samedi 31 juillet 2021

La découverte d'un biface acheuléen au Maroc réécrit la préhistoire de l'Afrique du Nord

Le site recèle d'indices sur la présence de variants d'Homo erectus, constituant la plus ancienne occupation humaine de la région.

Son nom vient du gisement de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens, où fut découvert un outillage du Paléolithique inférieur dont la pièce caractéristique est le biface. Une équipe internationale a découvert l'Acheuléen le plus ancien d'Afrique du Nord, datant de 1,3 million d'années, dans la périphérie de Casablanca, a indiqué mercredi des chercheurs marocains ayant participé au programme de recherche.

Jusqu'à présent, les archéologues estimaient que la culture acheuléenne, dont l'une des caractéristiques est l'invention des outils bifaces, pendant le paléolithique inférieur, s'était établie il y a 700.00 ans dans cette partie d'Afrique du Nord. «Avec ce nouveau rebond chronologique, presque le double, le pays se positionne à l'échelle du continent (africain) où l'Acheuléen est documenté à presque 1,8 million d'années en Afrique de l'Est et 1,6 million d'années en Afrique du Sud», a expliqué l'archéologue marocain Abdelouahed Ben Ncer. Il s'agit d'une découverte «majeure» qui «contribue à enrichir le débat sur l'émergence de l'Acheuléen en Afrique», s'est félicité le codirecteur du programme franco-marocain Préhistoire de Casablanca, Abderrahim Mohib, lors d'une conférence de presse à Rabat. Cette recherche, parue dans la revue britannique Nature Report, a mobilisé 17 chercheurs marocains, français et italiens.

Elle s'appuie sur l'étude d'outillage lithique (bifaces, hachereaux ou piques) et géologique, extraits du site de la carrière «Thomas I», non loin de Casablanca (ouest), où des recherches sont menées depuis les années 1980. Les archéologues y ont découvert «l'un des assemblages acheuléens les plus riches d'Afrique», a souligné Abderrahim Mohib. «C'est très important car on parle du temps préhistorique, une période complexe avec peu de données.»

Les recherches ont également permis de découvrir «la plus ancienne occupation humaine au Maroc», a affirmé le codirecteur, précisant qu'il s'agissait de «variants de l'Homo Erectus ». En 2017, dans le site préhistorique de Jebel Irhoud (sud-ouest), des archéologues avaient découvert les restes d'Homo Sapiens de 300.000 ans, les plus vieux au monde. Cette découverte avait chamboulé la vision de l'évolution humaine.

Source : Le Figaro du 31/07/2021

La vie sur Terre aurait émergé il y a 3,42 milliards d’années

Une équipe de géologues aurait découvert le plus ancien microfossile de microbe et producteur de méthane prélevé dans la ceinture des roches vertes de Barberton en Afrique du Sud. D’après eux, des formes de vie capables de métaboliser le méthane pourraient avoir existé au fond des océans il y a 3,42 milliards d’années, en l’absence d’oxygène.

L’origine de l’émergence de la vie sur Terre est toujours débattue. Aurait-elle été amenée par les météorites ou les comètes, comme le propose la théorie de la panspermie ? Une autre hypothèse, la biogenèse, suggère qu’elle serait apparue dans la soupe primitive des premiers océans ou encore autour des profondes cheminées hydrothermales océaniques nommées fumeurs. Mais à quand remonte l’apparition de cette vie ?

Difficile de trancher. En effet, les conditions géochimiques terrestres il y a 4 milliards d’années sont assez mal connues. «L’environnement était probablement très hostile au développement de la vie», expliqueLaurence Lemelle, directrice de recherche au CNRS et au laboratoire de Géologie de l’ENS Lyon. «Mais dès 3,2 milliards d’années, on sait qu’il y avait une croûte océanique et des milieux marins peu profonds, donc on peut imaginer le développement d’une vie dans cet environnement. Pas celle des procaryotes qui poussent à 37 degrés dans nos laboratoires, mais peut-être comme celle des procaryotes qui vivent dans des milieux extrêmes».

«L’autre difficulté pour trouver les plus anciennes traces de vie fossile, c’est que plus on remonte dans le temps vers 4 milliards d’années, moins on trouve de surface terrestre ayant connu cette époque à cause de la tectonique des plaques, et plus les traces de vie sont effacées», complète son collègue Alexandre Simionovici, chercheur à l’Institut desSciences de la Terre et professeur à l’université de Grenoble.

La ceinture des roches vertes de Barbertonen Afrique du Sud constitue justement un terrain idéal pour rechercher des traces de vie ancienne, car il a connu peu de transformations métamorphiques fortes depuis la période géologique de l’Archéen (de 4 à 2,5 milliards d'années avant). Ce sont dans ces roches sédimentaires qu’une équipe de paléontologues et de géologues, dont font partieLaurence Lemelle et Alexandre Simionovici, a découvert les plus anciens microfossiles méthanogènes (producteurs de méthane) âgés d’environ 3,42 milliards d’années, très bien préservés et provenant de veines hydrothermales des fonds marins.

De quelle forme de vie s'agit-il ?

L’équipe s’est intéressée à une forme de vie dans un milieu hydrothermal de subsurface (une centaine de mètres sous la surface), une zone qui bénéficie de la lumière et d’un peu d’air. Il y a 3,42 milliards d’années, l’air contenait principalement de l'azote, du dioxyde de carbone et du méthane, mais pas d’oxygène. Quant à la température de l’eau, elle devait se situerautour de 30 degrés.

C’est dans cet environnement où une forme de vie aurait pu se développer, que les fossiles ont été découverts. Ces derniers prennent la forme de filaments d’une largeur d’un peu moins de 1 micron, commente Laurence Lemelle. «On observe ces formes filamentaires individuellement dans la roche, mais aussi sous des formes radiaires, ce qui évoque la formation de colonies microbiennes. Il pourrait bien s’agir d’une colonie de procaryotes.»

Mais comment être certain que ces objets filamentaires sont les fossiles de micro-organismesméthanogènes qui se développent sans oxygène ?

Une importante concentration en nickel

Les chercheurs se sont intéressés aux traces de métaux dans les filaments. En effet, les micro-organismes possèdent un panel de métaux de transition qui leur permettent de fonctionner, dont le nickel et le fer font partie. Ces métaux sontcontenus dans les protéines qui catalysent les réactions biochimiques.

Or, les micro-organismes dits méthanogènes se caractérisent par un excès de nickel par rapport aux autres. L’équipe s’est donc focalisée sur la détection de ce métal dans les fossiles, en s’appuyant sur la nano-spectroscopie d'absorption XANES (X-ray Absorption Near Edge Structure). Le spectre du nickel a été obtenu par fluorescence aux rayons X, qui permet d’avoir la composition atomique.

Résultat : les chercheurs ont découvert des niveaux de nickel très proches des cellules méthanogéniques actuelles, impliquées dans le métabolisme du méthane en l’absence d’oxygène. «Le nickel favorise en effet ce genre de chimie riche qui permet de donner de l’énergie pour entretenir ou donner la vie dans un environnement anaérobie », expliqueAlexandre Simionovici. Par ailleurs, «si nous nous sommes penchés sur la piste des micro-organismes méthanogéniques, c’est parce que nous savons qu’ils font partie des types de métabolisme les plus anciens», complète Laurence Lemelle.

En outre, d’autres exemples de micro-organismes producteurs de méthane et prenant la forme de filaments minces et courbés sont déjà connus, précise l’étude qui rapporte cette découverte dans la revue Science Advances. Cependant, il est difficile d’assurer que ces fossiles constituent une trace de vie ancienne, tant les roches et les matières organiques ont subi de transformations depuis l’Archéen. Toutefois, les nombreux indices laissent penser que cette hypothèse pourrait être la bonne.

«En dehors des rayons X, nous avons analysé notre échantillon à l’aide de plusieurs méthodologies -dont la microspectroscopie Raman qui est une méthode d’observation non destructive également utilisée sur Mars- et nous pouvons affirmer que nos résultats sont fiables», souligne le chercheur. «Mais comme à chaque fois dans le domaine de la paléobiologie, dès que l’on recule l’origine de la vie de quelques millions d’années, cela créé un débat chez les scientifiques !»

La quête de traces de vie ancienne sur Terre pourrait aussi aider la recherche dans l’exobiologie, notamment sur Mars. Les deux planètes ont connu un début d’histoire commun lorsqu’il y avait de l’eau sur la planète rouge, il y a environ 3,5 milliards d’années. Ainsi, lorsque les premiers échantillons martiens seront apportés sur Terre en 2030, ils pourront être analysés de la même manière que le sont actuellement les microfossiles terrestres: à l’aide notamment de rayons X, qui permettent de traverser les roches sans les détruire. «C’est dans ce cadre que s’inscrivent nos développements méthodologiques» conclut la chercheuse.

Source : Sciences et Vie du 30/07/2021

jeudi 29 juillet 2021

Ce que nous révèlent les groupes sanguins des Hommes de Néandertal et de Denisova

Le génome des Hommes de Néandertal et de Denisova a été séquencé mais de nombreux gènes n'ont pas encore été analysés. Une nouvelle étude montre que les groupes sanguins donnent des indices sur l'origine géographique des espèces et sur leur fertilité.

Les Hommes de Néandertal et de Denisova sont deux espèces du genre Homo aujourd'hui éteintes et ayant vécu en Eurasie, depuis l'Europe de l'Ouest jusqu'à la Sibérie. L'ADN d'individus appartenant à ces deux espèces a déjà été séquencé et a notamment permis de préciser les relations phylogénétiques de ces espèces avec Homo sapiens. Cependant, de nombreux gènes n'ont pas encore fait l'objet d'études poussées, dont les gènes responsables du groupe sanguin.

Il existe plusieurs dizaines de systèmes de groupes sanguins qui se réfèrent à des antigènes particuliers (plus de trois cents sont identifiés chez l'Homme) qui se trouvent à la surface des globules rouges. Cependant, tous ne sont pas régulièrement utilisés. Les systèmes ABO et Rh (pour rhésus) sont parmi les plus souvent mentionnés dans la vie courante. Les groupes sanguins correspondants peuvent donc être A+, AB- ou O+ par exemple.

D'autres systèmes tels que le Kell sont également importants à prendre en compte lors de transfusions sanguines. De plus, chaque système de groupe sanguin est déterminé à partir d'allèles dont le gène est localisé sur un chromosome en particulier. En ce qui concerne le système ABO, le gène se trouve sur la paire de chromosomes humains numéro 9 alors que le système Rh s'appuie sur un gène situé sur la paire de chromosomes numéro 1.

Une étude parue aujourd'hui dans Plos One s'est focalisée sur l'analyse des groupes sanguins d'un Dénisovien et de trois Néandertaliens datant d'une période située entre il y a 100.000 et 40.000 ans. Les auteurs se sont référés à sept systèmes de groupes sanguins couramment utilisés lors de transfusions sanguines.

Origine géographique et déclin des populations

Les auteurs de l'étude sont parvenus à établir plusieurs conclusions au terme des analyses des groupes sanguins. Ils ont tout d'abord démontré que Néandertal avait la même diversité de groupes sanguins dans le système ABO que l'Homme moderne et non uniquement le groupe O, comme supposé jusqu'à présent (ce qui peut exister chez d'autres espèces car tous les chimpanzés sont du groupe A et les gorilles du groupe B).

Les auteurs ont par ailleurs mis en évidence des allèles (différentes versions d'un gène) dont les associations sont cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle Néandertal et Denisova auraient une origine africaine.

Les associations sont cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle Néandertal et Denisova auraient une origine africaine

De plus, les groupes sanguins identifiés chez Néandertal ont un lien génétique avec ceux d'un aborigène australien et d'un indigène de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les auteurs interprètent ce résultat comme celui de la possibilité d'une hybridation entre Néandertal et l'Homme moderne avant la migration de celui-ci vers l'Asie du Sud-Est.

L'étude montre enfin que les Néandertaliens analysés présentent une diversité allélique faible. Certains allèles analysés sont de plus associés à une vulnérabilité accrue face à des maladies affectant les fœtus et les nouveau-nés, ce qui a mené à un fort taux de mortalité infantile chez ces espèces.

Source : Futura Sciences du 29/07/2021

lundi 19 juillet 2021

Seulement 7% de notre génome est propre à notre espèce

De nouveaux travaux suggèrent qu’environ 7% de notre génome est unique à notre espèce, et donc non partagé avec nos anciens cousins néandertaliens et dénisoviens. En outre, une fraction encore plus petite de notre génome est actuellement partagée par tous les humains modernes.

Qu’est-ce qui distingue les humains modernes des autres espèces humaines d’hominidés éteintes ?
Autrement dit, qu’est-ce qui rend les humains uniques ? Des chercheurs franchi une nouvelle étape vers la résolution de ce mystère en développant un nouvel outil : le Speedy Ancestral Recombination Graph Estimator (SARGE). Ce dernier favorise les comparaisons entre l’ADN des humains modernes et celui de nos ancêtres disparus (en prenant en compte les données manquantes dans les génomes anciens).

Les chercheurs savent déjà que les humains modernes partagent un peu d’ADN avec les néandertaliens, et dans une moindre mesure avec les dénisoviens. Toutefois, différentes personnes partagent différentes parties du génome. L’un des objectifs de cette nouvelle étude était d’identifier les gènes exclusifs aux humains modernes.

7% de notre ADN propres à notre espèce

Pour ces travaux publiés dans Science Advances, les chercheurs se sont appuyés sur 279 génomes humains modernes disponibles au Simons Genome Diversity Project. Ils les ont ensuite comparés à deux génomes de Neandertal et un génome de Denisovien extraits de fossiles vieux de 40 000 à 50 000 ans pour déterminer la fraction du génome humain moderne distincte des séquences génomiques de ces anciens cousins.

Selon ces travaux, seulement environ 7% de notre ADN serait propres à notre espèce. “C’est un pourcentage assez faible“, a déclaré Nathan Schaefer, biologiste computationnel à l’Université de Californie et co-auteur du nouvel article.

Les chercheurs ont également découvert qu’une fraction encore plus petite de notre génome, environ 1,5%, serait à la fois unique à notre espèce et partagée entre toutes les personnes vivantes aujourd’hui. Ces fragments d’ADN peuvent contenir les indices les plus significatifs sur ce qui distingue vraiment les êtres humains modernes.

“Tout ce que nous pouvons dire pour le moment, c’est que ces régions du génome sont hautement enrichies en gènes liés au développement neural et à la fonction cérébrale“, explique Richard Green, de l’Université de Californie et co-auteur de l’étude.

Deux vagues de mutations

En retraçant le moment de ces mutations, les chercheurs ont également souligné deux poussées adaptatives ayant contribué à des parties distinctement humaines du génome, il y a 600 000 ans et 200 000 ans. D’après les chercheurs, ces évolutions ont eu un impact sur les gènes impliqués dans des processus tels que la croissance des neurones, la fonction synaptique, le développement du cerveau et l’épissage de l’ARN.

“En utilisant de nouveaux outils pour l’édition du génome et des modèles d’organoïdes cérébraux pour la fonction neuronale, ces mutations sont des cibles évidentes pour les études expérimentales visant à déterminer ce qui a été sélectionné chez nos ancêtres humains après divergence avec nos parents éteints les plus proches“, écrivent les auteurs.

Parallèlement aux séquences néandertaliennes qui remontaient au mélange entre les Néandertaliens et les populations humaines modernes en dehors de l’Afrique, ces travaux ont également souligné plusieurs épisodes de mélange impliquant des humains modernes et plusieurs populations de dénisoviens, et non une seule.

Source : SciencePost du 19/07/2021

samedi 17 juillet 2021

Qui sont les Yamnayas, peuple nomade qui a bousculé l'Europe il y a 5000 ans ?

Il y a 5.000 ans, les Yamnayas, venus de la steppe eurasienne, ont migré vers l’ouest de l’Europe, et se sont installés dans différentes régions du continent. Leur arrivée marque durablement le patrimoine culturel et génétique des habitants de l’Europe de l’Ouest, de l’Âge du Bronze à nos jours.

D’où vient le patrimoine génétique des Européens modernes ? Depuis les années 2010, les séquençages des génomes d’individus ayant vécu à l'âge du Bronze, entre 2.700 et 900 avant J.-C., se multiplient, s’appuyant sur les progrès dans l’étude des os anciens. Les nouvelles techniques ont permis d'identifier quatre peuples fondateurs de l’Européen moderne, mais aussi de répondre à une question à laquelle l’archéologie seule ne parvenait pas à répondre : grâce à l’analyse d’ADN, nous savons aujourd’hui que l’apparition de nouvelles technologies et coutumes marquant l’entrée dans l’âge du Bronze serait liée aux déplacements des Hommes, et non des idées. Ces dernières années, le poids de l’immigration des Yamnayas, tribu nomade de culture Yamna originaire des steppes eurasiennes occupant le territoire des actuelles Ukraine et Russie, est alors revu à la hausse.

L’héritage des Yamnayas en Europe

La culture des Yamnayas se caractérise par une façon originale d’enterrer les morts : ils peignaient les corps avec un pigment ocre et les enterraient individuellement, en formant un tumulus. Cette pratique est à l’origine de leur nom, tiré du qualificatif russe désignant les "tombes en fosse", et s'est ensuite étendue à l'Ouest de l'Europe.

En 2015, l’analyse d’une soixantaine de génomes renforce la théorie selon laquelle les Yamnayas sont aussi à l'origine de la culture de la céramique cordée, style de poterie caractéristique de l'Europe centrale et orientale du troisième millénaire avant J.-C., reconnaissable par ses gravures obtenues par la pression de cordelettes sur la paroi du récipient avant sa cuisson.

Les Yamnayas décoraient d'ocre leurs morts et les enterraient dans des tombes individuelles.

Le lien entre les Yamnayas et la population relative à la culture de la céramique cordée a été établi par la génétique, qui a révélé qu'ils partageaient une grande partie de leurs patrimoines génétiques respectifs. C'est ainsi que l'analyse ADN a permis d'expliquer les apparents transferts culturels entre l'Est et l'Ouest de l'Europe en prouvant la migration des Yamnayas, et d'éclairer l'évolution des Européens. Il y a 5.000 ans, le génome des Européens de l'Ouest était semblable à ceux des chasseurs-cueilleurs, descendants des premiers Homo sapiens arrivés en Europe il y a plus de 45.000 ans, et des agriculteurs du Moyen-Orient, arrivés il y a 7.500 ans, lesquels ont cohabité pendant 2.000 ans. Mais le génome des Européens est profondément transformé par l’arrivée des Yamnayas. En Angleterre, il est remanié à près de 90% !

Les dessous du "grand remplacement"

Une question persiste : comment sont-ils parvenus à transmettre leur patrimoine génétique avec une telle ampleur ? Pour Kristian Kristiansen, professeur d'archéologie à l'université de Göteborg (Suède), il n’y a pas de doute, la rapidité avec laquelle les Yamnayas se sont étendus est une preuve de leur brutalité, comme il l'explique à New Scientist. Pour d’autres, c’est leur supériorité physique, due à leur grande taille et à leur régime alimentaire riche en protéines qui expliquerait leur succès au combat.

Mais leur notoriété de grands meurtriers ne fait pas consensus. Certaines études soulignent plutôt le contexte défavorable pour les Hommes présents sur les terres européennes à leur arrivée. A ce moment, en effet, l’Europe traverse une importante crise provoquée par le déploiement de la première épidémie de peste en Europe de l’Ouest. D'autres envisagent aussi que d'éventuels changements climatiques aient pu rendre les terres moins exploitables, favorisant ainsi l’activité d’élevage des Yamnayas au détriment de la culture des terres menée par les Européens d’alors.

Tous ces éléments constituent ainsi autant de nuances face à la réputation belliqueuse des nomades des steppes eurasiennes, alors qu’aucune trace de massacre n’a été retrouvée. Quel qu'en ait été le moyen, les Yamnayas ont durablement marqué le territoire européen : certains chercheurs les identifient même comme le peuple à l’origine des langues indo-européennes, puisque des populations indiennes et iraniennes portent aussi leurs marqueurs génétiques. Pour le moment, nous pouvons tout de même remercier les Yamnayas, puisque selon une étude publiée en 2015 dans la revue Nature, l’on tiendrait d'eux la capacité à digérer le lait !

Source : Sciences et Avenir du 17/07/2021

vendredi 16 juillet 2021

De l’ADN d’Hommes, de loups et de bisons retrouvé dans un sédiment vieux de 25 000 ans

De l’ADN ancien a pu être retrouvé dans les sols d’une grotte en Géorgie. Ces séquences d’ADN vieilles de 25.000 ans appartenaient à des Hommes, des loups et des bisons. Elles témoignent de l’histoire des populations humaines et animales de cette époque.

Le sol a parlé. Des Hommes, des loups et des bisons ont occupé une grotte de Géorgie il y a 25.000 ans. C’est grâce à de l’ADN qu’ils ont pu être identifiés. Contre toute attente, celui-ci n’a pas été retrouvé dans des os, mais directement dans le sédiment qui composait le sol de la cavité. Des biologistes autrichiens ont publié cette découverte dans Current Biology. Ils ont retrouvé dans un échantillon de sédiment plusieurs millions de séquences d’ADN.

De l’ADN dans la terre

La grotte de Satsurblia a été découverte en 1975, et depuis plusieurs campagnes de fouilles s’y sont succédé. "Elles ont mis en évidence l'utilisation de la grotte par les humains à différentes périodes de temps, au moins de 25.000 ans à 13.000 ans avant notre ère", raconte Pere Gelabert, chercheur à l’Université de Vienne et premier auteur de l’étude, à Sciences et Avenir. "Mais, il n'y avait pas d'ossements humains récupérés dans les couches les plus anciennes. Nous devions donc trouver d’autres méthodes pour documenter la génétique des peuples qui ont habité la grotte avant le dernier maximum glaciaire [22 000 – 17 000 ans avant aujourd’hui]", explique Pere Gelabert. Seuls subsistaient de cette époque des traces de foyer et des outils, principalement des lamelles et des burins en pierre.

Retrouver de l’ADN sans l’intermédiaire d’ossements ou de dents est une méthode récente.

Elle a été mise au point en 2017 par des paléogénéticiens de l’Institut Max Planck en Allemagne. Cette technique est une révolution, permettant l’accès à de nouvelles sources d’informations génétiques sur nos ancêtres. Depuis, l’utilisation de cette méthode se multiplie. Il a ainsi été possible de découvrir dans la grotte de Denisova (Sibérie) des traces de Neandertal et de l’Homme de Denisova, des anciennes espèces humaines.

Un groupe humain inconnu

Pour la grotte de Satsurblia, le séquençage de l’ADN a permis de déterminer que l’ADN humain provenait probablement de plusieurs femmes. Elles vivaient alors il y a environ 25.000 ans, d’après les datations radiocarbones effectuées sur le sédiment. Ce qui correspond à une époque qui se trouve avant le dernier maximum glaciaire, une période très froide durant laquelle le nord de l’Europe était sous la glace. Cet ADN ancien apporte alors des informations précieuses sur les groupes humains qui vivaient avant cette période. Celui-ci appartiendrait à un groupe jusque-là inconnu des scientifiques. "Il s’agit d’un groupe d'humains qui vivait dans le Caucase avant la dernière période glaciaire et qui est complètement différent de celui qui vivait après cette période. Ce qui signifie que la population a été complètement remplacée au cours de cette glaciation", analyse Pere Gelabert. Sa comparaison avec des génomes humains actuels montre qu’il aurait contribué aux populations eurasiatiques présentes. Il n'existe que deux témoins de ce groupe : le génome de Satsurblia et un autre génome retrouvé dans un os daté d’il y a 25.500 ans de la grotte voisine de Dzudzuana.

En ce qui concerne les ADN de loup et de bison, leur étude a également montré qu’il provient de plusieurs individus. Pour les loups, il s’agirait d’une ancienne lignée inconnue jusqu'à aujourd'hui et qui n'aurait pas survécu à la période glaciaire. Cette lignée ne serait, en effet, pas directement liée aux ancêtres des loups et des chiens actuels. Pour Pere Gelabert, "ce résultat prouve l'existence de multiples groupes de loups avant la période glaciaire. Ce qui montre qu’il devait y avoir une grande diversité de populations, car ce groupe-ci a peu contribué aux populations actuelles." Les mêmes conclusions ont pu être extraites des résultats concernant les bisons. Ces données reflètent ainsi l’image de changements importants des populations animales et humaines qui se sont déroulés durant cet âge glaciaire.

Des Hommes, des loups et des bisons … dans la même grotte ?

Mais quel est lien entre ces trois espèces ? Occupaient-elles la grotte au même moment ? Les chercheurs ne peuvent conclure à ce sujet. Les séquences d'ADN peuvent provenir d’animaux qui ont vécu à des centaines d'années d'intervalle. Dans ce contexte, les couches archéologiques couvrent, en effet, de très longues périodes de temps. Les archéologues ont trouvé de nombreux os de bisons et de chiens dans plusieurs couches de la grotte. Ce qui signifie que ces deux espèces ont dû fréquemment habiter cet endroit. "Mais malheureusement, nous ne pouvons pas savoir si toutes ces espèces y ont vécu au même moment", souligne Pere Gelabert.

Plus on recule dans le temps, plus il est difficile de retrouver de l’ADN suffisamment bien conservé pour être analysé. Pouvoir étudier l’ADN contenu dans les sols, et non plus seulement celui issu des restes osseux, augmente les chances de pouvoir en apprendre plus sur ces populations humaines et animales passées. L’équipe de Pere Gelabert a ainsi pour projet de continuer à investiguer le sol de la grotte de Satsurblia pour étudier les niveaux encore plus anciens, jusqu’à 50.000 ans avant le présent. Les recherches vont également s’étendre à d’autres grottes européennes. Les sols n’ont ainsi pas fini de nous raconter notre histoire.

Source : Sciences et Avenir du 16/07/2021

jeudi 8 juillet 2021

Nous sommes tous des nomades des steppes

Leurs gènes se sont diffusés massivement et rapidement dans la population locale.

Quand leur silhouette s'est découpée à l'horizon, la peur a dû envahir le cœur des paisibles fermiers de l'est de la France. Grands, bien nourris, les arrivants faisaient forte impression. De culture Yamna, ils arrivaient des steppes pontiques, au nord de la mer Noire.

Amis ou ennemis ? Nos ancêtres se sont forcément posé la question… qui taraude encore aujourd'hui les préhistoriens. Les vestiges archéologiques avaient déjà montré la diffusion progressive, dans toute l'Europe, d'une culture venue de l'est entre 4000 et 2500 ans av. J.-C. : céramiques "cordées" - ornées de motifs obtenus en imprimant des cordages -, haches et sépultures individuelles là où elles étaient encore communes…

En quelques générations, les nomades d'Eurasie ont traversé l'Europe. Leurs descendants, arrivés en France, s'y sont mêlés à la population.

En 2015, la paléogénétique avait montré que cette diffusion était portée par des peuples ayant voyagé des steppes d'Eurasie vers l'Europe centrale. De là, leurs descendants ont essaimé jusqu'en France. En étudiant 400 000 polymorphimes chez 69 Européens ayant vécu entre 6000 et 1000 ans av. J.-C., l'équipe dirigée par Wolfgang Haak (Institut Max-Planck d'Iéna) décrivait une migration massive : 75% des individus testés sur le territoire de l'Allemagne affichent alors une ascendance yamnaya !

Les descendants de ces groupes venus des steppes ont infiltré toute l'Europe en une vingtaine de générations. "Quand on regarde les séquençages génétiques au début de l'âge du Bronze, il y a un avant et un après la migration de ces nomades, constate Ludovic Orlando, de l'université de Toulouse. En très peu de temps, un petit millénaire, la génétique des Français a complètement changé."

La rapidité avec laquelle ces gènes se sont diffusés a posé question. En 2017, une étude américano-suédoise faisait sensation. Elle utilisait les séquences génétiques typiques de ces populations et présentes sur le chromosome X pour y calculer le rapport hommes/femmes. Les pères (dotés d'un chromosome sexuel Y et d'un chromosome sexuel X) transmettent leur chromosome X une fois sur deux, tandis que les mères (dotées de deux chromosomes X) le transmettent deux fois plus. Le calcul indique que les groupes d'arrivants comptaient entre 5 et 14 hommes pour 1 femme !

Avantage biologique ou social

Ajoutez à cela une subite prolifération en Europe de sépultures de guerriers mâles, enterrés à la mode Yamna sous des tumulus, parfois avec un cheval domestiqué, et l'imaginaire se peuple de hordes d'envahisseurs mâles violents. Mais, nuance Eva-Maria Geigl, "on ne sait pas du tout comment s'est passée cette rencontre, si elle a été violente ou non. Il n'y a pas de traces archéologiques de violence en France".

Pourtant, la diffusion rapide de chromosomes Y typiques des nomades des steppes mâles dans les populations locales indique bien que les descendants de ces hommes venus de l'est ont fécondé massivement les femmes des populations de fermiers locaux. Mais "il est aussi possible que ces hommes aient été plus fertiles, ou qu'ils aient eu plus de succès auprès des femmes, tempère Ludovic Orlando.

Il suffit parfois d'un petit avantage pour que des séquences génétiques se propagent rapidement dans une population". L'avantage n'était pas forcément biologique : il suffit que les nomades, des éleveurs, aient acquis des positions sociales dominantes pour que leurs gènes se soient propagés plus efficacement.

Sans compter que les fermiers qui peuplaient alors l'Europe étaient en petite forme. En 2015, l'équipe d'Eske Willerslev (université de Copenhague) révélait avoir identifié l'ADN de la bactérie responsable de la peste, Yersinia pestis, sur sept restes humains de l'âge du Bronze, soit 8 % des fossiles testés en Europe centrale. Certes, cette bactérie n'avait visiblement pas encore acquis la capacité de se propager via les puces des rats… mais si elle était moins transmissible, elle était déjà mortelle. Et a dû faire des ravages dans les nouvelles villes fondées par les fermiers de la fin du Néolithique. Toujours est-il qu'en France comme dans le reste de l'Europe, les populations des steppes d'Europe centrale s'imposent. Et avec elles, probablement, les langues indo-européennes. Si l'on s'est longtemps interrogé sur leur origine exacte, l'époque et leur mode de diffusion, les données génétiques indiquent que la vague venue d'Eurasie était massive et a submergé les populations locales. On peut dès lors supposer que les nouveaux arrivants ont imposé leur langue.

Ceux-ci vont se mêler à la population et apprendre à cultiver. La fusion, qu'elle ait été progressive ou brutale, pacifique ou imposée, a eu lieu. Les tests génétiques sur les populations actuelles en témoignent : en moyenne 40 % de notre génome est issu de ces nomades. Avec des différences selon les régions : cette influence est nettement plus prononcée chez les habitants du nord et de l'est de la France que dans le sud.

Source : Sciences & Vie du 21/06/2021

mercredi 7 juillet 2021

L’« homme-dragon », espèce sœur d’Homo sapiens ? Entretien avec Jean-Jacques Hublin

Suite à l’annonce de la découverte d’une nouvelle espèce humaine « sœur » d’Homo sapiens en Chine, La Recherche fait le point avec le paléoanthropologue et professeur au Collège de France Jean-Jacques Hublin. L’occasion de revenir sur l’étude et le fossile à l’origine de cette hypothèse, ainsi que sur l’histoire évolutive de la lignée humaine.

Une nouvelle espèce de la lignée humaine aurait-elle été découverte ? C’est ce que prétend une étude publiée le 25 juin dernier dans la toute jeune revue The Innovation. Des paléontologues chinois ont analysé un crâne d’au moins 146 000 ans retrouvé à Harbin, dans la province du Heilongjiang, dans le nord-est de la Chine. Mais leur conclusion a de quoi surprendre : il s’agirait d’un spécimen d’une espèce humaine encore inconnue, qu’ils considèrent être une lignée sœur d’Homo sapiens. Homo longi, surnommé l’« homme-dragon », remettrait en cause un pan entier de la chronologie du genre Homo établie jusqu’ici. Cette annonce, très relayée dans les médias, est l’occasion d’un entretien avec Jean-Jacques Hublin, directeur du département Évolution de l’homme de l’Institut Max-Planck de Leipzig et titulaire de la chaire internationale de paléoanthropologie au Collège de France.

La Recherche : Comment se positionne la communauté scientifique par rapport à ce fossile et les conclusions qu’en tirent les auteurs de l’étude ?

Jean-Jacques Hublin : Il y a deux aspects. Tout d’abord, le fossile décrit est extrêmement intéressant. Je pense qu’il est important parce que c’est presque certainement le représentant d’un groupe un peu mystérieux, les Dénisoviens, d’abord identifié à partir d’ADN retrouvé dans la grotte de Denisova, dans les montagnes de l’Altaï, en Sibérie. Il y a eu beaucoup de discussions sur les caractères anatomiques des Dénisoviens, qui sont longtemps restés inconnus. Le gisement n’a livré que quelques dents isolées et des petits bouts d’os. D’autre part, il y a la question de l’interprétation qui est faite de ce crâne chinois par les auteurs de l’article et leurs propositions en termes de phylogénie, notamment la création de ce terme d’Homo longi. Sur cette partie, je suis extrêmement réservé. La méthode utilisée n’est pas très bien assise en paléoanthropologie.

Quelle a été la chronologie des découvertes concernant cette branche ?

En 2010, avec mes collègues de l’Institut Max Planck, nous avons publié un article sur la découverte de ces Dénisoviens. L’ADN retrouvé montre que ce groupe d’hommes fossile correspond à une branche sœur des Néandertaliens connus en Europe, et dont on a retrouvé de l’ADN. Les Dénisoviens ont été découverts dans l’Altaï mais ce n’était pas le cœur de leur territoire, et ils ont dû être présents dans d’autres régions de l’Asie, surtout dans le sud. La présence de traces de leur ADN en Australie et Nouvelle-Guinée montre que les Homo sapiens ont dû s’hybrider avec des Dénisoviens en passant par l’Asie du sud. Nous avons de nombreux fossiles de cette époque en Chine, et tout porte à croire que ce sont des Dénisoviens. Malheureusement, sur ces fossiles chinois, l’ADN n’a pas été conservé. Mais en 2019, j’ai publié avec des collègues chinois l’analyse d’une mandibule découverte au Tibet, à 2000 km de Denisova. On en a extrait des protéines qui montrent que c’est bien un Dénisovien. Et cette mandibule, beaucoup plus complète que les restes de l’Altaï, a des caractères morphologiques que l’on peut comparer à ceux d’autres fossiles chinois. Cela conforte l’idée que, très probablement, tous ces fossiles sont des Dénisoviens. Ce crâne de Harbin, est, pour moi le plus complet des fossiles dénisoviens.

Que pensez-vous de cette hypothèse des chercheurs chinois de faire des Dénisoviens non plus le groupe frère des Néandertaliens, mais de celui des Homo sapiens ?

C’est là qu’un problème surgit. L’étude qui vient d’être publiée ignore totalement ce schéma. Elle rapproche bien le crâne de Harbin des Dénisoviens, mais fait de ceux-ci un groupe frère des Homo sapiens et non des Néandertaliens. La structure de l’arbre évolutif et la date de divergence de ces lignées qui sont proposées sont complètement en contradiction avec la génétique des populations et la paléogénomique développée depuis dix ans. Les chercheurs chinois sont très longtemps restés attachés à un modèle évolutif que l’on appelle « multirégional », dans lequel on faisait autrefois émerger les différents groupes d’hommes actuels de formes archaïques locales. Dans ce cadre, les Chinois actuels descendraient de fossiles chinois, non de sapiens venus d’Afrique. Ce n’est pas le modèle présenté dans cet article, mais entre être un groupe frère ou être un groupe ancestral, la frontière est assez floue. Ils proposent aussi un nom latin. Un jour ou l’autre, il va bien falloir en donner un aux Dénisoviens. Cependant un des principes de base de la nomenclature zoologique, c’est que si quelqu’un a créé une espèce un jour, le nom latin qu’il lui a donné reste un nom qui est prioritaire sur ceux qui peuvent être donnés par la suite à d’autres spécimens de la même espèce. Et parmi les fossiles chinois, certains ont déjà reçu un nom dans le passé.

Que sait-on des mouvements des populations humaines au cours de la préhistoire ?

Pour l’instant, on en a une vision assez cohérente : une évolution humaine qui commence en Afrique avec plusieurs sorties de différentes espèces vers l’Eurasie. Homo sapiens lui-même est plusieurs fois sortie d’Afrique, et il y a 50 000 ans, il commence à remplacer les Néandertaliens et les Dénisoviens. On passe alors de peut-être cinq à six espèces humaines à une seule. C’est le schéma qui est le plus communément accepté. Maintenant, si vous voulez faire des hommes actuels le groupe frère des Dénisoviens qui sont connus en Chine, avec une origine africaine de l’ensemble, ça devient très compliqué.

Comment cela se passe-t-il en temps normal pour décrire et valider une nouvelle espèce qui rejoindrait le genre Homo ?

Classiquement, c’est par ce qu’on appelle le phénotype, c’est-à-dire sur les caractères anatomiques. Par exemple, les hommes de Neandertal ont des caractères dentaires et faciaux, qu’on ne trouve pas ailleurs. Les espèces paléontologiques sont difficiles à définir et on ne dispose pas tous les critères qu’on a sur des espèces vivantes, c’est évident. On se fonde essentiellement sur l'anatomie osseuse. Cependant, pour les périodes relativement récentes, on parvient parfois à recueillir et à analyser de l’ADN fossile. Dans ce cas, on peut utiliser la paléogénétique, qui ne dit pas si une population est une espèce ou pas, mais qui indique la structure d’un arbre de relations entre différentes branches. Entre deux individus pris sur Terre au hasard, on trouvera la même chose sur leur ADN, sauf un nucléotide tous les mille en moyenne qui sera différent. Entre moi et un chimpanzé, on trouvera une différence tous les cent nucléotides. On peut procéder ainsi pour tout un tas de groupes humains, actuels ou passés. C’est ce qui permet de créer ces arbres où l’on range ensemble des branches qui ont le moins de différences. À la fin, on obtient un schéma cohérent où les branches qui ont divergé depuis le plus longtemps sont celles qui présentent aujourd’hui le plus de distance. Et cet arbre est extrêmement solide et très difficile à invalider avec des spéculations sur la forme des crânes.

Parvient-on à bien définir ce que l’on appelle une espèce ?

La notion d’espèce est effectivement une notion en crise aujourd’hui, pas uniquement en paléontologie. Le « concept biologique » de l’espèce, c’est l’idée que des entités sont isolées sur le plan reproductif. Des individus peuvent se reproduire entre eux mais pas avec ceux d’autres espèces. On se rend compte aujourd’hui que de nombreuses entités qu’on croyait être des espèces ne sont pas strictement isolées sur le plan reproductif. Ainsi, à peu près un quart de toutes les espèces de mammifères se sont hybridées à un moment avec des espèces voisines. C’est le cas chez des espèces d’ours, de babouins, de dauphins… On a des tas d’exemples qui montrent qu’on peut avoir des entités qui sont assez bien séparées les unes des autres, parfois depuis plusieurs millions d’années, qui ont pourtant gardé une capacité de reproduction avec une espèce proche. Donc ce n’est pas un critère absolu. Ce qui est en train d’émerger aujourd’hui c’est une nouvelle définition de l’espèce. Même s’il y a interfécondité, certains mécanismes préservent l’intégrité de ces entités. Ça peut être des mécanismes très simples, par exemple le fait que les hybrides soient moins féconds que les membres des espèces mères.

Comment ce concept est-il désormais approché ?

Pour certains, une espèce correspond à ces lignées de métapopulations qui maintiennent leur intégrité sur des centaines de milliers d’années. Si l’on accepte cette définition, les Néandertaliens sont une espèce. Ils ont été en contact avec les sapiens plusieurs fois au cours des dernières centaines de milliers d’années, un peu de matériel génétique est passé de l’un à l’autre, mais les Néandertaliens n’ont pas évolué en un mélange avec les formes africaines. Au contraire, ils ont continué à diverger. De ce point de vue, je pense qu’on risque d’être amené à faire aussi une espèce des Dénisoviens. Du point de vue de la nomenclature, ma prédiction c’est que ça va être Homo mapaensis, le nom le plus ancien que je connaisse qui a été créé pour un fossile chinois en 1965.

Est-il envisageable qu’un jour l’homme de Neandertal soit détrôné par une nouvelle espèce plus proche d’Homo sapiens ?

On ne peut pas dire que Neandertal soit plus proche de sapiens que les Dénisoviens. Les trois groupes ont un ancêtre commun qui vivait il y a 700 000 ou 800 000 ans, qui a donné une branche africaine et une branche eurasiatique, vers 650 000 ans. Cette branche eurasiatique s’est elle-même subdivisée par la suite entre des populations européennes et de l’ouest de l’Asie et des populations de l’est de l’Asie. C’est la séparation entre Néandertaliens et Dénisoviens, qui se passe vers 450 000 ans. Dans ce schéma, Homo sapiens est à la même distance des Néandertaliens que des Dénisoviens.

C’est la distance génétique qui nous donne la date de divergence de ces branches. Mais du point de vue des caractères, malheureusement, ce n’est pas en comptant des nucléotides qu’on peut savoir si des branches se ressemblent du point de vue du phénotype. La paléogénétique est très intéressante pour créer ces arbres et nous donner une chronologie des événements. Mais il y a une chose qu’elle ne sait pas encore faire, c’est prévoir le phénotype.

Ces dernières décennies, les découvertes de nouvelles espèces humaines se sont multipliées. Doit-on s’attendre à ce que cela continue ?

Le paysage de la paléoanthropologie a beaucoup changé. Quand j’étais étudiant, on considérait qu’il y avait Homo erectus, qui vivait il y a un million d’années, et deux branches plus tardives : Homo sapiens et les Neandertal. En 2010, les Dénisoviens ont été découverts, mais on avait avant cela aussi identifié sur l’île indonésienne de Florès une petite créature d’un mètre de haut avec un cerveau gros comme une orange qui vivait il y a encore 50 000 ans. Aux Philippines, une autre espèce baptisée Homo luzonensis a été mise au jour, et qui ressemble aussi un peu à l’Homo floresiensis. Elles doivent être le produit d’un long isolement. Personnellement, je pense que si l’on trouve de nouvelles espèces, cela risque d’être plutôt dans les milieux insulaires. Pourtant très récemment, une autre espèce, Homo naledi, a été identifié dans une grande zone continentale. Elle n’est connue que dans deux sites qui datent d’il y a 300 000 ans dans le sud de l’Afrique, et il possède des caractères qui évoquent bien le genre Homo, mais aussi d’autres très primitifs, et possède encore une fois un petit cerveau. Quelque chose dans son mode de vie devait l’isoler et le protéger des autres hominines à grands cerveaux qui existaient en Afrique.

Dans une zone comme l’Europe occidentale ou la Chine, des espèces d’Hominines très proches qui existeraient côte à côte pendant des centaines de milliers d’années, ça me paraît assez improbable. Si l’on trouve une lignée sœur des Homo sapiens, je parierais plutôt sur l’Afrique, où vivaient nos ancêtres. Les sapiens les plus anciens que l’on connaisse sont ceux que j’ai décrits en 2017 à Djebel Irhoud, au Maroc. Ils ont 300 000 ans, donc ce qui se passe entre 300 000 et 650 000 dans le continent reste encore mal compris. Peut-être l’histoire du rameau africain est-elle plus compliquée que ce que l’on a en tête aujourd’hui …

Source : La Recherche du 07/07/2021

lundi 5 juillet 2021

Nous sommes tous des paysans d'Anatolie

Les Français d'aujourd'hui leur doivent la majorité de leur ADN.

En quelques centaines d'années, les paysages de la France ont été bouleversés… pour toujours. Ses forêts profondes, sauvages, qui avaient prospéré avec la sortie de la période glaciaire et faisaient le délice des chasseurs-cueilleurs, ont commencé à rétrécir. Elles ont laissé place à des champs, des pâturages. Sur les collines sont apparus des villages. Et les hommes, qui jusqu'ici parcouraient le pays par petits groupes, rares, sont devenus omniprésents.

Les archéologues se sont longtemps demandé si la révolution néolithique, qui a eu lieu il y a un peu plus de 6 000 ans sur notre territoire, s'était produite par "diffusion culturelle" ou par "diffusion démique". En d'autres termes, si les chasseurs-cueilleurs avaient appris à cultiver la terre et à élever du bétail auprès d'agriculteurs aguerris, ou s'ils avaient été remplacés par des populations venues des pays où l'agriculture était née.

C'est la paléogénétique qui a apporté la réponse, et notamment, pour le territoire français, une étude de 2020 publiée par l'équipe de paléo-génomique de l'Institut Jacques-Monod, à Paris. L'analyse de séquences génétiques de 243 fossiles retrouvés en France dans le cadre du projet Ancestra voit bien l'irruption d'une nouvelle population en France ; les premières traces de métissage datent d'environ 5 300 ans av. J.-C. Leurs gènes désignent même précisément d'où ils venaient : d'Anatolie, une région qui correspond à la Turquie actuelle.

Deux voies migratoires

"Les agriculteurs sont arrivés par deux voies principales, décrit Eva-Maria Geigl, membre de l'équipe.

Certains ont traversé les Balkans, suivi le Danube, puis atteint le Bassin parisien. D'autres ont longé les côtes de la Méditerranée, depuis la Grèce, puis l'Italie, jusqu'au sud de la France, en Corse et en Espagne de l'Est. Après ils sont remontés vers le nord." C'est en France que ces deux vagues se rejoignent, vers 5 000 ans av. J.-C. Ces deux voies migratoires avaient déjà été observées par l'archéologie : les agriculteurs nous ont laissé des faucilles en pierre taillée, des vestiges de maisons et les premières céramiques. Ceux passés par l'Europe centrale portent avec eux la culture rubanée (ils façonnent des pièces de poterie sur lesquelles ils gravent des rubans) alors que ceux du Midi impriment leur poterie avec des coquillages - on parle de culture "impresso-cardiale".

Mais ce que la génétique révèle, c'est que ces migrants se déplaçaient en famille. La proportion de séquences portant des variations typiquement anatoliennes et présentes sur le chromosome Y (masculin) ou d'ADN mitochondrial (transmis par les femmes) suggère que, globalement, autant d'hommes que de femmes anatoliens se sont alors installés. Quelles relations ont-ils établies avec les chasseurs-cueilleurs déjà présents ? En Europe, la génétique indique des situations très contrastées : certains individus semblent bien issus d'unions mixtes, mais elles n'étaient pas la norme.

Une étude parue en mai 2020 suggère que leur arrivée en France s'est déroulée bien autrement. "Que ce soit sur la route danubienne, dans les Balkans, ou méditerranéenne, en Croatie ou en Italie, on n'observe qu'un faible métissage des nouveaux habitants avec les chasseurs-cueilleurs, de l'ordre de quelques pourcents", indique Maïté Rivollat, la post-doctorante qui a analysé ces données.

Cohabitation et métissage

Pour autant, les fermiers n'ont pas conquis le territoire par la violence : l'archéologie ne rapporte pas de traces de massacres. Là où les nouveaux arrivants s'installent, les chasseurs-cueilleurs, plus mobiles, s'en vont probablement chasser ailleurs. "En revanche, dans le sud de la France, le métissage est important. Une de nos analyses concerne un individu qui a vécu en Provence et présente 55 % de séquences héritées des chasseurs-cueilleurs", poursuit la chercheuse. Preuve que les chasseurs-cueilleurs se sont installés dans la région et ont fondé des familles avec les nouveaux arrivants. Et cette cohabitation a duré, le flux de gènes de chasseurs-cueilleurs s'étant poursuivi sur plusieurs générations.

Des agriculteurs du Proche-Orient. C'est précisément d'Anatolie que sont venues les populations d'agriculteurs qui se sont mêlées aux Français, en passant soit le long de la Méditerranée, soit par l'Europe de l'Est.

La conversion à l'agriculture a permis à la population humaine de survivre en France, malgré la migration vers les régions boréales des troupeaux d'animaux qui alimentaient leurs prédécesseurs. En quelques centaines d'années seulement, la population a été multipliée par 10 ou 20, selon les estimations. Aujourd'hui, les Français affichent encore dans leur génome plus de 50 % de séquences héritées de ces ancêtres fermiers d'Anatolie. Et le reste alors ? Elle arrive, comme une vague venue des steppes d'Eurasie.

Source : Sciences & Vie du 21/06/2021

jeudi 1 juillet 2021

Nous sommes tous Cro-Magnon

Il y a 40.000 ans, les humains modernes venant du sud-est pénètrent dans un Hexagone dominé par le froid.

De la persévérance : c'est ce qu'il a fallu à nos ancêtres pour s'installer en France. Car lorsque les premiers représentants des Homo sapiens pénètrent sur le territoire, il y a 40 000 ans, celui-ci est en pleine glaciation. Ils vont être régulièrement chassés par ces poussées glaciaires, mais reviendront chaque fois encore plus forts.

D'où viennent-ils exactement ?

Homo sapiens est né en Afrique, il y a plus de 300 000 ans. Il y a 200 000 ans, on le retrouve au Proche-Orient. En 2021, de l'ADN des premiers arrivants en Europe, découvert en République tchèque ou encore en Bulgarie, était séquencé : il date d'environ 45 000 ans. Ces chasseurs-cueilleurs nomades progressaient donc lentement.

Quand ils arrivent en France, le territoire n'a rien du "doux pays de notre enfance". Les périodes les plus clémentes affichent quelques degrés de moins qu'aujourd'hui. Mais tous les 1 000 à 3 000 ans, le froid s'accentue. La glace envahit une grande partie du territoire. Les forêts de feuillus et de conifères sont remplacées par des paysages de steppes russes, parcourues de mammouths, rhinocéros laineux, rennes, chevaux… Au plus fort des glaciations, la France est un désert polaire et la glace gagne les bords de la Méditerranée.

L'homme moderne, de l'Afrique à la France. Homo Sapiens arrivait lui aussi d'Afrique. Au Proche-Orient, en Europe de l'Est (il y a 45 000 ans) puis en France, il croise les Néandertaliens.

Certes, les humains modernes ont de la ressource. Quand le froid s'intensifie, ils mangent moins de végétaux (racines, plantes) et plus de viande. Ils ont perfectionné leurs techniques de chasse et leurs outils sont plus performants : les pierres sont désormais précisément taillées pour être tranchantes, légères. Les os sont également travaillés pour servir de sagaies. On sait coudre des vêtements chauds dans la fourrure du gibier. Et l'on apprécie la douceur des grottes. Ces premiers humains modernes y laissent un témoignage d'une âme artistique étonnante : des parois couvertes de troupeaux de chevaux, de bisons ou de rennes qu'ils croisaient régulièrement.

Mais le froid est souvent plus fort : "Dans les données génétiques, nous voyons ces périodes de froid extrême, indique Maïté Rivollat (université de Bordeaux et Max Planck Institute for the Science of Human History d'Iéna). Lors du dernier maximum glaciaire il y a 20 000 ans, on observe une perte de diversité génétique importante. Cela indique une réduction sévère du nombre d'individus dans la population, ce qu'on appelle un goulet d'étranglement."

Pour échapper au froid, les tribus quittent le territoire et redescendent vers des refuges climatiques : la péninsule ibérique pour les uns, l'Italie, les Balkans, le sud de la Méditerranée pour les autres. Puis elles remonteront. Mais elles ne seront pas seules. "Il y a 14 500 ans, quand le climat commence à se radoucir, on voit dans les génomes apparaître un apport majeur de nouvelles populations venant du sud-est de l'Europe ou du Proche-Orient", poursuit la chercheuse. Des populations à la peau sombre qui vont venir grossir celle des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique.

Que reste-t-il aujourd'hui, en nous, de celui qu'on a longtemps appelé Cro-Magnon ? Selon les personnes, entre 5 et 15 % de génome provient de cet ancêtre. Car avec la période chaude de l'Holocène, une révolution couve au Proche-Orient. Un raz de marée se prépare.

Source : Sciences & Vie du 21/06/2021