L'Arabie, grande oubliée de l'archéologie préhistorique, retrouve peu à peu ses lettres de noblesse : loin de l'impasse hostile que nous avions imaginée, la péninsule, rythmée par des épisodes verdoyants, aurait elle aussi vu les tout premiers humains prospérer. L'histoire du second berceau de l'humanité se précise enfin.
Cimetière des éléphants", "no man's land", "cul-de-sac"… L'Arabie, ou péninsule Arabique, dominée par une vaste mer de sable, paraît bien peu accueillante. Comment les tout premiers humains auraient-ils pu survivre dans cet enfer ? De fait, l'archéologie préhistorique a longtemps négligé l'Arabie, simple escale dans les grandes migrations humaines, sas emprunté à la va-vite. Juste après leur sortie d'Afrique, les populations l'auraient peut-être enjambée via le Levant, pour atteindre l'Eurasie plus clémente. À moins qu'elles aient sillonné "l'autoroute du sud" sans s'arrêter, longeant les côtes depuis l'Afrique du Sud-Est, passant par la mer Rouge, l'actuel Yémen et le golfe Persique, puis l'Asie. Mais quelle que soit la route empruntée, la presqu'île arabe, trop farouche, n'aurait, elle, jamais été peuplée. "Elle a toujours été tenue à l'écart de la scène principale de l'évolution humaine, acquiesce Eleanor Scerri, archéologue à l'Institut Max-Planck pour la science de l'histoire humaine. On la considérait comme un désert stérile où les humains n'auraient pas pu vivre avant la domestication des animaux et des cultures."
Une gigantesque oasis
Oui mais voilà : imaginez cette fois une Arabie verte, luxuriante, parsemée de prairies et de savanes arborées, avec des lacs se formant entre les dunes, et des réseaux de rivières se dessinant dans les terres… Imaginez une gigantesque oasis ! Car c'est bien cette Arabie-là que les reconstitutions paléoclimatiques dévoilent. En se penchant sur les dépôts sédimentaires de milliers de paléo-lacs jusque-là ignorés, identifiés grâce aux images satellites, des pionniers ont pu montrer qu'il y a des centaines de milliers d'années, le climat aride de la péninsule était rythmé de phases humides. Ce qui chamboule toute notre histoire : les premiers humains auraient pu occuper la péninsule pendant ces fenêtres d'opportunité climatique qui courraient sur des dizaines de milliers d'années, faisant de l'Arabie l'antichambre des futures pérégrinations de nos ancêtres.
C'est donc une toute nouvelle version de la sortie d'Afrique qui s'écrit, et qui se précise grâce à la récente découverte d'un site inédit dans le désert du Néfoud, baptisé Khall Amayshan (KAM 4). Une série de lits de paléo-lacs, interrompus par des épisodes de sécheresse et chacun associé à une industrie lithique (ensemble des objets en pierre transformés par l'humain) différente, témoignent d'occupations périodiques de la péninsule par plusieurs espèces humaines. Et ce sur une période de 400 000 ans !
" C'est la première fois que l'on trouve des preuves aussi anciennes du passage humain en Arabie, sur une période aussi longue, et sur un site datable réunissant sédiments lacustres, culture matérielle et même fossiles d'animaux, s'enthousiasme Rémy Crassard, archéologue préhistorien au CNRS et spécialiste de la péninsule Arabique. Ce site est essentiel parce qu'il fait la synthèse des avancées de cette dernière décennie." Des avancées qui étaient jusqu'ici restées modestes, car l'aridité de la région, même intermittente, empêche la préservation des fossiles et la datation des pierres taillées : il y a très peu de sédimentation, de végétation pour fixer les sols, et les vents causent une forte érosion. Les ossements disparaissent, et les silex se retrouvent en surface, sans contexte archéologique pour les dater… Résultat : à peine une quinzaine de sites datés, contre des milliers en France, un vide archéologique entre - 55 000 ans et - 12 000 ans, et un registre fossile humain se limitant à une phalange d'environ 85 000 ans.
Mais, coup de chance ! À Khall Amayshan, les sédiments lacustres anciens ont formé une couche de protection très résistante assurant la conservation des vestiges. Cinq paléo-lacs - légèrement décalés à cause du déplacement des dunes au fil des millénaires - se seraient formés successivement il y a approximativement 400 000, 300 000, 200 000, 130 000 à 75 000, et 55 000 ans avant notre ère, d'après les datations par luminescence, qui permettent d'estimer la dernière exposition d'un minéral à la lumière. Dans ces sédiments anciens, toujours pas de fossiles humains, mais des fossiles d'autres vertébrés comme des espèces éteintes de bovins qui pouvaient peser jusqu'à 2 ou 3 tonnes, ou encore des chevaux, des antilopes et des autruches. "Mais le plus intéressant reste les fossiles d'hippopotames, note Michael Petraglia, archéologue à l'Institut Max-Planck et auteur principal de l'étude parue sur KAM 4. Ces mammifères semi-aquatiques montrent que nous avions bel et bien des lacs profonds et permanents pendant les phases d'humidité." Autre intérêt de ces fossiles : il s'agit d'espèces africaines, venant probablement du Sahara verdoyant de cette période. Elles auraient voyagé avec les premiers humains, de petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui les traquaient pour subsister. Ces espèces africaines auraient même pu être le moteur principal des dispersions humaines, suggère Michael Petraglia.
CHRONOLOGIE
- - 400 000 ans
Ces larges bifaces typiques de la culture Acheuléenne servaient d'outils à tout faire. Ils sont similaires à ce que produisaient d'anciennes espèces d' Homo , comme Erectus .
- - 300 000 ans
Si ces outils sont similaires à ceux de - 400 000 du point de vue technique, 100 000 ans les séparent ! L'érosion leur a donné l'aspect d'objets naturels.
- - 200 000 ans
Changement de technique, et donc possiblement d'espèce humaine, avec un type de débitage Levallois similaire à ce que faisait alors Homo sapiens en Afrique.
- - 130 000 / -75 000 ans
Utilisés comme armes de chasse, ces objets sont semblables à ceux de -200 000, avec un débitage Levallois centripète : les éclats convergent vers le cœur de la pierre.
- - 55 000 ans
Ce débitage Levallois, unidirectionnel, produit des pointes idéales comme projectiles. Neandertal utilisait cette technique dans le Levant : aurait-il occupé l'Arabie ?
Source : Sciences et Vie du 26/11/2021

