Les analyses réalisées en 2012 pour déterminer le génome d'Ötzi étaient contaminées avec de l'ADN moderne. Résultat : on a cru qu'il descendait d'éleveurs Yamnayas venus de la steppe à la fin du Néolithique, alors qu'il aurait eu pour ancêtres des agriculteurs anatoliens arrivés plus tôt en Europe de l'ouest, qui seraient restés isolés des chasseurs-cueilleurs européens à l'issue de leur migration.
Découvert en 1991 sur le versant italien des Alpes de l’Ötztal, "l’homme des glaces" surnommé Ötzi est l'une des momies les plus célèbres et les plus étudiées au monde. Mais son corps préservé pendant plus de 5000 ans recèle tant d’informations que les chercheurs ne se lassent pas de l’étudier. En 2022, l’archéologie glaciaire nous en apprenait plus sur la manière dont son corps avait été conservé dans la glace, en révélant des glissements et des expositions à l’air libre jusqu’alors négligés. Aujourd’hui, une nouvelle analyse de son génome publiée dans la revue Cell Genomics modifie plusieurs données sur ses origines génétiques et son apparence physique, que l’on croyait pourtant acquises depuis un premier séquençage réalisé en 2012. Les paléogénéticiens de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniaire de Leipzig (Allemagne) qui ont établi ce nouveau génome estiment en effet qu'Ötzi était sans doute presque chauve et, surtout, que la pigmentation de sa peau était extrêmement foncée en raison de ses origines non pas steppiques, mais anatoliennes.
On pensait jusqu'à présent qu'Ötzi descendait des éleveurs de la steppe
Dès sa découverte en 1991 dans les Alpes italiennes du Haut-Adige, le corps momifié d’Ötzi a été daté de 3350-3120 avant notre ère. Il a donc vécu à l’époque de l’âge du cuivre (ou Chalcolithique), c'est-à-dire vers la fin du Néolithique (qui s'étend de -6000 à -2300 avant notre ère environ en Europe occidentale). En 2012, un séquençage de l’intégralité de son génome a permis de connaître ses origines et de se faire une idée de son apparence. Dans leur étude publiée dans la revue Nature Communications, les auteurs indiquaient avoir détecté une grande affinité génétique entre Ötzi et la population actuelle de la Sardaigne. Ils disaient avoir également trouvé des traces génétiques permettant de le rattacher à la population d’éleveurs des steppes qui s’est déplacée depuis l’est vers l’ouest de l’Europe il y a environ 4900 ans.
Les technologies de séquençage permettent aujourd'hui d'obtenir des données bien plus précises
Mais ce premier portrait est aujourd’hui remis en question par le nouveau séquençage réalisé par les paléogénéticiens de l'Institut Max Planck à partir du même échantillon d'os iliaque gauche que celui utilisé pour l'étude de 2012. Une nouvelle analyse leur semblait non seulement nécessaire parce que les technologies de séquençage d'ADN ancien ont beaucoup progressé depuis une dizaine d’années, mais aussi parce que les bibliothèques de génomes se sont entre-temps enrichies de nombreux génomes d’autres individus préhistoriques contemporains d’Ötzi, pouvant servir de points de comparaison. Le premier séquençage d’Ötzi réalisé en 2012 impliquait de fait une forte contamination par de l’ADN moderne, et c’est pour cette raison qu’il avait donné pour résultat une ascendance steppique. Grâce aux nouvelles techniques, les paléogénéticiens de Leipzig, sous la direction de Johannes Krause, aboutissent selon leurs dires à un génome "presque exempt de contamination", révélant une origine non pas steppique, mais anatolienne.
Les Européens actuels doivent leur patrimoine génétique au mélange de trois populations
Comme le rappellent les chercheurs, la composition génétique de la majeure partie de la population européenne actuelle est le résultat de la fusion de trois groupes principaux suite à deux vagues migratoires. La première vague s’est produite il y a 8000 ans lorsque des populations maîtrisant l’agriculture, venues d’Anatolie (l’actuelle Turquie), se sont déplacées vers l’ouest et se sont progressivement mélangées aux populations de chasseurs-cueilleurs nomades qui vivaient en Europe occidentale. La deuxième vague s’est produite il y a environ 4900 ans, avec l’arrivée de pasteurs venus des steppes pontiques et caspiennes situées encore plus à l’est du continent (au nord de la mer Noire), les Yamnayas.
Ötzi descend à 90% des agriculteurs néolithiques
Contredisant ce qui était admis jusqu’à présent, le nouveau séquençage n’indique "aucune ascendance liée à la steppe", affirment les chercheurs. Il montre au contraire que "l'homme des glaces tire environ 90 % de son ascendance des populations d'agriculteurs du Néolithique ancien". Ce pourcentage très élevé d’ascendance anatolienne, le plus élevé parmi tous les génomes décodés d’individus du Néolithique européen, serait alors le signe qu’Ötzi appartenait à "une population alpine plutôt isolée, avec un flux génétique limité provenant des populations liées à la chasse, à la cueillette et à l'ancestralité".
Pour ce qui est de la proximité avec la population sarde, les chercheurs expliquent que "la similarité génétique entre l'homme des glaces et les Sardes actuels est due à des composants génétiques communs qui étaient géographiquement répandus dans toute l'Europe au cours de la période néolithique", comme le montrent les données génomiques d'autres individus contemporains, dont ne disposait pas encore l'étude de 2012.
Les ancêtres d'Ötzi se sont peu mélangés aux chasseurs-cueilleurs
L’individu dont Ötzi se rapproche le plus génétiquement parlant est en réalité un homme retrouvé dans la grotte des Covoloni del Broion en Italie, dans le sud des Alpes : tous les deux "portent la plus grande proportion d'ancêtres liés aux agriculteurs du Néolithique précoce parmi tous les individus européens contemporains analysés jusqu'à présent, ce qui suggère qu'ils étaient relativement isolés des autres individus européens qui étaient plus mélangés génétiquement avec les anciens chasseurs-cueilleurs européens", ajoutent les chercheurs. Cela signale par ailleurs que les mélanges dus aux migrations ne se sont pas déroulés partout de manière uniforme et que des localités moins accessibles ont été directement peuplées par les migrants sans nécessairement établir de contact avec les populations de chasseurs-cueilleurs.
Ces résultats n’ont pas manqué d’étonner les chercheurs, rapporte Johannes Krause dans un communiqué de presse : "Nous avons été très surpris de ne trouver aucune trace d'éleveurs des steppes d'Europe de l'Est dans l'analyse la plus récente du génome de l'homme des glaces ; la proportion de gènes de chasseurs-cueilleurs dans le génome d'Ötzi est également très faible. D'un point de vue génétique, ses ancêtres semblent être arrivés directement d'Anatolie sans se mélanger à des groupes de chasseurs-cueilleurs."
L'apparence d'Ötzi est liée à son ascendance anatolienne
Dans le nouveau génome d’Ötzi, les chercheurs identifient également différents allèles (des variantes de gènes) permettant de déduire certains traits de son apparence physique. À la différence du séquençage de 2012 qui avait conclu à une pigmentation claire de sa peau, le nouveau génome révèle que sa pigmentation est très foncée et que sa chevelure est plutôt lisse et de couleur noire. Contrairement aux différentes représentations qui en sont faites, "l’homme des glaces avait probablement la peau plus foncée que les Européens actuels", écrivent donc les chercheurs. Pour l'anthropologue Albert Zink, directeur de l'Institut de recherche Eurac pour l'étude des momies à Bolzano et co-auteur de l'étude, la couleur du corps momifié pourrait donc correspondre à ce niveau élevé de pigmentation : "On pensait auparavant que la peau de la momie s'était assombrie pendant sa conservation dans la glace, mais il est probable que ce que nous voyons maintenant est en fait en grande partie la couleur de peau originale d'Ötzi".
Ötzi n'avait sans doute plus beaucoup de cheveux sur le crâne
Comme il était aussi prédisposé à la calvitie et qu’il avait déjà atteint la quarantaine, Ötzi n’avait sans doute pas de longs cheveux comme sa reconstitution le suggère, mais tout au plus une maigre couronne autour du crâne. Selon Albert Zink, cette donnée pourrait corroborer le fait qu’aucun cheveu n’ait été trouvé sur la momie – même si cette interprétation ne prend pas en compte les données reconstituées par l’archéologue glaciaire Lars Holger Pilø, qui expliquait à Sciences et Avenir que la possible exposition du corps à l’air libre au cours d'une période de dégel pouvait expliquer la disparition de ses cheveux.
Enfin, les paléogénéticiens de Leipzig identifient également des gènes impliquant de possibles troubles métaboliques liés à l’obésité et au diabète de type 2, mais "l’homme des glaces" n’a pas vraiment eu l’occasion de développer ces maladies étant donné qu’il se déplaçait sur de longues distances, comme le montrent le développement de son ossature et l'endroit même où il a trouvé la mort, à plus de 3200 mètres d'altitude.
Source : Sciences et Avenir du 17/08/2023
