samedi 26 juin 2021

Une grotte « préhistorique » découverte en Normandie ?

Des retraités pensent avoir identifié une cavité ayant été habitée il y a 14 000 ans. Les archéologues restent dubitatifs. Explications.

Une nouvelle grotte recelant de nombreuses gravures datant de l'Azilien [une période s'étendant entre 12 000 et 10 000 ans avant notre ère, NDLR] vient d'être découverte en Normandie orientale. » L'information, publiée en mai dernier dans le numéro 22 du bulletin du Centre de recherches archéologiques de Haute-Normandie, a mis en émoi bien des préhistoriens.

Rendue publique par un article cosigné par un spéléologue, Jean-Claude Staigre, et par l'ancien conservateur du musée du Havre Jean-Pierre Watté, la découverte a, il est vrai, de quoi séduire. Les signataires de l'article n'écrivent-ils pas avoir identifié des dessins en chevron, des représentations animales (cervidé, cheval, mammouth, lion et saumon) mais aussi, et surtout, de multiples figures anthropomorphiques (visages, silhouettes, femmes sans tête correspondant au type Lalinde-Gönnersdorf) ?

Une expertise en cours

Contactés, les auteurs de cet article n'ont pas donné suite à notre demande d'entretien. Mais Le Point a reconstitué le film de cette « découverte ». C'est Jean-Claude Staigre, qui cartographie depuis plusieurs décennies les sous-sols de la Normandie, qui a repéré les motifs mentionnés, dans une cavité dont la localisation précise n'a pas été communiquée afin d'éviter toute dégradation avant que le Service régional de l'archéologie ait pu prendre les mesures conservatoires indispensables.

Contactés, les services préfectoraux se refusent aujourd'hui à confirmer la nouvelle. Ils semblent même embarrassés à l'idée qu'elle soit relayée dans la presse. Craignent-ils que des archéologues amateurs ne perturbent le travail scientifique en se mettant en quête du lieu ? Ou, comme cela se murmure dans la communauté des préhistoriens, redoutent-ils un scénario semblable à celui de Chauvet, où un long contentieux avec les découvreurs de cette grotte, aux parois couvertes de peintures rupestres, avait donné lieu à une succession de procès ? Les deux sites n'ont pourtant pas grand chose à voir.

La direction régionale des affaires culturelles (Drac) de Normandie, sollicitée, se refuse à répondre à nos questions. Une expertise est en cours dans la grotte et les services de l'État semblent attendre ses conclusions pour se prononcer. Selon nos informations, c'est Jean-Michel Geneste, ancien conservateur général du patrimoine et ex-directeur du Centre national de la préhistoire, qui serait responsable de cette enquête scientifique. En attendant qu'il rende son avis, les spécialistes de la période ne dissimulent cependant pas une forme de scepticisme face à cette « découverte ».

Empreintes humaines ou griffures animales ?

« Les clichés des gravures rupestres que j'ai vus ne me permettent pas d'affirmer qu'ils sont bien d'une main humaine », énonce ainsi le préhistorien Boris Valentin, professeur à la Sorbonne, qui croit plutôt y voir des griffures de blaireaux. « Il y a quelque chose de louche dans la manière dont les découvreurs ont orchestré leur communication », énonce un autre archéologue, sous le couvert de l'anonymat.

Si la plupart des grottes ornées identifiées à ce jour ont surtout été découvertes plus au sud (en Dordogne ou en Ardèche), la Normandie a pourtant bien été habitée à l'époque préhistorique. Depuis la découverte de la grotte de Gouy, en 1881, où une belle tête de cheval a été retrouvée, à une dizaine de kilomètres de Rouen, plusieurs sites paléolithiques ont ainsi été identifiés dans la région.

En 2012, des fouilles intervenues au Rozel, dans le département de la Manche, ont ainsi révélé plus de 250 empreintes de pieds vieilles de 80 000 ans. Dominique Cliquet, conservateur du patrimoine au service régional de l'archéologie de Normandie, a publié en septembre 2019 les premiers résultats de son étude sur le site. Pour les paléoanthropologues et les archéologues, ces empreintes de pas fossilisées ouvrent « une fenêtre inespérée sur de brefs moments de vie d'espèces disparues ». D'autant que les empreintes de pieds attribuées aux néandertaliens sont extrêmement rares. Dominique Cliquet, qui est également associé à l'expertise sur les gravures retrouvées par M. Staigre, n'a pas donné suite à nos sollicitations.

Source : Le Point du 25/06/2021