Une conque modifiée datant de 18 000 ans découverte dans la grotte de Marsoulas servait aux chasseurs-cueilleurs à émettre des sons puissants.
Onze novembre 2020. Emmanuel Macron et deux militaires se raidissent au garde-à-vous devant la statue de Georges Clemenceau, le « père de la victoire » de la Première Guerre mondiale, tandis que résonne le clairon. L’esprit sacré républicain est célébré dans un rituel associant sons et images. Il y a quelque 18 000 ans, une scène comparable s’est peut-être produite devant le bison ponctué de la grotte de Marsoulas, en Haute-Garonne, à ceci près que le clairon était une conque marine.
Les Magdaléniens jouaient-ils de la conque devant le bison ponctué de la grotte de Marsoulas ?
Avec ses collègues chimiste, anthropologues, spécialistes de la perception du son, Carole Fritz, chercheuse CNRS à la maison des Sciences de l’homme de Toulouse, vient de réétudier cette conque – la coquille d’un triton à bosses (Charonias lampas) –, oubliée pendant quatre-vingts ans dans les collections du Muséum de Toulouse, après avoir été découverte à l’entrée de la grotte de Marsoulas en 1931. Occupée par des chasseurs du Magdalénien (18 000 à 12 000 ans avant le présent) cette grotte ornée est connue pour son magnifique bison gravé peint sous la forme d’un nuage de 320 points d’ocre rouge apposés avec le pouce.
La conque musicale de la grotte de Marsoulas. On aperçoit des traces d’ocre à l'intérieur du pavillon
Des ponctuations d’ocre sont également encore visibles à l’intérieur du pavillon de la conque. Le coquillage a été modifié à l’aide d’outils en pierre pour le transformer en un instrument à vent. Pour cela, l’artisan a fait sauter la pointe, puis retouché à petits coups l’embouchure de 3,5 centimètres de diamètre obtenue afin de l’égaliser. Une couche organique marron recouvre toujours l’embouchure, ce qui suggère que le facteur d’instrument y a fixé un tube – possiblement un os creux d’oiseau. Les parois des deux premières spires sont percées, sans doute pour pouvoir avancer le tube afin d’injecter l’air dans la partie médiane de la conque. Enfin, un trou de 3,5 centimètres de profondeur a été creusé à travers le pavillon.
Cette conque arrangée est-elle pour autant un instrument de musique ? Pour le vérifier, les chercheurs ont enregistré et analysé le son produit en soufflant dans l’embouchure (préalablement protégée). Un joueur de cor et musicologue spécialiste des instruments à vent a réussi à produire trois sons complexes composés d’une note fondamentale grave de fréquence inversement proportionnelle à la longueur de l’instrument (256 Hz, 265 Hz et 285 Hz) et de plusieurs harmoniques avec un bruit de fond relativement réduit.
Comme dans un clairon, ces sons résultent de la mise en résonance de l’air contenu dans la conque : l’onde sonore émise en continu par les lèvres en vibration du joueur est en partie réfléchie vers l’intérieur à la sortie de l’instrument, si bien qu’après quelques allers-retours de l’onde, suffisamment d’énergie acoustique s’est accumulée au sein de l’instrument pour qu’un régime stationnaire s’installe, accompagné par l’émission d’un puissant son constant. De fait, les chercheurs ont mesuré que l’intensité sonore à 1 mètre du pavillon de la conque est de 100 décibels. Assourdissant comme un clairon !
Coupe de la conque de Marsoulas et le spectre des trois sons qu'elle produit.
En redatant par les techniques modernes des charbons de bois et un os d’ours provenant de la même strate que la conque dans la grotte de Marsoulas, Carole Fritz et ses collègues ont établi que le coquillage date de quelque 18 000 ans, soit du tout début du Magdalénien. À cette époque, d’énormes glaciers écrasaient les Pyrénées, tandis que les chasseurs-cueilleurs magdaléniens poursuivaient les rennes dans un paysage périarctique glacial.
La conque de Marsoulas serait ainsi la plus vieille conque musicale connue en France et dans le monde. La plus ancienne connue en Europe auparavant était grecque, et les chercheurs en ont repéré une d’origine syrienne très similaire à celle de Marsoulas, mais non datée. La collection de conques du musée du Quai Branly, à Paris, illustre en outre que nombreuses cultures côtières en Europe, en Asie, en Océanie, dans les Amériques ont transformé par diverses techniques des conques en instruments à vent.
Les hommes préhistoriques connaissaient d’autres instruments de musique, puisque des flûtes datant de l’Aurignacien (35 000 avant le présent) nous sont parvenues, et des indices suggèrent que des instruments de percussion en peau, en bois et d’autres matières organiques qui ne se sont pas conservées, existaient. Les Magdaléniens jouaient-ils des morceaux mêlant coups de tambours, mélodies de flûtes et puissants sons de conques ?
La ressemblance entre les points d’ocre décorant la conque de Marsoulas et ceux qui constituent le bison évoque par ailleurs un rapport étroit entre l’instrument de musique et l’œuvre pariétale. Dès lors, dans un parallèle avec les cérémonies militaires actuelles, on peut imaginer que la conque servait à cadencer la célébration devant le bison (son totem) d’un puissant chasseur…
Source : Pour la Science du 11/02/2021


