pour cela de se référer à ce qu’il considère comme un véritable livre ouvert sur l’évolution d’Homo au Levant : le site de Ksar Akil.

Dans les années 1930, 1940 et 1960, avant que l’accès en devienne impossible, des fouilles de cet immense abri situé à 10 kilomètres au nord-est de Beyrouth ont révélé un empilement de strates archéologiques de près de 25 mètres d’épaisseur, qui a enregistré le passage de groupes paléolithiques depuis 60 000 ans. Dans les niveaux les plus profonds, et donc les plus anciens, on retrouve les traditions artisanales du Moustérien, globalement comparables aux traditions néandertaliennes connues en Europe à la même époque. Au-dessus se trouvent de nombreuses strates correspondant aux niveaux du PSI, témoignant du développement des premières cultures matérielles sapiens et illustrant avec une résolution exceptionnelle l’évolution des techniques de ces premières sociétés exclusivement sapiens du Levant. Après avoir examiné les strates de Ksar Akil, le chercheur du CNRS a élaboré un schéma en trois phases, traduisant l’essentiel des évolutions techniques des sociétés sapiens de l’est méditerranéen, puis il a recherché les mêmes traditions levantines au sein des séquences archéologiques à travers l’Europe. Sur cette base, il propose une réécriture des processus qui ont conduit à l’investissement de l’Europe par H. sapiens, identifiant ainsi trois mouvements migratoires depuis le Levant.

La phase initiale – la première vague migratoire sapiens vers l’Europe – se serait déclenchée entre 60 000 et 50 000 AP : au Levant elle correspondrait au PSI « au sens strict » – où elle est représentée par les industries découvertes au Liban – et en Europe au Néronien, comme en attestent les petites pointes triangulaires semblables à celles de la grotte Mandrin trouvées dans les strates XXV à XXI de Ksar Akil. Pour Ludovic Slimak, elle correspond aussi en Europe, mais dans une moindre mesure, à la culture du Bohunicien d’Europe centrale et orientale ainsi qu’à d’autres cultures de transition isolées, réparties de la vallée du Rhône à l’Ukraine. Cela peut surprendre dans la mesure où les préhistoriens font communément exister le Bohunicien entre 48 000 et 39 000 AP, mais, selon Ludovic Slimak, « les plus anciens sites de cette culture sont désormais considérés comme ayant au moins 50 000 ans ». La deuxième phase – et deuxième vague migratoire vers l’Europe –, qui est caractérisée par la production de petites lames bipolaires et de pointes à dos, correspondrait au Levant à l’« Ahmarien ancien du Levant nord » – représenté à Ksar Akil par les strates XVII à XVI – et en Europe au Châtelperronien ; cette dernière culture matérielle pourrait, selon Ludovic Slimak, avoir commencé à Bacho Kiro, dont le type d’industrie est représenté à Ksar Akil par les strates XIX et XX. Finalement, une troisième phase – et troisième vague migratoire vers l’Europe – serait représentée au Levant par l’« Ahmarien ancien du Levant sud » et en Europe par le Protoaurignacien, c’est-à-dire par le tout premier Aurignacien, qui a évolué en Aurignacien et unifié les cultures de l’Asie occidentale et de l’Europe. En résumé, à la succession de cultures matérielles du Levant « PSI/Ahmarien du Levant nord/Ahmarien ancien du Levant sud » correspondrait la série « Néronien (Bohunicien)/Châtelperronien (Bacho Kirien)/Protoaurignacien ». Si l’on suit la proposition de Ludovic Slimak, trois vagues sapiens successives maintenant identifiées et toutes issues du Levant ont investi l’Europe au début du Paléolithique supérieur.

Un point de son modèle est intéressant : il illustre une fois de plus que depuis toujours la pénétration en Europe depuis le Proche-Orient se fait par deux voies, l’une méditerranéenne et l’autre danubienne. Tandis que la culture du Bohunicien et d’autres (Jerzmanowicien, Szélétien, …) traduisent une progression par le couloir danubien, les cultures uluzzienne et châtelperronienne correspondent à la voie méditerranéenne, plus praticable quand le climat est froid. Cette structure géographique européenne s’illustrera plus tard au Paléolithique supérieur par la provenance de la culture épigravettienne, dont on vient de découvrir qu’elle est proche-orientale et arrivée par la voie méditerranéenne, alors qu’on la pensait issue du Gravettien oriental ; elle s’illustre aussi par l’arrivée des premiers paysans en Europe à la fois sous la forme d’un « courant danubien » et d’un « courant méditerranéen ».

Le parallélisme Levant/Europe mis en œuvre par Ludovic Slimak pour construire son modèle peut troubler du fait que les trois vagues sapiens en Europe identifiées semblent se recouvrir en partie temporellement, tandis que leurs rapports chronologiques avec celles de Ksar Akil demeurent flous. Par ailleurs, la plupart des cultures de transition restent à introduire dans ce schéma. Ces problèmes ouverts ne sont cependant pas rédhibitoires si l’on prend en compte que les cultures de transition étaient portées par des pionniers sapiens, qui, avançant trop peu nombreux dans la masse néandertalienne pour l’absorber, ont pu s’arrêter et fonder en divers coins d’Europe des cultures régionales qui ont duré un certain temps. Quoi qu’il en soit, le modèle proposé par Ludovic Slimak reste à infirmer ou confirmer, notamment par la découverte de davantage de fossiles sapiens. En préhistoire, les années qui viennent promettent d’être intéressantes.

Source : Pour la Science du 21/08/2023

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Vague française en Amérique

Un épisode historique nous éclaire sur la façon dont des cultures et biologies allochtones modifient petit à petit celles d’une population autochtone : la pénétration des Européens en Amérique du Nord. Après avoir fondé la colonie permanente de Québec en 1608, Samuel de Champlain décida d’envoyer des garçons français vivre parmi les Amérindiens pour apprendre leurs langues. Ces premiers agents biculturels lancèrent au cours du XVIIe siècle la tradition des « coureurs des bois » et des « voyageurs », des aventuriers français, qui, motivés par la traite des fourrures ou employés à leur transport, s’aventurèrent toujours plus loin dans le « pays d’en haut » (la région des Grands Lacs), le « pays des Illinois », puis la vallée du Mississippi et la « Prairie ». Là, profitant de l’hospitalité de tribus aux effectifs amoindris en hommes par la guerre endémique, ils nouèrent de nombreuses alliances familiales. Ces « mariages à la façon du pays » leur procuraient des compagnes, qui savaient fabriquer des mocassins, des filets à raquettes, écorcher les proies, faire sécher la viande pour la conserver, aider à la fabrication de canoës, chasser du petit gibier, etc. À la fin du XVIIe siècle, ces alliances et ces techniques de survie transmises par les femmes avaient fait de ces Français les meilleurs connaisseurs de l’intérieur du continent nord-américain, et ce sont ces membres de la première vague européenne en Amérique qui y guidèrent ensuite les Américains, à la manière dont les premiers sapiens en Europe, s’aventurant en territoire néandertal, précédèrent les populations de l’Aurignaciens qui allaient finalement peupler le Vieux Continent. De ces contacts a aussi surgi une véritable culture de transition entre les cultures européennes (françaises et anglaises) et les cultures amérindiennes (nombreuses) : celle de la « Nation métisse ». Pour se faire reconnaître, à la fin du XIXe siècle, cette nation osa même une guerre contre le gouvernement canadien : 300 métis et Amérindiens affrontèrent 800 soldats canadiens. La « bataille de Batoche » fut perdue, mais pas l’identité des quelque 350 000 membres de cette nation, représentée aujourd’hui par le Ralliement national des Métis, dirigé depuis peu par Cassidy Caron, une métisse au nom typiquement français.

vendredi 10 mars 2023

Qui étaient vraiment les Néandertaliens ?

Disparus il y a près de 40 000 ans, ces anciens hominidés étaient autrefois réduits au statut de brutes épaisses, mais les récentes découvertes suggèrent une plus grande proximité avec notre espèce.

En 1856, lorsque les ouvriers d'une carrière de la vallée de Néander en Allemagne tombent sur un ensemble d'os fossilisés, ils pensent avoir exhumé le squelette d'un ours. Ils n'ont pas conscience que leur découverte est sur le point de changer le cours de l'histoire : les traces d'un ancêtre de l'Homme disparu il y a près de 40 000 ans.

Les chercheurs ne mettront pas longtemps à réaliser qu'ils ont déjà croisé le chemin de cette espèce à travers des fossiles mis au jour au cours du 19e siècle, mais mal identifiés. La découverte a insufflé un nouvel élan aux scientifiques avides d'explorer de nouvelles théories évolutionnistes, déclenchant une véritable chasse aux fossiles à travers le monde et captivant le grand public avec l'idée d'une mystérieuse espèce parente qui aurait un jour dominé l'Europe.

Baptisés Homo neanderthalensis par le géologue William King en 1864, les Néandertaliens restent à ce jour nos plus proches parents. Voici ce qu'il y a à savoir sur ces ancêtres de l'Homme, de la façon dont ils ont vécu aux conditions qui ont causé leur perte.

À quoi ressemblaient-ils ?

À première vue, les os fossilisés des Néandertaliens sembleraient presque humains. Il existe toutefois quelques caractéristiques qui différencient cette espèce disparue de l'Homo sapiens moderne.

Ce portrait d'une néandertalienne a été reconstitué à l'aide de données ADN. Les Néandertaliens ressemblaient aux humains modernes, avec une proéminence du bourrelet sus-orbitaire, une dentition large et de grands yeux. Ils auraient également été plus intelligents que ne le laissait entendre la recherche jusqu'à présent.

Outre leur ressemblance avec l'Homme, les Néandertaliens présentaient une proéminence du bourrelet sus-orbitaire, une dentition large et de grands yeux. D'après les chercheurs, ils possédaient un cerveau de taille semblable au nôtre, avec une forme plus allongée. Même si la taille et la structure des cerveaux néandertaliens font encore l'objet de débats, il est désormais admis que le néandertalien moyen mesurait entre 164 et 168 centimètres pour l'homme, et entre 152 et 156 cm pour la femme.

Ces hominidés vivaient autrefois à travers l'Eurasie. Selon les scientifiques, les Néandertaliens auraient développé une musculature compacte et massive pour s'adapter aux climats relativement froids de la région. Dans ces conditions, leur survie aurait nécessité un régime alimentaire de 4 480 calories par jour.

La vie du Néandertalien était essentiellement rythmée par la chasse aux mammouths, aux éléphants et aux rhinocéros à laine ou autres représentants de la mégafaune. Nos ancêtres vivaient et voyageaient en groupe, ils utilisaient divers outils, notamment des lances pour satisfaire leur régime riche en viande. Ils se nourrissaient également de plantes, signe que l'Homme de Néandertal « mangeait probablement ce qui était à sa portée en fonction de la situation, de la saison et du climat, » comme le suggère Ainara Sistiaga, géobiologiste au Massachusetts Institute of Technology (MIT), aux États-Unis.

Parfois, cela impliquait également de jeter leur dévolu sur leurs propres congénères. En 2016, une équipe de scientifiques étudiant des ossements néandertaliens dans une grotte belge a découvert les « preuves attestant clairement de la pratique du cannibalisme chez les Néandertaliens en Europe du Nord. »

Étaient-ils intelligents ?

À l'origine, les chercheurs présumaient que l'Homme de Néandertal était une brute épaisse dotée d'une intelligence rudimentaire et d'un sérieux penchant pour la chasse sanguinaire. Cependant, face à l'accumulation des preuves démontrant des caractéristiques étonnamment humaines, certains chercheurs ont fini par changer d'avis sur la question.

À l'origine, les chercheurs présumaient que l'Homme de Néandertal était une brute épaisse dotée d'une intelligence rudimentaire et d'un sérieux penchant pour la chasse sanguinaire. Cependant, face à l'accumulation des preuves démontrant des caractéristiques étonnamment humaines, certains chercheurs ont fini par changer d'avis sur la question.

Les Néandertaliens utilisaient des outils à la chasse ou dans un contexte domestique. Ils taillaient des pierres pour créer des armes, des grattoirs ou des haches. Le travail du bois était également répandu, notamment pour fabriquer des lances ou des outils pour creuser.

Les Néandertaliens auraient également utilisé les peaux des animaux pour créer des vêtements qui pouvaient couvrir jusqu'à 80 % de leurs corps. À l'instar des humains, ils couvraient aussi leurs pieds et d'autres parties sensibles du corps mais puisque les vêtements n'ont pas résisté à l'épreuve du temps, les chercheurs ne peuvent qu'émettre des hypothèses sur la façon dont ils s'habillaient.

Autre découverte majeure : les Néandertaliens étaient capables de pensée symbolique, comme en témoignent les phalanges d'aigle décorées mises au jour sur certains sites archéologiques, ainsi que d'autres objets probablement utilisés lors de rituels funéraires, autant de preuves, selon certains, de l'existence d'une forme avancée de pensée et de tradition. Puis, en 2018, des chercheurs ont annoncé la découverte de peintures rupestres, les plus anciennes du genre, remontant à 65 000 ans. Cependant, la nature abstraite de l'œuvre continue d'alimenter le débat au sein de la communauté scientifique sur les véritables aptitudes mentales des Néandertaliens.

Pourquoi ont-ils disparu ?

Quoi qu'il en soit, les Néandertaliens ont connu un sort funeste et leur extinction est tout aussi controversée que les autres aspects de leur vie. Les scientifiques s'interrogent encore sur les conditions qui ont entraîné la disparition de l'espèce il y a environ 40 000 ans.

Les chercheurs ont connaissance de quelques cas de coexistence et parfois même d'accouplement entre Homo neanderthalensis et Homo sapiens, apparu en Afrique il y a environ 300 000 ans. Ce mélange des espèces implique que certains humains modernes descendent des Néandertaliens, bien que les humains aient fini par emporter la bataille génétique. Selon certains scientifiques, l'extinction de l'Homme de Néandertal serait le fruit de la concurrence avec les humains pour la nourriture et l'habitat, ou de la sélection naturelle des caractères humains avantageux. Pour d'autres, les Néandertaliens auraient fini par être en minorité face aux humains à cause de leur tendance à vivre en petit groupe.

Une troisième hypothèse implique le changement climatique : les scientifiques ont documenté une vague de froid qui coïnciderait avec l'extinction des Néandertaliens il y a environ 40 000 ans. Pendant près de mille ans, le phénomène aurait plongé l'Europe centrale dans un climat capable de décimer l'espèce. L'impact aurait été moins sévère dans les régions peuplées par Homo sapiens et, selon les partisans de cette théorie, les humains auraient ensuite investi les régions autrefois peuplées par les Néandertaliens pour devenir l'espèce dominante à travers le monde.

Vient ensuite la théorie des armes : les premiers humains auraient vaincu les Néandertaliens car ils étaient tout simplement mieux armés.

ADN néandertalien

Malgré l'effondrement de leur espèce, il subsiste des traces fascinantes des Néandertaliens dans le patrimoine génétique de certains humains modernes. Jusqu'à 4 % de l'ADN des humains sans ascendance africaine peut être lié aux Néandertaliens, ce qui soutient la thèse de l'accouplement entre les deux espèces.

« Ironiquement, compte tenu de l'actuelle population mondiale estimée à 8 milliards d'individus, il n'y a jamais eu autant d'ADN néandertalien sur Terre, » peut-on lire dans un article signé par Peter C. Kjærgaard, Mark Maslin et Trine Kellberg Nielsen, trois spécialistes de la préhistoire.

Il y a si longtemps que l'Homme de Néandertal n'a plus foulé l’Eurasie qu'il est désormais impossible de répondre avec certitude à toutes nos interrogations. Malgré cela, le mystère qui entoure ces ancêtres de l'Homme et la fascinante perspective d'une proximité avec notre espèce continuent à ce jour d'alimenter la recherche… et la controverse.

Source : National Geographic du 09/03/2023

jeudi 29 décembre 2022

La génétique précise la composition des clans néandertaliens

L’analyse des gènes de onze individus passés par la grotte de Chagyrskaya, en Sibérie, suggère une fois de plus que les Néandertaliens vivaient au sein de communautés très consanguines d’au plus une trentaine de personnes.

Les Néandertaliens ont existé pendant environ 400 000 ans, avant de disparaître il y a quelque 40 000 ans. Sans doute se sont-ils fondus parmi les humains modernes, car ils nous ont laissé un héritage génétique, de mieux en mieux connu grâce aux données extraites jusqu’à présent de 18 génomes néandertaliens issus de 14 sites archéologiques répartis de l’Espagne à la Sibérie. Voilà qu’autour de Laurits Skov, des chercheurs de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig et d’autres institutions viennent d’extraire de séquences d’ADN de 13 individus, issus de deux grottes sibériennes, des informations sur l’organisation sociale des groupes néandertaliens, qui confirment ce que d’autres recherches suggéraient déjà.

Les grottes de Chagyrskaya et d’Okladnikov se trouvent en Sibérie, dans l’Altaï russe, à 70 kilomètres l’une de l’autre et respectivement à 100 kilomètres et à 50 kilomètres de la célèbre grotte de Denisova, où furent découverts les Dénisoviens, plusieurs Néandertaliens et une métisse dénisovienne-néandertalienne. Plutôt que des habitats, ces cavités peu spacieuses furent des stations de chasse occupées de façon intermittente pendant des milliers d’années. Outre des outils de pierre du Paléolithique moyen sibérien (il y a plus de 40 000 ans), leurs horizons fossilifères ont livré des restes de plantes et des ossements animaux (bisons) et humains. Des datations situent les couches à fossiles néandertaliens entre 60 000 et 44 000 ans avant le présent, à Okladnikov, mais les chercheurs pensent que les occupations des deux grottes par deux clans distincts furent grosso modo contemporaines, entre il y a 60 000 et 50 000 ans.

L’équipe de Laurits Skov a développé des sondes moléculaires pour analyser nombre des fragments d’ADN qui diffèrent chez les Néandertaliens, les Dénisoviens et les humains modernes, de sorte qu’ils informent sur l’histoire de ces populations. Grâce à cette méthode, les chercheurs ont étudié jusqu’à 643 000 sites, distribués tout au long des génomes nucléaires de 7 individus masculins et de 6 individus féminins, dont 8 adultes et 5 enfants et jeunes adolescents. Ils ont aussi séquencé leur ADN mitochondrial, un petit génome distinct du génome nucléaire et transmis seulement par les femmes, ainsi que 6,9 millions de bases de leur chromosome Y, le chromosome sexuel masculin transmis seulement par les hommes.

La première information notable issue de ces analyses était attendue : c’est la confirmation d’un métissage entre les Dénisoviens et les Néandertaliens de l’Altaï. Les longueurs des segments d’ADN dénisoviens présents dans les génomes néandertaliens de Chagyrskaya suggèrent un événement de métissage survenu plus de 30 000 ans avant les vies des occupants de la grotte. Les chercheurs ont examiné combien de variants nucléotidiques les habitants des deux grottes sibériennes partagent avec des Néandertaliens dont les génomes sont entièrement séquencés. Il en ressort que les Néandertaliens de Chagyrskaya ont plus d’affinités génétiques avec les Néandertaliens occidentaux (Vindija en Croatie, El Sidrón en Espagne) qu’avec ceux de la grotte de Denisova, pourtant proche.

Les clans de Chagyrskaya et d’Okladnikov vivaient à l’extrême est du territoire néandertalien, car ils descendaient de migrants néandertaliens provenus de l’ouest il y a plus de 100 000 ans, lors d’un épisode climatique chaud.

Cette absence de cohérence géographique dans la population néandertalienne de l’Altaï illustre qu’une inflation rapide du territoire néandertalien, pendant un épisode climatique chaud entre 115 000 et 100 000 ans, est bien à l’origine du peuplement néandertalien de l’Altaï. Cette rapide migration de clans néandertaliens provenant de divers endroits de l’Eurasie occidentale a manifestement été suivie, quelque temps après leur arrivée en Sibérie, par un métissage avec la population dénisovienne vivant déjà dans l’Altaï. Ce scénario est compatible avec le fait que Denisova 11, la métisse de mère néandertalienne et de père dénisovien découverte dans la grotte de Denisova, a vécu entre 118 000 et 79 000 ans, possiblement vers 100 000 ans donc, peu après l’arrivée de Néandertaliens depuis l’ouest.

Outre cette confirmation du métissage Dénisova-Néandertal dans l’Altaï, la deuxième observation insigne faite par les chercheurs est que les Néandertaliens de l’Altaï vivaient au sein de petits clans isolés dans la nature, quoiqu’en contact avec des groupes vivant à distance. Cet isolement est indiqué par les très forts degrés de parenté trouvés au sein des Néandertaliens de Chagyrskaya : un homme est apparenté à de multiples autres ; il s’agit en outre d’un parent au premier degré (50 % d’ADN commun) d’un individu de sexe féminin. Comme il y a trois combinaisons homme-femme possible au premier degré de parenté – mère-fils, père-fille, frère-sœur –, mais que les deux individus appartiennent à des lignées mitochondriales différentes, les chercheurs ont conclu qu’il s’agissait d’un duo père-fille ; ce père faisait partie en outre de la même lignée maternelle – même ADN mitochondrial – que deux autres hommes, ce qui implique une aïeule maternelle commune proche. Dans le cas de deux autres individus, une autre parenté de premier degré semble possible, sans certitude étant donné l’insuffisance des données génétiques disponibles pour cette paire d’individus. Les chercheurs ont aussi mis en évidence que deux individus sont des parents au deuxième degré (oncles ou tantes reliés à neveux et nièces ou grands-parents à des petits enfants, 25 % d’ADN commun). Les faibles différences observées entre les séquences d’ADN des individus non apparentés suggèrent en outre qu’ils étaient contemporains ou quasi contemporains, puisque des mutations s’accumulent dans l’ADN avec le temps.

Les chercheurs se sont aussi demandé si la communauté de Chagyrskaya avait des relations avec celle d’Okladnikov. Cela aurait pu être indiqué par les deux individus de la grotte d’Okladnikov, mais ceux-ci s’avèrent non apparentés entre eux ou avec les onze individus de Chagyrskaya, ce qui suggère qu’ils faisaient partie d’un groupe distinct. Pour autant, les chercheurs ont constaté que l’un des individus d’Okladnikov appartient à la même lignée maternelle qu’un autre de Chagyrskaya. La très grande proximité de leurs ADN mitochondriaux suggère, par ailleurs, que seules quelques milliers d’années ont dû s’écouler entre eux et leur ancêtre commune. En outre, 2 des 38 ADN mitochondriaux humains extraits des sédiments de la grotte de Chagyrskaya s’avèrent proches de ceux d’Okladnikov, ce qui implique qu’au cours du temps des femmes ont circulé entre les deux clans.

L’exemple de la petite communauté de Chagyrskaya suggère ainsi que les Néandertaliens de l’Altaï vivaient en petits clans très consanguins, mais entre lesquels les femmes circulaient. Le fait que les Néandertaliens cohabitaient en bandes réduites était déjà bien connu par diverses observations. En 2018, Vadim Stepanchuk, de l’Académie des sciences d’Ukraine, a analysé la structure sociale et démographique des Néandertaliens de Crimée à partir des données archéologiques recueillies sur de nombreux sites, les a comparées à celles que laissent des chasseurs-cueilleurs actuels, et conclu qu’ils avaient le même type de liens sociaux que ceux de l’Altaï. Les Néandertaliens de l’Altaï illustrent donc une réalité notoire en ethnographie : les chasseurs-cueilleurs vivent en petits groupes de trente personnes au grand maximum. Cette réalité était déjà illustrée par la recherche menée par l’équipe de Dominique Cliquet, de la Direction régionale des affaires culturelles de Normandie à Caen, sur le site du Rosel : là, l’analyse d’un échantillon de 257 empreintes de pied laissées dans le sable par des Néandertaliens il y a quelque 80 000 ans implique la présence d’un groupe de dix à treize personnes comptant de nombreux jeunes, ce qui, compte tenu de la possible présence d’adultes non représentés dans ces empreintes, correspond à la taille d’une bande de chasseurs-cueilleurs.

Pour survivre à long terme, ces petits clans avaient besoin d’échanger des gènes avec les groupes voisins, avec qui ils formaient une population restreinte. L’équipe de Laurits Skov nous apporte une preuve de la petitesse de la population dont faisait partie le clan de Chagyrskaya en mettant en lumière la forte consanguinité à laquelle on s’attend au sein d’une population réduite. Les chercheurs ont mis en évidence des régions homozygotes dans le génome de huit individus, signe qu’ils partageaient un ancêtre commun très proche. Plus ces segments sont longs, plus proche est l’ancêtre commun des parents de l’individu, ce qui permet d’inférer une taille de population. Comme attendu, le résultat confirme que les Néandertaliens appartenaient à une petite population, puisqu’ils ont le même niveau d’homozygotie que les gorilles de montagne, une espèce en danger dont un millier d’individus sauvages vivent en communautés de seulement quatre à vingt individus !

Enfin, les chercheurs ont montré que la diversité de l’ADN des 6 chromosomes Y présents à Chagyrskaya est faible, tandis que celle des 11 génomes mitochondriaux de la grotte est plus grande, ce qui peut s’expliquer par des paramètres démographiques (longueurs différentes des générations masculines et féminines), par un biais de reproduction (plus grande reproduction de certaines lignées masculines) et par la circulation plus importante des femmes entre clans. À l’aide de simulations de la diversité génétique des chromosomes Y et des génomes mitochondriaux observés, l’équipe a conclu que le meilleur scénario est celui d’un clan de vingt individus, dont 60 à 100 % des femmes seraient provenues de l’extérieur, même si les données génétiques indiquent que quelques femmes restaient dans leur groupe de naissance.

Cette circulation des femmes était déjà suggérée par la découverte en 2011 d’une très probable cellule familiale néandertalienne par une équipe menée par Carles Lalueza-Fox, de l’Institut de biologie évolutive de l’université Pompeu Fabra, à Barcelone. L’analyse de l’ADN mitochondrial et des génomes Y extraits des restes de six adultes, trois adolescents, deux jeunes et un nourrisson, enterrés ensemble il y a quelque 49 000 ans dans la grotte de El Sidrón dans les Asturies, en Espagne, avait révélé que sept de ces Néandertaliens appartenaient à une même lignée mitochondriale, quatre à une deuxième, et une femme à une troisième. Or les trois hommes appartenaient à la même lignée maternelle (frères, oncles ou neveux ?), tandis que les trois femmes étaient chacune d’une lignée maternelle différente. En outre, l’une d’elles était la mère de deux des enfants alors que la troisième femme, de la même lignée maternelle que les trois hommes (une sœur ou une nièce ?), avait mis au monde le troisième enfant. Ainsi, ces Néandertaliens des Asturies évoquaient déjà une cellule familiale centrée sur les trois hommes, comportant deux femmes venues de l’extérieur du clan avec qui ils auraient eu des enfants et une troisième, leur parente, avec qui ils en ont peut-être eu un aussi… Les grottes de Chagyrskaya et d’Okladnikov nous confirment donc, par la génétique, ce que l’on supputait déjà : les Néandertaliens vivaient en petits groupes très consanguins entre lesquels les femmes principalement circulaient.

Source : Pour la Science du 28/12/2022

mercredi 19 octobre 2022

Homme de Néandertal était un carnivore invétéré

C’est ce que confirme une nouvelle étude menée par une chercheuse du CNRS, et qui place nos lointains cousins tout en haut de la chaine alimentaire.

Pour parvenir à cette conclusion, Klervia Jaouen et ses collègues ont analysé une molaire appartenant à un(e) Néandertalien(ne) ayant vécu sur le site de Gabasa, dans le nord de l’Espagne, en s’intéressant à un marqueur spécifique : les isotopes du zinc, dont la concentration dans l’émail dentaire est naturellement forte chez les herbivores mais beaucoup plus faible chez les carnivores. Conclusion ? Par rapport aux autres mammifères ayant vécu sur le site à la même époque, l’Homme de Neandertal possède le taux d’isotopes le plus faible. De très loin : même chez le lynx ou le loup, la concentration d’isotopes de zinc est sensiblement plus élevée.

Les mesures extrêmes trouvées chez ce Neandertal pourraient s’expliquer par son régime alimentaire : il consommait probablement beaucoup de viande et de foie, mais pas d’os ni de sang (riches en isotopes de zinc). D’autres analyses montrent qu’il est mort dans la région où il a grandi, et qu’il a été sevré avant ses deux ans.

Paysage de steppes

« Leur alimentation était essentiellement, et presque exclusivement, basée sur la viande », décrypte la scientifique, chargée de recherche au laboratoire Géosciences Environnement Toulouse. Ce n’est pas un scoop, dans la mesure où les chercheurs étaient déjà arrivés à cette conclusion en analysant les isotopes d’azote présents dans le collagène retrouvé dans les os. Mais un doute subsistait quant au régime alimentaire des Néandertaliens ayant vécu sur le site de Gabasa. Aucune trace de collagène n’avait été retrouvée dans leurs ossements, rendant les analyses traditionnelles impossibles, et certaines études avaient même conclu qu’ils étaient quasiment vegan.

Loin de l’Espagne actuelle, la zone de Gabasa était à la fin du Paléolithique moyen (350000 ans à 45000 ans avant le présent) une région froide et aride, recouverte de steppes et de forêts de conifères. Le mammouth, synonyme pour nos ancêtres de viande abondante, était absent du paysage. Les lapins, en revanche, y proliféraient.

Homo Sapiens: un carnivore devenu omnivore très récemment

Et Homo sapiens ? L’homme de Neandertal n’est finalement qu’un lointain cousin, qui a cohabité quelques millénaires avec l’Homme moderne avant de s’éteindre doucement voici environ 40000 ans. Tout indique que Sapiens, jusqu’à une période très récente, était également un carnivore quasi exclusif: c’est la conclusion d’une étude publiée en mars 2021, qui révèle que nos ancêtres ont trôné au sommet de la chaine alimentaire pendant deux millions d’années.

Ils n'ont commencé à diversifier leur régime qu'à partir de 12000 ans avant le présent, devenant progressivement des chasseurs-cueilleurs et finissant par inventer l'agriculture. Mais nous gardons de nombreux indices de ce passé de prédateur dans notre organisme, dont certaines caractéristiques (acidité de l’estomac, structure des cellules graisseuses) nous rapproche plus des grands carnivores que des mammifères omnivores comme l’ours ou même nos cousins primates.

L’étude a été publiée ce lundi dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Klervia Jaouen aimerait maintenant utiliser sa méthode pour étudier le régime alimentaire d’hominidés ayant vécu dans d’autres régions du monde, et « remonter le temps » jusqu’à reconstituer le menu de nos grands oncles australopithèques. Contrairement au collagène qui disparait avec le temps à moins d’être préservé par le froid, le zinc présent dans les ossements peut subsister des millions d’années.

Source : Le Progrès du 18/10/2022

vendredi 14 octobre 2022

Néandertal et Sapiens ont coexisté pendant plus de 2.000 ans en France

En France, mais également dans le nord de l’Espagne, ont été retrouvés de nombreux restes de nos lointains cousins, les Hommes de Néandertal. Cette espèce éteinte du genre Homo semble ainsi avoir coexisté aux côtés des Homo sapiens dont nous descendons directement. Mais pendant combien de temps exactement ?

Néandertal semble n'avoir été présent que sur le vaste territoire européen. Il y serait apparu il y a 300.000 ans et se serait éteint il y a environ 40.000 ans. Cette chronologie suggère donc que sa présence en Europe aurait pu coïncider avec celle d'Homo sapiens durant une période relativement longue, de 5.000 à 6.000 ans. Or, si ces données sont valables à l'échelle du continent européen, peu d'indices permettaient jusqu'à présent d'établir la durée précise de cette coexistence à une échelle plus petite, notamment sur le territoire de la France actuelle.

Des restes archéologiques pour dater l’apparition et la disparition de Néandertal

Pour tenter de préciser la chronologie de l'occupation du territoire français par ces deux espèces d'hommes, des chercheurs ont analysé un total de 56 objets retrouvés sur 17 sites archéologiques français et du nord de l'Espagne. Ces objets, façonnés soit par des hommes de Néandertal soit par des Homo sapiens, témoignent en effet de la présence à un temps donné de l'une ou l'autre des deux espèces dans cette région d'Europe. L'étude a été complétée par l'analyse de 10 spécimens néandertaliens. L'ensemble des échantillons a été daté par radiocarbone, une méthode qui permet d'obtenir des âges relativement précis pour ces périodes préhistoriques.

Jusqu’à 2.900 ans de coexistence sur le territoire français

Comparaison des crânes d'Homo sapiens (à gauche) et de Néandertal (à droite).

Ces données montrent clairement qu'Homo sapiens et Néandertal se sont partagé le territoire français et du nord de l'Espagne durant une période allant de 1.400 à 2.900 ans. L'étude ne dit pas cependant comment les deux espèces ont pu interagir pendant tout ce temps.

Source : Futura Sciences du 14/10/2022

jeudi 14 juillet 2022

« Il faut comprendre Néandertal dans son univers mental, pas dans le nôtre »

Pour l’archéologue et anthropologue culturel Ludovic Slimak, en étudiant l’homme de Neandertal, nous sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude.

La documentation sur Néandertal est-elle riche ?

La quantité de vestiges sur cette population se chiffre en millions d’objets qui découlent de leurs artisanats. Elle s’étale sur de très vastes territoires dans toute l’Eurasie et sur des centaines de millénaires. On n’est donc pas du tout dans une rareté d’informations. Au contraire, le facteur limitant serait plutôt de savoir comment traiter de si grandes quantités de données matérielles soit en grottes (il existe de nombreux sites, très riches), soit cataloguées en musées au terme de décennies de fouilles. Mais la matière est bien là.

Si, sur la plage, un couple de Néandertaliens venait s’asseoir à côté de moi, que verrais-je ?

Vous allez observer des morphologies osseuses très particulières mais qui, en soi, ne veulent rien dire. Ce n’est pas parce qu’un homme ou une femme de Néandertal en maillot a un front fuyant, une espèce de visière osseuse au-dessus des yeux, une absence de menton, un « chignon » à l’arrière de la boîte crânienne, qu’il est particulièrement robuste et que ses fémurs sont complètement courbes, que ça vous dit ce qui se passe dans sa tête. J’ai quand même entendu un jour un grand professeur de l’université Stanford, aux États-Unis, dire en commentant l’image d’un crâne néandertalien : « Je ne sais pas vous, mais moi, si je monte dans un avion et que le pilote a cette tête-là, je ressors ! » On sait vers quelles déviations ce genre de discours a conduit la science au xxe siècle.

Comment nos ancêtres sapiens, il y a 100 000 ou 200 000 ans, ont-ils pu réagir à ce contact ?

Difficile à dire, car cela dépend de ce qu’ils considéraient comme humain ou pas. Cette distinction apparaît évidente dans notre culture actuelle d’Occidentaux, mais encore au xixe siècle, dans les Pyrénées, circulaient des mythes sur les « gens de l’ours », dans lesquels un ours enlevait une bergère et avait une descendance sous forme d’humains velus. Ces conceptions-là, où l’homme peut se reproduire avec l’animal, sont communes à de très nombreuses sociétés dans le monde. Si on se projette dans le passé parmi les Aurignaciens, nos ancêtres, on constate beaucoup de représentations d’hommes-lions dans l’art, ou encore d’hommes-bisons. Conclure de ces traces que les populations sapiens du Paléolithique distinguaient bien ce qui était eux et pas eux est un présupposé que je trouve fragile. Tous les faits ethnographiques ou sociologiques laissent supposer que, longtemps, les hommes se sont regardés comme profondément intriqués dans le milieu naturel.

D’ailleurs, Néandertal et sapiens se sont-ils rencontrés ?

Deux disciplines permettent d’esquisser une réponse. La première est la paléogénétique, qui extrait et étudie l’ADN ancien. En évaluant que 2 % environ de notre génome vient de Néandertal, elle démontre qu’il y a eu rencontre physique dans le champ sexuel, mais avec un paradoxe. Certes, toutes les populations sapiens à travers l’Eurasie possèdent des gènes néandertaliens. Mais quand on observe les génomes des derniers néandertaliens, et on commence à en avoir quelques-uns, aucun ne présente des gènes sapiens récents. Soit c’est un biais d’échantillonnage (mais cela devient de plus en plus compliqué à soutenir), soit on est face à une réalité historique, celle d’une asymétrie dans l’échange des femmes. Ce que je résume par « je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne ». En anthropologie, l’échange des gènes n’est jamais la conclusion d’une histoire d’amour, c’est toujours, comme l’a démontré Claude Lévi-Strauss, l’effet d’une alliance entre populations. Chez les homininés, la femelle va dans le groupe voisin, c’est elle qui est mobile.

L’autre réponse vient de l’archéologie. Pour l’heure, le contact physique dans un lieu donné de l’Eurasie entre sapiens et Néandertal n’est pas démontré, et c’est très difficile de le faire. Néanmoins, dans une étude publiée en février 2022 sur la question des incursions sapiens dans la vallée du Rhône , mon équipe et moi touchons du doigt cette rencontre autour de la grotte Mandrin, dans la Drôme. Les analyses novatrices des suies déposées par les feux sur les parois des abris-sous-roche offrent une très haute résolution temporelle, à l’année près. Nous avons ainsi pu établir que sapiens et Néandertal se sont partagé le même territoire au même moment. Pas juste quelques semaines : cela a duré quarante ans, soit l’équivalent de toute une vie humaine.

Dans votre livre Néandertal nu, vous pointez une différence fondamentale entre les deux espèces : leur rapport à l’outil.

En effet. Quand on étudie une collection d’outils sapiens, qu’elle ait 50 000 ou 100 000 ans, il y a quelque chose de tout à fait choquant : une fois que vous avez étudié les 100 premiers, les 100 000 suivants sont exactement les mêmes. C’est très beau et… très lassant. Alors qu’observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs : vous vous demandez « mais où est-ce qu’il va ? » Et cet outil-là, vous n’allez plus jamais retrouver le même. On voit certes des styles, des traditions, mais jamais la répétition des gestes de la même manière. Quand le silex est « zoné », par exemple, c’est-à-dire que différentes couleurs sont présentes dans le matériau, la réalisation du tranchant de l’outil suivra parfois la délimitation des couleurs. Dans un autre, c’est la morphologie de l’objet de départ qui sera conservée : s’il y a un petit « dos » avec un bout du cortex (le calcaire qui entoure le silex), Néandertal va parfois le mettre à profit. Cette dialectique avec les matières est systématique. Dans notre espèce, on la rencontre chez les Inuits. Il y a cette fameuse histoire où un conservateur de musée apporte un bloc de stéatite à un Inuit et lui demande de sculpter un morse dedans. L’Inuit prend le bloc, le regarde et répond qu’il ne peut pas. « Ah bon ?, s’étonne le scientifique, il est faillé, je t’apporte un autre bloc ? » Réponse du sculpteur : « Je ne peux pas faire un morse dans ton bloc car, dedans, il y a déjà un ours »… Chez notre espèce, c’est un fait culturel, constaté à la marge. Chez Néandertal, c’est universel, un trait éthologique. Là où nos sociétés sapiens sont très normées, en imposant systématiquement nos projets à la matière, les Néandertaliens voyaient sans doute le monde de manière foncièrement différente.

Néandertal est un chasseur exceptionnel. Quel est son secret ?

On constate qu’il s’est confronté à tous les gibiers, y compris les plus difficiles à attraper. Le loup, par exemple. On ne peut pas s’en approcher, il nous entend de très loin. Néandertal chasse à la lance des hyènes dans les cavernes, il a sur certains sites une prédilection pour l’affrontement avec des cerfs adultes, les plus dangereux. Qu’en conclure ? Cela pose d’abord la question de leurs technologies d’armement. Dans les collections d’outils sapiens, on trouve sans difficulté des pointes d’armes avec des impacts (armes de chasse ou de guerre, on ne sait pas différencier). Dans les collections néandertaliennes de plusieurs dizaines de milliers d’objets, on retrouve communément deux ou trois pièces avec de vagues impacts, dont le statut d’arme est souvent assez discutable. Sur certains sites, il y a à la fois de grandes quantités de restes de bisons et très peu, voire pas d’armes. C’est une énigme, de toute évidence quelque chose nous échappe. Est-ce que tout était en bois ? Cela voudrait dire que, malgré la grande diversité des cultures néandertaliennes, toutes auraient fait le choix d’armes de chasse en bois… alors que leurs outils domestiques étaient en silex. Ce raisonnement n’est pas tenable. Et si certaines de leurs méthodes de chasse ne correspondaient pas à nos structures mentales ? Pour nous, les armes se produisent en séries, avec des stratégies systématiques pour abattre au moment où le gibier passe. Et si Néandertal avait chassé comme les Sans, sans pointes ? Chez ce peuple d’Afrique du Sud, la gazelle n’est pas tirée à l’arc : on l’approche, elle s’enfuit et on va lui courir derrière, en profitant de cette endurance musculaire qui est propre au genre Homo. Au bout de quelques heures, l’herbivore est épuisé, se couche sur le flanc et se laisse approcher. La mise à mort se fait par égorgement. Via les Sans, on rejoint peut-être l’éthologie de Néandertal et cette dialectique avec l’univers naturel ou minéral.

A-t-il pu être désavantagé lors d’affrontements avec sapiens ?

On ne sait pas, mais il y a une efficacité et une supériorité objectives de l’archerie sur la lance. Ce qui n’induit rien. Quand je travaillais en Éthiopie, dans le bassin de Weyto, j’ai été confronté à deux populations, les Males et les Tsamais. Ces derniers sont des guerriers à la lance ; les Males, des guerriers à l’arc. Régulièrement, ces deux populations de pasteurs-chasseurs entrent en guerre, et les Males massacrent les Tsamais. Dans les années 1990, pour trois cents Tsamais tués, on a dû compter un mort chez les Males… Pourtant, les Tsamais sont toujours des guerriers à la lance. Pourquoi ? C’est vrai qu’en cas de conflit ils se font massacrer. Mais le reste du temps, ils se sentent des hommes parce qu’ils ont une lance. Ce n’est pas parce qu’il existe une autre technologie plus efficace qu’on va l’utiliser. Cela dit, je pense que la supériorité objective de sapiens n’est pas tant dans la guerre que dans l’accès aux protéines animales. Un accès sécurisé et systématique, qui permet de quantifier les ressources qu’on ramène à l’habitat, sans la crainte de mourir à la chasse… Ne pas savoir ce qu’on va rapporter donne des mortalités infantiles qui devaient être beaucoup plus importantes chez Néandertal que chez sapiens.

Vous contestez que les coquillages ou les plumes d’oiseaux retrouvés aient pu servir de parures.

Je pense que ça ne tient pas. On est allé chercher de façon effrénée le moindre petit bout d’os de 3 cm sur lequel quatre traits se recoupaient. Au vu de leur rareté et leurs ambiguïtés au milieu de collections archéologiques si riches, on se dit « vraiment, c’est tout ? » Les coquillages retrouvés ? Ils ont été percés naturellement par des crabes ; parmi eux, il y a la même proportion percé/non percé que ce qu’on trouve sur une plage ! Ce sont donc des ramassages aléatoires. Quand on a commencé à trouver des ossements d’ailes d’oiseaux, avec des traces de découpes montrant que les grandes rémiges avaient été récupérées, on a conclu qu’il n’y avait pas d’autre emploi possible que de s’en parer le corps. Sauf que le grand explorateur polaire Jean Malaurie, que j’ai relu, a décrit la récupération des grandes rémiges par les Inuits pour en sucer la moelle, qui est goûteuse et riche en protéines. Ce détail fondamental nous avait échappé. Par la suite, on a découvert des grandes rémiges sur un site levantin de plus de 400 000 ans. On ne peut envisager que ces homininés anciens se paraient déjà comme les Indiens des plaines, sans réviser notre compréhension de l’évolution des structures mentales au sein des espèces humaines. Les ancêtres de sapiens eux-mêmes ne nous ont légué aucun vestige de cette teneur dans de telles chronologies. Attention, je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de parure chez Néandertal, mais que les éléments en notre possession sont remarquablement rares et non conclusifs.

Pas d’art pariétal non plus ?

Non. Quand les équipes de l’institut Max-Planck, en Allemagne, ont découvert des éléments sophistiqués comme des signes, des carrés, des séries de points, des mains… elles ont conclu que Néandertal avait inventé l’art pariétal il y a au moins 67 000 ans. D’un seul coup, on a vu dans le pariétal ce qu’on était incapable de trouver dans les artisanats. Or, comme je l’ai déjà indiqué, on ploie sous la masse des objets néandertaliens, et ils ne nous montrent aucune transformation de ce type. Quand on trouve des grottes ornées comme Chauvet, chez sapiens, avec des représentations de lions, eh bien on retrouve aussi dans les niveaux archéologiques du même âge de l’art mobilier, en grande quantité et avec les mêmes thèmes de représentation comme les hommes-lions. Chez Néandertal, nous aurions des éléments pariétaux impossibles à corréler avec des éléments artisanaux évidents allant dans le même sens.

Néandertal enterre ses morts, on y voit une preuve d’humanité. Le contestez-vous ?

Les éléments sont robustes, et à mon sens ils permettent de conclure à la réalité des sépultures néandertaliennes. Mais quand on en déduit « ils enterrent, donc ils sont comme nous », on limite à nouveau cette humanité à nous-mêmes. Chez les chimpanzés, il y a l’exemple de Pansy, dont la mort a été filmée. Tout le groupe s’est mis à avoir des comportements très particuliers vis-à-vis de cette femelle, sa fille est venue faire une veillée mortuaire avec caresses et épouillements, ce qu’elle n’avait jamais fait, d’autres singes l’ont frappée en hurlant (soit par colère, soit par frustration). Il y avait une compréhension de la mort, une peine, des soins au défunt… On observe cela aussi chez les éléphants, les dauphins, voire les chiens qui meurent sur la tombe de leur maître. Projeter la perception de la mort comme un propre de l’homme est un raccourci tentant, mais aussi un piège où on réduit toute perception du monde à la nôtre.

Tout au long du livre, vous qualifiez Néandertal de « créature ». Comment faut-il le comprendre ?

Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude, et ce n’est pas sain. La seule manière de nous en extraire est de réinstaurer la distance nécessaire. En surnommant l’homme de Néandertal la « créature », je l’extrais de nous et je dis : il est autre chose, à comprendre pour ce qu’il est, dans son univers mental à lui qui, par définition, n’est pas le nôtre. En même temps, je rappelle qu’il est notre créature et que nous en sommes les créateurs. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on n’arrivera pas à se confronter à ces populations de manière pleine et entière.

Mais comment saisir une forme d’humanité qui a peut-être si peu en commun avec nous ?

Je pense qu’il nous a laissé tant d’objets et de traces qu’on a tout pour s’y confronter, mais comme souvent en science on n’a peut-être pas encore posé la bonne question. En vérité, je suis plein d’espoir. On n’est pas face à quelque chose d’indéfinissable et sur lequel on aurait zéro élément. Dans la quantité énorme d’informations, il faut réintroduire les sciences humaines, l’anthropologie culturelle, la sociologie, la philosophie, la subtilité. Il faut invoquer le verbe et non l’ADN : quand on pose un mot, il veut dire quelque chose et on peut le nuancer quand on fait une phrase. Il faut rouvrir en urgence toutes les portes que l’on a trop vite fermées ces trente dernières années.

Observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs. Vous vous demandez : « Mais où est ce qu’il va ? ». Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude. Ce n’est pas sain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022