mercredi 23 février 2022

Combien d'espèces d'Hominines ?

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (5/6)

23/02/2022

https://www.college-de-france.fr/site/jean-jacques-hublin/course-2022-02-23-17h00.htm

Au Synchrotron européen, des chercheurs tentent de faire parler deux énigmatiques hominidés

Depuis le 20 février 2022 au Synchrotron européen de Grenoble (ESRF), les fossiles de deux hominidés, Australopithecus sediba et Homo naledi, recensés au cours de la dernière décennie, sont scannés à un niveau de définition inédit. L'objectif principal : leur fournir enfin des datations qui feront consensus. Sur place, leur découvreur, le paléoanthropologue star Lee Berger, live-tweete toutes les opérations.

Ce n’est pas un, mais deux invités de marque que reçoit actuellement l'Installation européenne de rayonnement synchrotron (ESRF), à Grenoble. L’un se nomme Australopithecus sediba, dit aussi "Karabo" ou l’Homme de Malapa, du nom de la célèbre grotte sud-africaine dans laquelle il a été trouvé. Il aurait vécu il y a un peu moins de 2 millions d’années, au même moment que le plus ancien représentant du genre Homo, Homo Habilis. L’autre a pour patronyme Homo naledi, l'"homme étoile" en langue sesotho, et ne cesse d’intriguer les paléontologues depuis sa découverte en 2013 dans les grottes souterraines de Rising Star, elles aussi en Afrique du Sud et toutes proches voisines de Malapa (ces sites ne sont pas surnommés le "berceau de l’humanité" pour rien). D’abord estimé entre 1 et 2 millions d’années, l’âge de Naledi avait été revu spectaculairement à la baisse en 2017 : il n’aurait que 236.000 ans, tout au plus 335.000 ans, faisant de lui un contemporain de l’humain moderne. Naledi a pourtant une toute petite tête, un cerveau de la taille d’une orange et des doigts courbes idéaux pour s’accrocher aux branches, des caractéristiques extrêmement archaïques pour son jeune âge.

Le crâne d'Australopithecus sediba lors de son scan à l'ESRF en 2010

Un outil très attendu

Durant un peu plus d’une semaine, ces deux humains primitifs qui n’ont cessé d’alimenter les débats depuis leur découverte par le paléoanthropologue américain Lee Rogers Berger vont être observés sous toutes les coutures, en haute résolution, grâce aux puissants rayons X de la ligne de tomographie BM18, inaugurée en septembre 2021. Le tout sous l’œil attentif de Lee Berger lui-même, venu spécialement d’Afrique du Sud où il réside et dirige le département de paléoanthropologie de l’Université du Witwaterstrand. "C’est un moment que l’on attendait tous depuis plusieurs années. Aucun autre synchrotron au monde n’est capable de nous fournir une telle résolution", s’enthousiasme le chercheur.

Le synchrotron le plus puissant au monde. Depuis sa mise à jour et son passage à la "quatrième génération", l’ESRF-EBS (pour Extremely Brilliant Source, son nouveau nom complet) est devenu le synchrotron le plus puissant au monde. Cet engin colossal – 900 mètres de circonférence et plus de 2.000 tonnes –, est une sorte de microscope géant qui, pour fonctionner, accélère des électrons à la vitesse de la lumière (300.000 km/s) dans un anneau. Les électrons accélérés génèrent ainsi une onde électromagnétique, les rayons X. Très pénétrants et sans dommage pour la matière, ce sont eux qui permettent aux chercheurs de plonger dans l'infiniment petit et d'étudier des objets, organiques ou non, avec une incroyable précision. Prévue pour être ouverte officiellement en septembre 2022, la ligne BM18 permettra aux scientifiques d'étudier de grands fossiles en 3D à l'échelle microscopique sans les endommager.

Une dent pour trancher sur l'âge d'Homo sediba

Australopithecus sediba n’en est pas à sa première visite à l’ESRF. Pour lui, l'aventure avait commencé il y a 12 ans, avec le scan de son crâne, qui avait donné lieu à de nombreuses publications. Le voici donc de retour en Isère, prêt à se soumettre docilement au faisceau de lumière quatrième génération de l’accélérateur de particules européen, cent fois plus brillant que dans sa version précédente. Cette fois, ce n’est plus son crâne mais l’une des ses molaires qui sera scannée. Avec, pour objectif, "de faire apparaître les perturbations dans les lignes de croissance progressive des dents et, en les faisant correspondre entre elles, de déterminer l'âge exact de la mort de Karabo", explique Lee Berger. Nous savons déjà que le petit Australopithèque avait entre 9 et 12 ans au moment de son décès, survenu à une période où les primates du genre Homo, nos ancêtres directs, ont succédé aux australopithèques primitifs. "Nous espérons pouvoir dater cette dent au jour près et enfin pouvoir lever les incertitudes sur la datation de ce fossile."

Naledi, un hominidé ancestral qui enterrait ses défunts ?

Ce sera ensuite au tour d’Homo naledi de passer sous les rayons X. Là encore, il s’agit d’un jeune enfant, dont l'âge est encore indéterminé. Plus de 1,6 million d’années le sépare de Sediba, peut-être davantage. Ses restes à lui – ici, son petit squelette complet - ont la particularité d’être encore enfermés dans un bloc de pierre que Lee Berger a tenu à ne jamais ouvrir : "Il fallait garder son contexte intact, car il pourrait nous livrer de précieuses informations", justifie-t-il. Pour l’anecdote, il s’agit du fils du chercheur, âgé de 9 ans à l’époque, qui a découvert le squelette dans la chambre aux fossiles Dinaledi, extrêmement difficile d’accès.

Entre novembre 2013 et mai 2014, plus de 1.150 ossements fossiles provenant d’au moins 15 individus – de jeunes enfants, des adolescents, des adultes et des vieillards – ont été mis au jour par l’équipe de Berger, soit un gigantesque assemblage fossile pour une seule espèce encore jamais observée ailleurs. Au cours des semaines d’exhumation, deux détails ont frappé les chercheurs : celui qu’ils finissent par appeler Homo naledi présente un étrange mélange de caractères archaïques et modernes, et ses restes ne sont accompagnés d’aucun ossement animal, des vestiges de repas que l’on retrouve habituellement en nombre dans les grottes souterraines. S’agissait-il alors d’une sépulture ? C’est l’hypothèse avancée par certains chercheurs. Dans deux articles publiés en novembre 2021 dans la revue PaleoAnthropology, deux équipes distinctes soutiennent l’hypothèse selon laquelle le crâne d’un autre bambin Naledi, appartenant lui aussi à l’immense ensemble de la chambre, pourrait avoir été déposé intentionnellement sur une étagère naturelle de calcaire. "Il n’y a pas d’autres ossements, pourtant plus résistants que ceux de la tête", indique Lee Berger. "Ce qui exclut l’hypothèse que l’enfant ait rampé jusque-là avant d’y mourir ; par ailleurs, le crâne ne porte aucune marque de blessure montrant qu’un prédateur l’y aurait traîné." Il pourrait donc s’agir de la première sépulture enfantine au monde, celle de l’enfant Homo sapiens de Mtoto, au Kenya, publiée début 2021, n’ayant que 78.000 ans.

Les clés attendues d'une énigme

L’autre petit Naledi – celui en prisonnier de la roche – pourrait enfin permettre de mieux comprendre qui étaient ces hominidés "hybrides" qui enterraient peut-être leurs morts. Parce que sa prison de pierre pèse pas moins de 22 kilogrammes et mesure 77 centimètres sur 45, ce fossile précis n’avait jamais pu être sondé jusqu'ici. "Ce n’est pas franchement le genre d’objet que l’on s’attend à voir étudié sous le faisceau d’un synchrotron", s’amuse Lee Berger. "Surtout lorsque l’on sait qu’une simple dent est déjà considérée comme un gros objet pour la microtopographie à rayons X. Aujourd’hui, la ligne BM18 nous permet l’exploit de voir à travers cet énorme bloc et de découvrir ce qu’il renferme."

Les analyses sur les deux spécimens devraient se poursuivre jusqu'à dimanche prochain. D'ici là, nous devrions sans doute en savoir plus grâce aux tweets de Lee Berger, habitués à abreuver en temps réel le public de ses découvertes. En 2013, lors de l'exploration de la grotte de Rising Star, le chercheur avait convié les caméras de National Geographic, qui, en contrepartie, avait financé une partie de la campagne de fouilles. Une fois de plus, Lee Berger joue le jeu de la communication, précisant même au passage qu'à ses côtés, à l'ESRF, Netflix est au rendez-vous pour tourner un documentaire. En attendant d'en savoir plus sur nos ancêtres qui, d'années en années, ne cessent de nous surprendre, nous pouvons donc sortir les popcorns.

Source : Sciences et Avenir du 22/02/2022

mardi 22 février 2022

Homo sapiens était déjà en Europe il y a 54.000 ans et c'est étonnant

Des traces de l'Homme moderne datant de 54.000 ans ont été mises au jour à la grotte Mandrin dans la vallée du Rhône. L'étude de petites pointes triangulaires en silex et la détermination de morphologies dentaires singulières ont démontré que la toute première migration d'Homo sapiens sur le continent européen a eu lieu quelque 10.000 ans plus tôt qu'on ne le pensait. L'équipe de recherche, qui publie cette découverte dans Sciences Advances, révèle un autre fait : le site a abrité successivement l'Homme de Néandertal et l'Homme moderne.

Nous venons d'annoncer, dans la revue Science Advances, la découverte des premières traces de l'arrivée des Hommes modernes en Europe il y a 54.000 ans à la grotte Mandrin, soit environ 10 millénaires avant ce que l'on pensait jusqu'alors et 1.700 kilomètres à l'ouest du site bulgare de Bacho Kiro précédemment considéré comme la plus ancienne occupation humaine moderne d'Europe. Nous voici désormais loin à l'ouest, dans l'immense vallée du Rhône...

Perché à environ 100 mètres d'altitude à l'ouest des contreforts des Préalpes, un abri sous roche fait face au nord et domine la vallée du Rhône. Ce lieu est stratégique dans le paysage, car le Rhône s'écoule à cet endroit dans un couloir d'environ un kilomètre entre les Préalpes à l'est et le massif central à l'ouest. Pendant des millénaires, les habitants de cet abri ont pu scruter les hordes d'animaux migrant entre la région méditerranéenne et les plaines d'Europe du Nord. Aujourd'hui, ce sont les TGV et lors des pics estivaux près de 180.000 véhicules par jour qui parcourent la vallée du Rhône sur l'une des autoroutes les plus empruntées du continent.

Le site, reconnu depuis les années 1960 et nommé Mandrin d'après le brigand Louis Mandrin, a été un lieu de vie privilégié depuis plus de 100.000 ans.

Les outils en pierre taillée et les ossements d'animaux laissés par les chasseurs-cueilleurs par le passé ont été rapidement recouverts par les loess, ces poussières déposées par le vent glacial venu du nord, le Mistral, préservant ainsi ces éléments. Les couches de sédiments supérieures contiennent du matériel datant de l'âge du Bronze et du Néolithique il y a 4 à 5 millénaires.

Depuis 32 ans, notre équipe de chercheurs menée par Ludovic Slimak (CNRS) a fouillé près de trois mètres de dépôts sédimentaires qui fossilisent sur 80 millénaires les passages de chasseurs du Paléolithique entre le 100e et le 40e millénaire. Les Hommes modernes avaient alors vraisemblablement commencé leur conquête de l'Europe il y a 43.000 à 45.000 ans, les Néandertaliens et les autres populations fossiles d'Eurasie disparaissant quelques millénaires plus tard. Ce scénario sur l'évolution humaine en Europe est établi depuis des décennies.

Mais en plein milieu de ces enregistrements archéologiques, intercalée entre 11 autres niveaux contenant des milliers d'outils de silex et des fossiles néandertaliens, une couche de la grotte Mandrin fossilise une incursion très ancienne d'un groupe d'Hommes modernes au cœur même des territoires néandertaliens.

Des indices provenant de petites pointes de pierre et d’une dent

Durant la première décennie de fouilles du site, le premier signal intrigant fut la découverte de 1.500 petites pointes triangulaires en silex, ressemblant à des pointes de flèches, dont certaines mesuraient moins d'un centimètre de longueur, et inconnues ailleurs, tant dans les riches enregistrements archéologiques de la grotte Mandrin que dans les autres sites néandertaliens recensés à travers l'Eurasie.

Qui les a produites ? L'étude d'assemblages d'outils en pierre de quelques autres gisements de la moyenne vallée du Rhône montre que ces pointes sont attestées dans quatre autres sites sur la rive opposée du fleuve. Cependant, ces gisements ont été fouillés il y a longtemps, à la pioche, et les informations qu'ils fournissent s'avèrent très limitées, notamment pour comprendre si ces pointes sont présentes sur une longue période de temps, ou si elles apparaissent là aussi de manière abrupte, et donc si les Néandertaliens avaient développé ces étonnantes technologies. Cette culture fut alors individualisée dès 2004 et dénommée « Néronien », d'après la grotte de Néron où de petites pointes similaires avaient été découvertes dès 1870.

En l'absence d'autres sites locaux comparables, Laure Metz et Ludovic Slimak partirent en 2016 étudier certains gisements archéologiques de l'est de la Méditerranée. L'un des plus importants, le site de Ksar Akil près de Beyrouth, allait nous révéler des collections archéologiques en tout point identiques aux étonnantes collections du Néronien.

Les petites pointes de la vallée du Rhône n'étaient plus isolées, mais pouvaient désormais se rattacher très directement à ces collections levantines où les mêmes catégories de pointes étaient réalisées très précisément suivant les mêmes traditions techniques que celles de la grotte Mandrin. Cette étonnante constatation allait permettre de proposer dès 2017, alors à titre d'hypothèse, que le Néronien n'était probablement pas le produit d'artisanats néandertaliens, mais bien de populations modernes issues du Levant méditerranéen et arrivées en Europe bien plus tôt qu'on ne le pensait.

À cette époque l'analyse directe des collections de Ksar Akil et leur comparaison avec celles de la grotte Mandrin nous permettait déjà de dire qu'elles « ...illustrent une stricte réplication des systèmes ; les systèmes techniques du Néronien à l'ouest de la Méditerranée sont semblables à ceux documentés au début de ce que l'on reconnaît sous l'appellation d'Initial Upper Paleolithic dans l'est de la Méditerranée » permettant de proposer, il y a cinq ans déjà, leur attribution à l'Homme moderne.

La pièce finale de ce vaste puzzle anthropologique et culturel n'arriva que plus tard, en 2018, lorsque les neuf dents retrouvées en 32 ans de recherche furent analysées par microtomographie à rayons X, permettant la caractérisation détaillée de la structure externe et interne de cette dent. L'analyse du seul reste humain du niveau étudié de Mandrin, une dent de lait d'un enfant âgé entre 2 et 6 ans, permit de démontrer, sans aucun doute possible, qu'elle appartenait à un Homme moderne du Pléistocène et non à un Néandertalien.

La démonstration de notre étude s'est construite sur ce croisement de connaissances issues de domaines scientifiques très différents et qui aboutissent tous, de manière indépendante, aux mêmes conclusions.

C'est sur la base à la fois de l'analyse des structures techniques de ces artisanats, d'approches comparatives transméditerranéennes très précises, et de la détermination de morphologies dentaires singulières que la toute première migration des Hommes modernes sur le continent européen a pu être démontrée.

De part et d'autre de la Méditerranée, des pointes de pierre similaires ont été fabriquées par Homo sapiens à la même époque

Lire dans le passé avec des traces de feu

Mais les découvertes à Mandrin ne s'arrêtent pas là. En 2006, Ludovic Slimak repère d'étonnants dépôts grisés sur des fragments de paroi tombés dans l'ensemble des couches archéologiques. Une nouvelle enquête commence. À travers le temps la paroi de la grotte s'est lentement effritée, produisant des épandages de cailloutis progressivement ensevelis avec les milliers d'objets archéologiques abandonnés par les préhistoriques. Il nous aura donc fallu 16 ans pour prendre conscience que ces cailloutis avaient préservé la trace des dépôts de suie des anciennes parois de la grotte. À chaque campement dans la cavité, les parois se noircissaient de suies. Et ces suies se recouvraient rapidement de calcite au départ des Hommes, générant des successions de dépôts noirâtres (suies) et blanchâtres (calcite) créant un véritable code-barres sur la paroi de la grotte et un témoignage unique de la succession des installations humaines dans la cavité. L'un des membres de l'équipe, Ségolène Vandevelde, mettra alors en place les outils permettant de déterminer la fréquence et le rythme des feux fossilisés dans ces témoins pariétaux et dans lesquels se profilent l'organisation de ces sociétés à travers le temps. L'analyse de ces dépôts successifs allait aussi permettre de déterminer qu'une seule année s'était écoulée entre le dernier feu néandertalien et le premier feu des Hommes modernes, il y a 54.000 ans. Et ce n'est qu'après avoir occupé le site pendant une quarantaine d'années, une vie humaine, que les Hommes modernes allaient abandonner soudainement la grotte Mandrin, disparaissant aussi rapidement et aussi mystérieusement qu'ils y étaient arrivés. Par la suite, et durant 12 millénaires, ne reviendront plus à Mandrin que des chasseurs néandertaliens.

Comment ces populations modernes sont-elles arrivées si précocement dans l'Ouest de l'Europe ? Les données archéologiques montrent que les humains sont arrivés en Australie il y a au moins 65.000 ans et ont nécessairement dû utiliser des moyens de navigation pour traverser l'océan. Les Hommes de Mandrin se seraient-ils eux aussi déplacés par voie maritime il y a 54.000 ans ?

Et par la suite, comment ces populations ont-elles acquises en si peu de temps une connaissance aussi précise de l'ensemble des ressources naturelles, silex et roches rares, du vaste territoire qu'elles ont exploité autour de la cavité pendant 40 années ? Étaient-elles en contact avec des populations aborigènes néandertaliennes avec qui elles auraient échangé des informations ou qui auraient pu les guider, partageant leurs connaissances millénaires du territoire ? Ces populations se sont-elles évitées ? Ou ont-elles essayé de se métisser aux populations locales ?

Les découvertes à venir de la grotte Mandrin pourraient apporter des réponses à certaines de ces questions et pourraient bien nous éclairer, un peu, sur ce que représenta réellement cette colonisation de l'Europe et la remarquable incidence de ce fait historique majeur sur le destin des populations néandertaliennes.

Source : Futura Sciences du 21/02/2022

vendredi 11 février 2022

Homo sapiens et Néandertal se sont croisés plus tôt qu'on ne le pensait en Europe !

S'ils ont été contemporains et se sont hybridés, les liens culturels entre H. sapiens et H. neanderthalensis demeurent parcellaires. Une récente étude fait part de la découverte d'une grotte française dans laquelle des représentants de ces deux espèces se seraient, sinon côtoyées, du moins succédé à plusieurs reprises.

Comment savoir quelles ont été les migrations humaines au cours de la Préhistoire ? Il s'agit de retracer la chronologie des déplacements grâce à la datation, absolue ou relative, de restes archéologiques et humains identifiés sur différents sites. Ces dernières années, la réhabilitation d'Homo neanderthalensis en tant qu'espèce humaine intelligente et aux comportements et cultures complexes a permis de susciter l'engouement du grand public pour ce cousin et contemporain d'Homo sapiens.

Parmi les questions qui agitent encore la communauté scientifique figurent notamment celles des échanges, culturels mais également génétiques qui ont pu exister entre H. sapiens et H. neanderthalensis avant que cette dernière espèce ne disparaisse définitivement de la surface du Globe. Une récente étude parue dans le journal Science Advances rapporte la découverte de traces d'H. sapiens contemporaines de celles d'H. neanderthalensis en France et prouve donc l'arrivée de l'Homme moderne en Europe bien plus tôt que ce qui avait été publié jusqu'alors.

Une succession d'occupations

Dans cette étude, les auteurs rapportent que H. sapiens est apparu en Afrique il y a plus de 300.000 ans, que ses traces ont ensuite été trouvées en Israël (il y a entre 194.000 et 177.000 ans), en Asie de l'Est (il y a 80.000 ans) et en Australie (il y a 65.000 ans). L'arrivée d'H. sapiens est plus tardive, probablement en raison de la présence de Néandertal ou de barrières écologiques dans cette région. Des traces d'H. sapiens ont donc été trouvées en Italie et en Bulgarie entre il y a 45.000 et 43.000 ans.

L'arrivée d'H. sapiens est plus tardive, probablement en raison de la présence de Néandertal ou de barrières écologiques

De plus, des restes de Néandertal et de leur technologie moustérienne en Europe remontent respectivement à il y a entre 42.000 et 40.000 ans et entre 41.000 et 39.000 ans. Or, les auteurs de l'étude parue dans Science Advances rapportent la découverte de restes d'Hommes modernes dans la grotte de Mandrin, près de la commune de Malataverne, dans le sud de la France. Ces restes consistent en des fragments dentaires ou en des dents entières et appartiennent au moins à sept individus différents et sont répartis sur des couches distinctes.

L'analyse de forme des couronnes dentaires ainsi que des technologies permet de déterminer que H. neanderthalensis a été remplacé dans la grotte Mandrin par H. sapiens il y a environ 54.000 ans.

Néandertal a ensuite réoccupé la grotte il y a 51.700 ans jusqu'à un retour de l'Homme moderne, entre il y a 44.100 ans et 41.500 ans. Cette étude montre par conséquent que Néandertal et l'Homme moderne ont occupé successivement la même grotte et que le milieu de la Vallée du Rhône était un important couloir naturel de déplacements entre le bassin méditerranéen et l'Europe du Nord. Les auteurs ont par ailleurs daté des restes d'H. sapiens entre 56.800 et 51.700 ans, soit plus de 10.000 ans avant ce qui avait été estimé jusqu'alors. L'alternance des occupations de la grotte par les deux espèces montre de plus que la disparition de Néandertal en Europe s'est donc produite plus de 10.000 ans après l'arrivée d'H. sapiens dans la région.

Les restes dentaires de Néandertaliens (couches C, D, F et G) et d'Homme moderne (couche F) ont été trouvés dans la grotte Mandrin.

Source : Futura du 10/02/2022

jeudi 10 février 2022

Une dent de lait bouleverse ce que l'on pensait savoir de Sapiens et de son apparition en Europe

Une étude majeure publiée mercredi 9 février 2022 rebat les cartes au sujet du peuplement de notre espèce, Homo sapiens. Ce dernier serait apparu en Europe continentale il y a quelque 54.000 ans, soit plus de dix millénaires avant la date jusqu'ici acceptée. Il aurait également occupé à moins d'un an d'écart un territoire investi par une population néandertalienne.

C’est une conclusion qui bouscule encore un peu plus les idées admises pour acquises sur nos origines. Dans un article de près de 130 pages publié mercredi 9 février 2022 dans la revue Sciences Advances, le chercheur français Ludovic Slimak, grand spécialiste de Néandertal, et son équipe, démontrent non seulement que les humains modernes n’ont pas simplement "remplacé" leurs cousins néandertaliens en Europe continentale, en fournissant les preuves d’une coexistence entre les deux populations, mais que l’arrivée de Sapiens sur le Vieux continent serait plus précoce qu’on ne le pensait jusqu’alors, de 10.000 ans environ.

Leurs résultats, fruit de près de 25 ans de fouilles dans la grotte Mandrin, un abri rocheux situé dans la commune de Malataverne, dans la Drôme, s’appuient sur des éléments que les chercheurs estiment indiscutables : des restes humains, et plus précisément une dent, dont l’analyse révèle son appartenance certaine à un humain moderne archaïque. "Nous sommes en mesure d’affirmer grâce à nos travaux que Sapiens arrive en Europe continentale, et plus précisément dans la vallée du Rhône, dès 54.000 ans au moins, et qu’il occupe durant 40 ans environ un site colonisé par Néandertal à peine un an plus tôt", explique Ludovic Slimak, chercheur au CNRS et à l'Université Toulouse-Jean Jaurès. Un an, soit un battement de cils à l’échelle de l’histoire de l’évolution. Et une période suffisamment courte pour imaginer que les deux groupes se sont croisés, bien qu’aucun élément à ce jour ne prouve un quelconque contact entre eux.

Un exemple unique au monde

Jusqu’ici, partout où ils ont été trouvés dans le monde, les restes fossilisés des premiers humains modernes n'avaient été identifiés dans les archives stratigraphiques qu'au-dessus des restes des néandertaliens, empêchant les scientifiques de démontrer où et quand ces homininés avaient pu interagir. "Nous pensions qu’Homo sapiens était arrivé quelque part en 42.000 et 45.000 ans et qu’il avait remplacé les populations établies sur le territoire depuis des centaines de millénaires", remet en contexte l’archéologue. Mais à leur grande surprise, les scientifiques ont constaté qu’un ou deux millénaires après cette occupation par nos ancêtres archaïques, Néandertal était revenu sur le même site !

"Il s'agit de la première occurrence au monde d’une occupation néandertalienne postérieure à une occupation par l’humain moderne."

Pas moins de cinq niveaux stratigraphiques néandertaliens recouvrent en effet la couche où résident les preuves de la présence de Sapiens sur quatre décennies au moins, soit deux générations environ. "La couche correspondant à Sapiens recouvrant elle-même un niveau néandertalien, elle est comme prise en sandwich entre des couches relatives à Néandertal", détaille le chercheur. Il s’agit là de la toute première occurrence au monde d’une occupation néandertalienne postérieure à une occupation par l’humain moderne. "Partout ailleurs, quand Sapiens arrive, les autres populations - Néandertiens, Denisoviens... - tirent leur révérence définitivement", assure Ludovic Slimak. "Ici, ce n’est pas le cas. Et nous avons des éléments diagnostics dans toutes les couches pour le prouver." Exceptionnellement riche en données, la grotte Mandrin a permis la collecte de dizaines de milliers d'objets archéologiques, multipliant ainsi les opportunités d'obtenir des certitudes (si l'on peut se permettre, en science, de lâcher un tel mot).

Le Néronien, un Sapiens insoupçonné

Ces conclusions, Ludovic Slimak les mûrit en réalité depuis 2004, date à laquelle il soutient sa thèse. Il y présente l’"anomalie" qu’il estime avoir identifié lors de ses recherches à Mandrin : une couche stratigraphique qui contient d’étranges petits artefacts en pierre, bien trop fins et sophistiqués pour avoir été taillés par des néandertaliens. Il donne alors une dénomination à cette culture qui "sort du lot", le Néronien. Il comprendra à qui il avait vraiment affaire seulement quinze ans plus tard, lors d’un programme de recherche d’un an auquel il est convié à Harvard aux côtés de sa consoeur et compagne, Laure Metz. Là-bas, en travaillant sur des artefacts trouvés sur des sites de la Méditerranée orientale - des sites que l’on sait déjà occupés par des humains modernes dès 54.000 ans -, il comprend que le Néronien n’est autre qu'un Sapiens. Un Sapiens présent, donc, dans le Sud de la France dix millénaires avant son arrivée supposée. Un Sapiens venu s’installer dans cette grotte à peine quelques mois après que Néandertal y a dormi, mangé, et peut-être même donné la vie.

L’année suivante, en 2018, Ludovic Slimak demande à Clément Zanolli, paléoanthropologue pour le CNRS et l’Université de Bordeaux, d’analyser en très haute résolution l’une des neuf dents "néroniennes" trouvées des années plus tôt à Mandrin, celle d’un enfant âgé de 2 à 6 ans qui est également la seule à avoir été trouvée dans la strate où les petits objets néroniens reposaient. La morphologie de la dent de lait, une molaire, ne ment pas. Elle est bien celle d’un Homo sapiens archaïque, un Homo sapiens du Pléistocène. Les huit autres, elles, sont néandertaliennes. Pour Ludovic Slimak, le puzzle est complet : Sapiens était bien là avant qu'on ne le croit, laissant derrière lui ses outils typiques de la microlithisation, cette miniaturisation demandant une grande technicité et que seul l’humain moderne s’est montré capable de maîtriser.

Un débat en perspective

De telles affirmations risquent indéniablement de faire l'effet d'une bombe dans le monde de la paléo-anthropologie. À l'heure même de la publication de l'étude, dans un article du journal Le Monde, le paléo-anthropologue Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France, émettait ses doutes quant à la fiabilité de la preuve principale : "Une dent de lait, ce n’est pas comme un squelette, un crâne ou un fémur. C’est tout petit, ça se balade, ça peut se promener dans la stratigraphie."

Qu'importe, Ludovic Slimak est sûr de lui : les chances qu'une dent de lait ait atterri par hasard - ou plutôt par erreur - dans cette couche stratigraphique sont à son sens nulles. "Cette découverte constitue un tournant majeur, sans doute aussi bouleversante que la découverte de la grotte Chauvet en 1994 (la plus ancienne grotte peinte du monde, qui s'est avérée deux fois plus ancienne que l'art rupestre jusqu'alors considéré le plus ancien, NDLR). Le fait est qu'aujourd'hui, nous ne pouvons ni pour Chauvet ni pour Mandrin faire une proposition alternative qui tient la route. Nous avons été évidemment les premiers à remettre en question nos propres conclusions, mais nous n'avons pas trouvé d'explication plausible autre que celle formulée dans notre article." Ludovik Slimak rappelle enfin qu'il ne brandit pas qu'une dent, mais bien "tout un ensemble de données archéologiques solidement datées grâce aux technologies de pointe et à des experts du monde entier."

La grotte Chauvet se trouve justement à 25 kilomètres seulement de Mandrin. Un hasard ? Peut-être pas. "Le Rhône est l'un des fleuves les plus importants d'Europe et constitue la seule voie naturelle depuis la côte méditerranéenne vers l'Europe continentale. Nous tenons là le témoignage solide d'un processus historique majeur qui s'est produit dans l'une des zones géographiques les plus importantes d'Europe en termes de migrations naturelles." Aujourd'hui encore, au-dessus de la grotte Mandrin, plus de 100.000 véhicules empruntent chaque jour l'autoroute A7, faisant d'elle l'une des voies les plus fréquentées d'Europe.

Source : Sciences et Avenir du 10/02/2022

mercredi 9 février 2022

Les déboires de l'espèce

Cours de Jean-Jacques Hublin au Collège de France (3/6)

09/02/2022

https://www.college-de-france.fr/site/jean-jacques-hublin/course-2022-02-09-17h00.htm

La grotte Mandrin révèle de nouveaux secrets sur Homo sapiens

L'homme moderne, d'après les outils retrouvés dans les sédiments de la grotte Mandrin, serait arrivé en Europe de l'Ouest 10.000 ans plus tôt que prévu, croisant son cousin Néanderthal de très près.

Une découverte “aussi incroyable que celle de la grotte Chauvet en 1994”: le paléoanthropologue Ludovic Slimak n’y va pas par quatre chemins pour qualifier “sa” grotte et son histoire. Il faut dire que cette dernière est hors du commun. La grotte Mandrin, située à une dizaine de kilomètres au sud de Montélimar (Drôme), recelerait la preuve que l’homme de Néandertal et l’homme moderne ont successivement habité la même caverne, dans un intervalle d’à peine une année.

Dans un article parue dans la revue Science ce mercredi 9 février, l’équipe de Ludovic Slimak fait un double constat, qui pourrait changer la façon dont le voyage d’homo sapiens est étudié. D’abord, notre ancêtre aurait mis pour la première fois les pieds dans la grotte Mandrin 56.000 ans avant notre ère : c’est 10.000 ans plus tôt que ne l’avait établi l’anthropologie jusqu’ici.

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Deuxième découverte, l’appartement loué par homo sapiens pendant une quarantaine d’années était en réalité un “time share”. En effet, le locataire précédent, l’homme de Néandertal, ne se serait éclipsé de la grotte que pour revenir après le départ des nouveaux arrivants. Combien de temps après? Une année, voire moins. En paléoanthropologie, c’est à peine l’épaisseur du trait. Ils pourraient même s’y être croisés.

“On sait qu’ils ont été là à un an d’intervalle, mais on n’a pas trouvé de restes humains dans les mêmes niveaux sédimentaires”, explique au HuffPost Clément Zanolli, paléoanthropologue à l’université de Bordeaux et membre de l’équipe de la grotte Mandrin, “mais très clairement, ils étaient dans le même territoire, et se sont donc très probablement rencontrés”. En clair, un groupe d’Homo sapiens évoluant dans la région a très bien pu tomber sur ses cousins Néandertal en plein emménagement. Et cela expliquerait pas mal de choses.

“La paléogénétique nous dit qu’il y a des hybridations”, poursuit Clément Zanolli, “et nous possédons nous-même de l’ADN de Néandertal”. C’est donc bien qu’il y a eu contact entre les deux populations, et pas seulement pour s’entretuer. La grotte Mandrin et ses alentours pourrait être l’un des lieux de cette rencontre, une première en Europe. “Au proche et au moyen-orient il existe quelques sites où on sait que les deux groupes vivaient”, mais ici “aucun site ne démontre la co-occurence des groupes humains au même endroit”.

Voyage depuis le Liban

Magie de la grotte Mandrin ? C’est plutôt la vallée du Rhône, au coeur de laquelle elle se niche, qui pourrait en être la responsable. “Le Rhône est l’une des plus grandes rivières d’Europe, et le seul passage de la côté méditerranéenne vers l’Europe continentale” analyse ainsi Ludovic Slimak. Des populations nomades auraient été contraintes d’emprunter le même chemin: l’homo sapiens au début de son histoire, et l’homme de Néandertal au crépuscule de la sienne. Mais c’est justement ce chemin qu’il faudrait éclaircir.

Pour déduire avec une telle précision chronologique la présence d’Homo sapiens dans la grotte Mandrin, les chercheurs se sont largement appuyés sur des outils retrouvés dans les sédiments. Tous font partie d’une technologie nommée le Néronien, avec des lames et des pointes très fines, d’une complexité dont Néandertal était incapable. Or cette technique avancée n’a jusqu’ici été retrouvée que dans des fouilles menées au Liban, à 3000 kilomètres de la vallée du Rhône.

Une théorie à consolider

Pour Ludovic Slimak, “c’est la preuve que les premiers homo sapiens sont arrivés par des routes maritimes”, ce qui expliquerait l’absence d’outils de ce genre dans les grottes de Grèce ou d’Italie. Mais le paléoanthropologue et chercheur au CNRS Francesco d’Errico, sans rejeter totalement cette possibilité, y voit une faille possible de l’analyse.

“Ce néronien est assez différent de celui que l’on retrouve au moyen-orient” tempère-t-il ainsi, ajoutant que “les autres outils retrouvés dans les mêmes couches sédimentaires ne sont pas ceux que l’on retrouve là-bas”. Ajoutée à l’absence d’outils sur la route qu’aurait pris homo sapiens, cette constatation fragilise la découverte française.

D’autant que l’étude s’appuie également sur une dent d’homo sapiens pour dater leur présence, une preuve qui prête également le plan à la critique. “Les dents peuvent se balader dans les couches archéologiques” résume le chercheur. La présence d’homo sapiens, si la dent était mal datée, pourrait ne pas être aussi simultanée qu’espérée avec Néandertal. Mais s’il est prudent, le scientifique ne nie pas le potentiel de cette découverte.

″C’est potentiellement très intéressant, cela pourrait représenter un changement de paradigme”, s’enthousiasme-t-il même. “Mais beaucoup de choses sont dites qui vont devoir être vérifiées dans d’autres sites.” Cela tombe bien, c’est également l’avis de l’équipe de la grotte Mandrin, qui annonce déjà “de nouvelles découvertes fascinantes dans les mois et les années qui viennent”.

Source : Huffington Post du 09/02/2022

mercredi 2 février 2022