mercredi 7 février 2024

Homo sapiens était présent en Europe bien avant la disparition des Néandertaliens

De nouvelles analyses de fossiles prouvent que des Homo sapiens ont vécu dans les climats les plus froids de l’Europe de l’Ouest encore occupée par les néandertaliens. Un indice de plus pour résoudre l’énigme de la disparition d’Homo neanderthalensis.

Avez-vous déjà entendu parler du LRJ ou Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien ? Une équipe internationale dirigée par Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, vient de prouver que les porteurs de cette culture matérielle d’Europe septentrionale datant de l’époque de la transition Néandertaliens/Sapiens appartenaient à notre espèce. Ce résultat est d’une grande importance, parce qu’il est – enfin ! – sans équivoque, alors que l’on sait qu’à cette période, les Néandertaliens étaient encore à des milliers d’années de leur extinction définitive.

Si l’appellation de cette culture matérielle semble aussi barbare, c’est parce qu’elle associe les noms de trois lieux très différents, l’un polonais – Jerzmanowic –, l’autre allemand – Ranis – et le dernier anglais – Lincombe Hill. Le LRJ correspond donc à une population qui s’était avancée jusqu’à l’Europe la plus occidentale, et cela sur une mince bande septentrionale de pratiquement 1 500 kilomètres de long. Il fait partie de toute une série de cultures dites « de transition » – Szélétien, Bohunicien, Uluzzien, Châtelperronien… En effet, les outils caractéristiques de ces cultures montrent une certaine proximité avec ceux des Néandertaliens mais aussi, de façon parfois totale, avec ceux du « Paléolithique supérieur initial », l’industrie lithique sapiens au Levant qui a précédé l’Aurignacien, la première culture matérielle attribuée à Homo sapiens à s’être répandue en Europe. Or on ne sait pas bien interpréter ces cultures intermédiaires : sont-elles le produit d’un métissage culturel, d’une évolution locale des Néandertaliens ou de l’arrivée de pionniers Homo sapiens ? Bref, entre l’Europe néandertalienne et l’Europe sapiens existait une certaine zone grise.

C’est justement d’une graue Schicht, c’est-à-dire d’une « couche grise » dans la Ilsenhöhle – la grotte d’Ilsen –, près de Ranis, en Thuringe, que semble venir l’éclaircissement. Les chercheurs sont retournés dans cette cavité déjà explorée dans les années 1930 pour vérifier par des méthodes modernes la stratigraphie des premières fouilles. Ils ont rouvert la tranchée historique et fouillé dans des carrés adjacents la couche d’argile fortement mêlée de sable et d’un humus la colorant en gris de la graue Schicht. Ils n’y ont pas retrouvé les pointes foliacées caractéristiques du LRJ, des pointes unifaciales ou bifaciales façonnées à partir de longues lames, connue dans la grotte d’Ilsen depuis les années 1930. Toutefois, la présence de deux lames fragmentées, manifestement rejetées au cours de la production d’une pointe foliacée, atteste que la graue Schicht est bien LRJ !

Pour l’ancrer solidement dans le temps, l’équipe y a prélevé, ainsi que dans les strates sous- et sus-jacentes, de quoi multiplier des datations réalisées par les méthodes les plus avancées d’aujourd’hui. Puis, les chercheurs ont procédé à leur mise en ordre statistique à l’aide des logiciels développés à cet effet, et établi des dates cohérentes. Il en ressort qu’avec une probabilité de 94,5 %, la graue Schicht remonte à l’intervalle 45770 – 47500 ans AP (avant le présent). En outre, dans le carré étudié par les scientifiques, la couche sus-jacente n’avait pas été fouillée dans les années 1930, car l’écroulement du plafond de la grotte l’avait scellée sous un bloc. Constatation très rassurante : les datations effectuées montrent que cette couche sus-jacente trouve son origine dans l’intervalle 39110 – 45890 ans AP. L’âge de la graue Schicht ainsi bien établi, il restait à identifier ceux qui y ont laissé des traces…

Dans la graue Schicht, l’équipe a mis au jour quatre éléments osseux humains et neuf supplémentaires dans le matériel subsistant de la fouille des années 1930. Pour les identifier au milieu d’innombrables fragments de faune, elle a appliqué deux méthodes d’identification de l’espèce, l’une protéomique et l’autre génétique. La première, l’analyse du « protéome », c’est-à-dire du jeu de protéines constituant le collagène contenu dans les os, a permis de reconnaître ces ossements comme humain sans conclure à une appartenance à l’espèce H. sapiens. Toutefois, la recherche d’ADN mitochondrial – l’ADN contenu dans les mitochondries – le suggère fortement : dans les séquences restituées, plusieurs régions sont spécifiques à notre espèce.

Comment interpréter ce résultat ? Tout d’abord en concluant que les porteurs du LRJ de Ranis étaient des humains… à ADN mitochondrial sapiens. Par conséquent, sapiens, comme l’assument les chercheurs. Et finalement, comme les plus anciens vestiges osseux néandertaliens que des datations directes situent sans doute possible dans le temps à 42000 ans AP, il devient évident que le LRJ a précédé de plusieurs milliers d’années la disparition définitive d’H. neanderthalensis. Cela nous apporte-t-il un élément nouveau sur cette dernière ?

Peut-être. Le fait que cette culture s’étende à travers l’Europe septentrionale frappe au plus haut point. Une autre partie de l’équipe a en effet établi que les clans LRJ qui se sont périodiquement réfugiés dans la grotte d’Ilsen l’ont fait alors que la cavité donnait sur une steppe de type toundra. L’enregistrement climatique représenté par les jeux d’isotopes stables contenus dans seize dents de chevaux fait apparaître que le climat se dégradait sévèrement depuis 48000 ans AP. De plus, la température moyenne était de 7 à 12°C plus basse que celle d’aujourd’hui, qui à Ranis oscille pendant les mois d’hiver entre -3°C la nuit et +3°C le jour… C’est donc dans une steppe extrêmement froide que paissaient les rennes, les cerfs élaphes, les chevaux, les aurochs, les rhinocéros à poils laineux et les mammouths, que les porteurs du LRJ voyaient. De dangereux carnivores y rodaient aussi, à commencer par des hyènes, principales habitantes de la grotte entre deux séjours d’humains. Le régime alimentaire de ces derniers, étudié par d’autres membres de l’équipe, était proche de celui des Néandertaliens contemporains et consistait principalement en chair de chevaux mais aussi de cervidés (rennes, cerfs élaphes) et de dangereux rhinocéros à poils laineux.

Ainsi, il est de plus en plus clair que les chasseurs-cueilleurs LRJ (surtout chasseurs !) devaient être et étaient parfaitement adaptés à un environnement subarctique. Or le fémur du plus ancien Homo sapiens connu en Sibérie, celui d’Ust’-Ishim, date de 45000 ans AP, et l’on sait aussi que les porteurs de la culture du Paléolithique supérieur initial ont progressé très tôt vers l’Asie centrale, voire septentrionale. Là, sans nul doute, ils ont dû s’acclimater à des températures extrêmement basses, et se sont simultanément avancés vers l’ouest sous les mêmes latitudes, ce qui explique la conformation géographique allongée du LRI. Plus au sud, d’autres cultures intermédiaires, peut-être sapiens, peut-être néandertaliennes, peut-être métissées – existaient jusque dans la péninsule italique et la péninsule ibérique. Récemment, en fouillant la grotte Mandrin, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’université de Toulouse, a mis en évidence des indices suggérant fortement la présence il y a 54 000 ans (!) de clans sapiens dans une vallée du Rhône, où vivaient encore des Néandertaliens. En résumé, il devient de plus en plus tentant de penser que c’est le mitage de l’habitat européen par des cultures de transition – des cultures sapiens ou sous influence sapiens – qui, petit à petit, a empêché les Néandertaliens de maintenir leur mode de vie bien moins intensif que celui de leurs envahissants cousins, qui les auront aussi absorbés en partie.

Source : Pour la Science du 07/02/2024