vendredi 11 août 2023

L’ADN ancien révèle la généalogie d’un village d’agriculteurs du Néolithique

Non seulement c'est la première fois que l'on peut établir des liens de filiation entre autant de personnes pour la période préhistorique, mais la paléogénétique montre ici qu'elle peut aussi mettre en lumière des schémas d'organisation sociale.

Pour reconstituer son arbre généalogique, on a aujourd’hui facilement accès à de nombreux documents (actes de naissance, de décès, certificats de mariage…), alors que pour établir des filiations entre individus au Néolithique, les archéologues ne disposent que de très peu d’indices. Mais désormais, grâce à la paléogénétique (l’analyse de l’ADN ancien), il est possible de retisser des liens qui passeraient autrement inaperçus.

Les liens familiaux d’agriculteurs d'il y a 7.000 ans dans ce qui n’était pas encore la France

Comme ils viennent de l’annoncer dans la revue Nature, c’est précisément ce à quoi sont parvenus les généticiens de l’université de Bordeaux et de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig en identifiant deux arbres familiaux parmi les défunts d'une importante nécropole néolithique française, celle de Gurgy "Les Noisats", dans le Bassin Parisien. Un véritable tour de force car, avec sept générations représentées, ces deux arbres sont non seulement les deux plus vastes établis à partir de l'ADN ancien, mais ils révèlent des structures sociales élaborées, basées sur des lignées paternelles et sur l’exogamie féminine (c'est-à-dire des unions avec des femmes venues d'ailleurs).

Ce schéma a permis à cette communauté agricole de vivre dans de bonnes conditions, avec un fort taux de fécondité, même si en définitive elle n’est restée que peu de temps sur ce site, peut-être parce qu’elle ne maîtrisait pas encore une agriculture durable. C’est la première fois que l’on peut se représenter de manière aussi concrète les liens familiaux et les schémas sociaux assurant la prospérité d’un groupe d’agriculteurs il y a 7.000 ans dans ce qui n’était pas encore la France.

Une nécropole du Néolithique avec 128 sépultures

Le site de Gurgy "les Noisats", près d’Auxerre, est une nécropole du Néolithique moyen daté de 4850-4500 avant notre ère. Il contient 128 sépultures et a ceci de particulier qu’il abrite des hommes, des femmes et des enfants faisant partie de la population ordinaire, et non une société de l’élite. À cette époque, les individus de haut rang étaient en effet inhumés dans des sépultures monumentales, de type mégalithique. Mais rien de tel à Gurgy, ce qui en fait un site "exceptionnel tant par sa taille que par sa nature", précise à Sciences et Avenir Maïté Rivollat, archéologue à l’université de Gand et première auteure de l’étude, car il "surpasse de loin en nombre de sépultures les rares autres sites sans monuments de la région".

Sur les 128 inhumations, les chercheurs ont réussi à extraire l’ADN ancien de 94 individus et à relier la plupart d’entre eux du point de vue génétique. Ils se répartissent en effet entre deux familles principales : la première comptant 64 personnes (20 de sexe biologique féminin, 44 de sexe biologique masculin) sur 7 générations, la seconde comptant 12 personnes (7 de sexe biologique féminin, 5 de sexe biologique masculin) sur 5 générations.

L'arbre le plus étendu reliant les individus inhumés sur le site de Gurgy compte 64 personnes

Les hommes restent au village, les femmes se marient ailleurs

En examinant ces deux familles, les chercheurs remarquent aussitôt une particularité de taille : les générations sont reliées entre elles quasi uniquement par les lignées masculines. Par ailleurs, les femmes adultes ayant une descendance n’ont pas d’ancêtres sur le site. "Ce schéma général indique une exogamie féminine et un système résidentiel virilocal dans lequel les femmes migraient de leur lieu de naissance vers le lieu de résidence de leur partenaire reproducteur masculin", concluent-ils ("virilocal" est le terme scientifique pour dire que les hommes, "vir" en latin, restent sur place, ndlr).

Ce qui expliquerait également que le nombre d’hommes issus de la lignée principale soit plus élevé que celui des femmes parmi les adultes, alors que les deux sexes sont représentés à part égale chez les moins de 15 ans. Cela laisse entendre "que les filles plus âgées, à partir de l'âge de 15 ans environ, sont parties pour rejoindre de nouveaux groupes, ce qui est à nouveau cohérent avec un système résidentiel exogamique féminin".

D’où viennent les femmes enterrées sur le site ?

Le recours à l’exogamie peut s’expliquer pour éviter la consanguinité, ce qui est effectivement le cas à Gurgy, à l’exception d’un seul individu. Pour tenter de déterminer d’où venaient toutes ces mères, les chercheurs recourent à des analyses isotopiques du strontium de leurs dents, qui permettent de détecter l'endroit où elles ont grandi, sans toutefois réussir à déterminer leur origine géographique. Ils peuvent cependant confirmer qu’elles "ont grandi dans des endroits différents avant de rejoindre la communauté de Gurgy". Elles ne viennent d’ailleurs pas systématiquement du même lieu, puisqu’elles ne sont pas étroitement apparentées, même si certaines peuvent l’être à quelques générations d’intervalle.

Cette habitude indique que la communauté de Gurgy était non seulement reliée à d’autres communautés, suffisamment nombreuses pour éviter la consanguinité, mais que "des liens préférentiels ou des dépendances" étaient à la base de ces formes d’alliance, impliquant des relations forcément pacifiées : "Il semble en effet que cette période soit pacifique et propice à de bonnes conditions de vie, confirme Maïté Rivollat. On n’observe pas de traces de violences interpersonnelles sur les os à Gurgy, ni dans les autres sites alentour et contemporains. Il est certain que des schémas dans lesquels les groupes fonctionnent par alliance et échanges/mobilité (de biens ou de personnes) nécessitent un contexte pacifique."

De bonnes conditions de vie

Étant donné les conditions sanitaires de la période et les risques encourus par les femmes lors de l’accouchement, il est étonnant qu’il n’y ait pas de demi-frères et de demi-sœurs, et donc pas de polygamie ou d’unions avec le frère ou la sœur du conjoint décédé. Les auteurs établissent ainsi que la situation de grande stabilité dans laquelle semblait vivre la communauté de Gurgy se caractérisait également par de bonnes conditions de santé, de nutrition, et un fort taux de reproduction, avec plus de 4 enfants atteignant l’âge adulte sur plusieurs générations – sans compter les très probables nourrissons morts en bas âge et les individus de sexe féminin qui ont pu naître également sans être inhumés sur place.

Cette forte centralisation sur la famille se lit également dans l’organisation du site archéologique, puisque dans la majorité des cas, les fils, mais aussi les frères et sœurs sont inhumés à proximité du père de famille. Les emplacements semblaient donc parfaitement maîtrisés : "Il est clair que les individus qui ont utilisé la nécropole savaient exactement où étaient enterrés les défunts et qui ils étaient, explicite Maïté Rivollat. On n’a pas retrouvé de marquage, mais cela ne veut pas dire qu’il n’existait pas, en matériel périssable ou d’une autre façon."

L'ancêtre fondateur est symboliquement présent

Dans la nécropole de Gurgy, une tombe se distingue en particulier, celle d’une femme, dont les chercheurs n’ont malheureusement pas réussi à reconstituer le génome. Elle a été enterrée avec les restes d’un homme qui possède le génome le plus ancien du site. C’est "le père fondateur" de la famille la plus élargie, mais les chercheurs ne savent rien de plus sur lui. Les premières générations arrivées à Gurgy ont apporté certains de ses ossements pour les ré-enterrer dans la nécropole.

Ce transfert montre qu’il devait être d’une grande importance pour le groupe, nous explique Maïté Rivollat : "Cette inhumation représente le seul cas de la nécropole où un individu a été déplacé d’un premier lieu d’inhumation (ou d’exposition ?) à cette sépulture. La position centrale de cet individu dans l’arbre généalogique nous pousse à considérer ce dépôt secondaire comme clairement symbolique, avec la volonté de garder auprès d’eux cet ancêtre important."

Malgré ces bonnes conditions de vie et la multitude de générations représentées – jusqu'à sept avérées –, il est donc étonnant de constater que cette communauté n'est finalement restée à Gurgy que peu de temps : "De 3 à 4 générations ou de 84 à 112 ans (1 génération équivalant à 28 ans)", calculent les chercheurs. À quoi correspond cette période d’occupation de l’ordre d’un siècle ? Peut-être à la durée de vie de leur habitat ou bien à l’épuisement des ressources sur le site. "La durée typique d'une maison longue de la culture néolithique de la poterie linéaire a été estimée entre 20-30 ans et jusqu'à 75-100 ans lorsqu'elle est entretenue", spéculent les chercheurs, mais malheureusement aucune trace d’habitat n’a été retrouvée sur place.

Une autre possibilité serait donc l’épuisement des sols. L'analyse du strontium de leurs dents révèle une étrange mobilité chez ces agriculteurs sédentaires : "Ils sont sédentaires, ils ont des maisons en dur, mais ils semblent se déplacer de façon régulière, même si la temporalité de ces mouvements nous est inconnue, détaille Maïté Rivollat. En tout cas, c’est ce que l’on observe d’une génération à l’autre dans le strontium provenant de leurs dents, qui se forme durant l’enfance. Et cette mobilité n’est pas forcément à imaginer sur de grandes distances, quelques kilomètres peuvent faire la différence." Ce groupe d’agriculteurs du Néolithique s'est donc déplacé plus ou moins régulièrement dans une zone autour de la nécropole, avant de quitter définitivement cette aire géographique et d’abandonner définitivement le cimetière, leur sédentarité pouvant être directement reliée aux sols qu’ils exploitaient.

La biologie moléculaire permet de réaliser de nouvelles percées en archéologie

Ce schéma est non seulement une véritable découverte, mais c’est un fait anthropologique que l’on perçoit aujourd'hui grâce à des analyses biomoléculaires ! On comprend donc combien les recherches menées sur le site de Gurgy donnent un aperçu sans pareil des pratiques sociales et familiales ayant cours dans l’ouest de l’Europe il y a 7000 ans.

Pour les chercheurs, cette reconstitution, que Maïté Rivollat décrit comme un immense "puzzle", était proprement inespérée : "Voir s’agrandir sur le tableau blanc de notre bureau les branches de cet arbre a été un moment assez incroyable. Et ensuite de réaliser les portes que cet arbre nous ouvrait sur des pratiques d’ordre social, c’était assez fou. C’est incroyable que la biologie nous permette désormais de questionner des pratiques sociales, même si bien sûr elle est loin de pouvoir tout expliquer, et que de nombreux aspects nous resteront pour toujours inconnus."

Source : Sciences et Avenir du 11/08/1923