jeudi 25 octobre 2018

La chapelle sixtine de l'Amazonie

Au cœur de la forêt colombienne, des dessins vieux de plus de 15 000 ans stupéfient les archéologues

Le San José del Guaviare, bourgade en pleine expansion, autrefois lieu d’échange des otages ou de ravitaillement des Farc, il faut plusieurs heures de piste pour arriver chez don José. Sa ferme est bâtie au pied d’un « tepuy », « montagne » en amérindien. Ces formations géologiques tabulaires aux parois abruptes, typiques du bassin amazonien, datent de 1 500 millions d’années. Certaines sont trois fois plus élevées que la tour Eiffel. Depuis ce point de départ, nous empruntons un minuscule sentier que don José ouvre à la machette. « La venue récente de chercheurs et de quelques touristes nous a alertés sur la valeur de ces peintures. Avant, on n’y prêtait pas attention. C’est parce que je chasse le singe les nuits sans lune que je sais où elles se trouvent », m’explique don José.

Mieux vaut rester vigilants dans cette végétation épaisse, haute d’une vingtaine de mètres, avec ses palmiers, ses « arbres-vaches » qui sécrètent le « lait » de caoutchouc. On lève la tête et on découvre un boa, des singes s’agitent, un couple de faucons nous surveille tandis que, dans la chaleur moite, des papillons d’un bleu presque fluorescent nous accompagnent. Une griffe, sur un tronc d’arbre, nous rappelle aussi que les lieux appartiennent aux jaguars. Et puis, en pleine ascension, alors que rien ne le laisse présager, un mural nous surprend par son immensité. Sur une paroi de grès d’une blancheur immaculée, des centaines de peintures de couleur ocre, aux contours précis, se déploient : un cacique au milieu d’hommes qui lui rendent hommage en levant les bras, des femmes enceintes, un couple d’amoureux, des caïmans, des sangliers, un serpent géant doté de mains et de pieds, des cerfs, des lézards, des tortues, des chauves-souris, des figures géométriques mystérieuses… Et ces mains d’enfants, d’adultes, comme autant de signatures d’artistes.

Quelle est la signification de ces scènes ? Une cosmogonie se devine, les interprétations foisonnent : « L’imagination des chercheurs se lâche là où les données scientifiques manquent », observe Stéphen Rostain, directeur de recherche au CNRS. Lui est certain que « les Amérindiens, en dessinant un animal, représentent l’esprit de cet animal ». Le caractère sacré de la zone pour les communautés indiennes, du Pérou jusqu’au Brésil, ne fait pas de doute. « Seuls les anciens, c’est-à-dire les chefs, et les meilleurs guerriers peuvent y venir en pèlerinage pour rendre hommage aux dieux. Les autres n’y vont même pas en pensée. Cela serait un sacrilège », explique Andrés Lopez, de l’Institut colombien d’anthropologie et d’histoire (Icanh).

Andrés Lopez, conseiller du directeur de l’Institut colombien d’anthropologie et d’histoire (Icanh), au pied d’une fresque de 30 mètres de hauteur dans la Lindosa

Pablo Escobar y avait installé son domaine, Tranquilandia, la terre de la tranquillité. Cette région reculée et inhospitalière était idéale pour accueillir son complexe de fabrication de cocaïne : 19 laboratoires, 8 pistes d’aviation planquées dans la jungle… Il ne s’est guère soucié des peintures rupestres millénaires qui se cachent aux alentours. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie ne s’y sont pas intéressées davantage. En cinquante ans, la guérilla a pourtant fait 6,9 millions de déplacés, 260 000 morts et 45 000 disparus. Mais elle a épargné la chapelle Sixtine précolombienne.

Le site archéologique de la Lindosa (la Jolie) a été découvert en 1949 par un explorateur français, Alain Gheerbrant. A son retour d’expédition, il raconta : « Je vis à la limite de la civilisation, à l’orée de la grande forêt, une falaise d’un blanc miroitant, haute de 40 mètres, longue de plus de 100 mètres et couverte de centaines de peintures rouges et ocre représentant des animaux, des formes humaines, des motifs géométriques. Cette découverte doit faire l’objet d’une étude particulière. Disons seulement qu’il s’agit d’un site précolombien jusqu’alors inconnu et sans doute des plus riches qui soient en culture primitive de la plaine amazonique » (« L’expédition Orénoque-Amazone », 1952). Il fallait alors quatre mois par voie d’eau, depuis la capitale, pour y arriver. On avait toutes les raisons de préférer oublier cette merveille. Jusqu’à ce que, un jour de 1987, le directeur des parcs nationaux, Carlos Castaño Uribe, survole cette nature vierge. Alors que des vents violents déportent son hélicoptère, il aperçoit des parois peintes. Il organisera une douzaine de repérages par air avant de monter une expédition à une centaine de kilomètres du site de la Lindosa. Après de longues heures d’escalade et d’errements, il tombe sur deux grandes peintures de jaguar. Le soir même, au campement, il voit un jaguar s’approcher : ce manteau rocheux portera le nom de « Refuge du jaguar ».

Des trésors dont personne n'osait imaginer l'existence

Mais on y dénombre d’autres félins et des milliers d’espèces endémiques ou menacées, dont le puma, le tapir, la loutre géante, le hurleur roux ou le lagotriche… « Derrière chaque pierre on trouve une nouvelle espèce ou une nouvelle plante ! » s’exclame Ernesto Montenegro, directeur de l’Icanh, diplômé de l’université de la Sorbonne. Pour que les scientifiques s’y rendent sans risquer leur vie, il a fallu attendre la signature de l’accord de paix historique de 2016 avec les Farc. Alors seulement, ils ont pu mettre au jour des trésors pariétaux dont personne n’osait imaginer l’existence ; 75 000 peintures rupestres sur 50 muraux monumentaux inventoriés sur la Lindora et Chiribiquete ! Le 2 juillet dernier, l’Unesco a déclaré ce dernier patrimoine mondial de l’humanité pour sa valeur culturelle et naturelle. Une première pour l’Amazonie. Et un encouragement pour les biologistes et les archéologues qui mènent des prospections titanesques, compte tenu de l’étendue et des difficultés d’accès.

Détail d’un ensemble de la Lindosa. C’est dans des abris sous roche, au pied des parois, qu’on trouve les fresques préhistoriques

Le seul ensemble accessible à pied est celui de la Lindosa, composé de huit sites disséminés dans la jungle. Ces peintures seraient datées de 14 000 à 12 000 ans avant Jésus-Christ, tandis que celles de la région voisine du Chiribiquete remontraient à – 20 000 ans, c’est-à-dire à la fin du paléolithique. Lors de la dernière glaciation, à la fin du pléistocène (– 110 000 à – 10 000 ans), alors que l’Asie et l’Amérique sont reliées par la glace, des chasseurs-cueilleurs venus de Sibérie passent en Alaska. De là, ils vont coloniser tout un continent. « Ces datations constituent des hypothèses plausibles mais ne relèvent pas de données scientifiques », modère Stéphen Rostain. L’âge des peintures de la grotte de Lascaux est estimé à environ 18 000 ou 17 000 ans avant Jésus-Christ, cette datation ne fait pas non plus l’unanimité. Unique certitude : ce site sacré continue à vivre. Des fragments de roche sur le sol et des restes de feu récemment retrouvés l’attestent. « Des paysans qui avaient déserté les Farc et fuyaient dans la jungle ont aperçu des Indiens en train de peindre. Ils ont essayé de leur parler mais ils ne comprenaient pas leur langue », raconte Andrés Lopez, qui confirme que quatre communautés, non contactées ou en isolement volontaire, y effectuent des rituels. Un jour, des guérilleros ont croisé des Indiens en transhumance. Ils leur ont donné leurs tee-shirts… On les retrouvera morts. Tout contact avec la civilisation représente un risque mortel pour ces communautés. La loi interdit désormais de les approcher.

Les autochtones exfolient la roche pour repeindre dessus avec une terre chauffée, riche en oxyde de fer et en manganèse, qui adhère à la paroi à tel point que la pierre absorbe le pigment. La peinture est d’autant mieux préservée de l’érosion qu’elle est abritée par une végétation tropicale. Reste une énigme : comment ces chasseurs-cueilleurs peuvent-ils peindre à 7 mètres, voire à 30 mètres de hauteur, comme dans le Chiribiquete, alors qu’aucun échafaudage n’a été retrouvé ? L’Icanh, seul représentant de l’Etat sur place, souhaite établir un parc archéologique, un projet de développement socio-économique légal. Il faudra d’abord convaincre les dissidents de la guérilla, qui ont refusé de déposer les armes, de la nécessité de coopérer pour la sauvegarde et la préservation de ce patrimoine.

Une paroi peinte de la Lindosa. Cent kilomètres plus loin, dans le Chiribiquete, on retrouve le même genre de motifs

Pour descendre le Guaviare, affluent de l’Orénoque et principale voie de communication de la région, on emprunte une pirogue. C’est le seul moyen de rejoindre d’autres sites de la Lindosa. L’avocat don Nelson sert d’intermédiaire entre les dissidents des Farc et l’Icanh en charge des explorations scientifiques. C’est avec leur accord, et l’aide d’un ancien cultivateur de coca, don Barnas, que l’on peut s’engouffrer dans la jungle.

Vues aériennes du Chiribiquete avec ses tepuys, une zone effondrée surnommée « le stade » et une cascade dont les eaux rouges évoquent un chaudron diabolique

Du haut du tepuy, on découvre les ravages de la déforestation. Les paysans se sont approprié des terres abandonnées par les guérilleros pour y installer leurs troupeaux. Mais, en pratiquant le brûlis, ils déclenchent des feux. En février dernier, des archéologues n’ont pas réussi à contenir celui qui menaçait des muraux. In extremis, Bogota a envoyé ses Canadair. Cette fois, l’autorisation des rebelles n’a pas été nécessaire. Au sol, c’est plus délicat : « Un archéologue est venu travailler ici avec un détecteur de métal, nous raconte don Barnas. Mais un commandant des dissidents lui a réclamé sa machine pour chercher de l’or ! Il a menacé de le tuer pour qu’il la lui donne. L’archéologue lui a expliqué que c’était un instrument difficile à manier ; il a alors exigé que l’archéologue travaille pour lui… Heureusement, d’autres chercheurs ont trouvé un jeune pour faire marcher la machine. Il n’a pas découvert d’or et le commandant s’est lassé. » Découvrira-t-il un jour qu’il a, à sa portée, mieux que de l’or : des fresques millénaires ? Le patrimoine de l’humanité.

Source : Paris Match du 22/10/2018

jeudi 11 octobre 2018

Des traces de mystère d'anciens humains trouvés cachés dans nos génomes

Les humains préhistoriques étaient des aventuriers sexuels, s'accouplant avec des Néandertaliens et des Denisoviens, mais des études d'ADN révèlent des alliances avec des populations dont nous ignorions l'existence.

Nous en apprenons sur nos ancêtres de plusieurs manières. Les os nous disent à quoi ils ressemblaient. Les dents révèlent leur alimentation. Les outils, les pots, l'art et d'autres artefacts contiennent des histoires sur leur culture. Puis, il y a dix ans, le premier génome ancien a été séquencé, ouvrant une toute nouvelle fenêtre sur notre passé - une fenêtre qui promettait des informations plus intimes.

La percée a révélé que les Néandertaliens étaient très à l'aise avec les humains. Depuis lors, les généticiens sondent de plus en plus de fossiles à la recherche de preuves d'alliances inter-espèces passées. Les études n'ont pas déçu. Mais dans une tournure intrigante, ils ont commencé à déclencher quelque chose d'inattendu: cachés à l'intérieur des génomes se trouvent des signes d'ancêtres dont nous ignorions l'existence. Les généticiens les appellent des «fantômes».

Nous n'avons aucune trace physique de ces anciens hominins - pas d'os, pas d'outils, pas de vestiges archéologiques. Pourtant, le code génétique qu'ils ont laissé dans les fossiles d'autres hominidés, et chez les humains vivants aussi, offre des informations profondes et sans précédent sur la façon dont notre espèce est née et à quoi ressemblait le monde à l'époque.

L'idée que chacune de nos cellules pourrait contenir des fragments de code génétique d'espèces éteintes existe depuis plus d'une décennie. Puis, en 2008, Svante Pääbo et son équipe de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutive de Leipzig, en Allemagne, ont réussi le coup de maître consistant à taquiner l'ADN d'os de Néandertal millénaires en quantités suffisamment importantes pour être séquencées. Cela a fourni un moyen évident de savoir si Homo sapiens s'était reproduit avec des Néandertaliens ( Homo neanderthalensis ): vous pouvez simplement rechercher dans les génomes de personnes vivantes des séquences d'ADN avec des modèles de mutations distinctement néandertaliens. Ces études comparatives ont révélé que les premiers humains s'étaient en effet accouplés avec des Néandertaliens, et pas une seule fois. Selon les estimations actuelles, les génomes de tout le monde sauf les Africains sontentre 2 et 4 pour cent de Néandertal.

Des alliances inattendues

Il y avait ici deux espèces clairement distinctes, séparées par jusqu'à 700 000 ans d'évolution, mais les restes de leurs penchants sexuels sont capturés dans l'ADN de la majorité des personnes vivant aujourd'hui. De plus, il est vite apparu que nos ancêtres ne s'entendaient pas seulement avec les Néandertaliens.

Au moment où Pääbo terminait le séquençage du génome de Néandertal, une parcelle atterrit sur son bureau. Il contenait un minuscule fragment d'un os de doigt des montagnes de l'Altaï en Sibérie. La pièce avait entre 30 000 et 50 000 ans et on pensait qu'elle provenait d'un autre Néandertalien. Son équipe allait avoir une grosse surprise. L'analyse ADN a révélé un groupe entièrement nouveau d'humains archaïques, maintenant surnommé les Denisovans , qui s'est séparé d'un ancêtre commun avec les Néandertaliens il y a environ 500 000 ans.

Une fois de plus, des comparaisons avec les génomes humains modernes ont montré que les deux se croisaient. Des études génétiques révèlent que cela s'est produit en Eurasie. Ils montrent également que les Denisoviens vont de la Sibérie à l'Asie du Sud-Est et qu'au moins un de leurs gènes aide les Tibétains modernes à vivre en haute altitude . L'idée que nos ancêtres s'hybridaient avec d'autres hominins a été rejetée une fois. Maintenant, il commençait à avoir l'air de s'accoupler avec quelque chose de vaguement humain.

Les Denisoviens sont presque des fantômes: nous avons cet os de doigt et quelques molaires comme témoignage physique de leur existence, mais pas plus. Puis en 2016, un véritable fantôme a émergé des génomes de 44 individus qui vivaient au Moyen-Orient il y a entre 14000 et 3400 ans. Leur ADN contenait des marqueurs génétiques indiquant un groupe distinct d'anciens H. sapiens basés dans la région il y a plus de 45 000 ans. Les membres de cette population sont maintenant connus sous le nom d'Eurasiens basaux, et ils présentent une énigme. Leur ADN, qui se trouve encore chez les Européens modernes, ne montre aucun des signes révélateurs d'un croisement avec des Néandertaliens. Cela a été une surprise car les humains ancestraux se sont accouplés avec les Néandertaliens très peu de temps après avoir quitté l'Afrique il y a 60000 ans dans le cadre de la migration qui devait donner naissance à toutes les personnes d'origine non africaine en vie aujourd'hui.

L'explication la plus probable est que peu de temps après cette migration, un groupe d'humains s'est isolé tandis que les autres se sont cognés et se sont accouplés avec des Néandertaliens. «Si vous voulez, c'est une troisième branche», déclare Chris Stringer du Natural History Museum de Londres - une branche qui est distincte des humains qui étaient restés en Afrique et de ceux qui se répandaient progressivement en Eurasie, en Australie et finalement en les Amériques. Puisqu'il n'y a pas de fossiles connus appartenant aux Eurasiens basaux, il est impossible - pour l'instant - de dire pourquoi ils ont été isolés. Peut-être était-ce simplement là où ils se sont installés, loin des autres groupes. Ou peut-être ont-ils développé des différences culturelles. Quoi qu'il en soit, ces fantômes ne se sont pas mélangés avec le reste de l'humanité pendant des millénaires - assez longtemps pour faire évoluer des marqueurs génétiques distincts.

La recherche basale eurasienne a montré que de riches aperçus de l'histoire humaine peuvent être glanés à partir de l'ADN seul. Mais, comme les études de Néandertal et de Denisovan, elle s'est appuyée sur l'obtention d'ADN à partir de fossiles, ce qui reste un énorme défi. L'ADN se dégrade avec le temps, il faut donc des fossiles spéciaux et des compétences spéciales pour l'extraire de très vieux os, en particulier ceux qui ont passé des milliers d'années enterrés dans des climats chauds. Cependant, au milieu des années 2000, les généticiens discutaient déjà d'une autre approche. Entre autres, Jeffrey Wall, maintenant à l'Université de Californie, Los Angeles, et Vincent Plagnol, maintenant à l'University College de Londres, ont suggéré qu'il pourrait être possible de repérer des signes de populations éteintes dans l'ADN des humains modernes, simplement en utilisant des statistiques intelligentes.

L'idée générale est que tout ADN est sujet à des mutations aléatoires qui s'accumulent au fil des millénaires et se transmettent de génération en génération. En examinant les modèles de mutation dans les populations modernes, il est possible de repérer des segments qui ne correspondent pas au modèle habituel de H. sapiens . Ceux-ci sont présumés provenir de populations qui ont évolué séparément de notre propre espèce pendant des milliers d'années avant de s'accoupler avec les humains. La modélisation statistique peut alors produire des estimations du moment où les deux groupes se sont accouplés et de la différence entre l'autre population et nos ancêtres.

Ces dernières années ont vu plusieurs tentatives de raffiner ces méthodes et de les appliquer à l'Afrique - le berceau de notre espèce et le cadre d'une tranche de notre histoire que nous connaissons très peu. Cette nouvelle recherche a révélé la présence d'au moins un ancien fantôme sur le continent.

Néandertaliens africains ?

Josh Akey de l'Université de Washington à Seattle, Sarah Tishkoff de l'Université de Pennsylvanie et d'autres ont passé des années à séquencer et analyser les génomes des Africains modernes qui appartiennent à des groupes aux racines ancestrales profondes, y compris les chasseurs-cueilleurs Baka du Cameroun, et le Hadza et Sandawe de Tanzanie. Au sein de ces génomes, ils ont trouvé des segments d' ADN qui semblent provenir d'une autre espèce d'hominidés . Parce que cet ADN ne se trouve que chez les descendants des peuples africains - et non chez les Eurasiens - l'espèce fantôme doit s'être croisée avec H. sapiens après la migration hors de l'Afrique il y a 60 000 ans. En fait, d'après les calculs de l'équipe, cela s'est probablement produit au cours des 30000 dernières années.. Si c'est vrai, c'est énorme. Cela signifie que jusqu'à très récemment, il y avait au moins une autre espèce d'hominidés vivant à nos côtés en Afrique. Selon Akey, des preuves bientôt publiées suggèrent qu'il pourrait y en avoir eu plus d'un.

Les fantômes africains apparaissent comme évolutifs distincts des humains modernes comme le sont les Néandertaliens et les Denisoviens. «Cela signifie qu'ils sont probablement issus de la même population africaine à laquelle les Néandertaliens font leur ascendance», explique Akey. «Donc, l'idée est qu'il y a 700 000 ans, il y a une population en Afrique qui se sépare de la lignée humaine moderne, sort de l'Afrique et devient ce que nous reconnaissons comme néandertalien. En même temps, il y a une autre scission en Afrique qui devient un peu comme un Néandertalien africain.

Qui étaient ces «Néandertaliens africains» est un mystère. Un indice pourrait provenir d'un fossile sur lequel Stringer a travaillé pour son doctorat dans les années 1970: le crâne d'Iwo Eleru du Nigéria. À environ 13000 ans, cet individu était vivant à peine un millénaire environ avant que certains humains ne commencent à cultiver, mais il présente un étrange mélange de caractéristiques modernes et primitives. Récemment, Stringer et Katarina Harvati de l'Université de Tübingen en Allemagne ont fait une nouvelle analyse du crâne . Cela a confirmé qu'il est très étrange pour son âge. «Il ressemble en fait aux premiers sapiens des fossiles plutôt que des derniers, et cela ne ressemble certainement pas à des Africains récents », dit Stringer. «Nous avons suggéré que cela pourrait être un exemple d'un Africain dont la population avait reçu cette introgression archaïque.» En d'autres termes, il pourrait s'agir d'un humain dont les ancêtres se sont accouplés avec un fantôme africain.

Pour l'instant, aucun ancien hominidé africain n'a eu son génome séquencé, il est donc possible que des restes physiques de ce fantôme aient déjà été déterrés. Un candidat est Homo naledi , une espèce découverte en 2013 au fond d'un système de grottes étroites en Afrique du Sud. Les fossiles ont environ 250 000 ans , mais personne ne sait combien de temps l'espèce a survécu. Si pressé, cependant, Stringer mettrait son argent sur un autre suspect. «Je parie que Homo heidelbergensis est l'introgresseur», dit-il. Des preuves récentes non publiées suggèrent que cette espèce existait encore il y a moins de 300 000 ans, lorsque les humains étaient déjà apparus. Alternativement, les fantômes peuvent avoir été une sous-population de H. sapiens qui, comme les eurasiens basaux, a été isolé des autres populations assez longtemps pour que l'ADN de ses membres acquière différents marqueurs. «Il se pourrait qu'il y a 100 000 ans ou plus, il existe différentes populations d'humains anatomiquement modernes dans différentes parties de l'Afrique», explique Tishkoff. «Et peut-être qu'à un moment donné, ils se mélangent les uns aux autres et peut-être que certaines populations se sont éteintes.»

Tishkoff pense qu'il serait surprenant que nos ancêtres ne s'accouplent pas avec d'autres anciens hominins d'Afrique. Cependant, elle prévient que les preuves des fantômes africains sont encore provisoires: parce que nous en savons si peu sur l'histoire de la population de l'Afrique, elle et ses collègues ont dû faire de nombreuses hypothèses pour interpréter leurs données. «Cela ne veut pas dire que [l'hybridation] n'a pas eu lieu en Afrique», dit Tishkoff. «Cela s'est probablement produit. C'est vraiment difficile à prouver. Le clincher viendra quand quelqu'un sera capable de séquencer l'ADN extrait d'un fossile africain et de le comparer avec les fragments d'ADN fantôme trouvés chez les Africains modernes. C'est un défi, mais étant donné les progrès du séquençage de l'ADN ancien au cours de la dernière décennie, ce n'est probablement qu'une question de temps avant que quelqu'un ne le rencontre.

«Il se peut que quelques espèces d'hominidés vivent récemment avec nous en Afrique»

«La génétique en général change la façon dont nous comprenons notre espèce», déclare Tomas Marques-Bonet de l'Université Pompeu Fabra en Espagne. «Pour moi, tout commence avec les Denisoviens: la première fois que nous avons enlevé l'ADN d'un doigt et que nous n'avons trouvé ni humain ni néandertalien - quelque chose pour lequel nous n'avons pas de visage et très peu d'autres informations - c'était la première fois que la génétique éclairait quelque chose qui avait totalement échappé paléontologie."

Il s'avère maintenant que les Denisoviens avaient leurs propres fantômes . Les personnes vivant aujourd'hui en Océanie et en Asie de l'Est et du Sud-Est ont hérité d'environ 5% de leur ADN des Denisoviens. En examinant de plus près ces séquences génétiques, l'équipe d'Akey a constaté qu'elles ne se rapportent pas toutes au génome original des os des doigts de la même manière. En fait, le groupe a trouvé des signes de deux populations de Denisovan distinctes sur le plan de l'évolution. «C'était vraiment inattendu», dit-il. « Il y a en fait une autre lignée fantôme, Denisovan.

Ce que toutes ces études soulignent, c'est que c'était la règle, plutôt que l'exception, pour les populations d'hominidés de se diviser pendant des milliers, voire des centaines de milliers d'années, puis de se revoir et de s'accoupler. Les arbres évolutionnaires nets et bifurquants doivent être abandonnés. «Prenez un stylo sur un morceau de papier et commencez à faire des lignes ondulées», dit Akey. «C'est l'histoire humaine.» À un niveau plus élémentaire, cela amène également de nombreuses personnes sur le terrain à cesser d'utiliser les termes espèces et sous-espèces pour désigner différents hominins, préférant plutôt parler de groupes ou de populations. Après tout, les individus appartenant à différentes espèces - comme H. sapiens et H. neanderthalensis - ne sont pas censés être en mesure de produire une progéniture viable.

Les fantômes et les quasi-fantômes font du monde antique un endroit beaucoup moins solitaire. «Si nous regardons autour du monde aujourd'hui, nous sommes vraiment le seul match d'hominin en ville», déclare Akey. «Les gens supposent que cela a toujours dû être ainsi. En fait, le monde était un endroit beaucoup plus intéressant il n'y a pas si longtemps.

Source : NewScientist du 10/10/2018

vendredi 28 septembre 2018

Notre ancêtre Homo sapiens n'est pas issu d'une seule population africaine

Nos ancêtres auraient évolué à partir de populations dispersées à travers toute l'Afrique et non à partir d'un seul petit groupe localisé comme on avait pu le penser par le passé.

Jusqu'il y a une dizaine d'années, une théorie populaire soutenait que nos ancêtres directs étaient les descendants d'une seule population venue d'Afrique. Plusieurs hypothèses s'affrontaient alors pour situer le berceau de l'humanité soit en Afrique du Sud, soit dans le rift est-africain. Comme souvent, l'histoire serait sans doute un peu plus complexe que cela. Dans un article publié en juillet dernier dans la revue Trends in Ecology and Evolution , une équipe pluridisciplinaire menée par Eleanor Scerri de l'Université d'Oxford argumente que les populations qui ont donné naissance aux humains modernes étaient en fait réparties en plusieurs groupes présentant une diversité culturelle et physique très marquée. Ces dernières se seraient mélangées à diverses reprises avant d'effectuer une sortie d'Afrique décisive il y a 150.000 ans environ.

«Nous sommes face à une pièce de théâtre dont on connaît la première scène (plusieurs espèces humaines se sont côtoyées, NDLR) et la dernière scène (nous appartenons aujourd'hui tous à la même espèce, NDLR)» explique Francesco d'Errico, directeur de recherche au laboratoire Pacea (CNRS/Université de Bordeaux) et coauteur de la publication. «Tout le reste, on doit le comprendre à partir de découvertes qui sont encore à faire.»

Il y a plusieurs centaines de milliers d'années, avant l'apparition de l'homme moderne, le genre humain était multiple et plusieurs espèces d'hominines peuplaient la surface du globe. Une première population est sortie d'Afrique, il y a au moins 1,5 million d'années. Celle-ci a été suivie par plusieurs autres vagues migratoires, jusqu'à la sortie de nos ancêtres, il y a environ 150.000 ans. Ces derniers se sont ensuite répandus sur toute la surface du globe, supplantant toutes les populations antérieures. «Les analyses génétiques montrent très clairement que ce schéma est irréfutable», réagit Céline Bon paléogénéticienne au Musée de l'Homme.

Une humanité buissonnante

La publication d'Eleanor Scerri permet de réunir dans un même cadre global plusieurs découvertes récentes. En 2016, on découvrait au Maroc des restes de population Homo sapiens vieux de 300.000 ans. Il y a quelques mois, un article paru dans la revue Science, dont Francesco d'Errico était aussi co-auteur, montrait l'existence de populations avec des comportement modernes à la même période dans le bassin d'Olorgesailie au Kenya, en Afrique de l'Est. «Il y a moins de 500.000 ans, les hominines ont commencé à se moderniser en Afrique en différents points,» raconte Francesco d'Errico. «Ces populations étaient sans doute interconnectées, mais les liens restaient très fragiles et sensibles aux changements climatiques, au faible taux de reproduction et à la petite taille des groupes.»

Cette connexion semble intrinsèque à l'histoire humaine. Notre diversité génétique est ainsi extrêmement faible comparé aux autres. Il y a plus de différences entre deux groupes de chimpanzés qu'entre les plus éloignés des êtres humains. «Notre espèce est très jeune, à peine quelques centaines de millier d'années», détaille Céline Bon. «Aucune population ne s'est retrouvée isolée suffisamment longtemps pour se différencier. On a même des preuves génétiques que des populations européennes sont retournées sur le continent africain il y a 5000 ans seulement!»

La notion d'espèce de plus en plus complexe

Avant qu'Homo sapiens ne prennent le dessus sur les autres populations, l'humanité était donc extrêmement diverse et buissonnante. Des espèces différentes se côtoyaient et même s'hybridaient les unes aux autres. Il y a de fortes chances pour qu'une partie de ces espèces nous soient d'ailleurs encore inconnues. «C'est un élément qui rend compliqué notre compréhension de la période» explique Céline Bon. «La définition d'espèce est différente selon que l'on se place du point de vue génétique ou paléontologique.» Ce que nous voyons comme deux espèces distinctes sur le plan morphologique peut en réalité constituer une même espèce sur le plan génétique. Des populations plus ou moins éloignées ou en cours de spéciation restent souvent interfécondables.

Au final, le développement d'un réseau de connexions entre les différents individus a contribué peu à peu à atténuer les différences. «Il y a eu un goulot d'étranglement quand nos ancêtres directs sont sortis d'Afrique,» raconte Céline Bon. «On retrouve ce rétrécissement dans la diversité génétique de toutes les populations hors d'Afrique. En revanche, les populations africaines ont gardé une richesse et une diversité génétique bien plus importante. Ce qui montre qu'elles étaient sans doute plus nombreuses et plus diversifiées sur ce continent que nous ne le pensions.» Quant à savoir comment les populations ont petit à petit disparu au profit de la nôtre, que nous les ayons remplacées ou exterminées, le débat reste ouvert et la réponse est sans doute différente pour chacune d'entre elles.

Source : Le Figaro du 26/09/2018

mercredi 19 septembre 2018

jeudi 13 septembre 2018

Dans une grotte d’Afrique du Sud, un dessin vieux de 73 000 ans

Des croisillons tracés à l’ocre et conservés sur une roche polie suggèrent une activité symbolique diversifiée d’« Homo sapiens », bien avant son arrivée en Europe.

La grotte de Blombos, à 300 km à l’est de la ville du Cap, en Afrique du Sud, est décidément un trésor pour les archéologues. Ils y ont déjà découvert des coquillages percés contenant de l’ocre qui pouvaient servir de parures, des outils et des armes en pierre taillée, parfois d’apparat, dans des niveaux allant de 75 000 à 100 000 ans.

Début 2002, quand Christopher Henshilwood et ses collègues avaient décrit des fragments d’ocre gravés vieux de 77 000 ans, la nouvelle avait fait l’effet d’une bombe : Homo sapiens était un « artiste » déjà dans son berceau africain, et n’avait pas attendu d’atteindre l’Europe pour exprimer une activité symbolique – certes bien moins élaborée que les peintures de la grotte Chauvet (datée de plus de 30 000 ans).

Plus de quinze ans plus tard, l’équipe de Christopher Henshilwood confirme que les occupants de Blombos étaient de grands amateurs d’une forme particulière : les croisillons observés sur des fragments d’ocre ont été retrouvés sur un petit morceau de silcrète, une roche siliceuse dure, qui a conservé depuis 73 000 ans la trace de marques probablement faites à l’aide d’un morceau d’ocre pointu. L’objet ne paie pas de mine, mais c’est bien le plus ancien dessin au crayon jamais découvert.

« Ce n’est pas la première représentation abstraite attribuable à la lignée humaine, puisqu’on a aussi observé des zigzags tracés sur un coquillage à Java, vieux de plus de 500 000 ans », note Francesco d’Errico (CNRS, université de Bordeaux), qui avait contribué à cette découverte annoncée en 2014.

Fragment de silcrète portant sur l’une de ses faces un dessin composé de neuf lignes tracées au crayon d’ocre.

Il participe aussi aux fouilles de Blombos et cosigne l’article décrivant le nouveau dessin sud-africain dans Nature daté du 13 septembre. « Retrouver à Blombos de nouveaux croisillons, sur un autre support et résultant d’une autre technique, suggère que, dans l’esprit des habitants de cette grotte, ces symboles signifiaient quelque chose », ajoute-t-il. Il fait le parallèle avec la croix chrétienne, qui elle aussi est un « signe incorporé dans divers supports matériels ».

Signifiant culturel ou gribouillis impensé ? L’interprétation risque de faire débat. Mais si le sens de ces neuf lignes entrecroisées reste une énigme, leur conservation sur un petit fragment tient en soi du « miracle », insiste Francesco d’Errico.

Morceau d’ocre gravé d’un motif abstrait découvert dans la grotte de Blombos, dans la même couche archéologique qui a livré le fragment de silcrète portant le dessin.

Une énigme et un « miracle »

Trouvé par hasard parmi des fragments de pierre taillée, il a intrigué les fouilleurs de Blombos, qui l’ont soumis à de nombreux examens, et effectué de multiples reconstitutions. « Il a d’abord fallu montrer que ce n’était pas le résultat d’un processus naturel », raconte le chercheur. La conclusion des investigations, et notamment de l’observation au microscope confocal, qui permet d’obtenir des images de la surface en trois dimensions ? Le fragment de silcrète provient probablement d’une meule utilisée pour broyer l’ocre, polie par l’usage, et réutilisée pour accueillir une figure finement dessinée.

Pour Jean-Jacques Hublin (Institut Max Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig), qui n’est pas associé à ces fouilles sud-africaines, la découverte est « très intéressante et très convaincante ». Pour les périodes très anciennes, note-t-il, « les “gravures géométriques” sur blocs de roche ou fragments osseux ont souvent prêté à discussion, car elles pouvaient, selon certains, résulter d’activités pratiques qui n’avaient rien de “symbolique”. »

Le zigzag de Trinil (Java) de 500 000 ans, attribué non pas à Homo sapiens mais à Homo erectus, a cependant été « très largement accepté comme non utilitaire, même s’il pouvait être le résultat d’un simple jeu », note Jean-Jacques Hublin.

« Représentations figuratives peintes »

Si l’ancêtre erectus le pouvait, il n’est donc guère surprenant que sapiens en ait aussi été capable. S’il n’en reste que peu de témoignages, c’est que la conservation de peintures d’ocre est très exceptionnelle.

Peut-on imaginer que nos ancêtres africains aient été plus figuratifs dans leur production picturale ? « Personnellement je pense que dès avant 50 000 ans et la phase principale de dispersion des Homo sapiens sur l’Eurasie et l’Australie, des représentations figuratives animales peintes sur roche étaient déjà produites en Afrique, avance Jean-Jacques Hublin. Sinon comment expliquer qu’on les retrouve ensuite depuis l’Europe occidentale jusqu’à Sulawesi [une île d’Indonésie située à l’est de Bornéo] ? Il a sans doute existé tout un art rupestre “pré-Chauvet”, mais il a malheureusement complètement disparu. »

Source : Le Monde du 12/09/2018

jeudi 30 août 2018

Des hominiens en Chine il y a plus de deux millions d’années ?

L’une des pentes du plateau de Loess, en Chine, contenait des pierres taillées. Leurs âges poussent à faire reculer dans le temps la date de la première sortie d’Afrique. Mais de qui ?

Les membres du genre Homo sont sortis trois fois d’Afrique. La première sortie, censée être celle d’Homo erectus, était jusqu’ici datée à 1,8 million d’années à cause de l’âge des fossiles et des outils lithiques de type erectus du site de Dmanisi, en Géorgie. Or voilà que l’équipe de Zhaoyu Zhu, de l’académie chinoise des sciences, a découvert en Chine des outils de pierre bien plus anciens que les vestiges de Dmanisi.

Entre 2014 et 2017, les chercheurs ont recherché des traces d’occupation sur une colline située dans le plateau de Lœss à Shangchen (à environ quatre kilomètres de là où a été trouvé l’« homme de Lantian », un Homo erectus vieux de 600 000 ans). Là, entre les épaisses couches de ce fin sédiment éolien qu’est le loess, ils ont découvert 11 strates anciennes de sol ayant été occupées par des tailleurs de pierre. Épaisse de 39 mètres, cette séquence couvre une période débutant il y a 2,12 millions d’années et se terminant il y a 1,26 million d’années. Les dizaines de choppers (galets taillés), éclats, grattoirs et autres perçoirs découverts ont été obtenus soit par percussion sur enclume (on frappe un galet sur une enclume pour détacher des éclats), soit par percussion bipolaire sur enclume (on frappe avec un percuteur un galet posé sur une enclume).

"11 strates ont été constituées au cours de périodes chaudes par l'érosion sur le plateau de Loess. C'est dans ces couches qu'ont été découvertes des pierres taillées dont l'âge varie de 1,26 à 2,12 millions d'années."

Ces 82 outils portent tous des cônes de percussion et des traces de retouches, qui les distinguent clairement d’éventuels géofacts, c’est-à-dire de pierres façonnées par des processus géologiques. Quant aux divers blocs de quartzite utilisés pour produire les outils, ils semblent provenir des monts Qinling, distants de 5 kilomètres. Par ailleurs, les 11 paléosols dont proviennent les artefacts correspondent à des périodes d’incursion du climat tropical humide au-delà des monts Qinling, climat auquel étaient adaptés nos ancêtres.

Dès lors, lesquels de ces ancêtres ont séjourné à Shangchen ? Si l’on pense à Homo, il importe de se rappeler que le plus ancien fossile réputé humain – la mandibule LD 350-1 trouvée à Ledi-Geraru, en Éthiopie – date de 2,8 millions d’années. Homo n’a donc pu se répandre en Eurasie qu’après.

Toutefois, depuis la découverte à Lomekwi, au Kenya, de pierres taillées d’époque australopithèque (3,3 millions d’années), la sortie d’Afrique d’hominiens préhumains devient aussi envisageable. Or il existe des indices allant dans ce sens. Il en est ainsi de la découverte, dans la grotte de Longgupo, dans la municipalité de Chongqing (dans le Sichuan, sur le Yang-Tsé), de dents d’un hominidé mal identifié associées à de nombreux outils taillés. Leur datation vers 2,5 millions d’années a longtemps suscité la controverse. En 2017, une équipe franco-chinoise dont fait partie Éric Boëda, de l’université de Nanterre, a soigneusement réétudié et redaté le site et confirmé cette date.

De son côté, sur le site de Masol, dans le nord de l’Inde, Anne Dambricourt-Malassé, du CNRS, a découvert avec son collègue indien Mukesh Singh des os portant des traces de découpe, dont la datation vers 2,6 millions d’années a aussi été controversée parce qu’indirecte. La situation a changé depuis : les chercheurs ont aussi mis au jour un chopper incrusté dans une strate directement datée à plus de 2,6 millions d’années. Dès lors, les constatations de Masol, de Longgupo et de Shangchen peuvent fort bien s’expliquer par la sortie d’Afrique, relativement tôt, d’hominiens préhumains tailleurs de pierre.

Alors, les tailleurs de Shangchen étaient-ils humains ou préhumains ? Pour le moment, les chercheurs en savent trop peu pour trancher.

Source : Pour la Science du 29/08/2018