Jean-Jacques Hublin, l’un des plus grands paléontologues français, raconte comment l’« Homo sapiens » a pris le dessus sur d’autres espèces humaines avec lesquelles il a longtemps cohabité.
On lui doit la découverte du plus ancien fossile d’ Homo sapiens au Maroc, à Djebel Irhoud, vieux de 300.000 ans et qui, en 2017, a bouleversé la discipline. En 2020, il a aussi mis au jour les plus anciens restes d’ Homo sapiens en Europe (datés de 45.000 ans) dans la grotte de Bacho Kiro, en Bulgarie. Professeur invité au Collège de France depuis 2014, Jean-Jacques Hublin y est désormais titulaire de la chaire de la paléoanthropologie.
« Homo sapiens, une espèce invasive » : n’est-ce pas un titre un peu provocateur pour votre leçon inaugurale ?
J’ai hésité, car je n’aime pas le terme « invasif ». C’est un anglicisme et, dans la mesure du possible, j’essaye de les éviter. Mais le mot « envahissant » ne correspond pas entièrement au concept. Sorti d’Afrique, Homo sapiens a non seulement envahi l’ensemble de la planète, mais cela s’est fait au détriment des autres espèces humaines, comme les Néandertaliens, et aussi d’un très grand nombre d’animaux (tout particulièrement des grands mammifères). La progression de nos ancêtres a tout simplement provoqué l’extinction de ceux qui dominaient ces territoires avant nous.
C’est une vision très pessimiste que vous portez sur notre espèce…
Pas vraiment. Depuis très longtemps, ce qui caractérise l’homme, c’est sa capacité à modifier son environnement pour l’adapter à ses besoins. Ce n’est pas forcément négatif. Déjà, les chasseurs-cueilleurs utilisaient le feu pour éclaircir des forêts et y chasser plus facilement. Le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité dans le monde moderne ne sont que la continuité d’un long processus évolutif. La différence, c’est qu’aujourd’hui, les conséquences des activités humaines sont bien plus graves. Mais ça ne veut pas dire qu’elles sont irrémédiables.
Je ne crois pas à la décroissance, non pas parce que ce serait un retour en arrière difficile à accepter, mais parce qu’il s’agit d’aller contre ce que nous sommes. En revanche, je pense que la science nous apportera des solutions. La prise de conscience sur les problèmes climatiques est extrêmement rapide à l’échelle des temps de notre espèce. En l’espace de quelques générations, nous travaillons sur des solutions collectives. J’ose espérer que nous allons y arriver.
Est-ce son intelligence qui a permis à « Homo sapiens » de dominer la planète ?
Nous sommes aujourd’hui les seuls représentants du groupe des homininés (les ancêtres des hommes et leurs proches cousins – NDLR), mais il y a encore 50.000 ans, plusieurs espèces humaines cohabitaient. Dans la majorité des cas, la sélection naturelle y avait favorisé les gros cerveaux. C’est notre cas, tout comme celui des Néandertaliens ou des Dénisoviens (groupe humain proche des Néandertaliens qui occupait l’est de l’Eurasie – NDLR). Un avantage qui a un coût énergétique énorme et qu’il faut notamment compenser par le développement de la technologie. Les Néandertaliens et les Dénisoviens étaient des créatures intelligentes qui ont survécu des centaines de milliers d’années dans des contextes parfois très difficiles. Il y a 50.000 ans, l’expansion d’Homo sapiens hors d’Afrique s’accélère. Cependant, il se passe 6.000 ans entre son arrivée à l’est de l’Europe (il y a 46.000 ans – NDLR) et la disparition des derniers Néandertaliens à l’ouest. Le remplacement a donc pris des centaines de générations ! C’est un processus plus long et plus complexe qu’on ne l’a parfois cru. Progressivement, Homo sapiens a acquis un avantage certain. Il ne s’agit pas nécessairement d’un avantage énorme, la différence était peut-être minime.
Comment se matérialise cet avantage ?
Beaucoup de comportements que nous croyons proprement humains se retrouvent sous une forme ou une autre dans le monde animal. Il est donc vain de chercher un trait humain particulier qui serait présent chez l’Homo sapiens mais absent chez Néandertal. Il y a les avantages techniques, bien sûr, mais Homo sapiens est aussi extrêmement social, sans doute plus que tous les autres. Certains scientifiques parlent même d’une autodomestication de notre espèce. Depuis longtemps, les hommes savent créer des coalitions et des réseaux ne se limitant pas à des petits groupes : comme en témoigne l’explosion de l’art pariétal après le remplacement, les mythes et croyances partagées ont permis de créer un lien entre des groupes distants de plusieurs centaines de kilomètres. Mais la fréquence des objets de parures dès avant la sortie d’Afrique indique déjà une grande complexité sociale chez nos ancêtres. On retrouve certes quelques traces similaires chez les Néandertaliens, mais dans des quantités incomparables.
Il faut faire attention à ne pas transposer dans la préhistoire les débats politiques d’aujourd’hui. Dire qu’Homo sapiens avait un avantage sur Néandertal ne fait pas de moi une sorte de paléoraciste. J’ai une vraie fascination pour Néandertal. Mais il me fascine plus parce qu’il est différent que parce qu’il nous ressemble. Dans nos histoires communes, l’Homo sapiens et Néandertal se sont côtoyés, et ont même peut-être cohabité à certains endroits. Et puis, à un moment donné, sans qu’on parvienne à l’expliquer par une catastrophe climatique ou environnementale, nos ancêtres ont pris le dessus. Qu’est-ce qui leur a donné cet avantage démographique ? Une chose est certaine, sur la longue durée : l’évolution du cerveau est différente chez l’Homo sapiens et Néandertal. Nous en avons des preuves anatomiques et génétiques. La structure du cervelet en particulier, une partie du cerveau impliquée dans la motricité, mais aussi dans le langage et les interactions sociales, s’est profondément modifiée dans notre espèce.N’a-t-on pas une sorte de sentiment de supériorité vis-à-vis de ces groupes disparus ?
La face de l’«Homo sapiens» du site de Djebel Irhoud est très moderne
Vous avez une formation de paléontologie, mais nous parlons de génétique, de rôle du cerveau… Votre discipline a énormément changé en quelques années. N’est-ce pas déconcertant ?
Quand j’ai commencé dans ce métier, j’avais peur d’arriver trop tard dans un monde où tout avait été découvert. Et puis, les nouvelles technologies sont venues tout bouleverser. La paléogénétique notamment, qui a brouillé les frontières entre les espèces en démontrant qu’une petite partie de notre ADN était issue de mélanges avec les Néandertaliens. Le récit sur nos origines est lui aussi chamboulé. On a longtemps cherché un foyer géographique précis, un berceau un peu biblique pour notre espèce. On se rend compte désormais, notamment grâce à la découverte de Djebel Irhoud, que l’homme moderne n’est pas apparu d’un seul coup, mais que ce sont probablement des échanges entre différents groupes africains qui ont donné naissance à l’espèce incroyablement homogène que nous sommes. Les comportements de nos ancêtres ont influencé leur biologie, et l’inverse est également vrai. Notre discipline doit donc se confronter à de très nombreux domaines scientifiques, et c’est fascinant.
Source : Le Soir du 20/01/2022