La momification a certainement été au cours de la Préhistoire un rituel funéraire plus répandu que ce que l'on pensait. On vient d'en identifier les traces les plus anciennes au Portugal.
Pour les anthropologues et les ethnologues, le mode d’inhumation des morts est un marqueur culturel primordial, signalant, entre autres, le degré d’acceptation de la décomposition de l’enveloppe charnelle et la nature de la persistance d’un lien entre les vivants et les défunts. Dans une sépulture, tout est signifiant, son emplacement, la position du corps, les objets qui peuvent l’accompagner, et même les soins qui lui sont apportés avant d’y être déposé. Le plus connu des traitements post mortem témoignant de la volonté de conserver un corps en lui épargnant plus ou moins les outrages du temps est la momification, qui n'a pas été uniquement pratiquée dans l’Égypte antique, car, en réalité, ce rituel funéraire existait bien avant, en Amérique, en Asie et même en Europe.
Les plus anciennes preuves de momification ont été retrouvées au Portugal
Jusqu’à présent, les momies les plus anciennes avaient été découvertes chez les chasseurs-cueilleurs Chinchorro, au nord du Chili ; elles datent d’environ 7.000 ans. Mais une étude publiée dans le European Journal of Archeology par une équipe d’archéologues des universités d’Uppsala et de Linnaeus (Suède) en coopération avec l’université de Lisbonne (Portugal) vient aujourd’hui prouver que le processus était très certainement plus répandu qu’on ne le pensait au cours de la Préhistoire, puisqu’on en trouve trace sur des sites funéraires mésolithiques au Portugal. Comme au Chili, les corps mis au jour dès les années 1960 dans la vallée du Sado, dans le sud-ouest de la péninsule ibérique, ont été inhumés dans des amas de coquillages, mais ils sont plus âgés. Datant de 8.000 ans, ils recèlent les preuves à ce jour les plus anciennes de momification dans le monde.
Des photographies inédites permettent de nouvelles interprétations
Lovée dans le sud-ouest du Portugal, au sud d’Alcácer do Sal, la vallée du Sado est parsemée de sites archéologiques datant de la période mésolithique (9700-5000 avant notre ère). Plusieurs campagnes de fouilles y ont été réalisées dans les années 1960, 1980 et 2010, occasionnant la mise au jour de plus d’une centaine de squelettes âgés de 8.150 à 7.000 ans, retrouvés dans des amas coquilliers. Si la plupart des sépultures exhumées ont déjà été étudiées, la récente découverte, dans les archives personnelles de l’archéologue portugais Manuel Farinha dos Santos (1923-2001), de pellicules photographiques contenant des clichés pris sur place dans les années 1960 vient remettre en cause la manière de comprendre deux de ces sites : Arapouco et Poças de São Bento. En complétant les analyses précédentes par ces documents primordiaux, l’équipe d’archéologues dirigée par Rita Peyroteo-Stjerna de l’université d’Uppsala démontre qu’en l’absence d’une grande partie de la documentation – des plans, des dessins et des photographies réalisés sur le terrain –, les chercheurs étaient loin de disposer de tous les éléments d’interprétation pour expliquer les pratiques mortuaires des groupes de chasseurs-cueilleurs présents dans la région il y a plus de 8.000 ans.
Reconstituer l’état et la position du corps au moment de l’enterrement
Pour arriver à leur conclusion novatrice, les chercheurs ont principalement mis en application les méthodes propres à l’archéothanatologie, qui vise à reconstituer la manière dont le corps a été manipulé post mortem puis enterré, en les corrélant aux résultats d’expériences sur la décomposition des cadavres et la momification menées au Centre de recherche en anthropologie médico-légale (FARF) de l’université du Texas. Grâce aux photographies prises sur les sites d’Arapouco et de Poças de São Bento, ils ont pu analyser la disposition des ossements sur le terrain, en observant en détail "la position, l’orientation et l’inclinaison précises de chacun". Cet examen, combiné aux principes de la décomposition du corps humain après la mort, cherche à reconstituer la position de la dépouille et l’état dans lequel elle se trouvait au moment de l’inhumation.
Source : Sciences et Avenir du 06/04/2022
