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samedi 14 décembre 2019

La parole serait apparue avec notre ancêtre commun avec les singes, il y a 20 millions d'années !

Cela fait 50 ans que l'on datait la faculté de parole en fonction de l'apparition d'Homo sapiens. Il apparaît pourtant que, loin d'être liée à une fonction anatomique, la parole est aussi - rudimentairement - utilisée par les singes, et serait donc bien plus ancienne que prévu.

Même dans le monde scientifique, certaines théories pourtant datées ont la dent dure. Contrairement à ce que l'on croyait établi depuis 50 ans, la position basse du larynx n'est pas nécessaire à la parole, ont ainsi démontré des équipes françaises, américaines et canadiennes. Ces travaux publiés dans Science Advances démontrent en effet que contrairement à ce que l'on croyait jusque-là, le singe est bel et bien doué de parole, malgré son larynx haut placé.

I, A et OU : les voyelles caractéristiques de la parole

Attention de ne pas confondre parole et langage ! La parole, ce sont des sons produits par l'articulation, tandis que le langage suppose une organisation des mots en phrase, selon une syntaxe qui lui confère un sens. Pour parler de parole, la condition est de produire des voyelles contrastées, c'est-à-dire des voyelles très éloignées les unes des autres, "que ce soit sur le plan de l'articulation, de l'acoustique ou de la perception", illustre auprès de Sciences et Avenir Louis-Jean Boë, chercheur au CNRS et premier auteur de cette revue de questions sur l'émergence de la parole. Il s'agit du I, du A et du OU, qui se retrouvent dans presque toutes les langues. "Aucun autre aspect de la langue parlée n'a d'utilité tant que la capacité articulatoire à produire des voyelles n'est pas établie", expliquent les auteurs dans la publication.

La théorie de la descente du larynx lie la parole à l'anatomie

Jusqu'à présent, il était communément établi que les singes, les bébés et Néandertal n'étaient pas doué de parole, en vertu des publications d'un certain Philip Lieberman. Ce chercheur américain propose en effet dès 1969 que seuls les humains ont la faculté de parole, en raison de notre larynx (abritant les cordes vocales) bas. Les singes, les bébés et, selon ses anciennes reconstitutions, Néandertal, ont un larynx trop haut placé pour produire ces sons articulés.

"C'est le résultat d'une grosse confusion", explique Louis-Jean Boë. "En réalité, pour parler on n'utilise pas les cavités anatomiques, mais les articulateurs dont les principaux sont la langue, les lèvres et la mâchoire. En bougeant, ils déterminent de nouvelles cavités qui permettent d'émettre des sons." Pour preuve, ses nouveaux travaux démontrent que les chimpanzés sont bien capables d'émettre les vocalisations proches des voyelles I, A et OU.

Positionnement de la langue, des lèvres et des mâchoires pour produire les voyelles I, A et OU.

Les singes produisent des sons sur des fréquences difficiles à percevoir

Intuitivement, on peut s'étonner de la difficulté à percevoir ces sons chez un singe ou un bébé : s'ils les produisent bien, ne suffit-il pas d'écouter ? Mais ce n'est pas si simple. "Nous sommes habitués à entendre ces sons produits par des humains adultes, qui ont un plus grand conduit vocal que les singes ou les bébés", explique Louis-Jean Boë. Ainsi, si un homme peut produire des sons dont la fréquence - dépendante des cordes vocales - va de 80 à 160 hertz, et une femme de 150 à 300 hertz, les singes vont de 30 à 800 hertz ! "Quand on entend des singes, il est difficile de percevoir de quelles voyelles se rapproche leurs vocalisations", résume Louis-Jean Boë.

Pour percevoir ces vocalisations, il faut les normaliser, c’est-à-dire les transposer dans des fréquences comparables à celles de l'humain, et que l'on peut corréler avec nos propres voyelles contrastées. C'est cette opération qui n'était pas faite dans les travaux des primatologues. "Normaliser ces fréquences, c'est le même exercice que voir une personne de grande taille de loin : on la voit petite, mais en sachant à quelle distance elle se trouve, on peut juger de sa taille réelle", illustre Louis-Jean Boë.

En collectant 1.300 sons produits par une dizaine de babouins en semi-liberté, puis en normalisant ces données ainsi que celles obtenues de travaux précédents, l'exercice a montré que oui, les singes produisaient bien des proto-voyelles, c’est-à-dire des I, des A et des OU similaires aux nôtres !

Chez le singe (à gauche), le larynx est plus haut que chez l'humain (à droite).

Une explication simple et séduisante mais erronée

De précédents travaux avaient confirmé la même chose pour les bébés dès 1 an environ, alors que leur larynx n'atteint sa position basse que vers les 5 à 8 ans. Enfin, des études du Néandertal en 2002 ont confirmé qu'ayant des vertèbres, une base de crâne et un os hyoïde (qui contrôle le mouvement de la langue) similaire au nôtre, il devait être doué de parole malgré sa mâchoire plus massive. Si cette théorie de la parole liée à la descente du larynx avait subsisté jusque-là, c'est qu'elle "expliquait tout de manière simple et facile à transmettre", et qu'elle était d'autant plus complexe à réfuter que peu de gens rassemblaient à l'époque une expertise sur les singes, les bébés et Néandertal, d'après Louis-Jean Boë.

La parole serait en fait apparue il y a au moins 20 millions d'années

Chez tous les primates, ces vocalisations résultent d'un détournement des organes originellement destinés à manger et déglutir : la langue, la mâchoire et les lèvres. Si les singes ont été capables de modifier leur conduit vocal pour produire ces vocalisations, on ne peut plus dater l'apparition de cette capacité en fonction de celle de l'Homo sapiens. Jusqu'à présent, l'apparition de cette dernière était estimée à environ - 200.000 ans. En réalité, les singes ayant un système de vocalisation très rudimentaire, il est très probable qu'ils n'aient pas évolué sur ce point depuis les ancêtres que nous avons en commun avec eux. Cela ramènerait l'apparition de la parole à il y a au moins 20 millions d'années !

Source : Sciences et Avenir du 13/12/2019

vendredi 13 décembre 2019

La parole pourrait avoir émergé jusqu'à 100 fois plus tôt qu'on ne le pensait

La théorie récente la plus célèbre affirmait que c'est l'évolution de notre larynx qui a rendu la parole possible. C'est une erreur, selon une grande étude de synthèse.

SCIENCE - S’il y a une chose qui sépare l’être humain du reste du règne animal, c’est bien le langage, élément clé de la communication et de la transmission du savoir. Logiquement, les scientifiques se demandent depuis toujours pourquoi l’Homme est le seul animal à posséder la parole. Et depuis quand.

Pendant près de 50 ans, une théorie s’était imposée par sa simplicité: celle de la descente du larynx. C’est le fait que cet organe, qui abrite les cordes vocales, soit bas chez l’Homme et haut chez le singe qui nous permettrait de produire des paroles, notamment des voyelles diversifiées. Cette modification anatomique aurait eu lieu il y a moins de 200.000 ans chez l’homme moderne, homo sapiens. La parole, et donc le langage, ne pourrait être plus ancienne.

Mais cette théorie semble aujourd’hui clairement fausse. En conséquence, il n’y a plus de raison solide de limiter l’émergence de la parole à 200.000 ans. Elle pourrait même théoriquement être 100 fois plus vieille et dater de notre dernier ancêtre commun avec le singe.

C’est ce qu’affirme une grande étude de synthèse publiée ce mercredi 11 décembre dans Science. “Depuis une trentaine d’années, cette théorie du larynx trop élevé qui empêcherait de parler était reprise assez systématiquement dans les médias, probablement car elle est facile à comprendre et séduisante”, explique au HuffPost Jean-Luc Schwartz, chercheur CNRS et coauteur de l’étude.

Des tuyaux et des singes

Plusieurs travaux publiés ces dernières années, résumés et réanalysés par les auteurs aujourd’hui, permettent en effet de mettre à mal la théorie de la descente du larynx. Il y a, d’abord, une question toute simple d’acoustique. “Quand on étudie les sons qui sortent d’un tuyau, le fait que le tuyau soit allongé ou non ne change rien, ce qui compte, c’est de modifier la forme du tuyau”, détaille Jean-Luc Schwartz.

Deuxième point: “tous les singes n’ont pas un larynx haut et, surtout, même ceux qui présentent un larynx avec une position haute sont capables de produire des sons assez variés, des vocalisations qui ressemblent à nos voyelles”, complète le chercheur. En gros, c’est en contrôlant finement notre mâchoire, notre langue et nos lèvres que nous arrivons à créer des sons vraiment variés, base nécessaire de la parole. Ces deux éléments mettent à mal la théorie de la descente du larynx.

Cela peut sembler simple, dit comme ça, mais un primatologue n’est pas spécialiste d’acoustique et vice-versa. Pour arriver à faire le lien, une équipe pluridisciplinaire, menée par le chercheur Louis-Jean Boë et regroupant spécialistes de l’acoustique, du traitement de la parole, mais aussi des anthropologues et primatologues, a travaillé pendant des années sur ces questions.

Un puzzle encore incomplet

Mais alors quand et comment a émergé la parole? À cette question, l’étude ne donne pas de réponse, ce n’est pas son rôle.

Les théories restantes sont très foisonnantes. Certains chercheurs pensent que c’est la capacité du cerveau humain à la fois à produire, mais aussi percevoir des sons de manière précise qui est l’élément clé. D’autres parient sur notre capacité à généraliser des concepts mieux que les autres animaux.

Certains scientifiques explorent également la piste génétique, à la recherche du “gène” à l’origine du langage, quand d’autres cherchent à identifier un avantage évolutif dans le cadre de la théorie de l’évolution: en proposant par exemple que c’est la capacité à partager des informations au sein d’un groupe qui aurait fourni un avantage décisif permettant à nos ancêtres de s’adapter pour survivre.

“Il y a de nombreuses théories, mais aucune n’est dominante”, explique Jean-Luc Schwartz. “On peut faire l’hypothèse que l’émergence du langage est un puzzle évolutionnaire, nous avons simplement retiré une pièce clé de ce puzzle, sans le résoudre.”

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a plus lieu de dire que la parole n’a pas pu émerger avant homo sapiens, il y a 200.000 ans. “On pourrait imaginer que cela remonte à 20 millions d’années, date du dernier ancêtre commun avec les singes. Nous avions déjà les capacités anatomiques nécessaires”, explique le chercheur. Le début de la parole est peut-être apparu entre ces deux dates. Reste à savoir quand, via quelles étapes et en combien de temps.

Source : Le Huffington Post du 11/12/2019