samedi 14 juillet 2018

Les plus anciennes preuves de lignées humaines hors d’Afrique découvertes en Chine

Des outils âgés de 2,1 millions d’années suggèrent que de lointains ancêtres des hommes sont arrivés en Asie encore plus tôt qu’on ne le pensait.

“Vous imaginez marcher 14 000 kilomètres ? Traverser à pied d’immenses savanes, suivre le lit des rivières, passer des chaînes de montagnes et découvrir un paysage entièrement nouveau peuplé de plantes et d’animaux inconnus ?”, interroge Quartz.

C’est bien ce qu’ont fait nos ancêtres en quittant l’Afrique pour rejoindre l’Asie. Et cette longue excursion a eu lieu encore plus tôt qu’on ne le pensait. Plusieurs outils taillés dans la pierre, pour certains âgés de 2,12 millions d’années, ont été excavés à Shangchen, sur le plateau de Lœss en Chine, révèle une étude parue dans Nature le 11 juillet.

“Ils constituent la preuve la plus ancienne à ce jour de l’existence d’êtres humains ou de leurs proches parents en dehors de l’Afrique”, souligne Nature dans un article grand public. Jusqu’à présent, les fossiles d’hominidés et les outils découverts hors du continent africain laissaient penser que nos ancêtres avaient quitté leur ‘berceau’ il y a 1,85 million d’années au plus tôt. On estime que les hominidés sont apparus en Afrique il y a plus de six millions d’années.

En revanche, le site chinois n’a pas encore livré tous ses mystères. Par exemple, aucun os humain n’y a été trouvé. Et “aucun des ossements d’animaux découverts à proximité ne portait de marques ou d’entailles causées par une pierre taillée qui auraient laissé penser que ces gens s’attaquaient aux ruminants à haut potentiel comestible de Shangchen”, précise Ars Technica. Selon Robin Dennell, archéologue britannique qui a participé à l’étude :

Trouver ce genre de preuve exigerait des fouilles beaucoup plus importantes.”

Source : Courrier International du 13/07/2018

mercredi 11 juillet 2018

Des outils trouvés en Chine repoussent la présence de l'homme en Asie

La mise au jour en Chine d'outils en pierre, vieux de 2,12 millions d'années, repousse d'au moins 270.000 ans la présence de l'homme sur le continent asiatique, selon une étude publiée mercredi dans la revue Nature.

Jusqu'à aujourd'hui, les plus anciennes traces humaines "non-africaines" dataient de 1,8 million d'années. Il s'agissait de restes humains mis au jour dans le Caucase, sur le site de Dmanissi, en Géorgie.

Ces outils ont été découverts par une équipe de chercheurs menée par Zhaoyu Zhu de l'académie chinoise des sciences à Shangchen, dans le sud du plateau de Loess en Chine. Ils ont été mis au jour avec des fragments d'os animal.

"Cette découverte implique que les homininés (le groupe de l'homme et du chimpanzé, ndlr) ont quitté l'Afrique plus tôt que ne l'indiquaient les preuves de Dmanissi", explique à l'AFP Robin Dennell, du département d'Archéologie de l'université britannique d'Exeter, coauteur de l'étude.

La datation des outils du site de Shangchen a été obtenue grâce au paléomagnétisme: en tenant compte des variations de l'orientation du champ magnétique terrestre au fil des millénaires, parfaitement datées, les chercheurs peuvent déterminer l'âge des vestiges.

Une méthode irréfutable selon Robin Dennell qui considère que le sujet est tellement polémique que les preuves doivent être "à l'épreuve des bombes".

Selon un communiqué de l'Université d'Exeter, les pierres ont été intentionnellement façonnées. "L'objectif principal de ces pierres écaillées était de produire des éclats tranchants utilisables pour couper ou trancher", explique Robin Dennell. "C'est une technologie simple mais efficace qui a été développée il y a 2,6 millions d'années en Afrique de l'Est", ajoute-t-il.

Les hommes qui ont laissé ces traces étaient "probablement une forme précoce de notre propre genre Homo", considère Robin Dennell.

Les plus vieux fossiles de genre Homo, genre auquel appartient l'homme moderne (c’est à dire Homo sapiens, notre propre espèce), remontent à 2,8 millions d'années. Il s'agit d'une mandibule avec des dents trouvée dans la région de l'Afar, en Ethiopie, en 2013.

Source : Science et Avenir du 11/07/2018

mardi 3 juillet 2018

Sous la dent : les labyrinthes de l'humanité. Origine du genre Homo en Afrique du Sud

José Braga

Paléontologie humaine (2008-2011) / Nouvelles perspectives pour l'histoire de l'humanité

03 juillet 2018 15:00 15:30 Colloque Amphithéâtre Marguerite de Navarre - Marcelin Berthelot

Session 2 – Origine du genre Homo et les premières pierres taillées ; (modérateur Yves Coppens)

https://www.college-de-france.fr/site/michel-brunet/symposium-2018-07-03-15h00.htm

jeudi 28 juin 2018

Le premier Européen, Homo antecessor, a au moins 800.000 ans

Une équipe de scientifiques a réussi à dater une vieille dent découverte, avec d'autres ossements, sur le site d'Atapuerca, dans le nord de l'Espagne.

C'est une petite dent retrouvée dans un amas de restes «humains» sur le site d'Atapuerca dans le nord de l'Espagne qui, pour la première fois, a permis une datation directe du premier habitant de l'Europe, Homo antecessor. Bien avant l'arrivée de notre ancêtre Homo sapiens (il y a 40.000 ans), et de notre cousin Néandertal (il y a 300.000 ans), cette espèce humaine plus ancestrale peuplait déjà l'Europe. C'est une équipe menée par Mathieu Duval, chercheur français de l'Université Griffith de Brisbane, en Australie, qui a réussi à estimer l'âge de la dent: entre 772.000 et 949.000 ans. C'est la plus vieille datation directe de restes «humains» découverts en Europe occidentale. Ces résultats sont publiés dans le journal «Quaternary Geochronology».

Trop vieux pour utiliser le carbone 14, les squelettes d'Homo antecessor avaient jusque-là toujours été datés via des méthodes indirectes (en datant des éléments d'une même couche géologique). «La datation directe de la dent a été réalisée à l'aide d'une méthode appelée résonance de spin électronique (ESR)», explique Laura Martin-Frances coauteur du papier et chercheuse en anthropologie dentaire. Cette méthode consiste à mesurer le nombre d'électrons qui se sont accumulés dans un matériau sous l'effet de la radioactivité naturelle émise dans le sol. «C'est une méthode déjà utilisée sur des herbivores du même site. Mais c'est également une méthode destructive et c'est pourquoi elle est utilisée avec prudence pour limiter les dommages causés. C'est ce qui a été fait ici, avec l'utilisation d'un protocole particulièrement pointu et adapté aux dents humaines fossiles.»


Découvert pour la première fois en 1994, dans la même grotte d'Atapuerca, Homo antecessor est la plus vieille espèce du genre Homo connue en Europe. Des traces archéologiques sur d'autres sites espagnols témoignent d'une possible présence humaine il y a 1 à 1,6 million d'années, mais «ce sont des restes isolés et fragmentaires qui ne permettent aucune conclusion définitive et empêchent toute attribution à une espèce en particulier», explique la chercheuse.

Homo antecessor est un curieux mélange qui partage de nombreux traits primitifs avec d'autres espèces comme Homo heidelbergensis (qui a vécu en Europe il y a entre environ 650.000 et 300.000 ans), mais également des caractéristiques plus développées et assez proche des Néandertaliens et des hommes modernes. Les fossiles retrouvés montrent que sa taille moyenne était probablement comparable à celle d'Homo sapiens. Ses hanches étaient en revanche plus larges et son nez moins saillant que le nôtre.

Près de 160 restes fossiles, tous attribués à Homo antecessor

La grotte Atapuerca est pour l'heure le seul site connu avec des restes de cette espèce. «En Europe, Atapuerca est probablement le site paléoanthropologique le plus riche,» explique Laura Martin Frances. «Le complexe comprend plusieurs sites avec des restes fossiles humains ou bien des outils taillés de plusieurs espèces et d'âges différents. Ces fossiles sont extrêmement importants car remettent en question des visions plus classiques suggérant une colonisation de l'Europe tardive (il y a 500 000 ans).» Le niveau particulier dans lequel a été retrouvée la dent ayant permis la datation a livré environ 160 restes fossiles, tous attribués à Homo antecessor.

Mais, son territoire était peut-être plus entendu que le nord de l'Espagne. En Grande Bretagne des traces de pas ont été datés de près d'un million d'années, mais rien ne permet encore de les lier avec certitude avec les populations espagnoles. De la même manière, en Géorgie, ont été retrouvés des ossements humains vieux d'1,8 millions d'années, mais là encore l'espèce n'est pas clairement déterminée.

L'évolution humaine n'est pas linéaire

Homo antecessor était-il donc l'ancêtre de Néandertal et d'Homo heidelbergensis, qui ont vécu sur le même territoire plusieurs centaines de milliers d'années plus tard? Ou bien une branche séparée sur l'arbre des hominidés, une sorte de cousin éloigné? Selon Laura Martin-Frances, il est encore trop tôt pour le savoir, mais de futurs travaux pourront continuer à nous éclairer. «L'évolution humaine n'est pas linéaire comme on pouvait le penser jusqu'à il y a peu», explique-t-elle. «Il s'agit plutôt d'un buissonnement d'espèces qui ont pu évoluer localement, disparaître, «se mélanger» ou bien se disperser. En ce qui concerne Homo antecessor, il semblerait qu'il se soit d'abord rendu en Asie après sa sortie d'Afrique avant de revenir vers l'Europe.»

Plusieurs études ont en effet démontré la présence «d'humains» en Asie, sensiblement à la même période, près de Pékin notamment, il y a 700.000 ans. Or ces fossiles présentent plus de points communs avec Homo antecessor, que ce dernier n'en partage avec les fossiles africains.

Source : Le Figaro du 26/06/2018

lundi 28 mai 2018

Une civilisation du végétal inconnue en Asie du sud-est ?

Grand chasseur-cueilleur des forêts équatoriales durant la Préhistoire, Homo sapiens, une fois installé en Asie du sud-est, aurait-il tué et dépecé des animaux avec des galets grossiers au lieu d'objets pointus ? Ce serait un exploit. Ou bien a-t-il exprimé son génie en empruntant une autre voie, éphémère mais fascinante : celle du végétal ? C'est une théorie que le préhistorien Hubert Forestier, du Muséum national d'histoire naturelle, développe depuis plusieurs années. Il nous en fait part à la veille d'une mission passionnante en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

L'histoire de l'Homme est celle d'une formidable conquête. Quittant le berceau africain vers 200.000 ans environ avant le présent, Homo sapiens achève de coloniser les quatre coins de la planète entre 30 et 60.000 ans. Mais c'est une histoire qui évolue sans cesse, au fil des découvertes. Elle pourrait d'ailleurs se réécrire en Asie. En effet, de nouvelles datations indiquent que l'Homme moderne était présent il y a plus de 100.000 ans en Chine, bien plus tôt qu'en Europe de l'ouest, où il n'arrive que vers 45.000 ans.

Depuis la Chine, il conquiert ensuite toute l'Asie du sud-est jusqu'en Australie, en passant par la Malaisie, l'archipel indonésien, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Entre les territoires recouverts de forêts, les îles et les ponts terrestres créés par la baisse du niveau marin durant la période glaciaire, les aventures d'Homo sapiens dans cette région sont peut-être plus fascinantes encore qu'ailleurs dans le monde.

D'ailleurs, la technique de la pierre taillée que l'Homme moderne choisit de développer en Asie du sud-est a de quoi surprendre. Il semble en effet s'enliser dans une inertie technique, en se limitant à une industrie sur galets d'apparence archaïque (choppers, chopping tools, unifaces, etc.), alors qu'à la même époque -- dès 40.000 ans environ, durant le Paléolithique supérieur --, il développe partout ailleurs dans le monde le débitage laminaire (lames, lamelles et pointes en silex).

Les hommes préhistoriques d'Asie du sud-est auraient-ils donc refusé l'évolution ? C'est inconcevable, pour Hubert Forestier, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et spécialiste des outils lithiques de ces régions tropicales asiatiques. « Je pense qu'ils ont ouvert d'autres voies qui, malheureusement, n'ont pas été conservées sous formes de traces, de témoins dans le champ archéologique », déclare-t-il à Futura. Cette voie serait celle du végétal.

Carte de répartition du bambou et de l’industrie sur galet en Asie, dite Hoabinhienne. Un exemple de galet est présenté à droite de l’image.

Une corrélation surprenante entre galets et forêt tropicale

Outils de prédilection d'Homo sapiens en Asie du sud-est, les mystérieux galets, robustes, épais et de forme oblongue (uniface), font leur apparition dans le sud de la Chine, dans la province du Yunnan vers -43.000 ans. Ils contrastent énormément avec le débitage lamino-lamellaire classique observé dans le nord du pays, comme par exemple dans les sites de Mongolie intérieure.

Or, ce basculement nord-sud, entre laminaire et industrie sur galet, correspond aussi à une différence de climat et d'environnement : le sud est beaucoup plus humide et plus montagneux que le nord. « Le sud de la Chine, d'influence subtropicale, devient peut-être à un moment donné l'incubateur d'une tradition technique innovante sur galet qu'on va retrouver en Asie du sud-est, dans un contexte de forêts tropicales humides », estime Hubert Forestier.

« Les galets suivent la forêt. »

« Ce qui est étonnant, c'est que quand on suit ces galets, on suit la répartition du bambou et de la forêt dense humide », poursuit le préhistorien, qui précise que l'on retrouve systématiquement ces galets en Thaïlande, en Birmanie, au Cambodge, en Malaisie jusqu'au sud de l'île indonésienne de Sumatra.

Plus au sud et à l'est, vers l'île de Java et les îles de la Sonde, le climat devient plus sec et les industries sur galets disparaissent au profit d'éclats et de pointes en pierre. « On a des petits outils sur éclats retouchés un peu avant 10.000 ans sur Java, du débitage laminaire et des armatures microlithiques à 5.000 ans à Sulawesi. On a l'impression que dès qu'on quitte un monde de forêts, on quitte un monde de galets », décrit Hubert Forestier.

Les galets, des couteaux-suisses pour aiguiser des outils en matière végétale

Le choix d'une industrie sur galet paraît d'autant plus incompréhensible que la forêt, en tant que territoire de chasse et de pêche, pose d'énormes contraintes. « Chasser des animaux avec des galets de 300 à 400 grammes, c'est impossible », souligne Hubert Forestier.

Située au beau milieu de ce monde de galets, la grotte de Laang Spean au Cambodge, où fouille Hubert Forestier depuis une dizaine d'années, illustre parfaitement ce décalage. « Laang Spean est un site en grotte où la période des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique final est datée entre 11.000 et 5.000 ans, ce qui correspond à l'Homme moderne, précise le préhistorien. Les restes lithiques sont des galets taillés en cornéennes, parmi lesquels il y a très peu de pièces pointues. Et il y a de la faune associée aux restes lithiques et aux foyers : des sangliers, du rhinocéros, des bovidés, des reptiles, etc. »

Ce serait bien la première fois en Préhistoire paléolithique que l'on a affaire à des chasseurs-cueilleurs sans objets pointus. « Cela veut donc dire que la "pointe" est ailleurs, dans une autre sphère technique. Et si elle n'est pas dans le minéral, elle est dans le végétal », explique Hubert Forestier. D'ailleurs, la tracéologie, c'est-à-dire l'étude des traces sur les outils, a révélé en effet sur les galets davantage de traces de végétaux que d'os.

En outre, les données ethnographiques actuelles et subactuelles sur les peuples autochtones d'Asie du sud-est, comme les Mentawai d'Indonésie, aussi appelés Hommes-Fleurs, viennent également corroborer cette hypothèse. Il s'agit typiquement d'une civilisation du végétal : outils, armes, vêtements, contenants, abris, aliments, etc. sont issus de la forêt. « Parmi les outils des groupes subactuels conservés dans des musées, on a quand même beaucoup de pointes en bambou, en matière ligneuse », ajoute Hubert Forestier.

Partant de ce constat, il est possible de supposer que les peuples plus anciens se sont eux aussi tournés très tôt vers les ressources de la forêt pour fabriquer des outils et des armes plus légers. « Et ce n'est pas nouveau non plus, rappelle le préhistorien. En Allemagne, à Schöningen, des sagaies datées de 300.000 ans ont été découvertes dans un état de conservation exceptionnelle. » Ces lances en bois, attribuées à Homo heidelbergensis, ont été retrouvées en compagnie de milliers d'ossements d'animaux et de petits éclats, lesquels ont sans doute servi à affûter et appointer le végétal.

Il se peut donc qu'une découverte similaire soit faite en Asie du sud-est. « Trouver ce type d'objets serait une très belle découverte. Pour l'instant, on est sur la piste du végétal, sans avoir l'objet. Mais peut-être qu'un jour on en trouvera en milieu marécageux, ou autres. On aura alors vraiment la preuve factuelle et irréfutable », déclare le préhistorien, à la veille d'une mission d'un mois en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Là, il cherchera justement des indices d'une civilisation du végétal préhistorique. Ses fouilles nous apprendront peut-être que la fameuse industrie sur galets, arrêtée au sud de Sumatra, est aussi présente en Papouasie.

Ce qu'il faut retenir

Durant la Préhistoire, les Hommes modernes en Asie du sud-est ont adopté une technique de la pierre taillée très étrange. D’apparence archaïque, elle ne comporte pratiquement pas d’objets pointus, ce qui est incompréhensible pour des chasseurs-cueilleurs devant survivre dans cette région difficile, couverte de forêts tropicales.

Pour Hubert Forestier, préhistorien spécialiste de l’Asie du sud-est, les Hommes de cette région ont sans doute exploité ingénieusement les ressources de la forêt pour fabriquer leurs outils pointus, créant une civilisation du végétal.

Source : Futura Science du 27/05/2018