jeudi 15 septembre 2022

À quoi ressemblait la vie des australopithèques ?

Les australopithèques, de la grande famille humaine des homininés, ont vécu en Afrique il y a entre 4,4 et 1 million d’années. Vous connaissez forcément l’une de leurs représentantes, longtemps présentée comme notre grand-mère à tous : Lucy.

Une grande famille humaine

"Le groupe qui réunit tous les humains, les homininés, s’est séparé de la branche qui a donné naissance aujourd’hui aux chimpanzés et aux bonobos. Avec aussi les gorilles et les Orang-Outan, nous faisons tous partie de la famille des hominidés. L’Homme ne descend pas du singe, nous sommes tous des primates et nous avons un ancêtre commun avec les chimpanzés et les bonobos qui sont les êtres vivants les plus proches de nous", explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau, auteur d’une Brève histoire des origines de l’humanité (éditions Tallandier, 2022).

Les plus anciens membres connus du buisson de l’humanité datent d’il y a 7 millions d’années sur le continent africain surnommé pour cette raison "le berceau de l’humanité". C’est ce que nous a appris la découverte de Toumaï au Tchad en 2001. Au fil des siècles, plusieurs espèces d’hominines se sont côtoyées à travers le monde. Parmi elles, de nombreuses espèces d’australopithèques, qui vivaient il y a entre 4,4 et 1 million d’années.

Le crâne de Taung avant Lucy

Le premier à avoir découvert des restes d’australopithecus afarensis, c’est l’anthropologue et paléontologue australien Raymond Dart. Selon certains chercheurs, c’est cette espèce qui serait à l’origine des autres espèces d’australopithèques, et en particulier de ses représentants robustes, les paranthropes.

En 1924, près de Kimberley, en Afrique du Sud, Dart met au jour un crâne appartenant à un enfant, surnommé Taung. Dans le journal Nature l’année suivante, il décrit un nouveau type d’hominine, l’australopithèque. Grâce à la position du trou découvert à la base du crâne qui indique la station bipède, Dart conclut que ce spécimen ne pouvait se déplacer à 4 pattes et était bien adapté à la bipédie.

La star de ce nouveau groupe, vous connaissez bien son nom. Ce n’est pas Taung, c’est Lucy ! Elle est mise au jour le 24 novembre 1974 à Hadar, en Éthiopie, par une équipe internationale dirigée par l’Américain Donald Johanson et les Français Maurice Taïeb et Yves Coppens.

Son nom, elle le doit aux Beatles. En effet, le soir de la découverte, alors qu’ils nettoient méticuleusement les précieux ossements, les paléoanthropologues écoutent la chanson Lucy in the Sky with Diamonds des quatre garçons dans le vent. Au son du rock’n’roll, Lucy est ainsi baptisée par les Occidentaux. Les Ethiopiens, eux, l’appellent Dinqnesh, qui signifie "Tu es merveilleuse".

Caractéristiques et mode de vie des Australopithèques

Ce qui la rend merveilleuse, c’est que son squelette est complet à 40 %. Du jamais vu à l’époque ! On a retrouvé les fragments de 52 ossements datant de 3,2 millions d’années. Lucy mesure 1 mètre 10 pour 25 kilos. En moyenne, les australopithèques mesurent entre 1,3 et 1,5 mètre, mais ils peuvent dépasser 1m60. La capacité crânienne des Australopithèques mesure 450cm3 en moyenne, soit celle du chimpanzé actuel.

Les longs bras de Lucy laissent supposer qu’elle devait passer beaucoup de temps accrochée aux branches des arbres. Mais d’autres particularités anatomiques, comme son bassin court et évasé indiquent qu’elle était totalement adaptée à un mode de locomotion bipède, comme tous les représentants de la grande famille humaine.

Les Australopithèques vivaient dans des environnements assez variés et pouvaient évoluer dans la forêt humide aussi bien que dans la savane. Leur alimentation se composait de graminées, de plantes grasses, de tubercules, comme en témoigne l’émail épais de leurs dents. Mais ils n'étaient pas totalement végétariens et au fil du temps ils se sont davantage nourris d’insectes, de rongeurs, d’oiseaux et d’œufs. Les Australopithèques étaient omnivores et certains fabriquaient des outils en pierre.

Sur la question de leur pilosité, Antoine Balzeau nous apprend qu’il s’agit là d’une "question sans intérêt scientifique puisque les hypothèses sont impossibles à tester. Nous, Hommes d’aujourd’hui, n’avons pas moins de poils qu’un chimpanzé et donc certainement qu’un Australopithèque, que ses poils fussent petits ou longs".

Des Australopithèques, en veux-tu en voilà !

Taung et Lucy ne sont pas les seuls représentants des australopithèques. Des centaines ont été mis au jour, comme la petite Selam, âgée de 3 ans. Elle fut découverte en 2000 en Éthiopie, à quatre kilomètres seulement du lieu où Lucy avait été découverte 26 ans plus tôt. Résultat : la presse l’a tout de suite présentée comme "le bébé de Lucy", un surnom qui prête à confusion car Selam est bien plus vieille.

Aujourd’hui, les spécialistes s’accordent à dire que Lucy n’est pas notre grand-mère à tous, mais une lointaine tante parmi d’autres. Les australopithèques étaient très variés, une douzaine d’espèces différentes ont vécu et ont côtoyé de nombreuses autres espèces attribuées au genre Homo à partir d’il y a 2 millions d’années.

"Ainsi, les Australopithèques font bien partie de la grande famille humaine, puisque leur corps était adapté à la bipédie. Ils étaient un peu plus petits que les humains ultérieurs, et surtout, ils avaient de plus petites jambes et de plus grands bras. Les espèces se sont réparties les différentes régions d’Afrique au cours du temps, probablement car ces humains étaient assez inféodés à leur environnement. La dernière découverte notable est que les premiers outils en pierre connus datent de leur époque, démontrant des compétences inattendues à ces humains anciens", conclut Antoine Balzeau.

Source : Géo du 14/09/2022

lundi 12 septembre 2022

Les forêts se seraient embrasées instantanément après la chute de l’astéroïde qui a tué les dinosaures !

Il y a 66 millions d’années, la chute de l’astéroïde du Chicxulub aura marqué profondément l’histoire de la Terre. Aujourd’hui, on comprend mieux comment s’est déroulée cette catastrophe qui a provoqué un embrasement quasi instantané des forêts dans un rayon de plusieurs milliers de kilomètres.

Si les conséquences à long terme de l'impact météoritique géant qui donna naissance au cratère de Chicxulub sont bien connues (extinction des dinosaures, modification du climat), la chute de l'astéroïde a eu également des effets immédiats extrêmement dévastateurs, notamment la génération d'un important tsunami et de vastes incendies de forêt.

Les habitants de la ville de Chelyabinsk en Russie s'en souviennent : en 2013, l’explosion d’une « petite » météorite d’environ 15 mètres de diamètre avait provoqué une importante onde de choc qui avait fait d'importants dégâts.

Imaginons désormais la puissance de l'impact d'un astéroïde de plus de 10 km de diamètre, comme cela a été le cas il y a 66 millions d'années, à la fin du Crétacé. L'énergie libérée a été estimée à plusieurs milliards de fois celle de la bombe d'Hiroshima.

Une radiation thermique carbonisant tout le paysage en quelques secondes

Sous l'effet du choc, les roches composant l'astéroïde mais également la croûte continentale se sont immédiatement vaporisées, produisant une énorme boule de feu se propageant très rapidement à partir du point d'impact, bien plus rapidement que l'onde de choc. Avec des températures supérieures à 1.000 °C, l'ensemble du paysage est dévasté en quelques secondes, et cela sur plusieurs milliers de kilomètres.

Sous l'effet de cette radiation thermique, la végétation, mais également tous les êtres vivants, sont instantanément carbonisés, avant même de subir le souffle qui couchera les arbres au sol, ou la vague de tsunami qui interviendra pourtant très rapidement, quelques minutes seulement après l'impact.

Voici le terrifiant tableau des événements que relate l'article publié dans Scientific Report. Des chercheurs anglais, mexicains et brésiliens se sont en effet penchés sur les causes des feux de forêt survenus le jour de la catastrophe, mais également sur la chronologie des événements.

Des troncs calcinés à plus de 2.500 km de l’impact

Les scientifiques ont analysé des dépôts sédimentaires situés à plus de 2.500 km du cratère de Chicxulub. Ces dépôts datant de 66 millions d'années montrent en effet une importante amalgamation de débris de toutes sortes : fossiles de coraux, coquilles de gastéropodes et bivalves sont mélangés à des débris de troncs d'arbres calcinés, le tout enrobé dans une matrice riche en argile. Cet agencement de débris très hétéroclites n'est autre que la marque laissée par le méga-tsunami qui a déferlé sur le paysage rapidement après l'impact.

Dans les dépôts du tsunami survenu après l'impact, les scientifiques ont retrouvé d'imposants fragments de troncs dont l'écorce est calcinée.

Les fragments de bois sont de taille conséquente, avec des morceaux de tronc pouvant aller jusqu'à 3 mètres. Sur les troncs, se trouvent encore de larges portions d'écorce calcinée pourtant toujours en place, ce qui suggère qu'après avoir brûlé, les troncs ont été très rapidement ensevelis sous les sédiments marins.

Il s'agit là d'une observation clé pour les scientifiques. Si la présence de charbon dans ces dépôts relativement éloignés du lieu de l'impact indiquait que des feux de forêt s'étaient bien déclarés plus ou moins à ce moment-là, l'exact enchaînement des événements et leurs causes étaient encore mal contraints. Ces feux avaient-ils été causés par l'impact lui-même ou de manière subséquente ? Certaines hypothèses proposaient en effet que des incendies se seraient déclenchés dans un second temps, par exemple par l'action de la foudre sur un sol jonché de débris végétaux et d'arbres abattus par le souffle de l'impact.

Un embrasement instantané avant l’arrivée du tsunami

Les données de l'étude montrent cependant que les incendies se sont déclarés avant la survenu du méga-tsunami, qui est arrivé sur le site une dizaine de minutes seulement après l'impact. La végétation se serait donc embrasée de façon quasi instantanée au moment de la formation du cratère de Chicxulub et sous l'effet de la chaleur dégagée par l'impact. Les mesures réalisées sur les échantillons d'écorce calcinée indiquent une température allant de 395 à 1.022 °C.

Les scientifiques notent cependant que l'intérieur des troncs n'est, quant à lui, pas brûlé. Deux hypothèses sont avancées : soit la végétation aurait subi un embrasement instantané lié à la radiation thermique, mais cela ne provoquant pas d'incendie à proprement parler, soit le tsunami serait arrivé suffisamment rapidement pour éteindre l'incendie causé par la vague de chaleur intense ou par la chute de gouttelettes de roche fondue, noyant tout sous un épais dépôt de boue.

Cette étude apporte donc des éléments significatifs permettant de reconstituer le film de cette terrifiante catastrophe. Elle permet également de mieux comprendre le déroulement des événements suivant immédiatement un impact météoritique géant.

Source : Futura du 11/09/2022

Découverte d'étranges pièges en forme de cerf-volant datant de la Préhistoire

D'étranges structures de chasse préhistoriques ont été repérées grâce à l'imagerie satellitaire, dans le nord de l'Arabie saoudite et le sud de l'Irak. Ces structures surnommées « cerf-volant » révèlent des pratiques de chasse méticuleuses qui remontent à 8.000 ans !

Elles peuvent s'étendre sur plusieurs kilomètres : les structures de chasse en « cerf-volant » remontent à près de 8.000 ans et démontrent des techniques de chasse très élaborées. Utilisées durant le Néolithique, ces installations sont constituées de murets en pierre qui forment des chemins dans lesquels les proies étaient guidées par les humains afin d'être piégées : elles se retrouvaient ensuite dans une enceinte centrale, la « tête » du cerf-volant, pour être tuées. Des cellules ont par ailleurs été retrouvées cachées dans les murs, qui pouvaient aussi servir de fosse de piégeage.

Déjà connus depuis des décennies, plus de 6.000 de ces pièges en entonnoir ont été retrouvés jusqu'à aujourd'hui, mais seulement dans les pays du Levant et en Arabie. Des chercheurs viennent d'en trouver de nouveaux grâce à l'imagerie satellitaire, 400 kilomètres plus loin que les précédents, qu'ils détaillent dans une étude publiée dans Holocene.

Ils fournissent des informations précieuses sur les peuples de la préhistoire

Par leur grande taille, et leur qualité d'élaboration, ces structures représentent les plus grandes trouvées datant de l'Holocène ; elles suggèrent une grande coordination et un grand nombre de personnes engagées dans la construction. Elles pourraient de plus signifier un certain statut social : des peintures rupestres de pièges en cerf-volant ont été retrouvées en Jordanie.

Selon l'étude, leur répartition indiquerait aussi un changement climatique ancien qui s'est produit il y a environ 6.000 ans : « On suppose qu'à une partie ultérieure de l'Holocène, l'environnement a changé et que le plateau d'Al Labbah est devenu inhabitable ». En effet, les cerfs-volants auraient été construits durant la phase humide de l'Holocène, une période qui a duré 4.000 ans et qui s'est terminée brutalement par des rétroactions entre la végétation et l'atmosphère.

Source : Futura du 11/09/2022

jeudi 14 juillet 2022

« Il faut comprendre Néandertal dans son univers mental, pas dans le nôtre »

Pour l’archéologue et anthropologue culturel Ludovic Slimak, en étudiant l’homme de Neandertal, nous sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude.

La documentation sur Néandertal est-elle riche ?

La quantité de vestiges sur cette population se chiffre en millions d’objets qui découlent de leurs artisanats. Elle s’étale sur de très vastes territoires dans toute l’Eurasie et sur des centaines de millénaires. On n’est donc pas du tout dans une rareté d’informations. Au contraire, le facteur limitant serait plutôt de savoir comment traiter de si grandes quantités de données matérielles soit en grottes (il existe de nombreux sites, très riches), soit cataloguées en musées au terme de décennies de fouilles. Mais la matière est bien là.

Si, sur la plage, un couple de Néandertaliens venait s’asseoir à côté de moi, que verrais-je ?

Vous allez observer des morphologies osseuses très particulières mais qui, en soi, ne veulent rien dire. Ce n’est pas parce qu’un homme ou une femme de Néandertal en maillot a un front fuyant, une espèce de visière osseuse au-dessus des yeux, une absence de menton, un « chignon » à l’arrière de la boîte crânienne, qu’il est particulièrement robuste et que ses fémurs sont complètement courbes, que ça vous dit ce qui se passe dans sa tête. J’ai quand même entendu un jour un grand professeur de l’université Stanford, aux États-Unis, dire en commentant l’image d’un crâne néandertalien : « Je ne sais pas vous, mais moi, si je monte dans un avion et que le pilote a cette tête-là, je ressors ! » On sait vers quelles déviations ce genre de discours a conduit la science au xxe siècle.

Comment nos ancêtres sapiens, il y a 100 000 ou 200 000 ans, ont-ils pu réagir à ce contact ?

Difficile à dire, car cela dépend de ce qu’ils considéraient comme humain ou pas. Cette distinction apparaît évidente dans notre culture actuelle d’Occidentaux, mais encore au xixe siècle, dans les Pyrénées, circulaient des mythes sur les « gens de l’ours », dans lesquels un ours enlevait une bergère et avait une descendance sous forme d’humains velus. Ces conceptions-là, où l’homme peut se reproduire avec l’animal, sont communes à de très nombreuses sociétés dans le monde. Si on se projette dans le passé parmi les Aurignaciens, nos ancêtres, on constate beaucoup de représentations d’hommes-lions dans l’art, ou encore d’hommes-bisons. Conclure de ces traces que les populations sapiens du Paléolithique distinguaient bien ce qui était eux et pas eux est un présupposé que je trouve fragile. Tous les faits ethnographiques ou sociologiques laissent supposer que, longtemps, les hommes se sont regardés comme profondément intriqués dans le milieu naturel.

D’ailleurs, Néandertal et sapiens se sont-ils rencontrés ?

Deux disciplines permettent d’esquisser une réponse. La première est la paléogénétique, qui extrait et étudie l’ADN ancien. En évaluant que 2 % environ de notre génome vient de Néandertal, elle démontre qu’il y a eu rencontre physique dans le champ sexuel, mais avec un paradoxe. Certes, toutes les populations sapiens à travers l’Eurasie possèdent des gènes néandertaliens. Mais quand on observe les génomes des derniers néandertaliens, et on commence à en avoir quelques-uns, aucun ne présente des gènes sapiens récents. Soit c’est un biais d’échantillonnage (mais cela devient de plus en plus compliqué à soutenir), soit on est face à une réalité historique, celle d’une asymétrie dans l’échange des femmes. Ce que je résume par « je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne ». En anthropologie, l’échange des gènes n’est jamais la conclusion d’une histoire d’amour, c’est toujours, comme l’a démontré Claude Lévi-Strauss, l’effet d’une alliance entre populations. Chez les homininés, la femelle va dans le groupe voisin, c’est elle qui est mobile.

L’autre réponse vient de l’archéologie. Pour l’heure, le contact physique dans un lieu donné de l’Eurasie entre sapiens et Néandertal n’est pas démontré, et c’est très difficile de le faire. Néanmoins, dans une étude publiée en février 2022 sur la question des incursions sapiens dans la vallée du Rhône , mon équipe et moi touchons du doigt cette rencontre autour de la grotte Mandrin, dans la Drôme. Les analyses novatrices des suies déposées par les feux sur les parois des abris-sous-roche offrent une très haute résolution temporelle, à l’année près. Nous avons ainsi pu établir que sapiens et Néandertal se sont partagé le même territoire au même moment. Pas juste quelques semaines : cela a duré quarante ans, soit l’équivalent de toute une vie humaine.

Dans votre livre Néandertal nu, vous pointez une différence fondamentale entre les deux espèces : leur rapport à l’outil.

En effet. Quand on étudie une collection d’outils sapiens, qu’elle ait 50 000 ou 100 000 ans, il y a quelque chose de tout à fait choquant : une fois que vous avez étudié les 100 premiers, les 100 000 suivants sont exactement les mêmes. C’est très beau et… très lassant. Alors qu’observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs : vous vous demandez « mais où est-ce qu’il va ? » Et cet outil-là, vous n’allez plus jamais retrouver le même. On voit certes des styles, des traditions, mais jamais la répétition des gestes de la même manière. Quand le silex est « zoné », par exemple, c’est-à-dire que différentes couleurs sont présentes dans le matériau, la réalisation du tranchant de l’outil suivra parfois la délimitation des couleurs. Dans un autre, c’est la morphologie de l’objet de départ qui sera conservée : s’il y a un petit « dos » avec un bout du cortex (le calcaire qui entoure le silex), Néandertal va parfois le mettre à profit. Cette dialectique avec les matières est systématique. Dans notre espèce, on la rencontre chez les Inuits. Il y a cette fameuse histoire où un conservateur de musée apporte un bloc de stéatite à un Inuit et lui demande de sculpter un morse dedans. L’Inuit prend le bloc, le regarde et répond qu’il ne peut pas. « Ah bon ?, s’étonne le scientifique, il est faillé, je t’apporte un autre bloc ? » Réponse du sculpteur : « Je ne peux pas faire un morse dans ton bloc car, dedans, il y a déjà un ours »… Chez notre espèce, c’est un fait culturel, constaté à la marge. Chez Néandertal, c’est universel, un trait éthologique. Là où nos sociétés sapiens sont très normées, en imposant systématiquement nos projets à la matière, les Néandertaliens voyaient sans doute le monde de manière foncièrement différente.

Néandertal est un chasseur exceptionnel. Quel est son secret ?

On constate qu’il s’est confronté à tous les gibiers, y compris les plus difficiles à attraper. Le loup, par exemple. On ne peut pas s’en approcher, il nous entend de très loin. Néandertal chasse à la lance des hyènes dans les cavernes, il a sur certains sites une prédilection pour l’affrontement avec des cerfs adultes, les plus dangereux. Qu’en conclure ? Cela pose d’abord la question de leurs technologies d’armement. Dans les collections d’outils sapiens, on trouve sans difficulté des pointes d’armes avec des impacts (armes de chasse ou de guerre, on ne sait pas différencier). Dans les collections néandertaliennes de plusieurs dizaines de milliers d’objets, on retrouve communément deux ou trois pièces avec de vagues impacts, dont le statut d’arme est souvent assez discutable. Sur certains sites, il y a à la fois de grandes quantités de restes de bisons et très peu, voire pas d’armes. C’est une énigme, de toute évidence quelque chose nous échappe. Est-ce que tout était en bois ? Cela voudrait dire que, malgré la grande diversité des cultures néandertaliennes, toutes auraient fait le choix d’armes de chasse en bois… alors que leurs outils domestiques étaient en silex. Ce raisonnement n’est pas tenable. Et si certaines de leurs méthodes de chasse ne correspondaient pas à nos structures mentales ? Pour nous, les armes se produisent en séries, avec des stratégies systématiques pour abattre au moment où le gibier passe. Et si Néandertal avait chassé comme les Sans, sans pointes ? Chez ce peuple d’Afrique du Sud, la gazelle n’est pas tirée à l’arc : on l’approche, elle s’enfuit et on va lui courir derrière, en profitant de cette endurance musculaire qui est propre au genre Homo. Au bout de quelques heures, l’herbivore est épuisé, se couche sur le flanc et se laisse approcher. La mise à mort se fait par égorgement. Via les Sans, on rejoint peut-être l’éthologie de Néandertal et cette dialectique avec l’univers naturel ou minéral.

A-t-il pu être désavantagé lors d’affrontements avec sapiens ?

On ne sait pas, mais il y a une efficacité et une supériorité objectives de l’archerie sur la lance. Ce qui n’induit rien. Quand je travaillais en Éthiopie, dans le bassin de Weyto, j’ai été confronté à deux populations, les Males et les Tsamais. Ces derniers sont des guerriers à la lance ; les Males, des guerriers à l’arc. Régulièrement, ces deux populations de pasteurs-chasseurs entrent en guerre, et les Males massacrent les Tsamais. Dans les années 1990, pour trois cents Tsamais tués, on a dû compter un mort chez les Males… Pourtant, les Tsamais sont toujours des guerriers à la lance. Pourquoi ? C’est vrai qu’en cas de conflit ils se font massacrer. Mais le reste du temps, ils se sentent des hommes parce qu’ils ont une lance. Ce n’est pas parce qu’il existe une autre technologie plus efficace qu’on va l’utiliser. Cela dit, je pense que la supériorité objective de sapiens n’est pas tant dans la guerre que dans l’accès aux protéines animales. Un accès sécurisé et systématique, qui permet de quantifier les ressources qu’on ramène à l’habitat, sans la crainte de mourir à la chasse… Ne pas savoir ce qu’on va rapporter donne des mortalités infantiles qui devaient être beaucoup plus importantes chez Néandertal que chez sapiens.

Vous contestez que les coquillages ou les plumes d’oiseaux retrouvés aient pu servir de parures.

Je pense que ça ne tient pas. On est allé chercher de façon effrénée le moindre petit bout d’os de 3 cm sur lequel quatre traits se recoupaient. Au vu de leur rareté et leurs ambiguïtés au milieu de collections archéologiques si riches, on se dit « vraiment, c’est tout ? » Les coquillages retrouvés ? Ils ont été percés naturellement par des crabes ; parmi eux, il y a la même proportion percé/non percé que ce qu’on trouve sur une plage ! Ce sont donc des ramassages aléatoires. Quand on a commencé à trouver des ossements d’ailes d’oiseaux, avec des traces de découpes montrant que les grandes rémiges avaient été récupérées, on a conclu qu’il n’y avait pas d’autre emploi possible que de s’en parer le corps. Sauf que le grand explorateur polaire Jean Malaurie, que j’ai relu, a décrit la récupération des grandes rémiges par les Inuits pour en sucer la moelle, qui est goûteuse et riche en protéines. Ce détail fondamental nous avait échappé. Par la suite, on a découvert des grandes rémiges sur un site levantin de plus de 400 000 ans. On ne peut envisager que ces homininés anciens se paraient déjà comme les Indiens des plaines, sans réviser notre compréhension de l’évolution des structures mentales au sein des espèces humaines. Les ancêtres de sapiens eux-mêmes ne nous ont légué aucun vestige de cette teneur dans de telles chronologies. Attention, je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de parure chez Néandertal, mais que les éléments en notre possession sont remarquablement rares et non conclusifs.

Pas d’art pariétal non plus ?

Non. Quand les équipes de l’institut Max-Planck, en Allemagne, ont découvert des éléments sophistiqués comme des signes, des carrés, des séries de points, des mains… elles ont conclu que Néandertal avait inventé l’art pariétal il y a au moins 67 000 ans. D’un seul coup, on a vu dans le pariétal ce qu’on était incapable de trouver dans les artisanats. Or, comme je l’ai déjà indiqué, on ploie sous la masse des objets néandertaliens, et ils ne nous montrent aucune transformation de ce type. Quand on trouve des grottes ornées comme Chauvet, chez sapiens, avec des représentations de lions, eh bien on retrouve aussi dans les niveaux archéologiques du même âge de l’art mobilier, en grande quantité et avec les mêmes thèmes de représentation comme les hommes-lions. Chez Néandertal, nous aurions des éléments pariétaux impossibles à corréler avec des éléments artisanaux évidents allant dans le même sens.

Néandertal enterre ses morts, on y voit une preuve d’humanité. Le contestez-vous ?

Les éléments sont robustes, et à mon sens ils permettent de conclure à la réalité des sépultures néandertaliennes. Mais quand on en déduit « ils enterrent, donc ils sont comme nous », on limite à nouveau cette humanité à nous-mêmes. Chez les chimpanzés, il y a l’exemple de Pansy, dont la mort a été filmée. Tout le groupe s’est mis à avoir des comportements très particuliers vis-à-vis de cette femelle, sa fille est venue faire une veillée mortuaire avec caresses et épouillements, ce qu’elle n’avait jamais fait, d’autres singes l’ont frappée en hurlant (soit par colère, soit par frustration). Il y avait une compréhension de la mort, une peine, des soins au défunt… On observe cela aussi chez les éléphants, les dauphins, voire les chiens qui meurent sur la tombe de leur maître. Projeter la perception de la mort comme un propre de l’homme est un raccourci tentant, mais aussi un piège où on réduit toute perception du monde à la nôtre.

Tout au long du livre, vous qualifiez Néandertal de « créature ». Comment faut-il le comprendre ?

Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude, et ce n’est pas sain. La seule manière de nous en extraire est de réinstaurer la distance nécessaire. En surnommant l’homme de Néandertal la « créature », je l’extrais de nous et je dis : il est autre chose, à comprendre pour ce qu’il est, dans son univers mental à lui qui, par définition, n’est pas le nôtre. En même temps, je rappelle qu’il est notre créature et que nous en sommes les créateurs. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on n’arrivera pas à se confronter à ces populations de manière pleine et entière.

Mais comment saisir une forme d’humanité qui a peut-être si peu en commun avec nous ?

Je pense qu’il nous a laissé tant d’objets et de traces qu’on a tout pour s’y confronter, mais comme souvent en science on n’a peut-être pas encore posé la bonne question. En vérité, je suis plein d’espoir. On n’est pas face à quelque chose d’indéfinissable et sur lequel on aurait zéro élément. Dans la quantité énorme d’informations, il faut réintroduire les sciences humaines, l’anthropologie culturelle, la sociologie, la philosophie, la subtilité. Il faut invoquer le verbe et non l’ADN : quand on pose un mot, il veut dire quelque chose et on peut le nuancer quand on fait une phrase. Il faut rouvrir en urgence toutes les portes que l’on a trop vite fermées ces trente dernières années.

Observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs. Vous vous demandez : « Mais où est ce qu’il va ? ». Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude. Ce n’est pas sain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

Fallait-il inventer l’agriculture ?

En maîtrisant sa production alimentaire, Homo sapiens fait entrer son espèce dans le Néolithique et le monde dans les turbulences. Était-ce une bonne idée de se mettre aux champs ?

Jean-Paul Demoule

Anthropocène. Le mot fait débat, on peine à bien le définir, mais il recouvre une réalité difficilement contestable : l’humanité transforme la planète et tout son environnement. Où placer le début de cette présumée nouvelle ère ? À la révolution industrielle ? Après la Seconde Guerre mondiale ? Et si l’on remontait jusqu’à l’invention de l’agriculture sédentaire il y a quelque 12 000 ans, ce moment charnière qualifié de « révolution néolithique » qui a radicalement changé le destin de l’humanité ? De fait, en 12 000 ans à peine, soit 4 % environ du temps de présence d’Homo sapiens sur Terre depuis qu’il émergea peu à peu en Afrique il y a environ 300 000 ans , l’humanité est passée d’environ deux millions d’individus sur toute la planète à huit, et bientôt dix milliards. Les petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades ont fait place à de gigantesques mégalopoles de dizaines de millions d’habitants et les différences de richesse, jadis imperceptibles, font qu’aujourd’hui la vingtaine de Terriens les plus riches possède autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Les ex-chasseurs-cueilleurs, espèce animale parmi d’autres, ont fait place à cette « espèce envahissante » qui, en assumant de dominer la nature, a provoqué, entre autres, la modification du climat et la sixième grande extinction biologique dans l’histoire de la planète.

Dans la nécropole de Varna, en Bulgarie (ici, la reconstitution d'une tombe), les défunts étaient ornés de bijoux en or, signe d’une distinction sociale rendue possible par l’économie des sociétés agricoles du Néolithique.

Mais pourquoi et comment cette « révolution néolithique » ? En réalité, ce ne fut pas une révolution au sens d’un événement soudain, voire imprévisible. Chez les chasseurs-cueilleurs, le rapport de grande proximité à la nature avait déjà permis la domestication du chien, à partir du loup, il y a sans doute plus de 20 000 ans, à l’époque de la dernière glaciation – une relation qui à l’origine semble avoir relevé de l’association plutôt que de la domination. De même les observations ethnographiques indiquent que des populations traditionnelles, comme en Amazonie, apprivoisent parfois de petits animaux sauvages à titre de simple agrément.

Par ailleurs, depuis 115 000 ans avant notre ère, l’humanité vivait dans une époque glaciaire peu propice à des expérimentations environnementales. Cette alternance de périodes glaciaires et interglaciaires (comme celle où nous nous trouvons), qu’on appelle aussi cycles de Milanković, est liée à des oscillations régulières de l’axe de la Terre par rapport au plan de rotation autour du Soleil. Selon certains climatologues, le point de réchauffement où en est arrivée aujourd’hui notre planète risque d’exclure le retour de nouvelles périodes glaciaires qui auraient pu, par exemple, faire à nouveau baisser le niveau des océans en piégeant une partie des eaux dans les glaces des pôles.

À quoi bon planter quand les bisons poussent partout ?

Du point de vue climatique, le Néolithique correspond à un interglaciaire, marqué par un réchauffement global. Si nos ancêtres avaient déjà connu une telle période, celui qui s’étendit entre 130 000 et 115 000 ans, leur cerveau, bien que déjà sapiens (« sage » en latin), semble avoir été alors moins complexe qu’aujourd’hui. En effet, ce n’est qu’il y a 40 000 ans qu’en différents points de la planète, de l’Indonésie à l’Europe occidentale, certains sapiens entreprennent, pour la première fois, de représenter des figures sur les parois de grottes, principalement des animaux – indice d’un cerveau de plus en plus complexe.

La rencontre entre un cerveau plus complexe et un environnement plus favorable conduit un certain nombre de groupes de chasseurs-cueilleurs, indépendamment dans plusieurs régions du monde, à entreprendre la domestication d’animaux et de plantes. Une nourriture plus sécurisée et sur place grâce à l’agriculture favorise aussi la sédentarisation, évitant à ces groupes le nomadisme perpétuel lié jusqu’à présent aux ressources alimentaires dispersées dans la nature selon les saisons. Certains groupes de chasseurs-cueilleurs avaient néanmoins déjà pu se sédentariser dans un milieu favorable, en général lié à des ressources aquatiques – poissons, coquillages, mammifères marins. C’est ce qu’on observe à date ancienne sur les côtes du Japon ou de Scandinavie, ou le long des grands fleuves d’Ukraine, et à date plus récente chez les Amérindiens de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord. Avec l’agriculture, la sédentarité se généralise.

Cette nouvelle économie ne pouvait évidemment se déployer que dans des conditions environnementales favorables, c’est-à-dire là où poussaient des plantes et où vivaient des animaux domesticables et utiles aux humains. Paradoxalement, dans les régions où ces ressources étaient très abondantes, comme les immenses plaines à bisons nord-américaines, la domestication n’aurait pas été d’un grand bénéfice eu égard aux efforts demandés. C’est donc dans les savanes arborées et autres forêts aux ressources limitées que ces domestications représentèrent un réel avantage. Cependant, deux conditions supplémentaires s’imposaient. La première était de maîtriser les techniques pour ce faire : savoir stocker les céréales sans qu’elles pourrissent ou soient dévorées par les rongeurs ; savoir nourrir et soigner des animaux arrachés à leur milieu naturel, entre autres. La seconde est celle des choix culturels, c’est-à-dire avoir l’idée, qui nous paraît si naturelle aujourd’hui, de vouloir dominer la nature et non pas de se vivre immergé en elle comme le concevaient jusqu’à présent les chasseurs-cueilleurs – et le conçoivent encore divers peuples dans le monde. Si bien que l’on s’est parfois demandé si ce changement radical de perspective n’avait pas précédé l’invention technique de l’agriculture.

Une marche avant, pas de marche arrière

Dans tous les cas, une fois enclenché le processus, il ne fut qu’exceptionnellement possible de rebrousser chemin. En effet, alors que les chasseuses-cueilleuses nomades n’ont en général qu’un enfant tous les trois ou quatre ans, les agricultrices des sociétés traditionnelles, y compris en Europe jusqu’au début du xxe siècle, ont pratiquement un enfant chaque année, certes au prix d’une forte mortalité infantile. De là un boom démographique sans précédent, rapidement exponentiel, et qui commence seulement à ralentir avec le développement du contrôle des naissances. Outre une forte exigence de production alimentaire (qui fait de l’agriculture un choix sans retour), cette démographie croissante aura trois autres principales conséquences, sur la santé, les tensions entre groupes humains et enfin sur la hiérarchie sociale.

D’un point de vue sanitaire, l’agriculture présente un certain nombre d’inconvénients. Elle implique des gestes pénibles et répétitifs, qui se traduisent par des troubles musculosquelettiques. La nouvelle alimentation, moins riche en protéines, s’accompagne d’une diminution provisoire de la taille moyenne ; plus molle et sucrée, elle fait aussi exploser les caries dentaires , jusque-là inexistantes, et à terme provoquera, 10 000 ans plus tard, le surpoids de près d’un tiers de la population humaine, à coup sûr l’une des épidémies les plus préoccupantes du moment. Enfin, la cohabitation avec les animaux domestiques, mais aussi avec ceux dits commensaux (les rats et leurs puces, par exemple), favorise l’émergence de maladies puisque beaucoup d’entre elles nous viennent des animaux. Anecdotiques pour de petits groupes mobiles et isolés les uns des autres, ces maladies, dans le contexte de sociétés sédentaires et de taille croissante, provoquent cette fois de véritables épidémies que la génétique permet de repérer de mieux en mieux pour ces âges reculés. Les premières zoonoses, dont le Covid-19 est le dernier exemple, naissent au Néolithique !

La course à l’échalote

L’augmentation exponentielle de la population contraint désormais à améliorer sans cesse les techniques de production alimentaire afin d’y faire face dans un monde fini. Ainsi est inventée la charrue pour travailler des sols plus difficiles, puis la roue et la traction animale, puis la métallurgie avec la mise en place, dans les derniers siècles avant notre ère, de toute la panoplie des outils, agricoles ou non, qui seront les nôtres jusqu’à la mécanisation développée à partir du xixe siècle, puis finalement les engrais, les pesticides et autres OGM. On peut donc à partir de l’invention de l’agriculture lire l’histoire humaine comme une course perpétuelle au progrès technique pour faire face à l’accroissement démographique continu, avec pour issue régulière des mouvements migratoires tels que la colonisation de l’Europe par des pionniers agriculteurs venus du Proche-Orient ou, bien plus tard, celle des Amériques par des populations européennes en surnombre. Si la première semble s’être traduite par l’assimilation des chasseurs-cueilleurs européens indigènes, descendants des artistes de Lascaux ou de Chauvet , il en alla tout autrement, on le sait, avec les Amérindiens ou les Aborigènes australiens face auxquels cette colonisation prit parfois la forme de véritables génocides.

Les migrations des pionniers agriculteurs vers de nouvelles terres s’achevèrent à chaque fois que des limites géographiques furent atteintes, en général les rives des océans, même si ce processus s’est échelonné sur une longue période de temps, dont la colonisation européenne du monde est l’un des prolongements récents, tout comme les étonnantes migrations polynésiennes dans l’ensemble du Pacifique, qui ne se sont terminées qu’autour de l’an 1 000. Dans les deux cas, ces colonisations ont bénéficié aussi de grands progrès dans les techniques de navigation. Il semble par ailleurs que, dans un premier temps, du moins tant qu’il a été possible d’aller plus loin, les communautés néolithiques aient évité d’atteindre des effectifs trop importants, sans doute pour s’épargner des problèmes logistiques, mais aussi sociaux et politiques. De fait, les villages des premiers agriculteurs européens ne dépassent pas, compte tenu du nombre d’habitations et de leur taille, quelques petites centaines d’habitants .

Une fois figé ce mouvement d’expansion, en Europe, par exemple, face à l’Atlantique, les tensions entre communautés en démographie croissante n’ont pas manqué de s’accentuer. La violence entre mâles humains est parfaitement, bien que non systématiquement, attestée chez certains chasseurs-cueilleurs, qu’ils soient sédentarisés, comme chez les Amérindiens de la côte nord-ouest déjà mentionnés, ou nomades, comme chez les aborigènes australiens, parmi lesquels des guerres, ou au moins des vendettas, ont été assez bien documentées. Mais avec ces sociétés de taille grandissante et désormais immobilisées, les tensions deviennent visibles.

Le métal, un truc de riches

Les villages, jusque-là ouverts, s’entourent de fossés et de palissades, se perchent sur des hauteurs moins commodes d’accès. En Europe, des massacres sont observés dès la fin du VIe millénaire avant notre ère. Si les premiers affrontements utilisent, comme le montrent les traces retrouvées sur les squelettes, des outils du quotidien, haches à couper le bois ou flèches pour la chasse, des armes spécifiques apparaissent bientôt, poignards en silex puis en cuivre, et finalement en bronze. Ce nouvel alliage de cuivre et d’étain, beaucoup plus solide, permet à partir de 2 000 ans environ avant notre ère les longues lames des épées, mais aussi toutes les armes défensives, casques, cuirasses, jambières. Elles restent cependant coûteuses et réservées aux élites et les traces retrouvées d’une bataille dans le nord de l’Allemagne vers 1200 avant notre ère montrent qu’une partie de la piétaille continue à utiliser des pointes de flèches en silex et même des massues en bois. Le fer offrira bientôt un métal plus résistant encore, et l’invention de la poudre par les Chinois puis, là encore, la motorisation perfectionneront encore l’« art » de la guerre, dans une perpétuelle course aux armements.

Si les différences sociales semblent faibles chez les chasseurs-cueilleurs nomades ou parmi les sociétés agricoles de petite taille, l’ethnologie atteste cependant de l’existence régulière de leaders, de personnages plus charismatiques que d’autres. Néanmoins, ceux-ci ont au moins autant de devoirs et de responsabilités que de droits, d’autant qu’il n’y a guère de richesse à tenter d’accumuler. Mais dans ces communautés néolithiques de taille croissante, l’archéologie voit apparaître, parmi les cimetières, des tombes qui contiennent des objets de plus en plus précieux et nombreux, tandis que d’autres n’ont que de modestes offrandes.

Sur les bords de la mer Noire, à Varna, en Bulgarie, par exemple, sont créés au Ve millénaire avant notre ère les premiers objets en or de l’histoire humaine , tandis que les défunts importants des bords de l’Atlantique emportent dans la mort des haches en jadéite importées depuis les Alpes ou des perles semi-précieuses venues de la péninsule Ibérique. Ils reposent dans de gigantesques monuments, dits mégalithiques, composés de lourdes dalles de granite, parfois de plusieurs dizaines de tonnes, composant une chambre funéraire que recouvrent et protègent de larges tertres de terre et de pierres.

Dieu avec nous, et surtout avec moi !

Ces monuments portent aussi la trace de rituels divers. Or l’ethnologie comme l’histoire indiquent que les dominants se donnent toujours comme d’une essence différente, et en relation avec le surnaturel. Les rois européens sont « de droit divin » et sacrés, les empereurs du Japon descendent de la déesse du Soleil, beaucoup de dirigeants actuels jurent encore sur la Bible ou le Coran au moment de leur prise de fonction. Et même à date récente, des régimes ont justifié leur existence sur des dogmes apparemment laïcs, mais sacralisés, que ce soit par exemple l’infaillibilité du « prolétariat » ou tout aussi bien celle du « marché », notions qui sont pourtant loin d’être universelles et intemporelles, et qui ne correspondent qu’à des moments de l’histoire humaine relativement brefs et récents.

Tout porte donc à croire que l’émergence de dominants résulta à l’origine de la combinaison d’au moins deux facteurs : la capacité d’une société à produire plus que ses besoins, autrement dit à dégager de la richesse, et la capacité de ces élites naissantes à se dire (sans doute de bonne foi) en relation avec le surnaturel. Néanmoins, même à date ancienne, l’archéologie relève parfois des événements qui semblent avoir correspondu à des mécanismes de résistance. Ainsi, les grands tombeaux mégalithiques atlantiques ne durent que quelques siècles avant de disparaître, à l’orée du IVe millénaire avant notre ère. On trouve bientôt à leur place des monuments beaucoup plus modestes, les « allées couvertes », grands coffres d’une vingtaine de mètres de longueur, faits de dalles de pierre juxtaposées, dans lesquels sont déposés, au fur et à mesure de leur décès, les membres de la communauté, et jusqu’à plusieurs centaines. Il y a donc bien eu un retour de balancier, quelles qu’en aient été les formes et les circonstances. De fait, l’histoire ne cesse de nous montrer qu’il n’est guère de régime trop oppressif qui ne finisse, un jour ou l’autre, par succomber du fait des oppositions qu’il a cristallisées au fil du temps, surtout s’il est fragilisé par des événements extérieurs, dégradations climatiques ou agressions militaires, par exemple.

La croissance continue de la démographie humaine conduisit en quelques millénaires supplémentaires à l’émergence des premiers États, liés la plupart du temps aux premières villes. Ce mouvement fut d’autant plus rapide là où la pression démographique était la plus forte. Ce fut le cas dès la fin du IVe millénaire, en Égypte, où la vallée du Nil est cernée par des déserts, et en Mésopotamie, où le Tigre et l’Euphrate le sont par des mers, des montagnes et d’autres déserts. Ces deux régions constituent des sortes de nasses écologiques, d’où il est difficile de sortir, sinon anecdotiquement. Ces premiers États du monde seront bientôt suivis par d’autres, comme en Iran, dans la vallée de l’Indus, en Chine, mais aussi au Pérou. Le rapport avec le surnaturel y est encore plus éclatant, les temples occupant une place centrale dans l’économie comme dans la topographie, tandis que l’association entre les souverains et les dieux est proclamée partout, dans les textes comme dans les bas-reliefs et les statues. S’il s’agit au départ de cités-États, comme ce sera le cas un peu plus tard en Grèce, en Étrurie ou à Rome, certaines prennent peu à peu le pas sur les autres, créant des royaumes, puis des empires. Ces États très hiérarchisés, qui croissent ou décroissent en surface, assoient souvent leur puissance sur l’esclavage.

La montée vers l’État a cependant été beaucoup plus lente quand l’environnement ne constituait pas de telles « nasses écologiques ». Ainsi, en Europe, où alternent de manière oscillatoire des moments de montée en puissance des hiérarchies sociales et des moments de recul, l’émergence du phénomène urbain fut beaucoup plus tardive. Après l’éphémère épisode des palais crétois et des forteresses mycéniennes, qui disparaissent vers 1200 avant notre ère, ce n’est qu’avec les cités-États grecques et italiques que le phénomène s’amorcera. Les dimensions du continent européen et son environnement tempéré rendaient en effet plus difficile la concentration forcée de populations qui, en cas de systèmes sociaux devenus trop oppressifs, pouvaient toujours se disperser un peu plus loin. Les sociétés de type urbain, d’abord concentrées le long de la Méditerranée, gagnent l’Europe tempérée dans les tout derniers siècles avant notre ère, mais n’atteindront les bords de la Baltique qu’à un stade avancé du Moyen Âge. Notons toutefois qu’il y a encore quatre siècles, seul un tiers de l’humanité vivait dans des formations étatiques.

Alors, fallait-il l’inventer ?

Ainsi, les changements climatiques actuels, les atteintes à l’environnement, la sixième extinction massive des espèces vivantes, la pollution des terres et des océans, sont des conséquences à long terme de l’invention de l’agriculture sédentaire. Elles n’auraient pas existé sinon. Fallait-il donc l’inventer ? La question n’a évidemment aucun sens, puisque l’événement s’est produit. Banalement, il en est de l’agriculture comme de toute invention : cela dépend de ce qu’on en fait. Les explosifs ont beaucoup tué, mais permettent aussi de creuser des mines et de tracer des routes, sans compter les feux d’artifice. Et la question est également pernicieuse, en faisant croire qu’il s’agirait là d’une sorte de fatalité, comme les précédentes ères géologiques, contre laquelle on ne pourrait rien. En réalité, c’est bien, aujourd’hui, le mode de vie productiviste de nos sociétés industrielles modernes, les énergies fossiles et l’agriculture intensive qui sont responsables des principales atteintes à notre environnement. Ce sont des choix de société – comme le montrent d’ailleurs les débats actuels.

Il n’y a cependant pas de raison, sur le long terme, de s’inquiéter ni de l’avenir de la planète, qui continuera à tourner encore longtemps, ni de l’avenir d’Homo sapiens, espèce envahissante extraordinairement adaptable et capable de vivre sous tous les climats et de survivre à bien des catastrophes. Mais il est certain que les temps proches seront difficiles et solliciteront fortement nos facultés d’adaptation.

Une nourriture plus sécurisée et sur place grâce à l’agriculture évite le nomadisme perpétuel. Sapiens agriculteur domine la nature, il n’est plus immergé en elle comme un chasseur-cueilleur. Égypte ou Mésopotamie, les premiers États se forment dans des « nasses écologiques ». Pour les résidents, il n’est pas possible de fuir ailleurs. Pour dominer, les élites naissantes se disent en relation avec le surnaturel.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

mercredi 13 juillet 2022

L’invention du « home sweet home »

Comment nos ancêtres ont-ils troqué le nomadisme pour la vie sédentaire ? La réponse émerge des vestiges d’une cité vieille de 9 000 ans : Çatalhöyük.

La plaine de Konya, dans le centre de la Turquie, est un vaste et haut plateau, constellé de petites fermes et de champs poussiéreux, ceint de montagnes spectaculaires qui projettent de longues ombres mauves. La nuit, les promeneurs peuvent s’aventurer dans les contreforts et apercevoir, au loin, les lumières de la ville qui scintillent tel un mirage. La vue n’a pas beaucoup changé en 9 000 ans – même la silhouette illuminée des bâtiments, à l’horizon, apparaîtrait familière à un visiteur venu de l’an 7000 avant notre ère, car la plaine de Konya est l’un des berceaux de la vie urbaine.

L’étonnant urbanisme de Çatalhöyük, où les maisons sont accolées les unes aux autres, sans qu’aucune rue ne les sépare. On rentrait chez soi par une ouverture pratiquée sur le toit.

Des millénaires avant l’avènement des cités mésopotamiennes situées plus au sud, la proto-cité de Çatalhöyük (prononciation : « tcha-tal-heu-yuk ») prospérait déjà ici. S’étendant sur près de 13,76 hectares (l’équivalent de 19 terrains de football) et abritant jusqu’à 8 000 habitants, elle fut occupée continuellement pendant presque 2 000 ans, avant d’être lentement abandonnée au cours du sixième millénaire avant notre ère. À son apogée, les feux de joie qu’on allumait lors des nombreuses fêtes organisées à Çatalhöyük étaient visibles loin à travers la plaine.

Contrairement aux villes qui lui succédèrent, Çatalhöyük ne comptait pas de grand monument ni de place du marché. Imaginez-la plutôt comme une dizaine de villages agricoles qui se sont développés ensemble, formant ce que certains chercheurs appellent un « méga site ». Ses milliers de maisons en briques de terre crue étaient densément serrées les unes contre les autres. Pour y entrer, pas de rues ; on accédait aux toits par des échelles, puis des chemins serpentaient entre les toits. Pour rentrer chez eux, les habitants empruntaient des portes de plafond. Ils cultivaient de minuscules parcelles autour de la ville. Qu’ils réparent leurs maisons ou qu’ils produisent des tissus, des outils, de la nourriture ou de l’art, les résidents de Çatalhöyük passaient le plus clair de leur temps entre quatre murs, près de leur couche – ou, lors des mois les plus chauds, sur leurs toits.

La maison de Dido

En 2000, Ruth Tringham, archéologue à l’université de Californie, à Berkeley, a découvert les restes d’une femme enterrée sous l’espace où elle dormait. Elle est revenue plusieurs étés d’affilée avec une équipe de chercheurs, afin de fouiller la maison de celle qu’elle avait surnommée Dido. Le groupe a tout analysé, des figurines d’animaux aux os trouvés à l’intérieur, en passant par les nombreuses couches de peinture de plâtre sur les murs.

Dans cette maison, tout a été fabriqué à partir de rien. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’intensité du travail nécessaire à maintenir une vie sédentaire à l’époque de Dido. Pour préparer le dîner, il fallait cultiver ou chasser sa nourriture, construire son propre four, fabriquer des ustensiles de cuisine (couteaux d’obsidienne, pots en argile moulée…), puis se mettre à cuisiner. Les habitants fabriquaient eux-mêmes leurs briques et leurs maisons, tissaient des paillasses à partir de roseaux pour les sols et cousaient leurs propres vêtements… après avoir conçu aussi leurs aiguilles, fils et textiles.

Même la spiritualité semble être maison. Nos ancêtres enterraient leurs proches sous le sol de leur demeure, peut-être afin de les garder près d’eux, et ils décoraient respectueusement leurs crânes avec du plâtre et de la peinture. Les archéologues ont trouvé des crânes similaires sur d’autres sites datant du Néolithique – une époque qui, dans le Croissant fertile, s’étend de 12000 à 6500 avant notre ère – comme à Jéricho, sur la rive ouest du Jourdain. Honorer ses morts en recouvrant leurs crânes de plâtre pour recréer leurs visages semble avoir été assez commun à l’époque. À Çatalhöyük, les familles s’échangeaient ces crânes, puis les enterraient de nouveau. Les chercheurs en trouvent souvent plusieurs enterrés aux côtés d’un corps, suggérant que ces rituels reliaient les familles à leur foyer sur plusieurs générations.

Des peintures élaborées ont été découvertes sur les murs, à l’intérieur des habitations, qui étaient restaurées chaque année avec les mêmes motifs – comme si des générations d’habitants voulaient conserver les peintures originales dans un état intact. Certaines sont composées de motifs abstraits en tourbillons et zigzags, sortes d’équivalents ancestraux du papier peint des années 1970. D’autres évoquent des scènes impliquant des animaux sauvages et des chasseurs. Il s’en trouve même qui semblent mettre en lumière les fondements spirituels du rituel du crâne : dans une maison, les chercheurs ont découvert une peinture murale représentant un corps sans tête entouré de vautours, donnant l’impression que les oiseaux emportent les esprits des morts.

Les habitations sont aussi ornées d’os d’animaux. Suspendu aux murs de presque tous les foyers, on trouve un crâne de taureau plâtré et peint dans un rouge profond, ses cornes acérées orientées vers l’intérieur de la pièce. Les habitants fourraient aussi des griffes et des dents d’animaux dangereux dans la terre des briques de leurs murs, de la même manière qu’on met parfois, de nos jours, un porte-bonheur dans les fondations d’une maison.

Dans les années 1960, les archéologues furent déconcertés par la découverte de ces objets manifestement symboliques, quasiment religieux, mêlés au reste des objets quotidiens du foyer. Un des premiers chercheurs, James Mellaart, voyait la cité entière comme un mystérieux sanctuaire géant. Mais « ce n’est un mystère que si vous vous attendiez à quelque chose de plus grand et de plus complexe », remarque Ruth Tringham qui préfère laisser les preuves parler d’elles-mêmes, sans idées préconçues. Ian Hodder, l’archéologue de l’université Stanford qui a conduit les fouilles à Çatalhöyük jusqu’en 2018, partageait les convictions de Ruth Tringham. Jusque là, les archéologues enlevaient les artefacts à leur sites d’origine pour les étudier dans les musées. Mais Ian Hodder a popularisé l’idée d’une « archéologie contextuelle », selon laquelle nous devrions comprendre les artefacts en réfléchissant à la manière dont ils s’insèrent dans le lieu même de leur découverte, plutôt que de les isoler. Dans le cas de Çatalhöyük, l’archéologie contextuelle confère aux chercheurs un cadre pour l’interprétation. Si l’on trouve des objets sacrés au milieu des pièces de vie, c’est parce que les résidents se créaient des espaces rituels dans leurs propres maisons.

Contrairement aux cités plus récentes, où des lieux distincts étaient construits pour la vie domestique, le travail et le culte, les résidents de Çatalhöyük ont fusionné ces aspects de leur vie sous un même toit. C’est pour cela que chaque maison ressemblait à la combinaison d’un temple, d’un atelier et d’une chambre. Ian Hodder pense que ces maisons multifonctions représentent une étape clé dans le processus de sédentarisation, quand de nombreux humains ont renoncé à leur vie nomade pour se fixer et cultiver la terre. Dans un premier temps, les maisons ne servaient qu’à dormir et travailler. Mais au fil du temps, les populations se sont retrouvées psychologiquement reliées à leurs terres – on pourrait dire que, de simples fermiers vivant dans la plaine, ils sont devenus des Çatalites. La ville faisait partie de leur identité, et ils attribuaient un sens spirituel aux endroits où ils vivaient. Dans ce processus, les maisons sont devenues des foyers. Dans les villes construites plus tard, on distingue les espaces dédiés au culte, au travail et à la vie domestique – mais le concept d’une ville foyer, qui n’est pas qu’un lieu de repos, a perduré.

Soupe instantanée au Néolithique

Çatalhöyük nous montre ce qu’était la vie quotidienne à une époque où le « foyer » est une idée radicalement nouvelle. Les résidents ont dû fournir beaucoup d’efforts pour garder intactes leurs familles et leurs maisons, mais ils passaient le plus clair de leur temps à se procurer et produire leur nourriture. Nous savons qu’ils étaient agriculteurs, gérant des fermes familiales et des troupeaux d’animaux dans la plaine fertile de Konya, qui leur fournissait de quoi vivre tout au long de l’année dans des maisons permanentes. Ils fabriquaient une variété d’ustensiles de cuisine, du couteau de boucher au bol de soupe. Et, grâce à des analyses poussées de leurs marmites, nous savons désormais ce qu’ils mangeaient.

« C’était comme dans un film policier, » s’amuse l’archéologue Eva Rosenstock, qui décrit comment, avec sa collègue Jessica Hendy, elle a utilisé des méthodes de prélèvement pour extraire des molécules issues d’aliments anciens contenus dans de la vaisselle. Eva Rosenstock est chercheuse associée à l’Einstein Center Chronoi de Berlin ; elle a consacré une grande part de sa carrière à l’étude des aliments et de la santé au cours du Néolithique. Elle a rencontré Jessica Hendy il y a quelques années, lors d’une conférence où celle-ci expliquait comment, pour les populations du Moyen Âge, elle déduisait l’alimentation du calcium déposé sur l’émail des dents. Plus exactement, dans les traces de lipides et de protéines piégés dans le calcium, Jessica Hendy pouvait identifier les aliments en croisant les structures moléculaires identifiées avec celles d’animaux et de plantes connus.

Ce fut un moment d’inspiration pour Eva Rosenstock. Elle avait déjà examiné quelques fragments de pots en argile de Çatalhöyük dont l’intérieur était couvert d’une fine couche de calcite, « un peu comme des dépôts de calcaire dans une théière », explique-t-elle. Elle a donc convaincu Jessica Hendy d’examiner cette vaisselle ancienne à la recherche de molécules qui révéleraient les menus du Néolithique.

Les premières analyses affichèrent une correspondance surprenante avec des poissons exotiques d’aquarium et des fleurs de lotus – mais ce n’était que le résultat d’une contamination de l’échantillon par des molécules modernes. Heureusement, une analyse plus poussée a révélé des traces de petits pois, de blé, d’orge, de chèvre, de mouton, de bovins et même de chevreuil. Plus intéressant encore : tous les bols ont contenu du lait, à une époque où la plupart des humains n’avaient pas encore développé la mutation génétique qui aide à le métaboliser à l’âge adulte. En effet, les restes de produits laitiers de Çatalhöyük sont parmi les plus anciens jamais découverts. Cela ne signifie pas que les convives de Çatalhöyük tombaient malades comme c’est le cas de nos jours des personnes intolérantes au lactose. De récentes recherches montrent que notre microbiote intestinal – tous les micro-organismes qui vivent dans nos intestins – peut nous seconder dans cette digestion du lait. Les chercheurs ont donc simplement eu un rare aperçu du moment à partir duquel les adultes ont commencé à cuisiner le lait. Au cours des milliers d’années suivantes, cette mutation particulière s’est répandue en Europe et au Moyen-Orient.

Pour Eva Rosentstock, les résidus de lait révèlent aussi une stratégie d’économie de l’effort. Au Néolithique, les produits laitiers devaient être saisonniers. Les animaux donnaient naissance au printemps, et leur lait s’épuisait jusqu'à l’hiver suivant. Pour profiter de ce lait tout au long de l’année, les communautés du monde entier ont inventé le fromage et d’autres aliments lactés fermentés à conservation longue. D'ailleurs, en Turquie et dans les régions voisines, les locaux préparent encore un plat à base de lait aigre séché appelé qurut ou kashk. On le moule parfois en forme de boulettes, et parfois on le réduit en poudre ; pour plus de saveurs, le lait peut être fermenté avec des céréales moulues. Les habitants de Çatalhöyük préparaient peut-être un plat similaire. « Vous obtenez un aliment facile à conserver qui ne rancira pas avant des années, souligne Eva Rosenstock. Vous le mettez dans de l’eau chaude, et c’est comme une soupe instantanée ! » Parfait pour un repas chaud à la maison par un froid jour d’hiver, quand personne n’a envie de sortir pour travailler la terre ou chasser.

Le mystère de la boule d’argile

Les artisans de Çatalhöyük avaient d’autres astuces pour économiser leurs efforts. Il y a environ 8 500 ans, des siècles après la fondation de la cité, la poterie en terre cuite fut inventée – et elle fut révolutionnaire pour les cuisiniers du Néolithique comme le furent pour nous les micro-ondes dans les années 1970. Avant l’avènement de la céramique, cuisiner demandait beaucoup d’efforts. Sonya Atalay, anthropologue de l’université du Massachusetts à Amherst, a montré que les ragoûts étaient préparés dans des paniers tressés étanches. Pour ce faire, les cuisiniers mettaient l’eau et les ingrédients dans le panier qu’ils garnissaient de grosses pierres ou de boules d’argile chauffées au feu : la cuisson se faisait de l’intérieur, car pas question de poser un panier sur un feu. Quand les pierres refroidissaient, il fallait les remplacer par des plus chaudes. Sans aucun doute s’agissait-il d’un processus fatiguant, en particulier après une longue journée passée à collecter eau et nourriture.
Pour peindre ce portrait d’une vie de cuisine antérieure à la céramique, Sonya Atalay se fonde sur deux types de preuves. D’abord, les populations modernes continuent de cuisiner avec des pierres chauffées, car il s’agit de leur tradition. Par ailleurs, on trouve à Çatalhöyük des piles de boules d’argile de la taille d’un pamplemousse qui sont couvertes de marques de brûlure. Certaines maisons en contiennent des centaines, éparpillées dans et autour des âtres. Pour Sonya Atalay, il paraît évident que ces boules d’argiles étaient des pierres de cuisson.

Après l’avènement de la céramique à Çatalhöyük, les habitants ont cessé de produire des boules d’argile et des paniers tressés de cuisine. Comme les pots en céramique résistent à la chaleur, ils pouvaient être suspendus au-dessus du feu pour faire mijoter des ragoûts toute la journée. Ce devait être un véritable luxe de cuisiner sans avoir à jongler avec des boules d’argile chaudes. Seule ombre au tableau de cette histoire : les scientifiques n’ont rien trouvé lorsqu’ils ont analysé ces boules à la recherche de lipides et de protéines, comme ceux trouvés dans les bols d’Eva Rosenstock. Il semble que ces boules ont clairement été chauffées et utilisées en cuisine, mais qu’elles n’ont jamais été immergées dans la nourriture. Alors, à quoi servaient-elles ?

À Çatalhöyük se forge la notion de foyer, un espace quotidien auquel on s’attache émotionnellement.

Lucy Bennison-Chapman, archéologue à l’université de Leyde, aux Pays Bas, a passé des années à les analyser. Si, pour elle, il n’est pas totalement impossible que ces boules d’argiles aient servi à chauffer les ragoûts, cela reste quand même très peu probable – elles étaient bien trop grosses et auraient contaminé la nourriture de bouts d’argile et de terre. Elle écarte aussi l’idée qu’elles aient servi d’armes, car les projectiles de frondes étaient plus petits et d’une forme différente.

Elle pense plutôt que ces larges sphères étaient des sortes de plaques chauffantes. Dans certains cas, elles étaient utilisées pour recouvrir le fond des fours afin de retenir la chaleur. On les retirait du feu, puis on les recouvrait de nattes en roseaux sur lesquelles on disposait de la nourriture. Autre possibilité : « Dans la plaine de Konya, il fait très froid en hiver. Ces boules ont pu être chauffées, puis utilisées comme chaufferettes ou encore être enveloppées de lin, puis disposées dans un lit, explique Lucy Bennison-Chapman. Les personnes travaillant sur les toits et dans les champs ont aussi pu placer ces boules dans leurs poches pendant qu’ils étaient dehors. Cela expliquerait pourquoi elles ont été réchauffées et réutilisées si souvent. »

Fabriquer de telles boules aux fonctions plurielles était très chronophage. « Ils ont probablement passé beaucoup de temps à les travailler à la main, pour les lisser, estime Lucy Bennison-Chapman. Elles sont couvertes d’empreintes de doigts. » C’est peut-être pour cette raison qu’elles ont servi encore et encore, réchauffées au feu jusqu’à ce qu’elles se brisent. La plupart des boules trouvées à Çatalhöyük ont été réduites en fragments. Certaines ont été recyclées dans des briques ou placées entre les murs, peut-être comme isolant.

Les boules d’argiles occupent aussi une place importante à Çatalhöyük pour une autre raison. En plus des grosses, chauffantes, les résidents en fabriquaient des miniatures, occasionnellement décorées de points et autres motifs. Ces petites boules, ou jetons, sont les plus vieux exemples à Çatalhöyük de « pièces à compter », ainsi nommées par les archéologues qui pensaient qu’elles servaient pour la tenue de registres élémentaires ou pour la comptabilité des ressources. Lucy Bennison-Chapman souligne, en revanche, que ces jetons n’ont pas été initialement conçus pour le comptage – ils servaient probablement de pièces de jeu, de poids, d’objets rituels et même juste de décoration. Quoi qu’il en soit, ces jetons montrent que la vie domestique n’était pas uniquement focalisée sur la cuisine et le confort. La fabrication d’objets à Çatalhöyük conduira finalement au comptage et au langage écrit.

Foyer, mon doux foyer

Le Néolithique fut une période de changement rapide pour l’humanité. Il y a plus de 12 000 ans, peu de populations vivaient en colonies agricoles tout au long de l’année – la plupart étaient nomades ou semi-nomades, petits groupes de chasseurs-cueilleurs se déplaçant d’un lieu à un autre en fonction des changements saisonniers et de la disponibilité des ressources alimentaires. Quand elles ont finalement commencé à construire des maisons permanentes et à former des colonies plus grandes, elles ont dû trouver de nouvelles manières de vivre à un seul endroit, dans un permanent côte à côte avec les voisins.

Ils y sont parvenus, pour l’essentiel en bâtissant ces maisons ensemble – partageant la dureté du labeur mais aussi les joies de la vie collective. Selon John Allen, chercheur en anthropologie à l’université de l’Indiana à Bloomington, « un foyer est un espace auquel, par un contact quotidien, on s’attache émotionnellement ». Les humains ont créé ces foyers en formant un lien entre leur communauté et un lieu spécifique. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les tombes à Çatalhöyük se trouvent juste sous les sols des maisons. « L’inhumation signifie qu’il peut exister un lieu spécial, réservé à la famille et aux amis », suggère John Allen. Quand Eva Rosentstock enquêtait sur l’alimentation des habitants de Çatalhöyük, un sujet revenait sans cesse : sa conviction profonde que, tôt ou tard, elle trouverait avec ses collègues la preuve d’une consommation de bière. Après tout, les archéologues ont trouvé de telles preuves chez d’autres cultures du Néolithiques dans le monde. Autre argument : les signes de festivités ne manquent pas à Çatalhöyük. « Ils ont une quantité massive de poteries – ils en fabriquent et s’en débarrassent à un rythme effréné, constate-t-elle. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils mangeaient le contenu des pots avant de les briser. » Ils jetaient aussi des os sur lesquels il restait encore de la viande, comme on le fait lors d’un banquet.

Construire une ville n’est pas qu’une affaire de travail. Il faut savoir faire la fête aussi. Peut-être que, à l’aube de la vie urbaine, trimer et festoyer furent les deux faces d’une seule et même pièce ; une pièce d’étoffe qui nous a unis en un lieu sans égal que nous avons appris à reconnaître comme notre « chez soi ».

Source : Pour la Science du 13/07/2022

« C’est parce que notre espèce s’est répandue partout que les autres ont disparu »

« L’histoire d’Homo sapiens est plus complexe qu’on ne l’a longtemps imaginé, explique Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire de paléoanthropologie au Collège de France.

Vous avez découvert au Maroc les plus vieux restes connus de sapiens (– 300 000 ans), loin de l’Afrique de l’Est. Qu’en conclure ?

Régulièrement, les médias rendent compte de découvertes qui « révolutionnent » les origines de l’homme. En fait, c’est rarement le cas, pour ne pas dire jamais. On n’abat pas l’arbre pour en planter un nouveau. Simplement, il se complexifie. On le voyait de loin, un peu flou, et à mesure qu’on se rapproche l’image se précise. Pour revenir aux découvertes du Djebel Irhoud, au Maroc, on savait déjà que l’origine d’Homo sapiens était africaine. Mais notre vision était trop simple : on croyait reconnaître un berceau localisé en Afrique de l’Est parce que les principaux fossiles provenaient du Soudan, d’Éthiopie ou de Tanzanie. Le fait est qu’on ne trouve que là où on cherche. Et on finit ensuite par se convaincre, parce qu’on a trouvé un fossile rare quelque part, qu’il s’y est passé quelque chose de particulier. Nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre les effets d’un tel biais de documentation. Pourquoi ces fossiles venaient-ils des pays en question ? D’abord parce que la géologie y est favorable à leur conservation. Ensuite parce que le milieu désertique est propice aux découvertes. Enfin, on y parle anglais, ce qui a facilité leur colonisation scientifique par le milieu universitaire anglo-saxon. Le Djebel Irhoud a montré qu’en réalité l’ensemble du continent africain, avec des populations diverses, tantôt séparées tantôt connectées, a joué un rôle dans l’émergence des formes récentes d’Homo sapiens. Cela dit, ce n’est pas parce que les restes les plus anciens viennent du Maroc que nous y sommes apparus. Peut-être que demain, au Sahel ou en Afrique du Sud, quelqu’un trouvera quelque chose d’encore un peu plus vieux.

Cette découverte sonne-t-elle le glas des modèles trop simples ?

Les modèles d’origine simples, longtemps affectionnés par les généticiens, se sont révélés faux. La réalité est complexe, et malheureusement on a beaucoup de mal à tester des modèles complexes. On a eu probablement en Afrique plusieurs branches de notre espèce. Au sein de chacune d’entre elles, à différents moments, sont apparues des mutations génétiques favorables et des innovations culturelles. Lorsqu’elles étaient connectées, ces populations les ont échangées. Un processus complexe d’accumulations a fini par faire émerger des hommes qui nous ressemblent beaucoup. Il n’y a donc pas eu de jardin d’Éden localisé, pas de coup de baguette magique qui a fait surgir d’un coup un humain « moderne » à partir d’autre chose de plus « archaïque ». Et cette évolution progressive à l’intérieur de l’espèce ne s’est jamais arrêtée, elle continue aujourd’hui. C’est surtout ça, la leçon du Djebel Irhoud. Ces sapiens qui vivaient il y a 300 000 ans ont des caractères qui les rattachent à nous, ils sont dans notre ascendance, mais ce ne sont pas des Terriens de 2022 ! Ni sur le plan biologique, ni sur le plan comportemental. De ce point de vue, ils ressemblaient davantage à des Néandertaliens de la même époque qu’à des sapiens d’il y a 20 000 ans.

Notre espèce a colonisé tous les milieux. Comment s’explique ce succès évolutif ?

Pour certains, Homo sapiens était un hominine comme les autres. S’il est le seul à subsister aujourd’hui, c’est le fruit d’un pur hasard. Néandertal n’avait pas de smartphone, mais c’est juste parce qu’il vivait il y a trop longtemps, sinon il en fabriquerait. Cette réponse n’est pas la mienne. Je pense qu’il y a des raisons pour lesquelles sapiens a remplacé ses contemporains. Pendant des centaines de milliers d’années, on a vu des hominines à grand cerveau, les sapiens, Néandertal et autres Denisova, évoluer dans des régions géographiques distinctes avec quelques zones de recouvrement (voir les Repères, page 6). Entre eux, il y a eu des échanges génétiques, et peut-être aussi des emprunts comportementaux. Tous étaient sous des pressions de sélection qui tendaient à complexifier leur comportement, en favorisant notamment des cerveaux de plus en plus grands (je mets à part l’homme de Florès et les autres espèces à petit cerveau). En somme, ces formes allaient toutes dans la même direction, mais par des routes un peu différentes. Chez sapiens, l’accent a été mis moins sur la taille du cerveau que sur son organisation. Pourquoi ? Parce qu’un grand cerveau coûte cher du point de vue énergétique, avec de nombreuses conséquences alimentaires et reproductives. Il a pris un chemin de traverse, en continuant à augmenter ses capacités cognitives, mais à moindre coût.

Aurions-nous pris une sorte de raccourci ?

Oui, et nous sommes sans doute allés un peu plus vite et un peu plus loin que les autres. On constate cela chez nombre d’espèces « invasives » (pardon pour l’emploi de cet anglicisme). Importées dans une zone écologique qui n’est pas la leur, elles peuvent éliminer les espèces indigènes du fait d’un petit avantage. Il n’a pas besoin d’être majeur : il suffit par exemple d’un succès reproductif un peu plus grand. Je pense que, dans son évolution, Homo sapiens a fini par accumuler suffisamment de ces petits avantages. On pense évidemment au progrès technique, mais il y a aussi une dimension sociale à prendre en compte, qu’on ne met pas assez en avant. Plus que toute autre, notre espèce a su construire des réseaux sociaux à des échelles toujours plus grandes. Nous savons collaborer et nous sentir solidaires de congénères que nous ne connaissons pas, mais auxquels nous nous sentons unis par des croyances partagées, une langue, aujourd’hui une religion. Ces réseaux ont pu exister sans doute chez d’autres hominines, mais à un degré bien moindre. À partir de – 150 000 à – 100 000, on voit se multiplier chez les sapiens africains les objets non utilitaires dans les couches archéologiques, par exemple des coquillages percés utilisés en colliers ou pendentifs. Chez les chasseurs-cueilleurs récents, de tels objets servent à marquer le statut des individus dans le groupe, et aussi l’identité des groupes. Ils sont impliqués dans des échanges et des interactions sociales complexes. Chez Néandertal, de tels objets existent mais restent marginaux.

Avons-nous éliminé directement les autres formes d’humanité ?

En arrivant dans les moyennes latitudes de l’Eurasie en provenance du Proche-Orient, les premiers sapiens vont continuer dans cette voie, à la fois d’innovation technique et de complexité sociale. Ça ne fera même que s’accélérer. À partir de – 50 000 ans, même si c’est progressif, notre espèce commence à supplanter toutes les autres. Les changements climatiques ont pu influer, mais il y a quelque chose d’intrinsèque à notre espèce qui explique ce remplacement. C’est bien parce que nous nous sommes répandus partout que les autres ont disparu, et pas l’inverse. Les espèces animales en ont pâti aussi. Les Néandertaliens ont vécu côte à côte avec des ours des cavernes pendant des centaines de milliers d’années. Quand sapiens arrive en Europe de l’Ouest, en 10 000 ans c’en est fini de ce plantigrade. En Europe, le remplacement des Néandertaliens s’étale sur des milliers d’années. Très bien adaptés, ils ont tenu le coup très longtemps. Dans l’est du continent, on voit des groupes d’Homo sapiens arriver vers – 46 000, et il faudra encore 6 000 ans pour que les derniers Néandertaliens disparaissent dans l’ouest. Ce n’est donc pas une vague irrésistible. Les premiers arrivants vont d’ailleurs disparaître, peut-être parce que, insuffisamment nombreux, ils se sont perdus dans le monde néandertalien ou ont été eux-mêmes remplacés par d’autres arrivants. La vague suivante, celle de l’Aurignacien (vers – 40 000 ans), sera la bonne.

Nous avons 2 % de gènes néandertaliens, mais la réciproque ne semble pas vraie.

Je n’en suis pas si sûr. En fait, s’il est facile de chercher de l’ADN de Néandertal parmi les milliards d’humains actuels, qu’avons-nous en Europe comme restes néandertaliens post-contact ? Rien ou presque ! Les tout derniers Néandertaliens européens disparaissent il y a 39 000 à 40 000 ans, mais pour l’instant leur génome reste à explorer. Je laisse donc la porte ouverte à cette possibilité, un jour, de trouver des Néandertaliens avec un peu de notre ADN. Notez qu’à Bacho Kiro, en Bulgarie, au moment de l’arrivée effective en Europe des hommes « modernes » – même si je n’aime pas ce terme –, on trouve des sapiens qui ont tous dans leur ascendance, quelques générations avant eux, au moins un Néandertalien. Il y a donc eu une hybridation locale, mais on n’en connaît pas les circonstances, qui n’étaient pas forcément romantiques, ni leurs effets sur les populations néandertaliennes.

Après avoir longtemps dévalorisé Néandertal, ne sommes-nous pas aujourd’hui dans l’excès inverse ?

C’est évident. Mentalement, les scientifiques ont eu tendance à creuser un fossé entre l’humain et le non humain, entre l’homme véritablement « moderne » et d’autres créatures plus primitives. Au xixe et durant une partie du xxe siècle, Néandertal était vu de l’autre côté de ce fossé, et on l’a volontiers déshumanisé. Désormais, on le tire de notre côté avec quelques bons arguments : il taillait habilement la pierre, enterrait parfois ses morts, traçait peut-être des traits en couleurs sur les parois de certaines grottes. Néanmoins, comme je l’ai déjà indiqué, l’évolution ne creuse pas ce genre de fossé. Et, après les avoir rejetés, nous basculons maintenant dans une assimilation totale : ils feraient tout comme nous… C’est d’autant plus excessif que nos ancêtres eux-mêmes, il y a 300 000 ans, n’étaient pas semblables à nous ! Depuis peu s’ajoute à cela une forme de « paléowokisme ». Considérer Néandertal comme différent serait une expression de racisme. On a même droit à des discours d’archéologie « décoloniale », et certaines discussions autour de Néandertal sont en passe de devenir moralement répréhensibles…

Pour étudier notre préhistoire, les sciences les plus dures n’ont-elles pas pris le pas sur les autres ?

Je ne crois pas. La paléoanthropologie est née en intégrant les données biologiques, comportementales, l’archéologie, les sciences de l’environnement, etc. C’est tout cela qui permet de comprendre l’évolution humaine. Je suis toujours ennuyé d’entendre des chercheurs dire : moi, je fais de l’archéologie, je ne veux pas écouter ce que disent les paléontologues et les généticiens car cela va influencer mes raisonnements sur mes silex. En réalité, l’évolution humaine est un phénomène bioculturel, une interaction permanente entre la biologie et la culture. On peut parfois s’appuyer sur des arguments venant de la géochimie ou de la paléogénétique pour mieux comprendre l’univers culturel et mental de nos ancêtres. Ainsi, dans le site de Chagyrskaya, dans l’Altaï, des centaines de restes de Néandertaliens ont permis d’extraire le génome de plusieurs individus. Résultat ? Tous les hommes sont apparentés, ce sont des frères ou des cousins. Les femmes, non, ce qui révèle que ces sociétés sont solidifiées par des relations parentales entre mâles, lesquels vont chercher leurs femmes ailleurs. Comment s’y prennent-ils ? On ne peut que spéculer, mais il est fascinant de pouvoir accéder aujourd’hui à ce niveau de précision.

Diriez-vous qu’on n’a jamais été aussi bien armés pour comprendre notre passé lointain ?

Quand j’étais jeune chercheur, j’ai eu des accès de déprime. J’avais l’impression que j’arrivais trop tard dans un monde trop vieux. Qu’il ne restait rien pour moi. En réalité, on a trouvé plus de groupes fossiles pendant le courant de ma carrière que durant le siècle qui a précédé ! Surtout, de nombreuses méthodes ont vu le jour, qui nous ont éclairés sur l’alimentation, la façon de se déplacer dans le territoire, les relations matrimoniales, etc. Oui, on est beaucoup mieux armés aujourd’hui pour comprendre l’évolution humaine, mais je fais le pari que dans dix ans on le sera encore davantage. D’autres techniques sont déjà en germe. Ainsi, nous avons récemment publié avec une collègue de Toulouse, Klervia Jaouen, comment les isotopes du zinc peuvent nous aider à reconstituer les régimes alimentaires dans des sites où les autres techniques ne fonctionnent pas. Cette jeune chercheuse avait été recrutée pour étudier les isotopes du fer dans les ossements afin de différencier hommes et femmes. Cela n’a pas marché comme on l’espérait, on s’est donc intéressés à d’autres métaux, et bingo avec le zinc !

Quel est le potentiel de l’ADN environnemental ?

En gros, l’idée est d’extraire de l’ADN des sédiments où des hommes ont vécu, par exemple une grotte, et d’essayer de savoir, même en l’absence de restes humains, qui a vécu là et à quelle époque. Grâce aux informations extraites de l’ADN, on peut parfois reconstituer des scénarios assez complexes. On est à l’aube de cette approche. En archéologie paléolithique, l’un des grands problèmes est que les objets trouvés dans les niveaux archéologiques ne sont pas forcément là où ils devraient être parce qu’ils ont tendance à se « balader » entre les niveaux. C’est encore pire pour l’ADN. Un sapiens qui urine au fond d’une grotte peut laisser son ADN dans des niveaux archéologiques néandertaliens ! Bref, de nombreux problèmes méthodologiques vont se poser, et en même temps on aura parfois des découvertes formidables. Soit dit en passant, on va regretter d’avoir jadis jeté à la rivière des tonnes de sédiments de sites archéologiques. Et il faudra répondre à la question : quelle stratégie de fouilles pour le futur si on peut tirer des informations rien que des sédiments ? Cependant, la paléogénétique a ses limites. L’ADN ne se conserve bien que dans les milieux tempérés ou froids, et à condition de ne pas être trop vieux. Au-delà de 100 000 ans et plus au sud, ça ne marche pas. Dommage, car l’évolution humaine depuis 7 millions d’années est surtout une affaire tropicale !

Au xixe siècle, la connaissance de la préhistoire humaine a eu un impact sociétal important. Et aujourd’hui ?

Toutes les sociétés humaines ont besoin d’un mythe d’origine, y compris la nôtre. En Occident, longtemps il a été biblique. Aujourd’hui, c’est la paléoanthropologie qui l’écrit. Reconstituer l’évolution humaine, c’est discourir sur notre nature et notre identité, et, à l’évidence, ce n’est pas un sujet neutre. Au cours de l’histoire, l’archéologie, en particulier des périodes récentes, a été utilisée par les pouvoirs politiques. Et en ce qui concerne l’évolution de notre espèce, on a aussi eu quelques problèmes avec la paléoanthropologie chinoise, qui n’accepte guère les origines africaines d’Homo sapiens. Derrière les constructions phylogénétiques, il peut y avoir des considérations idéologiques et identitaires. Une de mes missions est de sauver de l’oubli les hommes du passé, et je reçois de l’argent public pour cela. Je restitue donc au public des résultats scientifiques, mais aussi, je crois, quelques réponses à un questionnement métaphysique qui ne va pas cesser demain.

Source : Pour la Science du 13/07/2022

jeudi 30 juin 2022

Le premier dénisovien d’Asie du sud-est

La découverte d’une molaire dénisovienne parfaitement conservée dans une grotte laotienne est une confirmation fossile longtemps attendue de la présence en Asie du sud-est de la plus grande population dénisovienne.

L’Asie du sud-est continentale est une immense région calcaire, où pullulent les grottes. Les pluies de la mousson entraînent les os des animaux morts, puis les déposent avec des sédiments dans les grottes qu’elles traversent. C’est dans un tel piège à fossiles, une accumulation compacte de fossiles et de sédiments – une brèche – qu’une équipe de chercheurs emmenée par Fabrice Demeter de l’université de Copenhague et du Muséum national d’histoire naturelle, a découvert une molaire humaine très vraisemblablement dénisovienne.

La dent – répertoriée comme TNH2-1 – provient d’une brèche trouvée dans Tam Ngu Hao, c’est-à-dire dans la « grotte du cobra » dans le parc national de Nam Et-Phou Louey. Cette cavité est située à mi-hauteur d’une falaise proche de la grotte de Tam Pà Ling, connue pour ses Homo sapiens anciens (60 000-70 000 ans). Il s’agit d’une couronne de molaire humaine parfaitement préservée, dont la morphologie et les crénulations particulières suggèrent une dent dénisovienne.

La grande taille de la molaire de la molaire de Tam Ngu Hao suggère qu'elle est dénisovienne.

Pour situer TNH2-1 dans le temps, les chercheurs ont daté par plusieurs méthodes physiques la brèche contenant la dent, des dents animales qui l’entouraient et les strates inférieure et supérieure. De la prise en compte des résultats et de leurs diverses incertitudes, il ressort avec une grande probabilité que la dent date d’entre 131 000 et 164 000 ans, c’est-à-dire du Pléistocène moyen (2,58 millions d’années à 11 700 ans avant le présent). Les chercheurs ont fait le choix de ne pas analyser l’ADN, rarissime sous les tropiques, pour se concentrer sur les protéines de l’émail… L’absence de peptides spécifiques aux mâles prouve que la dent a appartenu à un individu féminin, mais le « protéome » s’est avéré trop dégradé pour pouvoir conclure quant à l’espèce.

Alors, après avoir microtomographié TNH2-1 pour en extraire un modèle numérique ultraprécis, les chercheurs ont quantifié ses caractéristiques à l’ordinateur : épaisseur de l’émail, forme des sillons et des cuspides, dimensions diverses, etc., puis ils les ont comparées à celles des molaires d’humains du Pléistocène. Il en ressort d’abord que TNH2-1 est distincte des molaires d’H. erectus, mais proche de celles des Néandertaliens du Pléistocène moyen et encore plus de celles des Néandertaliens du Pléistocène supérieur. Il apparaît ensuite qu’elle est bien plus proche encore des molaires de la demi-mandibule Xiahe, un fossile dénisovien datant de 160 000 ans, trouvée sur le plateau tibétain et dans une moindre mesure de dents de plusieurs fossiles chinois considérés comme dénisoviens par nombre de paléoanthropologues : celles de la mandibule de Penghu ou du crâne de Harbin par exemple.

Les chercheurs tirent de ces observationsla conclusion que TNH2-1 pourrait passer pour néandertalienne, mais qu’elle est bien plus vraisemblablement dénisovienne, puisqu’elle a été découverte très loin des régions occupées par les Néandertaliens. Ils soulignent en outre que la molaire de Tam Ngu Hao montre les capacités d’adaptation des dénisoviens, puisqu’ils pouvaient autant vivre dans la froideur de la Sibérie ou des hautes altitudes du plateau tibétain, que dans la chaleur moite des jungles tropicales. Cette constatation est très importante, car l’étude génétique des populations d’Asie du sud-est a révélé que nombre d’entre elles ont des proportions importantes d’ADN dénisovien : les Agta magbukon de l’île de Luçon par exemple en possèdent près de 5 % ; les groupes Papous jusqu’à 4 %. Maintenant que la présence des dénisoviens en Asie du sud-est est attestée par un premier fossile, ces traces considérables de métissage ne s’expliquent que si une population dénisovienne importante a vécu dans la région jusqu’à une période récente. Même si une unique molaire ne semble pas en constituer un indice important, sous les conditions tropicales très peu favorables à la fossilisation, c’est pourtant le cas !

Source : Pour la Science du 29/06/2022

mardi 28 juin 2022

Les australopithèques d’Afrique du Sud prennent un coup de vieux

Une étude parue lundi 27 juin dans la revue scientifique « Pnas » repousse d’au moins un million d’années les fossiles d’australopithèques découverts dans des grottes en Afrique du Sud. De quoi montrer une coexistence avec ceux d’Afrique de l’Est.

Un million d’années dans la vue ! Une coopération internationale a revu à la hausse l’âge d’Australopithecus africanus, une espèce d’australopithèque qui vivait en Afrique australe. Jusque-là, des analyses sédimentaires du site de fouilles de Sterkfontein, en Afrique du Sud, considéraient ce lointain cousin comme présent depuis une période de 2,1 à 2,6 millions d’années. La nouvelle estimation repousse cette fourchette entre 3,4 et 3,7 millions d’années.

La faute aux stalagmites, ou plutôt aux stalagmites « plates ». « Les sols de ces grottes ressemblent à des mille-feuilles », décrit Laurent Bruxelles, géoarchéologue de l’université Toulouse Jean-Jaurès et coauteur de l’étude parue dans Pnas lundi 27 juin. Les premières estimations avaient été réalisées en datant des calcaires déposés par ruissellement dans une couche sédimentaire où avaient été retrouvés des fossiles. La technique est classique. Mais, dans ce cas précis, la datation a été faussée par le ruissellement : les roches analysées se sont infiltrées bien après dans la couche géologique qui contient les fossiles.

Pour la nouvelle mesure, c’est donc le quartz qui a été passé à la moulinette, notamment des formes rares de certains éléments chimiques – l’aluminium et le béryllium. « Tant que les roches sont à la surface, ces isotopes vont être produits en raison des rayonnements cosmiques, explique Laurent Bruxelles. Puis, quand la roche est recouverte ou enterrée dans une grotte, ces isotopes vont peu à peu disparaître, avec un taux de décroissance connu. » À partir des isotopes restants, il est ainsi possible de savoir quand la roche a été enfouie et donc quand se sont fossilisés les os.

Une coexistence parallèle d’australopithèques

Cette nouvelle datation confirmerait que l’australopithèque sud-africain a vécu à la même époque que son voisin d’Afrique de l’Est Australopithecus afarensis. Et ne peut donc pas en être son descendant. Une vraie révolution, qui aurait enthousiasmé le paléoanthropologue Yves Coppens, mort la semaine dernière et codécouvreur en 1974 de Lucy, le plus connu des squelettes d’australopithèque afarensis.

« Cette actualisation montre une évolution synchrone, qui invite à réfléchir sur l’apparition des australopithèques à l’échelle de tout le continent africain en sortant du débat sur les différents berceaux de l’humanité », estime Laurent Bruxelles. Depuis quelques décennies, les paléoanthropologues ont abandonné l’idée d’une unique lignée humaine, pour parler plutôt d’un « buisson », plusieurs espèces cohabitant et évoluant parallèlement.

Source : La Croix du 27/06/2022