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mercredi 7 décembre 2022

Sur les pistes de la bipédie

Il y a 3,6 millions d’années sur le site de Laetoli, en Tanzanie, des australopithèques ont foulé la cendre volcanique fraîche : deux espèces différentes suggère une nouvelle étude… et au moins deux façons de marcher sur deux jambes.

Chez les animaux, la bipédie est un comportement rare et extraordinaire. Les humains l’ont adoptée avant même d’avoir un gros cerveau, et bien avant de parler ou de faire du feu. De fait, les plus anciens préhumains connus – ceux qui vivaient entre 7 et 5 millions d’années – la pratiquaient déjà, au moins en partie, puisque leurs squelettes portent des marques d’adaptation à la marche sur les deux membres postérieurs. Ces premiers préhumains connus font partie des hominines, c’est-à-dire de l’ensemble des espèces de la lignée humaine depuis sa séparation d’avec celle des chimpanzés. Marcher sur deux membres plutôt que sur quatre a rendu possible les évolutions successives qui ont fini par produire les humains. Grâce à la bipédie, nos prédécesseurs purent diversifier leurs ressources et mieux exploiter leur environnement. En un mot, ce mode de locomotion est à l’origine de quasiment tous les traits qui ont rendu les humains uniques.

Dans la représentation iconique de l’évolution humaine, une succession linéaire d’ancêtres commence par un quadrupède en forme de chimpanzé, se poursuit par des formes préhumaines de plus en plus érigées et aboutit à un Homo sapiens marchant triomphalement sur deux jambes dans une posture parfaitement verticale. Cette vision simpliste fut popularisée dans les années 1960 par une illustration de vulgarisation – The March of Progress, « La marche du progrès » – et par ses nombreuses variantes imprimées et réimprimées dans les livres, sur des autocollants, des tasses, des tee-shirts…

Les découvertes accumulées au cours des dernières décennies obligent les chercheurs à définitivement rejeter la linéarité de cette imagerie traditionnelle. Nous savons aujourd’hui que plusieurs espèces d’hominines ont parfois vécu simultanément dans les habitats africains, où elles ont développé plusieurs locomotions bipèdes. L’apparition de la bipédie dans le registre fossile il y a quelque 7 millions d’années ne nous dit pas quand les primates ont pour la première fois marché sur deux jambes, ni pourquoi, mais elle atteste en tout cas du fait qu’un processus ininterrompu d’évolution de ce mode de locomotion était lancé. Notre façon de marcher n’a pas été prédéterminée de manière que chacun de nos ancêtres adopte une façon de marcher répondant à un objectif donné – l’évolution, après tout, ne fait pas de plan ! Elle est plutôt, parmi les nombreuses solutions de marche debout pratiquées par les hominines, celle qui a finalement prévalu.

Des empreintes énigmatiques

Le 24 juillet 1976 fut le jour de l’une des découvertes les plus heureuses de la paléoanthropologie. Venus visiter le site de Laetoli que fouillait l’équipe de la célèbre paléoanthropologue Marie Leakey, Kay Behrensmeyer, du Musée national d’histoire naturelle des États-Unis, et Andrew Hill, de l’université de Yale, se sont éloignés parce qu’ils manquaient de munitions dans la bataille de bouses d’éléphant déclenchée par leurs collègues. Le regard fixé à terre pour en repérer, ils sont entrés dans un ravin voisin, où, au lieu de trouver des bouses, ils sont tombés sur des traces d’éléphants et autres impacts de gouttes de pluie durcis, imprimés dans une couche de cendres volcaniques il y a 3,66 millions d’années…

Cette découverte fortuite arrêta la bataille de bouses, car les combattants vinrent s’émerveiller devant ces précieux instantanés anciens. Les fossiles ne nous renseignent en effet qu’en termes généraux sur un organisme, mais ses empreintes évoquent un morceau de sa vie, même s’il a disparu depuis longtemps.

Les semaines qui suivirent, l’équipe de Mary Leakey mit précautionneusement au jour le « site A », c’est-à-dire la zone de ces empreintes. Elle comprenait des milliers de pistes d’éléphants, de rhinocéros, de girafes, d’antilopes, de grands félins, d’oiseaux, sans parler de celles de petites antilopes et de lièvres, et même celles d’un scarabée. Dans l’espoir de découvrir des empreintes bipèdes, Mary Leakey poussait à leur recherche. Ce fut au cours du mois de septembre que deux jeunes membres de l’équipe Leakey – Peter Jones et Philip Leakey, l’un des fils de Mary – découvrirent cinq empreintes consécutives d’un animal bipède. Des empreintes d’hominine ? Peut-être, mais leurs formes étaient étranges : plutôt que de marcher comme le font habituellement les humains, l’animal en question avait déplacé son pied gauche en avant de son pied droit, un peu comme le font les mannequins de défilé, qui avancent sur une ligne imaginaire. Les traces de bipède du site A étaient énigmatiques.

Découvertes à Laetoli, en Tanzanie, ces pistes suggèrent que deux espèces différentes d’hominines vivaient simultanément dans la région il y a quelque 3,66 millions d’années. Tandis que la piste du site G, à droite, serait attribuable à Australopithecus afarensis, celle du site A, à gauche le serait par un hominine différent, non identifié encore.

Deux ans plus tard, Paul Abell et Ndibo Mbuika, des membres de l’équipe de Mary Leakey, découvrirent une nouvelle piste bipède située 2 kilomètres à l’ouest du site A : le site G. Deux, trois, peut-être même quatre individus avaient foulé à grands pas la cendre boueuse, imprimant 69 empreintes aux apparences étonnamment humaines. Selon la plupart des paléontologues, ces traces seraient celles d’Australopithecus afarensis (des congénères de la célèbre Lucy), dont on a trouvé des fossiles à Laetoli. Cependant, les traces du site G diffèrent de celles du site A. Si elles sont hominines, alors qui a foulé le site A ?

Au milieu des années 1980, Russ Tuttle, de l’université de Chicago, tenta de résoudre cette énigme. Après avoir comparé la forme des empreintes du site A avec celles d’humains non chaussés, de chimpanzés et d’ours de cirque habitués à marcher sur deux pattes, cet anthropologue conclut que les empreintes du site A étaient soit celles d’un ours se déplaçant sur deux jambes, soit celles d’un deuxième hominine présent à Laetoli au Pliocène (5,3 à 2,58 millions d’années). Ses conclusions firent pencher nombre de chercheurs pour l’hypothèse qu’un ours avait laissé ses traces sur le site A, sans doute parce que l’idée d’une évolution linéaire de la bipédie humaine dominait alors. Dès lors, tandis que les empreintes du site G furent étudiées de près et devinrent célèbres dans le monde entier, celles du site A tombèrent dans l’oubli. Trois décennies s’écoulèrent avant que quelqu’un ne s’y intéresse à nouveau.

Le Dartmouth College, où j’enseigne l’anthropologie, est une très ancienne université privée, nichée dans une vallée située entre les montagnes Blanches du New Hampshire et les montagnes Vertes du Vermont. Même si l’université n’est qu’à deux heures de Boston, sa devise est « Une voix qui crie dans le désert ». Le célèbre sentier des Appalaches jouxte son campus entouré de grandes étendues d’érables à sucre fournissant des tonnes de sirop ; des ours – beaucoup d’ours – vivent dans les forêts environnantes.

En 2017, mon étudiante Ellison McNutt, aujourd’hui professeuse d’anatomie à l’université de l’Ohio, et moi-même, nous sommes associés au connaisseur de l’ours noir Ben Kilham afin d’obtenir des empreintes de tailles similaires à celles du site A de Laetoli. À l’aide de sirop d’érable et de compote de pommes, nous avons amené des oursons à se dresser et à marcher sur leurs pattes arrière sur une piste expérimentale de boue. Leurs pistes, avons-nous alors constaté, ne correspondent pas à celle du site A : les pas sont très espacés, car l’anatomie de la hanche d’un ours et celle de ses genoux le fait osciller d’avant en arrière pendant qu’il progresse sur deux pattes, et les empreintes sont étroites. Nos premiers doutes sur l’hypothèse d’un ours marchant sur le site A de Laetoli étaient nés.

Plusieurs sites africains nous apprennent que l’ours Agriotherium a vécu en Afrique au Pliocène. Or pendant les quarante ans et plus qui se sont écoulés depuis la découverte du site A, l’érosion pluviale a mis au jour des dizaines de milliers de fossiles. Les équipes de Charles Musiba de l’université du Colorado à Denver, de Terry Harrison de l’université de New York, et de Denise Su à l’université d’État de l’Arizona en ont récolté un grand nombre sans jamais tomber sur des os d’ours. Cette constatation invitait à réétudier le site A. Nous avons décidé de le faire, mais comme les pluies érodent aussi les pistes animales fossilisées, nous craignions que les empreintes du site A aient disparu depuis longtemps.

Heureusement, lorsqu’en 2019 Charles Musiba et moi-même nous sommes rendus à Laetoli pour retrouver le site A, grâce aux dessins détaillés laissés par Mary Leakey, nous avons constaté avec bonheur que ce n’était pas le cas. Après plusieurs jours de terrassement, Kallisti Fabian, notre assistant tanzanien, a lancé le mot swahili signifiant « humain » : « Mtu ! » Il avait retrouvé les empreintes de pas. Les pluies avaient protégé ces cinq empreintes en les recouvrant d’une couche de fins sédiments. Nous les avons alors soigneusement nettoyées à l’aide de petites spatules de bois et de brosses à poils épais. Les détails des empreintes d’orteils que nous avons alors révélés grâce à nos scanners laser 3D à haute résolution n’avaient jamais été aperçus. Il faut dire que nous collègues des années 1970 ne disposaient pas des mêmes instruments… Clairement, les empreintes de talon du site A sont larges et le gros orteil est le doigt dominant. Seul un hominine peut les avoir laissées, mais lequel ?

Il peut s’agir a priori de celles d’un A. afarensis. Se promener sur une plage aide à comprendre pourquoi, car on peut y observer la variété des empreintes de pas sapiens : certaines, petites et plates, manifestement celles d’un enfant, voisinent avec d’autres, longues et arquées, celles de sa mère sans doute, etc. Nous savons bien que nos contemporains viennent dans une grande variété de tailles et de formes. Leurs pieds aussi ! Il semble donc vraisemblable que les pieds afarensis aient aussi été variables, ce que les sites A et G pourraient illustrer… Si cette interprétation est la bonne, les petites empreintes du site A pourraient être celle d’un enfant afarensis. C’est en tout cas l’hypothèse que j’ai émise au départ.

Les empreintes d’hominine du site G (exemple à gauche) sont vraisemblablement celles d’un A. afarensis ; en comparaison, celles du site A (exemple à droite) sont courtes et larges et montrent que le gros orteil dépassait sur le côté.

Puis Kevin Hatala, de l’université de Chatham, aux États-Unis, qui a participé à la découverte et à l’analyse des empreintes d’Homo ergaster vieilles de 1,55 million d’années à Ileret, au Kenya, s’est joint à notre équipe. Ensemble, nous avons comparé les empreintes du site A avec celles mieux conservées du site G, avec celles d’une autre piste découverte en 2015 sur le site S et aussi avec des centaines d’autres d’humains et de chimpanzés. Les différences relevées mettent les empreintes du site A hors du spectre des empreintes d’humains actuels de tous âges.

Nous avons en effet constaté que la forme des traces de pas du site A est aussi différente de celle des empreintes du site G et S que la forme des empreintes d’un chimpanzé est différente de celle des nôtres. Cela ne veut pas dire que les empreintes du site A et celles d’un chimpanzé sont identiques, mais seulement que leur forme est très différente de celle des empreintes d’un australopithèque des Afars. Comparées aux empreintes présumées afarensis des sites G et S, les empreintes du site A sont courtes et larges, le gros orteil dépassant un peu sur le côté. Il semble aussi que les auteurs des empreintes du site A avaient un pied médian plus souple.

En décembre 2021, nous avons décrit ces découvertes dans un article paru dans la revue Nature, affirmant non seulement que les empreintes du site A sont hominines, mais aussi qu’elles furent imprimées dans la cendre par une autre espèce que celle qui foula le site G. Comme toujours en science, nombre de nos collègues n’ont pas complètement rejoint notre interprétation : pour eux, les traces du site A sont afarensis. Rappelons toutefois que les empreintes du site A sont si différentes de celles du site G que les paléoanthropologues ont pu rester convaincus des décennies durant qu’un ours les avait faites…

Pour moi, il y a 3,66 millions d’années, peu après la pluie de cendres, deux hominines ayant des façons de marcher et des pieds différents ont foulé la surface cendreuse en direction du nord et du bassin d’Olduvai, en quête d’eau peut-être. Comme la couche à empreintes de Laetoli ne peut tout au plus avoir enregistré que quelques jours d’activité, elle constitue le meilleur indice que nous avons du fait que plusieurs espèces d’hominines vécurent simultanément dans l’environnement de Laetoli au Pliocène. Pour l’instant, nous ignorons tout de leurs interactions, s’ils en ont eu.

Pied fossile

Notre impression que les empreintes du site A de Laetoli furent laissées par une deuxième espèce d’hominines s’ajoute aux indices toujours plus nombreux d’une évolution de la bipédie bien moins linéaire et bien plus complexe que nous le pensions. Les autres indices proviennent des fossiles : fragiles, les os de pied sont malheureusement très peu fossilisés et les squelettes de pied pratiquement jamais. Malgré cette difficulté de fossilisation, les paléoanthropologues actifs dans la vallée du Grand Rift africain et dans les grottes d’Afrique du Sud ont pu rassembler un certain nombre d’os fossiles issus de la seule partie du corps d’un bipède en contact direct avec le sol, ce qui est passionnant. Beaucoup de ces découvertes échantillonnent une période charnière de l’évolution humaine, située entre 5 millions et 3 millions d’années, pendant laquelle nos ancêtres sont devenus des bipèdes terrestres de plus en plus complets. En 2017, Ellison McNutt et moi-même nous sommes associés à Bernhard Zipfel, de l’université du Witwatersrand, en Afrique du Sud – un podologue devenu paléoanthropologue – pour essayer d’interpréter ces trouvailles.

Plus précisément, nous avons cherché à réévaluer à partir des fossiles les idées reçues sur l’évolution de la bipédie. Dans la vision traditionnelle, les hominines ont d’abord eu un pied préhenseur semblable à celui des chimpanzés, qui a ensuite évolué vers un pied transitoire toujours capable de saisir mais aussi de marcher, semblable à celui de l’ardipithèque, une forme qui, il y a 4,4 millions d’années, vivait près de ce qui allait devenir Aramis, en Éthiopie. Si l’on saute ensuite de l’ardipithèque à Lucy, cet australopithèque des Afars (Australopithecus afarensis), qui, il y a 3,2 millions d’années, vivait dans ce qui allait devenir Hadar, en Éthiopie, on découvre un pied à gros talon et milieu rigide, mieux adapté à la vie au sol. Avec l’apparition d’Homo – un million d’années plus tard d’après les fossiles d’H. habilis, mais vers 2,8 millions d’années d’après le premier fossile humain, la demi-mandibule de Ledi-Geraru – des orteils plus courts et une voûte plantaire élevée traduisent une adaptation encore plus poussée du pied à la marche au sol.

Après avoir étudié tous les squelettes fossiles de pied conservés dans les musées africains, nous sommes parvenus à une vision très différente. Au cours du développement de la bipédie terrestre chez nos premiers ancêtres, une série d’expérimentations évolutives a abouti à des formes de pieds hominines différentes. Dans l’intervalle de deux millions d’années étudié, nous avons identifié cinq formes de pieds différentes, probablement indicatrices de cinq façons différentes de marcher debout. Outre les pieds d’Ardipithecus ramidus (Ardi) et celui d’A. afarensis (Lucy), apparaissent trois pieds de formes singulières : le premier est celui d’un ardipithèque découvert à Gona, en Éthiopie, de sensiblement le même âge qu’A. ramidus ; le deuxième est celui de Little Foot, un hominine de 3,67 millions d’années découvert dans la grotte de Sterkfontein, en Afrique du Sud ; le troisième est un pied étonnamment primitif de 3,4 millions d’années provenant du site de Burtele, à Woranso-Mille, en Éthiopie. Ces cinq pieds présentent chacun un mélange différent de traits rappelant d’un côté les singes non humains, de l’autre les humains. Leur diversité est incompatible avec le modèle d’une évolution progressive du pied de singe vers le pied humain.

Nous verrons si la suite de nos recherches permettra d’écrire une sorte d’histoire de Cendrillon paléontologique : l’un de ces cinq pieds récemment découverts s’ajustera-t-il aux énigmatiques traces du site A de Laetoli ? Nous verrons en continuant à explorer les premières étapes de notre histoire évolutive.

La forte diversité des bipèdes

À cet égard, il est intéressant de constater que la diversité locomotrice ne s’arrête pas là. Prenons, par exemple, Australopithecus sediba, une forme d’Afrique australe d’environ 1,98 million d’années. Sa découverte fut aussi fortuite que celle du site A, entraînée par la bataille de bouses d’éléphant évoquée plus haut. Alors que dans la grotte de Malapa, située dans le berceau sud-africain de l’humanité, il explorait une zone fouillée par son père, le paléoanthropologue Lee Berger, Matthew Berger, 9 ans, trébucha littéralement sur un rocher contenant une clavicule et une mâchoire inférieure d’hominine. Dans les mois qui suivirent, l’équipe de Lee Berger mit au jour deux squelettes partiels d’une nouvelle espèce d’australopithèque : Australopithecus sediba. Peu après mon doctorat, j’eus le privilège d’étudier ses pieds et ses jambes, invité par Lee Berger.

Les formes des os que je découvris alors me stupéfièrent, tant elles étaient inattendues. Pour un hominine de cette époque, l’os du talon relevait trop de celui d’un singe et, sur les deux squelettes disponibles, le pied médian, la cheville, le genou, la hanche et le bas du dos avaient des caractéristiques étranges. Isolément, ces os auraient semblé bizarres. Ensemble, ils étaient simplement ceux d’un hominine ayant une façon particulière de marcher, semblable à celle des personnes dont la marche est affectée par un affaissement de la voûte plantaire, qui distribue trop de poids sur la partie médiane du pied. Chez nos contemporains, de tels « pieds plats » entraînent de nombreuses pathologies articulaires. Selon Lee Berger, moi-même et d’autres collègues, les os si particuliers d’A. sediba sont des solutions anatomiques à ces problèmes. Nous pensons que l’espèce A. sediba était adaptée à la marche avec des pieds plats. Pourquoi pareille adaptation ? Les épaules et les bras d’A. sediba nous indiquent que cet australopithèque grimpait aux arbres. Ses dents conservent de microscopiques traces de cellules végétales provenant de feuilles, de fruits et d’écorces, qui prouvent qu’A. sediba se nourrissait souvent dans les arbres. Sa façon de marcher traduit l’adaptation à la fois à la locomotion au sol et dans les arbres d’un hominine contemporain d’autres espèces déjà engagées depuis très longtemps dans des modes de vie terrestres.

Il y a deux millions d’années, A. sediba n’était pas le seul hominine d’Afrique australe. En 2020, l’équipe d’Andy Herries, de l’université La Trobe, en Australie, a annoncé la découverte de nouveaux fossiles dans les carrières de Drimolen – dans le berceau de l’humanité sud-africain. Ils émanent de deux autres hominines : Paranthropus robustus et H. Ergaster. Ainsi, trois espèces différentes d’hominines appartenant à trois genres différents – Homo, Paranthropus et Australopithecus – coexistaient dans la région de Drimolen.

Grâce au garçon du Turkana, un squelette partiel découvert dans les années 1980 le long de la rive occidentale du lac Turkana, au Kenya, nous savons qu’H. ergaster avait un corps presque identique à celui des humains d’aujourd’hui. Des empreintes de pas retrouvées sur la rive orientale du lac confirment que ces anciens humains marchaient comme nous. Quand H. ergaster – l’ancêtre probable de la lignée qui a conduit à H. sapiens – regardait autour de lui, il pouvait lui arriver d’apercevoir deux autres bipèdes appartenant aux genres Australopithecus et Paranthropus. Étant donné les formes des os de leurs pieds et de leurs jambes, je pense que ces hominines avaient des façons de marcher différentes.

Même après l’apparition d’espèces marchant d’une façon comparable à nous, moult types de marche debout ont continué à exister et à évoluer. Australopithecus sediba (à gauche) était adapté à la fois à la locomotion terrestre et à la locomotion arboricole ; pour sa part, le petit Homo floresiensis (à droite) avait des pieds larges et plats, ce qui l’obligeait à lever la jambe pour faire ses petits pas.

Cette diversité de façons de marcher a persisté même après l’extinction des australopithèques et des paranthropes. Il y a à peine 60 000 ans, alors qu’H. sapiens dominait déjà l’Ancien Monde, une petite espèce humaine, H. floresiensis, vivait sur l’île de Flores, en Indonésie, dotée de pieds plats relativement grands et de jambes courtes comportant de petites articulations. Je me demande si la démarche qui en résultait est imitée aujourd’hui par les utilisateurs de raquettes, qui doivent faire des pas courts et pousser fortement des genoux.

Ces façons de marcher manifestement différentes aidaient peut-être les anciens hominines à reconnaître qui était de leur espèce et qui ne l’était pas. Si la démarche révélait l’espèce, un hominine pouvait percevoir en l’observant s’il avait affaire à des amis, de la famille, ou plutôt à des étrangers, éventuellement hostiles. Cet indice pouvait peut-être éviter ou provoquer un conflit, illustrant qu’une façon de marcher représente bien plus qu’une manière de se déplacer d’un point A à un point B.

Les questions restant ouvertes

De nombreuses questions subsistent quant à l’évolution de la bipédie. Nous ignorons toujours pourquoi marcher debout au sol fut assez avantageux pour nos ancêtres et parents éteints pour être sélectionné. Les hypothèses abondent. En 1809, le naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) émit l’idée que les humains auraient évolué vers la marche debout à force de regarder par-dessus de hautes herbes. Six décennies plus tard, Charles Darwin supposa de son côté que la marche sur deux jambes avait été sélectionnée parce qu’elle libérait les mains. Depuis, d’autres chercheurs ont proposé que ce fût le cas parce que la bipédie permettait de récolter et de transporter de la nourriture ou de patauger dans des eaux peu profondes. D’autres encore qu’elle fut adoptée comme un moyen énergétiquement efficace d’exploiter des ressources dispersées sur un territoire. Pour autant, il me semble que tous ces efforts visant à identifier « la » raison de l’évolution vers la bipédie sont vains. Je pense plutôt qu’il est possible – voire probable – qu’au début de l’évolution des hominines, la marche bipède a émergé à plusieurs reprises chez différents hominines vivant dans des environnements quelque peu différents à travers l’Afrique. La diversité des formes de pieds hominines constatée, datant du Pliocène, soutient ce scénario.

Le registre fossile des singes du Miocène (23 millions à 5,3 millions d’années), qui a précédé le Pliocène, met en évidence d’autres facettes inconnues de la question. Malheureusement, les paléontologues travaillant en Afrique peinent à trouver des fossiles de singes de cette période cruciale pendant laquelle les hominines ont divergé des autres hominidés. Heureusement, leurs collègues d’Europe ont découvert un registre tout à fait impressionnant de cette période en Espagne, en France, en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Hongrie et en Turquie. À en juger par leurs mains, leurs bras, leur dos, leurs hanches et leurs jambes, ces singes européens ne marchaient pas sur leurs phalanges comme les chimpanzés. Certains d’entre eux auraient été capables de se déplacer sur deux jambes plus souvent et plus efficacement que les singes africains modernes. D’après la position dans l’arbre phylogénétique de ces anciens singes – par exemple de Danuvius guggenmosi d’Allemagne, vieux de 11,6 millions d’années, dont la découverte a été annoncée en 2019 –, il est même envisageable que le singe dont les ancêtres des humains, des chimpanzés et des gorilles se sont séparés n’ait pas marché en s’appuyant sur les articulations de ses mains, mais ait utilisé la bipédie assistée par la main pour « marcher » dans les arbres, ce qui l’aurait redressé. Dans ce cas, l’adaptation à la marche debout, qui définit les hominines, ne serait pas la bipédie en soi, mais la bipédie au sol. Si d’autres fossiles confirment cette hypothèse, la première bipédie terrestre – encore très rudimentaire – pourrait ne pas avoir été une nouvelle forme de locomotion, mais l’utilisation au sol d’une adaptation acquise dans les arbres d’ancêtres arboricoles descendant de plus en plus souvent à terre.

Cette idée est controversée et doit être mieux testée. Le problème est que les paléoanthropologues n’ont pas encore découvert en Afrique de squelettes fossiles de pieds ou de jambes datant d’il y a entre 12 millions et 7 millions d’années, c’est-à-dire de la période clé pendant laquelle les lignées qui allaient conduire aux humains, aux chimpanzés et aux gorilles ont commencé à diverger. Nous nous appuyons sur l’anatomie des anciens singes d’Europe pour combler cette lacune. D’une certaine manière, cela revient à essayer de savoir à quoi ressemblait votre arrière-grand-mère en étudiant des lambeaux de photographies en noir et blanc de parents éloignés du XIXe siècle. Ce genre de données vous fournira quelques indices, mais difficilement son portrait complet. Nous verrons si cette hypothèse se confirme dans les décennies à venir, au fur et à mesure que d’autres fossiles seront découverts sur les sites du pourtour méditerranéen et d’Afrique. Pour l’instant, cependant, les débuts de la bipédie restent énigmatiques.

Quelle qu’en soit la solution, il est clair qu’une fois que nos ancêtres ont marché débout, ils ont continué à le faire… jusqu’à aujourd’hui. Au cours de sa vie, une personne non handicapée fait en moyenne environ 150 millions de pas, soit assez pour faire trois fois le tour de la Terre. Nous flânons, marchons à grandes enjambées, à pas de loup, en faisant du surplace ou en traînant les pieds, sur leur pointe ou d’un pas pesant, en trébuchant, en nous pavanant ou en paradant… Avant de juger quelqu’un, on nous demande de « marcher un mille dans ses chaussures ». Les grands hommes marchent sur l’eau et les génies sont des encyclopédies… ambulantes. Malgré sa présence constante dans nos pensées, nous autres humains pensons peu à la marche. Les fossiles de pied, cependant, révèlent à quel point elle est tout sauf ordinaire. Il s’agit d’un processus évolutif complexe et alambiqué, qui commençant par de premiers pas maladroits de singes dans les forêts miocènes a lancé les hominines autour du monde et au-delà.

Source : Pour la Science du 07/12/2022

lundi 13 avril 2020

Les bébés australopithèques avaient une croissance cérébrale lente comme les humains

Grâce à des scanners ultraprécis de crânes et dents fossiles, des paléontologues ont découvert qu’il y a 3 millions d’années, les bébés de Lucy dépendaient plus longuement de leurs parents que les singes. Comme les bébés humains.

Il avait 2 ans et quatre mois. C’était un tout petit membre de la célèbre famille des Australopithecus afarensis, celle de Lucy, qui vivait en Afrique de l’Est il y a plus de 3 millions d’années. Les paléontologues qui l’ont découvert en 2000, sur le terrain de Dikika, en Éthiopie l’ont baptisé Selam (paix en amharique). À l’époque, il avait fait sensation, car il était - et reste - le plus vieil enfant du monde. Aujourd’hui, il refait l’actualité scientifique, avec un article paru dans ScienceAdvances. "Des analyses ultrafines du crâne et des dents de Selam viennent de révéler comment le cerveau de ces hominidés s'est développé et organisé, se réjouit aujourd’hui Zeresenay Alemseged de l'université de Chicago (États-Unis), qui dirige les fouilles de Dikika . Elles ont même permis de résoudre deux questions controversées depuis la fin des années 1970." A savoir : observe-t-on un début d’organisation cérébrale de type  humain  chez les Australopithecus afarensis ? Et la croissance de son cerveau évoque-t-elle davantage celle des chimpanzés ou celle des hommes ? "Le cerveau ne se fossilise pas, mais au fur et à mesure qu’il se développe et se dilate avant et après la naissance, les tissus entourant sa couche externe laissent une empreinte dans la boîte crânienne", précise Philip Gunz, de l’Institut Max-Planck de Leipzig (Allemagne). À partir de moulages de la voûte crânienne, les chercheurs peuvent mesurer le volume, les circonvolutions des lobes du cerveau et en déduire des aspects clés de l'organisation cérébrale (voir les images ci-dessous).

Les fossiles ont fourni des informations inédites

Le fossile a été scanné en utilisant la microtomographie au Synchrotron de Grenoble (ESRF), en France. Cette technologie de pointe a permis tout d’abord de préciser l’âge de son décès, à partir des lignes de croissance de ses dents. En l’occurrence 2 ans et 4 mois. Sept autres crânes fossiles bien conservés des sites éthiopiens de Dikika et Hadar sont passés par la tomographie classique à haute résolution. Il aura fallu pas moins de sept ans aux chercheurs pour reconstituer tout le puzzle (voir la vidéo ci-dessous). Mais les fossiles d’Australopithecus afarensis adultes et enfants les mieux préservés, croisés à des données comparatives de plus de 1600 humains et chimpanzés modernes, ont livré des informations inédites.

Contrairement à ce que l’on pensait auparavant, les empreintes endocrâniennes d’Australopithecus afarensis révèlent une organisation cérébrale semblable à celle d’un singe, sans aucune caractéristique humaine. Même si le volume cérébral était 20% plus gros que celui d’un chimpanzé. En revanche, la comparaison des volumes endocrâniens de l’enfant et de l’adulte indique que la croissance du cerveau, chez Australopithecus afarensis, était lente, prolongée, ce qui induit probablement une plus longue période d’apprentissage du jeune afarensis, un peu comme chez Homo sapiens, précisent les scientifiques dans un communiqué du Max Planck

Un sillon lunaire dans le cerveau

Une différence clé entre les singes et les humains concerne l'organisation des lobes pariétaux et occipitaux du cerveau. "Dans tous les cerveaux de grands singes, un sillon lunaire, profond, bien défini, forme une séparation entre les aires de la vision et le reste du néocortex où se jouent des processus plus complexes ", explique la coauteure Dean Falk de l’université de Floride (États-Unis), spécialiste de l'interprétation des empreintes endocrâniennes.

Ce sillon ou sulcus lunaire a disparu chez l’homme. En existait-il une version atténuée ou déplacée chez les A. afarensis ? Hypothétiquement, une telle réorganisation cérébrale aurait pu être liée à des comportements plus complexes que ceux de leurs ancêtres simiesques (par exemple, la fabrication d'outils, la mentalisation et la communication vocale). Mais jusqu’alors, les moulages ne permettaient pas de trancher. L'endocaste exceptionnellement lisible de l'enfant Dikika imprime sans équivoque un sillon lunaire de singe. De même, de nouveaux relevés tomodensitométries montrent un sulcus lunaire jusqu’alors passé inaperçu chez un fossile adulte de Hadar (Éthiopie).

Enfance prolongée

Qu’a appris la dentition - qui forme des lignes de croissance lisibles, comme chez les arbres - de Sélam, outre son âge ? Le rythme de développement dentaire du nourrisson Dikika était largement comparable à celui des chimpanzés et donc plus rapide que chez l'homme moderne précisent les scientifiques. Cependant, étant donné que le cerveau des adultes d'Australopithecus afarensis était environ 20% plus gros que celui des chimpanzés, le petit volume endocrânien de l'enfant Dikika suggère une période de développement cérébral prolongée par rapport aux chimpanzés. Plus proche de celle des humains d’aujourd’hui. Chez les primates, différents taux de croissance et de maturation sont associés à différentes stratégies de soins aux nourrissons, ce qui suggère que la période prolongée de croissance cérébrale chez Australopithecus afarensis aurait été liée à une longue dépendance à l'égard de ses parents. Une croissance lente du cerveau pourrait aussi avoir été un moyen de répartir les besoins énergétiques des petits dépendants sur plusieurs années dans des environnements où la nourriture n'est pas abondante, ni régulière. Dans les deux cas, la croissance cérébrale prolongée chez Australopithecus afarensis annonçait l’évolution d'une longue période d'apprentissage de l'enfant chez les hominidés.

Source : Sciences et Avenir du 11/04/2020

mercredi 31 mai 2017

Ce fossile prouve que nos ancêtres marchaient déjà debout il y a 3,3 millions d’années

L’Homme est la seule créature terrestre à se déplacer exclusivement sur ses deux membres postérieurs, avec le corps parfaitement droit. Cette bipédie ne date pas d’hier, mais grâce à l’étude d’un fossile d’hominidé – surnommé Selam – découvert en 2006 par le paléoanthropologue de l’université de Chicago Zeresenay Alemseged, il a été démontré que certaines fonctionnalités de la marche sur deux pieds étaient déjà établies il y a au moins 3,3 millions d’années, bien plus tôt que ce que nous pensions jusqu’ici. C’est la conclusion d’un rapport paru le 22 mai dans la revue de l’Académie des sciences américaine.

Depuis leur découverte, Alemseged n’a cessé d’étudier ces os très anciens. Deux éléments en font une découverte remarquable : d’abord, l’exhaustivité des ossements, et ensuite, l’âge précoce de la mort de Selam, qui n’avait que deux ans et demi. Ce qui fait de lui le plus ancien, le plus complet, mais aussi le plus jeune de nos ancêtres jamais découverts. « Ce type de préservation est sans précédent, en particulier chez un jeune dont les vertèbres n’ont pas encore complètement fusionné », explique le paléoanthropologue. Et ses dernières recherches ont identifié ces os comme étant l’exemple le plus ancien de bipédie.

Selon les résultats de l’analyse, des segments clés de la structure de la colonne vertébrale qui ont permis aux hominidés de marcher un jour sur leurs jambes, sont déjà développés dans les ossements de Selam, en dévoilant un peu plus sur l’évolution de la race humaine. « Cela montre que la structure générale de la colonne vertébrale humaine a émergé il y a plus de 3,3 millions d’années, mettant en lumière l’une des caractéristiques de l’évolution humaine », affirme Alemseged.

Selam appartient à l’espèce des Australopithèques afarensis, tout comme la célèbre Lucy. Cependant, il vivait près de 120 000 ans avant elle. Comme nous, Selam ne possédait que 12 vertèbres thoraciques et 12 paires de côtes, alors que la plupart des singes en ont davantage. En revanche, les humains ont plus de vertèbres dans le bas du dos, ce qui nous aide à nous tenir debout et à marcher en nous tenant droit. Pour étudier les ossements, Alemseged et son équipe se sont rendus en France pour utiliser la technologie d’imagerie de l’Installation européenne de rayonnement synchrotron. Cela leur a permis de visualiser les parties manquantes de la structure osseuse.

Source : Ulyces du 05/2017

lundi 29 mai 2017

Selam, le plus vieil enfant du monde réécrit l’histoire de notre colonne vertébrale

Les restes conservés vieux de 3,3 millions d’années d’une jeune Australopithecus Afarensis ont révélé que la colonne vertébrale de ces premiers hominidés était plus semblable à la nôtre que celle des singes africains existants à l’époque.

Pendant plus de trois millions d’années, il est resté tranquille à attendre. Découvert au milieu des années 2000 à Dikika, sur les berges du fleuve Awash (Éthiopie), le squelette est celui d’une jeune enfant baptisée Selamet probablement âgée de deux ou trois ans au moment de son décès. Découverts enfouis dans un bloc de grès, les restes fossilisés ont été incroyablement bien conservés, mais les ossements étant très fragiles, il aura fallu plus de treize ans au paléontologue Zeresenay Alemseged pour les extraire complètement sans les abîmer, un processus long et minutieux.

Les ossements de ce petit Australopithecus Afarensis (la même espèce que la célèbre Lucy découverte en 1974) sont en effet très précieux puisqu’ils constituent le seul exemple connu de colonne vertébrale à cette époque reculée. Le cou et la cage thoracique ont également été retrouvés. L’étude permet ainsi de se faire une idée assez précise du mode de locomotion et de croissance des australopithèques.

Dans leur étude publiée dans PNAS, les chercheurs ont entrepris de décrire le squelette en détail, se concentrant en particulier sur les vertèbres et leur morphologie. Le squelette semble en effet avoir été composé de douze vertèbres thoraciques et douze paires de côtes comme les humains, plutôt que treize chez les singes africains. Les chercheurs ont également pu voir un lien clé dans l’évolution de la colonne vertébrale des primates aux humains alors que les premiers hominidés commençaient à se redresser. Au cours de ce processus, les humains ont commencé à avoir moins de vertèbres dans le haut du dos et plus dans le bas pour permettre des modèles de démarches plus efficaces.

« Une étude continue et minutieuse du squelette de Selam montre que la structure générale de la colonne vertébrale humaine a émergé il y a plus de 3 millions d’années, mettant en lumière l’une des caractéristiques de l’évolution humaine », a déclaré Zeresenay Alemseged. « Ce type de préservation est sans précédent, en particulier chez un jeune dont les vertèbres ne sont pas encore complètement fusionnées ». Notons également que la forme de ses pieds, de ses genoux et des os de ses jambes tout comme la position de son « trou occipital » (par lequel la moelle épinière rejoint le cerveau) font également dire aux chercheurs que Selam pouvait marcher debout. Ses phalanges et ses omoplates ressemblent en revanche à celles de jeunes gorilles, ce qui laisse penser qu’elle était une bonne grimpeuse. Cela lui permettait sans doute de se réfugier dans les arbres en cas de danger.

Source : Sciencepost du 25/05/2017

dimanche 18 décembre 2016

Les traces du plus grand Australopithèque connu

De nouvelles empreintes d'Australopithèque découvertes sur le site de Laetoli, en Tanzanie, auraient été laissées par un individu bien plus grand que ses congénères.

Le son ressemblait plus à un « sploutch » qu'à un bruit sourd, alors que le grand Australopithèque mâle traversait la savane d'Afrique de l'Est. Une éruption volcanique avait laissé une patine de cendre grise sur le sol, et les orages qui avaient suivi avaient transformé la terre en ciment humide. Sploutch, sploutch. Quatre individus plus petits marchaient non loin derrière. Sploutch, sploutch, sploutch. Un peu plus tard, la cendre tomberait encore du ciel, couvrant leurs traces durant les 3,66 millions d'années suivantes.

Les premières traces de ce voyage - les empreintes de pas de trois individus, qui sont les plus anciennes connues parmi tous les parents de la famille humaine - ont été découvertes dans les années 1970 au nord de la Tanzanie par l'anthropologue Mary Leakey et son équipe. Quelque 40 ans plus tard, les chercheurs ont mis au jour d’autres d'empreintes d'homininés sur le même site, désormais célèbre, de Laetoli. Elles rassemblent les traces de deux autres individus, dont celles d'un mâle qui aurait pesé environ 48 kilogrammes pour 1,65 mètre de haut, ce qui en fait de loin le plus grand Australopithèque connu dans le registre fossile. Les chercheurs l'ont nommé Chewie, en référence à Chewbacca, le personnage poilu de 2 mètres de haut de la saga Star Wars (le mot swahili signifiant léopard, chui, se prononce de façon similaire).

Les nouvelles empreintes de Laetoli, décrites dans un article publié le 14 décembre dans la revue eLife, suggèrent que les premiers homininés avaient peut-être une structure sociale semblable à celle des gorilles, où un grand mâle domine un groupe de petites femelles. Ces empreintes posent également la question épineuse de leur préservation.

Des empreintes fragiles

Les nouvelles empreintes ont en effet été découvertes lors des travaux entrepris pour préserver la piste d’empreintes originales, de 23 mètres de long. Menacées par l’érosion, l’eau et la végétation, les empreintes ont été recouvertes de terre l’essentiel du temps depuis les années 1990 pour être protégées. Le gouvernement tanzanien a approuvé un projet visant à construire un musée sur le site, comportant notamment un revêtement protecteur pour la première piste d’empreintes. Lors des travaux préparatoires, l'archéologue Fidelis Masao, de l'université de Dar es-Salaam en Tanzanie, a creusé des tranchées pour explorer le site et a découvert à cette occasion, en octobre 2014, une grande empreinte d'homininé. D'autres fouilles dans une zone située à 150 mètres des empreintes originales ont mis au jour 12 traces de pas plus grandes appartenant au même individu, formant une piste de 32 mètres de long, et une empreinte supplémentaire d'un autre individu plus petit.


Les premières empreintes découvertes sur le site de Laetoli ont été attribuées à Australopithecus afarensis – la même espèce que Lucy, qui a vécu il y a 3,2 millions d'années en Éthiopie. L'équipe de Fidelis Masao pense que les nouvelles traces ont probablement été laissées par des individus du même groupe. Les deux séries d'empreintes appartiennent en effet à des individus marchant dans la même direction nord-ouest. Elles ont été trouvées dans la même couche de cendres volcaniques et, par conséquent, ont probablement été créées dans des conditions identiques, durant un seul et même voyage, suggèrent Masao et ses collègues.

La piste complète d'empreintes de « Chewie » s'étend sur 32 mètres (de haut en bas). En bas à gauche, on distingue la trace d'un autre individu plus petit.

« C'est vraiment fascinant d’imaginer ce groupe marchant dans la même direction à la même vitesse », dit Marco Cherin, paléontologue à l'université de Pérouse, en Italie, qui a co-dirigé l'étude. « Vers où ? Nous ne le savons pas. Ils marchaient sans doute simplement comme tous les autres animaux qui ont laissé leurs empreintes à Laetoli. »

Les empreintes de Chewie sont plus grandes que les autres : elles mesurent 27 centimètres de long, l’équivalent d’une pointure 42. Selon Marco Cherin, ces empreintes imposantes signifient qu’il existait chez les premiers homininés des variations de taille beaucoup plus importantes que ce que l'on pensait jusqu'ici. Cela remet aussi en cause l’idée que la corpulence des homininés s’est développée seulement à mesure que leur cerveau devenait plus grand durant les 2,5 derniers millions d'années. L’équipe de paléontologues estime que les autres individus de Laetoli mesuraient entre 1,11 et 1,49 mètre de haut.

Des petits et des grands

La gamme de taille des individus de Laetoli pourrait aussi se rapporter à la structure sociale de ces homininés. Les chercheurs suggèrent que les plus grandes empreintes ont été laissées par un mâle adulte, tandis que les autres appartiennent à deux femelles adultes et deux jeunes ou femelles plus petites. Les groupes de gorilles, dans lesquels un mâle à dos argenté chapeaute un harem de femelles beaucoup plus petites et leur progéniture, montrent un éventail de tailles aussi large, note Marco Cherin, qui pense que les australopithèques ont pu adopter une organisation similaire.

Cependant, pour Neil Roach, paléoanthropologue à l’université Harvard, cette relation entre la structure sociale et les différences de taille entre les sexes n'est pas si claire. Il est néanmoins d'accord pour dire que ces nouvelles empreintes appuient l’idée que Australopithecus afarensis vivait en groupes composés de multiples mâles et femelles, et qu'il y avait des différences de corpulence importantes entre les sexes.

Bruce Latimer, paléoanthropologue à l'Université Case Western Reserve à Cleveland (Ohio), convient que les conclusions sur les groupes sociaux des australopithèques devraient être prises avec prudence. Mais Latimer, qui a travaillé sur les traces de pas originales, juge néanmoins extraordinaire la découverte de cette nouvelle piste d’empreintes, qui apporte en outre des preuves supplémentaires que les individus de Laetoli avaient des pieds qui n'étaient pas si différents de ceux des humains actuels. « Les empreintes de Laetoli ne dépareraient pas sur une plage aujourd'hui », résume-t-il.

Le projet de musée est momentanément suspendu tandis que les chercheurs cherchent d’autres empreintes et examinent l'état des pistes d'origine, explique Charles Musiba, anthropologue à l'université du Colorado à Denver, qui participe aux travaux de conservation. Le projet actuel est de construire des installations de recherche et d'éducation à l'extérieur d'un périmètre de 1,5 kilomètre autour du site, tout en étudiant le meilleur endroit pour bâtir un musée pour protéger et montrer les empreintes, qui ont toutes été ré-enterrées. « Nous allons les laisser en l’état pour l'instant », précise Charles Musiba.

Après avoir découvert les nouvelles empreintes, la première personne à qui Fidelis Masao a téléphoné est Richard Leakey, l'un des fils de Mary Leakey (décédée en 1996). Celui-ci lui aurait dit : « Je vous félicite et je vous plains en même temps. La nature a conservé ces empreintes pendant 4 millions d'années. Comment allez-vous faire en sorte qu'elles restent intactes pendant les millions d'années à venir ? » Fidelis Masao est resté sans réponse…

Source : Pour la Science du 16/12/2016

vendredi 26 octobre 2012

Lucy l'australopithèque, un bipède qui aime grimper aux arbres

Pour un australopithèque, être bipède ne signifiait pas pour autant renoncer à la vie dans les arbres - contrairement aux hommes modernes. L'analyse des omoplates d'un jeune australopithèque, publiée dans la revue Science datée du 26 octobre, montre que ces hominidés qui vivaient il y a environ 3 millions d'années en Afrique étaient autant grimpeurs que marcheurs.

Cette aptitude à vivre dans les arbres ne surprend pas Brigitte Senut, du Muséum national d'histoire naturelle de Paris. "C'est une chose que j'avais dite en 1978", réagit la paléontologue, interrogée par Sipa. "J'étais la première à dire que Lucy était une femelle qui grimpait aux arbres, donc l'arboricolisme chez les australopithèques ne me surprend pas du tout. On s'est surtout intéressé à la marche et aux membres inférieurs, beaucoup moins aux membres supérieurs!"

Un mode de locomotion qui n'existe plus

Pour la première fois, un élément clé des grimpeurs, l'omoplate, a pu être étudié en détail sur le fossile d'un jeune australopithèque (Australopithecus afarensis). Retrouvé il y a quelques années à Dikika, dans l'Afar éthiopien, ce fossile baptisé Selma, possède ses deux omoplates en bon état. L'orientation de cet os, où s'exercent les plus fortes pressions mécaniques quand un individu grimpe dans les arbres, est similaire à celle des grands singes, expliquent David Green, de l'Université du Middle West (Illinois), et Zeresenay Alemseged, de l'Académie des Sciences de Californie, dans la revue Science.

"Certains collègues pensaient que ces caractères d'arboricolisme, acquis il y a très longtemps, n'étaient plus fonctionnels" précise Brigitte Senut. "Les australopithèques étaient bipèdes mais pas libérés du milieu arboricole, c'est un mode de locomotion qui n'existe plus aujourd'hui", poursuit la paléontologue. "Il faut imaginer un animal d'un mètre vingt maximum, qui se déplace dans un milieu plus ou moins ouvert, où il y a des prédateurs. A un moment donné, il faut qu'il trouve un refuge, soit pour manger, soit pour dormir, et l'arbre est l'endroit où il trouve les deux".

Source : le Nouvel Obs du 25/10/2012

lundi 2 avril 2012

Un hominidé inconnu côtoyait Lucy il y a 3,4 millions d’années

Des chercheurs américains ont analysé des os de pied fossilisés vieux de 3,4 millions d’années découvert en 2009 dans l’Arar éthiopien. L'étude, publiée le 29 mars dans Nature, indique qu’un hominidé plutôt arboricole – dont l’espèce reste encore à déterminer – fréquentait cette région en même temps que Lucy, le célèbre Australopithèque.

C’est à Burtele, dans la région de l’Afar, en Éthiopie, que des chercheurs ont découvert, en février 2009, les fossiles fragmentaires d’un pied d’hominidé, dont l’étude vient d’être publiée. La radio-datation du spécimen par la méthode Argon-Argon lui donne un âge de 3,46 millions d'années. Ses caractéristiques le désignent d’une espèce différente – encore non déterminée – de celle de la célèbre Lucy (Australopithecus afarensis), qui fréquentait également le site à cette époque.

"Le pied partiel de Burtele montre clairement qu'il y a 3,4 millions d'années , l’espèce de Lucy, qui marchait sur ses deux jambes, n’était pas la seule espèce d'hominidé vivant dans cette région de l'Éthiopie. Son espèce a coexisté avec des parents proches qui étaient plus aptes à grimper aux arbres", a déclaré le Dr Yohannes Haile-Selassie, anthropologue au Cleveland Museum of Natural History, directeur de l’étude.

"Cette découverte a été un choc. Ces éléments fossiles représentent des os que nous n’avons jamais vus auparavant. Alors que le gros orteil, préhensile, pouvait se déplacer de gauche à droite, il n'y a pas d'expansion, au-dessus de l'articulation, qui permettrait l’amplitude de mouvement nécessaire pour pousser sur le sol lors d’une marche bipède. Cette créature devait probablement avoir une démarche un peu gauche quand elle se déplaçait sur le sol", a précisé le Dr Bruce Latimer, de la Case Western Reserve University (Cleveland, Ohio), co-auteur de l’étude.

jeudi 29 mars 2012

Un nouveau pied dans l'évolution humaine

Le fossile partiel d'un pied découvert en Afrique pourrait bien appartenir à une nouvelle espèce d'hominien qui a vécu sur la Terre il y a environ 3,4 millions d'années dans la région des Afars, en Éthiopie.

L'équipe de Yohannes Haile-Selassie, du Cleveland Museum of Natural History, estime que cette espèce aurait été contemporaine à l'Australopithecus afarensis (Lucy), mais qu'elle avait des orteils préhensiles, qui lui permettaient de grimper aux arbres comme les singes.

Ainsi, à la différence de Lucy, la nouvelle espèce possédait des pouces à la place des gros orteils, ce qui lui permettait de saisir les branches tout en grimpant. Elle aurait été plus agile que Lucy dans les arbres, mais moins sur la terre ferme.

Les grands singes modernes sont pourvus d'un gros orteil similaire, mais les plus vieux hominidés connus à ce jour qui en possédaient étaient les Ardipithecus ramidus, qui vivaient il y a 4,4 millions d'années.

Cette découverte laisse donc penser que certains ancêtres des humains auraient vécu dans les arbres au moins un million d'années de plus que ce qui était admis à ce jour.

Les auteurs de ces travaux publiés dans le magazine Nature pensent que ce mystérieux fossile pourrait bien appartenir à une branche éteinte de la grande famille humaine. Il indiquerait également que plusieurs chemins évolutifs ont pu conduire à l'apparition de pieds adaptés à la marche debout.

samedi 30 juillet 2011

Australopithèques : une bipédie performante dès 4 millions d’années avant notre ère ?

Publiés dans la revue Interface de la Royal Society, les résultats d’une nouvelle étude d’empreintes fossilisés d’Australopithèques vieilles de 3,7 millions d’années et découvertes en 1976 en Tanzanie, suggèrent que ces créatures avaient déjà une bipédie bien affirmée.

Employant une technique statistique inspirée de l’imagerie utilisée en médecine cérébrale, des chercheurs de l’Université de Liverpool ont reconstitué un modèle en 3D d’une série de 11 empreintes de pas attribuées à Australopithecus afarensis, des congénères de Lucy. Vieilles de 3,7 millions d'années, elles ont été découvertes en 1976 dans des sédiments volcaniques de Tanzanie. Comparant ce modèle aux résultats d’une autre modélisation reconstituant le type d’empreinte laissé par divers grands singes et par l’homme, l’équipe suggère que la démarche bipède efficace de type humain est apparue dès 4 millions d’années, et non vers 1,9 millions d'années, comme beaucoup de scientifiques l’estimaient.

Des empreintes très révélatrices

"On pensait auparavant qu’Australopithecus afarensis marchait un peu 'accroupi', sur le côté du pied, appuyant sur le sol avec le milieu du pied, comme les grands singes d’aujourd’hui. Cependant, nous avons trouvé que les empreintes de Laetoli traduisaient un type de démarche bipède bien verticale, s’appuyant sur le devant du pied, en particulier sur le gros orteil, assez proche de ce qui existe chez l’humain, et plutôt différent de ce qu’on trouve chez le chimpanzé et autres grands singes", explique le Pr Robin Crompton qui a conduit l'étude.

"La fonction pédestre représentée par ces empreintes est donc plus probablement similaire au modèle observé chez l’humain moderne. Ceci est important, car le développement de la fonction locomotrice du pied humain a aidé nos ancêtres à se répandre hors d’Afrique", conclut le scientifique. Cette découverte pourrait donc fournir de nouvelles pistes pour comprendre l'évolution de l'Homme et la manière dont il s'est répandu sur les continents.

Source : MaxiSciences du 24/07/2011

vendredi 22 juillet 2011

Une marche semblable à celle des humains il y a 4 millions d'années ?

Des empreintes laissées il y a 3,7 millions d'années par un Australopithecus afarensis montrent une marche similaire à celle de l'humain, affirment des chercheurs britanniques.

Leurs simulations informatiques réalisées à partir de traces de pas mises au jour à Laetoli, en Tanzanie, laissent penser que les caractéristiques distinctes de la façon de marcher de l'être humain existaient déjà près de 2 millions d'années plus tôt que ce que la science estimait à ce jour.

En effet, plusieurs études laissaient penser que les caractéristiques du pied humain, comme la capacité de pousser sur le sol avec le gros orteil et la marche en position totalement debout, étaient apparues avec l'émergence du genre Homo, il y a approximativement 1,9 million d'années.

Les résultats obtenus par les chercheurs des universités de Manchester et de Liverpool permettent de constater que le pied et la démarche de l'Australopithecus afarensis avaient plus de similarités avec ceux de l'homme moderne qu'avec d'autres bipèdes comme les gorilles et les chimpanzés.

Selon le Pr Robin Crompton, de l'Université de Liverpool, l'analyse des pas permet d'établir qu'ils ont été laissés par un bipède à la démarche totalement verticale menée par l'avant du pied, surtout le gros orteil, un peu comme les humains actuels.

Notre travail montre que beaucoup de ces traits ont évolué il y a près de 4 millions d'années chez une espèce que la plupart d'entre nous considéraient comme partiellement arboricole.
— Pr Robin Crompton

L'Australopithecus afarensis ne partageait pas les caractéristiques physiques des humains puisqu'il avait des jambes courtes et un long corps qui ne le prédisposaient pas à la marche et la course sur de longues périodes.

Les chercheurs veulent maintenant établir à quel moment les ancêtres des humains ont été capables d'y arriver, étape cruciale à leur conquête de la planète.

Le détail de ces travaux est publié dans la revue Interface.

Source : Radio Canada du 20/07/2011

dimanche 20 février 2011

Le pied arqué de Lucy

L'analyse d'un os du pied d'un australopithèque suggère que la transition vers la station debout et la course était déjà réalisée il y a quelque 3,7 millions d'années.

Lucy allait débout, mais pouvait-elle courir ? Jusqu'à présent, en l'absence d'os fossiles du pied retrouvés, on ne pouvait pas savoir si Australopithecus Afarensis, qui a vécu entre -3,7 et -2,9 millions d'années, était, comme nous, capable de marcher ou de courir sur de grandes distances. L'analyse d'un os de pied d'australopithèque suggère aujourd'hui que les congénères de Lucy avaient un pied arqué comparable au nôtre, et donc adapté à la course.

Autour de Carol Ward, de l'Université du Missouri à Colombia aux États-Unis, une équipe vient d'étudier en détail le quatrième métatarsien – des os situés entre le tarse et les phalanges du pied – d'un australopithèque particulièrement bien conservé qui, comme Lucy, a été trouvé récemment sur le site de Hadar en Éthiopie. Les chercheurs ont établi que les deux extrémités de cet os vieux de 3,2 millions d'années ne se situent pas dans un axe, mais sont reliées par un arc osseux, dont la pente devient relativement grande vers l'orteil. Nombre des caractéristiques de ce métatarsien sont par ailleurs les mêmes que chez l'homme moderne. Ces observations suggèrent que les australopithèques avaient un pied arqué et suffisamment raide pour, d'une part amortir les chocs et, d'autre part, emmagasiner de l'énergie dans la plante du pied lors de chaque poussée au sol.

Ainsi, la transition depuis un mode de vie arboricole vers une station debout au sol incluant la course et une exploitation de l'environnement à plus grande échelle semble avoir été déjà accomplie il y a environ 3,7 millions d'années. Elle constitue l'une des grandes étapes de l'hominisation : la course est en effet nécessaire à la transformation de charognards-cueilleurs en chasseurs-cueilleurs.

Source : Pour la Science du 18/02/2011

mercredi 16 février 2011

Lucy était probablement une bonne marcheuse

Les Australopithecus afarensis, bien connus de tous de nos jours grâce au squelette de Lucy, marchaient-ils presque comme des Hommes ? La question est toujours débattue mais un os de pied récemment découvert fait pencher la balance en faveur d’une bipédie déjà bien présente il y a 3,2 millions d’années chez Lucy et ses congénères.

De 1976 à 1977, la paléontologue Mary Leakey a fait une découverte qui l’a rendue très célèbre. Il s’agissait de traces de pas laissées par des Hominidés dans de la cendre volcanique, qui devait être humide, il y a 3,5 millions d’années. Trouvées sur le site de Laetoli en Tanzanie, à 45 kilomètres au sud des gorges d'Olduvai, elles montrent des individus se déplaçant comme des bipèdes. On les attribue généralement à un Hominine bien connu, Australopithecus afarensis.

En effet, on sait que cette espèce d’australopithèque vivait dans la région à cette époque. L’un des plus célèbres fossiles d’Australopithecus afarensis est celui de Lucy, qui utilisait peut-être des outils. Un peu plus jeune que la piste de Laetoli, le squelette de Lucy a été trouvé à Hadar, une localité située dans la vallée de l'Aouach, dans le triangle de l'Afar exploré par Haroun Tazieff.

lundi 14 février 2011

Lucy n'avait pas les pieds plats

Un os, et voici que les membres de la famille de Lucy - les Australopithecus Afarensis - montrent qu'ils avaient des pieds de bons marcheurs. Et non des pieds plats de chimpanzés et de gorilles.

C'est publié ce matin dans la revue Science, sous la signature de trois paléo-anthropologues... dont Donald Johanson, l'un des co-découvreur de Lucy, la célèbre australopithèque qui vivait il y a plus de 3 millions d'années dans la région de l'Hadar en Ethiopie. Aujourd'hui, elle est considérée comme une cousine plutôt qu'une ascendante directe de la lignée humaine.

Cet os, c'est un métatarse (le quatrième) du pied gauche d'un individu de la même espèce que Lucy. Découvert lui aussi dans la région de l'Hadar, il a été minutieusement étudié et comparé à des os d'humains actuels, de chimpanzés et de gorilles.
Or, sa morphologie montre, quel que soit l'angle d'observation, une parenté étroite avec la forme du  Comparaison os fossile, sapiens, chimpanzé et gorille métatarse de votre pied, et s'éloigne de celle des gorilles et chimpanzés (voir image à droite - où AL 333-160 désigne l'os fossile, tirée de l' article de Science).

Pour les paléoanthropologues cette similitude de forme indique une adaptation à la marche à pied intensive et donc à un mode de vie essentiellement bipède, où l'usage des arbres et de la locomotion par les bras entre branches n'est plus qu'occasionnelle.

Cette découverte vient nourrir le dossier déjà très rempli de la marche bipède des A. Afarensis. Des équipes de plusieurs pays, dont Brigitte Senut au Muséum national d'histoire naturelle ont abondamment étudié cet aspect de la question. Avec la découverte, en 2000 d'Orrorin, au Kenya, Brigitte Senut avait même montré que la bipédie permanente remonte jusqu'à environ 6 millions d'années chez les hominidés. La bipédie de Toumaï, plus âgé d'un bon million d'années, est supposée à partir de l'analyse de la base de son crâne mais pas démontrée par manque d'os fossiles le permettant.

L'étude publiée dans Science confirme donc que la bipédie n'est pas une spécialité humaine, ni un caractère tardivement survenu dans l'évolution qui a conduit à l'espèce humaine et qu'elle a pu se perpétuer durant plusieurs millions d'années sans pour autant diriger l'évolution vers ce qui sera l'homme, en particulier l'augmentation de la taille et de la complexité du cerveau. Autrement dit, l'histoire du singe qui se met debout pour courir plus vite dans la savanne et qui - du coup et automatiquement - développe son cerveau et devient un homme est une belle histoire... à ne pas raconter aux enfants.

Source : Sciences2 du 11/02/2011

Lucy marchait déjà comme un homme

Le métatarse, retrouvé à proximité du squelette de Lucy, vu sous différents angles.

Les pieds de l'australopithèque étaient aussi arqués que les nôtres.

Longtemps considérée comme la «grand-mère» de l'humanité, Lucy n'en finit pas de surprendre. La découverte, en 1974, dans la région de l'Afar (Éthiopie), des restes de cette femelle australopithèque qui arpentait la savane africaine il y a 3,2 millions d'années, avait eu un grand retentissement. Pour la première fois, des paléontologues mettaient la main sur le squelette relativement complet d'un pré-humain très ancien. L'étude des os de son bassin et de son crâne révéla que Lucy était déjà une authentique bipède mais qu'elle gardait, à l'instar de ses ancêtres singes, la faculté de vivre dans les arbres.

Jusqu'à ce que des chercheurs trouvent, sur un site voisin, un os du pied ayant appartenu à l'un de ses congénères. La description de cette relique, présentée vendredi dans la revue Science, montre que les pieds de ces hominidés étaient aussi arqués que les nôtres. Et que Lucy passait plus de temps à courir sur ses deux jambes qu'à grimper aux arbres. En clair, elle marchait déjà aussi bien que nous. Preuve que la bipédie serait apparue plus tôt et plus vite qu'on ne le pensait. Mais le Pr Yves Coppens, codécouvreur de Lucy, note que des fossiles d'une autre espèce d'australopithèques, plus évoluée (dont l'homme descend en ligne directe), ont été découverts sur ce même site. Et que le fameux os pourrait tout aussi bien lui appartenir…

Source : Le Figaro du 11/02/2011

dimanche 13 février 2011

Evolution : Lucy marchait presque aussi bien que nous

Publiée dans Science par une équipe américaine, l’étude de l’os fossilisé du pied d’un Australopithèque de la même espèce que la célèbre Lucy, découvert comme elle en Ethiopie, prouve la présence d’une voûte plantaire, signe d’une bipédie proche de la nôtre.

Ce morceau d’os de 3,2 millions d’années, découvert à Hadar, en Ethiopie, éclaire d’un jour nouveau tout un pan de l’évolution de la lignée humaine. Il s’agit du 4e os du métatarse (os de la plante du pied, connecté au 4e orteil) d’un Australopithecus afarensis, l’espèce à laquelle appartenait Lucy. Une pièce anatomique qui manquait jusqu’ici aux paléoanthropologues. Sa structure indique que son propriétaire avait un pied doté d’une voûte plantaire, fait pour marcher au sol et non pour grimper aux arbres.

Cet élément complète et renforce le schéma d’une Lucy largement bipède, déjà esquissé depuis les années 1970 par la hanche et le genou du célèbre fossile. Si les os des mains incurvés des précédents fossiles d’afarensis montrent également une adaptation à l’arboricolisme, il s’avère donc que grimper aux arbres était pour lui une activité occasionnelle : "Je suis sûre qu’ils allaient parfois dans les arbres, mais ils ne devaient pas le faire beaucoup mieux que vous et moi !", conclut Carol Ward, paléontologue à l’Université du Missouri à Columbia.   

Source : MaxiSciences du 11/01/2011

samedi 12 février 2011

Le pas souple de Lucy

Comment marchaient les australopithèques, dont la célèbre Lucy ? A peu près comme nous, affirment des paléontologues, grâce à la découverte d’un élément crucial, un petit os du pied.

L'os découvert en Ethiopie, vieux de plus de 3 millions d'années, est le premier métatarse d'australopithèque connu aussi complet.

C’est un petit os qui n’a l’air de rien mais qui donne à Lucy et ses semblables, les australopithèques, un pas similaire au nôtre -à peu de choses près. Un métatarse, un os du pied vieux de 3,2 millions d’années, découvert dans l’Afar éthiopien, démontre en effet que ces homininés qui vivaient en Afrique il y a environ 3 millions d’années avaient un pied cambré.

Une voûte essentielle pour les bipèdes

Ceux qui souffrent de pieds plats comprendront tout de suite l’enjeu de cette conclusion. Les arches sur lesquels repose notre pied, qui lui donnent sa cambrure, sont des caractéristiques essentielles des hommes modernes qui passent tout leur temps sur deux jambes. Cette voûte plantaire absorbe les chocs, fait levier, permet au pied de s’adapter à des terrains variés et irréguliers. Sans elle, pas de courses rapides ou de longues distances parcourues.

C'est le 4ème métatarse d'un australopithèque qui a été découvert.

Revers de la médaille : nous sommes devenus de piètres grimpeurs. Le pied est moins souple et n’a plus le pouce mobile qui permet aux grands singes de s’agripper aux branches avec leurs pieds aussi bien qu’avec leurs mains.

De bons grimpeurs

Les australopithèques (Australopithecus afarensis), qui vivaient il y a -2,9 à -3,7 millions d’années, étaient bipèdes. Plusieurs traits du squelette de Lucy l’attestent, notamment la forme de son bassin. Cependant Lucy a aussi des phalanges plus courbées, une articulation du coude ou du genou plus proche de celle des grands singes, le tout bien adapté à la grimpette. Les os des pieds étant absents du fossile découvert en 1974, il n’était pas possible de conclure sur la démarche réelle de Lucy. Avec un pied plat, l’australopithèque ne serait pas allé bien loin et aurait passé beaucoup de temps dans les arbres.

Après avoir étudié le métatarse mis au jour près d’Hadar, Carol Ward, William Kimbel et Donald Johanson (co-découvreur de Lucy) affirment aujourd’hui dans la revue Science que les australopithèques étaient de bons marcheurs. La forme de l’os -la torsion d’une extrémité par rapport à l’autre- indique que le pied était arqué, donnant au marcheur le ressort typique du bipède accompli, expliquent les chercheurs américains.

Mystérieuses empreintes

Cette découverte pourrait-elle enfin résoudre le mystère des empreintes de Laetoli ? Ces traces de pas découvertes en Tanzanie en 1976, conservées par un dépôt de cendres volcaniques, ont été laissées par un bipède il y a 3,7 millions d’années. L’étude des zones de pression révèlent même qu’il s’agirait d’un pied arqué. Un australopithèque serait-il passé par là ?

Source : Sciences et Avenir du 11/02/2011

vendredi 11 février 2011

Il y a 3,2 millions d'années, Lucy et ses semblables étaient déjà bipèdes

Un os du pied d'un hominidé similaire à la célèbre Lucy, un ancêtre de l'homo sapiens vieux de 3,2 millions d'années, montre que cette espèce était bipède comme l'homme, selon une découverte publiée jeudi et qui pourrait modifier l'histoire de l'évolution humaine.

La forme de cet os fossilisé --un métatarsien-- retrouvé à Hadar en Ethiopie montre que ces hominidés, Australopithecus afarensis (A. afarensis) avaient des pieds arqués, une caractéristique physiologique indispensable pour se tenir debout sur deux jambes et marcher.

"Le quatrième métatarsien est le seul connu ayant appartenu à un A. afarensis et constitue une indication clé de l'évolution d'une façon de marcher unique à l'humain", explique William Kimbel, paléontologue à l'Université d'Arizona (sud-ouest), l'un des co-auteurs de cette découverte parue dans la revue américaine Science datée du 11 février.

Comme le pied humain, celui de l'afarensis comptait aussi cinq métatarsiens formant le métatarse, la partie du pied située entre le tarse (ensemble de sept os situés entre les extrémités du tibia et du péroné) et les orteils.
"Le développement d'un pied arqué a marqué un changement fondamental dans l'évolution vers la condition humaine, à savoir la disparition de la capacité d'utiliser le gros orteil pour s'accrocher aux branches, indiquant que ces ancêtres avaient finalement abandonné la vie dans les arbres pour vivre sur le sol", poursuit ce chercheur.

"Maintenant que nous savons que Lucy et ses semblables avaient un métatarse arqué, cela change beaucoup la manière dont nous voyons cette espèce d'hominidés car cela nous révèle où ils vivaient, ce qu'ils mangeaient et comment ils évitaient les prédateurs", souligne Carol Ward, professeur d'anatomie à l'Université du Missouri (sud), un autre co-auteur de ces travaux.

Les A. afarensis ont représenté dans l'évolution une nouvelle espèce d'hominidé, fondamentalement différente de celles qui ont précédé, comme l'Ardipithecus ramidus ou Ardi, qui ne marchait pas debout, en tout cas pas de façon permanente.

Les Ardipithecus vivaient il y a 4,4 millions d'années dans ce qui est aujourd'hui l'Ethipie. Ils sont les plus anciens hominidés connus et constituent un jalon vers l'ancêtre commun à l'homme et au singe.

Avec un pied arqué, les A. afarensis pouvaient sans problème sillonner la campagne et quitter la forêt en quête de nourriture quand ils en avaient besoin.

Dotés d'une solide mâchoire, ces hominidés pouvaient manger différents types de nourriture dont des fruits, des graines, des noix et des racines, relèvent les auteurs de l'étude.

Combinant la puissance de leur mâchoire et de leurs nouvelles capacités de marcher, Lucy et ses semblables pouvaient à loisir vivre dans des zones ouvertes de savane aussi bien que dans la forêt, en déduisent-ils.
Cette forme arquée du métatarse agit comme un ressort et une plateforme solide pour se propulser vers l'avant, ce qui permet de se tenir debout en marchant, précisent ces chercheurs.

"C'est une caractéristique clé de la marche chez les humains et ceux qui aujourd'hui ont les pieds plats ont de nombreux problèmes d'articulation dans tout leur squelette", note Carol Ward.

"Savoir que cette forme arquée du pied est apparue très tôt dans notre évolution montre que cette structure unique est fondamentale à la locomotion humaine", poursuit-elle.

"Si nous pouvons comprendre les raisons de la conception de notre corps et la sélection naturelle qui a façonné le squelette humain, nous avons un nouvel éclairage sur son fonctionnement aujourd'hui", ajoute cette spécialiste de l'anatomie.

Source : 20 mn du 10/02/2011

mercredi 25 août 2010

Lucy était-elle vraiment végétarienne ?

Des traces d’outils en pierre, identifiées sur des os de mammifères, laissent entendre que Lucy aurait aussi mangé de la viande. Mais cette interprétation fait débat.

Deux bouts d’os fossilisés ont fait la Une de Nature le 12 août. Et pour cause. Selon une étude publiée par la revue britannique, les entailles qu’ils portent révèleraient l’utilisation d’outils en pierre et la consommation de viande par des hominidés il y a 3,4 millions d’années. Soit 800 000 ans avant les plus vieilles pierres taillées connues et datées avec certitude.

D’une dizaine de centimètres chacun, ces fragments ont été trouvés sur le site de Dikika en Éthiopie par une équipe internationale menée par le paléoanthropologue Zeresenay Alemseged de l’Académie des sciences californienne de San Fransisco. L’un provient d’une côte d’un ongulé de la taille d’une vache et l’autre d’un fémur de jeune bovidé. Reste à déterminer d’où viennent les marques présentes sur ces fossiles. Pour les auteurs, cela ne fait pas de doute : des outils en pierre ont été utilisés pour détacher la chair -d’où les traces de coupures et de raclage- et probablement pour extraire la moelle osseuse -ce qui expliquerait les signes de percussion.

Découverte en Éthiopie - Yves Coppens : "Lucy n'a pas la tête à découper de la viande"

Le 12 août, la revue Nature annonçait la découverte, en Éthiopie, de fossiles qui reculent de près d'un million d'années la première utilisation de pierres pour découper de la viande. Une "scène de boucherie" attribuée à l'australopithecus afarensis, espèce de la célèbre Lucy. Le paléontologue et anthropologue Yves Coppens, qui avait contribué à définir cette espèce d'australopithèque, éclaire pour Le Point.fr les enjeux de cette nouvelle découverte.


Le Point.fr : Comment se présentent les fossiles trouvés à Dikika par le paléontologue Zeresenay Alemseged ? Qu'ont-ils de particulier ?

Yves Coppens : Ce sont des os d'animaux, un fragment de côte et un petit morceau de fémur, sur lesquels Alemseged a remarqué de longues traces. Les grossissements extrêmement précis qu'il en a obtenus permettent de les étudier dans le détail - leur profondeur, si la coupe est ronde ou plutôt aiguë - et d'en déduire le type d'objet qui a causé ces sillons. Il s'agit de coups de caillou, donnés sans doute pour découper les tendons et, sur le morceau de fémur, pour casser l'os et atteindre la moelle. On suppose que c'est l'australopithèque afarensis qui a infligé ces coups, car il est le seul connu dans cette zone.

mardi 17 août 2010

L'archéologie s'invite au plus vieux festin du monde

Des creux sur des reliefs ; des entailles sur des fossiles. Tels sont les indices qui ont conduit une équipe internationale d'archéologues et de paléontologues à s'inviter à ce qui s'est révélé être la scène de boucherie la plus ancienne connue. Deux os, un fragment de côte d'un ongulé de la taille d'une vache, voire plus grand encore, et un bout de fémur d'un jeune bovidé ayant la stature d'une chèvre, sont les seuls restes d'un festin vieux de 3,4 millions d'années, retrouvés dans des collines arides d'Ethiopie, dans l'Hadar, sur le site de Dikika.

La particularité de ces os, découverts à même le sol par Zeresenay Alemseged (California Academy of Sciences) en janvier 2009, c'est qu'ils portent des incisions qui ne peuvent pas être la marque de crocs de bêtes fauves ou de charognards. Elles sont sans conteste les témoins d'opérations de débitage et de fracturation par des outils de pierre, concluent Shannon McPherron (Institut Max Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig) et ses collègues dans l'étude de ces fossiles, publiée jeudi 12 août dans la revue Nature.

Le monde de l'archéologie, cet art d'accommoder les restes, savoure la découverte : les plus anciens outils lithiques dont la datation ne soit pas sujette à caution, trouvés à Gona en Ethiopie, remontent à 2,6 millions d'années. Et les incisions faites avec des pierres sur des fossiles les plus anciennes, sur le site proche de Bouri, datent de la même époque. Les fossiles trouvés à Dikika font donc bondir d'au moins 800 000 ans dans le passé les premiers bouchers ayant arpenté la Terre.

Qui donc étaient ces dépeceurs ? Zeresenay Alemseged est aussi le découvreur, sur le même site, de Selam, un squelette très bien conservé d'une enfant australopithèque, classé dans l'espèce afarensis. La même que celle à laquelle appartient la célèbre Lucy. Il est donc tentant d'attribuer l'usage des premiers outils lithiques à des représentants d'Australopithecus afarensis. "C'est le seul homininé dont nous disposons dans cette partie d'Afrique à cette période. C'est pourquoi nous pensons que c'est bien cette espèce qui a infligé les marques sur les os découverts", indique M. Alemseged.

L'analyse des entailles laissées sur l'os à l'aide de différents microscopes et systèmes d'imagerie a permis d'identifier divers usages des outils de pierre - coupure, raclage, percussion - pour détacher la chair et récupérer la moelle. Dans une de ces empreintes, un minuscule fragment de roche est même resté emprisonné.

L'arme du crime - si tant est qu'A. afarensis ne se soit pas contenté de charognage - reste cependant introuvable. Le terrain où ont été récoltés les os n'a encore livré aucune pierre, taillée ou non. Le gisement de galets le plus proche est distant de 6 km, ce qui implique une part de planification dans l'utilisation des outils qui ont pu en être tirés.

"JE MALTRAITE SANS DOUTE LUCY"

"Avec de tels outils, les carcasses d'animaux pouvaient constituer une source d'alimentation plus attractive, indique Shannon McPherron. Désormais, quand nous imaginerons Lucy en train de se déplacer dans ce paysage d'Afrique de l'Est à la recherche de nourriture, nous pourrons la voir avec un outil de pierre à la main." Yves Coppens, codécouvreur de ladite Lucy en 1994, a un peu de mal à se faire à cette idée. "J'aurais plutôt vu Australopithecus anamensis, plus proche du genre Homo, dans ce rôle, note-t-il. Mais je maltraite sans doute Lucy."

En revanche, le paléontologue n'est pas surpris par l'ancienneté de l'usage d'outils de pierre révélée à Dikika. "Depuis trente ans, je ne cesse de dire que des outillages remontent probablement à ces âges", dit-il. Sa conviction s'est forgée dans la vallée de l'Omo, toujours en Ethiopie, où l'on trouve de petits outils de quartz éclaté vieux de 2,5 millions d'années. Dans les années 1970, avec le préhistorien Jean Chavaillon, il a aussi trouvé de tels éclats dans des niveaux de 3,3 millions d'années. "Malheureusement, ils n'étaient pas en place, si bien que leur datation n'a pu être confirmée."

La découverte de Dikika renforce donc Yves Coppens dans l'idée que l'outil n'est pas apparu avec le genre Homo, ni même peut-être avec une espèce particulière, unique. "Il faut plutôt réfléchir en termes d'époques, de transitions. Je ne serais d'ailleurs pas étonné qu'à Dikika, on trouve d'autres hominidés qu'A. afarensis", prédit-il.

Anne Delagnes (laboratoire d'anthropologie des populations du passé, CNRS-Bordeaux I) n'est pas non plus surprise par la découverte de Dikika. Si l'on admet que la datation est solide, il faut "nuancer considérablement" l'image des premiers australopithèques et "de leur vulnérabilité face aux grands prédateurs animaux", note-t-elle, avec "les implications sociales et comportementales qui en découlent". Cette analyse de la scène de boucherie n'est qu'esquissée, regrette la préhistorienne. Mais laisser sur sa faim pour nourrir de nouvelles quêtes, n'est-ce pas l'essence de l'archéologie ?

Source : Le Monde du 14/08/2010