jeudi 14 juillet 2022

Fallait-il inventer l’agriculture ?

En maîtrisant sa production alimentaire, Homo sapiens fait entrer son espèce dans le Néolithique et le monde dans les turbulences. Était-ce une bonne idée de se mettre aux champs ?

Jean-Paul Demoule

Anthropocène. Le mot fait débat, on peine à bien le définir, mais il recouvre une réalité difficilement contestable : l’humanité transforme la planète et tout son environnement. Où placer le début de cette présumée nouvelle ère ? À la révolution industrielle ? Après la Seconde Guerre mondiale ? Et si l’on remontait jusqu’à l’invention de l’agriculture sédentaire il y a quelque 12 000 ans, ce moment charnière qualifié de « révolution néolithique » qui a radicalement changé le destin de l’humanité ? De fait, en 12 000 ans à peine, soit 4 % environ du temps de présence d’Homo sapiens sur Terre depuis qu’il émergea peu à peu en Afrique il y a environ 300 000 ans , l’humanité est passée d’environ deux millions d’individus sur toute la planète à huit, et bientôt dix milliards. Les petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades ont fait place à de gigantesques mégalopoles de dizaines de millions d’habitants et les différences de richesse, jadis imperceptibles, font qu’aujourd’hui la vingtaine de Terriens les plus riches possède autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Les ex-chasseurs-cueilleurs, espèce animale parmi d’autres, ont fait place à cette « espèce envahissante » qui, en assumant de dominer la nature, a provoqué, entre autres, la modification du climat et la sixième grande extinction biologique dans l’histoire de la planète.

Dans la nécropole de Varna, en Bulgarie (ici, la reconstitution d'une tombe), les défunts étaient ornés de bijoux en or, signe d’une distinction sociale rendue possible par l’économie des sociétés agricoles du Néolithique.

Mais pourquoi et comment cette « révolution néolithique » ? En réalité, ce ne fut pas une révolution au sens d’un événement soudain, voire imprévisible. Chez les chasseurs-cueilleurs, le rapport de grande proximité à la nature avait déjà permis la domestication du chien, à partir du loup, il y a sans doute plus de 20 000 ans, à l’époque de la dernière glaciation – une relation qui à l’origine semble avoir relevé de l’association plutôt que de la domination. De même les observations ethnographiques indiquent que des populations traditionnelles, comme en Amazonie, apprivoisent parfois de petits animaux sauvages à titre de simple agrément.

Par ailleurs, depuis 115 000 ans avant notre ère, l’humanité vivait dans une époque glaciaire peu propice à des expérimentations environnementales. Cette alternance de périodes glaciaires et interglaciaires (comme celle où nous nous trouvons), qu’on appelle aussi cycles de Milanković, est liée à des oscillations régulières de l’axe de la Terre par rapport au plan de rotation autour du Soleil. Selon certains climatologues, le point de réchauffement où en est arrivée aujourd’hui notre planète risque d’exclure le retour de nouvelles périodes glaciaires qui auraient pu, par exemple, faire à nouveau baisser le niveau des océans en piégeant une partie des eaux dans les glaces des pôles.

À quoi bon planter quand les bisons poussent partout ?

Du point de vue climatique, le Néolithique correspond à un interglaciaire, marqué par un réchauffement global. Si nos ancêtres avaient déjà connu une telle période, celui qui s’étendit entre 130 000 et 115 000 ans, leur cerveau, bien que déjà sapiens (« sage » en latin), semble avoir été alors moins complexe qu’aujourd’hui. En effet, ce n’est qu’il y a 40 000 ans qu’en différents points de la planète, de l’Indonésie à l’Europe occidentale, certains sapiens entreprennent, pour la première fois, de représenter des figures sur les parois de grottes, principalement des animaux – indice d’un cerveau de plus en plus complexe.

La rencontre entre un cerveau plus complexe et un environnement plus favorable conduit un certain nombre de groupes de chasseurs-cueilleurs, indépendamment dans plusieurs régions du monde, à entreprendre la domestication d’animaux et de plantes. Une nourriture plus sécurisée et sur place grâce à l’agriculture favorise aussi la sédentarisation, évitant à ces groupes le nomadisme perpétuel lié jusqu’à présent aux ressources alimentaires dispersées dans la nature selon les saisons. Certains groupes de chasseurs-cueilleurs avaient néanmoins déjà pu se sédentariser dans un milieu favorable, en général lié à des ressources aquatiques – poissons, coquillages, mammifères marins. C’est ce qu’on observe à date ancienne sur les côtes du Japon ou de Scandinavie, ou le long des grands fleuves d’Ukraine, et à date plus récente chez les Amérindiens de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord. Avec l’agriculture, la sédentarité se généralise.

Cette nouvelle économie ne pouvait évidemment se déployer que dans des conditions environnementales favorables, c’est-à-dire là où poussaient des plantes et où vivaient des animaux domesticables et utiles aux humains. Paradoxalement, dans les régions où ces ressources étaient très abondantes, comme les immenses plaines à bisons nord-américaines, la domestication n’aurait pas été d’un grand bénéfice eu égard aux efforts demandés. C’est donc dans les savanes arborées et autres forêts aux ressources limitées que ces domestications représentèrent un réel avantage. Cependant, deux conditions supplémentaires s’imposaient. La première était de maîtriser les techniques pour ce faire : savoir stocker les céréales sans qu’elles pourrissent ou soient dévorées par les rongeurs ; savoir nourrir et soigner des animaux arrachés à leur milieu naturel, entre autres. La seconde est celle des choix culturels, c’est-à-dire avoir l’idée, qui nous paraît si naturelle aujourd’hui, de vouloir dominer la nature et non pas de se vivre immergé en elle comme le concevaient jusqu’à présent les chasseurs-cueilleurs – et le conçoivent encore divers peuples dans le monde. Si bien que l’on s’est parfois demandé si ce changement radical de perspective n’avait pas précédé l’invention technique de l’agriculture.

Une marche avant, pas de marche arrière

Dans tous les cas, une fois enclenché le processus, il ne fut qu’exceptionnellement possible de rebrousser chemin. En effet, alors que les chasseuses-cueilleuses nomades n’ont en général qu’un enfant tous les trois ou quatre ans, les agricultrices des sociétés traditionnelles, y compris en Europe jusqu’au début du xxe siècle, ont pratiquement un enfant chaque année, certes au prix d’une forte mortalité infantile. De là un boom démographique sans précédent, rapidement exponentiel, et qui commence seulement à ralentir avec le développement du contrôle des naissances. Outre une forte exigence de production alimentaire (qui fait de l’agriculture un choix sans retour), cette démographie croissante aura trois autres principales conséquences, sur la santé, les tensions entre groupes humains et enfin sur la hiérarchie sociale.

D’un point de vue sanitaire, l’agriculture présente un certain nombre d’inconvénients. Elle implique des gestes pénibles et répétitifs, qui se traduisent par des troubles musculosquelettiques. La nouvelle alimentation, moins riche en protéines, s’accompagne d’une diminution provisoire de la taille moyenne ; plus molle et sucrée, elle fait aussi exploser les caries dentaires , jusque-là inexistantes, et à terme provoquera, 10 000 ans plus tard, le surpoids de près d’un tiers de la population humaine, à coup sûr l’une des épidémies les plus préoccupantes du moment. Enfin, la cohabitation avec les animaux domestiques, mais aussi avec ceux dits commensaux (les rats et leurs puces, par exemple), favorise l’émergence de maladies puisque beaucoup d’entre elles nous viennent des animaux. Anecdotiques pour de petits groupes mobiles et isolés les uns des autres, ces maladies, dans le contexte de sociétés sédentaires et de taille croissante, provoquent cette fois de véritables épidémies que la génétique permet de repérer de mieux en mieux pour ces âges reculés. Les premières zoonoses, dont le Covid-19 est le dernier exemple, naissent au Néolithique !

La course à l’échalote

L’augmentation exponentielle de la population contraint désormais à améliorer sans cesse les techniques de production alimentaire afin d’y faire face dans un monde fini. Ainsi est inventée la charrue pour travailler des sols plus difficiles, puis la roue et la traction animale, puis la métallurgie avec la mise en place, dans les derniers siècles avant notre ère, de toute la panoplie des outils, agricoles ou non, qui seront les nôtres jusqu’à la mécanisation développée à partir du xixe siècle, puis finalement les engrais, les pesticides et autres OGM. On peut donc à partir de l’invention de l’agriculture lire l’histoire humaine comme une course perpétuelle au progrès technique pour faire face à l’accroissement démographique continu, avec pour issue régulière des mouvements migratoires tels que la colonisation de l’Europe par des pionniers agriculteurs venus du Proche-Orient ou, bien plus tard, celle des Amériques par des populations européennes en surnombre. Si la première semble s’être traduite par l’assimilation des chasseurs-cueilleurs européens indigènes, descendants des artistes de Lascaux ou de Chauvet , il en alla tout autrement, on le sait, avec les Amérindiens ou les Aborigènes australiens face auxquels cette colonisation prit parfois la forme de véritables génocides.

Les migrations des pionniers agriculteurs vers de nouvelles terres s’achevèrent à chaque fois que des limites géographiques furent atteintes, en général les rives des océans, même si ce processus s’est échelonné sur une longue période de temps, dont la colonisation européenne du monde est l’un des prolongements récents, tout comme les étonnantes migrations polynésiennes dans l’ensemble du Pacifique, qui ne se sont terminées qu’autour de l’an 1 000. Dans les deux cas, ces colonisations ont bénéficié aussi de grands progrès dans les techniques de navigation. Il semble par ailleurs que, dans un premier temps, du moins tant qu’il a été possible d’aller plus loin, les communautés néolithiques aient évité d’atteindre des effectifs trop importants, sans doute pour s’épargner des problèmes logistiques, mais aussi sociaux et politiques. De fait, les villages des premiers agriculteurs européens ne dépassent pas, compte tenu du nombre d’habitations et de leur taille, quelques petites centaines d’habitants .

Une fois figé ce mouvement d’expansion, en Europe, par exemple, face à l’Atlantique, les tensions entre communautés en démographie croissante n’ont pas manqué de s’accentuer. La violence entre mâles humains est parfaitement, bien que non systématiquement, attestée chez certains chasseurs-cueilleurs, qu’ils soient sédentarisés, comme chez les Amérindiens de la côte nord-ouest déjà mentionnés, ou nomades, comme chez les aborigènes australiens, parmi lesquels des guerres, ou au moins des vendettas, ont été assez bien documentées. Mais avec ces sociétés de taille grandissante et désormais immobilisées, les tensions deviennent visibles.

Le métal, un truc de riches

Les villages, jusque-là ouverts, s’entourent de fossés et de palissades, se perchent sur des hauteurs moins commodes d’accès. En Europe, des massacres sont observés dès la fin du VIe millénaire avant notre ère. Si les premiers affrontements utilisent, comme le montrent les traces retrouvées sur les squelettes, des outils du quotidien, haches à couper le bois ou flèches pour la chasse, des armes spécifiques apparaissent bientôt, poignards en silex puis en cuivre, et finalement en bronze. Ce nouvel alliage de cuivre et d’étain, beaucoup plus solide, permet à partir de 2 000 ans environ avant notre ère les longues lames des épées, mais aussi toutes les armes défensives, casques, cuirasses, jambières. Elles restent cependant coûteuses et réservées aux élites et les traces retrouvées d’une bataille dans le nord de l’Allemagne vers 1200 avant notre ère montrent qu’une partie de la piétaille continue à utiliser des pointes de flèches en silex et même des massues en bois. Le fer offrira bientôt un métal plus résistant encore, et l’invention de la poudre par les Chinois puis, là encore, la motorisation perfectionneront encore l’« art » de la guerre, dans une perpétuelle course aux armements.

Si les différences sociales semblent faibles chez les chasseurs-cueilleurs nomades ou parmi les sociétés agricoles de petite taille, l’ethnologie atteste cependant de l’existence régulière de leaders, de personnages plus charismatiques que d’autres. Néanmoins, ceux-ci ont au moins autant de devoirs et de responsabilités que de droits, d’autant qu’il n’y a guère de richesse à tenter d’accumuler. Mais dans ces communautés néolithiques de taille croissante, l’archéologie voit apparaître, parmi les cimetières, des tombes qui contiennent des objets de plus en plus précieux et nombreux, tandis que d’autres n’ont que de modestes offrandes.

Sur les bords de la mer Noire, à Varna, en Bulgarie, par exemple, sont créés au Ve millénaire avant notre ère les premiers objets en or de l’histoire humaine , tandis que les défunts importants des bords de l’Atlantique emportent dans la mort des haches en jadéite importées depuis les Alpes ou des perles semi-précieuses venues de la péninsule Ibérique. Ils reposent dans de gigantesques monuments, dits mégalithiques, composés de lourdes dalles de granite, parfois de plusieurs dizaines de tonnes, composant une chambre funéraire que recouvrent et protègent de larges tertres de terre et de pierres.

Dieu avec nous, et surtout avec moi !

Ces monuments portent aussi la trace de rituels divers. Or l’ethnologie comme l’histoire indiquent que les dominants se donnent toujours comme d’une essence différente, et en relation avec le surnaturel. Les rois européens sont « de droit divin » et sacrés, les empereurs du Japon descendent de la déesse du Soleil, beaucoup de dirigeants actuels jurent encore sur la Bible ou le Coran au moment de leur prise de fonction. Et même à date récente, des régimes ont justifié leur existence sur des dogmes apparemment laïcs, mais sacralisés, que ce soit par exemple l’infaillibilité du « prolétariat » ou tout aussi bien celle du « marché », notions qui sont pourtant loin d’être universelles et intemporelles, et qui ne correspondent qu’à des moments de l’histoire humaine relativement brefs et récents.

Tout porte donc à croire que l’émergence de dominants résulta à l’origine de la combinaison d’au moins deux facteurs : la capacité d’une société à produire plus que ses besoins, autrement dit à dégager de la richesse, et la capacité de ces élites naissantes à se dire (sans doute de bonne foi) en relation avec le surnaturel. Néanmoins, même à date ancienne, l’archéologie relève parfois des événements qui semblent avoir correspondu à des mécanismes de résistance. Ainsi, les grands tombeaux mégalithiques atlantiques ne durent que quelques siècles avant de disparaître, à l’orée du IVe millénaire avant notre ère. On trouve bientôt à leur place des monuments beaucoup plus modestes, les « allées couvertes », grands coffres d’une vingtaine de mètres de longueur, faits de dalles de pierre juxtaposées, dans lesquels sont déposés, au fur et à mesure de leur décès, les membres de la communauté, et jusqu’à plusieurs centaines. Il y a donc bien eu un retour de balancier, quelles qu’en aient été les formes et les circonstances. De fait, l’histoire ne cesse de nous montrer qu’il n’est guère de régime trop oppressif qui ne finisse, un jour ou l’autre, par succomber du fait des oppositions qu’il a cristallisées au fil du temps, surtout s’il est fragilisé par des événements extérieurs, dégradations climatiques ou agressions militaires, par exemple.

La croissance continue de la démographie humaine conduisit en quelques millénaires supplémentaires à l’émergence des premiers États, liés la plupart du temps aux premières villes. Ce mouvement fut d’autant plus rapide là où la pression démographique était la plus forte. Ce fut le cas dès la fin du IVe millénaire, en Égypte, où la vallée du Nil est cernée par des déserts, et en Mésopotamie, où le Tigre et l’Euphrate le sont par des mers, des montagnes et d’autres déserts. Ces deux régions constituent des sortes de nasses écologiques, d’où il est difficile de sortir, sinon anecdotiquement. Ces premiers États du monde seront bientôt suivis par d’autres, comme en Iran, dans la vallée de l’Indus, en Chine, mais aussi au Pérou. Le rapport avec le surnaturel y est encore plus éclatant, les temples occupant une place centrale dans l’économie comme dans la topographie, tandis que l’association entre les souverains et les dieux est proclamée partout, dans les textes comme dans les bas-reliefs et les statues. S’il s’agit au départ de cités-États, comme ce sera le cas un peu plus tard en Grèce, en Étrurie ou à Rome, certaines prennent peu à peu le pas sur les autres, créant des royaumes, puis des empires. Ces États très hiérarchisés, qui croissent ou décroissent en surface, assoient souvent leur puissance sur l’esclavage.

La montée vers l’État a cependant été beaucoup plus lente quand l’environnement ne constituait pas de telles « nasses écologiques ». Ainsi, en Europe, où alternent de manière oscillatoire des moments de montée en puissance des hiérarchies sociales et des moments de recul, l’émergence du phénomène urbain fut beaucoup plus tardive. Après l’éphémère épisode des palais crétois et des forteresses mycéniennes, qui disparaissent vers 1200 avant notre ère, ce n’est qu’avec les cités-États grecques et italiques que le phénomène s’amorcera. Les dimensions du continent européen et son environnement tempéré rendaient en effet plus difficile la concentration forcée de populations qui, en cas de systèmes sociaux devenus trop oppressifs, pouvaient toujours se disperser un peu plus loin. Les sociétés de type urbain, d’abord concentrées le long de la Méditerranée, gagnent l’Europe tempérée dans les tout derniers siècles avant notre ère, mais n’atteindront les bords de la Baltique qu’à un stade avancé du Moyen Âge. Notons toutefois qu’il y a encore quatre siècles, seul un tiers de l’humanité vivait dans des formations étatiques.

Alors, fallait-il l’inventer ?

Ainsi, les changements climatiques actuels, les atteintes à l’environnement, la sixième extinction massive des espèces vivantes, la pollution des terres et des océans, sont des conséquences à long terme de l’invention de l’agriculture sédentaire. Elles n’auraient pas existé sinon. Fallait-il donc l’inventer ? La question n’a évidemment aucun sens, puisque l’événement s’est produit. Banalement, il en est de l’agriculture comme de toute invention : cela dépend de ce qu’on en fait. Les explosifs ont beaucoup tué, mais permettent aussi de creuser des mines et de tracer des routes, sans compter les feux d’artifice. Et la question est également pernicieuse, en faisant croire qu’il s’agirait là d’une sorte de fatalité, comme les précédentes ères géologiques, contre laquelle on ne pourrait rien. En réalité, c’est bien, aujourd’hui, le mode de vie productiviste de nos sociétés industrielles modernes, les énergies fossiles et l’agriculture intensive qui sont responsables des principales atteintes à notre environnement. Ce sont des choix de société – comme le montrent d’ailleurs les débats actuels.

Il n’y a cependant pas de raison, sur le long terme, de s’inquiéter ni de l’avenir de la planète, qui continuera à tourner encore longtemps, ni de l’avenir d’Homo sapiens, espèce envahissante extraordinairement adaptable et capable de vivre sous tous les climats et de survivre à bien des catastrophes. Mais il est certain que les temps proches seront difficiles et solliciteront fortement nos facultés d’adaptation.

Une nourriture plus sécurisée et sur place grâce à l’agriculture évite le nomadisme perpétuel. Sapiens agriculteur domine la nature, il n’est plus immergé en elle comme un chasseur-cueilleur. Égypte ou Mésopotamie, les premiers États se forment dans des « nasses écologiques ». Pour les résidents, il n’est pas possible de fuir ailleurs. Pour dominer, les élites naissantes se disent en relation avec le surnaturel.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

mercredi 13 juillet 2022

L’invention du « home sweet home »

Comment nos ancêtres ont-ils troqué le nomadisme pour la vie sédentaire ? La réponse émerge des vestiges d’une cité vieille de 9 000 ans : Çatalhöyük.

La plaine de Konya, dans le centre de la Turquie, est un vaste et haut plateau, constellé de petites fermes et de champs poussiéreux, ceint de montagnes spectaculaires qui projettent de longues ombres mauves. La nuit, les promeneurs peuvent s’aventurer dans les contreforts et apercevoir, au loin, les lumières de la ville qui scintillent tel un mirage. La vue n’a pas beaucoup changé en 9 000 ans – même la silhouette illuminée des bâtiments, à l’horizon, apparaîtrait familière à un visiteur venu de l’an 7000 avant notre ère, car la plaine de Konya est l’un des berceaux de la vie urbaine.

L’étonnant urbanisme de Çatalhöyük, où les maisons sont accolées les unes aux autres, sans qu’aucune rue ne les sépare. On rentrait chez soi par une ouverture pratiquée sur le toit.

Des millénaires avant l’avènement des cités mésopotamiennes situées plus au sud, la proto-cité de Çatalhöyük (prononciation : « tcha-tal-heu-yuk ») prospérait déjà ici. S’étendant sur près de 13,76 hectares (l’équivalent de 19 terrains de football) et abritant jusqu’à 8 000 habitants, elle fut occupée continuellement pendant presque 2 000 ans, avant d’être lentement abandonnée au cours du sixième millénaire avant notre ère. À son apogée, les feux de joie qu’on allumait lors des nombreuses fêtes organisées à Çatalhöyük étaient visibles loin à travers la plaine.

Contrairement aux villes qui lui succédèrent, Çatalhöyük ne comptait pas de grand monument ni de place du marché. Imaginez-la plutôt comme une dizaine de villages agricoles qui se sont développés ensemble, formant ce que certains chercheurs appellent un « méga site ». Ses milliers de maisons en briques de terre crue étaient densément serrées les unes contre les autres. Pour y entrer, pas de rues ; on accédait aux toits par des échelles, puis des chemins serpentaient entre les toits. Pour rentrer chez eux, les habitants empruntaient des portes de plafond. Ils cultivaient de minuscules parcelles autour de la ville. Qu’ils réparent leurs maisons ou qu’ils produisent des tissus, des outils, de la nourriture ou de l’art, les résidents de Çatalhöyük passaient le plus clair de leur temps entre quatre murs, près de leur couche – ou, lors des mois les plus chauds, sur leurs toits.

La maison de Dido

En 2000, Ruth Tringham, archéologue à l’université de Californie, à Berkeley, a découvert les restes d’une femme enterrée sous l’espace où elle dormait. Elle est revenue plusieurs étés d’affilée avec une équipe de chercheurs, afin de fouiller la maison de celle qu’elle avait surnommée Dido. Le groupe a tout analysé, des figurines d’animaux aux os trouvés à l’intérieur, en passant par les nombreuses couches de peinture de plâtre sur les murs.

Dans cette maison, tout a été fabriqué à partir de rien. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’intensité du travail nécessaire à maintenir une vie sédentaire à l’époque de Dido. Pour préparer le dîner, il fallait cultiver ou chasser sa nourriture, construire son propre four, fabriquer des ustensiles de cuisine (couteaux d’obsidienne, pots en argile moulée…), puis se mettre à cuisiner. Les habitants fabriquaient eux-mêmes leurs briques et leurs maisons, tissaient des paillasses à partir de roseaux pour les sols et cousaient leurs propres vêtements… après avoir conçu aussi leurs aiguilles, fils et textiles.

Même la spiritualité semble être maison. Nos ancêtres enterraient leurs proches sous le sol de leur demeure, peut-être afin de les garder près d’eux, et ils décoraient respectueusement leurs crânes avec du plâtre et de la peinture. Les archéologues ont trouvé des crânes similaires sur d’autres sites datant du Néolithique – une époque qui, dans le Croissant fertile, s’étend de 12000 à 6500 avant notre ère – comme à Jéricho, sur la rive ouest du Jourdain. Honorer ses morts en recouvrant leurs crânes de plâtre pour recréer leurs visages semble avoir été assez commun à l’époque. À Çatalhöyük, les familles s’échangeaient ces crânes, puis les enterraient de nouveau. Les chercheurs en trouvent souvent plusieurs enterrés aux côtés d’un corps, suggérant que ces rituels reliaient les familles à leur foyer sur plusieurs générations.

Des peintures élaborées ont été découvertes sur les murs, à l’intérieur des habitations, qui étaient restaurées chaque année avec les mêmes motifs – comme si des générations d’habitants voulaient conserver les peintures originales dans un état intact. Certaines sont composées de motifs abstraits en tourbillons et zigzags, sortes d’équivalents ancestraux du papier peint des années 1970. D’autres évoquent des scènes impliquant des animaux sauvages et des chasseurs. Il s’en trouve même qui semblent mettre en lumière les fondements spirituels du rituel du crâne : dans une maison, les chercheurs ont découvert une peinture murale représentant un corps sans tête entouré de vautours, donnant l’impression que les oiseaux emportent les esprits des morts.

Les habitations sont aussi ornées d’os d’animaux. Suspendu aux murs de presque tous les foyers, on trouve un crâne de taureau plâtré et peint dans un rouge profond, ses cornes acérées orientées vers l’intérieur de la pièce. Les habitants fourraient aussi des griffes et des dents d’animaux dangereux dans la terre des briques de leurs murs, de la même manière qu’on met parfois, de nos jours, un porte-bonheur dans les fondations d’une maison.

Dans les années 1960, les archéologues furent déconcertés par la découverte de ces objets manifestement symboliques, quasiment religieux, mêlés au reste des objets quotidiens du foyer. Un des premiers chercheurs, James Mellaart, voyait la cité entière comme un mystérieux sanctuaire géant. Mais « ce n’est un mystère que si vous vous attendiez à quelque chose de plus grand et de plus complexe », remarque Ruth Tringham qui préfère laisser les preuves parler d’elles-mêmes, sans idées préconçues. Ian Hodder, l’archéologue de l’université Stanford qui a conduit les fouilles à Çatalhöyük jusqu’en 2018, partageait les convictions de Ruth Tringham. Jusque là, les archéologues enlevaient les artefacts à leur sites d’origine pour les étudier dans les musées. Mais Ian Hodder a popularisé l’idée d’une « archéologie contextuelle », selon laquelle nous devrions comprendre les artefacts en réfléchissant à la manière dont ils s’insèrent dans le lieu même de leur découverte, plutôt que de les isoler. Dans le cas de Çatalhöyük, l’archéologie contextuelle confère aux chercheurs un cadre pour l’interprétation. Si l’on trouve des objets sacrés au milieu des pièces de vie, c’est parce que les résidents se créaient des espaces rituels dans leurs propres maisons.

Contrairement aux cités plus récentes, où des lieux distincts étaient construits pour la vie domestique, le travail et le culte, les résidents de Çatalhöyük ont fusionné ces aspects de leur vie sous un même toit. C’est pour cela que chaque maison ressemblait à la combinaison d’un temple, d’un atelier et d’une chambre. Ian Hodder pense que ces maisons multifonctions représentent une étape clé dans le processus de sédentarisation, quand de nombreux humains ont renoncé à leur vie nomade pour se fixer et cultiver la terre. Dans un premier temps, les maisons ne servaient qu’à dormir et travailler. Mais au fil du temps, les populations se sont retrouvées psychologiquement reliées à leurs terres – on pourrait dire que, de simples fermiers vivant dans la plaine, ils sont devenus des Çatalites. La ville faisait partie de leur identité, et ils attribuaient un sens spirituel aux endroits où ils vivaient. Dans ce processus, les maisons sont devenues des foyers. Dans les villes construites plus tard, on distingue les espaces dédiés au culte, au travail et à la vie domestique – mais le concept d’une ville foyer, qui n’est pas qu’un lieu de repos, a perduré.

Soupe instantanée au Néolithique

Çatalhöyük nous montre ce qu’était la vie quotidienne à une époque où le « foyer » est une idée radicalement nouvelle. Les résidents ont dû fournir beaucoup d’efforts pour garder intactes leurs familles et leurs maisons, mais ils passaient le plus clair de leur temps à se procurer et produire leur nourriture. Nous savons qu’ils étaient agriculteurs, gérant des fermes familiales et des troupeaux d’animaux dans la plaine fertile de Konya, qui leur fournissait de quoi vivre tout au long de l’année dans des maisons permanentes. Ils fabriquaient une variété d’ustensiles de cuisine, du couteau de boucher au bol de soupe. Et, grâce à des analyses poussées de leurs marmites, nous savons désormais ce qu’ils mangeaient.

« C’était comme dans un film policier, » s’amuse l’archéologue Eva Rosenstock, qui décrit comment, avec sa collègue Jessica Hendy, elle a utilisé des méthodes de prélèvement pour extraire des molécules issues d’aliments anciens contenus dans de la vaisselle. Eva Rosenstock est chercheuse associée à l’Einstein Center Chronoi de Berlin ; elle a consacré une grande part de sa carrière à l’étude des aliments et de la santé au cours du Néolithique. Elle a rencontré Jessica Hendy il y a quelques années, lors d’une conférence où celle-ci expliquait comment, pour les populations du Moyen Âge, elle déduisait l’alimentation du calcium déposé sur l’émail des dents. Plus exactement, dans les traces de lipides et de protéines piégés dans le calcium, Jessica Hendy pouvait identifier les aliments en croisant les structures moléculaires identifiées avec celles d’animaux et de plantes connus.

Ce fut un moment d’inspiration pour Eva Rosenstock. Elle avait déjà examiné quelques fragments de pots en argile de Çatalhöyük dont l’intérieur était couvert d’une fine couche de calcite, « un peu comme des dépôts de calcaire dans une théière », explique-t-elle. Elle a donc convaincu Jessica Hendy d’examiner cette vaisselle ancienne à la recherche de molécules qui révéleraient les menus du Néolithique.

Les premières analyses affichèrent une correspondance surprenante avec des poissons exotiques d’aquarium et des fleurs de lotus – mais ce n’était que le résultat d’une contamination de l’échantillon par des molécules modernes. Heureusement, une analyse plus poussée a révélé des traces de petits pois, de blé, d’orge, de chèvre, de mouton, de bovins et même de chevreuil. Plus intéressant encore : tous les bols ont contenu du lait, à une époque où la plupart des humains n’avaient pas encore développé la mutation génétique qui aide à le métaboliser à l’âge adulte. En effet, les restes de produits laitiers de Çatalhöyük sont parmi les plus anciens jamais découverts. Cela ne signifie pas que les convives de Çatalhöyük tombaient malades comme c’est le cas de nos jours des personnes intolérantes au lactose. De récentes recherches montrent que notre microbiote intestinal – tous les micro-organismes qui vivent dans nos intestins – peut nous seconder dans cette digestion du lait. Les chercheurs ont donc simplement eu un rare aperçu du moment à partir duquel les adultes ont commencé à cuisiner le lait. Au cours des milliers d’années suivantes, cette mutation particulière s’est répandue en Europe et au Moyen-Orient.

Pour Eva Rosentstock, les résidus de lait révèlent aussi une stratégie d’économie de l’effort. Au Néolithique, les produits laitiers devaient être saisonniers. Les animaux donnaient naissance au printemps, et leur lait s’épuisait jusqu'à l’hiver suivant. Pour profiter de ce lait tout au long de l’année, les communautés du monde entier ont inventé le fromage et d’autres aliments lactés fermentés à conservation longue. D'ailleurs, en Turquie et dans les régions voisines, les locaux préparent encore un plat à base de lait aigre séché appelé qurut ou kashk. On le moule parfois en forme de boulettes, et parfois on le réduit en poudre ; pour plus de saveurs, le lait peut être fermenté avec des céréales moulues. Les habitants de Çatalhöyük préparaient peut-être un plat similaire. « Vous obtenez un aliment facile à conserver qui ne rancira pas avant des années, souligne Eva Rosenstock. Vous le mettez dans de l’eau chaude, et c’est comme une soupe instantanée ! » Parfait pour un repas chaud à la maison par un froid jour d’hiver, quand personne n’a envie de sortir pour travailler la terre ou chasser.

Le mystère de la boule d’argile

Les artisans de Çatalhöyük avaient d’autres astuces pour économiser leurs efforts. Il y a environ 8 500 ans, des siècles après la fondation de la cité, la poterie en terre cuite fut inventée – et elle fut révolutionnaire pour les cuisiniers du Néolithique comme le furent pour nous les micro-ondes dans les années 1970. Avant l’avènement de la céramique, cuisiner demandait beaucoup d’efforts. Sonya Atalay, anthropologue de l’université du Massachusetts à Amherst, a montré que les ragoûts étaient préparés dans des paniers tressés étanches. Pour ce faire, les cuisiniers mettaient l’eau et les ingrédients dans le panier qu’ils garnissaient de grosses pierres ou de boules d’argile chauffées au feu : la cuisson se faisait de l’intérieur, car pas question de poser un panier sur un feu. Quand les pierres refroidissaient, il fallait les remplacer par des plus chaudes. Sans aucun doute s’agissait-il d’un processus fatiguant, en particulier après une longue journée passée à collecter eau et nourriture.
Pour peindre ce portrait d’une vie de cuisine antérieure à la céramique, Sonya Atalay se fonde sur deux types de preuves. D’abord, les populations modernes continuent de cuisiner avec des pierres chauffées, car il s’agit de leur tradition. Par ailleurs, on trouve à Çatalhöyük des piles de boules d’argile de la taille d’un pamplemousse qui sont couvertes de marques de brûlure. Certaines maisons en contiennent des centaines, éparpillées dans et autour des âtres. Pour Sonya Atalay, il paraît évident que ces boules d’argiles étaient des pierres de cuisson.

Après l’avènement de la céramique à Çatalhöyük, les habitants ont cessé de produire des boules d’argile et des paniers tressés de cuisine. Comme les pots en céramique résistent à la chaleur, ils pouvaient être suspendus au-dessus du feu pour faire mijoter des ragoûts toute la journée. Ce devait être un véritable luxe de cuisiner sans avoir à jongler avec des boules d’argile chaudes. Seule ombre au tableau de cette histoire : les scientifiques n’ont rien trouvé lorsqu’ils ont analysé ces boules à la recherche de lipides et de protéines, comme ceux trouvés dans les bols d’Eva Rosenstock. Il semble que ces boules ont clairement été chauffées et utilisées en cuisine, mais qu’elles n’ont jamais été immergées dans la nourriture. Alors, à quoi servaient-elles ?

À Çatalhöyük se forge la notion de foyer, un espace quotidien auquel on s’attache émotionnellement.

Lucy Bennison-Chapman, archéologue à l’université de Leyde, aux Pays Bas, a passé des années à les analyser. Si, pour elle, il n’est pas totalement impossible que ces boules d’argiles aient servi à chauffer les ragoûts, cela reste quand même très peu probable – elles étaient bien trop grosses et auraient contaminé la nourriture de bouts d’argile et de terre. Elle écarte aussi l’idée qu’elles aient servi d’armes, car les projectiles de frondes étaient plus petits et d’une forme différente.

Elle pense plutôt que ces larges sphères étaient des sortes de plaques chauffantes. Dans certains cas, elles étaient utilisées pour recouvrir le fond des fours afin de retenir la chaleur. On les retirait du feu, puis on les recouvrait de nattes en roseaux sur lesquelles on disposait de la nourriture. Autre possibilité : « Dans la plaine de Konya, il fait très froid en hiver. Ces boules ont pu être chauffées, puis utilisées comme chaufferettes ou encore être enveloppées de lin, puis disposées dans un lit, explique Lucy Bennison-Chapman. Les personnes travaillant sur les toits et dans les champs ont aussi pu placer ces boules dans leurs poches pendant qu’ils étaient dehors. Cela expliquerait pourquoi elles ont été réchauffées et réutilisées si souvent. »

Fabriquer de telles boules aux fonctions plurielles était très chronophage. « Ils ont probablement passé beaucoup de temps à les travailler à la main, pour les lisser, estime Lucy Bennison-Chapman. Elles sont couvertes d’empreintes de doigts. » C’est peut-être pour cette raison qu’elles ont servi encore et encore, réchauffées au feu jusqu’à ce qu’elles se brisent. La plupart des boules trouvées à Çatalhöyük ont été réduites en fragments. Certaines ont été recyclées dans des briques ou placées entre les murs, peut-être comme isolant.

Les boules d’argiles occupent aussi une place importante à Çatalhöyük pour une autre raison. En plus des grosses, chauffantes, les résidents en fabriquaient des miniatures, occasionnellement décorées de points et autres motifs. Ces petites boules, ou jetons, sont les plus vieux exemples à Çatalhöyük de « pièces à compter », ainsi nommées par les archéologues qui pensaient qu’elles servaient pour la tenue de registres élémentaires ou pour la comptabilité des ressources. Lucy Bennison-Chapman souligne, en revanche, que ces jetons n’ont pas été initialement conçus pour le comptage – ils servaient probablement de pièces de jeu, de poids, d’objets rituels et même juste de décoration. Quoi qu’il en soit, ces jetons montrent que la vie domestique n’était pas uniquement focalisée sur la cuisine et le confort. La fabrication d’objets à Çatalhöyük conduira finalement au comptage et au langage écrit.

Foyer, mon doux foyer

Le Néolithique fut une période de changement rapide pour l’humanité. Il y a plus de 12 000 ans, peu de populations vivaient en colonies agricoles tout au long de l’année – la plupart étaient nomades ou semi-nomades, petits groupes de chasseurs-cueilleurs se déplaçant d’un lieu à un autre en fonction des changements saisonniers et de la disponibilité des ressources alimentaires. Quand elles ont finalement commencé à construire des maisons permanentes et à former des colonies plus grandes, elles ont dû trouver de nouvelles manières de vivre à un seul endroit, dans un permanent côte à côte avec les voisins.

Ils y sont parvenus, pour l’essentiel en bâtissant ces maisons ensemble – partageant la dureté du labeur mais aussi les joies de la vie collective. Selon John Allen, chercheur en anthropologie à l’université de l’Indiana à Bloomington, « un foyer est un espace auquel, par un contact quotidien, on s’attache émotionnellement ». Les humains ont créé ces foyers en formant un lien entre leur communauté et un lieu spécifique. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les tombes à Çatalhöyük se trouvent juste sous les sols des maisons. « L’inhumation signifie qu’il peut exister un lieu spécial, réservé à la famille et aux amis », suggère John Allen. Quand Eva Rosentstock enquêtait sur l’alimentation des habitants de Çatalhöyük, un sujet revenait sans cesse : sa conviction profonde que, tôt ou tard, elle trouverait avec ses collègues la preuve d’une consommation de bière. Après tout, les archéologues ont trouvé de telles preuves chez d’autres cultures du Néolithiques dans le monde. Autre argument : les signes de festivités ne manquent pas à Çatalhöyük. « Ils ont une quantité massive de poteries – ils en fabriquent et s’en débarrassent à un rythme effréné, constate-t-elle. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils mangeaient le contenu des pots avant de les briser. » Ils jetaient aussi des os sur lesquels il restait encore de la viande, comme on le fait lors d’un banquet.

Construire une ville n’est pas qu’une affaire de travail. Il faut savoir faire la fête aussi. Peut-être que, à l’aube de la vie urbaine, trimer et festoyer furent les deux faces d’une seule et même pièce ; une pièce d’étoffe qui nous a unis en un lieu sans égal que nous avons appris à reconnaître comme notre « chez soi ».

Source : Pour la Science du 13/07/2022

« C’est parce que notre espèce s’est répandue partout que les autres ont disparu »

« L’histoire d’Homo sapiens est plus complexe qu’on ne l’a longtemps imaginé, explique Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de paléoanthropologie au Collège de France.

Vous avez découvert au Maroc les plus vieux restes connus de sapiens (– 300 000 ans), loin de l’Afrique de l’Est. Qu’en conclure ?

Régulièrement, les médias rendent compte de découvertes qui « révolutionnent » les origines de l’homme. En fait, c’est rarement le cas, pour ne pas dire jamais. On n’abat pas l’arbre pour en planter un nouveau. Simplement, il se complexifie. On le voyait de loin, un peu flou, et à mesure qu’on se rapproche l’image se précise. Pour revenir aux découvertes du Djebel Irhoud, au Maroc, on savait déjà que l’origine d’Homo sapiens était africaine. Mais notre vision était trop simple : on croyait reconnaître un berceau localisé en Afrique de l’Est parce que les principaux fossiles provenaient du Soudan, d’Éthiopie ou de Tanzanie. Le fait est qu’on ne trouve que là où on cherche. Et on finit ensuite par se convaincre, parce qu’on a trouvé un fossile rare quelque part, qu’il s’y est passé quelque chose de particulier. Nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre les effets d’un tel biais de documentation. Pourquoi ces fossiles venaient-ils des pays en question ? D’abord parce que la géologie y est favorable à leur conservation. Ensuite parce que le milieu désertique est propice aux découvertes. Enfin, on y parle anglais, ce qui a facilité leur colonisation scientifique par le milieu universitaire anglo-saxon. Le Djebel Irhoud a montré qu’en réalité l’ensemble du continent africain, avec des populations diverses, tantôt séparées tantôt connectées, a joué un rôle dans l’émergence des formes récentes d’Homo sapiens. Cela dit, ce n’est pas parce que les restes les plus anciens viennent du Maroc que nous y sommes apparus. Peut-être que demain, au Sahel ou en Afrique du Sud, quelqu’un trouvera quelque chose d’encore un peu plus vieux.

Cette découverte sonne-t-elle le glas des modèles trop simples ?

Les modèles d’origine simples, longtemps affectionnés par les généticiens, se sont révélés faux. La réalité est complexe, et malheureusement on a beaucoup de mal à tester des modèles complexes. On a eu probablement en Afrique plusieurs branches de notre espèce. Au sein de chacune d’entre elles, à différents moments, sont apparues des mutations génétiques favorables et des innovations culturelles. Lorsqu’elles étaient connectées, ces populations les ont échangées. Un processus complexe d’accumulations a fini par faire émerger des hommes qui nous ressemblent beaucoup. Il n’y a donc pas eu de jardin d’Éden localisé, pas de coup de baguette magique qui a fait surgir d’un coup un humain « moderne » à partir d’autre chose de plus « archaïque ». Et cette évolution progressive à l’intérieur de l’espèce ne s’est jamais arrêtée, elle continue aujourd’hui. C’est surtout ça, la leçon du Djebel Irhoud. Ces sapiens qui vivaient il y a 300 000 ans ont des caractères qui les rattachent à nous, ils sont dans notre ascendance, mais ce ne sont pas des Terriens de 2022 ! Ni sur le plan biologique, ni sur le plan comportemental. De ce point de vue, ils ressemblaient davantage à des Néandertaliens de la même époque qu’à des sapiens d’il y a 20 000 ans.

Notre espèce a colonisé tous les milieux. Comment s’explique ce succès évolutif ?

Pour certains, Homo sapiens était un hominine comme les autres. S’il est le seul à subsister aujourd’hui, c’est le fruit d’un pur hasard. Néandertal n’avait pas de smartphone, mais c’est juste parce qu’il vivait il y a trop longtemps, sinon il en fabriquerait. Cette réponse n’est pas la mienne. Je pense qu’il y a des raisons pour lesquelles sapiens a remplacé ses contemporains. Pendant des centaines de milliers d’années, on a vu des hominines à grand cerveau, les sapiens, Néandertal et autres Denisova, évoluer dans des régions géographiques distinctes avec quelques zones de recouvrement (voir les Repères, page 6). Entre eux, il y a eu des échanges génétiques, et peut-être aussi des emprunts comportementaux. Tous étaient sous des pressions de sélection qui tendaient à complexifier leur comportement, en favorisant notamment des cerveaux de plus en plus grands (je mets à part l’homme de Florès et les autres espèces à petit cerveau). En somme, ces formes allaient toutes dans la même direction, mais par des routes un peu différentes. Chez sapiens, l’accent a été mis moins sur la taille du cerveau que sur son organisation. Pourquoi ? Parce qu’un grand cerveau coûte cher du point de vue énergétique, avec de nombreuses conséquences alimentaires et reproductives. Il a pris un chemin de traverse, en continuant à augmenter ses capacités cognitives, mais à moindre coût.

Aurions-nous pris une sorte de raccourci ?

Oui, et nous sommes sans doute allés un peu plus vite et un peu plus loin que les autres. On constate cela chez nombre d’espèces « invasives » (pardon pour l’emploi de cet anglicisme). Importées dans une zone écologique qui n’est pas la leur, elles peuvent éliminer les espèces indigènes du fait d’un petit avantage. Il n’a pas besoin d’être majeur : il suffit par exemple d’un succès reproductif un peu plus grand. Je pense que, dans son évolution, Homo sapiens a fini par accumuler suffisamment de ces petits avantages. On pense évidemment au progrès technique, mais il y a aussi une dimension sociale à prendre en compte, qu’on ne met pas assez en avant. Plus que toute autre, notre espèce a su construire des réseaux sociaux à des échelles toujours plus grandes. Nous savons collaborer et nous sentir solidaires de congénères que nous ne connaissons pas, mais auxquels nous nous sentons unis par des croyances partagées, une langue, aujourd’hui une religion. Ces réseaux ont pu exister sans doute chez d’autres hominines, mais à un degré bien moindre. À partir de – 150 000 à – 100 000, on voit se multiplier chez les sapiens africains les objets non utilitaires dans les couches archéologiques, par exemple des coquillages percés utilisés en colliers ou pendentifs. Chez les chasseurs-cueilleurs récents, de tels objets servent à marquer le statut des individus dans le groupe, et aussi l’identité des groupes. Ils sont impliqués dans des échanges et des interactions sociales complexes. Chez Néandertal, de tels objets existent mais restent marginaux.

Avons-nous éliminé directement les autres formes d’humanité ?

En arrivant dans les moyennes latitudes de l’Eurasie en provenance du Proche-Orient, les premiers sapiens vont continuer dans cette voie, à la fois d’innovation technique et de complexité sociale. Ça ne fera même que s’accélérer. À partir de – 50 000 ans, même si c’est progressif, notre espèce commence à supplanter toutes les autres. Les changements climatiques ont pu influer, mais il y a quelque chose d’intrinsèque à notre espèce qui explique ce remplacement. C’est bien parce que nous nous sommes répandus partout que les autres ont disparu, et pas l’inverse. Les espèces animales en ont pâti aussi. Les Néandertaliens ont vécu côte à côte avec des ours des cavernes pendant des centaines de milliers d’années. Quand sapiens arrive en Europe de l’Ouest, en 10 000 ans c’en est fini de ce plantigrade. En Europe, le remplacement des Néandertaliens s’étale sur des milliers d’années. Très bien adaptés, ils ont tenu le coup très longtemps. Dans l’est du continent, on voit des groupes d’Homo sapiens arriver vers – 46 000, et il faudra encore 6 000 ans pour que les derniers Néandertaliens disparaissent dans l’ouest. Ce n’est donc pas une vague irrésistible. Les premiers arrivants vont d’ailleurs disparaître, peut-être parce que, insuffisamment nombreux, ils se sont perdus dans le monde néandertalien ou ont été eux-mêmes remplacés par d’autres arrivants. La vague suivante, celle de l’Aurignacien (vers – 40 000 ans), sera la bonne.

Nous avons 2 % de gènes néandertaliens, mais la réciproque ne semble pas vraie.

Je n’en suis pas si sûr. En fait, s’il est facile de chercher de l’ADN de Néandertal parmi les milliards d’humains actuels, qu’avons-nous en Europe comme restes néandertaliens post-contact ? Rien ou presque ! Les tout derniers Néandertaliens européens disparaissent il y a 39 000 à 40 000 ans, mais pour l’instant leur génome reste à explorer. Je laisse donc la porte ouverte à cette possibilité, un jour, de trouver des Néandertaliens avec un peu de notre ADN. Notez qu’à Bacho Kiro, en Bulgarie, au moment de l’arrivée effective en Europe des hommes « modernes » – même si je n’aime pas ce terme –, on trouve des sapiens qui ont tous dans leur ascendance, quelques générations avant eux, au moins un Néandertalien. Il y a donc eu une hybridation locale, mais on n’en connaît pas les circonstances, qui n’étaient pas forcément romantiques, ni leurs effets sur les populations néandertaliennes.

Après avoir longtemps dévalorisé Néandertal, ne sommes-nous pas aujourd’hui dans l’excès inverse ?

C’est évident. Mentalement, les scientifiques ont eu tendance à creuser un fossé entre l’humain et le non humain, entre l’homme véritablement « moderne » et d’autres créatures plus primitives. Au xixe et durant une partie du xxe siècle, Néandertal était vu de l’autre côté de ce fossé, et on l’a volontiers déshumanisé. Désormais, on le tire de notre côté avec quelques bons arguments : il taillait habilement la pierre, enterrait parfois ses morts, traçait peut-être des traits en couleurs sur les parois de certaines grottes. Néanmoins, comme je l’ai déjà indiqué, l’évolution ne creuse pas ce genre de fossé. Et, après les avoir rejetés, nous basculons maintenant dans une assimilation totale : ils feraient tout comme nous… C’est d’autant plus excessif que nos ancêtres eux-mêmes, il y a 300 000 ans, n’étaient pas semblables à nous ! Depuis peu s’ajoute à cela une forme de « paléowokisme ». Considérer Néandertal comme différent serait une expression de racisme. On a même droit à des discours d’archéologie « décoloniale », et certaines discussions autour de Néandertal sont en passe de devenir moralement répréhensibles…

Pour étudier notre préhistoire, les sciences les plus dures n’ont-elles pas pris le pas sur les autres ?

Je ne crois pas. La paléoanthropologie est née en intégrant les données biologiques, comportementales, l’archéologie, les sciences de l’environnement, etc. C’est tout cela qui permet de comprendre l’évolution humaine. Je suis toujours ennuyé d’entendre des chercheurs dire : moi, je fais de l’archéologie, je ne veux pas écouter ce que disent les paléontologues et les généticiens car cela va influencer mes raisonnements sur mes silex. En réalité, l’évolution humaine est un phénomène bioculturel, une interaction permanente entre la biologie et la culture. On peut parfois s’appuyer sur des arguments venant de la géochimie ou de la paléogénétique pour mieux comprendre l’univers culturel et mental de nos ancêtres. Ainsi, dans le site de Chagyrskaya, dans l’Altaï, des centaines de restes de Néandertaliens ont permis d’extraire le génome de plusieurs individus. Résultat ? Tous les hommes sont apparentés, ce sont des frères ou des cousins. Les femmes, non, ce qui révèle que ces sociétés sont solidifiées par des relations parentales entre mâles, lesquels vont chercher leurs femmes ailleurs. Comment s’y prennent-ils ? On ne peut que spéculer, mais il est fascinant de pouvoir accéder aujourd’hui à ce niveau de précision.

Diriez-vous qu’on n’a jamais été aussi bien armés pour comprendre notre passé lointain ?

Quand j’étais jeune chercheur, j’ai eu des accès de déprime. J’avais l’impression que j’arrivais trop tard dans un monde trop vieux. Qu’il ne restait rien pour moi. En réalité, on a trouvé plus de groupes fossiles pendant le courant de ma carrière que durant le siècle qui a précédé ! Surtout, de nombreuses méthodes ont vu le jour, qui nous ont éclairés sur l’alimentation, la façon de se déplacer dans le territoire, les relations matrimoniales, etc. Oui, on est beaucoup mieux armés aujourd’hui pour comprendre l’évolution humaine, mais je fais le pari que dans dix ans on le sera encore davantage. D’autres techniques sont déjà en germe. Ainsi, nous avons récemment publié avec une collègue de Toulouse, Klervia Jaouen, comment les isotopes du zinc peuvent nous aider à reconstituer les régimes alimentaires dans des sites où les autres techniques ne fonctionnent pas. Cette jeune chercheuse avait été recrutée pour étudier les isotopes du fer dans les ossements afin de différencier hommes et femmes. Cela n’a pas marché comme on l’espérait, on s’est donc intéressés à d’autres métaux, et bingo avec le zinc !

Quel est le potentiel de l’ADN environnemental ?

En gros, l’idée est d’extraire de l’ADN des sédiments où des hommes ont vécu, par exemple une grotte, et d’essayer de savoir, même en l’absence de restes humains, qui a vécu là et à quelle époque. Grâce aux informations extraites de l’ADN, on peut parfois reconstituer des scénarios assez complexes. On est à l’aube de cette approche. En archéologie paléolithique, l’un des grands problèmes est que les objets trouvés dans les niveaux archéologiques ne sont pas forcément là où ils devraient être parce qu’ils ont tendance à se « balader » entre les niveaux. C’est encore pire pour l’ADN. Un sapiens qui urine au fond d’une grotte peut laisser son ADN dans des niveaux archéologiques néandertaliens ! Bref, de nombreux problèmes méthodologiques vont se poser, et en même temps on aura parfois des découvertes formidables. Soit dit en passant, on va regretter d’avoir jadis jeté à la rivière des tonnes de sédiments de sites archéologiques. Et il faudra répondre à la question : quelle stratégie de fouilles pour le futur si on peut tirer des informations rien que des sédiments ? Cependant, la paléogénétique a ses limites. L’ADN ne se conserve bien que dans les milieux tempérés ou froids, et à condition de ne pas être trop vieux. Au-delà de 100 000 ans et plus au sud, ça ne marche pas. Dommage, car l’évolution humaine depuis 7 millions d’années est surtout une affaire tropicale !

Au xixe siècle, la connaissance de la préhistoire humaine a eu un impact sociétal important. Et aujourd’hui ?

Toutes les sociétés humaines ont besoin d’un mythe d’origine, y compris la nôtre. En Occident, longtemps il a été biblique. Aujourd’hui, c’est la paléoanthropologie qui l’écrit. Reconstituer l’évolution humaine, c’est discourir sur notre nature et notre identité, et, à l’évidence, ce n’est pas un sujet neutre. Au cours de l’histoire, l’archéologie, en particulier des périodes récentes, a été utilisée par les pouvoirs politiques. Et en ce qui concerne l’évolution de notre espèce, on a aussi eu quelques problèmes avec la paléoanthropologie chinoise, qui n’accepte guère les origines africaines d’Homo sapiens. Derrière les constructions phylogénétiques, il peut y avoir des considérations idéologiques et identitaires. Une de mes missions est de sauver de l’oubli les hommes du passé, et je reçois de l’argent public pour cela. Je restitue donc au public des résultats scientifiques, mais aussi, je crois, quelques réponses à un questionnement métaphysique qui ne va pas cesser demain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

jeudi 30 juin 2022

Le premier dénisovien d’Asie du sud-est

La découverte d’une molaire dénisovienne parfaitement conservée dans une grotte laotienne est une confirmation fossile longtemps attendue de la présence en Asie du sud-est de la plus grande population dénisovienne.

L’Asie du sud-est continentale est une immense région calcaire, où pullulent les grottes. Les pluies de la mousson entraînent les os des animaux morts, puis les déposent avec des sédiments dans les grottes qu’elles traversent. C’est dans un tel piège à fossiles, une accumulation compacte de fossiles et de sédiments – une brèche – qu’une équipe de chercheurs emmenée par Fabrice Demeter de l’université de Copenhague et du Muséum national d’histoire naturelle, a découvert une molaire humaine très vraisemblablement dénisovienne.

La dent – répertoriée comme TNH2-1 – provient d’une brèche trouvée dans Tam Ngu Hao, c’est-à-dire dans la « grotte du cobra » dans le parc national de Nam Et-Phou Louey. Cette cavité est située à mi-hauteur d’une falaise proche de la grotte de Tam Pà Ling, connue pour ses Homo sapiens anciens (60 000-70 000 ans). Il s’agit d’une couronne de molaire humaine parfaitement préservée, dont la morphologie et les crénulations particulières suggèrent une dent dénisovienne.

La grande taille de la molaire de la molaire de Tam Ngu Hao suggère qu'elle est dénisovienne.

Pour situer TNH2-1 dans le temps, les chercheurs ont daté par plusieurs méthodes physiques la brèche contenant la dent, des dents animales qui l’entouraient et les strates inférieure et supérieure. De la prise en compte des résultats et de leurs diverses incertitudes, il ressort avec une grande probabilité que la dent date d’entre 131 000 et 164 000 ans, c’est-à-dire du Pléistocène moyen (2,58 millions d’années à 11 700 ans avant le présent). Les chercheurs ont fait le choix de ne pas analyser l’ADN, rarissime sous les tropiques, pour se concentrer sur les protéines de l’émail… L’absence de peptides spécifiques aux mâles prouve que la dent a appartenu à un individu féminin, mais le « protéome » s’est avéré trop dégradé pour pouvoir conclure quant à l’espèce.

Alors, après avoir microtomographié TNH2-1 pour en extraire un modèle numérique ultraprécis, les chercheurs ont quantifié ses caractéristiques à l’ordinateur : épaisseur de l’émail, forme des sillons et des cuspides, dimensions diverses, etc., puis ils les ont comparées à celles des molaires d’humains du Pléistocène. Il en ressort d’abord que TNH2-1 est distincte des molaires d’H. erectus, mais proche de celles des Néandertaliens du Pléistocène moyen et encore plus de celles des Néandertaliens du Pléistocène supérieur. Il apparaît ensuite qu’elle est bien plus proche encore des molaires de la demi-mandibule Xiahe, un fossile dénisovien datant de 160 000 ans, trouvée sur le plateau tibétain et dans une moindre mesure de dents de plusieurs fossiles chinois considérés comme dénisoviens par nombre de paléoanthropologues : celles de la mandibule de Penghu ou du crâne de Harbin par exemple.

Les chercheurs tirent de ces observationsla conclusion que TNH2-1 pourrait passer pour néandertalienne, mais qu’elle est bien plus vraisemblablement dénisovienne, puisqu’elle a été découverte très loin des régions occupées par les Néandertaliens. Ils soulignent en outre que la molaire de Tam Ngu Hao montre les capacités d’adaptation des dénisoviens, puisqu’ils pouvaient autant vivre dans la froideur de la Sibérie ou des hautes altitudes du plateau tibétain, que dans la chaleur moite des jungles tropicales. Cette constatation est très importante, car l’étude génétique des populations d’Asie du sud-est a révélé que nombre d’entre elles ont des proportions importantes d’ADN dénisovien : les Agta magbukon de l’île de Luçon par exemple en possèdent près de 5 % ; les groupes Papous jusqu’à 4 %. Maintenant que la présence des dénisoviens en Asie du sud-est est attestée par un premier fossile, ces traces considérables de métissage ne s’expliquent que si une population dénisovienne importante a vécu dans la région jusqu’à une période récente. Même si une unique molaire ne semble pas en constituer un indice important, sous les conditions tropicales très peu favorables à la fossilisation, c’est pourtant le cas !

Source : Pour la Science du 29/06/2022

mardi 28 juin 2022

Les australopithèques d’Afrique du Sud prennent un coup de vieux

Une étude parue lundi 27 juin dans la revue scientifique « Pnas » repousse d’au moins un million d’années les fossiles d’australopithèques découverts dans des grottes en Afrique du Sud. De quoi montrer une coexistence avec ceux d’Afrique de l’Est.

Un million d’années dans la vue ! Une coopération internationale a revu à la hausse l’âge d’Australopithecus africanus, une espèce d’australopithèque qui vivait en Afrique australe. Jusque-là, des analyses sédimentaires du site de fouilles de Sterkfontein, en Afrique du Sud, considéraient ce lointain cousin comme présent depuis une période de 2,1 à 2,6 millions d’années. La nouvelle estimation repousse cette fourchette entre 3,4 et 3,7 millions d’années.

La faute aux stalagmites, ou plutôt aux stalagmites « plates ». « Les sols de ces grottes ressemblent à des mille-feuilles », décrit Laurent Bruxelles, géoarchéologue de l’université Toulouse Jean-Jaurès et coauteur de l’étude parue dans Pnas lundi 27 juin. Les premières estimations avaient été réalisées en datant des calcaires déposés par ruissellement dans une couche sédimentaire où avaient été retrouvés des fossiles. La technique est classique. Mais, dans ce cas précis, la datation a été faussée par le ruissellement : les roches analysées se sont infiltrées bien après dans la couche géologique qui contient les fossiles.

Pour la nouvelle mesure, c’est donc le quartz qui a été passé à la moulinette, notamment des formes rares de certains éléments chimiques – l’aluminium et le béryllium. « Tant que les roches sont à la surface, ces isotopes vont être produits en raison des rayonnements cosmiques, explique Laurent Bruxelles. Puis, quand la roche est recouverte ou enterrée dans une grotte, ces isotopes vont peu à peu disparaître, avec un taux de décroissance connu. » À partir des isotopes restants, il est ainsi possible de savoir quand la roche a été enfouie et donc quand se sont fossilisés les os.

Une coexistence parallèle d’australopithèques

Cette nouvelle datation confirmerait que l’australopithèque sud-africain a vécu à la même époque que son voisin d’Afrique de l’Est Australopithecus afarensis. Et ne peut donc pas en être son descendant. Une vraie révolution, qui aurait enthousiasmé le paléoanthropologue Yves Coppens, mort la semaine dernière et codécouvreur en 1974 de Lucy, le plus connu des squelettes d’australopithèque afarensis.

« Cette actualisation montre une évolution synchrone, qui invite à réfléchir sur l’apparition des australopithèques à l’échelle de tout le continent africain en sortant du débat sur les différents berceaux de l’humanité », estime Laurent Bruxelles. Depuis quelques décennies, les paléoanthropologues ont abandonné l’idée d’une unique lignée humaine, pour parler plutôt d’un « buisson », plusieurs espèces cohabitant et évoluant parallèlement.

Source : La Croix du 27/06/2022

vendredi 20 mai 2022

Une découverte récrit l’histoire d’Homo sapiens en Europe

D’étonnantes trouvailles éclairent d’un jour nouveau les liens entre humains modernes et Néandertaliens.

Ils étaient plusieurs dizaines − hommes, femmes et enfants −, à revenir, année après année, dans cet abri rocheux surplombant le fleuve. Ils y ont taillé des milliers de pointes de silex, que les archéologues exhument patiemment, au milieu d’ossements d’animaux. Jusqu’ici, rien de très inhabituel, si ce n’est que la grotte Mandrin, située dans la vallée du Rhône, est incroyablement riche en outils en tous genres, reflet de 80 000 ans d’occupation néandertalienne.

Mais après 30 ans de fouilles, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’Université de Toulouse, vient d’arriver à une conclusion déroutante. Cette grotte aurait aussi été occupée par Homo sapiens en plein milieu des séjours néandertaliens. Une quasi-cohabitation, jamais entrevue jusqu’ici ! Ce n’est pas tout : les Homo sapiens en question seraient passés sur le site il y a environ 54 000 ans. Or, les plus anciennes traces connues de l’« humain moderne » en Europe occidentale datent de 42 000 ans. La découverte, publiée dans Science Advances, repousse donc de 12 millénaires la conquête de ces régions par nos ancêtres !

« Pendant 40 ans, il y a eu une incursion d’Homo sapiens sur un territoire néandertalien. Puis, c’est le retour des Néandertaliens, ce qui est unique au monde. Sur les autres sites, chaque fois que Sapiens arrive, c’est la fin des autres populations. La réalité a donc été plus complexe », avance Ludovic Slimak, aussi chercheur au Centre national de la recherche scientifique en France.

Pointe de silex (moins de 30 mm de long) trouvée dans la strate datée de -54 000 ans. Une molaire a été retrouvée dans la même couche géologique; elle est caractéristique des humains modernes

C’est la présence d’un niveau archéologique atypique, pris en sandwich entre des artéfacts néandertaliens, qui lui a mis la puce à l’oreille dès 2004. Dans cette couche remontant à plus de 50 000 ans (selon plusieurs méthodes de datation), les chercheurs ont trouvé 1 500 pointes de silex très régulières, mesurant de un à trois centimètres. Elles tranchent radicalement avec les outils taillés par les artisans néandertaliens, massifs et tous différents. « Des pièces normalisées, produites en série : on ne trouve ça nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Mais la standardisation des outils est typique des humains modernes », indique l’archéologue. C’est l’analyse morphologique d’une dent d’enfant, en 2018, qui a fini de convaincre l’équipe : la molaire ne peut pas être néandertalienne, ni être une dent plus récente de la préhistoire.

L’équipe peaufine l’hypothèse en « zoomant » sur la période de transition des couches grâce à une ingénieuse technique. Les feux successifs allumés dans l’abri ont laissé des traces sur les parois. Or, la roche est très friable : dans chaque niveau géologique, les chercheurs en recueillent des fragments qui témoignent de l’activité des peuplements. « Au microscope, on voit des liserés noir et blanc qui sont les successions des dépôts de suie. Ils correspondent à 500 phases d’installation dans la cavité. Ce sont des sortes de codes-barres qui nous donnent une résolution de plus ou moins six mois, contre plus ou moins 1 000 ans avec le carbone 14… C’est donc une grande avancée. » De quoi constater que, lorsque le groupe d’Homo sapiens arrive à la grotte Mandrin, il s’est écoulé moins d’un an depuis le départ des précédents occupants, néandertaliens.

« Ces travaux déstabilisent les scénarios dominants, commente Julien Riel-Salvatore, anthropologue à l’Université de Montréal et spécialiste des transitions Néandertal-Sapiens. Trouver des traces d’Homo sapiens au milieu des couches néandertaliennes, c’est vraiment singulier. Et l’âge de la découverte est sidérant. »

Un flot de questions

Voilà qui soulève de nombreuses questions. D’abord, celle des routes empruntées par les humains modernes. On pensait jusqu’ici qu’ils avaient progressé d’est en ouest, depuis le Moyen-Orient, il y a 45 000 ans ; il faut désormais envisager des migrations antérieures, peut-être le long des côtes méditerranéennes.

Enfin, cette « colocation » laisse penser qu’il y a eu des échanges entre les deux espèces humaines. Certes, ce n’est pas une surprise totale, puisqu’il y a eu plusieurs métissages (dont on garde la trace dans nos génomes), mais la nature des contacts reste spéculative. « Certains des silex utilisés par le groupe sapiens viennent d’un vallon, à 90 km de la grotte. Les Néandertaliens employaient les mêmes : ils connaissaient les ressources, car ils occupaient le territoire depuis des générations. Mais les Sapiens, qui ne sont venus que 40 ans sur place, n’ont pas pu tout explorer; les populations aborigènes leur ont sans doute transmis leurs connaissances. On a toujours supposé que Néandertal a été acculturé par les humains modernes ; or, les transmissions pouvaient aussi se faire dans l’autre sens », soutient Ludovic Slimak.

Pour certains chercheurs, ce scénario est loin d’être démontré. Les petites pointes pourraient-elles avoir été taillées par des Néandertaliens ? La morphologie de la dent est-elle si convaincante ? « La découverte est un peu esseulée, avertit Julien Riel-Salvatore. Il faudrait d’autres données, d’autres sites, pour savoir s’il s’agit d’un phénomène culturel à grande échelle. »

En attendant, pour avoir la preuve ultime qu’Homo sapiens a bel et bien occupé les lieux, l’équipe de Ludovic Slimak a fait appel à des spécialistes allemands de l’ADN ancien, et 800 prélèvements de sol sont en cours d’analyse. On retient notre souffle en attendant les résultats !

Source : Québec Sciences du 20/05/2022

jeudi 19 mai 2022

Dénisoviens : nouvelle découverte sur ce mystérieux ancêtre de l'Homme

Une molaire vieille de plus de 130 000 ans mise au jour au Laos prouve que les Dénisoviens, une énigmatique espèce d'êtres humains, se sont déplacés bien plus loin que ce que l'on pensait.

Après avoir escaladé une pente rocheuse abrupte dans les montagnes de la chaîne Annamitique, au Laos, Laura Shackelford a d’abord été déçue. La paléoanthropologue de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign se tenait dans une cavité exiguë connue sous le nom de grotte du Cobra, à la recherche d’ossements qu’un garçon Hmong de la région avait dit avoir vus. Après avoir allumé sa lampe torche, elle a balayé le faisceau lumineux d’un mur vide à l’autre.

Puis elle a levé les yeux.

« Je n’ai vu presque que des os », raconte Shackelford, qui est également exploratrice National Geographic. Incrustés dans le plafond de gravats, des fossiles d’animaux disparus depuis longtemps étaient éparpillés sur le toit de la grotte « presque comme des étoiles ».

Pendant des années, Shackelford et son équipe ont travaillé dans les labyrinthes que forment les grottes du Laos à la recherche d’anciens restes humains, et elle savait que ce passage étroit était spécial. Peu avant son premier voyage dans la grotte, un de ses collègues avait trouvé un fossile particulièrement intéressant parmi les nombreux restes présents dans la grotte : une molaire partielle vieille de plus de 130 000 ans.

Comme le rapportent Shackelford et ses collègues dans une nouvelle étude partiellement financée par la National Geographic Society, la dent appartenait probablement à une jeune fille qui faisait partie d’un mystérieux groupe d’anciens humains connus sous le nom de Dénisoviens, ou Hommes de Denisova. Si cette théorie est confirmée, il s’agira du fossile appartenant à ce groupe trouvé le plus au sud de notre planète.

La forme globale et les structures internes de la grande molaire ressemblent aux dents de Dénisoviens précédemment identifiées dans une mâchoire trouvée au bord du plateau tibétain. Les fossiles de ce groupe énigmatique sont rares, ce qui rend le fait de déterminer tout nouvel os ou dent comme appartenant à un Dénisovien difficile.

Les Dénisoviens se sont séparés de leur groupe frère, les Néandertaliens, il y a environ 400 000 ans lorsque les Néandertaliens se sont répandus en Europe et les Dénisoviens sont partis à l’est, vers l’Asie. De nombreux restes de Néandertaliens ont été trouvés au fil du temps, mais ceux des Dénisoviens sont restés bien cachés. Tous les os et dents de Dénisoviens trouvés à ce jour pourraient facilement tenir dans un petit sac plastique, et tous proviennent de seulement deux sites : l’un en Sibérie, et l’autre au Tibet.

Mais les scientifiques soupçonnaient depuis longtemps que ces ancêtres de l’être humain se déplaçaient beaucoup plus au sud. Chaque fois que les Dénisoviens ont croisé le chemin des premiers humains, ils semblent s’être reproduits avec eux. Beaucoup de personnes d’origine asiatique aujourd’hui semblent d'ailleurs porter une partie de l'ADN des Dénisoviens.

Les dernières découvertes faites au Laos, publiées dans Nature Communications, révèlent l’étonnante diversité de l’habitat des Dénisoviens, des montagnes glaciales et des hauts plateaux aux basses terres humides de l’Asie du Sud-Est. « Tout ça me fait penser au fait qu’ils sont très similaires à nous », dit Shackelford. « Nous sommes incroyablement flexibles ; c’est en quelque sorte la marque de fabrique des humains modernes. »

La dent est l’une des nombreuses trouvailles qui laissent entrevoir tout ce qu'il reste à découvrir dans la région. « Je dois dire que nous sommes très fiers », déclare Souliphane Boualaphane, co-auteur de l’étude et archéologue au ministère de l’Information, de la Culture et du Tourisme du Laos.

Une exploration difficile

La dent est le dernier fossile découvert à ce jour dans les montagnes de la chaîne Annamitique, qui s’étendent sur plus de 1 100 kilomètres le long de la frontière entre le Laos et le Vietnam. Au fil des millénaires, les rivières ont sculpté le calcaire local, vestige d’un ancien plancher océanique, pour en faire un système de grottes qui serpente désormais à travers la chaîne.

Bien que ces confins escarpés puissent permettre de nombreuses découvertes, y travailler n’est pas chose aisée. Le climat chaud et humide de la région entraîne une dégradation rapide des os, et le terrain accidenté fait que ce qui survit est difficile à trouver. Malgré ces obstacles, les découvertes récentes au Laos ont permis de documenter des dizaines de milliers d’années d’activité humaine dans la région, mais aussi certains des plus anciens restes humains modernes d’Asie du Sud-Est.

L’intérêt de la recherche moderne pour le Laos remonte en grande partie à Thongsa Sayavongkhamdy, un archéologue laotien influent qui a méticuleusement relocalisé des sites qui avaient été étudiés et abandonnés dans les années 1930, notamment la zone où se trouve la grotte du Cobra. Sayavongkhamdy, qui est co-auteur de la nouvelle étude, est décédé en avril ; l’étude lui est dédiée. « C’est vraiment grâce à lui que notre équipe a pu travailler au Laos », déclare Fabrice Demeter, co-auteur principal de l’étude et paléoanthropologue au Centre de géogénétique de la Fondation Lundbeck à Copenhague, au Danemark.

Demeter et Shackelford ont tous les deux passé plus de dix ans à travailler au Laos, faisant récemment équipe avec des spéléologues pour parcourir les escarpements. En 2018, ils ont eu vent de la grotte du Cobra, dont l’entrée se trouve au sommet d’une paroi rocheuse à plus de 33 mètres au-dessus de la plaine environnante. La grotte est si exiguë que, debout, une personne de taille moyenne peut toucher les deux murs et le plafond en même temps.

Il est également difficile d’extraire les fossiles de la grotte, car ils sont enfouis dans la brèche, un type de roche qui se forme à partir de fragments de pierre. S’y frayer un chemin, « c’est comme essayer de creuser dans du béton », dit Shackelford.

Pourtant, la grotte du Cobra a donné lieu à d’étonnantes découvertes, et ce dès le début de son exploration. Le 3 décembre 2018, le géologue et spéléologue Eric Suzzoni s’y est rendu pour y faire de la reconnaissance avant la première visite de Shackelford, et il a recueilli des morceaux de roche et d’os. Il est descendu de la grotte juste avant le déjeuner pour montrer ses nombreuses découvertes de fossiles à l’équipe. « À un moment donné, Eric a dit qu’il avait trouvé quelque chose », explique Demeter. Il a sorti la molaire inhabituelle de la poche de sa chemise.

« Presque immédiatement, nous avons su que ça provenait d’une sorte d’Hominini », dit Shackelford. « Mais ce n’était pas à un humain moderne. »

Les vestiges d'une vie ancienne

Pendant près de dix ans, les seuls restes de Dénisoviens connus étaient quelques dents, un os du petit doigt et un fragment de crâne découverts dans la grotte de Denisova, au sud de la Sibérie. Puis, en 2019, une annonce marquante a révélé qu’une mâchoire de Dénisovien, connue sous le nom de mandibule de Xiahe, avait été trouvée dans la grotte de Baishiya, au bord du plateau tibétain.

La molaire découverte plus récemment au Laos est peut-être seule, mais elle pourrait tout de même apporter de nombreux éléments de compréhension aux scientifiques concernant la vie des Dénisoviens. « Les dents sont comme une petite boîte noire de la vie d’un individu », explique Clément Zanolli, co-auteur de l’étude et paléoanthropologue à l’université de Bordeaux. De par leur forme, leur structure interne, leur composition chimique et leur usure, les dents peuvent recéler des indices sur l’âge d’un animal, son régime alimentaire et même le climat de son habitat.

La forme des dents peut également aider les scientifiques à déterminer si l’individu fait partie de l’espèce humaine et de ses cousins disparus. La surface de mastication de la molaire de la grotte du Cobra est beaucoup plus marquée que celle des molaires des humains d’aujourd’hui, et présente une crête commune aux dents des Néandertaliens. Mais la forme globale de la dent et sa structure interne ressemblent aux dents dénisoviennes de la mandibule de Xiahe.

L’absence de racines ou d’usure superficielle de la dent suggère qu’elle appartenait à un enfant mort avant la formation complète de ses dents d’adulte, probablement entre 3 ans et demi et 8 ans et demi. La molaire a probablement été rejetée dans la grotte avec les restes d’autres grands animaux, dont des rhinocéros, cochons, macaques et bovidés anciens. En se basant en partie sur l’âge de ces restes, la molaire aurait très probablement entre 131 000 et 164 000 ans.

Après avoir passé le fossile aux rayons X pour étudier sa forme, les chercheurs ont prélevé un échantillon de l’émail de la dent à la recherche de protéines préservées. Contrairement aux brins d’ADN qui sont fragiles, les protéines ont plus de chances de survivre au climat chaud et humide du Laos. Les acides aminés qui composent ces protéines peuvent alors donner des indices sur le code génétique sous-jacent, aidant ainsi les scientifiques à déterminer l’identité d’un spécimen.

Cette analyse a révélé que la dent appartenait à un individu du genre Homo, et non à un orang-outan ou à un autre grand singe. Les protéines montrent également que la dent appartenait à une fille. Pourtant, les chercheurs n’ont pas trouvé les protéines qui auraient permis de placer la dent dans une branche spécifique de l’arbre généalogique des Hominini.

Si l’analyse ne permet pas de confirmer l’identité de la Dénisovienne, « rien ne nous empêche de rechercher d’autres protéines présentes dans l’émail », déclare Frido Welker, co-auteur de l’étude et paléogénéticien à l’Institut Globe de l’université de Copenhague. Avec l’amélioration des méthodes d’extraction et d’analyse de l’ADN et des protéines associées, Welker et ses collègues espèrent que la dent fournira davantage de détails.

En outre, en minimisant la quantité d’échantillons prélevés sur la dent, l’équipe de l’étude a laissé la porte ouverte à des types de recherches futures que nous n’imaginons pas encore. « Les personnes qui travailleront dans ce domaine dans 30, 40 ou 50 ans avec des technologies totalement nouvelles apprécieront cela », déclare l’exploratrice National Geographic Kendra Sirak, associée de recherche à la Harvard Medical School et experte en ADN ancien, qui n’a pas participé à la nouvelle étude.

Ce n'est que le début

Pour l’instant, les connexions les plus importantes entre la dent de la grotte du Cobra et les Dénisoviens proviennent de sa localisation et de sa ressemblance avec la molaire de la mandibule de Xiahe. Si la molaire laotienne ressemble quelque peu à celles des Néandertaliens, ces derniers n’ont jamais été trouvés aussi loin à l’est que le Laos, tandis que des données génétiques indiquent que les Dénisoviens vivaient probablement en Asie du Sud-Est.

« Tout correspond à ce que l’on attendrait d’une molaire inférieure de Dénisovien », déclare Bence Viola, paléoanthropologue à l’université de Toronto, et qui n’a pas participé à l’étude.

La reconstitution de l’anatomie de ces mystérieux Homininis est un défi permanent, car les fossiles de Dénisoviens sont très rares, du moins pour l’instant. Le fait que la nouvelle dent soit une molaire inférieure rend la confirmation encore plus difficile, car seule la mandibule de Xiahe contient des molaires inférieures fermement identifiées comme étant dénisoviennes. Sans le soutien de l’ADN ou de protéines supplémentaires, « il est très difficile d’affirmer quoi que ce soit de concluant », déclare Aida Gomez-Robles, paléoanthropologue à la University College de Londres, qui ne faisait pas partie de l’équipe chargée de l’étude.

Pourtant, de nombreux autres Dénisoviens pourraient se cacher sous le nez des scientifiques, ou au-dessus de leurs têtes dans les plafonds des grottes. Un éventail impressionnant de fossiles d’Homininis a été découvert dans toute l’Asie, et beaucoup ont été classés dans le groupe fourre-tout « Homo archaïque ». Ces dernières années, des études ont suggéré que certains de ces Homininis pourraient être des Dénisoviens, ou du moins de proches parents.

« Il est fort probable que nous observions des Dénisoviens depuis longtemps dans les musées et les institutions de fossiles, mais sans savoir comment les appeler », explique Shackelford.

D’autres études sont prévues. Selon Zanolli, l’équipe analyse actuellement la chimie de l’oxygène et du carbone de l’émail de la dent. Ces études pourraient donner des indications sur le climat dans lequel vivait la jeune Dénisovienne, ainsi que sur ce qu’elle mangeait au moment de la formation de la molaire.

Pour Shackelford, l’une des implications les plus prometteuses de l’étude est le nombre considérable de découvertes qui attendent les chercheurs dans les nombreuses grottes montagneuses du Laos. « Nous travaillons là-bas depuis plus de dix ans et nous en sommes toujours à la première montagne », dit-elle.

Source : National Geographic du 18/05/2022

mercredi 18 mai 2022

Première preuve de la présence des Dénisoviens sous les tropiques

Une dent d'enfant vieille d'au moins 130 000 ans découverte dans une grotte au Laos témoigne de la présence des Dénisoviens dans le climat tropical d'Asie du Sud-Est, levant une partie du voile sur le mystère de cette espèce disparue, selon une étude.

On en sait très peu sur les Dénisoviens, un groupe humain archaïque cousin des Néandertaliens, qui fut identifié pour la première fois en 2010 dans une grotte de Sibérie. À partir d'un simple morceau de phalange, les paléontologues ont pu séquencer un génome complet.

Ils ont ensuite trouvé, en 2019, une mandibule munie de grandes dents sur le plateau tibétain, prouvant que l'espèce avait aussi vécu dans cette partie de la Chine.

En dehors de ces rares fossiles, les Dénisoviens n'avaient laissé aucune trace de leur passage... Sauf dans les gènes, puisqu'avant de disparaître, cette espèce dite archaïque s'est métissée avec Homo sapiens, léguant une part de son ADN à des populations actuelles du Sud-Est asiatique et d'Océanie : Negritos des Philippines, Papous de Nouvelle-Guinée et Aborigènes d'Australie détiennent une grande proportion de génome Dénisovien – jusqu'à 5 %.

Les généticiens en ont déduit que "les ancêtres modernes de ces populations s'étaient hybridés avec des Dénisoviens en Asie du Sud-Est", explique à l'AFP le paléoanthropologue Clément Zanolli, coauteur de l'étude parue mardi dans Nature Communications.

Mais il manquait la "preuve physique" de leur présence dans cette partie du continent asiatique, loin des montagnes froides de la Sibérie ou du Tibet, ajoute ce chercheur du CNRS.

Jusqu'à ce qu'une équipe de scientifiques entreprenne de fouiller la grotte du Cobra, dans le nord-est du Laos.

La cavité, située sur un massif, fut découverte en 2018 par des spéléologues à proximité du site de Tam Pa Ling, connu pour avoir déjà livré des restes d'humains très anciens. Les sédiments conservés dans les murs de la grotte contenaient des fragments osseux d'animaux, ainsi qu'une molaire.

La dent présentait d'emblée une morphologie "typiquement humaine", raconte Clément Zanolli. Elle devait appartenir à un enfant de 3 à 8 ans, car elle était encore en croissance dans la mâchoire, précise l'étude.

Mais de quelle époque, quelle espèce? La dent était trop ancienne pour une datation au carbone 14, et son ADN était mal préservé en raison du climat chaud et humide, souligne le paléoanthropologue Fabrice Demeter, coauteur.

Les chercheurs ont donc contourné l'obstacle en datant les sédiments contenant la dent et les restes de faune, puis la couche supérieure, pour obtenir une fourchette allant de 160 000 à 130 000 ans.

Ils ont ensuite étudié l'intérieur de la dent – exportée temporairement au Danemark – grâce à différentes méthodes comme la microtomographie à rayons X et la paléoprotéomique (analyse des protéines).

"Les protéines nous ont permis d'identifier le sexe, féminin, et d'affirmer son appartenance au genre Homo", détaille Fabrice Demeter, chercheur à l'Université de Copenhague affilié au Muséum national d'histoire naturelle de Paris.

Et, surprise, la structure interne de la dent s'est révélée proche de celle des molaires du spécimen de Dénisovien du Tibet. "Je m'attendais vraiment à un Homo erectus!" se souvient le paléoanthropologue.

Mais pas de doute, la molaire était facile à distinguer de cette espèce ancienne, ainsi que d'autres groupes éteints endémiques des Philippines et d'Indonésie, Homo floresiensis et Homo luzonensis. Et bien sûr de l'humain moderne.

Seul hic : elle présentait des caractéristiques communes avec les Néandertaliens, génétiquement proches des Dénisoviens – les deux espèces auraient divergé il y a environ 350 000 ans.

"Mais on a penché pour un Dénisovien, car nous n'avons jamais trouvé la trace du passage de Néandertal aussi à l'est", précise Clément Zanolli.

Les Dénisoviens ont donc bel et bien occupé cette partie de l'Asie, signe d'une adaptation à une large palette d'environnements, des altitudes froides au climat tropical, conclut l'étude. Une "polyvalence" que ne semblaient pas posséder leurs cousins néandertaliens, plus "spécialisés" sur les régions froides de l'Ouest, détaille Fabrice Demeter.

C'est sous les tropiques que les derniers Dénisoviens auraient pu rencontrer les groupes humains modernes locaux de l'époque du Pléistocène – et s'hybrider avec eux –, qui ont transmis leur héritage génétique aux populations actuelles du Sud-Est asiatique.

Source : Radio Canada du 15/05/2022

vendredi 6 mai 2022

En 50 ans, les différentes techniques de datation ont permis de gagner en précision

Dater un fossile, un objet, un site archéologique avec le meilleur degré de précision possible, c’est un enjeu majeur pour les chercheurs. Plusieurs méthodes coexistent.

Si ce n’est la datation fondée sur le carbone 14, la technique la plus connue (et la plus répandue), les non-spécialistes connaissent assez peu les différents outils à disposition des archéologues pour tenter de donner une fourchette temporelle précise aux vestiges qu’ils étudient.

Dendrochronologie, archéomagnétisme, résonance paramagnétique électronique… Ces noms barbares cachent des avancées techniques importantes, applicables en fonction des objets de recherche.

Le carbone 14, roi incontesté de la datation

La méthode de datation par le Carbone 14 reste la plus utilisée car on retrouve souvent des matériaux contenant cet isotope radioactif sur les sites archéologiques, notamment dans le bois, les ossements, les coquillages ou même dans les noyaux de fruits. La plupart des connaissances de chronologie que l’on possède aujourd’hui pour la Préhistoire, depuis le Paléolithique jusqu’à l’âge de Bronze et même la période médiévale, reposent sur les données acquises grâce à cette technique.

En effet, toute matière carbonée formée depuis moins de 50 000 ans est datable par radiocarbone. Le principe de cette méthode est de définir une date en fonction de la proportion de carbone 14 contenu dans l’échantillon. Christine Oberlin, ingénieure spécialisée dans cette technique de datation, résume : "Le carbone 14 se forme dans l’atmosphère et se combine avec l’oxygène pour faire du CO2. Il entre alors dans le cycle du carbone via la photosynthèse pour les plantes et par la chaîne alimentaire pour les animaux et les humains. Il permet de dater, en théorie, tout ce qui a été vivant, y compris aérien ou marin"​.

Cette technique est en constante amélioration depuis 1950. Parmi les avancées significatives, quelques milligrammes d’échantillon suffisent à présent pour dater un objet, grâce à l’invention du spectromètre de masse avec accélérateur (SMA) en 1977. "À présent, on peut dater des objets nettement plus petits comme des harpons, des pointes de flèche ou des graines carbonisées."

Archéomagnétisme

Branche du paléomagnétisme, l’archéomagnétisme est une méthode de datation fondée sur l’enregistrement des variations du champ magnétique terrestre par les terres cuites.

Elles ont "conservé la direction et l’intensité du champ magnétique terrestre ancien, soumis à des variations dans le temps, sous la forme d’une aimantation très stable"​, explique Philippe Lanos, directeur de recherche au CNRS, responsable du laboratoire d’archéomagnétisme et de modélisation chronologique (Université Rennes 1). Cette technique de datation est née en France dans les années 1930, grâce aux travaux du Pr Émile Thellier. Mais elle a été appliquée de façon fiable à partir des années 1960.

Datation par luminescence

La thermoluminescence permet de dater des matériaux archéologiques qui ont autrefois été chauffés. Les scientifiques calculent la date de la dernière chauffe ou de la dernière exposition à la lumière d’un échantillon contenant des minéraux de quartz ou le feldspath.

Lorsque ce dernier est chauffé ou exposé à la lumière (on parle alors de luminescence stimulée optiquement), l’énergie est alors libérée sous forme lumineuse. La quantité de lumière émise est proportionnelle au temps écoulé depuis la dernière chauffe. Depuis les années 1980, cette méthode permet de dater des loess (roches sédimentaires) et des dépôts éoliens

Dendrochronologie

Cette technique s’intéresse à la croissance des arbres en analysant la largeur des cernes d’un tronc d’arbre pour en connaître la date d’abattage. "Dater la mort d’un arbre, c’est trouver le moment d’utilisation du bois de cet arbre"​, précise le dendrochronologue Georges-Noël Lambert.

Ainsi, il est possible, grâce à cette méthode inventée par l’astronome américain Andrew Eliott Douglas, de dater la fabrication d’un objet ou la construction d’un bâtiment avec ces arbres anciens. Comme la plupart des techniques de datation, les prémices de la dendrochronologie sont apparues avant la Seconde Guerre mondiale, mais la méthode a réellement été appliquée à partir des années 1970.

Résonance paramagnétique électronique

La datation par la résonance paramagnétique électronique (RPE) permet, elle aussi, de déterminer l’énergie stockée dans un matériau, suite au bombardement radioactif naturel venant du sol environnant.

Le principe repose sur l’interaction d’un champ magnétique avec une propriété des particules (ici les spins électroniques) de l’échantillon. C’est ce qui lui donne ses propriétés magnétiques. Cette technique, initiée en 1966, a été développée près de dix ans après.

Paléogénétique

C’est la technique la plus récente. Basée sur l’étude génétique des organismes et populations passées, elle permet de dater des périodes de métissage des populations. Les chaînes d’ADN présentes dans le génome humain ou chez les animaux subissent de nombreuses mutations au fil des générations.

"Ainsi, plus les mutations sont nombreuses, plus les ancêtres sont anciens"​, résume Philippe Lanos. C’est grâce à la paléogénétique que les chercheurs ont notamment découvert la période de croisement entre Néandertaliens et Homo Sapiens, il y a environ 50 000 ans.

Associer les méthodes

Si les techniques de datation sont très différentes, faisant appel à la botanique, à la physique des particules ou encore à la géophysique, elles sont souvent complémentaires. Les multiplier permet de dater avec encore plus de fiabilité et de précision.

C’est le cas sur le site préhistorique de Menez-Dregan, dans le Finistère, où deux méthodes de datation ont été appliquées : la thermoluminescence et la résonance paramagnétique électronique (RPE), pour dater des sédiments rubéfiés (qui ont pris une coloration rouge) et des silex chauffés provenant des couches archéologiques. "La méthode RPE a permis d’évaluer un âge des échantillons de l’ordre de 350 000 et 400 000 ans alors que la méthode par thermoluminescence a donné autour de 200 000 ans"​, assure Philippe Lanos, rappelant que la "fiabilité des méthodes dépend beaucoup de la qualité de conservation des échantillons datés"​.

Source : Ouest France du 05/05/2022