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dimanche 31 mars 2024

Le plateau perse au cœur de la migration humaine comme première escale hors d’Afrique

La découverte du plateau perse comme point d'ancrage de nos ancêtres réécrit notre compréhension de la migration humaine hors d'Afrique. Cette région, riche en biodiversité, a offert un habitat propice à la survie et à la prospérité d’Homo sapiens, façonnant ainsi le cours de notre évolution.

EN BREF

  • Une étude récente menée par des chercheurs de l'Université de Padoue et de l'Université Griffith révèle le rôle crucial du plateau perse dans la migration humaine hors d'Afrique.
  • Le plateau perse a servi de hub vital pour la dispersion d'Homo sapiens en Eurasie, facilitant les interactions avec les Néandertaliens et influençant la diversité génétique.
  • Cette découverte souligne l'importance du plateau perse dans l'histoire de l'humanité, offrant de nouvelles perspectives sur l'adaptation et la diversité humaine.

La migration humaine hors d’Afrique représente un jalon fondamental dans l’histoire de notre espèce, marquant l’expansion d’Homo sapiens sur l’ensemble de la planète. Une étude récente menée par des chercheurs de l’Université de Padoue en Italie et de l’Australian Research Centre for Human Evolution de l’Université Griffith, publiée dans la revue Nature Communications, révèle le rôle central du plateau perse dans ce processus.

En combinant analyses génétiques, données paléoécologiques et preuves archéologiques, cette recherche éclaire la manière dont cette région a servi de hub crucial pour nos ancêtres, facilitant leur dispersion à travers l’Eurasie et influençant leur interaction avec les populations de Néandertaliens.

Le plateau perse comme première halte hors d’Afrique

L’étude récente met en évidence une période il y a entre 70 000 et 45 000 ans au cours de laquelle les populations humaines ne se sont pas réparties uniformément à travers l’Eurasie. Elles laissent une lacune dans notre compréhension de leur localisation au cours de cette période.

Nichée au cœur des montagnes du Zagros, au sud de l’Iran, la grotte de Pebdeh constitue un témoignage de l’une des premières présences humaines hors d’Afrique. Datant de 42 000 ans avant notre ère, elle dévoile la vie des groupes de chasseurs-cueilleurs y ayant trouvé refuge. Elle révèle des pratiques de subsistance, des traditions culturelles et des innovations technologiques de nos ancêtres.

Mais le rôle du plateau perse va au-delà d’un simple refuge. Il s’est affirmé comme un hub vital pour la migration et la dispersion des populations d’Homo sapiens en Eurasie. Cette région stratégiquement située a servi de tremplin pour l’exploration et la colonisation de vastes territoires.

Elle facilita les interactions entre différents groupes humains et avec les Néandertaliens. Le plateau perse, par sa position géographique et ses ressources, a offert des conditions favorables à la sédentarisation des groupes humains. Le professeur Petraglia explique : « Notre étude multidisciplinaire offre une vision plus cohérente du passé ancien. Elle offre un aperçu de la période critique entre l’expansion hors d’Afrique et la différenciation des populations eurasiennes ».

Ainsi, la grotte de Pebdeh et le plateau perse dans son ensemble incarnent un maillon essentiel dans la compréhension de la dynamique des premières migrations humaines et de l’expansion de notre espèce à travers le globe. Petraglia ajoute : « Le plateau perse apparaît comme une région clé, soulignant la nécessité de poursuivre les explorations archéologiques ».

Un plateau perse propice à l’évolution

Certes, le plateau perse, comme carrefour de l’ancienne migration humaine, a servi de refuge pour les premiers Homo sapiens. Mais il a constitué aussi une zone d’interaction directe avec les Néandertaliens. Ces rencontres entre différentes espèces humaines ont donné lieu à des échanges génétiques.

Les analyses ADN contemporaines le prouvent. Elles ont montré des traces de patrimoine néandertalien dans le génome des populations modernes hors d’Afrique. D’une part, ce phénomène d’hybridation a enrichi le pool génétique d’Homo sapiens. Cela a apporté une plus grande adaptabilité et diversité. D’autre part, cette hybridation a laissé des marques indélébiles sur les aspects de notre biologie. On peut citer le système immunitaire et la pigmentation de la peau.

L’avancée méthodologique combinant les données génétiques avec les modèles paléoécologiques a été essentielle pour retracer et comprendre la dynamique de ces rencontres entre Homo sapiens et Néandertaliens. Les chercheurs ont pu déterminer l’existence de ces échanges génétiques, leur chronologie et leur intensité sur 20 000 ans.

Cette précision dans la reconstruction de notre passé migratoire et génétique offre une fenêtre sur la manière dont nos ancêtres se sont adaptés. On peut appréhender la manière dont ils ont interagi avec leur environnement et les autres espèces humaines.

Signature génétique des pionniers sur le plateau perse

Les analyses génétiques révèlent une signature unique chez les populations anciennes et modernes du plateau perse. Cela témoigne alors d’une histoire évolutive distincte. Elle se distingue de celles observées dans d’autres régions du monde. Cette spécificité génétique témoigne d’une histoire complexe de peuplement.

Cette dernière est caractérisée par une période prolongée d’isolement géographique et culturel. Ce processus d’adaptation localisée est un indicateur puissant de la manière dont les conditions environnementales et les dynamiques de population peuvent influencer l’évolution humaine sur le long terme.

Le rôle du plateau perse dans la préhistoire humaine s’étend au-delà de son statut de lieu de passage. La signature génétique identifiée révèle des millénaires d’interaction continue entre les habitants de cette région et leur environnement. Et bien sûr avec les populations migrantes et voisines.

Ces interactions ont conduit à un riche mélange culturel et biologique. Cela renforce le statut du plateau comme un centre névralgique dans le développement de la diversité humaine. Les techniques d’analyse génétique modernes ouvrent de nouvelles voies de recherche sur les mécanismes d’adaptation et d’évolution de nos ancêtres face aux défis de leur époque.

Portée de la découverte

Le plateau perse est donc identifié comme un hub crucial pour l’expansion humaine hors d’Afrique. Il a profondément influencé le peuplement et la diversité de l’Eurasie. Son rôle dans l’entrelacement culturel et génétique a été essentiel dans le façonnement de l’identité humaine.

Au-delà de l’aspect historique et anthropologique, cette découverte a également des répercussions sur notre compréhension de la résilience humaine face aux changements environnementaux et aux défis de la migration. Le succès de nos ancêtres dans l’adaptation à de nouveaux environnements, illustré par leur établissement durable sur le plateau perse, illustre les capacités d’innovation et de survie de l’espèce humaine.

Cela met en lumière les mécanismes par lesquels les populations humaines ont pu prospérer dans des contextes variés. La diversité génétique et culturelle constituent des atouts dans l’histoire de notre espèce. Finalement, la découverte du rôle du plateau perse dans notre préhistoire invite à une réflexion plus large sur la manière dont l’histoire humaine est intrinsèquement liée à la géographie, aux échanges interculturels et à la capacité d’adaptation.

Source : Science et Vie du 31/03/2024

jeudi 14 mars 2024

Ces humains préhistoriques ont utilisé certains outils avec 300 000 ans d'avance sur les autres !

Certains groupes préhistoriques d’Asie de l’Est possédaient déjà les techniques de tailles complexes de la période Acheuléene il y a 1,1 millions d’années, soit 300 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait ! Ces étonnants résultats sont le fruit de l’analyse d’outils en pierre taillée retrouvés en Chine.

L'évolution humaine est étroitement liée à l'acquisition et au développement de nouvelles techniques. Australopithèque aurait ainsi peut-être été le premier à fabriquer des outils, certes très rudimentaires, il y a 3,3 millions d’années. C'est ensuite les différentes espèces du genre Homo qui ont affiné la technique de taille, passant ainsi de l'industrie lithique de mode 1 (Oldowayen) développé par Homo habilis il y a environ 2,5 millions d'années, à l'industrie lithique de mode 2 (Acheuléen), qui apparait il y a environ 1,7 millions d’années.

Culture acheuléenne : une complexification de la pensée

La culture de mode 2 est associée à l'élaboration de techniques de taille d'une grande finesse, avec notamment la production de bifaces, de hachereaux ou de polyèdres, dont les formes, bien définies et pensées à l'avance, permettaient d'avoir des outils spécifiques pour une multitude de tâches. Le passage au mode 2 est donc un signe fort d'évolution, associé à une complexification de la pensée. Les premiers outils acheuléens semblent être apparus au Kenya et dans le sud de l'Afrique, avant que cette industrie lithique ne se disperse au Moyen-Orient, en Inde, puis en Europe, où elle ne succède au mode 1 qu'à partir de 760 000 ans. Dans l'Est de l'Asie, cette transition se serait effectuée il y a environ 800 000 ans.

Outils en pierre taillée appartenant au mode 2 (Acheuléen)

Une technique apparue en Chine 300 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait

Cependant, une nouvelle étude révèle que la culture acheuléenne aurait cependant existé bien plus tôt dans cette région du monde. Dans le bassin de Nihewan, en Chine, des chercheurs ont en effet découvert de nombreux outils en pierre impliquant la mise en œuvre de techniques de mode 2 il y a déjà 1,1 millions d'années. L'analyse des outils indique qu'ils ont été produits suivant des techniques standardisées visant à les fabriquer en série : une caractéristique de l'Acheuléen.

Ces résultats, publiés dans la revue PNAS, révèlent que l'industrie lithique n'était donc pas marquée de façon homogène par le mode 1 il y a 1,1 millions d'années comme on le pensait auparavant, mais que coexistait déjà des groupes ayant acquis le mode 2. Cette découverte pourrait aider à mieux comprendre la dispersion des industries lithiques et les connections culturelles qui ont pu être établies entre l'Asie de l'Est et les autres régions du monde à cette époque.

Source : Futura du 14/03/2024

vendredi 27 octobre 2023

Découverte surprenante : l'Asie de l'est, berceau caché de l'héritage néandertalien ?

Étrange paradoxe : alors que c’est en Europe que l’implantation de Néandertal était la plus importante, c’est pourtant dans l’est de l’Asie que l’on retrouve aujourd’hui le plus fort héritage génétique de ce lointain cousin de sapiens. Une nouvelle étude propose une explication intéressante basée sur l’étude des flux migratoires après la disparition de Néandertal.

Néandertal est arrivé sur le continent eurasiatique bien avant qu'Homo sapiens ne quitte lui aussi l'Afrique pour migrer vers les terres du nord. Les témoignages de la présence de Néandertal sont effet nombreux à travers l'Europe et l'Asie. C'est cependant dans le sud de l'Europe que l'occupation est la plus importante. Avant de s'éteindre, il y a 40 000 ans environ, Néandertal rencontre Homo sapiens lors de l'arrivée de ce dernier sur le territoire européen. Durant plusieurs milliers d'années, les deux espèces du genre homo vont ainsi coexister et s'hybrider. Depuis le séquençage du génome de Néandertal à la fin des années 2000, on sait qu'environ 2 % du génome humain actuel est hérité de ce lointain cousin.

Un héritage génétique plus fort en Asie de l’Est qu’en Europe

Mais, en y regardant de plus près, cet héritage semble extrêmement variable en fonction des populations eurasiatiques. Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce ne sont pas les populations européennes qui possèdent le plus de gènes néandertaliens ! Les populations issues d'Asie de l'Est détiennent en effet entre 8 et 24 % de gènes néandertaliens en plus que les Européens. Un paradoxe intéressant qui n'était jusqu'à présent pas clairement expliqué.

En effet, il apparait que posséder des gènes néandertaliens n'a présenté ni avantages ni désavantages dans le cadre de la sélection naturelle à laquelle a été soumis Homo sapiens au fil des 40 000 ans d'évolution qui ont suivi son hybridation avec Néandertal. Cette disparité dans la proportion de gènes hérités ne serait donc pas dû à un processus d'évolution. Si certaines études ont suggéré que l'important héritage néandertalien des populations de l'est de l'Asie pourrait être expliqué par un contact additionnel avec Néandertal, notamment en Inde ou en Iran, cette hypothèse est cependant restée invérifiable.

Une dilution du génome à la suite de l’arrivée de population du Moyen-Orient

Une nouvelle étude publiée dans la revue Science Advances propose désormais une tout autre explication qui repose sur l'observation des flux de migrations humaines. Les flux de migration concerneraient d'ailleurs Homo sapiens, et non pas Néandertal. Il y a un peu plus de 40 000 ans, un premier flux d’Homo sapiens arrive ainsi en Europe et rencontre Néandertal. Mais une seconde vague serait arrivée il y a 10 000 ans. Néandertal ayant alors disparu, ce nouveau flux aurait donc entraîné une dilution de l'héritage néandertalien dans le génome d'Homo sapiens. Alors que le premier flux migratoire était en provenance d'Afrique et aurait concerné des populations de chasseurs-cueilleurs, le second flux aurait été originaire du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud-Ouest. Une population composée de premiers agriculteurs et ne possédant qu'un très faible héritage génétique néandertalien.

Evolution du taux d'héritage néandertalien en Europe au cours du temps. On voit que la tendance s'inverse après l'arrivée des agriculteurs en provenance du Moyen-Orient il y a 10 000 ans.

Ces résultats reposent sur l'analyse de 4 464 génomes d'Homo sapiens datant de 40 000 ans à nos jours. Ils révèlent que si, au départ, les populations d'Homo sapiens européennes étaient bien celles possédant le plus de traits néandertaliens, la diminution de cet héritage est intervenue au moment de l'arrivée des agriculteurs du Moyen-Orient. L'héritage maximal est alors passé aux populations d'Asie de l'Est, dont le génome n'a subi aucune dilution depuis leur établissement dans cette région éloignée de l'Europe, il y a 60 000 à 70 000 ans.

Source : Futura du 27/10/2023

mardi 22 août 2023

Néandertal et Denisova se sont rencontrés grâce à des variations climatiques !

On savait que Néandertal et Denisova s'étaient reproduits entre eux, mais on ignorait tout du pourquoi et du comment. Un article paru dans Science nous en apprend plus sur le contexte des relations entre ces deux groupes, influencé par le changement climatique.

Ce n'est pas nouveau : même s'ils n'étaient pas tous du même groupe, nos ancêtres ont cohabité et se sont reproduits entre eux. Ce que l'on ignorait, en revanche, c'est la fréquence à laquelle ils se croisaient et se reproduisaient, et quand ces croisements ont eu lieu. Les chercheurs se sont donc intéressés aux habitats de Néandertal et de Denisova, qui se sont reproduits entre eux alors que « leurs habitats de prédilection étaient séparés géographiquement, les Néandertaliens préférant généralement le sud-ouest de l'Eurasie et les Denisoviens le nord-est », explique dans un communiqué Jiaoyang Ruan, l'auteur de l'étude. « Les Denisoviens étaient présents dans les climats chauds et humides », alors que « les Néandertaliens étaient plus abondants dans les forêts tempérées », détaille l'article, parue dans la revue Science.

Des croisements influencés par les variations climatiques

Les chercheurs ont donc tenté d'identifier des points de contact possibles, et en ont conclu que les deux groupes se seraient probablement côtoyés dans l'Altaï sibérien, principalement pendant les périodes interglaciaires, au cours desquelles les températures ont augmenté, entraînant des changements spectaculaires dans la couverture végétale de l'hémisphère Nord. Cela a permis l'expansion vers l'est des forêts tempérées, créant des couloirs de dispersion pour les Néandertaliens vers le territoire des Dénisoviens. « C'est comme si les changements climatiques glaciaires-interglaciaires avaient ouvert la voie à une histoire d'amour humaine unique et durable, dont les traces génétiques sont encore visibles aujourd'hui ! », conclut Jiaoyang Ruan.

Source : Futura du 22/08/2023

samedi 15 juillet 2023

La péninsule arabique, un incubateur pour… Homo sapiens

Avant de conquérir le monde, Homo sapiens a fait une petite pause de 30 000 ans dans la péninsule arabique, le temps de s’adapter aux conditions nouvelles de l’Eurasie.

L’histoire d’Homo sapiens est une épopée au long cours qui s’étale sur plusieurs centaines de milliers d’années. Schématiquement, l’espèce est née en Afrique il y a quelque 300 000 ans avant d’essaimer plus ou moins rapidement jusqu’à conquérir le monde. Parmi les grandes étapes de cette épopée, plusieurs gardent encore une part de mystère, notamment la sortie du continent qui mena nos ancêtres en Eurasie. Afin de mieux comprendre cette migration et suivre sa trace dans l’évolution humaine, l’équipe d’Alan Cooper, de l’université d’Adélaïde, en Australie, a étudié des données de plusieurs génomes datés de 1 000 à 45 000 ans, et provenant de plusieurs régions. Les chercheurs y ont décelé 57 régions ayant subi une forte pression de sélection au moment où les humains modernes ont quitté l’Afrique. Les gènes en question participent au stockage des graisses, au développement neuronal, à la physiologie de la peau…

Plus encore, les analyses génétiques, corrélées par des données archéologiques et climatiques, révèlent qu’Homo sapiens a interrompu sa marche en avant autour de la péninsule arabique pendant environ 30 000 ans. Comme si l’espèce avait attendu de s’adapter aux conditions moins clémentes des régions septentrionales de l’Europe et de l’Asie, notamment à la température, avant de s’élancer jusqu’en Australie et aux Amériques. Curieusement, les auteurs relèvent que les gènes concernés sont associés à des maladies majeures actuelles, comme le syndrome métabolique et les pathologies neurodégénératives.

Source : Pour la Science du 15/07/2023

mardi 20 juin 2023

Homo sapiens s’est aventuré hors d’Afrique plus tôt que nous le pensions

Les ossements d’Homo sapiens retrouvés au Laos auraient près de 80.000 ans, renforçant ainsi la théorie selon laquelle le berceau africain aurait commencé à voir partir des populations massive d’Afrique vers -60.000 ans. Et, sur le continent asiatique, Homo sapiens n’était pas seul…

Enfouis sous six mètres de sédiments à l’intérieur d’une grotte laotienne, deux os d’Homo sapiens, un os frontal et un fragment de tibia, ont été découverts par les chercheurs d’une étude internationale publiée dans Nature Communications le 13 juin 2023. "Depuis le début des recherches dans la grotte de Tam Pa Ling, en 2010, on a trouvé sept individus, d’âges géologiques différents. Les derniers os, découverts juste avant la pandémie de Covid, sont d’autant plus remarquables qu’il s’agît d’os d’Homo sapiens de -80.000 ans", souligne Fabrice Demeter, directeur de l’étude, pour Sciences et Avenir. La morphologie de l’os frontal indique qu’il provient d’une population dite "gracile". C’est un homme moderne, il n’a pas les traits robustes que l’on trouve sur d’autres fossiles, datés d’il y a 45.000 ans.

Une des premières vagues migratoires d’Homo sapiens hors d’Afrique

Ces ossements témoignent d’une des premières vagues migratoires d’Homo sapiens hors d’Afrique. C’est sur le continent africain qu’ont été retrouvés les traces les plus anciennes d’hominidés. Homo sapiens y serait ainsi apparu il y a au moins 300.000 ans. En revanche, deux hypothèses sont évoquées pour dater sa migration vers l’Eurasie. Sa dispersion pourrait être précoce (entre -130.000 et -80.000 ans) ou tardive (après -80.000 ans). D’après les données génétiques des fossiles comparées à celles des populations actuelles, plusieurs études s’accordent sur une installation durable d’Homo sapiens en Europe vers - 60.000 ou - 50.000 ans. Leur contribution génétique est très forte au sein des populations actuelles.

"La fourchette de datation de l’os frontal et du tibia s’étend de -86.000 à -68.000 ans. Cette découverte documente donc l’une des premières vagues migratoires de sortie de l’Afrique, il y a plus de 86.000 ans, peut-être, 90 ou 100.000 ans", s’émerveille Fabrice Demeter.

Différentes vues de l'os frontal.

Les données de fouilles archéologiques chinoises indiquaient déjà une sortie de l’homme moderne de son berceau africain autour de -100.000 ans, "même si la datation sur certains sites peut être contestée", nuance le scientifique. Il y a donc eu une sortie massive d’Afrique vers -60.000 ans, qui a donné le peuplement actuel, mais également d’autres sorties antérieures, des tentatives d’explorer le monde. Ces populations n’ont toutefois pas survécu, ce qui explique que leur contribution génétique soit très faible : moins d’1% au sein des populations australasiennes (ensemble des populations actuelles sur le continent asiatique et en Océanie) actuelles, d’après les analyses génomiques.

Différentes vues du tibia

"Pièges à fossiles"

"C’était inespéré de trouver des ossements dans une région comme celle-ci, soumise aux pluies diluviennes de mousson cinq mois par an", se réjouit le chercheur. Avec plus de 2000 mm de pluie par an sur certains versants à la végétation luxuriante, l’acidité des sols est particulièrement élevée et les restes osseux ne se conservent pas. La possibilité de retrouver des fossiles ou des squelettes intacts se limite donc à des "pièges à fossiles". C’est le cas de la grotte Tam Pa Ling, au Nord-Est du Laos, aussi appelée "grotte des singes".

L’entrée de la grotte est aujourd’hui gigantesque : 40 mètres de large sur 30 mètres de haut. "Mais elle se serait largement ouverte il y a 10.000 ans seulement. Antérieurement, l’accès devait être bien plus étroit, et c’est pourquoi les hommes préhistoriques n’y ont pas habité. Aucune trace de foyer, ni d’outils lithiques n’ont été retrouvées", souligne Fabrice Demeter. Mais alors d’où viennent les ossements qui y ont été découverts ? Il faut imaginer que ces groupes humains vivaient aux alentours de la grotte. Lorsqu’ils sont morts, les restes osseux ont été transportés par les pluies lors des moussons jusque dans le fond de la cavité, où ils ont été préservés au cours du temps par les couches de sédiments successives.

Des dents de bovins pour dater les ossements

Les chercheurs ont rapidement été confrontés à un problème de taille : estimer l’âge d’un os de plus de 45.000 ans se révèle impossible par datation au carbone 14. L’os étant un milieu ouvert, il perd des éléments "traces" au fur et à mesure des années. Les premiers individus découverts à Tam Pa Ling, à deux mètres de profondeur, avaient près de 45.000 ans. “Et à mesure que l’on creuse, on remonte le temps", sourit le directeur de l’étude. En deçà, impossible, donc, de compter sur la datation carbone. Deux techniques s’y substituent alors.

Les chercheurs ont d’abord daté les couches de sédiments en exposant des minéraux qu’elles contiennent, quartz et feldspath, à de la lumière. Plus l’échantillon est ancien, plus il émet de lumière. "On combine ces résultats avec des datations directes de l’émail des dents de mammifères qu’on peut retrouver au sein des strates sédimentaires", explique Fabrice Demeter. A partir de la datation des sédiments et de dents de bovins retrouvées près des ossements d’Homo sapiens, des géochronologistes ont réalisé une fourchette d’âge de l’os frontal et du tibia en tenant compte de différents paramètres. Ils seraient donc âgés de 86.000 à 68.000 ans.

"Ce ne sont sans doute pas les seules sorties d'Afrique avant 60.000 ans, on n'en a simplement pas encore trouvé les traces", s'impatiente le chercheur. Homo sapiens n’était d’ailleurs pas seul sur le continent asiatique. Sur la même période, quatre autres espèces occupaient cette région, notamment Homo luzonensis, aux Philippines, Homo floresiensis, l’homme de florès, et Homo erectus en Indonésie. Au Laos, Fabrice Demeter et son équipe de chercheurs avaient même révélé la présence de Dénisoviens, une espèce éteinte proche de l’homme de Neandertal et d’Homo sapiens et avec laquelle elle s’est hybridée. C’est à 100 mètres seulement à vol d’oiseau de Tam Pa Ling, dans la grotte du Cobra, que les scientifiques ont découvert une dent d’enfant dénisovienne.

Tam Pa Ling n’a pas fini de livrer ses secrets. En 2022, l’équipe a commencé à analyser l’ADN environnemental de la grotte, c’est-à-dire l’ADN contenu dans le sol. "Cela permet, là où il n’y a plus de fossiles osseux, de trouver des traces de tout ce qui vivait dans l’environnement, des plantes aux animaux, en passant par les microbes…” explique Fabrice Demeter. L’objectif est de pouvoir reconstruire tout le paléoenvironnement dans lequel ces humains ont vécu. Si les fouilles ont atteint le fond de la grotte, à sept mètres de profondeur, les chercheurs souhaitent à présent élargir son périmètre et étendre la fouille sur le plan horizontal.

La découverte de Tam Pa Ling en 2009, racontée par Fabrice Demeter

"Cela a été une vraie surprise ! Je me souviens, on travaillait sur un site depuis un long moment et on a découvert la grotte quatre jours avant la fin des recherches. On fouillait alors un site d’âge néolithique, un abri sous roche, en contrebas de la colline où se trouve Tam Pa Ling. En fin d’expédition, on passe généralement trois ou quatre jours à prospecter pour essayer de trouver des choses potentiellement intéressantes pour les années suivantes. Et c’est ce que notre géologue, Philippe Duringer, fait toujours. Il a trouvé l’entrée de cette grotte et m’y a emmené, juste avant de déjeuner. J’étais fasciné par cette cavité gigantesque et tout le potentiel qu’elle offrait. On s’est empressés d’ouvrir un sondage, une rapide étude du sous-sol, avant de rentrer en France. On a ainsi trouvé des charbons de bois à 2,40 m de profondeur. Je les ai ramenés en métropole pour datation : ils étaient vieux d’au moins 45.000 ans car on arrivait aux limites de la datation au carbone 14. Ça signifiait qu’en dessous de ces niveaux-là, ce qu’on trouverait serait plus vieux que 45.000 ans ! J’ai pensé qu’autour de ces dates, Homo sapiens était sorti d’Afrique et que ça aurait été formidable d’en trouver ici. L’année suivante, on a commencé les fouilles avec nos collègues laotiens et des ouvriers d’un village Hmong juste à côté. Après deux semaines de recherches, les restes d’un premier crâne sont apparus !"

Source : Sciences et Avenir du 19/06/2023

dimanche 6 mars 2022

Une culture de l’âge de pierre découverte en Chine

Dans la revue Nature, une équipe rapporte la découverte des vestiges d’une culture de l’âge de pierre à l’ouest de Pékin, en Chine. Il y a environ 40 000 ans, d’anciens hominidés y utilisaient de l’ocre et fabriquaient de petits outils en pierre. Le site offre un rare aperçu de la vie de nos ancêtres évoluant dans la région à cette époque.

Vous retrouverez le site au cours du bassin de Nihewan, au nord de la Chine. À environ 2,5 m de profondeur, sous une couche de sédiments limoneux sombres datant d’il y a entre 41 000 et 39 000, une équipe a fouillé des restes d’animaux, dont plus de 430 os de mammifères, un foyer, des preuves de transformation et d’utilisation d’ocre, un outil en os et plus de 380 lithiques miniaturisés. Il s’agit de petits outils et artefacts en pierre taillée ou meulée. Or, la présence d’ocre travaillée intéresse particulièrement les chercheurs.

Une utilisation encore incertaine

Nous savons que les humains et leurs proches utilisaient ce pigment depuis très longtemps à cette époque. Certaines preuves de traitement en Afrique et en Europe, dans une moindre mesure, remontent en effet à environ 300 000 ans. Il existe également des preuves d’utilisation de l’ocre en Australie il y a environ 50 000 ans. Cependant, les preuves de son travail en Asie avant 28 000 ans sont encore très rares. « Il s’agit ici du plus ancien atelier d’ocre connu pour l’Asie de l’Est« , souligne Francesco d’Errico, directeur de recherche au CNRS à l’université de Bordeaux.

La preuve du traitement de l’ocre à Xiamabei comprend deux morceaux d’ocre avec des compositions minérales légèrement différentes. Les chercheurs expliquent avoir isolé ces artefacts à proximité les uns des autres, reposant sur une zone de sédiments rougis. Sur la base des preuves disponibles, ils ne peuvent encore déterminer précisément comment ce pigment était utilisé. Cependant, des traces d’ocre seraient apparues sur plusieurs outils en pierre sur le site. La nature de ces outils laisse entendre que ce pigment pouvait avoir servi d’additif utilisé dans le traitement des peaux ou comme adhésif pour apposer des manches sur des outils en pierre.

Toutefois, il n’est pas exclu que cet ocre puisse également avoir été utilisé pour des « applications symboliques » comme la peinture d’art rupestre ou la peinture appliquée sur le corps.

Qui occupait ce site il y a 40 000 ans ?

Concernant les outils, sur la base des modèles d’usure et des résidus persistants sur les éléments lithiques emmanchés trouvés sur le site, les chercheurs ont déterminé que ces artefacts étaient probablement utilisés à des fins multiples. Ils pouvaient servir à percer des matériaux, gratter des peaux, tailler des matières végétales ou encore couper des matières animales molles.

Reste encore une question sans réponse : quels hominidés archaïques occupaient ce site il y a 40 000 ans ? Certains indices pointent vers Homo Sapiens, bien qu’aucun fossile humain n’ait été trouvé sur place. Des restes d’humains modernes ont en effet été découverts sur un site un peu plus jeune, situé à environ 110 km, ainsi que sur un autre site de la région (grotte supérieure de Zhoukoudian). Toutefois, il est possible que les Néandertaliens (qui travaillaient aussi l’ocre) et Denisoviens fréquentaient encore la région à cette époque.

Source : SciencePost du 04/03/2022

samedi 27 novembre 2021

L'Arabie serait le second berceau de l'humanité

L'Arabie, grande oubliée de l'archéologie préhistorique, retrouve peu à peu ses lettres de noblesse : loin de l'impasse hostile que nous avions imaginée, la péninsule, rythmée par des épisodes verdoyants, aurait elle aussi vu les tout premiers humains prospérer. L'histoire du second berceau de l'humanité se précise enfin.

Cimetière des éléphants", "no man's land", "cul-de-sac"… L'Arabie, ou péninsule Arabique, dominée par une vaste mer de sable, paraît bien peu accueillante. Comment les tout premiers humains auraient-ils pu survivre dans cet enfer ? De fait, l'archéologie préhistorique a longtemps négligé l'Arabie, simple escale dans les grandes migrations humaines, sas emprunté à la va-vite. Juste après leur sortie d'Afrique, les populations l'auraient peut-être enjambée via le Levant, pour atteindre l'Eurasie plus clémente. À moins qu'elles aient sillonné "l'autoroute du sud" sans s'arrêter, longeant les côtes depuis l'Afrique du Sud-Est, passant par la mer Rouge, l'actuel Yémen et le golfe Persique, puis l'Asie. Mais quelle que soit la route empruntée, la presqu'île arabe, trop farouche, n'aurait, elle, jamais été peuplée. "Elle a toujours été tenue à l'écart de la scène principale de l'évolution humaine, acquiesce Eleanor Scerri, archéologue à l'Institut Max-Planck pour la science de l'histoire humaine. On la considérait comme un désert stérile où les humains n'auraient pas pu vivre avant la domestication des animaux et des cultures."

Une gigantesque oasis

Oui mais voilà : imaginez cette fois une Arabie verte, luxuriante, parsemée de prairies et de savanes arborées, avec des lacs se formant entre les dunes, et des réseaux de rivières se dessinant dans les terres… Imaginez une gigantesque oasis ! Car c'est bien cette Arabie-là que les reconstitutions paléoclimatiques dévoilent. En se penchant sur les dépôts sédimentaires de milliers de paléo-lacs jusque-là ignorés, identifiés grâce aux images satellites, des pionniers ont pu montrer qu'il y a des centaines de milliers d'années, le climat aride de la péninsule était rythmé de phases humides. Ce qui chamboule toute notre histoire : les premiers humains auraient pu occuper la péninsule pendant ces fenêtres d'opportunité climatique qui courraient sur des dizaines de milliers d'années, faisant de l'Arabie l'antichambre des futures pérégrinations de nos ancêtres.

C'est donc une toute nouvelle version de la sortie d'Afrique qui s'écrit, et qui se précise grâce à la récente découverte d'un site inédit dans le désert du Néfoud, baptisé Khall Amayshan (KAM 4). Une série de lits de paléo-lacs, interrompus par des épisodes de sécheresse et chacun associé à une industrie lithique (ensemble des objets en pierre transformés par l'humain) différente, témoignent d'occupations périodiques de la péninsule par plusieurs espèces humaines. Et ce sur une période de 400 000 ans !

" C'est la première fois que l'on trouve des preuves aussi anciennes du passage humain en Arabie, sur une période aussi longue, et sur un site datable réunissant sédiments lacustres, culture matérielle et même fossiles d'animaux, s'enthousiasme Rémy Crassard, archéologue préhistorien au CNRS et spécialiste de la péninsule Arabique. Ce site est essentiel parce qu'il fait la synthèse des avancées de cette dernière décennie." Des avancées qui étaient jusqu'ici restées modestes, car l'aridité de la région, même intermittente, empêche la préservation des fossiles et la datation des pierres taillées : il y a très peu de sédimentation, de végétation pour fixer les sols, et les vents causent une forte érosion. Les ossements disparaissent, et les silex se retrouvent en surface, sans contexte archéologique pour les dater… Résultat : à peine une quinzaine de sites datés, contre des milliers en France, un vide archéologique entre - 55 000 ans et - 12 000 ans, et un registre fossile humain se limitant à une phalange d'environ 85 000 ans.

Mais, coup de chance ! À Khall Amayshan, les sédiments lacustres anciens ont formé une couche de protection très résistante assurant la conservation des vestiges. Cinq paléo-lacs - légèrement décalés à cause du déplacement des dunes au fil des millénaires - se seraient formés successivement il y a approximativement 400 000, 300 000, 200 000, 130 000 à 75 000, et 55 000 ans avant notre ère, d'après les datations par luminescence, qui permettent d'estimer la dernière exposition d'un minéral à la lumière. Dans ces sédiments anciens, toujours pas de fossiles humains, mais des fossiles d'autres vertébrés comme des espèces éteintes de bovins qui pouvaient peser jusqu'à 2 ou 3 tonnes, ou encore des chevaux, des antilopes et des autruches. "Mais le plus intéressant reste les fossiles d'hippopotames, note Michael Petraglia, archéologue à l'Institut Max-Planck et auteur principal de l'étude parue sur KAM 4. Ces mammifères semi-aquatiques montrent que nous avions bel et bien des lacs profonds et permanents pendant les phases d'humidité." Autre intérêt de ces fossiles : il s'agit d'espèces africaines, venant probablement du Sahara verdoyant de cette période. Elles auraient voyagé avec les premiers humains, de petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui les traquaient pour subsister. Ces espèces africaines auraient même pu être le moteur principal des dispersions humaines, suggère Michael Petraglia.

CHRONOLOGIE

  • - 400 000 ans

Ces larges bifaces typiques de la culture Acheuléenne servaient d'outils à tout faire. Ils sont similaires à ce que produisaient d'anciennes espèces d' Homo , comme Erectus .

  • - 300 000 ans

Si ces outils sont similaires à ceux de - 400 000 du point de vue technique, 100 000 ans les séparent ! L'érosion leur a donné l'aspect d'objets naturels.

  • - 200 000 ans

Changement de technique, et donc possiblement d'espèce humaine, avec un type de débitage Levallois similaire à ce que faisait alors Homo sapiens en Afrique.

  • - 130 000 / -75 000 ans

Utilisés comme armes de chasse, ces objets sont semblables à ceux de -200 000, avec un débitage Levallois centripète : les éclats convergent vers le cœur de la pierre.

  • - 55 000 ans

Ce débitage Levallois, unidirectionnel, produit des pointes idéales comme projectiles. Neandertal utilisait cette technique dans le Levant : aurait-il occupé l'Arabie ?

Source : Sciences et Vie du 26/11/2021

jeudi 16 septembre 2021

Le plus ancien exemple d’art pariétal découvert au Tibet

Ces empreintes sont les exemples les plus anciens d'art pariétal au monde.

Une série de cinq empreintes de mains et cinq empreintes de pieds préservées dans du calcaire d'eau douce déposé autour d'une source chaude a été découverte près d'un affluent de la rivière Xiong Qu, près du village de Quesang, à environ 80 km au nord-ouest de Lhassa, au Tibet.

Ses découvreurs, des archéologues de l'Université de Guangzhou, en Chine, et de l'Université de Bournemouth, au Royaume-Uni, estiment que ces empreintes datant de 169 000 à 226 000 ans sont les plus anciennes traces d’art pariétal jamais découvertes.

Par comparaison, les plus anciennes peintures pariétales connues ont été découvertes sur l'île indonésienne de Sulawesi et datent de 39 900 et 43 900 ans.

Les premières analyses des empreintes tibétaines tendent à montrer qu’elles ont été soigneusement réalisées par des enfants âgés de sept à douze ans en raison de leur taille et de leur hauteur.

"On peut imaginer des enfants qui jouent dans la boue près d'une source d'eau chaude. On peut les voir placer leurs mains et leurs pieds avec précaution pour former des empreintes qui ont été préservées pendant des milliers d'années avant que nous ne les trouvions", explique dans un communiqué le Pr Matthew Bennett de l’Université Bournemouth au Royaume-Uni.

Le modèle 3D des empreintes de mains et de pieds de Quesang avec des couleurs montrant la profondeur des empreintes dans les roches.

Remonter le temps

Les chercheurs ont réussi à établir le moment de la création des empreintes à l'aide d'une méthode radiométrique basée sur la désintégration de l'uranium présent dans le calcaire.

En outre, ces empreintes constituent la preuve de la plus ancienne de l’occupation du plateau tibétain par les hominidés.

"Il s'agit d'une découverte incroyable, surtout si l'on considère l'altitude du site sur le plateau, où il devait faire très froid et où l'oxygène devait être rare."

La question est maintenant de déterminer à quelle espèce du genre Homo appartiennent ces empreintes.

Une piste de réponse pourrait se trouver dans la découverte de restes de squelettes découverts récemment sur le plateau tibétain et qui appartiendraient à des Homo denisovensis.

Source : Radio Canada du 15/09/2021

vendredi 27 août 2021

L'Asie du sud-est au croisement entre l'Homme moderne et de Denisova ?

L'histoire de la population des premiers Hommes modernes dans le sud-est de l'Asie est encore pleine de lacunes. L'analyse ADN d'un fossile donne des indices quant au croisement entre l'Homme moderne et celui de Denisova.

À ce jour, deux anciens génomes humains seulement avaient été séquencés en Asie du sud-est. Ils dataient d'il y a environ 7.800 et 4.300 ans avant aujourd'hui.

Un article publié dans Nature permet de compléter ces rares données grâce au fossile d'une chasseuse-cueilleuse de 17-18 ans datant d'il y a 7.300 à 7.200 ans avant aujourd'hui. Ce fossile a été découvert dans la grotte calcaire de Leang Panninge, sur l'île de Célèbes (Sulawesi), en Indonésie et l'ADN humain a été extrait d'une partie de l'os pétreux, qui fait partie de l'os temporal du crâne.

Excavation du squelette dans la grotte de Leang Panninge dont l'ADN a été analysé.

Un croisement avec Denisova en Walacée ?

Le génome de la femme de Leang Panninge montre des traces d'ADN de Denisova (mais moins que chez les indigènes d'Australie et les papous). Les auteurs de l'étude expliquent que cela soutient l'hypothèse selon laquelle l'Homme moderne a atteint le plateau continental de Sahul (qui comprend aujourd'hui l'Australie, la Nouvelle-Guinée et la Tasmanie) après sa rencontre avec Denisova.

Géographie de la zone indonésienne dans lesquelle une hybridation entre l'Homme moderne et celui de Denisova a probablement eu lieu.

Ce mélange s'est donc probablement produit au niveau de Sunda (un plateau continental comprenant notamment Bornéo) ou de la Walacée (zone incluant par exemple l'île de Florès), au niveau de laquelle la présence de l'espèce humaine date d'au moins 45.500 ans.

Source : Futura Sciences du 29/08/2021

vendredi 13 août 2021

Le génome du peuple Ayta prouverait la présence tardive de Denisova dans les Philippines

En 2010, l’analyse d’une phalange retrouvée en Sibérie dévoilait une nouvelle espèce humaine : l’Homo denisovensis, ou l’Homme de Denisova, du nom de la grotte dans laquelle il a été découvert. Depuis, son lien avec Homo sapiens ne cesse d’être souligné, et l’hypothèse de multiples rencontres avec ce congénère disparu se renforce alors que des parts importantes de son génome sont retrouvées chez les populations autochtones d’Asie du Sud-Est et d’Océanie.

Après son départ d’Afrique, il y a 60.000 ans, Homo Sapiens s’est déplacé en Asie du Sud-Est et en Océanie, qui comportaient alors deux mégacontinents, le Sundaland et le Sahul, puis a progressivement pris le dessus sur les espèces humaines archaïques présentes. A mesure que les outils d'analyse d’ADN progressent et que de nouvelles découvertes archéologiques sont faites, les modalités de ce phénomène se précisent. Et l’insularité des peuples autochtones d’Asie du Sud-Est et d’Océanie ayant favorisé la conservation du patrimoine génétique, l’étude de leur ADN est indispensable pour éclairer l’Histoire de l’évolution humaine.

Les Ayta philippins possèdent plus d’ADN de Denisova que les Papous

Jusqu’ici les Papous, population autochtone de Nouvelle-Guinée, semblaient pour les chercheurs être l'ethnie la plus marquée par l'ADN de Denisova. Mais une équipe suédo-philippine montre dans une étude parue dans la revue Current Biology qu’il pourrait être judicieux de détourner le regard vers les Philippines.

Le groupe de chercheurs s’est d’abord appuyé sur l’analyse de 2,3 millions de génotypes. Les génomes provenant de 118 ethnies des Philippines ont ainsi été analysés, et comparés à ceux d’autres groupes ethniques contemporains (papous, australiens, mais aussi est-asiatiques ou européens) ainsi qu’à Néandertal et Denisova. Il en est ressorti que les Ayta Magbukon et Ayta Ambala, les habitants de l’île de Luçon, aux Philippines, présentaient à la fois le plus petit taux de parenté avec les Est-Asiatiques (10 à 30%) et le plus grand taux de parenté à Denisova (30 à 40% plus important que celui des Australiens et des Papous). Cela signifie que si la parenté aux Est-Asiatiques, avec qui les autochtones philippins s’entremêlent depuis 2.200 ans, "dilue" l’importance de l’héritage génétique désinovien, certaines populations philippines, peu métissées, ont un niveau d’affiliation à Denisova inégalé.

Source : Sciences et Avenir du 12/08/2021

samedi 3 avril 2021

Daoxian

Les dents sont incontestablement celles de H.sapiens, explique María Martinón-Torres, paléoanthropologue à l'University College London qui a codirigé l'étude avec ses collègues Wu Liu et Xiu-jie Wu à l'Institut de paléontologie et de paléoanthropologie des vertébrés de Pékin. Leur petite taille, leurs racines minces et leurs couronnes plates sont typiques des humains anatomiquement modernes - H. sapiens - et la forme générale des dents se distingue à peine de celle des humains anciens et actuels. L'équipe publie aujourd'hui ses résultats dans Nature.

La détermination de l'âge des dents s'est avérée délicate. Ils ne contenaient aucun carbone radioactif (qui a presque disparu après 50 000 ans). L'équipe a donc daté divers dépôts de calcite dans la grotte et a utilisé l'assortiment de restes d'animaux pour déduire que les dents humaines avaient probablement entre 80 000 et 120 000 ans.

Source :

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nom :
âge : 120-80 ka
découverte :
date :
espèce :

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https://www.journals.uchicago.edu/doi/10.1086/694449#rf85

Source :

dimanche 28 mars 2021

Yiyuan

En 1981-1982, des fossiles d'hominidés, dont un crâne relativement complet et sept dents isolées, ont été récupérés sur le site du Pléistocène moyen de Yiyuan en Chine orientale. Dans la présente étude, nous fournissons une comparaison métrique et morphologique détaillée de l'échantillon dentaire Yiyuan afin de mieux caractériser la variabilité des populations humaines qui habitaient la Chine pendant le Pléistocène moyen. Outre les questions taxonomiques et phylogénétiques, le manque de compréhension et / ou de connaissances sur la variabilité morphologique de ces populations a suscité des inquiétudes quant à la nature humaine par rapport à la nature non humaine de certains des restes dentaires d'hominidés trouvés en Asie de l'Est au début et au milieu. Pléistocène. Ainsi, notre étude vise à présenter une description détaillée et une comparaison des dents isolées Yiyuan pour 1) discuter et soutenir leur nature humaine et 2) explorer leurs affinités taxonomiques vis-à-vis d'autres populations pénecontemporaines d'Asie. Nos résultats différencient clairement l'échantillon Yiyuan des spécimens Pongo et soutiennent une attribution humaine pour le matériau Yiyuan. Nos analyses suggèrent également que les dents Yiyuan forment un groupe morphologiquement cohérent avec des échantillons de Zhoukoudian, Chaoxian et Hexian. Ils sont différents des spécimens plus dérivés de Panxian Dadong, suggérant un modèle d'isolement biogéographique et des tendances évolutives différentes entre le nord et le sud de la Chine pendant le Pléistocène moyen. De plus, et malgré le partage d'un bauplan morphologique commun avec Homo erectus sensu stricto (s.s.), les dents Yiyuan, Zhoukoudian et Hexian sont également différentes des échantillons indonésiens du Pléistocène précoce. En particulier, l'expression d'une surface émail-dentine fortement crénelée ou dendritique pourrait être unique à ces groupes. Notre étude soutient l'idée que la taxonomie des hominines du Pléistocène d'Asie peut avoir été simplifiée à l'extrême. Les études futures devraient explorer la variabilité des spécimens asiatiques et reconsidérer si tous les échantillons peuvent être attribués à H. erectus s.s.

Source :

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nom :
âge : 420-320 ka
découverte :
date :
espèce : Homo erectus

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7 isolated teeth

420-320

https://www.journals.uchicago.edu/doi/10.1086/694449#rf304

homo erectus 500-400 ka

Source :

lundi 22 mars 2021

Out of Asia

La théorie Out of Asia était une théorie scientifique qui soutenait que les humains modernes sont apparus pour la première fois en Asie. La plupart des anthropologues jusqu'au milieu du 20e siècle ont préféré l'Asie, à l'Afrique, comme continent où les premiers hominidés ont évolué. La théorie récente de l'origine africaine des humains modernes ("Out of Africa") est actuellement soutenue par plus de données.

Histoire

En raison de l'essor de la pensée évolutionniste à la fin du XIXe siècle, la théorie de la sortie d'Asie a gagné de nombreux nouveaux partisans, dont beaucoup pensaient que le chaînon manquant se trouverait en Asie. Des scientifiques comme Ernst Haeckel, Eugene Dubois, Henry Fairfield Osborn et Roy Chapman Andrews pensaient tous que l'Asie était le lieu des événements majeurs de l'évolution.

Ernst Haeckel, le biologiste évolutionniste allemand, croyait que l'Hindustan (Asie du Sud) était le lieu réel où les premiers humains avaient évolué. Haeckel a soutenu que les humains étaient étroitement liés aux primates de l'Asie du Sud-Est et a rejeté l'hypothèse de Darwin sur l'Afrique.

Haeckel a affirmé plus tard que le chaînon manquant se trouvait sur le continent perdu de la Lémurie situé dans l'océan Indien. Il croyait que la Lémurie était la patrie des premiers humains, que l'Asie était la patrie de plusieurs des premiers primates, et donc l'Asie était le berceau de l'évolution des hominidés. Haeckel a également affirmé que la Lémurie reliait l'Asie et l'Afrique, ce qui permettait la migration des humains vers le reste du monde.

Eugène Dubois, un paléoanthropologue néerlandais et partisan de la théorie out of Asia, a découvert les restes squelettiques du premier représentant Homo erectus trouvé à Java en 1891 sur les rives de la rivière Solo, à l'est de Java, en Indonésie. La découverte est devenue plus tard connue sous le nom de l'homme de Java.

Plus tard, la découverte de l'homme de Pékin a convaincu les anthropologues jusqu'aux années 1930 que l'Asie était probablement le berceau de l'espèce humaine. William Boyd Dawkins a écrit que la région tropicale de l'Asie était "le lieu de naissance probable de la race humaine". L'anthropologue britannique Alfred Cort Haddon a écrit : "Il y a des raisons de croire que l'humanité n'est pas originaire d'Afrique, mais que toutes les races principales de ce continent l'ont atteint d'Asie du Sud".

En dehors d'Eugène Dubois, très peu des premiers théoriciens de l'origine humaine se sont rendus en Asie pour voir si leurs idées étaient valables. Cela a changé dans les années 1920 lorsqu'une expédition bien financée a été menée en Asie, appelée The Central Asiatic Expeditions. L'expédition, dirigée par Roy Chapman Andrews, a visité des régions d'Asie centrale, y compris la Chine et la Mongolie, à la recherche des origines de l'humanité.

vendredi 12 mars 2021

Dispersion australe

Dans le contexte de la théorie de l'origine africaine de l'homme moderne, le scénario de la dispersion australe fait référence aux premières migrations humaines le long des côtes méridionales de l'Asie, qui partent de la péninsule Arabique, traversent le plateau Iranien et l'Inde et arrivent jusqu'au sud-est asiatique (Sundaland) et en Océanie.

Contexte

La théorie de la route côtière est d'abord utilisée pour décrire le peuplement initial de la péninsule Arabique, de l'Inde, du Sud-Est asiatique, de la Nouvelle-Guinée, de l'Australie, de l'Océanie proche, des côtes de la Chine et du Japon aux environs de 70 à 60 000 ans avant nos jours. « L'expansion des humains modernes en dehors de l'Afrique, en suivant une route côtière en Asie du Sud-Est, a d'abord été contrariée par une série d'importants et abrupts changements climatiques. Une période de climat et de niveau des mers relativement stable entre 45 et 40 000 ans BP permet de soutenir une expansion côtière rapide des humains modernes dans une grande partie de l'Asie du Sud-Est, leur permettant d'atteindre les côtes du nord-est de la Russie et le Japon vers 38-37 000 ans BP ».

Études génétiques

Le scénario est appuyé par des études sur la présence et la diffusion des haplogroupes M et N du génome mitochondrial, ainsi que sur la distribution des haplogroupes C et D du chromosome Y dans ces régions.

« Les variations de l'ADN mitochondrial dans les populations reliques isolées en Asie du Sud-Est appuient le point de vue selon lequel il n'y eut qu'une seule migration depuis l'Afrique, probablement selon une route côtière australe, à travers l'Inde et à l'intérieur de l'Asie du Sud-Est et de l'Australasie. Il y a eu une ramification précoce, menant finalement à la colonisation du Proche-Orient et de l'Europe, mais la principale dispersion, de l'Inde vers l'Australie, il y a 65 000 ans, a été rapide, ne prenant vraisemblablement que quelques milliers d'années. »

« L'haplogroupe D a peut-être accompagné un autre groupe, le clan côtier (haplogroupe C), à l'occasion de la première vague majeure de migration en dehors de l'Afrique, il y a environ 50 000 ans. Profitant pleinement des ressources littorales, ces explorateurs intrépides ont suivi le littoral de l'Afrique à travers le sud de la péninsule Arabique, l'Inde, le Sri-Lanka et l'Asie du Sud-Est. Éventuellement, il est possible qu'ils aient fait le voyage plus tard, en suivant les traces du clan côtier. »

La théorie expose que les premiers Homo sapiens, dont certains porteurs de l'haplogroupe mitochondrial L3, probablement semblables aux populations Australoïdes d'aujourd'hui (et donc appelés Proto-Australoïdes), sont arrivés dans la péninsule Arabique il y a environ 70 000 ans, traversant depuis l'Afrique de l'Est via le détroit de Bab-el-Mandeb. On estime, sur une population de 2 000 à 5 000 personnes en Afrique, que seul un petit groupe, probablement composé de 150 à 1 000 personnes, a traversé la mer Rouge. Le groupe aurait voyagé le long de la route côtière autour de l'Arabie et de la Perse vers l'Inde, relativement rapidement, en quelques milliers d'années seulement. Depuis l'Inde, ses membres se seraient répandus en Asie du Sud-Est (« Sundaland ») et en Océanie (« Sahul »).

« La population du Sud-Est asiatique d'avant 6 000 ans était largement composée de groupes de chasseurs-cueilleurs très semblables aux actuels Négritos […] Ainsi, le chromosome Y et l'ADN mitochrondial donnent une image claire d'un saut côtier depuis l'Afrique jusqu'au Sud-Est asiatique puis à l'intérieur de l'Australie […] L'ADN nous donne un aperçu du voyage, qui a presque certainement suivi une route côtière via l'Inde. »

Recul de la datation

Plus récemment, au début des années 2000, de nouvelles découvertes laissent penser que la route côtière aurait été empruntée dès 100 000 ans BP, quoique « La véritable expansion des hommes modernes commence autour de 60 000 BP et s’opère assez rapidement, à la fois vers le nord et vers l’est. Témoin de cette rapide expansion, la présence d’hommes modernes en Extrême-Orient autour de 60 000 BP. »

Source : Wikipedia

mardi 14 janvier 2020

Homo erectus serait arrivé plus tard que prévu en Asie du Sud-Est

Les premiers humains sortis d'Afrique, probablement des Homo erectus, auraient migré d'Afrique vers l'Asie et l'Est de l'Asie. Une nouvelle étude révèle que l'arrivée en Asie du Sud-Est a eu lieu dans un second temps bien plus tard que ce que l'on pensait.

Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, le site des premiers hommes de Sangiran, sur l'île de Java en Indonésie, constitue un des éléments clés pour comprendre les déplacements des premiers hommes à travers le monde. À ce jour, plus de 100 spécimens d'au moins trois espèces différentes d'hominidés ont été récupérés dans les sédiments volcaniques du site, parmi lesquels des crânes et des mandibules. Jusqu'à présent, l'arrivée de l'Homme à Sangiran avait été estimée à environ – 1,6 ou -1,7 millions d'années. Mais les premiers humains pourraient bien être arrivés beaucoup plus tard selon de récents travaux menés par une équipe japonaise de l'Université de Tokyo associée au National Museum of Nature and Science d'Ibaraki. Ces recherches, publiées dans Science, rebattent ainsi les cartes des déplacements des premiers Hommes à travers le monde.

Ces nouveaux travaux estiment l'arrivée des premiers hominidés à Sangiran entre -1,3 à -1,1 millions d'années. Ce qui implique que ces premiers Homo erectus auraient migré d'Asie vers l'Asie du Sud-Est et Java environ 300.000 ans plus tard que ce qui avait été établi auparavant. Dans les couches géologiques du dôme de Sangiran, soulevée par la tectonique récente, se trouvent les plus anciens fossiles humains d'Asie du Sud-Est. Le site est doté d'une importance cruciale pour comprendre la marche de nos premiers ancêtres à travers le monde et établir une chronologie des migrations et des installations d'humains en Asie.

La date de l'apparition de l'Homo erectus dans la région reste un sujet à controverse. "Il est important de préciser que cette date est toujours incertaine, même si cela se précise à la lumière de ces récentes découvertes. Ce site fait particulièrement l'objet d'incertitudes car les fossiles retrouvés ici sont souvent découverts par des prospecteurs locaux, des agriculteurs. Lorsque le fossile arrive dans les mains des scientifiques, il a souvent déjà été bien nettoyé par celui qui l'a découvert et on ne dispose alors plus des minéraux incrustés autour pour essayer de le dater", explique Boris Brasseur, géologue, fin connaisseur du site de Sangiran et auteur d'un article sur les perspectives apportées par les travaux de datations effectuées par l'équipe japonaise.

"Cela change notre vision des premières migrations hors du continent africain"

Pour arriver à ces résultats, l'équipe de chercheurs a utilisé plusieurs méthodes de datation sur le zircon, un minéral du groupe des silicates. Première technique : la datation par les traces de fission, qui repose sur l'analyse des traces laissées dans un minéral par la fission spontanée de l'uranium 238. La deuxième méthode, appelée datation par l'uranium-plomb, permet de dater des objets en analysant la désintégration de l'uranium et du plomb au fil du temps.

Le trajet effectué par les premiers Hommes d'Afrique vers l'Asie puis l'Asie du Sud-Est.

Ces nouvelles données pourraient avoir des conséquences sur ce que l'on sait de la sortie de l'Homme de l'Afrique et sa dispersion en Asie. Les premiers hominidés sont
découverts en Afrique dans des roches âgées de 20 millions d'années. C'est aussi en Afrique que sont découverts les plus anciens fossiles du genre Homo. Ces homininés sont bipèdes exclusifs, utilisent des outils et s'aventurent hors d'Afrique vers l'Asie à partir de -1,9 millions d'années, puis vers l'Europe vers 1.3 millions d'années. A travers le monde, plusieurs ossements fossiles d'Homo georgicus (Géorgie), d'Homo antecessor (Europe du sud) et d'Homo erectus (Indonésie, Chine) ont été retrouvés. "Pour atteindre l'Indonésie, ils n'ont pas traversé de mers. A cette époque l'Ile de Java est reliée au continent de manière épisodique lors des variations du niveau des océans mondiaux. Il a donc pu arriver à pied ferme."

En rajeunissant l'âge des fossiles de Sangiran l'équipe Japonaise a sorti le site indonésien du groupe des plus anciens sites à fossiles du genre Homo hors d'Afrique. "Cela change notre vision des premières migrations hors du continent africain. En dehors de l'Afrique, les fossiles les plus anciens du genre Homo se trouvent en Géorgie et sont datés à -1,85 millions d'années. D'autres sont un peu plus jeunes en Chine, d'autres d'âge plus disputés se situent sur l'actuel Pakistan", précise Boris Brasseur. "Il y a pour le moment très peu de sites permettant de renseigner l'histoire des premières migrations hors d'Afrique et Sangiran n'en fait plus partie. Les futures découvertes sur le sujet auront un fort impact sur les scénarios fragiles qui sont actuellement bâtis.

Un site particulièrement riche

Le site de Sangiran est par ailleurs une zone particulièrement intéressante sur le plan scientifique selon Boris Brasseur. "Ce site est très riche en hominidés. On compte trois ou quatre espèces qui auraient pu cohabiter ou s'enchaîner chronologiquement. On ne sait pas pour l'instant. Mais il serait très intéressant de réussir à comprendre quelles espèces ont vécu en même temps ou lesquelles se sont succédées dans le temps. Certaines espèces ont d'ailleurs été décrites uniquement sur ce site et on ne connaît pas encore leurs origines phylogénétiques (la phylogénétique consiste en l'étude des relations de parenté entre les êtres vivants, ndlr)."
Le spécialiste insiste, Sangiran reste un site très ancien, d'âge comparable aux plus anciens sites d'hominidés en Europe.Les découvertes effectuées à Sangiran en font toujours le site le plus ancien d'Asie du Sud-Est avec Perning (Java est).

mercredi 27 novembre 2019

Denisova : notre cousin d’Asie sort de l’ombre

Il y a dix ans, des paléogénéticiens ont découvert une nouvelle espèce humaine fossile, l’homme de Denisova, uniquement grâce à de l’ADN ancien conservé dans une phalange retrouvée dans l’Altaï. Mais pourquoi ce cousin n’avait-il pas laissé de fossiles plus imposants ? En fait, ils étaient sous nos yeux…

À Leipzig, la cafétéria de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire bruisse souvent des rumeurs annonçant la publication d’une découverte majeure. Il faut dire qu’elles se succèdent à un rythme étourdissant depuis la fondation de cet institut. Pour autant, l’année 2010 reste marquée dans les mémoires par une agitation exceptionnelle autour du buffet des crudités. Car 2010 fut d’abord l’année du décryptage du génome d’Homo neanderthalensis ; puis celle de la découverte d’un type complètement nouveau d’homme fossile par des moyens jusque-là inédits : le séquençage de traces d’ADN dans un minuscule fragment d’os !

Depuis quelques années déjà, la grande aventure de la paléogénétique – c’est-à-dire de l’étude de l’ADN d’organismes du passé ancien – avait pris son essor à l’institut, conduite par mon collègue Svante Pääbo. Elle s’est d’abord concentrée sur une très petite portion du génome de l’homme de Néandertal avec l’analyse de l’ADN mitochondrial – l’ADN contenu dans les mitochondries, des organites localisées en dehors du noyau cellulaire. Puis, pour la première fois, autour de Richard Green, David Reich et Svante Pääbo, une équipe de l’institut a décrypté les chromosomes d’Homo neanderthalensis puis publié en mai 2010 la découverte dans un article retentissant de la revue Science.

Retentissant, car décrypter l’ADN nucléaire ancien est longtemps resté une gageure. Après la mort d’un organisme, alors que la machinerie cellulaire s’est arrêtée, les rubans de l’ADN en effet se brisent en de multiples fragments, qui se mélangent très vite à des milliards d’autres provenant notamment des génomes d’une myriade d’organismes nécrophages (bactéries, champignons…) venus consommer le cadavre. Toutefois, après des années de recherches, les paléogénéticiens ont appris à trier puis à reconstituer la composition de cet ADN fossile à condition qu’il se soit conservé dans un milieu frais ou froid (en zone tropicale, il est vite dégradé et détruit au-delà de quelques millénaires).

"Les Dénisoviens sont génétiquement un « groupe frère » des Néandertaliens"

Ainsi, en 2013, Ludovic Orlando, alors au Muséum d’histoire naturelle de Copenhague, a réussi avec l’équipe danoise à restituer le plus ancien ADN fossile connu, qui provient des restes gelés d’un cheval vieux de 700 000 ans découverts au nord-ouest du Canada. Par son climat, la Sibérie était également toute désignée pour la recherche de génomes anciens. En 2007, une équipe de l’institut, dont je faisais partie, a pu démontrer grâce à la paléogénétique la présence, il y a plus de 40 000 ans, de Néandertaliens dans une grotte de l’Altaï sibérien . Leur domaine géographique s’en était alors trouvé brutalement étendu de plus de 2 000 kilomètres vers l’est. C’est ainsi que nos collègues russes envoyèrent à Leipzig de nouveaux échantillons, et en particulier un morceau de phalange humaine, vieille de 52 000 à 76 000 ans et provenant d’un autre site de l’Altaï en cours de fouille depuis de nombreuses années, celui de Denisova.

Un groupe frère des néandertaliens dans l’altaï

La grotte de Denisova est froide : 5 à 10 degrés l’été, – 10 à – 15 l’hiver, et l’ADN s’y conserve magnifiquement. Lorsque les paléogénéticiens de l’institut firent parler ce minuscule morceau d’os, il livra une histoire extraordinaire. Son ADN mitochondrial n’était ni celui d’un Homo sapiens, ni celui d’un Néandertal, c’était apparemment celui d’un être, dont la lignée avait, estimait-on, divergé de notre buisson évolutif il y a 1 million d’années environ.

L’ADN mitochondrial, rappelons-le, ne donne qu’une information très partielle, et parfois même trompeuse. Sauf cas tout à fait exceptionnel, ce bout de génome logé dans les mitochondries (les « centrales énergétiques » des cellules) n’est transmis que par la mère à sa descendance et surtout, il ne se recombine pas lors de chaque reproduction (ne se « mélange » pas avec le génome paternel). C’est ainsi que des lignées mitochondriales peuvent se perdre complètement, ou encore être transmises à une autre espèce lors d’un épisode d’hybridation. Mais l’année 2010 se clôtura avec la nouvelle publication d’une équipe internationale conduite par Svante Pääbo, qui, elle, décrivait le génome presque entier de cet homme d’autant plus mystérieux que son anatomie restait inconnue. Ce pas fut décisif.

En 2010, les paléogénéticiens de l’Institut d’anthropologie évolutive de Leipzig ont découvert le génome dénisovien dans un petit morceau de cette phalange (partie bleue et verte). Récemment, une équipe de l’institut Jacques-Monod de Paris et de l’université de Bordeaux a réuni ce spécimen fossile à un autre fragment osseux provenant de la grotte de Denisova et ainsi reconstitué la célèbre phalange.

Car l’ADN nucléaire (celui des chromosomes logé dans le noyau cellulaire) de la phalange nommée Denisova 3 livra une information très riche. D’abord, ce « Dénisovien » était une Dénisovienne, une fillette encore loin de l’âge adulte d’après la taille de l’os. Surtout, la comparaison de son ADN nucléaire avec, d’une part, celui des hommes actuels et, d’autre part, celui des Néandertaliens, montrait qu’il s’agissait en fait d’un « groupe frère » de ces derniers. Les deux lignées s’étaient séparées l’une de l’autre il y a entre 473 000 et 380 000 ans, donc plus récemment que le point de divergence de ces formes eurasiennes avec la lignée africaine à l’origine des hommes actuels, daté aujourd’hui, d’après l’horloge moléculaire, autour de 650 000 ans.

Mais du côté des paléoanthropologues, la frustration régnait : un bout de phalange est un bien maigre fossile à étudier ! L’article de Richard Green et de ses collègues en 2010 présentait bien la description d’une molaire humaine découverte sur ce site en 2000 et jusque-là négligée. Mais, mis à part son volume extraordinairement grand, il y avait assez peu à en dire. Dès lors que son ADN mitochondrial la désigna comme dénisovienne, un jeune chercheur de mon département, Bence Viola, consacra toute son énergie à son étude anatomique. Sa morphologie était certes curieuse, mais il s’agissait d’une troisième molaire supérieure, une dent de sagesse dont la forme est assez souvent excentrique. Par la suite, les fouilleurs de la grotte de Denisova travaillant sous la direction d’Anatoli Derevianko et de Michael Shunkov identifièrent quelques autres vestiges très fragmentaires : une dent de lait fort usée, une autre molaire supérieure de grande taille ne montrant pas les traits habituels des dents de Néandertaliens ou d’Homo sapiens.

Aires de répartition des formes humaines dans l’ancien monde
Les aires de répartition vraisemblables des Dénisoviens, Néandertaliens et d’Homo sapiens, avant que cette dernière forme ne se répande dans tout l’Ancien Monde. Les Néandertaliens et Dénisoviens ont été en contact à plusieurs reprises dans la région de la grotte de Denisova, située à la marge de leurs territoires respectifs. Il y a 70 000 ans, H. sapiens sorti d’Afrique avait déjà atteint le Sud-Est asiatique.

Depuis, Bence Viola, maintenant à l’université de Toronto, a présenté un morceau de paroi crânienne découvert dans la strate 11, qui recèle les restes des derniers Dénisoviens, et Isabelle Crèvecœur, de l’université de Bordeaux, a analysé la morphologie des fragments réunis de la phalange fossile Denisova 3. Celle-ci ne montre pas l’élargissement caractéristique des phalanges néandertaliennes, mais une morphologie plus proche de celle des Homo sapiens. L’intérêt de ces découvertes réside surtout dans le fait qu’elles témoignent d’une longue occupation humaine de la grotte. L’agencement des niveaux archéologiques y a été souvent bouleversé par des conditions climatiques parfois extrêmes et les mélanges de couches sont fréquents. Cependant, la génétique comme les datations des sédiments indiquent que les Dénisoviens y ont vécu par intermittence pendant au moins une centaine de milliers d’années entre il y a 250 000 et 45 000 ans.

Hybridation

Un autre résultat important livré par l’analyse de l’ADN nucléaire dénisovien est que ses traces sont toujours présentes dans certaines populations actuelles. On n’en a pas trouvé dans les populations d’Afrique et d’Europe, et très peu dans les populations d’Asie continentale (de l’ordre de 0,2 %). Mais la contribution dénisovienne peut représenter 3 à 5 % du génome de certaines populations de Mélanésie et d’Australie. Les ancêtres des Papous et des Aborigènes australiens arrivés d’Afrique il y a plus de 50 000 ans, ont donc forcément dû rencontrer des Dénisoviens sur leur chemin. Et le plus probable est que cette rencontre a eu lieu dans le sud ou le sud-est de l’Asie, il y a environ 50 000 à 100 000 ans.

"La découverte de la mandibule de Xiahe : une histoire digne de « Tintin au Tibet »"

Cela démontrait que les Dénisoviens avaient eu une répartition très étendue, et que l’Altaï en représentait la marge plutôt que le centre. Cette position en zone frontière de la grotte de Denisova fut confirmée par la découverte par les fouilleurs russes de quelques restes néandertaliens dans le site. Au cours du dernier interglaciaire (entre 130 000 et 80 000 ans avant le présent), une réduction de la taille de la mer Caspienne, des températures hivernales plus clémentes et des conditions plus humides dans le centre de l’Asie ont permis aux Néandertaliens de s’étendre considérablement vers l’est et d’atteindre l’Altaï. Là, ils ont momentanément remplacé les Dénisoviens et se sont même hybridés avec eux. Pour preuve, apportée par l’équipe de Svante Pääbo en 2019 : un fragment d’os long vieux d’environ 90 000 ans trouvé dans le site, dernier reste d’une femme dont la mère était néandertalienne et le père dénisovien (même s’il devait aussi compter quelques lointains ancêtres néandertaliens).

Arbre phylogénétique des hommes fossiles
Trois formes humaines – H. sapiens, Néandertal et Denisova – se sont rencontrées en Eurasie pendant le Pléistocène supérieur (126 000 à 12 000 ans avant le présent). Néandertal a évolué surtout à l’ouest de l’Eurasie ; Denisova surtout à l’est et en Asie du sud-est, où il a fondé une population distincte de celle du nord. Ces deux formes humaines sont sorties de l’Homo heidelbergensis, lui-même sorti de l’Homo erectus ; H. sapiens est une espèce d’origine africaine récente.

Le contraste entre l’abondance d’informations génétiques et l’absence presque totale de données anatomiques sur les Dénisoviens était une situation totalement nouvelle dans le monde de la paléoanthropologie, une discipline historiquement construite sur une succession de trouvailles de fossiles spectaculaires depuis la première découverte d’un squelette d’homme de Néandertal en 1856. Mais, en réalité, une question s’est rapidement imposée aux paléoanthropologues : n’avions-nous pas déjà des Dénisoviens dans nos collections ?

Pour la période allant de leur divergence des Néandertaliens, il y a environ 400 000 ans, jusqu’à l’arrivée d’Homo sapiens dans le nord de l’Asie vers 45 000 ans, il existe de nombreux fossiles humains en Chine. Longtemps, les tenants – chinois, pour la plupart – d’une origine locale des peuples d’Extrême-Orient les ont considérés comme des intermédiaires crédibles entre les Homo erectus (un Homo sorti d’Afrique il y a quelque 2 millions d’années) et les Homo sapiens de la région. Avec l’effondrement progressif de cette hypothèse de continuité régionale au profit de la théorie d’une origine africaine de notre espèce, on ne savait plus trop quoi en faire. Dès les premiers travaux sur les Dénisoviens, Chris Stringer du Muséum d’histoire naturelle de Londres et moi-même avons proposé ces fossiles, parfois très complets comme de très probables Dénisoviens. Mais faute de preuve par l’ADN on en était resté là.

Un dénisovien en altitude

Rebondissement en juillet 2016 : pendant de courtes vacances, je trouvais dans mes courriers électroniques une série de photographies fort troublantes. Un court message d’une collègue chinoise, Dongju Zhang de l’université de Lanzhou, accompagnait les images d’une demi-mandibule fossile provenant du plateau tibétain. Ce courriel fut le point de départ d’une collaboration des plus passionnantes avec Dongju Zhang et son collègue Fahu Chen. La pièce était clairement non sapiens. Elle était très robuste, dépourvue de menton et portait des dents énormes.

L’histoire de sa découverte est digne des aventures de Tintin au Tibet. Recueillie dans les années 1980 par un moine bouddhiste dans une grotte sanctuaire non loin de la ville de Xiahe, elle a été remise au « sixième Gung-Thang Bouddha vivant » au lieu d’être réduite en poudre à des fins médicinales comme c’était habituellement le cas pour les ossements fossiles récoltés dans la grotte. Le dignitaire religieux conserva la pièce quelque temps avant qu’elle ne soit finalement remise à un géologue chinois de ses connaissances et conservée à l’université de Lanzhou. Son origine précise dans la grotte restait inconnue, mais heureusement l’os était encore inséré dans une gangue calcaire qu’il fut possible de dater grâce à la méthode de l’uranium-thorium. Les résultats donnèrent un âge de 160 000 ans. L’âge, la localisation géographique et les caractères morphologiques de ce fossile en faisaient un candidat idéal pour tester la présence des Dénisoviens en Chine.

La mandibule de Xiahe est le premier fossile dénisovien substantiel jamais identifié. Il s’agit en fait d’une demi-mandibule, que les chercheurs ont reconstituée dans son entièreté ci-dessus par symétrie.

La mandibule de Penghu, trouvée au fond de la mer de Chine, entre Taïwan et le continent, ressemble fortement à la mandibule dénisovienne de Xiahe. Elle est aussi très vraisemblablement dénisovienne.

Un des aspects extraordinaires de la découverte de Xiahe est que le karst de Baishiya où la pièce a été trouvée se situe à 3 300 mètres d’altitude. Jamais un homme fossile aussi ancien n’avait été mis au jour à une telle altitude. On pensait jusqu’alors que seuls des Homo sapiens avaient pu coloniser le plateau tibétain, et seulement il y a moins de 40 000 ans. Qiaomei Fu, une paléogénéticienne de l’institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin, a d’abord tenté d’extraire de l’ADN ancien de la mandibule de Xiahe. Malheureusement sans succès, de sorte que nous nous sommes tournés vers une technique d’identification encore en développement, fondée sur les protéines. Certaines protéines, comme le collagène, ont en effet une longévité beaucoup plus grande que l’ADN. Et les molécules constituant le collagène sont constituées par une solide chaîne d’acides aminés dont la séquence est codée le long de l’ADN nucléaire. Or nous avons réussi à extraire des protéines dégradées de notre fossile. En comparant leur structure avec celle codée dans l’ADN des Dénisoviens, un des membres de mon équipe, Frido Welker, a pu montrer en mai 2019 qu’elles leur étaient apparentées. Pour la première fois un Dénisovien était identifié à plus de 2 000 kilomètres de la grotte de Denisova.

Ce crâne trouvé dans les sédiments de la rivière Songhua, à Harbin, la capitale de la province du Sahaliyan Ula, dans le nord de la Chine, pourrait aussi être celui d’un Dénisovien. Ni Xijun, de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de l’Académie chinoise des sciences, y voit un Homo heidelbergensis. Mais que sont les Dénisoviens, sinon des H. heidelbergensis évolués en Asie ?

Cette découverte permit de résoudre un mystère entourant l’origine d’un allèle du gène EPAS1 répandu chez les habitants actuels du Tibet. La protéine qu’il code améliore le transport de l’oxygène dans l’organisme, et facilite ainsi la vie dans une atmosphère raréfiée en oxygène. Ce gène figurait dans la liste des quelques gènes hérités des Dénisoviens par des populations asiatiques vivant en haute altitude. Pourtant la grotte de Denisova se trouve à une élévation de seulement 700 mètres et point n’était besoin de posséder ce gène pour y vivre. Xiahe apportait la solution : c’est en fait beaucoup plus au sud, aux confins de l’Himalaya que la sélection de ce trait s’était opérée chez les Dénisoviens. Le nouveau fossile levait aussi une partie du voile sur la morphologie dénisovienne et surtout permettait un rapprochement avec d’autres fossiles chinois. Notre étude a notamment souligné la forte ressemblance entre le fossile de Xiahe et une demi-mandibule récoltée au fond de la mer de Chine, entre Taïwan et le continent, celle de Penghu, dont tout porte à croire désormais qu’elle appartenait à un autre Dénisovien. Les dimensions des deux fossiles sont très proches. Ces individus n’ont jamais développé de troisième molaire, à la différence de la très grande majorité des spécimens humains anciens ; et, surtout, tous deux présentent un caractère très particulier : une racine accessoire s’ajoutant à trois autres, dont deux fusionnées. Aujourd’hui, ce type d’enracinement d’une molaire est très rare en Europe, en Afrique, mais sa fréquence peut atteindre 40 % chez les Chinois et les Amérindiens (issus d’Asie du Nord). Ce pourrait être un caractère lui aussi hérité des Dénisoviens. Certains autres détails anatomiques de la denture de Xiahe se retrouvent sur les dents découvertes dans un autre site chinois, celui de Xujiayao situé dans le nord de la Chine, à l’ouest de Pékin. Son âge est assez discuté mais il semblerait daté d’entre 370 000 à 260 000 ans. D’autres fossiles plus complets me semblent également à rapprocher de ce groupe : ils présentent de fortes capacités crâniennes, et l’on a reconnu sur eux des traits évoquant les Néandertaliens, sans toutefois pouvoir les attribuer à ce groupe. Il s’agit notamment des fossiles de Lingjing, dans le comté de Xuchang (province du Henan), qui ont fait l’objet d’une publication en 2017. Il s’agit aussi, beaucoup plus au sud du fossile de Maba, un crâne découvert en 1958 près de la ville de Shaoguan (province du Guangdong). Il s’agit encore de celui de Harbin découvert vers 1933 dans les sédiments de la rivière Songhua près de la ville chinoise de Harbin. Des formes à grand cerveau partageant certains caractères avec les Néandertaliens : pour moi, il s’agit bien là de ce que l’on attend des Dénisoviens.

Les dénisoviens du sud

Aujourd’hui, de plus en plus de paléoanthropologues acceptent notre proposition d’attribuer aux Dénisoviens une bonne partie des hommes fossiles chinois. Mais qu’en est-il des peuplements anciens de régions situées plus au sud, celles où les ancêtres des Mélanésiens et des Aborigènes ont dû rencontrer des Dénisoviens ? Malheureusement, hormis quelques dents, sur la nature humaine desquelles on s’interroge même, le sud-est asiatique n’a guère livré de fossiles qui documenteraient l’évolution des Dénisoviens. Dès la mise en évidence d’ADN dénisovien dans des populations actuelles, on a toutefois remarqué qu’en Mélanésie et en Australie, de nombreuses variations distinguent l’ADN dénisovien des populations actuelles de celui extrait des fossiles de la grotte de Denisova. En fait, l’analyse des génomes actuels montre assez clairement que les Dénisoviens comprennent au moins deux branches principales. Ces deux branches se sont séparées depuis près de 350 000 ans, c’est-à-dire peu après la séparation de leur ancêtre commun avec la lignée néandertalienne. L’une des branches est celle des hommes de la grotte de Denisova et probablement d’une bonne partie des Dénisoviens chinois, la seconde, méridionale, est peu ou pas représentée pour l’instant dans le registre fossile. Chez des Japonais ou des Chinois actuels, on trouve des traces de ces deux sources d’ADN dénisovien, mais en très petite quantité : de l’ordre de 0,1 % chacune. Chez les Aborigènes australiens ou les Mélanésiens, par contre, c’est seulement l’ADN de la branche des « Dénisoviens du sud » qui est représentée, mais à un niveau nettement plus élevé : jusqu’à 4 %. Une des implications de cette longue évolution indépendante de ces deux branches est que, du point de vue morphologique, les Dénisoviens du nord et ceux du sud pourraient avoir été presque aussi différents les uns des autres qu’ils ne l’étaient des Néandertaliens. Les recherches actuelles s’orientent donc vers l’analyse des fossiles et des sites déjà connus en Chine, avec un accent tout particulier sur les techniques moléculaires : paléoprotéomique, recherche d’ADN ancien dans l’os, et dans les sédiments des sites. Mais elles redoublent aussi d’efforts sur le terrain, dans le sud et le sud-est de l’Asie, pour documenter ces Dénisoviens du sud, dont l’aspect demeure encore un complet mystère. La paléoanthropologie de l’Asie a encore beaucoup à nous apprendre.

Source : Pour la Science du 25/11/2019