vendredi 27 août 2021

L'Asie du sud-est au croisement entre l'Homme moderne et de Denisova ?

L'histoire de la population des premiers Hommes modernes dans le sud-est de l'Asie est encore pleine de lacunes. L'analyse ADN d'un fossile donne des indices quant au croisement entre l'Homme moderne et celui de Denisova.

À ce jour, deux anciens génomes humains seulement avaient été séquencés en Asie du sud-est. Ils dataient d'il y a environ 7.800 et 4.300 ans avant aujourd'hui.

Un article publié dans Nature permet de compléter ces rares données grâce au fossile d'une chasseuse-cueilleuse de 17-18 ans datant d'il y a 7.300 à 7.200 ans avant aujourd'hui. Ce fossile a été découvert dans la grotte calcaire de Leang Panninge, sur l'île de Célèbes (Sulawesi), en Indonésie et l'ADN humain a été extrait d'une partie de l'os pétreux, qui fait partie de l'os temporal du crâne.

Excavation du squelette dans la grotte de Leang Panninge dont l'ADN a été analysé.

Un croisement avec Denisova en Walacée ?

Le génome de la femme de Leang Panninge montre des traces d'ADN de Denisova (mais moins que chez les indigènes d'Australie et les papous). Les auteurs de l'étude expliquent que cela soutient l'hypothèse selon laquelle l'Homme moderne a atteint le plateau continental de Sahul (qui comprend aujourd'hui l'Australie, la Nouvelle-Guinée et la Tasmanie) après sa rencontre avec Denisova.

Géographie de la zone indonésienne dans lesquelle une hybridation entre l'Homme moderne et celui de Denisova a probablement eu lieu.

Ce mélange s'est donc probablement produit au niveau de Sunda (un plateau continental comprenant notamment Bornéo) ou de la Walacée (zone incluant par exemple l'île de Florès), au niveau de laquelle la présence de l'espèce humaine date d'au moins 45.500 ans.

Source : Futura Sciences du 29/08/2021

vendredi 20 août 2021

« Non, on ne vient pas de découvrir deux nouvelles espèces humaines »

Récemment, deux équipes internationales ont publié chacune la découverte d’une nouvelle espèce humaine datant d’environ 140 000 ans, vers la fin du Pléistocène moyen. Le genre Homo s’est-il ainsi agrandi de deux espèces, alors qu’on lui en connaît déjà une douzaine ? Comme plusieurs autres paléoanthropologues, Jean-Jacques Hublin le conteste et nous explique pourquoi.

Fin juin 2021, Israel Hershkovitz, de l’université de Tel Aviv, et des collègues de plusieurs pays ont annoncé la découverte d’une nouvelle forme humaine : l’« Homo de Nesher Ramla », mis au jour dans un site du centre d’Israël et datant de 120 000 à 140 000 ans. Quant à l’équipe réunie autour de Xijun Ni, de l’université géologique du Hebei, en Chine, elle a introduit, sur la base de fossiles mis au jour à Harbin, en Chine du nord, un « Homo longi » âgé de quelque 150 000 ans.

L’équipe d’Israel Hershkovitz a étudié un pariétal et une mandibule découverts à Nesher Ramla, en Israël. Pourquoi ce matériel ne justifie-t-il pas, selon vous, l’introduction d’une nouvelle espèce humaine, différente des Néandertaliens ?

Je connais ce matériel, puisque j’étais à l’origine associé à l’étude de ces fossiles. D’ailleurs, mon équipe a fourni certaines des données comparatives utilisées dans la publication d’Israel Hershkovitz et ses collègues. Il est vrai que le pariétal est un peu inhabituel dans sa forme, son épaisseur et d’autres traits, mais un pariétal est un os crânien moins diagnostique que certains autres. En outre, la reconstitution de ce fossile fragmentaire suppose une bonne dose d’interprétation, même si nos méthodes d’analyse ont fait de très grands progrès.

À quels progrès pensez-vous ?

Aujourd’hui, les paléoanthropologues étudient les fossiles en répartissant à l’aide de logiciel des centaines de repères anatomiques sur eux. Ainsi, on ne procède plus en identifiant quelques traits comme jadis, mais à partir de l’ensemble de la configuration en trois dimensions, décrite par des valeurs numériques considérées comme des variables aléatoires liées entre elles. Cela permet de définir ce que l’on nomme des « composantes principales », des combinaisons de ces variables permettant de réduire l’information redondante, apportée par les centaines de traits pris en compte, à seulement deux ou trois axes. Dans le plan défini par ces composantes principales, on place des points représentant des individus de telle ou telle espèce. Or, où se trouve le pariétal de Nesher Ramla sur ce plan ? Juste à côté des Néandertaliens d’Europe… que l’on connaît surtout à partir de fossiles datant de quelque 50 000 à 60 000 ans. Dès lors, est-il étonnant qu’un os de la même espèce, à la fois très fragmentaire, datant de 120 000 ans et trouvé au Proche-Orient, soit un peu différent du même os néandertalien européen ? Non.

La photo montre les deux fossiles de Nesher Ramla : une mandibule fragmentaire (à gauche) comportant deux dents, dont une seconde molaire permanente assez bien conservée, et un fragment d’os pariétal (à droite)

Si le pariétal est peu diagnostique, la mandibule de Nesher Ramla l’est peut-être plus ?

Les mandibules humaines sont des os très variables, mais toutes les mandibules non sapiens de la fin du Pléistocène moyen se ressemblent un peu : elles sont robustes, sans menton, etc. La lignée néandertalienne se distingue par quelques particularités. La mandibule de Nesher Ramla est assez abîmée, mais les analyses morphométriques de l’équipe d’Israel Hershkovitz montrent qu’elle est elle aussi très proche de celles des Néandertaliens. Plus significatif encore : les dents, certes cassées mais toujours présentes. Une seconde molaire permanente est en place. Si partout ailleurs on trouvait une telle dent, personne n’aurait d’état d’âme pour la déclarer néandertalienne ! Les caractères de ses racines et de sa couronne le sont, et sa jonction émail-dentine tombe exactement dans la distribution néandertalienne. Or, chez les primates, la topographie du joint émail-dentine est très diagnostique et constitue l’un des moyens les plus puissants pour identifier une espèce. Que dire de plus ?

Mais n’est-il pas étonnant que des Néandertaliens aient vécu au Proche-Orient il y a 120 000 ans ?

Non : plusieurs sites, plus récents que Nesher Ramla, ont déjà montré leur présence dans la région. L’individu de Nesher Ramla a été trouvé avec une industrie lithique moustérienne comportant ce que l’on nomme du débitage Levallois centripète. Après l’avoir d’abord attribuée à Homo sapiens, les paléoanthropologues se sont aperçus qu’au Proche-Orient il est difficile d’assigner un type de moustérien à un groupe ou à un autre. Pour moi, il est clair qu’à la fin du Pléistocène moyen une frontière entre les populations humaines africaines et eurasiatiques passait au Levant. Elle fluctuait au fil des changements climatiques et le Levant était certainement une zone d’hybridation, ce qui explique peut-être certaines particularités de l’individu de Nesher Ramla. Mais quand l’équipe d’Israel Hershkovitz en arrive à imaginer que ce spécimen représente la population ancestrale des Néandertaliens, qui, selon ces chercheurs, auraient donc évolué au Proche-Orient, c’est pour le moins… inattendu ! Les centaines de fossiles accumulés depuis cent cinquante ans prouvent en effet clairement qu’H. neanderthalensis a émergé bien plus tôt et en Europe.

Comment s’y est prise pour sa part l’équipe de Xijun Ni, qui a étudié le crâne de Harbin ?

Là, il s’agit d’un crâne extraordinaire tant par sa conservation que par son histoire. Mis au jour dans les années 1930 durant l’occupation japonaise du nord de la Chine, il a été caché dans un puits, puis donné par son découvreur sur son lit de mort à ses héritiers. Pour comprendre comment l’équipe chinoise s’y est prise, il faut savoir ce qu’est un arbre phylogénétique…

C’est un arbre de parenté, une sorte d’arbre généalogique des espèces ?

Oui… et non. La construction d’un arbre phylogénétique est très différente suivant que l’on dispose de matériel génétique ou pas. S’agissant de ce crâne daté par l’équipe de Xijun Ni d’environ 150 000 ans, il n’y a pas de matériel génétique. Établir un arbre phylogénétique est alors assez compliqué, parce que l’on ne peut s’appuyer que sur l’anatomie des fossiles. Toutefois, la ressemblance anatomique ne peut pas être utilisée comme la ressemblance entre des génomes, qui, elle, permet de calculer des distances génétiques. La morphologie osseuse n’est pas une traduction simple du génome. Ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de différences entre deux génomes que de grandes différences existent entre les morphologies. Et le contraire est vrai aussi : il est possible qu’une mutation affectant un seul nucléotide sur 3,2 milliards ait un effet radical sur le phénotype, en d’autres termes sur la forme de l’individu. Les paléoanthropologues ont pris conscience de ces problèmes il y a longtemps, et y ont notamment remédié en adoptant la cladistique. Selon cette méthode, tous les caractères morphologiques n’ont pas le même poids. Certains sont primitifs et hérités d’un ancêtre commun, de sorte que leur présence n’a guère d’intérêt en termes d’identification de relations de parenté – par exemple, tous les tétrapodes ont quatre membres ! Ce qui est important, ce sont les caractères dérivés, ceux qui, comme leur nom l’indique, ont changé – dérivé – depuis un ancêtre commun plus ou moins proche.

C’est la méthode suivie par l’équipe de Xijun Ni ?

Oui. La mise en œuvre de la cladistique est assez compliquée et nécessite l’emploi d’outils informatiques. Pour comparer des fossiles, on crée une matrice de caractères, c’est-à-dire des tableaux de nombres disposés en lignes et colonnes, où chaque nombre code, pour le fossile considéré, l’état plus ou moins dérivé du caractère. Un programme traite ensuite tout cela et livre des arbres de parenté probables. Ce point est très important : ces arbres ne sont que « probables » et ces analyses produisent toujours plusieurs solutions affectées de probabilités différentes. On peut ainsi arriver à des arbres différents mais aux probabilités proches… C’est ce qu’a fait l’équipe de Xijun Ni : elle a construit une matrice de caractères, qu’elle n’a pas fournie dans sa publication, puis, après avoir fait tourner un programme, proposé des âges de divergence entre espèces, bref l’arbre phylogénétique du genre Homo le plus probable selon elle.

Et comment est cet arbre ?

Pour le moins bizarre ! Ces chercheurs aboutissent à un arbre et à des dates de divergences entre ses branches en contradiction avec tout ce que l’on sait par ailleurs aujourd’hui. Je suis donc très réservé sur leurs conclusions, à savoir que la mandibule de Xiahe – dont j’ai contribué à montrer qu’elle est dénisovienne –, le crâne de Harbin et d’autres crânes similaires de Chine représentent un groupe frère d’Homo sapiens.

Pourquoi est-ce bizarre ?

Parce que la paléogénétique contredit totalement une telle conclusion ! Tout d’abord, les données génétiques démontrent massivement l’origine africaine récente de tous les hommes modernes. Les preuves sont multiples. Ainsi, toutes les lignées mitochondriales que l’on trouve hors d’Afrique s’enracinent dans une lignée africaine. L’ADN des mitochondries n’est transmis que dans les lignées féminines, qui proviennent toutes d’Afrique. Le même phénomène s’observe avec le chromosome Y, qui, lui, n’est transmis que par les hommes. Plus généralement, on constate que la variabilité génétique est plus grande en Afrique qu’ailleurs. C’est en fait très simple : pour se représenter la génétique de l’humanité actuelle, il suffit d’imaginer un arbre enraciné dans un jardin africain, mais dont une branche passe au-dessus du mur et s’avance dans le jardin eurasiatique voisin : l’origine africaine récente de l’homme moderne, c’est cela.

Le crâne exceptionnellement bien conservé de Harbin, de face et de biais.

Mais, surtout, dans son article, l’équipe de Xijun Ni évoque en filigrane les Dénisoviens et dit – avoue ! – que les dents encore présentes sur le crâne de Harbin ressemblent aux dents des hommes de la grotte de Denisova et à celles de la mandibule de Xiahe, qui est dénisovienne… J’ai le plus grand mal à comprendre tous ces efforts pour contourner la conclusion évidente : tous ces fossiles chinois sont en fait dénisoviens. Or les données paléogénétiques offrent un arbre phylogénétique des Homo eurasiatiques de la fin du Pléistocène autrement plus robuste que celui que cette équipe a construit, puisque nous disposons de génomes pour ces espèces (H. neanderthalensis, H. sapiens et les Dénisoviens). Et dans cet arbre, les Dénisoviens sont le groupe frère des Néandertaliens, et non celui d’H. sapiens.

Vous êtes donc surpris que Xijun Ni et ses collègues introduisent l’espèce Homo longi ?

Je ne le comprends pas et je suis surpris par leur choix de nom : dans le groupe de fossiles associé au crâne de Harbin dans leur arbre phylogénétique, il y a en effet déjà un fossile pourvu d’une dénomination latine : le crâne de Dali, daté d’environ 300 000 ans. Comment peuvent-ils ignorer le code international de la nomenclature zoologique sur lequel tout le monde s’est mis d’accord depuis longtemps ? Une fois que l’on a donné un nom à un groupe de fossiles, on n’en change plus… Si l’on est cohérent avec leur étude, leur fossile doit s’appeler Homo daliensis et non pas Homo longi. Je pense par ailleurs que d’autres fossiles chinois, que cette équipe a exclus de ce groupe, appartiennent en fait à la même espèce. C’est notamment le cas de l’homme de Mapa, doté lui aussi d’un nom latin et bien avant Homo daliensis. Ce groupe, je le répète, c’est tout simplement celui que l’on a découvert par la génétique à Denisova : les Dénisoviens.

Pourquoi l’équipe de Xijun Ni éviterait-elle le modèle de l’origine africaine récente de l’homme moderne pour proposer une relation directe entre H. sapiens et des fossiles chinois ?

Une particularité de la culture scientifique chinoise est d’être restée attachée au « modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne ». Selon cette théorie, les Homo du Pléistocène de chaque région du monde auraient évolué pour donner les hommes modernes : les Européens descendraient des Néandertaliens, les Australiens des Homo erectus javanais, les Extrême-Orientaux d’une forme pléistocène locale, et ainsi de suite. Ce modèle a été fortement défendu en 1984 par Milford Wolpoff, de l’université du Michigan, par Alan Thorne, de l’université de Sydney, et par Xinzhi Wu, à l’époque directeur de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin. Par la suite, les paléoanthropologues chinois ont longtemps continué à adhérer au modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne. Pour autant, le consensus scientifique écrasant aujourd’hui est que l’essentiel des génomes des hommes modernes provient d’Afrique, ce qui explique un fait incontournable : les anatomies des hommes modernes de toutes les régions du monde se ressemblent de très près.

Que conclure alors de tout cela ?

Pour être bref : non, on ne vient pas de découvrir deux nouvelles espèces humaines. On vient seulement d’étudier les fossiles d’un Néandertalien, au Proche-Orient, et d’un Dénisovien, en Chine.

Source : Pour la Science du 18/08/2021

Sapiens et Néandertal : il y a 200 000 ans, la rencontre oubliée

C'était un secret bien gardé. Des chercheurs viennent de découvrir qu'un petit groupe de Sapiens est sorti d'Afrique bien plus tôt qu'on ne le pensait… et qu'ils se sont hybridés avec Neandertal. Le témoin : un chromosome Y inconnu. Thomas Cavaillé-Fol déroule la pelote génétique de leurs amours…

Voici l'échappée la plus romantique de l'histoire de l'humanité. Jugez plutôt : des milliers de kilomètres traversés, des soupirants aux origines plus éloignées que tout ce que Shakespeare pouvait bien imaginer, et un secret gardé pendant environ 200 000 ans. Non, nous ne sommes ni voyeurs ni indiscrets : les amants démasqués sont nos ancêtres. Et leur histoire, aussi intime soit-elle, est aussi la nôtre. C'est l'ADN, cette information génétique enfouie au cœur des cellules, qui nous l'a racontée.

L'aventure met en scène notre lignée, celle d'Homo sapiens, et celle de Neandertal, cette espèce humaine cousine qui vivait encore dans l'ouest de l'Eurasie il y a environ 40 000 ans. Bien entendu, il n'est pas question ici de leur idylle bien connue, survenue juste après que notre espèce est sortie d'Afrique il y a 60 000 ans environ, et dont notre génome conserve toujours la ferveur sous forme de quelques pourcents d'ADN néandertalien. Non, le tout premier coup de foudre entre nos deux humanités a eu lieu bien avant cela : "Il y a entre 350 000 et 100 000 ans, sûre ment quelque part en Eurasie , ébruite Janet Kelso, de l'Institut d'anthropologie évolutive Max-Planck, de Leipzig (Allemagne), qui, avec son équipe, vient d'en révéler l'existence. C'est là, pour la première fois, qu'un groupe de pré-Sapiens s'est hybridé avec des néandertaliens."

Si cette rencontre précoce est restée si longtemps ignorée, c'est que notre génome n'en a gardé nulle trace. Et pour cause : les pré-Sapiens en question ont tout bonnement disparu. Ils ne sont pas nos ancêtres directs. "Ils devaient être moins nombreux que les néandertaliens, et se sont donc sûrement fait absorber, comme nous avons fini par absorber à notre tour Neandertal, après notre sortie d'Afrique" , pointe Mikkel Heide Schierup, spécialiste en génétique des populations à l'université d'Aarhus (Danemark).

Certes, des fossiles de Sapiens très anciens ont été retrouvés en Europe, comme un crâne vieux de 210 000 ans en Grèce : notre espèce s'aventurait déjà hors d'Afrique pour fouler la terre néandertalienne. Mais cela n'implique en rien une rencontre sulfureuse avec Neandertal. C'est donc le génome de celui-ci qu'il a fallu fouiller.

"De précédentes recherches avaient déjà suggéré qu'une telle hybridation pouvait avoir eu lieu , atteste Céline Bon, paléogénéticienne au Museum d'histoire naturelle de Paris. L'ADN mitochondrial de Neandertal, transmis par la mère [voir jargon] , est plus proche de celui de Sapiens que de celui de Denisova. Or, cela n'a pas de sens, puisqu'on sait que les lignées de Denisova et de Neandertal sont plus proches entre elles que de celle de Sapiens . Pour l'expliquer, il y a deux scénarios, pas incompatibles d'ailleurs : soit il y a eu une hybridation entre Neandertal et Sapiens avant celle de la sortie d'Afrique, soit Denisova s'est hybridé avec une autre espèce. Or cette étude confirme le premier scénario." Et en dévoile de nouveaux aspects.

Une propagation extrêmement efficace...

Car pour mettre au jour cette liaison inter-espèces, l'équipe de Janet Kelso s'est attaquée à une grande énigme du génome néandertalien : le chromosome Y, porté seulement par les hommes et transmis de père en fils. "Jusqu'ici, les seuls génomes néandertaliens assez bien séquencés étaient féminins ; impossible, donc, de faire une analyse poussée du chromosome Y, s'amuse Janet Kelso. Nous avons alors utilisé une technique appelée 'capture d'hybridation' sur plusieurs fossiles masculins dont le chromosome Y n'avait jamais pu être étudié. Il s'agit d'utiliser des sortes d'appâts, des petites séquences d'ADN du chromosome Y de Sapiens qui, grâce à leur proximité génétique, vont venir 'pêcher' les chromosomes Y néandertaliens et dénisoviens dans les échantillons."

Les chromosomes Y de trois néandertaliens et deux dénisoviens ont ainsi été séquencés pour la première fois, et comparés au nôtre. En comptant les différences existant entre ceux-ci, et en prenant en compte le nombre moyen de mutations survenant à chaque génération, l'équipe a estimé l'époque à laquelle l'ancêtre commun de chaque chromosome avait existé, soit l'âge de divergence des différentes lignées de chromosomes.

Résultat sans équivoque : les chromosomes Y des deux dénisoviens ont divergé du chromosome Y de Sapiens il y a environ 700 000 ans, soit au moment bien admis où la lignée Neandertal/ Denisova, tout juste séparée de Sapiens , aurait quitté l'Afrique pour envahir l'Eurasie. Sauf que les trois chromosomes Y néandertaliens, eux, auraient divergé du nôtre il y a seulement 350 000 ans environ ! Enfin, ces trois chromosomes Y néandertaliens n'auraient réellement divergé entre eux qu'il y a 100 000 ans. "Il y a donc forcément eu hybridation entre Sapiens et Neandertal, mais pas avec Denisova, entre -350 000 ans, date à laquelle un petit groupe de pré-Sapiens s'est détaché de sa population et a quitté l'Afrique pour l'Eurasie, et -100 000 ans, où on est certain que le croisement a eu lieu , éclaire Janet Kelso. Mieux, ces résultats concordent avec ceux obtenus lors de la comparaison de l'ADN mitochondrial, ce qui peut indiquer qu'il n'y a eu qu'un seul évènement d'hybridation."

Une analyse partagée par Mikkel Heide Schierup : "On ne peut pas vraiment savoir comment cet évènement s'est déroulé : peut-être plusieurs petits groupes se sont-ils rencontrés, peut-être seulement deux, mais en tout cas à peu près au même moment, et dans une même région d'Eurasie. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que les néandertaliens ont hérité à la fois du chromosome Y et des mitochondries Sapiens, c'est-à-dire que les couples se faisaient dans les deux sens - homme Neandertal/femme Sapiens, et inversement. Et aussi, que des enfants de ces deux types de couples, filles et garçons, ont été acceptés par la communauté néandertalienne." Plus qu'acceptés même, fait remarquer Céline Bon : "Ces enfants métis ont eu accès à la reproduction, ce qui veut dire qu'ils étaient nourris, protégés et socialement intégrés. Bien sûr, certains ont pu être rejetés, mais l'ADN ne peut pas le dire. Le fait est que l'ADN Sapiens issu de cet évènement s'est répandu dans la population néandertalienne avec un succès incroyable."

Source : Sciences et Vie du 17/08/2021

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vendredi 13 août 2021

Le génome du peuple Ayta prouverait la présence tardive de Denisova dans les Philippines

En 2010, l’analyse d’une phalange retrouvée en Sibérie dévoilait une nouvelle espèce humaine : l’Homo denisovensis, ou l’Homme de Denisova, du nom de la grotte dans laquelle il a été découvert. Depuis, son lien avec Homo sapiens ne cesse d’être souligné, et l’hypothèse de multiples rencontres avec ce congénère disparu se renforce alors que des parts importantes de son génome sont retrouvées chez les populations autochtones d’Asie du Sud-Est et d’Océanie.

Après son départ d’Afrique, il y a 60.000 ans, Homo Sapiens s’est déplacé en Asie du Sud-Est et en Océanie, qui comportaient alors deux mégacontinents, le Sundaland et le Sahul, puis a progressivement pris le dessus sur les espèces humaines archaïques présentes. A mesure que les outils d'analyse d’ADN progressent et que de nouvelles découvertes archéologiques sont faites, les modalités de ce phénomène se précisent. Et l’insularité des peuples autochtones d’Asie du Sud-Est et d’Océanie ayant favorisé la conservation du patrimoine génétique, l’étude de leur ADN est indispensable pour éclairer l’Histoire de l’évolution humaine.

Les Ayta philippins possèdent plus d’ADN de Denisova que les Papous

Jusqu’ici les Papous, population autochtone de Nouvelle-Guinée, semblaient pour les chercheurs être l'ethnie la plus marquée par l'ADN de Denisova. Mais une équipe suédo-philippine montre dans une étude parue dans la revue Current Biology qu’il pourrait être judicieux de détourner le regard vers les Philippines.

Le groupe de chercheurs s’est d’abord appuyé sur l’analyse de 2,3 millions de génotypes. Les génomes provenant de 118 ethnies des Philippines ont ainsi été analysés, et comparés à ceux d’autres groupes ethniques contemporains (papous, australiens, mais aussi est-asiatiques ou européens) ainsi qu’à Néandertal et Denisova. Il en est ressorti que les Ayta Magbukon et Ayta Ambala, les habitants de l’île de Luçon, aux Philippines, présentaient à la fois le plus petit taux de parenté avec les Est-Asiatiques (10 à 30%) et le plus grand taux de parenté à Denisova (30 à 40% plus important que celui des Australiens et des Papous). Cela signifie que si la parenté aux Est-Asiatiques, avec qui les autochtones philippins s’entremêlent depuis 2.200 ans, "dilue" l’importance de l’héritage génétique désinovien, certaines populations philippines, peu métissées, ont un niveau d’affiliation à Denisova inégalé.

Source : Sciences et Avenir du 12/08/2021

samedi 31 juillet 2021

La découverte d'un biface acheuléen au Maroc réécrit la préhistoire de l'Afrique du Nord

Le site recèle d'indices sur la présence de variants d'Homo erectus, constituant la plus ancienne occupation humaine de la région.

Son nom vient du gisement de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens, où fut découvert un outillage du Paléolithique inférieur dont la pièce caractéristique est le biface. Une équipe internationale a découvert l'Acheuléen le plus ancien d'Afrique du Nord, datant de 1,3 million d'années, dans la périphérie de Casablanca, a indiqué mercredi des chercheurs marocains ayant participé au programme de recherche.

Jusqu'à présent, les archéologues estimaient que la culture acheuléenne, dont l'une des caractéristiques est l'invention des outils bifaces, pendant le paléolithique inférieur, s'était établie il y a 700.00 ans dans cette partie d'Afrique du Nord. «Avec ce nouveau rebond chronologique, presque le double, le pays se positionne à l'échelle du continent (africain) où l'Acheuléen est documenté à presque 1,8 million d'années en Afrique de l'Est et 1,6 million d'années en Afrique du Sud», a expliqué l'archéologue marocain Abdelouahed Ben Ncer. Il s'agit d'une découverte «majeure» qui «contribue à enrichir le débat sur l'émergence de l'Acheuléen en Afrique», s'est félicité le codirecteur du programme franco-marocain Préhistoire de Casablanca, Abderrahim Mohib, lors d'une conférence de presse à Rabat. Cette recherche, parue dans la revue britannique Nature Report, a mobilisé 17 chercheurs marocains, français et italiens.

Elle s'appuie sur l'étude d'outillage lithique (bifaces, hachereaux ou piques) et géologique, extraits du site de la carrière «Thomas I», non loin de Casablanca (ouest), où des recherches sont menées depuis les années 1980. Les archéologues y ont découvert «l'un des assemblages acheuléens les plus riches d'Afrique», a souligné Abderrahim Mohib. «C'est très important car on parle du temps préhistorique, une période complexe avec peu de données.»

Les recherches ont également permis de découvrir «la plus ancienne occupation humaine au Maroc», a affirmé le codirecteur, précisant qu'il s'agissait de «variants de l'Homo Erectus ». En 2017, dans le site préhistorique de Jebel Irhoud (sud-ouest), des archéologues avaient découvert les restes d'Homo Sapiens de 300.000 ans, les plus vieux au monde. Cette découverte avait chamboulé la vision de l'évolution humaine.

Source : Le Figaro du 31/07/2021

La vie sur Terre aurait émergé il y a 3,42 milliards d’années

Une équipe de géologues aurait découvert le plus ancien microfossile de microbe et producteur de méthane prélevé dans la ceinture des roches vertes de Barberton en Afrique du Sud. D’après eux, des formes de vie capables de métaboliser le méthane pourraient avoir existé au fond des océans il y a 3,42 milliards d’années, en l’absence d’oxygène.

L’origine de l’émergence de la vie sur Terre est toujours débattue. Aurait-elle été amenée par les météorites ou les comètes, comme le propose la théorie de la panspermie ? Une autre hypothèse, la biogenèse, suggère qu’elle serait apparue dans la soupe primitive des premiers océans ou encore autour des profondes cheminées hydrothermales océaniques nommées fumeurs. Mais à quand remonte l’apparition de cette vie ?

Difficile de trancher. En effet, les conditions géochimiques terrestres il y a 4 milliards d’années sont assez mal connues. «L’environnement était probablement très hostile au développement de la vie», expliqueLaurence Lemelle, directrice de recherche au CNRS et au laboratoire de Géologie de l’ENS Lyon. «Mais dès 3,2 milliards d’années, on sait qu’il y avait une croûte océanique et des milieux marins peu profonds, donc on peut imaginer le développement d’une vie dans cet environnement. Pas celle des procaryotes qui poussent à 37 degrés dans nos laboratoires, mais peut-être comme celle des procaryotes qui vivent dans des milieux extrêmes».

«L’autre difficulté pour trouver les plus anciennes traces de vie fossile, c’est que plus on remonte dans le temps vers 4 milliards d’années, moins on trouve de surface terrestre ayant connu cette époque à cause de la tectonique des plaques, et plus les traces de vie sont effacées», complète son collègue Alexandre Simionovici, chercheur à l’Institut desSciences de la Terre et professeur à l’université de Grenoble.

La ceinture des roches vertes de Barbertonen Afrique du Sud constitue justement un terrain idéal pour rechercher des traces de vie ancienne, car il a connu peu de transformations métamorphiques fortes depuis la période géologique de l’Archéen (de 4 à 2,5 milliards d'années avant). Ce sont dans ces roches sédimentaires qu’une équipe de paléontologues et de géologues, dont font partieLaurence Lemelle et Alexandre Simionovici, a découvert les plus anciens microfossiles méthanogènes (producteurs de méthane) âgés d’environ 3,42 milliards d’années, très bien préservés et provenant de veines hydrothermales des fonds marins.

De quelle forme de vie s'agit-il ?

L’équipe s’est intéressée à une forme de vie dans un milieu hydrothermal de subsurface (une centaine de mètres sous la surface), une zone qui bénéficie de la lumière et d’un peu d’air. Il y a 3,42 milliards d’années, l’air contenait principalement de l'azote, du dioxyde de carbone et du méthane, mais pas d’oxygène. Quant à la température de l’eau, elle devait se situerautour de 30 degrés.

C’est dans cet environnement où une forme de vie aurait pu se développer, que les fossiles ont été découverts. Ces derniers prennent la forme de filaments d’une largeur d’un peu moins de 1 micron, commente Laurence Lemelle. «On observe ces formes filamentaires individuellement dans la roche, mais aussi sous des formes radiaires, ce qui évoque la formation de colonies microbiennes. Il pourrait bien s’agir d’une colonie de procaryotes.»

Mais comment être certain que ces objets filamentaires sont les fossiles de micro-organismesméthanogènes qui se développent sans oxygène ?

Une importante concentration en nickel

Les chercheurs se sont intéressés aux traces de métaux dans les filaments. En effet, les micro-organismes possèdent un panel de métaux de transition qui leur permettent de fonctionner, dont le nickel et le fer font partie. Ces métaux sontcontenus dans les protéines qui catalysent les réactions biochimiques.

Or, les micro-organismes dits méthanogènes se caractérisent par un excès de nickel par rapport aux autres. L’équipe s’est donc focalisée sur la détection de ce métal dans les fossiles, en s’appuyant sur la nano-spectroscopie d'absorption XANES (X-ray Absorption Near Edge Structure). Le spectre du nickel a été obtenu par fluorescence aux rayons X, qui permet d’avoir la composition atomique.

Résultat : les chercheurs ont découvert des niveaux de nickel très proches des cellules méthanogéniques actuelles, impliquées dans le métabolisme du méthane en l’absence d’oxygène. «Le nickel favorise en effet ce genre de chimie riche qui permet de donner de l’énergie pour entretenir ou donner la vie dans un environnement anaérobie », expliqueAlexandre Simionovici. Par ailleurs, «si nous nous sommes penchés sur la piste des micro-organismes méthanogéniques, c’est parce que nous savons qu’ils font partie des types de métabolisme les plus anciens», complète Laurence Lemelle.

En outre, d’autres exemples de micro-organismes producteurs de méthane et prenant la forme de filaments minces et courbés sont déjà connus, précise l’étude qui rapporte cette découverte dans la revue Science Advances. Cependant, il est difficile d’assurer que ces fossiles constituent une trace de vie ancienne, tant les roches et les matières organiques ont subi de transformations depuis l’Archéen. Toutefois, les nombreux indices laissent penser que cette hypothèse pourrait être la bonne.

«En dehors des rayons X, nous avons analysé notre échantillon à l’aide de plusieurs méthodologies -dont la microspectroscopie Raman qui est une méthode d’observation non destructive également utilisée sur Mars- et nous pouvons affirmer que nos résultats sont fiables», souligne le chercheur. «Mais comme à chaque fois dans le domaine de la paléobiologie, dès que l’on recule l’origine de la vie de quelques millions d’années, cela créé un débat chez les scientifiques !»

La quête de traces de vie ancienne sur Terre pourrait aussi aider la recherche dans l’exobiologie, notamment sur Mars. Les deux planètes ont connu un début d’histoire commun lorsqu’il y avait de l’eau sur la planète rouge, il y a environ 3,5 milliards d’années. Ainsi, lorsque les premiers échantillons martiens seront apportés sur Terre en 2030, ils pourront être analysés de la même manière que le sont actuellement les microfossiles terrestres: à l’aide notamment de rayons X, qui permettent de traverser les roches sans les détruire. «C’est dans ce cadre que s’inscrivent nos développements méthodologiques» conclut la chercheuse.

Source : Sciences et Vie du 30/07/2021

jeudi 29 juillet 2021

Ce que nous révèlent les groupes sanguins des Hommes de Néandertal et de Denisova

Le génome des Hommes de Néandertal et de Denisova a été séquencé mais de nombreux gènes n'ont pas encore été analysés. Une nouvelle étude montre que les groupes sanguins donnent des indices sur l'origine géographique des espèces et sur leur fertilité.

Les Hommes de Néandertal et de Denisova sont deux espèces du genre Homo aujourd'hui éteintes et ayant vécu en Eurasie, depuis l'Europe de l'Ouest jusqu'à la Sibérie. L'ADN d'individus appartenant à ces deux espèces a déjà été séquencé et a notamment permis de préciser les relations phylogénétiques de ces espèces avec Homo sapiens. Cependant, de nombreux gènes n'ont pas encore fait l'objet d'études poussées, dont les gènes responsables du groupe sanguin.

Il existe plusieurs dizaines de systèmes de groupes sanguins qui se réfèrent à des antigènes particuliers (plus de trois cents sont identifiés chez l'Homme) qui se trouvent à la surface des globules rouges. Cependant, tous ne sont pas régulièrement utilisés. Les systèmes ABO et Rh (pour rhésus) sont parmi les plus souvent mentionnés dans la vie courante. Les groupes sanguins correspondants peuvent donc être A+, AB- ou O+ par exemple.

D'autres systèmes tels que le Kell sont également importants à prendre en compte lors de transfusions sanguines. De plus, chaque système de groupe sanguin est déterminé à partir d'allèles dont le gène est localisé sur un chromosome en particulier. En ce qui concerne le système ABO, le gène se trouve sur la paire de chromosomes humains numéro 9 alors que le système Rh s'appuie sur un gène situé sur la paire de chromosomes numéro 1.

Une étude parue aujourd'hui dans Plos One s'est focalisée sur l'analyse des groupes sanguins d'un Dénisovien et de trois Néandertaliens datant d'une période située entre il y a 100.000 et 40.000 ans. Les auteurs se sont référés à sept systèmes de groupes sanguins couramment utilisés lors de transfusions sanguines.

Origine géographique et déclin des populations

Les auteurs de l'étude sont parvenus à établir plusieurs conclusions au terme des analyses des groupes sanguins. Ils ont tout d'abord démontré que Néandertal avait la même diversité de groupes sanguins dans le système ABO que l'Homme moderne et non uniquement le groupe O, comme supposé jusqu'à présent (ce qui peut exister chez d'autres espèces car tous les chimpanzés sont du groupe A et les gorilles du groupe B).

Les auteurs ont par ailleurs mis en évidence des allèles (différentes versions d'un gène) dont les associations sont cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle Néandertal et Denisova auraient une origine africaine.

Les associations sont cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle Néandertal et Denisova auraient une origine africaine

De plus, les groupes sanguins identifiés chez Néandertal ont un lien génétique avec ceux d'un aborigène australien et d'un indigène de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les auteurs interprètent ce résultat comme celui de la possibilité d'une hybridation entre Néandertal et l'Homme moderne avant la migration de celui-ci vers l'Asie du Sud-Est.

L'étude montre enfin que les Néandertaliens analysés présentent une diversité allélique faible. Certains allèles analysés sont de plus associés à une vulnérabilité accrue face à des maladies affectant les fœtus et les nouveau-nés, ce qui a mené à un fort taux de mortalité infantile chez ces espèces.

Source : Futura Sciences du 29/07/2021

lundi 19 juillet 2021

Seulement 7% de notre génome est propre à notre espèce

De nouveaux travaux suggèrent qu’environ 7% de notre génome est unique à notre espèce, et donc non partagé avec nos anciens cousins néandertaliens et dénisoviens. En outre, une fraction encore plus petite de notre génome est actuellement partagée par tous les humains modernes.

Qu’est-ce qui distingue les humains modernes des autres espèces humaines d’hominidés éteintes ?
Autrement dit, qu’est-ce qui rend les humains uniques ? Des chercheurs franchi une nouvelle étape vers la résolution de ce mystère en développant un nouvel outil : le Speedy Ancestral Recombination Graph Estimator (SARGE). Ce dernier favorise les comparaisons entre l’ADN des humains modernes et celui de nos ancêtres disparus (en prenant en compte les données manquantes dans les génomes anciens).

Les chercheurs savent déjà que les humains modernes partagent un peu d’ADN avec les néandertaliens, et dans une moindre mesure avec les dénisoviens. Toutefois, différentes personnes partagent différentes parties du génome. L’un des objectifs de cette nouvelle étude était d’identifier les gènes exclusifs aux humains modernes.

7% de notre ADN propres à notre espèce

Pour ces travaux publiés dans Science Advances, les chercheurs se sont appuyés sur 279 génomes humains modernes disponibles au Simons Genome Diversity Project. Ils les ont ensuite comparés à deux génomes de Neandertal et un génome de Denisovien extraits de fossiles vieux de 40 000 à 50 000 ans pour déterminer la fraction du génome humain moderne distincte des séquences génomiques de ces anciens cousins.

Selon ces travaux, seulement environ 7% de notre ADN serait propres à notre espèce. “C’est un pourcentage assez faible“, a déclaré Nathan Schaefer, biologiste computationnel à l’Université de Californie et co-auteur du nouvel article.

Les chercheurs ont également découvert qu’une fraction encore plus petite de notre génome, environ 1,5%, serait à la fois unique à notre espèce et partagée entre toutes les personnes vivantes aujourd’hui. Ces fragments d’ADN peuvent contenir les indices les plus significatifs sur ce qui distingue vraiment les êtres humains modernes.

“Tout ce que nous pouvons dire pour le moment, c’est que ces régions du génome sont hautement enrichies en gènes liés au développement neural et à la fonction cérébrale“, explique Richard Green, de l’Université de Californie et co-auteur de l’étude.

Deux vagues de mutations

En retraçant le moment de ces mutations, les chercheurs ont également souligné deux poussées adaptatives ayant contribué à des parties distinctement humaines du génome, il y a 600 000 ans et 200 000 ans. D’après les chercheurs, ces évolutions ont eu un impact sur les gènes impliqués dans des processus tels que la croissance des neurones, la fonction synaptique, le développement du cerveau et l’épissage de l’ARN.

“En utilisant de nouveaux outils pour l’édition du génome et des modèles d’organoïdes cérébraux pour la fonction neuronale, ces mutations sont des cibles évidentes pour les études expérimentales visant à déterminer ce qui a été sélectionné chez nos ancêtres humains après divergence avec nos parents éteints les plus proches“, écrivent les auteurs.

Parallèlement aux séquences néandertaliennes qui remontaient au mélange entre les Néandertaliens et les populations humaines modernes en dehors de l’Afrique, ces travaux ont également souligné plusieurs épisodes de mélange impliquant des humains modernes et plusieurs populations de dénisoviens, et non une seule.

Source : SciencePost du 19/07/2021

samedi 17 juillet 2021

Qui sont les Yamnayas, peuple nomade qui a bousculé l'Europe il y a 5000 ans ?

Il y a 5.000 ans, les Yamnayas, venus de la steppe eurasienne, ont migré vers l’ouest de l’Europe, et se sont installés dans différentes régions du continent. Leur arrivée marque durablement le patrimoine culturel et génétique des habitants de l’Europe de l’Ouest, de l’Âge du Bronze à nos jours.

D’où vient le patrimoine génétique des Européens modernes ? Depuis les années 2010, les séquençages des génomes d’individus ayant vécu à l'âge du Bronze, entre 2.700 et 900 avant J.-C., se multiplient, s’appuyant sur les progrès dans l’étude des os anciens. Les nouvelles techniques ont permis d'identifier quatre peuples fondateurs de l’Européen moderne, mais aussi de répondre à une question à laquelle l’archéologie seule ne parvenait pas à répondre : grâce à l’analyse d’ADN, nous savons aujourd’hui que l’apparition de nouvelles technologies et coutumes marquant l’entrée dans l’âge du Bronze serait liée aux déplacements des Hommes, et non des idées. Ces dernières années, le poids de l’immigration des Yamnayas, tribu nomade de culture Yamna originaire des steppes eurasiennes occupant le territoire des actuelles Ukraine et Russie, est alors revu à la hausse.

L’héritage des Yamnayas en Europe

La culture des Yamnayas se caractérise par une façon originale d’enterrer les morts : ils peignaient les corps avec un pigment ocre et les enterraient individuellement, en formant un tumulus. Cette pratique est à l’origine de leur nom, tiré du qualificatif russe désignant les "tombes en fosse", et s'est ensuite étendue à l'Ouest de l'Europe.

En 2015, l’analyse d’une soixantaine de génomes renforce la théorie selon laquelle les Yamnayas sont aussi à l'origine de la culture de la céramique cordée, style de poterie caractéristique de l'Europe centrale et orientale du troisième millénaire avant J.-C., reconnaissable par ses gravures obtenues par la pression de cordelettes sur la paroi du récipient avant sa cuisson.

Les Yamnayas décoraient d'ocre leurs morts et les enterraient dans des tombes individuelles.

Le lien entre les Yamnayas et la population relative à la culture de la céramique cordée a été établi par la génétique, qui a révélé qu'ils partageaient une grande partie de leurs patrimoines génétiques respectifs. C'est ainsi que l'analyse ADN a permis d'expliquer les apparents transferts culturels entre l'Est et l'Ouest de l'Europe en prouvant la migration des Yamnayas, et d'éclairer l'évolution des Européens. Il y a 5.000 ans, le génome des Européens de l'Ouest était semblable à ceux des chasseurs-cueilleurs, descendants des premiers Homo sapiens arrivés en Europe il y a plus de 45.000 ans, et des agriculteurs du Moyen-Orient, arrivés il y a 7.500 ans, lesquels ont cohabité pendant 2.000 ans. Mais le génome des Européens est profondément transformé par l’arrivée des Yamnayas. En Angleterre, il est remanié à près de 90% !

Les dessous du "grand remplacement"

Une question persiste : comment sont-ils parvenus à transmettre leur patrimoine génétique avec une telle ampleur ? Pour Kristian Kristiansen, professeur d'archéologie à l'université de Göteborg (Suède), il n’y a pas de doute, la rapidité avec laquelle les Yamnayas se sont étendus est une preuve de leur brutalité, comme il l'explique à New Scientist. Pour d’autres, c’est leur supériorité physique, due à leur grande taille et à leur régime alimentaire riche en protéines qui expliquerait leur succès au combat.

Mais leur notoriété de grands meurtriers ne fait pas consensus. Certaines études soulignent plutôt le contexte défavorable pour les Hommes présents sur les terres européennes à leur arrivée. A ce moment, en effet, l’Europe traverse une importante crise provoquée par le déploiement de la première épidémie de peste en Europe de l’Ouest. D'autres envisagent aussi que d'éventuels changements climatiques aient pu rendre les terres moins exploitables, favorisant ainsi l’activité d’élevage des Yamnayas au détriment de la culture des terres menée par les Européens d’alors.

Tous ces éléments constituent ainsi autant de nuances face à la réputation belliqueuse des nomades des steppes eurasiennes, alors qu’aucune trace de massacre n’a été retrouvée. Quel qu'en ait été le moyen, les Yamnayas ont durablement marqué le territoire européen : certains chercheurs les identifient même comme le peuple à l’origine des langues indo-européennes, puisque des populations indiennes et iraniennes portent aussi leurs marqueurs génétiques. Pour le moment, nous pouvons tout de même remercier les Yamnayas, puisque selon une étude publiée en 2015 dans la revue Nature, l’on tiendrait d'eux la capacité à digérer le lait !

Source : Sciences et Avenir du 17/07/2021

vendredi 16 juillet 2021

De l’ADN d’Hommes, de loups et de bisons retrouvé dans un sédiment vieux de 25 000 ans

De l’ADN ancien a pu être retrouvé dans les sols d’une grotte en Géorgie. Ces séquences d’ADN vieilles de 25.000 ans appartenaient à des Hommes, des loups et des bisons. Elles témoignent de l’histoire des populations humaines et animales de cette époque.

Le sol a parlé. Des Hommes, des loups et des bisons ont occupé une grotte de Géorgie il y a 25.000 ans. C’est grâce à de l’ADN qu’ils ont pu être identifiés. Contre toute attente, celui-ci n’a pas été retrouvé dans des os, mais directement dans le sédiment qui composait le sol de la cavité. Des biologistes autrichiens ont publié cette découverte dans Current Biology. Ils ont retrouvé dans un échantillon de sédiment plusieurs millions de séquences d’ADN.

De l’ADN dans la terre

La grotte de Satsurblia a été découverte en 1975, et depuis plusieurs campagnes de fouilles s’y sont succédé. "Elles ont mis en évidence l'utilisation de la grotte par les humains à différentes périodes de temps, au moins de 25.000 ans à 13.000 ans avant notre ère", raconte Pere Gelabert, chercheur à l’Université de Vienne et premier auteur de l’étude, à Sciences et Avenir. "Mais, il n'y avait pas d'ossements humains récupérés dans les couches les plus anciennes. Nous devions donc trouver d’autres méthodes pour documenter la génétique des peuples qui ont habité la grotte avant le dernier maximum glaciaire [22 000 – 17 000 ans avant aujourd’hui]", explique Pere Gelabert. Seuls subsistaient de cette époque des traces de foyer et des outils, principalement des lamelles et des burins en pierre.

Retrouver de l’ADN sans l’intermédiaire d’ossements ou de dents est une méthode récente.

Elle a été mise au point en 2017 par des paléogénéticiens de l’Institut Max Planck en Allemagne. Cette technique est une révolution, permettant l’accès à de nouvelles sources d’informations génétiques sur nos ancêtres. Depuis, l’utilisation de cette méthode se multiplie. Il a ainsi été possible de découvrir dans la grotte de Denisova (Sibérie) des traces de Neandertal et de l’Homme de Denisova, des anciennes espèces humaines.

Un groupe humain inconnu

Pour la grotte de Satsurblia, le séquençage de l’ADN a permis de déterminer que l’ADN humain provenait probablement de plusieurs femmes. Elles vivaient alors il y a environ 25.000 ans, d’après les datations radiocarbones effectuées sur le sédiment. Ce qui correspond à une époque qui se trouve avant le dernier maximum glaciaire, une période très froide durant laquelle le nord de l’Europe était sous la glace. Cet ADN ancien apporte alors des informations précieuses sur les groupes humains qui vivaient avant cette période. Celui-ci appartiendrait à un groupe jusque-là inconnu des scientifiques. "Il s’agit d’un groupe d'humains qui vivait dans le Caucase avant la dernière période glaciaire et qui est complètement différent de celui qui vivait après cette période. Ce qui signifie que la population a été complètement remplacée au cours de cette glaciation", analyse Pere Gelabert. Sa comparaison avec des génomes humains actuels montre qu’il aurait contribué aux populations eurasiatiques présentes. Il n'existe que deux témoins de ce groupe : le génome de Satsurblia et un autre génome retrouvé dans un os daté d’il y a 25.500 ans de la grotte voisine de Dzudzuana.

En ce qui concerne les ADN de loup et de bison, leur étude a également montré qu’il provient de plusieurs individus. Pour les loups, il s’agirait d’une ancienne lignée inconnue jusqu'à aujourd'hui et qui n'aurait pas survécu à la période glaciaire. Cette lignée ne serait, en effet, pas directement liée aux ancêtres des loups et des chiens actuels. Pour Pere Gelabert, "ce résultat prouve l'existence de multiples groupes de loups avant la période glaciaire. Ce qui montre qu’il devait y avoir une grande diversité de populations, car ce groupe-ci a peu contribué aux populations actuelles." Les mêmes conclusions ont pu être extraites des résultats concernant les bisons. Ces données reflètent ainsi l’image de changements importants des populations animales et humaines qui se sont déroulés durant cet âge glaciaire.

Des Hommes, des loups et des bisons … dans la même grotte ?

Mais quel est lien entre ces trois espèces ? Occupaient-elles la grotte au même moment ? Les chercheurs ne peuvent conclure à ce sujet. Les séquences d'ADN peuvent provenir d’animaux qui ont vécu à des centaines d'années d'intervalle. Dans ce contexte, les couches archéologiques couvrent, en effet, de très longues périodes de temps. Les archéologues ont trouvé de nombreux os de bisons et de chiens dans plusieurs couches de la grotte. Ce qui signifie que ces deux espèces ont dû fréquemment habiter cet endroit. "Mais malheureusement, nous ne pouvons pas savoir si toutes ces espèces y ont vécu au même moment", souligne Pere Gelabert.

Plus on recule dans le temps, plus il est difficile de retrouver de l’ADN suffisamment bien conservé pour être analysé. Pouvoir étudier l’ADN contenu dans les sols, et non plus seulement celui issu des restes osseux, augmente les chances de pouvoir en apprendre plus sur ces populations humaines et animales passées. L’équipe de Pere Gelabert a ainsi pour projet de continuer à investiguer le sol de la grotte de Satsurblia pour étudier les niveaux encore plus anciens, jusqu’à 50.000 ans avant le présent. Les recherches vont également s’étendre à d’autres grottes européennes. Les sols n’ont ainsi pas fini de nous raconter notre histoire.

Source : Sciences et Avenir du 16/07/2021