mercredi 18 décembre 2019

mardi 17 décembre 2019

Des peintures rupestres indonésiennes seraient la plus ancienne œuvre d’art figurative

Datées de 43 900 ans, elles représenteraient une scène de chasse impliquant des humains dotés d’attributs animaux. Mais cette interprétation suscite des réserves.

Dans la salle 67 du musée du Prado, à Madrid, le tableau Saturne dévorant un de ses fils, de Francisco de Goya, fascine les visiteurs par son abomination. Il représente le mythe grec de Kronos (assimilé à Saturne par les Romains) mangeant ses enfants par crainte d’être renversé par l’un d’eux. Les critiques ont interprété cette représentation d’un dieu cannibale en train de dévorer son fils, les yeux pleins d’horreur, de honte et de folie, comme une allégorie des ravages de la guerre, du déclin de la société espagnole, ou encore de la démence progressive de l’artiste. Peu de gens parviennent au niveau de maîtrise de Goya, mais même dans ses formes plus frustes, l’art pictural est le propre de notre espèce, Homo sapiens, dont la tendance à inventer des fictions et à les transmettre par des images est bien connue.

Les préhistoriens cherchent activement les origines de ce comportement artistique. Pendant longtemps, les plus anciens exemples d’art figuratif (par opposition aux représentations abstraites, plus anciennes) et de dessins de créatures imaginaires connus étaient européens et dataient de moins de 40 000 ans. Toutefois, depuis quelques années, les chercheurs ont découvert des exemples plus anciens d’art figuratif en Asie du Sud-Est. Sur l’île de Sulawesi, en Indonésie, Maxime Aubert, Adhi Agus Oktaviana et Adam Brumm, de l’université Griffith, en Australie, et leurs collègues viennent d’identifier ce qu’ils pensent être la plus ancienne œuvre figurative connue à ce jour. Dans un article publié dans le journal Nature, ils expliquent que cette oeuvre – une peinture rupestre – montre plusieurs figures humanoïdes mythologiques en train de chasser un animal. Si leur interprétation est la bonne, cette découverte est le plus ancien témoignage de l’art de raconter une histoire en images et de pensée surnaturelle.

L’équipe a découvert cette peinture en 2017 dans la grotte de Sipong 4, dans la région karstique de Maros-Pangkep, un paysage spectaculaire de tours et de falaises calcaires du sud de l’île de Sulawesi. Sur le mur escarpé de la grotte, six minuscules chasseurs affrontent, cordes et lances à la main, un énorme bovidé. Sur le même panneau, d’autres chasseurs traquent d’autres bovidés ainsi que des cochons sauvages. Les chasseurs semblent humains, mais présentent plusieurs curieux traits animaux : l’un possède une queue, un autre un bec. De tels êtres mi-humains, mi-animaux sont appelés thérianthropes (du grec thêríon, animal, et ánthrôpos, humain) et sont considérés comme des marqueurs de spiritualité. Les chercheurs suggèrent que les différents personnages – tous rendus dans des pigments couleur rouille – font partie d’une même scène de chasse : il pourrait s’agir de la représentation d’une chasse collective, pendant laquelle des grosses proies étaient rabattues vers les chasseurs.

Les chercheurs ont daté par la méthode uranium-thorium des dépôts de calcite recouvrant partiellement l’œuvre. Ils ont prélevé des échantillons en plusieurs endroits et obtenu des âges minimaux de 43 900 à 35 100 ans. Si comme Maxime Aubert et ses collègues l’affirment, le panneau de la grotte Sipong 4 a au moins 43 000 ans, ce serait la plus ancienne œuvre figurative de l’humanité. Elle serait en particulier plus ancienne qu’une peinture rupestre datant d’environ 40 000 ans représentant un animal en forme de vache découverte dans une grotte de Bornéo, ou que « l’homme-lion » de la grotte de Hohlenstein-Stadel, en Allemagne, une figurine vieille de 39 000 à 40 000 ans, longtemps restée le plus ancien thérianthrope connu, suivi par celui de la célèbre « scène du puits » de la grotte de Lascaux, qui remonte à 17 000 ans.

L’emplacement du panneau peint de la grotte Sipong 4, à près de 7 mètres au-dessus du sol dans un endroit difficile d’accès sans échelle ou autre matériel d’escalade, est intiguant. Certes en Europe, les peintures rupestres se trouvent elles aussi souvent au fond des grottes, dans des passages reculés et difficiles d’accès, ce qui suggère qu’il s’agissait d’endroits ayant une signification particulière pour les artistes. Mais, souligne Adam Brumm, sur l’île de Sulawesi, les peintures rupestres se trouvent en général près de l’entrée des grottes et des abris rocheux, exposées à la lumière. Or dans la région de la grotte de Sipong 4, elles se trouvent dans des cavités difficiles d’accès situées en hauteur dans les piliers et les falaises calcaires. « Hors la présence d’œuvres artistiques, ces sites ne montrent aucun signe d’habitation humaine, si bien que nous supposons que les hommes préhistoriques ne s’y rendaient que pour créer des images », explique Adam Brumm. « Pourquoi ? Nous l’ignorons, mais peut-être que la réalisation de peintures rupestres dans des endroits aussi inaccessibles et marginaux, loin du sol, a pu avoir une signification culturelle et symbolique profonde. » Pour atteindre ces niches, les artistes sont probablement montés le long de lianes ou de grandes tiges de bambou, ou dans certains cas ont pu se frayer un chemin à travers les passages souterrains traversant les tours calcaires. Même si les anciens artistes de Sulawesi et d’Europe ont peint en des lieux empreints de sens et utilisé des conventions stylistiques comparables pour représenter leurs sujets, « un lien historique ou culturel direct entre les arts animaliers préhistoriques européens d’Indonésie et d’Europe est peu probable », avertit Adam Brumm.

Les figures qui font face à un bovidé repésentent-elles des humains ?

En effet, bien que l’œuvre tout juste découverte semble repousser l’âge de l’art figuratif, thérianthropique et narratif, elle révèle peu de choses sur les motivations à l’origine de ce type d’expression créative. Depuis des décennies, les chercheurs s’interrogent sur le long décalage entre l’émergence des hommes anatomiquement modernes et les comportements modernes, telle la création artistique. L’anatomie de l’homme moderne a évolué il y a des centaines de milliers d’années, mais les comportements modernes n’apparaissent dans le registre archéologique que nettement plus tard. Certains y voient l’effet d’une révolution cognitive tardive qui aurait démultiplié l’ingéniosité de nos ancêtres. D’autres pensent plutôt que des facteurs culturels, sociaux ou environnementaux – ou une combinaison de ces facteurs – seraient à l’origine de leur soudaine créativité. « L’art rupestre que nous avons daté ne donne aucune indication directe sur cette intéressante question… », commente Adam Brumm. Mais selon lui, les indices disponibles suggèrent que la capacité de raconter des histoires serait apparue bien avant le panneau peint de la grotte de Sipong 4, « peut-être même avant que notre espèce n’ait quitté l’Afrique », conjecture-t-il.

Qui a peint ces scènes dans la grotte de Sipong 4 ? Aucun squelette humain n’a été retrouvé dans la grotte ou un autre site de Sulawesi datant de cette période. Hormis Homo sapiens, nous savons que d’autres espèces humaines étaient capables de réalisations artistiques, par exemple les Néandertaliens, qui, pour autant que l’on sache, semblent n’avoir pratiqué qu’un art abstrait. Nous savons aussi que d’autres espèces humaines ont habité l’Asie du Sud-Est dans un passé pas si lointain : l’homme de Florès, par exemple, vivait sur l’île indonésienne de Flores il y a encore 60 000 ans ; Homo luzonensis vivait aux Philippines il y a à peine 50 000 ans ; et la paléogénétique suggère que des Dénisoviens tardifs se seraient croisé avec Homo sapiens quelque part en Asie du Sud ou du Sud-Est il y a environ 15 000 ans. Des membres de ces espèces peuvent-ils être les auteurs de la scène de chasse de Sipong 4 ? « Notre hypothèse de travail est que ce sont des humains modernes – ayant essentiellement la même “structure” cognitive que nous, qui sont à l’origine de cet art rupestre. Il s’agirait de membres de la première vague de migration d’Homo sapiens en Indonésie, arrivée il y a 50 000 à 70 000 ans au moins. »

Toutefois, le caractère sophistiqué de la peinture rupestre de Sipong 4 est controversé. Paul Pettitt, de l’université de Durham, en Angleterre, souligne que même si un des animaux du groupe représenté est daté de 43 900 ans au moins, la plupart des autres figures ne sont pas datées. « Les scènes sont rarissimes dans l’art rupestre, rappelle-t-il. S’il s’agissait d’une peinture européenne, africaine ou américaine, elle ne daterait pas de plus de 10 000 ans. » Il souligne aussi que les thérianthropes ne sont pas à la même échelle que les animaux qu’ils sont censés chasser. « Pourraient-ils ne pas leur être liés ? Ou ont-ils été peints bien plus tard ? En Europe, les grottes ornées ont souvent été peintes en plusieurs phases, séparées par des milliers d’années. » L’analyse chimique des pigments utilisés pourrait permettre de déterminer si les diverses représentations de Sipong 4 sont bien contemporaines les unes des autres.

Paul Pettitt n’est pas convaincu non plus par l’idée que les figures anthropiques seraient des thérianthropes – ou même qu’elles seraient humanoïdes. « Certaines d’entre elles sont vagues, et même les plus nettes pourraient correspondre à des quadrupèdes », pointe-t-il, insistant sur le fait que toutes sont horizontales. Et les lances présumées ne sont que de « longues lignes passant près de certains “humains”. Il reste à prouver qu’il s’agit bien d’humains et bien d’une scène de chasse. »

Les recherches à venir pourraient apporter une réponse. Les prospections de l’équipe de Maxime Aubert, Adhi Agus Oktaviana et Adam Brumm ont révélé de nombreuses autres peintures rupestres, qui restent à dater. Peut-être fourniront-elles de nouveaux indices sur notre capacité à créer des images, à raconter des histoires, bref sur les origines de la vie spirituelle des hommes anatomiquement modernes.

Source : Pour la science du 16/12/2019

lundi 16 décembre 2019

La plus ancienne scène de chasse découverte dans une grotte en Indonésie

Des archéologues ont découvert des peintures rupestres âgées de 44.000 ans, représentant des créatures mi-humaines mi-animales chassant des bêtes sauvages, sur l'île indonésienne de Sulawesi. Une véritable œuvre d'art à mi-chemin entre scène de chasse et représentation mythologique.

La scène de chasse découverte dans la grotte de Leang Bulu Sipong 4 en Indonésie couvre près de 4,5 mètres. On y voit diverses figures comme des marques de mains, des buffles nains, des cochons sauvages ou des petits hommes à bec d’oiseau.

C'est en cherchant un passage étroit vers l'entrée d'une autre grotte sur l'île indonésienne de Sulawesi qu'un archéologue a découvert une incroyable scène dessinée sur une paroi représentant des buffles, des cochons sauvages et des créatures mi-humaines mi-animales munies de cordes et de lances. Lorsque Adam Brumm, dans son bureau à l'université Griffith de Brisbane en Australie, reçoit sur son téléphone la photo de son collègue, il comprend aussitôt qu'il a affaire à une découverte exceptionnelle. « Nous avions vu des centaines de sites d'art rupestre dans cette région, mais jamais rien de tel », s'extasie l'archéologue, dont l'équipe décrit la découverte dans Nature le 11 décembre.

Les thérianthropes, des créatures mythiques mi-homme mi-animal

Sur cette fresque de près de 4,5 mètres de long, située dans la grotte de Leang Bulu Sipong 4, on distingue des cochons sauvages et des buffles nains appelés anoas, des espèces locales d'Indonésie. Ces animaux bien réels sont accompagnés de figures plus petites qui semblent humaines, mais affublées de traits d'animaux tels que des queues et des museaux. « Ces figures mi-animales mi-humaines, connues sous le nom de thérianthropes, suggèrent que les premiers hommes de Sulawesi avaient la capacité de concevoir des choses qui n'existent pas dans le monde réel », expliquent les chercheurs.

Les thérianthropes sont des représentations mi-humaines mi-animales, comme ici où l’on voit des hommes affublés de museau (a), de bec (b) et munis de cordes et de lances.

Ce bestiaire surnaturel distingue cette fresque de tout ce qu'on peut rencontrer en Europe ou ailleurs. La plus ancienne représentation de ce type est une statuette d'ivoire de mammouth vieille de 40.000 ans (la date fait toutefois l'objet de controverses) trouvée en Allemagne, l'homme-lion de Hohlenstein-Stadel. Mais le plus vieux thérianthrope peint, un être humain à tête d'oiseau en train de chasser un bison, date de 17.000 ans et se trouve à Lascaux en France. Avec ses 44.000 ans, le tableau de chasse de la grotte de Leang Bulu Sipong 4 serait donc le plus vieil exemple d'art figuratif connu, estiment les chercheurs. On ignore la signification de ces curieuses créatures. Sont-elles issues d'un mythe ou d'une manifestation chamaniste ? Représentent-elles de véritables hommes déguisés en oiseaux pour la chasse ?

Source : Futura Sciences du 15/12/2019

samedi 14 décembre 2019

Évolution des dents du Paléolithique à nos jours

La parole serait apparue avec notre ancêtre commun avec les singes, il y a 20 millions d'années !

Cela fait 50 ans que l'on datait la faculté de parole en fonction de l'apparition d'Homo sapiens. Il apparaît pourtant que, loin d'être liée à une fonction anatomique, la parole est aussi - rudimentairement - utilisée par les singes, et serait donc bien plus ancienne que prévu.

Même dans le monde scientifique, certaines théories pourtant datées ont la dent dure. Contrairement à ce que l'on croyait établi depuis 50 ans, la position basse du larynx n'est pas nécessaire à la parole, ont ainsi démontré des équipes françaises, américaines et canadiennes. Ces travaux publiés dans Science Advances démontrent en effet que contrairement à ce que l'on croyait jusque-là, le singe est bel et bien doué de parole, malgré son larynx haut placé.

I, A et OU : les voyelles caractéristiques de la parole

Attention de ne pas confondre parole et langage ! La parole, ce sont des sons produits par l'articulation, tandis que le langage suppose une organisation des mots en phrase, selon une syntaxe qui lui confère un sens. Pour parler de parole, la condition est de produire des voyelles contrastées, c'est-à-dire des voyelles très éloignées les unes des autres, "que ce soit sur le plan de l'articulation, de l'acoustique ou de la perception", illustre auprès de Sciences et Avenir Louis-Jean Boë, chercheur au CNRS et premier auteur de cette revue de questions sur l'émergence de la parole. Il s'agit du I, du A et du OU, qui se retrouvent dans presque toutes les langues. "Aucun autre aspect de la langue parlée n'a d'utilité tant que la capacité articulatoire à produire des voyelles n'est pas établie", expliquent les auteurs dans la publication.

La théorie de la descente du larynx lie la parole à l'anatomie

Jusqu'à présent, il était communément établi que les singes, les bébés et Néandertal n'étaient pas doué de parole, en vertu des publications d'un certain Philip Lieberman. Ce chercheur américain propose en effet dès 1969 que seuls les humains ont la faculté de parole, en raison de notre larynx (abritant les cordes vocales) bas. Les singes, les bébés et, selon ses anciennes reconstitutions, Néandertal, ont un larynx trop haut placé pour produire ces sons articulés.

"C'est le résultat d'une grosse confusion", explique Louis-Jean Boë. "En réalité, pour parler on n'utilise pas les cavités anatomiques, mais les articulateurs dont les principaux sont la langue, les lèvres et la mâchoire. En bougeant, ils déterminent de nouvelles cavités qui permettent d'émettre des sons." Pour preuve, ses nouveaux travaux démontrent que les chimpanzés sont bien capables d'émettre les vocalisations proches des voyelles I, A et OU.

Positionnement de la langue, des lèvres et des mâchoires pour produire les voyelles I, A et OU.

Les singes produisent des sons sur des fréquences difficiles à percevoir

Intuitivement, on peut s'étonner de la difficulté à percevoir ces sons chez un singe ou un bébé : s'ils les produisent bien, ne suffit-il pas d'écouter ? Mais ce n'est pas si simple. "Nous sommes habitués à entendre ces sons produits par des humains adultes, qui ont un plus grand conduit vocal que les singes ou les bébés", explique Louis-Jean Boë. Ainsi, si un homme peut produire des sons dont la fréquence - dépendante des cordes vocales - va de 80 à 160 hertz, et une femme de 150 à 300 hertz, les singes vont de 30 à 800 hertz ! "Quand on entend des singes, il est difficile de percevoir de quelles voyelles se rapproche leurs vocalisations", résume Louis-Jean Boë.

Pour percevoir ces vocalisations, il faut les normaliser, c’est-à-dire les transposer dans des fréquences comparables à celles de l'humain, et que l'on peut corréler avec nos propres voyelles contrastées. C'est cette opération qui n'était pas faite dans les travaux des primatologues. "Normaliser ces fréquences, c'est le même exercice que voir une personne de grande taille de loin : on la voit petite, mais en sachant à quelle distance elle se trouve, on peut juger de sa taille réelle", illustre Louis-Jean Boë.

En collectant 1.300 sons produits par une dizaine de babouins en semi-liberté, puis en normalisant ces données ainsi que celles obtenues de travaux précédents, l'exercice a montré que oui, les singes produisaient bien des proto-voyelles, c’est-à-dire des I, des A et des OU similaires aux nôtres !

Chez le singe (à gauche), le larynx est plus haut que chez l'humain (à droite).

Une explication simple et séduisante mais erronée

De précédents travaux avaient confirmé la même chose pour les bébés dès 1 an environ, alors que leur larynx n'atteint sa position basse que vers les 5 à 8 ans. Enfin, des études du Néandertal en 2002 ont confirmé qu'ayant des vertèbres, une base de crâne et un os hyoïde (qui contrôle le mouvement de la langue) similaire au nôtre, il devait être doué de parole malgré sa mâchoire plus massive. Si cette théorie de la parole liée à la descente du larynx avait subsisté jusque-là, c'est qu'elle "expliquait tout de manière simple et facile à transmettre", et qu'elle était d'autant plus complexe à réfuter que peu de gens rassemblaient à l'époque une expertise sur les singes, les bébés et Néandertal, d'après Louis-Jean Boë.

La parole serait en fait apparue il y a au moins 20 millions d'années

Chez tous les primates, ces vocalisations résultent d'un détournement des organes originellement destinés à manger et déglutir : la langue, la mâchoire et les lèvres. Si les singes ont été capables de modifier leur conduit vocal pour produire ces vocalisations, on ne peut plus dater l'apparition de cette capacité en fonction de celle de l'Homo sapiens. Jusqu'à présent, l'apparition de cette dernière était estimée à environ - 200.000 ans. En réalité, les singes ayant un système de vocalisation très rudimentaire, il est très probable qu'ils n'aient pas évolué sur ce point depuis les ancêtres que nous avons en commun avec eux. Cela ramènerait l'apparition de la parole à il y a au moins 20 millions d'années !

Source : Sciences et Avenir du 13/12/2019

vendredi 13 décembre 2019

Indonésie : La plus ancienne peinture préhistorique trouvée dans une grotte

DECOUVERTE Elle est âgée de 43.900 ans et serait la plus vieille œuvre d’art figuratif connue

Une scène de chasse préhistorique peinte il y a plus de 40.000 ans a été découverte dans une grotte, en Indonésie. Ses représentations mi-humaines, mi-animales, suggèrent une culture artistique aboutie, voire les prémices d’une religion.

Sur un panneau large de 4,5 mètres, on voit six mammifères (des cochons sauvages et des buffles nains) poursuivis par un groupe de chasseurs armés de lances et de cordes, rapporte une étude publiée mercredi dans Nature. Ces chasseurs sont dessinés avec un corps humain mais une tête d’animal (oiseau, reptile, etc.), des figures dites « thérianthropes ». Cette peinture monochrome avait été dénichée en 2017 sur les parois de calcaire d’une grotte sur le site de Leang Bulu Sipong, sur l’île indonésienne de Célèbes. Elle se trouvait dans un état assez dégradé.

« Plus ancienne œuvres d’art figuratif au monde »

Selon les chercheurs, la peinture remonte à la période du Paléolithique supérieur et est « âgée d’au moins 43.900 ans ». Ce qui en fait selon eux « la plus ancienne scène de chasse de l’art préhistorique » connue à ce jour. Il s’agit même, « à (leur) connaissance, de la plus ancienne œuvre d’art figuratif au monde ». Elle détrône la sculpture en ivoire d’un homme à tête de lion trouvée en Allemagne, considérée jusqu’ici comme la plus ancienne représentation d’une créature thérianthrope (40.000 ans), explique l’étude.

À titre de comparaison, les peintures rupestres en France de la grotte de Chauvet (Ardèche) remontent à environ 35.000 ans, celles de Lascaux (Dordogne) à environ 20.000 ans. Dans ces deux cas, « il s’agit d’âges maximums car les datations proviennent du pigment de charbon de bois et nous renseignent sur la date à laquelle l’arbre est mort, pas celle où le charbon a été utilisé pour dessiner », explique l’archéologue Maxime Aubert. La méthode appliquée pour le site de Leang Bulu Sipong permet, elle, de déterminer un âge minimum car « elle date précisément les concrétions minérales qui se sont formées naturellement sur la peinture », détaille le chercheur.

Des peintures menacées

Cette découverte est couplée à celle d’une peinture figurative d’un bœuf sauvage vieille de 40.000 ans, trouvée l’an dernier sur l’île de Bornéo. Elles font de l’Indonésie « l’une des régions du monde les plus importantes pour comprendre les débuts de l’art pariétal et l’évolution de la pensée humaine moderne », selon les chercheurs.

Ils alertent sur le mauvais état des murs de la grotte, qui se détériorent à grande vitesse, menaçant d’effacer l’œuvre. « Il serait tragique que cet art ancestral disparaisse de notre vivant, et pourtant c’est ce qui est en train de se passer. Il est urgent de comprendre pourquoi », concluent-ils.

Source : 20 minutes du 12/12/2019

La parole pourrait avoir émergé jusqu'à 100 fois plus tôt qu'on ne le pensait

La théorie récente la plus célèbre affirmait que c'est l'évolution de notre larynx qui a rendu la parole possible. C'est une erreur, selon une grande étude de synthèse.

SCIENCE - S’il y a une chose qui sépare l’être humain du reste du règne animal, c’est bien le langage, élément clé de la communication et de la transmission du savoir. Logiquement, les scientifiques se demandent depuis toujours pourquoi l’Homme est le seul animal à posséder la parole. Et depuis quand.

Pendant près de 50 ans, une théorie s’était imposée par sa simplicité: celle de la descente du larynx. C’est le fait que cet organe, qui abrite les cordes vocales, soit bas chez l’Homme et haut chez le singe qui nous permettrait de produire des paroles, notamment des voyelles diversifiées. Cette modification anatomique aurait eu lieu il y a moins de 200.000 ans chez l’homme moderne, homo sapiens. La parole, et donc le langage, ne pourrait être plus ancienne.

Mais cette théorie semble aujourd’hui clairement fausse. En conséquence, il n’y a plus de raison solide de limiter l’émergence de la parole à 200.000 ans. Elle pourrait même théoriquement être 100 fois plus vieille et dater de notre dernier ancêtre commun avec le singe.

C’est ce qu’affirme une grande étude de synthèse publiée ce mercredi 11 décembre dans Science. “Depuis une trentaine d’années, cette théorie du larynx trop élevé qui empêcherait de parler était reprise assez systématiquement dans les médias, probablement car elle est facile à comprendre et séduisante”, explique au HuffPost Jean-Luc Schwartz, chercheur CNRS et coauteur de l’étude.

Des tuyaux et des singes

Plusieurs travaux publiés ces dernières années, résumés et réanalysés par les auteurs aujourd’hui, permettent en effet de mettre à mal la théorie de la descente du larynx. Il y a, d’abord, une question toute simple d’acoustique. “Quand on étudie les sons qui sortent d’un tuyau, le fait que le tuyau soit allongé ou non ne change rien, ce qui compte, c’est de modifier la forme du tuyau”, détaille Jean-Luc Schwartz.

Deuxième point: “tous les singes n’ont pas un larynx haut et, surtout, même ceux qui présentent un larynx avec une position haute sont capables de produire des sons assez variés, des vocalisations qui ressemblent à nos voyelles”, complète le chercheur. En gros, c’est en contrôlant finement notre mâchoire, notre langue et nos lèvres que nous arrivons à créer des sons vraiment variés, base nécessaire de la parole. Ces deux éléments mettent à mal la théorie de la descente du larynx.

Cela peut sembler simple, dit comme ça, mais un primatologue n’est pas spécialiste d’acoustique et vice-versa. Pour arriver à faire le lien, une équipe pluridisciplinaire, menée par le chercheur Louis-Jean Boë et regroupant spécialistes de l’acoustique, du traitement de la parole, mais aussi des anthropologues et primatologues, a travaillé pendant des années sur ces questions.

Un puzzle encore incomplet

Mais alors quand et comment a émergé la parole? À cette question, l’étude ne donne pas de réponse, ce n’est pas son rôle.

Les théories restantes sont très foisonnantes. Certains chercheurs pensent que c’est la capacité du cerveau humain à la fois à produire, mais aussi percevoir des sons de manière précise qui est l’élément clé. D’autres parient sur notre capacité à généraliser des concepts mieux que les autres animaux.

Certains scientifiques explorent également la piste génétique, à la recherche du “gène” à l’origine du langage, quand d’autres cherchent à identifier un avantage évolutif dans le cadre de la théorie de l’évolution: en proposant par exemple que c’est la capacité à partager des informations au sein d’un groupe qui aurait fourni un avantage décisif permettant à nos ancêtres de s’adapter pour survivre.

“Il y a de nombreuses théories, mais aucune n’est dominante”, explique Jean-Luc Schwartz. “On peut faire l’hypothèse que l’émergence du langage est un puzzle évolutionnaire, nous avons simplement retiré une pièce clé de ce puzzle, sans le résoudre.”

Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a plus lieu de dire que la parole n’a pas pu émerger avant homo sapiens, il y a 200.000 ans. “On pourrait imaginer que cela remonte à 20 millions d’années, date du dernier ancêtre commun avec les singes. Nous avions déjà les capacités anatomiques nécessaires”, explique le chercheur. Le début de la parole est peut-être apparu entre ces deux dates. Reste à savoir quand, via quelles étapes et en combien de temps.

Source : Le Huffington Post du 11/12/2019

vendredi 6 décembre 2019

mercredi 4 décembre 2019

L’énigme de la parenté du gigantopithèque enfin résolue

L’analyse des protéines d’une dent vieille de 1,9 million d’années révèle qu’un singe géant fossile d’Asie du Sud – le gigantopithèque – est un cousin direct des orangs-outans.

En 1935, le paléontologue Gustav von Koenigswald découvrit dans une pharmacie chinoise de Hong Kong des dents d’hominidé deux fois plus grandes que celles d’un gorille. Celles de King Kong ? La suite montra qu’il s’agissait de dents d’un très grand singe qui hantait les forêts du sud de l’Asie, de la Chine jusqu’au Vietnam, il y a 2,2 millions d’années et peut-être jusqu’il y a 300 000 ans : le gigantopithèque. Pesant jusqu’à 300 kilogrammes pour 2,5 mètres de haut, Gigantopithecus blacki était depuis longtemps une énigme paléontologique. Jusqu’à aujourd’hui : une équipe de chercheurs chinois, allemands, espagnols et français dirigée par Frido Welker et Enrico Cappellini, de l’université de Copenhague, vient de montrer qu’il s’agit d’un cousin des orangs-outans actuels. La méthode, inédite, s’appuie sur l’analyse des protéines extraites de l’émail d’une dent fossile ayant appartenu à un gigantopithèque de 1,9 million d’années, découvert dans la grotte de Chuifeng, dans le sud de la Chine.

L’ADN des fossiles se conserve mieux dans les milieux froids. C’est ainsi que l’ADN mitochondrial et nucléaire d’humains archaïques qui vivaient il y a plus de 430 000 ans dans une grotte espagnole a pu être reconstitué. L’ADN du plus ancien mammifère jamais séquencé, celui d’un cheval conservé dans le pergélisol du Yukon, date de quelque 700 000 ans. Sous les tropiques en revanche, l’ADN se dégrade rapidement. Mais ce n’est pas le cas des protéines, qui ont une durée de vie beaucoup plus longue. Une nouvelle technique, qualifiée de paléoprotéomique, c’est-à-dire l’analyse de l’ensemble des protéines extraites des fossiles, a ainsi révélé cette année qu’une mandibule tibétaine de 160 000 ans appartenait à un Dénisovien. Une nouvelle étude vient de nous apprendre que Gigantopithecus blacki est un ponginé. Le genre Pongo a pour seuls représentants à l’heure actuelle les orangs-outans. Il comprend aujourd’hui trois espèces menacées par la déforestation, notamment pour la consommation d’huile de palme…

Pour établir la parenté de Gigantopithecus blacki, les chercheurs ont extrait les protéines de l’émail d’une des molaires retrouvées à Hong Kong, et les ont comparées avec celles des autres grands singes actuels, y compris les orangs-outans. Les méthodes qu’ils ont mises au point permettent d’analyser des ensembles de protéines – ou protéomes – très dégradés. Elles évitent notamment la dissolution chimique qui abîme les protéines. Ils ont déminéralisé l’émail à l’aide de deux acides – l’acide trifluoroacétique et l’acide chlorhydrique. Les chercheurs ont ainsi obtenu un protéome composé de 409 peptides (des chaînes d’acides aminés) uniques correspondant à 6 protéines endogènes : l’amélogénine X, l’améloblastine, l’amélotine, l’émailine, la métalloprotéinase-20 et la glycoprotéine alpha-2-HS.

Fossile de la mandibule de Gigantopithecus blacki conservée dans les collections du College of Wooster, Ohio, États-Unis.

Ils ont ensuite comparé ce protéome dentaire à ceux des Hominoïdes (groupe comprenant les gibbons, les orangs-outans, les gorilles, les chimpanzés et les hommes), qu’ils ont déduits des séquences de leurs génomes connues pour coder des protéines de l’émail dentaire. Les résultats font de Gigantopithecus blacki un parent des orangs-outans. Sa lignée et celle des orangs-outans apparaissent comme deux lignées très anciennes.

De quand date la séparation entre Gigantopithecus blacki et les orangs-outans ? Afin de reconstituer la chronologie des divergences successives entre les branches des Hominoïdes, les chercheurs ont utilisé deux approches statistiques différentes : d’une part en exploitant les distances calculées entre les séquences d’acides aminés d’une espèce à l’autre, et d’autre part en utilisant la méthode bayésienne (on calcule les probabilités de l’apparition d’une nouvelle forme dans l’arbre connaissant la forme précédente, afin de construire l’arbre le plus probable). Il en ressort que les deux branches ont divergé il y a une dizaine de millions d’années. L’énigme du gigantopithèque est ainsi résolue.

Source : Pour la Science du 29/11/2019

A phylogeny of hominin species

Source : Nature