Alors que des paléoanthropologues israéliens prétendent avoir trouvé l’ancêtre de Néandertal, des Chinois revendiquent l’origine des sapiens.
Commençons par la trouvaille du paléoanthropologue Israël Hershkovitz. C'est déjà lui qui, en 2018, annonçait la découverte d'un fragment de mâchoire appartenant à un Homo sapiens primitif vieux de quelque 200 000 ans, faisant ainsi sortir d'Afrique l'homme moderne 100 000 ans plus tôt qu'on ne le croyait jusque-là.
Cette fois, il annonce dans la prestigieuse revue Science la découverte d'ossements fossiles appartenant, d'après lui, à une nouvelle espèce humaine. Celle-ci pourrait être, ni plus ni moins, à l'origine des Néandertaliens, eux qu'on croyait être apparus en Europe ! La fouille s'est déroulée dans une carrière située près de la ville de Ramla sous la direction de l'archéologue Yossi Zaidner de l'Université hébraïque. Au fond d'un trou de huit mètres de profondeur, son équipe est tombée sur de très nombreux ossements d'animaux et d'humains, ainsi que sur beaucoup d'outils en pierre.
Morphologie inédite
Dès le premier coup d'œil, la morphologie des ossements humains est apparue inédite. Ceux-ci appartiendraient-ils à une nouvelle espèce humaine ? Les dents et les mâchoires rappellent les Néandertaliens, tandis que la forme du crâne évoque plutôt les sapiens primitifs. En revanche, l'absence de menton et la présence de grandes dents étonnent. Toutes ces caractéristiques inédites rassemblées chez un même individu ayant vécu entre 140 000 et 120 000 ans avant nous font penser à Hershkovitz et à Zaidner qu'ils ont trouvé un nouvel Homo, baptisé illico Homo Nesher Ramla. Et d'émettre l'hypothèse que cette espèce serait l'ancêtre à la fois des Néandertaliens d'Europe et d'une population archaïque d'Homo en Asie.
Grande importance scientifique
Selon nos deux lascars, cette nouvelle espèce d'Homo serait apparue dans la région il y a 400 000 ans, avant d'être rejointe 200 000 ans plus tard par les premiers sapiens primitifs sortis d'Afrique. Il s'ensuit une longue cohabitation de 100 000 ans. Puis les sapiens, ayant des fourmis dans les jambes, auraient profité d'un réchauffement du climat pour envahir l'Europe.
Les deux Israéliens pavoisent : « La découverte d'un nouveau “type d'Homo” est d'une grande importance scientifique. Cela nous permet de donner un nouveau sens aux fossiles humains précédemment trouvés, d'ajouter une autre pièce au puzzle de l'évolution humaine et de comprendre les migrations des humains dans l'ancien monde. Même s'ils vivaient il y a si longtemps, à la fin du Pléistocène moyen, entre 474 000 et 130 000 ans, le peuple Nesher Ramla peut nous raconter une histoire fascinante, révélant beaucoup de choses sur l'évolution et le mode de vie de leurs descendants », déclare Israël Hershkovitz. Le Dr Yossi Zaidner renchérit : « Les découvertes archéologiques associées aux fossiles humains montrent que Nesher Ramla Homo possédait des technologies de production d'outils avancées et a très probablement interagi avec l'Homo sapiens local. »
N'ont-ils pas trop fait mousser leur découverte ?
Pour autant, il reste encore à convaincre leurs collègues paléoanthropologues. Ces deux-là n'ont-ils pas fait mousser leur découverte ? Professeur au Collège de France, et certainement celui au monde qui connaît le mieux l'histoire humaine, Jean-Jacques Hublin émet quelques doutes : « Les restes sont très fragmentaires et, de mon point de vue, surinterprétés compte tenu de leur état de conservation. Le meilleur diagnostic, c'est celui concernant la denture, qui indique clairement une forme apparentée aux Néandertaliens. Mais on est loin de l'Europe et, comme c'est généralement le cas au Proche-Orient, les Néandertaliens s'éloignent des standards habituels. Le pariétal semble effectivement plutôt primitif, mais s'il a 140 000 ans… De là à faire de cet homme l'origine des Néandertaliens européens, je ne vois pas trop la logique. On connaît en Europe des formes un peu comparable vieilles de 400 000 ans. »
Découverte d'un paysan chinois
Quasiment le même jour, c'est une équipe chinoise associée au paléoanthropologue anglais bien connu Chris Springer qui annonce dans une revue scientifique plus confidentielle avoir identifié une espèce très proche d'Homo sapiens, nommée Homo longi. L'histoire est amusante. Tout part d'un crâne découvert par un paysan chinois dans les années 1930. La Chine étant alors occupée par les Japonais, l'homme planque sa découverte au fond d'un puits. Sur son lit de mort, il apprend à son fils l'existence de ce crâne. Finalement, celui-ci prévient des archéologues, qui le repêchent en 2018. Ils le datent de 146 000 ans. Mais « sans garanti du gouvernement » car son long séjour dans un puits a probablement faussé les mesures. Quoi qu'il en soit, les auteurs de l'article font de leur bonhomme le plus proche parent des Homo sapiens. Une fois de plus, on n'est pas loin de la vieille obsession des Chinois à vouloir faire naître notre espèce dans leur pays !
Le crâne d'un Denisovien
Là encore Jean-Jacques Hublin émet de gros doutes sur cette hypothèse. « L'arbre généalogique qu'ils font des Homo est complètement discordant avec les résultats de dix ans d'études paléogénétiques. Pour ma part, je pense que ce fameux crâne est celui d'un Denisovien, l'espèce sœur de Néandertal qui a peuplé l'Asie. »
Ces deux annonces simultanées doivent donc être prises avec des pincettes. Il est tellement plus valorisant de prétendre avoir trouvé une nouvelle espèce d'Homo qu'un os quelconque ! Et puis cela aide à trouver une publication dans une revue scientifique.
Source : Le Point du 25/06/2021