Il y a 1,1 million d’années, une vaste glaciation s’est produite dans le sud de l’Europe, menant à la disparition des hommes préhistoriques dans cette région. Plus résistant qu’Homo erectus, c’est Homo antecessor qui aurait reconquis le continent après 900.000 ans. Les explications avec Chronis Tzedakis, auteur de l’étude.
Une nouvelle étude du paléoclimat européen a révélé une période glaciaire particulièrement froide il y a 1,1 million d’années, au point que les premiers spécimens du genre Homo n’y auraient pas survécu. “C’est la première fois que l'Homme préhistorique est confronté à de telles conditions, souligne auprès de Sciences et Avenir Chronis Tzedakis, premier auteur de l'étude. Les températures sont descendues jusqu’à -2°C en hiver.” A partir de données fossiles et d’une simulation paléoclimatique, les chercheurs ont mis au point un modèle pour prédire l’habitabilité d’un environnement pour l’être humain primitif. Leurs résultats ont été publiés dans la revue Science.
Jusqu’à présent, la théorie dominante consistait à penser qu’une fois établis en Europe, les humains avaient été capables de survivre à plusieurs cycles climatiques, dont des périodes glaciaires, et de s’adapter à des conditions de plus en plus dégradées après 900.000 ans. Mais les résultats de l’étude du Collège universitaire de Londres prouvent le contraire : l’Europe n’aurait pas été continuellement peuplée depuis 1,6 million d’années.
Une incertitude de 0,5°C
Comment les chercheurs ont-ils estimé la température du sud de l’Europe il y a plus d’un million d’années ? Ils se sont basés sur des restes d’algues marines issus d’un forage au large de Lisbonne. Grâce à des biomarqueurs présents dans ces végétaux, les paléontologues ont disposé d’indicateurs du climat de l’époque, avec une très faible incertitude, de seulement 0,5°C. La température moyenne annuelle de la surface de la mer avait chuté à 5,5 °C. “Dans les mêmes échantillons de sédiments, nous avons également examiné des grains de pollen fossiles qui donnent une image de la végétation du continent : semi-désertique”, ajoute le chercheur. A l’air libre, la température serait même descendue à -2°C. D’après le modèle informatique, cette glaciation aurait duré près de 30.000 ans.
D’après les ossements et les outils retrouvés respectivement en Géorgie et en Italie, Homo erectus peuplait le bassin méditerranéen il y a 1,8 million d’années. “Pour survivre, il avait besoin de températures annuelles minimales supérieures à 5°C et d’une végétation assez abondante afin que les animaux sauvages subsistent”, souligne Chronis Tzedakis. Le climat de cette époque était caractérisé par des périodes interglaciaires chaudes et humides alternant avec des périodes glaciaires plus froides mais relativement douces. Périodes glaciaires et interglaciaires se succédaient ainsi avec une fréquence de 900.000 ans à 2,6 millions d’années.
Des graisses insuffisantes
Pour la première fois, il y a 1,1 million d’années, Homo erectus est confronté à des températures négatives. Un refroidissement de cette ampleur a sans doute soumis les petites populations de chasseurs-cueilleurs à un stress considérable. “Les premiers hommes n’étaient pas adaptés à ces températures : leurs graisses n'étaient sûrement pas suffisantes pour s’isoler du froid, et ils n’avaient pas de quoi se vêtir ni s’abriter”, explique le chercheur. Ce n’est que 700.000 ans plus tard qu’Homo erectus domestiquera le feu.
La reconquête d'Homo antecessor
En recoupant les données fossiles avec une simulation paléoclimatique, l’équipe de chercheurs a développé un modèle d’habitat humain capable d’évaluer la viabilité d’un environnement pour les êtres humains primitifs. Leurs résultats sont sans équivoque et mettent en évidence une diminution drastique de l'adéquation de l'habitat des premiers homininés autour de la Méditerranée pendant cet épisode de froid extrême.
“Cette conclusion concorde assez bien avec les données archéologiques dont nous disposons, confirme Chronis Tzedakis. Il y a un trou dans nos archives fossiles en Europe au cours des 200.000 années suivantes.” Pas d’ossements humains, ni d’outils lithiques. Entre 1,1 million d’années et 900.000 ans, Homo erectus semble en effet avoir disparu d’Europe, mais aurait survécu en Asie du Sud-Ouest notamment. C’est Homo antecessor qui aurait reconquis le continent européen il y a 900.000 ans. “Les changements évolutifs et comportementaux entre ces deux espèces ont rendu ce dernier plus résistant et lui ont permis de survivre dans des conditions glaciaires de plus en plus intenses”, résume l’auteur.
Les données paléoclimatiques et les résultats du modèle informatique des chercheurs suggèrent donc la disparition de l’homme archaïque dans le sud de l’Europe au cours du Pléistocène inférieur. Les recherches archéologiques et la datation des fossiles à venir permettront de corroborer cette théorie en vérifiant l'absence de restes humains dans les archives.
Source : Sciences et Avenir du 17/08/2023