samedi 16 mai 2009

Une statuette de 35.000 ans bouscule l’histoire de l’art

Une petite figurine en ivoire de 6 centimètres de haut, représentant un corps de femme dont les organes sexuels ont été significativement exagérés, vient d’être découverte dans une grotte à Hohle Fels, dans le Jura souabe, en Allemagne. Son âge, estimé à 35.000 ans minimum, prend de court les préhistoriens en reculant d’au moins dix millénaires la date d’apparition de ce type d’art.

La statuette, taillée dans un seul bloc d’ivoire, a été exhumée en six morceaux à 20 mètres environ de l'entrée de la grotte, et à 6 mètres sous son niveau actuel, entre le 8 et le 15 septembre 2008 par une équipe d’archéologues dirigée par Nicholas Conard, de l’Université de Tübingen. Mesurant 6 cm de haut pour 3,4 cm de large, elle représente un corps de femme dotée d’une opulente poitrine et de larges hanches. Les fesses ainsi que les parties génitales ont été disproportionnellement agrandies et détaillées presque à l'excès, une pratique qui se retrouve sur de nombreux autres modèles du genre.

On ne connaît toutefois ni la signification ni l’utilisation exactes de ce type d’objet, pourtant très répandu dans la période du Gravettien (29 à 22.000 ans), qui a livré de nombreuses « Vénus », telle la Vénus de Lespugues, découverte en 1922 en Haute-Garonne et datée de 25.000 ans. Avec un âge estimé entre 35 et 40.000, la nouvelle découverte vient bouleverser tout ce que l’on connaissait de la chronologie de cette époque reculée.

La statuette, vue sous quatre angles différents.

La caverne ayant livré les fragments de la statuette – à présent complète – a également fourni de petites figurines d’animaux, ainsi qu’une représentation assez énigmatique moitié homme-moitié lion. L’utilisation en est inconnue, toutefois on remarque une excroissance sur la « Vénus », trop réduite pour représenter une tête, et qui pourrait avoir servi à la porter sur un collier ou en sautoir.

Des répercussions sur l'Histoire des arts... et de l'Homme

L’équipe d’archéologues a appliqué la méthode de datation au radiocarbone sur des os et d’autres objets découverts sur le site à proximité de la figurine. « Sa réalisation remonte à au moins 35.000 ans mais je pense qu’elle est bien plus ancienne », avance Nicholas Conard. En effet, selon l’article paru dans la dernière livraison de la revue Nature, les fragments ont été découverts à quelques centimètres de part et d’autre d’une couche géologique correspondant à l’âge de l’arrivée des premiers humains modernes en Europe, une période connue sous le nom d’Aurignacien et remontant à 40.000 ans.

L’archéologue João Zilhão, de l’Université de Bristol (Royaume-Uni) souligne l’importance de cette découverte, qui permet d’établir avec quasi-certitude que les humains modernes ont commencé à créer l’art dès leur arrivée en Europe, ou très peu de temps après. La synchronisation de la naissance de l’art fait actuellement l’objet de débats au sujet de la nature et des origines des divers comportements humains. Certains scientifiques pensent en effet que le développement de l’art serait l’indication d’un développement plus avancé des capacités cognitives de l’Homme moderne, une des raisons pour lesquelles il aurait progressivement supplanté le Néandertalien.

La Vénus de Hohle Fels est aujourd’hui la plus ancienne représentation humaine connue. Une statuette de mammouth en ivoire avait aussi été mise au jour par l’Université de Tübingen dans le même site, datée de 30 à 36.000 ans.

Source : Futura-Sciences du 16/05/2009

jeudi 14 mai 2009

L'image de la femme vue par les premiers hommes modernes

Cette représentation féminine plus que généreuse dont les caractéristiques sexuelles –les seins, le ventre, la vulve, les cuisses- sont toutes exagérées, pourraient être la plus ancienne représentation figurative humaine connue.

La vénus de Hohle Fels est presque complète : il ne lui manque qu'une épaule et un bras.

Découverte en six morceaux dans la grotte de Hohle Fels, dans le sud de l’Allemagne, cette statuette de 6 cm de haut est vieille d’au moins 35.000 ans, selon l’archéologue Nicholas Conard, de l’Université de Tübingen (Allemagne), qui l’a exhumée et reconstituée.

La tête de la figurine, taillée dans une défense de mammouth, est un simple passant qui servait sans doute pour la porter comme ornement, précise le chercheur, qui détaille sa découverte dans la revue Nature publiée aujourd’hui.

La statue appartient à la culture de l’Aurignacien, qui remonte à environ 40.000 ans. Il s’agit de la première culture Homo sapiens, celle des hommes modernes qui ont peuplé l’Europe et supplanté les Néandertaliens, dont les peintures de la grotte Chauvet sont l’une des expressions. (1)

La grotte de Hohle Fels, ainsi que d’autres sites de cette région du Jura souabe, ont déjà livré de nombreuses statuettes représentant des animaux et des figures mi-homme mi-animal. Cette femme est la première représentation humaine de l’Aurignacien souabe et l’une des pus anciennes connues. Elle est antérieure d’au moins 5.000 ans aux vénus généreuses du Gravettien, comme la vénus de Willendorf, découverte il y a un siècle en Autriche, et qui daterait de 25.000 ans. Elle aussi arbore d’énormes seins et un ventre boursouflé ; elle aussi a de tous petits bras et des jambes courtes et pointues.

Cette nouvelle vénus n’est pas la seule représentation sexuelle de la période de l’Aurignacien, fait remarquer un autre archéologue, Paul Mellars, qui commente cette découverte pour Nature. Des dessins de vulves de femmes ont été trouvés gravés dans la roche à la Ferrasserie (35.000 ans), tandis qu’à Blanchard, toujours dans le sud-ouest de la France, c’est un phallus de 25 cm taillé dans une corne de bison qui a été découvert (36.000 ans). Comment interpréter ces représentations ? Certains y voient le symbole de la fertilité d’autres des éléments de rites chamaniques.

Source : Le NouvelObs.com du 14/05/09

(1) Pour en savoir plus sur la culture de l’Aurignacien, lire «Les premières idoles», Sciences et Avenir, janvier 2004.

mardi 12 mai 2009

Pourquoi les mammouths ont-ils disparu ?

Un spécialiste de l’Université d’Etat de Tomsk (Russie), Sergei Leschinsky, a analysé plus de vingt mille os et dents de mammouths de l’Eurasie du Nord âgée de 25 000 à 10 000 ans. Les chercheurs ont découvert des changements radicaux dans presque tous les restes de tissus osseux qui indiquent un manque aigüe d’éléments minéraux pourtant indispensables. Tous les mammifères herbivores de ce temps ont souffert de cela, et en particulier les plus grands d’entre eux : les mammouths.

Diagnostic : ostéoporose et ostéofibromatose

Comme les enquêtes l’ont prouvé, à la fin du pléistocène (de - 1,8 million d’années à - 10 000 ans), les mammouths ont souffert de diverses maladies de l’os et du cartilage, le plus fréquemment d’ostéoporose (maladie caractérisée par une diminution de la masse osseuse et une fragilité du squelette) ou d’ostéofibromatose (des tumeurs dans les os). L’ostéoporose est une maladie spécifique due à l’âge, cependant toutes les tranches d’âge en incluant les nouveau-nés sont concernées, la famine des femelles ayant affecté les bébés au cours de la grossesse. Le scientifique a trouvé une confirmation de ses conclusions dans les publications d’autres chercheurs consacrés aux "cimetières" de mammouths en Europe : pratiquement tous les animaux qui sont morts avaient eux aussi souffert d’un manque de calcium, de magnésium et de sodium.

Explication : des bouleversements géologiques

Il y a environ 25-23 mille ans, une période d’activité tectonique a eu lieu sur le territoire de l’Europe du Nord et de l’Asie Nord-est. Par exemple, à cette époque, les Carpates polonaises se sont elevées rapidement de 100 à 300 mètres à raison de 2 millimètres par an. La montée des territoires et la diminution brusque du niveau océanique mondial au début de la dernière période glaciaire a causé un lourd dessalement du paysage et un manque aigu d’alcalino-terreux et d’alcalins. On note que ce manque d’éléments est toujours visible dans la majeure partie de l’Eurasie du Nord.

L’homme disculpé ?

Les mammouths ont eu des temps difficiles. En raison du stress géochimique, les capacités corporelles des mammouths sibériens se sont réduites de moitié. Selon Leschinsky, c’est le changement radical des paysages qui a mené à la famine minérale, aux maladies massives des tissus squelettiques et, à long terme, à leur extinction. Comme l’indiquent les chercheurs, une part très importante des tissus squelettiques permet d’affirmer que la vaste disparition d’animaux était indépendante de l’impact de l’homme. Il est douteux qu’une population aussi peu nombreuse ait pu à ce moment-là exterminer les mammouths sur leur immense territoire.

Source : Science.gouv.fr du 12 mai 2009

jeudi 7 mai 2009

Néandertaliens, tous parents, tous différents ?

Marseille : Les Néandertaliens qui occupaient une vaste zone allant de l’Atlantique à la Sibérie étaient-ils une population homogène ? Des chercheurs en anthropologie bioculturelle à Marseille confirment, à travers l’étude de l’ADN mitochondrial de 12 Néandertaliens, l’existence de 3 sous-groupes : en Occident, en méditerranée, en Orient et suggèrent l’existence d’un 4e en Asie occidentale. Prochaine étape de ces travaux : comprendre l’extinction des Néandertaliens il y a environ 30 000 ans.

Source : Plos One, 15 avril 2009

Source : Science Actualités du 07-05-2009

vendredi 1 mai 2009

«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Jean Guilaine, préhistorien
«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Même s'il a montré que nous sommes sur le «sentier de la guerre» depuis le paléolithique, le préhistorien est convaincu que la violence n'est pas une fatalité.

- Au cours de vos longues années d'enseignement au Collège de France, pourquoi vous êtes-vous intéressé à l'émergence de la violence chez l'homme ?

Parce que ce thème me permettait de parler d'archéologie et d'un sujet de société contemporain qui touchait un large public. Il était important pour moi de montrer que cette discipline scientifique pouvait éclairer ce comportement humain.

- Quand l'homme est-il donc parti sur le «sentier de la guerre» ?

Il est difficile de mettre en évidence l'origine de la violence chez l'homme. Surtout pour les périodes préhistoriques les plus anciennes, il y a 2,5 millions années. Mais on pourrait dire qu'on la voit s'exprimer chez Homo antecessor au cours du paléolithique ancien (lire les Repères p. 44). A Atapuerca, par exemple, sur le site espagnol de Gran Dolina, des restes humains vieux de 800 000 ans retrouvés au fond d'un gouffre portent des traces de décarnisation. On a peut-être déjà affaire à du cannibalisme.

- Comment expliquez-vous que cette violence préhistorique soit évoquée depuis si peu de temps ?

Le sujet est longtemps resté tabou. Tuer ses semblables et encore plus les consommer étaient des thèmes difficiles à aborder. Longtemps l'homme ancien a été vu - à travers le prisme de la culture et de la religion - comme un être parfait, évoluant dans un paradis paléolithique et un mythique âge d'or. Un fantasmatique Eden où n'aurait vécu qu'un homme foncièrement pacifiste dans un environnement généreux.

- Pour quelles raisons l'apparition de la violence est-elle généralement associée à l'époque du néolithique, qui voit l'apparition de l'agriculture ?

Principalement à cause de la théorie matérialiste selon laquelle dès que l'homme s'est mis à produire et à capitaliser, donc à créer de la richesse et des surplus, cela a engendré de la convoitise et fait naître les conflits. Mais les motifs d'affrontement ont pu être plus variés.

- C'est-à-dire ?

Dès les époques les plus anciennes, les rapts de femmes, d'enfants, les ruptures d'alliance ou tout simplement la volonté d'en découdre ont pu être à la source des conflits, comme l'ethnologie l'a démontré.

- Quelles sont les plus lointaines traces de combat avérées que l'archéologie a pu mettre en évidence ?

Elles datent de la fin du paléolithique supérieur, il y a 12 000 ans. En 1965, alors qu'il travaillait au Soudan sur le site de Djebel Sahaba, l'Américain Fred Wendorf de l'université du Texas a mis au jour une nécropole contenant une cinquantaine d'individus criblés de flèches. Plus près de nous en Europe, on a retrouvé des dépouilles semblables dans des nécropoles chez des peuples de chasseurs-cueilleurs. Cela dans la vallée du Dniepr, en Ukraine, ou dans la région des Portes de Fer, une gorge du Danube frontalière entre la Serbie et le sud-ouest de la Roumanie.

- Justement, lors du dernier colloque international sur le néolithique qui s'est tenu à la Cité des sciences et de l'industrie, à Paris, il a été dit que c'est à ce moment qu'auraient émergé les inégalités et les processus de subordination...

En effet, c'est à cette période que la plupart des sociétés sont passées de stades au cours desquelles les différences sociales étaient très faibles, à d'autres, où elles se sont accentuées.

- Comment a-t-il été possible de repérer ces écarts ?

Principalement à travers l'étude du mobilier funéraire. Rappelons que venu d'Orient, le néolithique s'est d'abord propagé dans le sud de la France vers 5800 avant notre ère avant de s'étendre vers le bassin parisien aux alentours de 5300 avant J.-C., puis de gagner la Bretagne vers 4800. Prenons l'exemple des très grands tertres de la région de Carnac qu'on s'est mis à bâtir dès 4500 avant J.-C. pour déposer la dépouille de puissants personnages. De nombreuses personnes ont alors été mobilisées pour élever ces énormes tumulus.

- Qu'a-t-on découvert à l'intérieur ?

Les rares individus inhumés dans les tombeaux étaient dotés d'objets de prestige comme des colliers de perles en variscite, peut-être originaires d'Espagne. On a surtout trouvé de très longues haches vertes polies de 40 cm de long dont la pierre était extraite au Piémont, en Italie ! Ces haches cérémonielles ont donc été transportées exprès jusqu'en Bretagne. Tout cela pour y être thésaurisées dans la tombe d'un seul individu !
Autre cas de traitement distinctif indiquant la naissance des élites, le site de Varna, en Bulgarie. Dans cette nécropole des bords de la mer Noire, sur 290 tombes, seul un petit groupe possède de magnifiques objets en or : des parures, des sceptres, des colliers, ainsi que des armes en cuivre. Ce qui signifie qu'en moins de 1000 ans en France, et en un peu plus en Europe du Sud-Est où le néolithique est apparu plus tôt, les premières sociétés villageoises avaient déjà généré en leur sein des différences sociales considérables.

- Ces sociétés ont aussi vu apparaître la roue, l'araire, la traction animale... Mais que sait-on des armes dont disposaient les premiers agriculteurs ?

Au néolithique, on chasse et on se bat essentiellement à l'arc. Les plus anciens de ces instruments connus ont été retrouvés dans des tourbières du nord de l'Europe. Ils remontent aux époques épipaléolithiques, soit 10 000 avant notre ère. L'autre outil typique de l'époque est la hache. Mais si elle sert à déboiser, elle peut aussi être un objet symbolique comme nous venons de l'évoquer. Les poignards apparaîtront en Europe environ 4000 ans avant notre ère : ils seront d'abord en silex, puis en cuivre (depuis 3000 avant J.-C.). Quant à l'épée, elle a surgi vers 3000 avant J.-C. en Orient et seulement vers 1500 avant J.-C. sur notre continent.

- Comment s'est répandu cet usage du métal ?

Il faut avoir à l'esprit que les choses ne se sont pas passées de la même façon partout. L'Orient a longtemps été en avance sur l'Occident. Dès 5000 avant J.-C., plusieurs foyers de diffusion s'allument. On voit la métallurgie apparaître en Iran, en Anatolie et dans les Balkans. Ce n'est que vers 3500 à 4000 ans avant notre ère que le métal se généralise en Europe occidentale et dans les îles Britanniques. En Orient, au IIIe millénaire, on dispose déjà de lances ainsi que de casques pour se protéger. Et dès le IIe millénaire au Danemark ou en Hongrie, on peut constater une excellente maîtrise du matériau avec des épées tout aussi belles et résistantes que celles forgées en Orient. D'ailleurs, après 1200 avant J.-C., l'est de la Méditerranée adopte des épées de type européen !

- Justement, que sait-on des premiers conflits en Europe et en Méditerranée ?

Dans les cités-Etats du Proche Orient, des villes indépendantes possédant une administration et un territoire qu'elles exploitent, les conflits éclatent dès le IVe millénaire avant notre ère. En Mésopotamie, les cités rivales s'entre-déchirent. Elles se disputent des terres, veulent s'emparer de butins, faire des prisonniers. La guerre est un élément du pouvoir royal : elle institutionnalise la fonction.

- Qui dit guerres dit guerriers. Comment s'est construite leur image ?

Au néolithique, il n'y a pas de «guerrier» proprement dit au sein des sociétés paysannes. En revanche, il en existe en Orient dès l'époque sumérienne au sein d'armées ou de protoarmées. Vers 2500 avant J.-C., on trouve dans une tombe royale d'Urun «étendard» sur lequel figurent des scènes de guerre et de captures. On y voit défiler des soldats casqués, armés de piques, pendant que d'autres conduisent des chars de guerre en écrasant leurs victimes...

- Que se passe-t-il alors en Occident ?

Les premières tombes de guerriers n'y datent que de la fin de l'âge du bronze et des débuts de l'âge du fer. Mais il faut rappeler qu'en Europe, dès le néolithique, couvait une idéologie du guerrier matérialisée par les «statues-menhirs». Ces grandes stèles monolithiques que l'on rencontre depuis le bas Danube jusqu'à la péninsule Ibérique. Elles constituent pour moi autant de premières «photographies» des hommes de ces époques.

- Ces «statues-menhirs» ne figuraient-elles pas plutôt des divinités ?

On l'a longtemps dit. Or j'y vois plutôt des personnages héroïsés, des ancêtres avec des attributs du pouvoir, des objets qui donnent du prestige : les armes. Une statue-menhir d'homme se singularise par le port d'armes, ces instruments culturels qui servent à chasser et à tuer : arc, flèche et poignard. Entre 3500 et 2500 avant J.-C., les statues-menhirs sont un reflet de la société. Représenter un homme, c'est déjà le figurer en guerrier. Vers 1200 avant notre ère, soit un millénaire et demi plus tard, nanti d'une pique, d'un poignard et d'une épée, le guerrier deviendra un combattant à «plein temps». Quant aux statues féminines parées de colliers, elles seront dotées de seins. Un caractère anatomique et biologique qui classe la femme dans le naturel.

- Au fil du temps, le guerrier acquiert donc du prestige ?

Oui, il peut même devenir un «héros». Ce nouvel idéal se développera en parallèle à une culture de guerre qui fait l'apologie de la valeur et du courage. Ces vertus seront développées chez les Grecs par Homère et plus tard Hérodote, Thucydide ou Xénophon. On les retrouvera aussi dans les textes des grandes religions monothéistes ou encore dans ceux de l'Inde et de la Chine ancienne.

- De quand datent les conflits à grande échelle qui opposent de très nombreux individus ?

Du IIIe millénaire avant J.-C. au Proche-Orient, avec les conquêtes de Sargon. Aux alentours de 2300 avant notre ère, à partir d'une série de raids, celui-ci va fédérer l'ensemble du monde mésopotamien et créer un véritable empire s'étendant des pays du Golfe à la Méditerranée. Le deuxième millénaire avant J.-C. est aussi jalonné de grandes batailles, telle Qadesh (vers 1275 avant J.-C.), où s'opposent deux grandes puissances de l'époque, les Egyptiens et les Hittites d'Anatolie. Qadesh est sans nul doute une des premières grandes batailles de l'histoire.

- L'homme est-il condamné à perpétuer les guerres ?

Pour le préhistorien André Leroi-Gourhan, le comportement d'agression était inhérent à l'espèce humaine. «La guerre, c'est la chasse à l'homme», disait-il. Or dans les années 1970, l'anthropologue Pierre Clastres a pris le contre-pied de cette affirmation dans son essai Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives. Il rappelait - ce qui me semble fort juste - qu'il ne faut pas rabattre sur le biologique des comportements de nature culturelle et sociologique. Le néolithique nous a livré un message. Après s'être libéré des contraintes de la nature - chasse et cueillette aléatoires -, l'homme a eu, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la possibilité de produire son alimentation en maîtrisant l'agriculture et l'élevage. Or à partir du moment où il est devenu maître de la nature, il a retourné son énergie contre sa propre espèce, en voulant dominer et subjuguer. Le néolithique, qui pouvait être un chemin de liberté, est devenu une voie d'aliénation. J'ai l'espoir de voir l'homme, un jour, parvenir à l'inverse, et maîtriser ses pulsions.

JEAN GUILAINE, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Civilisations de l'Europe au néolithique et à l'âge du bronze, est aussi directeur d'études à l'EHESS et directeur de recherche au CNRS. On lui doit la création du Centre d'anthropologie de Toulouse, en 1978. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques, il a également publié Pourquoi j'ai construit une maison carrée (Actes Sud), un roman-document situé au néolithique.

Repères
PALEOLITHIQUE. Période la plus longue et la plus ancienne de la préhistoire humaine elle s'étend de 2,6 millions à 10 000 ans avant notre ère.

NEOLITHIQUE. Entre 10 000 et 5000 avant J.-C, l'homme passe du stade de chasseur-cueilleur à celui d'éleveur et d'agriculteur. Les premières traces du néolithique apparaissent au Moyen-Orient.

AGE DU CUIVRE. Appelé aussi chalcolithique, il fait la transition entre la fin du néolithique et l'âge du bronze. Né au Proche-Orient, il gagne l'Europe vers 3000 ans avant J.-C.

AGE DU BRONZE. Cet âge est marqué par la découverte de l'alliage du cuivre et de l'étain, métal résistant permettant de fabriquer des armes. Connu au Proche-Orient et dans le monde égéen dès le IVe millénaire avant notre ère, il apparaît en Europe vers 2000 ans avant J.-C.

AGE DU FER. Les premiers centres de métallurgie du fer, datés de la fin de IIe millénaire, sont situés en Anatolie et dans la région de la Caspienne. Ils se seraient répandus vers le Proche-Orient et le monde égéen après 1800 avant J.-C.

Pour en savoir plus
- Les Racines de la Méditerranée et de l'Europe, Jean Guilaine, Fayard, 2008. Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Jean Guilaine et Jean Zammit, Seuil, 2001.- Otzi, l'homme des glaces et son temps, Jean Guilaine, CD Gallimard-Collège de France, Coll. «A voix haute», 2008.- Podcast du colloque «La révolution néolithique dans le monde», Colloque international organisé par la Cité des sciences et de l'industrie et l'Inrap, octobre 2008. http ://www.inrap.fr/podcast-6-Inrap_podcast_video_colloque_2008_La_revolution_ne.xml

Source : Sciences et Avenir de mai 2009

mercredi 1 avril 2009

Les plus vieilles empreintes de pas d'un «homo»

Datant de -1,5 million d'années, les traces de pas découvertes à Ileret, au Kenya, sont les plus vieilles connues à ce jour pour le genre Homo. Elles montrent que Homo erectus ou Homo ergaster avaient une démarche moderne, semblable à celle de Homo sapiens. Des traces de bipédie avaient été trouvées en 1976 à Laetoli (Tanzanie), vieilles de 3,7 millions d'années, mais pour le genre Australopithecus.

Source : Sciences et Avenir d'avril 2009

La grotte de Lascaux sous très haute surveillance

Si la France ne multiplie pas les actions de sauvegarde, l'Unesco pourrait déclarer les célèbres peintures préhistoriques «en péril».

Lascaux ne peut plus attendre !
L'Unesco somme la France de protéger avant l'été l'un des fleurons du patrimoine mondial que constituent les parois ornées de la grotte de Lascaux, en Dordogne, datées de -18 000 ans. «Il fallait absolument faire le point sur l'état de la grotte», justifie le préhistorien Jean Clottes, président du dernier symposium «Lascaux et la conservation en milieu souterrain», organisé en février à Paris.
Fermée au public depuis 1963 sur décision du ministre de la Culture André Malraux, suite à l'apparition d'algues vertes sur ses parois, la grotte n'est pas à l'abri pour autant. Depuis quelques années, diverses moisissures rongent ses peintures. Au point que de violentes critiques ont été émises contre la gestion actuelle du site par le Comité International pour la sauvegarde de Lascaux (ICPL), créé en 2004 à l'initiative d'une Franco-Américaine amoureuse du site. Son rapport déposé en 2008 a conduit l'Unesco à menacer la France d'inscrire le site sur la liste des monuments en péril si elle ne prend pas sérieusement les choses en main. Sentant le vent du boulet, le ministère de la Culture aura sans doute préféré prendre les devants en organisant ce colloque. Au cours des deux journées de rencontres internationales avec plus de 230 participants, débats et propositions ont alterné pour trouver un remède.
Après 2001 et la première alerte due à la présence de filaments blancs de Fusarium solani - un champignon éradiqué depuis -, des taches noires d'Ulocladium ont pris le relais en 2004. Sans que biocides ou fongicides n'en viennent à bout. «Il faut toutefois cesser de dire que Lascaux va disparaître. Seules 14 figures animales sont touchées sur plus de 850», s'indigne Jean Clottes. Les taches noires se- raient apparues à la suite de travaux effectués sur le site. «Il nous faut surtout trouver des solutions sans effets secondaires», explique le spécialiste.
Au sortir de la réunion, un groupe d'experts a été nommé et la création d'une grotte-laboratoire décidée afin de tester de nouveaux traitements contre les taches noires. Cinq sites ont été repérés en Dordogne. L'un d'eux sera choisi dans les trois mois à venir. Aujourd'hui Lascaux est stable - comme souvent en hiver. Courant mai, une commission de l'Unesco devrait venir visiter la grotte pour rendre sa décision. Les résultats seront communiqués en juillet à Séville (Espagne).

- www.culture.gouv.fr/culture/actualités

Repères
Découverte en 1940 par quatre adolescents, la grotte de Lascaux est célèbre pour ses centaines de peintures et gravures préhistoriques d'aurochs, de cerfs et de chevaux. Elle a été classée au Patrimoine mondial en 1979.

Source : Sciences et Avenir d'avril 2009

vendredi 13 mars 2009

L'homme de Pékin vieillit de 200.000 ans

Chine : Une nouvelle technique de datation consistant à mesurer la dégradation en grains de quartz des isotopes d’aluminium et de béryllium – déjà employée à Atapuerca pour dater “Homo antecessor“ – vient d’être appliquée aux sédiments de la grotte de Zhoukoudian qui entouraient l’homme de Pékin (“Homo erectus pekinensis“). Résultat : il aurait donc 750 000 ans ! Et serait contemporain de son lointain cousin espagnol.

Source : Nature, 12 mars 2009

Source : Science Actualités du 13/03/09

jeudi 12 mars 2009

Neandertal décrypté

L'équipe de l'Institut Max Planck de Leipzig, en Allemagne, vient de séquencer 63% du génome d'un homme de Neandertal en utilisant des outils uniques au monde. Reportage exclusif dans les labos des «experts» !

Le régime alimentaire peut être reconstitué
Aujourd'hui, les dents et les os peuvent renseigner sur le régime alimentaire et la mobilité des hommes fossiles. A droite, Olaf Nehlich étudie les concentrations en isotopes dont la trace est conservée dans le collagène des os. Pour mener ces analyses très précises, il faut éliminer toute contamination humaine ou bactérienne et le laboratoire de Leipzig est l'un des plus stériles au monde.

Les experts refont parler les fossiles

Avec ses scanners uniques au monde, l'Institut Max Planck de Leipzig réexamine de nombreux ossements humains. Et oblige les paléontologues à réviser leurs classiques.

Le précieux crâne du néandertalien du Moustier est délicatement déposé sur la plaque de l'un des deux scanners les plus précis au monde utilisés pour les fossiles. Des réglages de très haute précision ont été spécialement effectués pour le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, patron du département d'évolution de l'homme de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutive de Leipzig (Allemagne). Trois à quatre heures durant, en cette froide journée de janvier, le fossile est balayé par des faisceaux de rayons X, photographié sous toutes les coutures, et dans toutes ses épaisseurs. Car le «CT scan» (Computer Tomographic scanner) peut produire une série d'images en coupe de très haute résolution, dont chaque tranche mesure à peine 5 micromètres (millionièmes de mètre) ! De quoi radiographier avec une précision extrême cette tête de Homo neanderthalensis. Une rescapée, car c'est tout ce qui subsiste de cet adolescent, découvert en 1907 dans le célèbre abri du Moustier (Dordogne) et acquis par le musée de Préhistoire et de Protohistoire de Berlin : le reste du squelette a été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale.
Lors de l'examen d'un crâne, le CT scan génère des dizaines de milliers d'images, soit un fichier informatique d'environ 80 gigaoctects. Pour stocker ces informations, l'Institut Max Planck dispose d'un serveur aux capacités gigantesques : «Nous stockons déjà 300 téraoctects [1012 octets] de données ici. C'est une de nos fiertés», précise Jean-Jacques Hublin. Traitées par un logiciel, la multitude des données ainsi recueillies sur le crâne du Moustier permet de reconstituer l'image du fossile en 3D sur un écran d'ordinateur, en quelques heures seulement. Une véritable performance informatique. «Il y a encore trois semaines, reconstruire l'image d'un crâne nous prenait plusieurs journées de travail, commente Jean-Jacques Hublin. Avec le tout nouveau programme que vient de développer l'un de nos étudiants surdoués, cela ne dure plus que quelques heures. Le temps de reconstruction est désormais égal au temps de saisie. C'est moins cher, nous avons les données utilisables quasiment en direct et la qualité est encore meilleure.»

Les scanners parcourent le monde
Il est loin le temps où, jeune chercheur, le paléoanthropologue hantait les services hospitaliers fermés durant la nuit et le week-end pour scanner des crânes. «Le matériel d'imagerie médicale que j'utilisais alors était conçu pour saisir rapidement des images de corps volumineux, respirant, ne supportant pas de haute dose de radiations, et ne livrait que des tranches de 1 mm ! raconte-t-il. Ce n'était pas franchement adapté à mes recherches. Mais c'était mieux que rien.» Aujourd'hui, cet ancien directeur de recherche du CNRS a fait installer deux scanners à très haute résolution et conçus sur mesure dans son laboratoire. Le petit frère du CT scan est configuré pour les objets de 4 à 5 cm, (dents, fragments osseux), et livre des images en coupe de 0,8 micromètre. Le plus gros «paléo-scan» a coûté 400 000 Euros, sans compter l'aménagement de la salle protégée par des portes de plombs, ni les supercalculateurs nécessaires à l'exploitation des données...
«Lorsque j'ai été recruté par la société Max Planck en 2003 pour créer le département d'évolution de l'homme, dans le tout nouvel Institut d'anthropologie évolutive de Leipzig, je me suis vu confier des moyens substantiels», souligne le chercheur français. Exemple : les appareils peuvent voyager avec les techniciens Heiko Temming et Andreas Winzer, grâce à une sorte de conteneur-laboratoire mobile fabriqué tout exprès. Des fossiles, trop fragiles pour être transportés ou considérés comme de véritables trésors nationaux par les pays qui les possèdent, peuvent alors être radiographiés in situ. C'est ainsi que le CT scan a officié dans des musées du Maroc, d'Afrique du Sud, de Croatie, du Kenya... L'an dernier, en France, il s'est déplacé au Musée national de préhistoire des Eyzies où se tenait une remarquable exposition sur les premières sépultures. Il a scanné le célèbre homme de Kebara, un squelette néandertalien mis en terre il y a 60 000 ans environ en Israël.
Avec cette machine exceptionnelle, Jean-Jacques Hublin rêve de voir se développer des collections de fossiles virtuels, qu'il souhaiterait rapidement accessible à la communauté scientifique mondiale via une vaste banque de données. Mais nombre de conservateurs se font encore tirer l'oreille pour livrer leurs fossiles au scanner, voire pour communiquer les quelques images en 3D dont ils disposent déjà par ailleurs. Certaines équipes scientifiques se considèrent comme propriétaires de ces pièces patrimoniales et en restreignent l'accès à de rares étudiants ou collaborateurs choisis. Dans le monde de la paléontologie, où les restes fossiles sont rares, la compétition est de règle.
Revenons à nos fossiles. Quel est l'intérêt de les numériser à un degré de résolution aussi fin ? «Quand j'étais étudiant, la paléontologie, c'était surtout de l'anatomie comparée, rappelle Jean-Jacques Hublin. Au mieux, on nous envoyait en Belgique ou en Grande-Bretagne - rarement en Afrique sur le terrain - armés en tout et pour tout d'un pied à coulisse et d'un appareil photo.» Les progrès de l'imagerie ont ouvert le champ des possibles.
Pour s'en rendre compte, direction le laboratoire virtuel, installé au troisième étage de l'immeuble de verre ultramoderne qui abrite l'institut de Leipzig. C'est une petite pièce emplie d'ordinateurs reliés à deux écrans géants. Les chercheurs y chaussent d'étranges lunettes pour voir évoluer les images des fossiles scannés en 3D. L'effet est saisissant : sur l'un des écrans ultraplats, les orbites évidées d'un crâne de néandertalien gigantesque ne vous lâchent pas, où que vous vous déplaciez dans la pièce.
Chacune des images peut être manipulée, tronçonnée, et livrer ainsi de nouvelles informations sans que l'on ait à toucher et malmener la pièce originale. «Nous pouvons enlever virtuellement une gangue de sédiments, reconstituer des parties manquantes, ajuster une mâchoire, recoller des dents, corriger une déformation, redresser un crâne écrasé, simuler des transformations, réaliser des études comparatives, multiplier les relevés statistiques... et même imprimer nos fossiles reconstitués en 3D !» résume Jean-Jacques Hublin. «Ce qui est fascinant, c'est que nous avons accès à la structure interne des fossiles», poursuit le chercheur.

Les crânes deviennent virtuels
Justement, l'Autrichien Simon Neubauer est en train de plonger littéralement dans la tête d'un néandertalien de la Ferrassie (Dordogne). Sur l'écran de son ordinateur, il fait opérer au fossile toutes sortes de rotations, le décalotte partiellement, épluche plusieurs épaisseurs crâniennes, zoome jusqu'à pénétrer les conduits de l'oreille interne et plus précisément le canal semi-circulaire. Un organe essentiel dans le sens de l'équilibre et dont on découvre que sa forme est tout à fait originale chez Neandertal, sans que l'on en tire encore de conclusion. «Auparavant, il aurait fallu découper l'os pour avoir accès à cette information. Il n'y a aucun autre endroit au monde où j'aurais pu effectuer ma recherche», sourit le jeune chercheur, venu de l'université de Vienne.
Sa spécialité est l'étude des endocrânes, c'est-à-dire l'ensemble des empreintes laissées par le cerveau sur la surface interne d'un crâne. Elles permettent de reconstruire l'organe manquant en creux. Mais au lieu de faire des moulages à l'ancienne, Simon Neubauer travaille essentiellement sur des endocrânes et des cerveaux virtuels. Il mesure ensuite la moindre de leurs bosses ou courbes en expérimentant un système de points de calculs au maillage ultraserré. «Le but de ma thèse est de comparer les variations de croissance et de taille du cerveau chez les chimpanzés, les hommes modernes et les hommes fossiles, explique-t-il. J'aimerais vérifier si des modèles différents de développement gouvernent l'ontogenèse du cerveau selon les espèces.» L'anthropologue mesure donc des endocrânes virtuels de nourrissons, de jeunes et d'adultes chez chacune de ces espèces.
On sait que chez le chimpanzé, le volume du cerveau représente déjà à la naissance 40% de celui de l'adulte et que sa croissance est pratiquement terminée vers 2 ans. Chez l'homme moderne en revanche, la croissance dure dix années minimum, se remanie encore pendant l'adolescence; le cerveau gagne à l'âge adulte un volume accru de 75% par rapport à la naissance. Un processus plus long pourrait-il expliquer à la fois une plasticité accrue mais aussi des avantages cognitifs chez notre espèce ? Mieux vaut en effet, semble-t-il, ne pas prendre trop vite la grosse tête ! Des travaux, menés en 2004 avec son département et le CNRS de Bordeaux, ont montré que la croissance cérébrale du très vieil Homo erectus (une espèce ayant vécu entre -1,8 et ?-0,5 million d'années), plus proche de celle du chimpanzé que de celle de l'Homo sapiens, était si rapide qu'elle était incompatible avec l'acquisition du langage articulé. Mais quid de Neandertal ? Son modèle de développement cérébral était-il plus primitif que moderne ?
Simon Neubauer s'intéresse plus particulièrement à l'ordre dans lequel les zones cérébrales connaissent leur développement le plus important. «Or la communauté scientifique discute encore pour savoir quelles zones sont plus développées chez Neandertal, doté d'un plus gros cerveau que le nôtre», explique-t-il. S'agit-il des zones frontales ou des lobes pariétaux ? Quand et à quel rythme se sont-ils mis en place ? La question n'est pas anodine, certaines parties cérébrales étant plus impliquées dans les émotions ou liées aux capacités cognitives. Et quelques chercheurs spéculent encore pour savoir si des différences de cet ordre entre néandertaliens et hommes modernes pourraient expliquer la disparition des premiers (lire p. 60), longtemps tenus pour des brutes épaisses.
De son côté, sur un autre écran, le Canadien Matthew Skinner «décapsule» virtuellement des dents. «Autrefois, pour séparer l'émail et la dentine (la zone vascularisée et innervée), il fallait plonger la dent dans des bains chimiques et dissoudre les couches d'émail», raconte-t-il. Désormais, il sépare les deux zones en quelques clics de souris pour mieux les comparer. Les dents sont le matériel fossile le plus abondant au monde, car le plus facilement conservé. Leurs formes diffèrent selon les espèces et les paléontologues ont appris à les classer selon les moindres crêtes, lignes, bosses ou épaisseurs d'émail.
«Regardez les incisives de l'homme de la Krapina (Croatie) (voir la carte p. 62), montre Matthew Skinner à l'écran. Comme chez tous les néandertaliens, elles sont en spatule. Elles ont aussi un angle différent des nôtres. Chez cette espèce, les dents étaient peut-être des outils à part entière, servant à tanner des peaux, par exemple ! A moins que leur forte usure n'ait été provoquée par des abrasifs contenus dans l'alimentation...»
L'un des gros problèmes des paléontologues est qu'ils retrouvent souvent des dents isolées et à la surface très usée. Seuls les fossiles d'individus morts jeunes livrent des dents avec un relief significatif. Le chercheur a donc tenté de déterminer quoi, de la dentine ou de l'émail, contribuait le plus à donner sa morphologie finale à la dent. Bingo ! il s'agit de la dentine. «On va pouvoir ressortir tout un tas de dents étiquetées inconnues des tiroirs, les scanner et déterminer à quelles espèces elles appartenaient», explique-t-il. Ce qui amènera peut-être à reconsidérer les zones de répartition géographique des différentes espèces.
Lorsque la résolution des deux scanners vedettes de Leipzig ne suffit pas, Hublin ou l'un de ses collaborateurs foncent avec leurs précieux fossiles sur une autre machine, le synchrotron de Grenoble. C'est le cas pour certaines dents. En effet, elles retracent l'historique complet d'un individu, dès avant sa naissance et jusqu'à la mort : comme les arbres, elles conservent des «cernes de croissance» et marquent les périodes de stress : sevrage, famine, etc. La spécialiste Tanya Smith - qui vient de quitter l'Institut Max Planck pour l'université Harvard (Etats-Unis) - a sondé plusieurs dents d'enfants et d'adolescents néandertaliens, dont celui du Moustier et celui de Scladina (Belgique), avec les rayons de l'accélérateur de particules du synchroton. Ses travaux montrent déjà qu'ils atteignaient la puberté beaucoup plus tôt que les jeunes sujets modernes.
L'institut de Leipzig affine également d'autres méthodes pour rendre les dents et les ossements plus bavards encore. «Des analyses isotopiques nous renseignent sur le menu des hommes et sur leur migration au cours de l'existence», résume l'étudiant anthropologue Olaf Nehlich, dont c'est la spécialité. Lorsqu'un homme préhistorique (ou moderne) mange un steak de bison, les atomes de la matière qu'il digère proviennent de l'herbe dont sa victime animale s'est elle-même nourrie. Ces atomes changent en passant de l'herbe à la viande de l'herbivore, puis dans l'organisme du carnivore humain. Pour reconstituer les régimes alimentaires des néandertaliens ou des Cro-Magnon, les chimistes étudient donc les transformations des atomes tout comme ils le font pour reconstituer les climats passés.
Le carbone et l'azote, composants essentiels de la matière vivante, existent ainsi sous la forme de plusieurs isotopes plus ou moins lourds, dont les proportions varient selon les plantes : différentes dans les lichens (de la toundra), dans l'herbe (des steppes) et dans les feuilles d'arbre (de forêts denses), par exemple. Ce qui donne aussi des indications sur des endroits où leurs consommateurs se sont approvisionnés. «Le collagène peut bien se conserver dans des os fossiles vieux de 70 000 ans et il nous donne des rapports isotopiques du carbone et de l'azote dans les années qui précèdent la mort de l'individu, note Olaf Lehnich. Tandis que les dents, elles, livrent cette information pour les premières années de la vie des individus.» (Lire l'encadré ci-contre.) Les résultats obtenus sur les néandertaliens montrent un régime alimentaire plus proche de celui des loups ou des hyènes, concernant l'apport en protéines. Ils étaient essentiellement carnivores, sans exclure des compléments végétaux. Pour mener ces travaux, l'une des grandes forces de l'institut de Leipzig est de s'être doté de l'un des laboratoires les plus propres au monde, capable d'éliminer au terme de protocoles rigoureux, toutes sources de contamination sur les échantillons examinés. Les chercheurs touchent cependant aux limites d'application de la technique pour la datation par le radiocarbone dans la tranche de temps -45 000/-30 000 ans. Cette période est cruciale car elle correspond à l'arrivée de l'homme moderne en Europe, puis à sa cohabitation avec Neandertal. Si la technologie s'est spectaculairement améliorée depuis que les spectromètres de masse permettent de compter directement les différents isotopes de carbone, la moindre pollution d'un échantillon peut rajeunir considérablement le résultat. «Une contamination de 1% en carbone moderne peut donner un âge de 33 000 ans pour un objet qui a en réalité 40 000 ans», résume l'Italienne Sahra Talamo, spécialiste des datations par radiocarbone. Néanmoins, l'Institut Max Planck est, avec l'université d'Oxford (Grande-Bretagne), le seul institut au monde à pratiquer la méthode d'ultrafiltration qui permet, en principe, d'éliminer toute source de contamination en matière organique moderne.
Résultat : un véritable bouleversement dans les datations ! A chaque réévaluation de l'âge de fossiles déjà estimé par ailleurs, les nouvelles méthodes les «vieillissent souvent de plusieurs milliers d'années», note Jean-Jacques Hublin. Ainsi les néandertaliens de Vindija (Croatie) semblaient montrer que l'espèce avait survécu jusqu'à il y a 28 000 ans dans cette région... Ils dateraient en réalité de -32 000 ans au moins ! Bref Neandertal a peut-être vécu moins longtemps qu'il n'y paraît. Fort de ces résultats, Leipzig et Oxford ont donc décidé de reprendre de nombreuses datations. Pour affiner les calendriers, un autre chercheur de Leipzig, Daniel Richter, utilise une nouvelle méthode de datation par luminescence. Plus rapide et plus fiable, cette technique nécessite de recueillir moins de matériel (on peut se contenter de silex brûlé, de sédiments...) pour en étudier les radiations. Les premiers résultats vieillissent eux aussi les dates d'occupation de sites d'hommes modernes, en République tchèque notamment. Le chercheur imagine même que l'espèce concurrente de Neandertal a pu y débarquer plus tôt que prévu, dès il y a 50 000 ans, en provenance de l'est, lors d'une éventuelle première migration. «Des milliers de datations, parfois effectuées il y a des décennies, sont à revoir !» conclut avec gourmandise Jean-Jacques Hublin. Et c'est toute notre compréhension de la rencontre entre modernes et néandertaliens qui risque d'en être bouleversée !

Les dents témoignent des migrations
Michael Richards, de l'institut Max Planck de Leipzig, a utilisé une nouvelle technique pour déterminer les déplacements d'un individu ou d'une population pendant sa vie. Il a analysé une dent datée de - 40 000 ans appartenant à un néandertalien découvert en 2002 dans une grotte de Grèce. Cette molaire s'est formée lorsque le jeune néandertalien avait environ 9 ans. En prélevant - grâce à la technologie laser - un microscopique morceau d'émail, le chercheur a pu en déterminer le taux de strontium. Une donnée importante car le strontium s'est déposé lors de la formation de la dent, durant l'enfance, et son taux est fonction de l'alimentation et de l'eau ingérée. Les scientifiques ont ainsi déterminé que notre jeune néandertalien avait sans doute vécu dans sa petite enfance sur un site formé de roches volcaniques anciennes. «Nos tests montrent qu'il a dû vivre dans des endroits différents entre son enfance et sa mort... Les preuves indiquent qu'il s'est déplacé dans un périmètre relativement large de 20 km ou plus lors de sa vie...», expliquent les chercheurs. Jusqu'alors, on se fondait essentiellement sur les outils découverts parmi un groupe d'hommes et sur la distance par rapport à leurs gisements d'origine. Désormais, grâce au strontium, on pourrait suivre à la trace les déplacements des chasseurs-cueilleurs.

Source : Sciences et Avenir de mars 2009

jeudi 26 février 2009

Lascaux - Ministère de la Culture


Depuis le site du Ministère de la Culture, il y a cette entrée dans la page concernant les grands sites archéologiques.

L'accès direct est celui-çi :
http://www.lascaux.culture.fr/#/fr/00.xml.
Déplacer le curseur dans la partie gauche de l'écran pour ouvrir le menu.

Il ne faut absolument pas rater la visite virtuelle de la grotte en haute définition.
Laissez vous porter, la première fois, pour la visite.
N'hésitez pas ensuite à interrompre le cheminement pour consulter toutes les informations qui accompagnent le parcours.