Pour l’archéologue et anthropologue culturel Ludovic Slimak, en étudiant l’homme de Neandertal, nous sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude.
La documentation sur Néandertal est-elle riche ?
La quantité de vestiges sur cette population se chiffre en millions d’objets qui découlent de leurs artisanats. Elle s’étale sur de très vastes territoires dans toute l’Eurasie et sur des centaines de millénaires. On n’est donc pas du tout dans une rareté d’informations. Au contraire, le facteur limitant serait plutôt de savoir comment traiter de si grandes quantités de données matérielles soit en grottes (il existe de nombreux sites, très riches), soit cataloguées en musées au terme de décennies de fouilles. Mais la matière est bien là.
Si, sur la plage, un couple de Néandertaliens venait s’asseoir à côté de moi, que verrais-je ?
Vous allez observer des morphologies osseuses très particulières mais qui, en soi, ne veulent rien dire. Ce n’est pas parce qu’un homme ou une femme de Néandertal en maillot a un front fuyant, une espèce de visière osseuse au-dessus des yeux, une absence de menton, un « chignon » à l’arrière de la boîte crânienne, qu’il est particulièrement robuste et que ses fémurs sont complètement courbes, que ça vous dit ce qui se passe dans sa tête. J’ai quand même entendu un jour un grand professeur de l’université Stanford, aux États-Unis, dire en commentant l’image d’un crâne néandertalien : « Je ne sais pas vous, mais moi, si je monte dans un avion et que le pilote a cette tête-là, je ressors ! » On sait vers quelles déviations ce genre de discours a conduit la science au xxe siècle.
Comment nos ancêtres sapiens, il y a 100 000 ou 200 000 ans, ont-ils pu réagir à ce contact ?
Difficile à dire, car cela dépend de ce qu’ils considéraient comme humain ou pas. Cette distinction apparaît évidente dans notre culture actuelle d’Occidentaux, mais encore au xixe siècle, dans les Pyrénées, circulaient des mythes sur les « gens de l’ours », dans lesquels un ours enlevait une bergère et avait une descendance sous forme d’humains velus. Ces conceptions-là, où l’homme peut se reproduire avec l’animal, sont communes à de très nombreuses sociétés dans le monde. Si on se projette dans le passé parmi les Aurignaciens, nos ancêtres, on constate beaucoup de représentations d’hommes-lions dans l’art, ou encore d’hommes-bisons. Conclure de ces traces que les populations sapiens du Paléolithique distinguaient bien ce qui était eux et pas eux est un présupposé que je trouve fragile. Tous les faits ethnographiques ou sociologiques laissent supposer que, longtemps, les hommes se sont regardés comme profondément intriqués dans le milieu naturel.
D’ailleurs, Néandertal et sapiens se sont-ils rencontrés ?
Deux disciplines permettent d’esquisser une réponse. La première est la paléogénétique, qui extrait et étudie l’ADN ancien. En évaluant que 2 % environ de notre génome vient de Néandertal, elle démontre qu’il y a eu rencontre physique dans le champ sexuel, mais avec un paradoxe. Certes, toutes les populations sapiens à travers l’Eurasie possèdent des gènes néandertaliens. Mais quand on observe les génomes des derniers néandertaliens, et on commence à en avoir quelques-uns, aucun ne présente des gènes sapiens récents. Soit c’est un biais d’échantillonnage (mais cela devient de plus en plus compliqué à soutenir), soit on est face à une réalité historique, celle d’une asymétrie dans l’échange des femmes. Ce que je résume par « je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne ». En anthropologie, l’échange des gènes n’est jamais la conclusion d’une histoire d’amour, c’est toujours, comme l’a démontré Claude Lévi-Strauss, l’effet d’une alliance entre populations. Chez les homininés, la femelle va dans le groupe voisin, c’est elle qui est mobile.
L’autre réponse vient de l’archéologie. Pour l’heure, le contact physique dans un lieu donné de l’Eurasie entre sapiens et Néandertal n’est pas démontré, et c’est très difficile de le faire. Néanmoins, dans une étude publiée en février 2022 sur la question des incursions sapiens dans la vallée du Rhône , mon équipe et moi touchons du doigt cette rencontre autour de la grotte Mandrin, dans la Drôme. Les analyses novatrices des suies déposées par les feux sur les parois des abris-sous-roche offrent une très haute résolution temporelle, à l’année près. Nous avons ainsi pu établir que sapiens et Néandertal se sont partagé le même territoire au même moment. Pas juste quelques semaines : cela a duré quarante ans, soit l’équivalent de toute une vie humaine.
Dans votre livre Néandertal nu, vous pointez une différence fondamentale entre les deux espèces : leur rapport à l’outil.
En effet. Quand on étudie une collection d’outils sapiens, qu’elle ait 50 000 ou 100 000 ans, il y a quelque chose de tout à fait choquant : une fois que vous avez étudié les 100 premiers, les 100 000 suivants sont exactement les mêmes. C’est très beau et… très lassant. Alors qu’observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs : vous vous demandez « mais où est-ce qu’il va ? » Et cet outil-là, vous n’allez plus jamais retrouver le même. On voit certes des styles, des traditions, mais jamais la répétition des gestes de la même manière. Quand le silex est « zoné », par exemple, c’est-à-dire que différentes couleurs sont présentes dans le matériau, la réalisation du tranchant de l’outil suivra parfois la délimitation des couleurs. Dans un autre, c’est la morphologie de l’objet de départ qui sera conservée : s’il y a un petit « dos » avec un bout du cortex (le calcaire qui entoure le silex), Néandertal va parfois le mettre à profit. Cette dialectique avec les matières est systématique. Dans notre espèce, on la rencontre chez les Inuits. Il y a cette fameuse histoire où un conservateur de musée apporte un bloc de stéatite à un Inuit et lui demande de sculpter un morse dedans. L’Inuit prend le bloc, le regarde et répond qu’il ne peut pas. « Ah bon ?, s’étonne le scientifique, il est faillé, je t’apporte un autre bloc ? » Réponse du sculpteur : « Je ne peux pas faire un morse dans ton bloc car, dedans, il y a déjà un ours »… Chez notre espèce, c’est un fait culturel, constaté à la marge. Chez Néandertal, c’est universel, un trait éthologique. Là où nos sociétés sapiens sont très normées, en imposant systématiquement nos projets à la matière, les Néandertaliens voyaient sans doute le monde de manière foncièrement différente.
Néandertal est un chasseur exceptionnel. Quel est son secret ?
On constate qu’il s’est confronté à tous les gibiers, y compris les plus difficiles à attraper. Le loup, par exemple. On ne peut pas s’en approcher, il nous entend de très loin. Néandertal chasse à la lance des hyènes dans les cavernes, il a sur certains sites une prédilection pour l’affrontement avec des cerfs adultes, les plus dangereux. Qu’en conclure ? Cela pose d’abord la question de leurs technologies d’armement. Dans les collections d’outils sapiens, on trouve sans difficulté des pointes d’armes avec des impacts (armes de chasse ou de guerre, on ne sait pas différencier). Dans les collections néandertaliennes de plusieurs dizaines de milliers d’objets, on retrouve communément deux ou trois pièces avec de vagues impacts, dont le statut d’arme est souvent assez discutable. Sur certains sites, il y a à la fois de grandes quantités de restes de bisons et très peu, voire pas d’armes. C’est une énigme, de toute évidence quelque chose nous échappe. Est-ce que tout était en bois ? Cela voudrait dire que, malgré la grande diversité des cultures néandertaliennes, toutes auraient fait le choix d’armes de chasse en bois… alors que leurs outils domestiques étaient en silex. Ce raisonnement n’est pas tenable. Et si certaines de leurs méthodes de chasse ne correspondaient pas à nos structures mentales ? Pour nous, les armes se produisent en séries, avec des stratégies systématiques pour abattre au moment où le gibier passe. Et si Néandertal avait chassé comme les Sans, sans pointes ? Chez ce peuple d’Afrique du Sud, la gazelle n’est pas tirée à l’arc : on l’approche, elle s’enfuit et on va lui courir derrière, en profitant de cette endurance musculaire qui est propre au genre Homo. Au bout de quelques heures, l’herbivore est épuisé, se couche sur le flanc et se laisse approcher. La mise à mort se fait par égorgement. Via les Sans, on rejoint peut-être l’éthologie de Néandertal et cette dialectique avec l’univers naturel ou minéral.
A-t-il pu être désavantagé lors d’affrontements avec sapiens ?
On ne sait pas, mais il y a une efficacité et une supériorité objectives de l’archerie sur la lance. Ce qui n’induit rien. Quand je travaillais en Éthiopie, dans le bassin de Weyto, j’ai été confronté à deux populations, les Males et les Tsamais. Ces derniers sont des guerriers à la lance ; les Males, des guerriers à l’arc. Régulièrement, ces deux populations de pasteurs-chasseurs entrent en guerre, et les Males massacrent les Tsamais. Dans les années 1990, pour trois cents Tsamais tués, on a dû compter un mort chez les Males… Pourtant, les Tsamais sont toujours des guerriers à la lance. Pourquoi ? C’est vrai qu’en cas de conflit ils se font massacrer. Mais le reste du temps, ils se sentent des hommes parce qu’ils ont une lance. Ce n’est pas parce qu’il existe une autre technologie plus efficace qu’on va l’utiliser. Cela dit, je pense que la supériorité objective de sapiens n’est pas tant dans la guerre que dans l’accès aux protéines animales. Un accès sécurisé et systématique, qui permet de quantifier les ressources qu’on ramène à l’habitat, sans la crainte de mourir à la chasse… Ne pas savoir ce qu’on va rapporter donne des mortalités infantiles qui devaient être beaucoup plus importantes chez Néandertal que chez sapiens.
Vous contestez que les coquillages ou les plumes d’oiseaux retrouvés aient pu servir de parures.
Je pense que ça ne tient pas. On est allé chercher de façon effrénée le moindre petit bout d’os de 3 cm sur lequel quatre traits se recoupaient. Au vu de leur rareté et leurs ambiguïtés au milieu de collections archéologiques si riches, on se dit « vraiment, c’est tout ? » Les coquillages retrouvés ? Ils ont été percés naturellement par des crabes ; parmi eux, il y a la même proportion percé/non percé que ce qu’on trouve sur une plage ! Ce sont donc des ramassages aléatoires. Quand on a commencé à trouver des ossements d’ailes d’oiseaux, avec des traces de découpes montrant que les grandes rémiges avaient été récupérées, on a conclu qu’il n’y avait pas d’autre emploi possible que de s’en parer le corps. Sauf que le grand explorateur polaire Jean Malaurie, que j’ai relu, a décrit la récupération des grandes rémiges par les Inuits pour en sucer la moelle, qui est goûteuse et riche en protéines. Ce détail fondamental nous avait échappé. Par la suite, on a découvert des grandes rémiges sur un site levantin de plus de 400 000 ans. On ne peut envisager que ces homininés anciens se paraient déjà comme les Indiens des plaines, sans réviser notre compréhension de l’évolution des structures mentales au sein des espèces humaines. Les ancêtres de sapiens eux-mêmes ne nous ont légué aucun vestige de cette teneur dans de telles chronologies. Attention, je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de parure chez Néandertal, mais que les éléments en notre possession sont remarquablement rares et non conclusifs.
Pas d’art pariétal non plus ?
Non. Quand les équipes de l’institut Max-Planck, en Allemagne, ont découvert des éléments sophistiqués comme des signes, des carrés, des séries de points, des mains… elles ont conclu que Néandertal avait inventé l’art pariétal il y a au moins 67 000 ans. D’un seul coup, on a vu dans le pariétal ce qu’on était incapable de trouver dans les artisanats. Or, comme je l’ai déjà indiqué, on ploie sous la masse des objets néandertaliens, et ils ne nous montrent aucune transformation de ce type. Quand on trouve des grottes ornées comme Chauvet, chez sapiens, avec des représentations de lions, eh bien on retrouve aussi dans les niveaux archéologiques du même âge de l’art mobilier, en grande quantité et avec les mêmes thèmes de représentation comme les hommes-lions. Chez Néandertal, nous aurions des éléments pariétaux impossibles à corréler avec des éléments artisanaux évidents allant dans le même sens.
Néandertal enterre ses morts, on y voit une preuve d’humanité. Le contestez-vous ?
Les éléments sont robustes, et à mon sens ils permettent de conclure à la réalité des sépultures néandertaliennes. Mais quand on en déduit « ils enterrent, donc ils sont comme nous », on limite à nouveau cette humanité à nous-mêmes. Chez les chimpanzés, il y a l’exemple de Pansy, dont la mort a été filmée. Tout le groupe s’est mis à avoir des comportements très particuliers vis-à-vis de cette femelle, sa fille est venue faire une veillée mortuaire avec caresses et épouillements, ce qu’elle n’avait jamais fait, d’autres singes l’ont frappée en hurlant (soit par colère, soit par frustration). Il y avait une compréhension de la mort, une peine, des soins au défunt… On observe cela aussi chez les éléphants, les dauphins, voire les chiens qui meurent sur la tombe de leur maître. Projeter la perception de la mort comme un propre de l’homme est un raccourci tentant, mais aussi un piège où on réduit toute perception du monde à la nôtre.
Tout au long du livre, vous qualifiez Néandertal de « créature ». Comment faut-il le comprendre ?
Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude, et ce n’est pas sain. La seule manière de nous en extraire est de réinstaurer la distance nécessaire. En surnommant l’homme de Néandertal la « créature », je l’extrais de nous et je dis : il est autre chose, à comprendre pour ce qu’il est, dans son univers mental à lui qui, par définition, n’est pas le nôtre. En même temps, je rappelle qu’il est notre créature et que nous en sommes les créateurs. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on n’arrivera pas à se confronter à ces populations de manière pleine et entière.
Mais comment saisir une forme d’humanité qui a peut-être si peu en commun avec nous ?
Je pense qu’il nous a laissé tant d’objets et de traces qu’on a tout pour s’y confronter, mais comme souvent en science on n’a peut-être pas encore posé la bonne question. En vérité, je suis plein d’espoir. On n’est pas face à quelque chose d’indéfinissable et sur lequel on aurait zéro élément. Dans la quantité énorme d’informations, il faut réintroduire les sciences humaines, l’anthropologie culturelle, la sociologie, la philosophie, la subtilité. Il faut invoquer le verbe et non l’ADN : quand on pose un mot, il veut dire quelque chose et on peut le nuancer quand on fait une phrase. Il faut rouvrir en urgence toutes les portes que l’on a trop vite fermées ces trente dernières années.
Observer un outil néandertalien est à chaque fois une partie d’échecs. Vous vous demandez : « Mais où est ce qu’il va ? ». Nous, chercheurs, sommes tombés dans le piège de la projection de nous-même dans notre sujet d’étude. Ce n’est pas sain.
Source : Pour la Science du 13/07/2022







