mardi 22 août 2023

Homo Sapiens serait arrivé en Europe en plusieurs vagues

L’arrivée d’Homo sapiens en Europe : une invasion brutale et exterminatrice pour Néandertal, selon la vision communément admise. Mais une autre réalité se profile : la migration se serait faite lentement et en plusieurs vagues venues du Levant.

Suspendue à un arbre, une chèvre de réforme fera l’affaire. Imaginant un cheval au galop, Laure Metz lève son arc, décoche, et la flèche part en spiralant se ficher derrière l’épaule de l’« équidé ». Plus tard, elle comparera les traces de la collision laissées sur la petite pointe de silex fixée en bout de flèche avec les fractures observées sur les triangles isocèles de silex de même taille découverts par centaines dans la grotte Mandrin. La plupart des strates de cet abri, dominant la vallée du Rhône aux portes de la Provence, suggèrent qu’il y a plus de 50 000 ans, elle a servi de halte de chasse à des clans néandertaliens. Mais la couche E, vieille de 54 000 ans, est atypique : outre ces triangles isocèles de silex, elle a livré des outils taillés autrement qu’à la façon néandertalienne. Selon Laure Metz, membre de l’équipe de Ludovic Slimak, du CNRS, qui fouille la grotte Mandrin, la forme des triangles de silex, leur largeur de moins d’un centimètre et la présence de fractures d’impacts à leur extrémité impliquent qu’il s’agit de pointes de flèches. Leur nombre suggère que ces armatures devaient être changées souvent au retour de la chasse… à l’arc ! Or, comme à notre connaissance les Néandertaliens, jamais, n’ont employé d’arcs, ces archers actifs dans la vallée du Rhône il y a quelque 54 000 ans devaient être sapiens. Si cette conclusion devait être corroborée par des constatations semblables faites ailleurs sur notre continent, cela impliquerait que notre espèce est entrée en Europe quelque 10 000 ans plus tôt que ce que l’on pensait !

Récemment encore, la théorie dominante sur ce que les paléoanthropologues nomment la « transition néandertal/sapiens » était qu’il y a quelque 43 000 ans, au début du Paléolithique supérieur (40 000 à 11 700 ans avant le présent ou AP), les « hommes archaïques » qu’étaient prétendument les Néandertaliens furent remplacés très vite par la population fondatrice de la population sapiens actuelle. En provenance d’Afrique, passés par le Proche-Orient, ces « hommes anatomiquement modernes » étaient agressifs et supérieurs cognitivement, s’imaginait-on facilement. La conquête de l’Europe (et simultanément de la planète) se serait ensuivie de l’arrivée de ces conquérants, accompagnée par la mise en extinction de toutes les grandes espèces de mammifères, dont l’Homo neanderthalensis. On identifiait ces arrivants sapiens aux « Aurignaciens », c’est-à-dire aux Paléolithiques sapiens qui ont introduit en Europe l’industrie lithique (des pierres taillées), l’industrie osseuse (des outils en os) et les ornements corporels et autres objets d’os constituant ce que l’on nomme la « culture matérielle » aurignacienne. En 2002, la découverte d’OASE 1 dans la grotte Peştera cu Oase, en Roumanie, sembla d’abord confirmer cette vision : l’âge de 37 000 à 45 000 ans AP de cette mandibule humaine en faisait le plus ancien fossile sapiens d’Europe. Sa présence près des Portes de Fer en plein couloir danubien attestait fort opportunément du début du peuplement rapide de l’Europe par notre espèce à partir d’il y a quelque 43 000 ans.

Toutefois, le simplisme de cette vision devint intenable quand, en 2015, l’équipe de la généticienne Qiaomei Fu, de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutionnaire, à Leipzig, séquença le génome d’OASE 1. Les chercheurs révélèrent que cet individu possédait de 6 à 9 % d’ADN néandertalien, et qu’il était génétiquement bien plus proche des Extrême-Orientaux que des Européens actuels. Cela impliquait qu’OASE 1 avait fait partie d’un groupe sapiens ayant précédé en Europe la vague aurignacienne, disparu en même temps que les Néandertaliens au milieu desquels il vivait. Après OASE 1, toute une série d’indices ont poussé les préhistoriens à nuancer et à compléter la théorie dominante au XXe siècle de l’arrivée d’H. sapiens en Europe, décidément trop naïve.

Sapiens n’était pas seul

Pour commencer, cette théorie d’un remplacement rapide d’H. neanderthalensis véhicule la notion douteuse d’un H. sapiens conquérant, alors que, d’un point de vue évolutif, l’expansion de notre espèce n’est qu’un épisode de plus de celle du genre Homo en Eurasie. Avant H. sapiens, deux formes d’Homo africain, représentant deux stades d’évolution successifs, sont déjà entrées en expansion : l’H. ergaster/erectus il y a 1,8 million d’années et l’H. rhodesiensis/heidelbergensis il y a 0,8 million d’années. Entre 500 000 et 300 000 AP, cette dernière forme a donné en Afrique l’H. sapiens et en Europe l’H. neanderthalensis. Puisque les plus anciens H. sapiens connus sont âgés de 315 000 ans, on considère que la spéciation de notre espèce était déjà manifeste il y a 300 000 ans, date à laquelle les premiers fossiles néandertaliens « caractérisés » sont apparus dans le registre fossile européen. Ainsi, H. sapiens et H. neanderthalensis sont deux espèces cousines contemporaines sorties du même ancêtre, de sorte que Néandertal n’était pas moins « évolué » que son cousin…

Les génomes contenus dans le crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň (à gauche) et dans le crâne de l’adolescent OASE 2, trouvé dans la grotte roumaine de Peştera cu Oase (à droite), attestent d’un métissage des populations sapiens avec les néandertaliens dans les siècles ou les millénaires ayant précédé l’arrivée de leur groupe en Europe. Ni la femme de Zlatý kůň ni l’adolescent OASE 2 ne sont apparentés génétiquement avec les Européens actuels.

Ensuite, un fait peu connu eut une grande influence sur la façon dont H. sapiens a abordé l’Europe : notre espèce vit au Levant depuis longtemps – des centaines de milliers d’années sans doute. Découverte dans la grotte de Misliya, sur le mont Carmel, en Israël, une mandibule sapiens de quelque 200 000 ans illustre cette présence ancienne. Celle-ci s’explique par le fait que cette porte d’entrée en Eurasie que sont le Levant, et dans une moindre mesure la péninsule Arabique attenante, fait partie du réseau d’habitats « africains » au sein duquel s’est produite la spéciation d’H. sapiens : d’un point de vue biogéographique, ces régions font partie à la fois de l’Afrique et de l’Eurasie !

De ceci, se déduit une observation cruciale : ce ne sont pas les H. sapiens archaïques qui, « sortant d’Afrique » en « conquérants », ont rencontré au Levant des Néandertaliens, mais ces derniers qui sont venus à la rencontre des premiers. Fuyant sans doute les rudes conditions des pics glaciaires qui se sont succédé tous les 1 500 ans environ après le début de la dernière glaciation il y a quelque 120 000 ans, ils ont investi le Proche-Orient et, d’après le registre fossile, y sont restés jusque vers 55 000 AP. H. neanderthalensis et H. sapiens y ont alors partagé le Moustérien, une culture matérielle typique, qui fut pratiquée des centaines de milliers d’années durant par les H. sapiens archaïques d’Afrique du Nord, par les Néandertaliens en Europe et par les deux espèces au Levant. Dès lors, et en l’absence de fossiles, il est impossible d’attribuer un habitat levantin de plus de 55 000 ans à H. neanderthalensis ou à H. sapiens, qui ont fort bien pu y séjourner tous les deux…

Puisqu’elles se croisaient au Levant, ces deux formes humaines se mêlaient. Comment le sait-on ? Par exemple par la mandibule de Tabun 2 (122 000 ans), qui exhibe des traits sapiens et néandertaliens. Toutefois, c’est surtout par la paléogénétique qu’on en a la certitude. En 2010, grâce aux progrès fulgurants du séquençage rapide de l’ADN, une équipe conjointe de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive, de Leipzig, et de l’université de Harvard a publié 60 % du génome nucléaire néandertalien. Cette percée fut vite suivie par les séquençages complets de plusieurs autres ADN de la même espèce, et l’on s’aperçut que tous les Eurasiens portent de l’ADN néandertalien. Comme le formula David Reich, l’un des meneurs de cette découverte : « Nous pouvons désormais dire que, selon toute vraisemblance, il y a eu transfert de gènes entre Néandertaliens et humains. » Humains ? Beaucoup d’anglophones réservent en effet le terme d’humain à H. sapiens… La réalité est que, puisque les espèces néandertaliennes et sapiens étaient dans une certaine mesure interfécondes, il s’agit au sens biologique de deux sous-espèces d’une même espèce humaine mère : l’H. rhodesiensis/heidelbergensis. Se rencontrant au Proche-Orient, ces deux sous-espèces se sont mélangées. C’est cette hybridation préalable à l’expansion d’H. sapiens dans le reste de l’Ancien Monde (l’Afro-Eurasie) qui explique que les Eurasiens actuels possèdent entre 1,5 et 2,1 % d’ADN néandertalien… 2 000 générations et 40 000 ans d’érosion génétique après les derniers Néandertaliens, ce n’est pas peu.

L’expansion principale

Ainsi, ce sont des H. sapiens métissés qui, à leur tour, se sont répandus en Eurasie. Quand ? Étant donné la précocité de la présence de notre espèce au Proche-Orient, de premières dispersions se sont certainement produites très tôt. L’horloge génétique – c’est-à-dire le comptage des mutations accumulées avec le temps – suggère que la principale expansion sapiens en Eurasie s’est produite entre il y a 70 000 et 50 000 ans. De fait, on observe qu’un chapelet de populations restées noires et dites « autochtones » s’étend entre l’Afrique et l’Australie, notamment en Inde, dans les îles Andaman (face à la Birmanie), en Asie du Sud-Est et en Papouasie. Les gènes de ces groupes suggèrent qu’ils sont les héritiers d’une première vague d’H. sapiens partie tôt au début de la principale expansion sapiens en Eurasie. Le tropisme tropical de cette première vague n’a pu que la pousser d’abord le long de la rive sud de l’Eurasie. À Madjedbebe, un abri du nord de l’Australie, Chris Clarkson, de l’université du Queensland, et des collègues ont mis au jour des outils suggérant l’arrivée d’« hommes modernes » il y a quelque 65 000 ans, et la découverte de restes humains près du lac Mungo, en Australie du Sud, y prouve la présence d’H. sapiens génétiquement proches des aborigènes actuels il y a au moins 40 000 ans, de sorte que le consensus, aujourd’hui, est qu’H. sapiens foulait déjà l’Australie il y a 50 000 ans. Cette date est choquante : alors que le sud de l’Australie est à 18 000 kilomètres de déserts, de mers et de montagnes du Levant, pourquoi, l’Europe, à seulement 1 500 kilomètres, aurait-elle été abordée il y a seulement 45 000 ans ?

Sans doute parce qu’en fait elle a bien été abordée ! Il est vraisemblable qu’au cours de l’expansion principale de notre espèce en Eurasie et à la faveur des périodes chaudes intercalées de pics glaciaires qui se succédaient, une partie de la première vague s’est aussi propagée vers le nord. Après tout, au Levant, les clans sapiens et néandertaliens se mêlaient, échangeant des gènes et – pourquoi pas ? – aussi des techniques d’adaptation au froid…

C’est bien ce qu’illustrent les fossiles OASE 1 et OASE 2 – un crâne de même âge qu’OASE 1, trouvé lui aussi à Peştera cu Oase, avec également 6 % d’ADN néandertalien. Des fragments d’os sapiens datant vraisemblablement de 47 000 AP, trouvés dans l’avant-dernière strate avant le substrat rocheux de la grotte bulgare de Bacho Kiro, en sont également les témoins. En 2020, autour de Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, des chercheurs les ont étudiés et ont mis en évidence dans leurs ADN un ensemble d’allèles transmis ensemble : l’« haplotype M ». Or ce motif génétique est totalement absent d’Europe aujourd’hui, mais fréquent dans les îles Andaman et en Mélanésie. Traduction : les H. sapiens de Bacho Kiro faisaient partie de la première vague de l’expansion sapiens principale en Eurasie. Autre indice allant dans le même sens : le génome contenu dans un crâne féminin découvert en 1950 dans la grotte tchèque de Zlatý kůň, et daté en 2021 seulement de 45 000 AP environ, comporte 3 % d’ADN néandertalien sous la forme de longs segments suggérant un métissage peu ancien de son groupe avec H. neanderthalensis. Or tant les vestiges humains de Bacho Kiro que ceux de la femme de Zlatý kůň étaient accompagnés d’outils mêlant des éclats tranchants typiques du débitage pratiqué par les Néandertaliens d’Europe et des lames retouchées typiques pour leur part de la culture matérielle des H. sapiens levantins du début du Paléolithique supérieur : le PSI (50 000 à 40 000 AP), sigle qui résume l’expression « Paléolithique supérieur initial ». Un nom bien ambigu, puisqu’il semble indiquer une période, alors qu’il désigne une culture matérielle particulière comportant essentiellement des lames débitées en série et éventuellement retouchées pour donner d’autres outils. Retenons-en ceci : le fait que le crâne de Zlatý kůň et les vestiges humains de Bacho Kiro aient été trouvés accompagnés d’une industrie lithique de type PSI traduit l’origine levantine de la culture matérielle de leurs clans.

La transition revisitée

Ce tableau suggère une première vision révisée de l’arrivée de notre espèce en Europe : au cours de son expansion principale en Eurasie, une première vague portant, entre autres, l’haplotype M, s’est propagée entre 70 000 et 50 000 AP le long de la rive sud de l’Eurasie, vers le centre de l’Asie et vers l’Europe ; dans ces deux dernières régions, elle a côtoyé les Néandertaliens et échangé avec eux des gènes et des idées ; puis, à partir d’il y a quelque 43 000 ans, une deuxième vague sapiens, celles des porteurs de l’Aurignacien, est arrivée dotée de ses lames retouchables en nombre d’outils différents, de ses outils d’os et de ses ornements corporels. L’étude de 51 génomes de chasseurs-cueilleurs d’âges compris entre 37 000 et 14 000 ans, réalisée par une équipe emmenée par Qiaomei Fu, suggère que les gènes de la première vague ne seraient plus présents aujourd’hui en Europe, mais nous disposons de si peu de fossiles datant du début de l’expansion sapiens que la prudence reste de mise…

Des groupes de la première vague en Europe pourraient bien en effet y être restés plusieurs milliers d’années durant, avant de disparaître, absorbés par les derniers Néandertaliens, ou par les premiers Aurignaciens. Ce qui nous le dit ? Les « cultures de transition », des cultures matérielles ainsi nommées car elles mêlent traits néandertaliens et traits sapiens. Si l’équipe de Ludovic Slimak interprète correctement la grotte Mandrin, alors la plus ancienne culture de transition européenne est le « Néronien », le nom de la culture matérielle de 54 000 ans d’âge mise au jour à Mandrin et dans plusieurs autres cavités, dont la grotte… Néron. La culture de transition la plus emblématique est sans aucun doute le Châtelperronien, parce qu’elle fut intensément étudiée par l’école d’André Leroi-Gourhan (1911-1986), la première à introduire une méthode de fouille vraiment rigoureuse en préhistoire. Cette culture matérielle qui se caractérise par ses outils sur éclat de type néandertalien, mais surtout par ses productions en série de lames souvent retouchées, dont le fameux « couteau de Châtelperron », a couvert un vaste territoire en France et dans le nord de l’Espagne entre 45 000 et 40 000 AP. Initialement, les équipes de Leroi-Gourhan l’avaient attribué à H. sapiens, mais les découvertes d’un squelette néandertalien à Saint-Césaire, en Charente-Maritime, et de plusieurs dents de la même espèce à Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, dans des niveaux comportant des outils châtelperroniens, réorientèrent leur interprétation. Point qui va dans ce sens, les outils châtelperroniens traduisent la continuation des traditions de taille néandertaliennes, mais les parures en ivoire semblent plutôt aurignaciennes.

Dans les années 2000 et 2010 cependant, une vive controverse sur l’attribution du Châtelperronien s’est développée entre plusieurs équipes. Certains chercheurs ont d’abord argué d’« interstratifications » entre couches néandertaliennes et châtelperroniennes ; d’autres se sont opposées sans fin sur les datations. En 2018, une équipe emmenée par Brad Gravina, de l’université de Bordeaux, a pour sa part réexaminé l’attribution de la partie supérieure de l’« ensemble jaune-orange pâle » (EJOP sup), la strate dont provient la sépulture néandertalienne de Saint-Cézaire. « Notre analyse montre qu’EJOP sup contient une quantité extrêmement limitée de matériel culturel du Châtelperronien, clairement mélangé à une composante très majoritaire du Paléolithique moyen », écrivent ces chercheurs. En clair, un mélange entre la couche néandertalienne sous-jacente et la couche réputée châtelperronienne contenant la sépulture empêcherait de laisser celle-ci appartenir à l’ère de Néandertal, de sorte que la réattribution du Châtelperronien à l’H. sapiens serait plus plausible. Pour sa part, Jean-Jacques Hublin penche en faveur de l’attribution du Châtelperronien à des Néandertaliens, puisqu’en 2020, à la fin de l’article rapportant les travaux de son équipe sur les chasseurs sapiens de Bacho Kiro, il écrivait : « Les pendentifs de type Paléolithique supérieur initial de la grotte Bacho Kiro sont très similaires aux artefacts produits par les Néandertaliens tardifs des couches du Châtelperronien de la grotte du Renne en France. Quelle qu’ait pu être la complexité cognitive des derniers Néandertaliens, l’âge plus précoce du matériel de la grotte de Bacho Kiro soutient l’idée que les nouveautés comportementales observées dans les populations néandertaliennes en déclin résultent de contacts avec des migrants H. sapiens. »

Quoi qu’il en soit, partout à travers l’Europe, des cultures de transitions étendues ou locales ont laissé des habitats datés entre 48 000 et 38 000 AP environ contenant des industries lithiques intermédiaires, de sorte que les hésitations sur leurs attributions perdurent. Le Bohunicien, par exemple, a occupé une grande région en Europe centrale et de l’est entre 48 000 et 39 000 AP ; ses assemblages lithiques évoquent le Moustérien, mais sont aussi proches des plus anciens outils du PSI. Autre cas, l’Uluzzien, qui couvre la Grèce, les Balkans et toute l’Italie entre 45 000 et 39 500 AP, est caractérisé par des outils dont les plus anciens ressemblent à ceux des Néandertaliens et les plus récents à ceux des Aurignaciens.

Pendant la principale expansion d’Homo sapiens en Eurasie, une première vague a sans doute suivi très tôt la rive sud de l’Eurasie (avant 70 000 AP ?), mais est aussi partie vers l’Asie centrale et vers l’Europe, où, comme toutes les vagues humaines qui l’ont suivie, elle aurait pénétré à la fois par le couloir danubien et en suivant les rives méditerrannéennes. Est-elle à l’origine des cultures de transition ?

En outre, la découverte ou le réexamen de microfossiles – des dents de lait – va dans le sens d’attribuer les cultures de transition à l’H. sapiens. La couche E de la grotte Mandrin a ainsi livré une dent de lait d’enfant de 3 à 6 ans, qui est sapiens selon le paléoanthropologue qui l’a étudiée. En 2011, une collaboration européenne a réexaminé par ailleurs deux molaires de lait considérées comme néandertaliennes depuis leur découverte en 1964 dans la Grotta del Cavallo, à Uluzzo, dans les Pouilles. L’étude de l’épaisseur de l’émail et de la structure interne de ces microfossiles a montré qu’il s’agit de dents de lait d’H. sapiens, que la datation par le carbone 14 place vers 45 000 AP. L’Uluzzien aussi serait donc sapiens…

Ces observations suggèrent qu’il faudrait compléter l’idée selon laquelle des populations porteuses de l’haplotype M, issues de la première vague de l’expansion principale d’H. sapiens en Eurasie, sont entrées en Europe, par la notion qu’elles sont aussi à l’origine des cultures de transition. Ce modèle est susceptible d’expliquer le fait que, depuis des dizaines d’années, les spécialistes des industries lithiques rencontrent des difficultés quand ils tentent de considérer l’Aurignacien comme l’évolution des industries lithiques des cultures de transition : ce seraient donc de nouveaux H. sapiens, qui seraient venus remplacer non seulement les Néandertaliens, mais aussi leurs congénères de la première vague de l’expansion principale sapiens en Eurasie. Un point de vue que Ludovic Slimak a poussé plus loin en relevant un parallélisme Levant/Europe.

Trajectoires parallèles

Remarqué pour la hardiesse de ses idées, ce chercheur vient, avec ses archers sapiens dans la vallée du Rhône il y a 54 000 ans, de faire une proposition extraordinaire. Comment les préhistoriens pourraient-ils accepter facilement en effet d’avancer d’un seul coup de 10 000 ans l’arrivée de notre espèce en Europe ? Pour autant, la logique de sa proposition ne repose pas seulement sur la possibilité d’une archerie sapiens dans la vallée du Rhône avant 50 000 AP, mais sur deux autres observations : la première est naturellement cette dent de lait d’un enfant sapiens « archaïque » découverte dans la couche E évoquée plus haut ; la seconde est la similarité des silex de la couche E avec ceux relevant du PSI, qui, dès 2017, avait déjà poussé Ludovic Slimak à proposer que le Néronien et le PSI représentent un même groupe culturel.

Dès lors, il est allé plus loin en développant une approche plus large, afin de placer le Néronien dans les processus évolutifs qui se sont succédé en Eurasie pendant la quinzaine de millénaires précédant la disparition ultime des Néandertaliens vers 40 000 AP. Il a choisi pour cela de se référer à ce qu’il considère comme un véritable livre ouvert sur l’évolution d’Homo au Levant : le site de Ksar Akil.

Dans les années 1930, 1940 et 1960, avant que l’accès en devienne impossible, des fouilles de cet immense abri situé à 10 kilomètres au nord-est de Beyrouth ont révélé un empilement de strates archéologiques de près de 25 mètres d’épaisseur, qui a enregistré le passage de groupes paléolithiques depuis 60 000 ans. Dans les niveaux les plus profonds, et donc les plus anciens, on retrouve les traditions artisanales du Moustérien, globalement comparables aux traditions néandertaliennes connues en Europe à la même époque. Au-dessus se trouvent de nombreuses strates correspondant aux niveaux du PSI, témoignant du développement des premières cultures matérielles sapiens et illustrant avec une résolution exceptionnelle l’évolution des techniques de ces premières sociétés exclusivement sapiens du Levant. Après avoir examiné les strates de Ksar Akil, le chercheur du CNRS a élaboré un schéma en trois phases, traduisant l’essentiel des évolutions techniques des sociétés sapiens de l’est méditerranéen, puis il a recherché les mêmes traditions levantines au sein des séquences archéologiques à travers l’Europe. Sur cette base, il propose une réécriture des processus qui ont conduit à l’investissement de l’Europe par H. sapiens, identifiant ainsi trois mouvements migratoires depuis le Levant.

La phase initiale – la première vague migratoire sapiens vers l’Europe – se serait déclenchée entre 60 000 et 50 000 AP : au Levant elle correspondrait au PSI « au sens strict » – où elle est représentée par les industries découvertes au Liban – et en Europe au Néronien, comme en attestent les petites pointes triangulaires semblables à celles de la grotte Mandrin trouvées dans les strates XXV à XXI de Ksar Akil. Pour Ludovic Slimak, elle correspond aussi en Europe, mais dans une moindre mesure, à la culture du Bohunicien d’Europe centrale et orientale ainsi qu’à d’autres cultures de transition isolées, réparties de la vallée du Rhône à l’Ukraine. Cela peut surprendre dans la mesure où les préhistoriens font communément exister le Bohunicien entre 48 000 et 39 000 AP, mais, selon Ludovic Slimak, « les plus anciens sites de cette culture sont désormais considérés comme ayant au moins 50 000 ans ». La deuxième phase – et deuxième vague migratoire vers l’Europe –, qui est caractérisée par la production de petites lames bipolaires et de pointes à dos, correspondrait au Levant à l’« Ahmarien ancien du Levant nord » – représenté à Ksar Akil par les strates XVII à XVI – et en Europe au Châtelperronien ; cette dernière culture matérielle pourrait, selon Ludovic Slimak, avoir commencé à Bacho Kiro, dont le type d’industrie est représenté à Ksar Akil par les strates XIX et XX. Finalement, une troisième phase – et troisième vague migratoire vers l’Europe – serait représentée au Levant par l’« Ahmarien ancien du Levant sud » et en Europe par le Protoaurignacien, c’est-à-dire par le tout premier Aurignacien, qui a évolué en Aurignacien et unifié les cultures de l’Asie occidentale et de l’Europe. En résumé, à la succession de cultures matérielles du Levant « PSI/Ahmarien du Levant nord/Ahmarien ancien du Levant sud » correspondrait la série « Néronien (Bohunicien)/Châtelperronien (Bacho Kirien)/Protoaurignacien ». Si l’on suit la proposition de Ludovic Slimak, trois vagues sapiens successives maintenant identifiées et toutes issues du Levant ont investi l’Europe au début du Paléolithique supérieur.

Un point de son modèle est intéressant : il illustre une fois de plus que depuis toujours la pénétration en Europe depuis le Proche-Orient se fait par deux voies, l’une méditerranéenne et l’autre danubienne. Tandis que la culture du Bohunicien et d’autres (Jerzmanowicien, Szélétien, …) traduisent une progression par le couloir danubien, les cultures uluzzienne et châtelperronienne correspondent à la voie méditerranéenne, plus praticable quand le climat est froid. Cette structure géographique européenne s’illustrera plus tard au Paléolithique supérieur par la provenance de la culture épigravettienne, dont on vient de découvrir qu’elle est proche-orientale et arrivée par la voie méditerranéenne, alors qu’on la pensait issue du Gravettien oriental ; elle s’illustre aussi par l’arrivée des premiers paysans en Europe à la fois sous la forme d’un « courant danubien » et d’un « courant méditerranéen ».

Le parallélisme Levant/Europe mis en œuvre par Ludovic Slimak pour construire son modèle peut troubler du fait que les trois vagues sapiens en Europe identifiées semblent se recouvrir en partie temporellement, tandis que leurs rapports chronologiques avec celles de Ksar Akil demeurent flous. Par ailleurs, la plupart des cultures de transition restent à introduire dans ce schéma. Ces problèmes ouverts ne sont cependant pas rédhibitoires si l’on prend en compte que les cultures de transition étaient portées par des pionniers sapiens, qui, avançant trop peu nombreux dans la masse néandertalienne pour l’absorber, ont pu s’arrêter et fonder en divers coins d’Europe des cultures régionales qui ont duré un certain temps. Quoi qu’il en soit, le modèle proposé par Ludovic Slimak reste à infirmer ou confirmer, notamment par la découverte de davantage de fossiles sapiens. En préhistoire, les années qui viennent promettent d’être intéressantes.

Source : Pour la Science du 21/08/2023

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Vague française en Amérique

Un épisode historique nous éclaire sur la façon dont des cultures et biologies allochtones modifient petit à petit celles d’une population autochtone : la pénétration des Européens en Amérique du Nord. Après avoir fondé la colonie permanente de Québec en 1608, Samuel de Champlain décida d’envoyer des garçons français vivre parmi les Amérindiens pour apprendre leurs langues. Ces premiers agents biculturels lancèrent au cours du XVIIe siècle la tradition des « coureurs des bois » et des « voyageurs », des aventuriers français, qui, motivés par la traite des fourrures ou employés à leur transport, s’aventurèrent toujours plus loin dans le « pays d’en haut » (la région des Grands Lacs), le « pays des Illinois », puis la vallée du Mississippi et la « Prairie ». Là, profitant de l’hospitalité de tribus aux effectifs amoindris en hommes par la guerre endémique, ils nouèrent de nombreuses alliances familiales. Ces « mariages à la façon du pays » leur procuraient des compagnes, qui savaient fabriquer des mocassins, des filets à raquettes, écorcher les proies, faire sécher la viande pour la conserver, aider à la fabrication de canoës, chasser du petit gibier, etc. À la fin du XVIIe siècle, ces alliances et ces techniques de survie transmises par les femmes avaient fait de ces Français les meilleurs connaisseurs de l’intérieur du continent nord-américain, et ce sont ces membres de la première vague européenne en Amérique qui y guidèrent ensuite les Américains, à la manière dont les premiers sapiens en Europe, s’aventurant en territoire néandertal, précédèrent les populations de l’Aurignaciens qui allaient finalement peupler le Vieux Continent. De ces contacts a aussi surgi une véritable culture de transition entre les cultures européennes (françaises et anglaises) et les cultures amérindiennes (nombreuses) : celle de la « Nation métisse ». Pour se faire reconnaître, à la fin du XIXe siècle, cette nation osa même une guerre contre le gouvernement canadien : 300 métis et Amérindiens affrontèrent 800 soldats canadiens. La « bataille de Batoche » fut perdue, mais pas l’identité des quelque 350 000 membres de cette nation, représentée aujourd’hui par le Ralliement national des Métis, dirigé depuis peu par Cassidy Caron, une métisse au nom typiquement français.

samedi 19 août 2023

Une vague de froid aurait mis fin à la première occupation humaine en Europe

Il y a 1,1 million d’années, une vaste glaciation s’est produite dans le sud de l’Europe, menant à la disparition des hommes préhistoriques dans cette région. Plus résistant qu’Homo erectus, c’est Homo antecessor qui aurait reconquis le continent après 900.000 ans. Les explications avec Chronis Tzedakis, auteur de l’étude.

Une nouvelle étude du paléoclimat européen a révélé une période glaciaire particulièrement froide il y a 1,1 million d’années, au point que les premiers spécimens du genre Homo n’y auraient pas survécu. “C’est la première fois que l'Homme préhistorique est confronté à de telles conditions, souligne auprès de Sciences et Avenir Chronis Tzedakis, premier auteur de l'étude. Les températures sont descendues jusqu’à -2°C en hiver.” A partir de données fossiles et d’une simulation paléoclimatique, les chercheurs ont mis au point un modèle pour prédire l’habitabilité d’un environnement pour l’être humain primitif. Leurs résultats ont été publiés dans la revue Science.

Jusqu’à présent, la théorie dominante consistait à penser qu’une fois établis en Europe, les humains avaient été capables de survivre à plusieurs cycles climatiques, dont des périodes glaciaires, et de s’adapter à des conditions de plus en plus dégradées après 900.000 ans. Mais les résultats de l’étude du Collège universitaire de Londres prouvent le contraire : l’Europe n’aurait pas été continuellement peuplée depuis 1,6 million d’années.

Une incertitude de 0,5°C

Comment les chercheurs ont-ils estimé la température du sud de l’Europe il y a plus d’un million d’années ? Ils se sont basés sur des restes d’algues marines issus d’un forage au large de Lisbonne. Grâce à des biomarqueurs présents dans ces végétaux, les paléontologues ont disposé d’indicateurs du climat de l’époque, avec une très faible incertitude, de seulement 0,5°C. La température moyenne annuelle de la surface de la mer avait chuté à 5,5 °C. “Dans les mêmes échantillons de sédiments, nous avons également examiné des grains de pollen fossiles qui donnent une image de la végétation du continent : semi-désertique”, ajoute le chercheur. A l’air libre, la température serait même descendue à -2°C. D’après le modèle informatique, cette glaciation aurait duré près de 30.000 ans.

D’après les ossements et les outils retrouvés respectivement en Géorgie et en Italie, Homo erectus peuplait le bassin méditerranéen il y a 1,8 million d’années. “Pour survivre, il avait besoin de températures annuelles minimales supérieures à 5°C et d’une végétation assez abondante afin que les animaux sauvages subsistent”, souligne Chronis Tzedakis. Le climat de cette époque était caractérisé par des périodes interglaciaires chaudes et humides alternant avec des périodes glaciaires plus froides mais relativement douces. Périodes glaciaires et interglaciaires se succédaient ainsi avec une fréquence de 900.000 ans à 2,6 millions d’années.

Des graisses insuffisantes

Pour la première fois, il y a 1,1 million d’années, Homo erectus est confronté à des températures négatives. Un refroidissement de cette ampleur a sans doute soumis les petites populations de chasseurs-cueilleurs à un stress considérable. “Les premiers hommes n’étaient pas adaptés à ces températures : leurs graisses n'étaient sûrement pas suffisantes pour s’isoler du froid, et ils n’avaient pas de quoi se vêtir ni s’abriter”, explique le chercheur. Ce n’est que 700.000 ans plus tard qu’Homo erectus domestiquera le feu.

La reconquête d'Homo antecessor

En recoupant les données fossiles avec une simulation paléoclimatique, l’équipe de chercheurs a développé un modèle d’habitat humain capable d’évaluer la viabilité d’un environnement pour les êtres humains primitifs. Leurs résultats sont sans équivoque et mettent en évidence une diminution drastique de l'adéquation de l'habitat des premiers homininés autour de la Méditerranée pendant cet épisode de froid extrême.

“Cette conclusion concorde assez bien avec les données archéologiques dont nous disposons, confirme Chronis Tzedakis. Il y a un trou dans nos archives fossiles en Europe au cours des 200.000 années suivantes.” Pas d’ossements humains, ni d’outils lithiques. Entre 1,1 million d’années et 900.000 ans, Homo erectus semble en effet avoir disparu d’Europe, mais aurait survécu en Asie du Sud-Ouest notamment. C’est Homo antecessor qui aurait reconquis le continent européen il y a 900.000 ans. “Les changements évolutifs et comportementaux entre ces deux espèces ont rendu ce dernier plus résistant et lui ont permis de survivre dans des conditions glaciaires de plus en plus intenses”, résume l’auteur.

Les données paléoclimatiques et les résultats du modèle informatique des chercheurs suggèrent donc la disparition de l’homme archaïque dans le sud de l’Europe au cours du Pléistocène inférieur. Les recherches archéologiques et la datation des fossiles à venir permettront de corroborer cette théorie en vérifiant l'absence de restes humains dans les archives.

Source : Sciences et Avenir du 17/08/2023

vendredi 18 août 2023

Un nouveau décryptage de son génome indique que l''homme des glaces" Ötzi serait le descendant d'agriculteurs anatoliens

Les analyses réalisées en 2012 pour déterminer le génome d'Ötzi étaient contaminées avec de l'ADN moderne. Résultat : on a cru qu'il descendait d'éleveurs Yamnayas venus de la steppe à la fin du Néolithique, alors qu'il aurait eu pour ancêtres des agriculteurs anatoliens arrivés plus tôt en Europe de l'ouest, qui seraient restés isolés des chasseurs-cueilleurs européens à l'issue de leur migration.

Découvert en 1991 sur le versant italien des Alpes de l’Ötztal, "l’homme des glaces" surnommé Ötzi est l'une des momies les plus célèbres et les plus étudiées au monde. Mais son corps préservé pendant plus de 5000 ans recèle tant d’informations que les chercheurs ne se lassent pas de l’étudier. En 2022, l’archéologie glaciaire nous en apprenait plus sur la manière dont son corps avait été conservé dans la glace, en révélant des glissements et des expositions à l’air libre jusqu’alors négligés. Aujourd’hui, une nouvelle analyse de son génome publiée dans la revue Cell Genomics modifie plusieurs données sur ses origines génétiques et son apparence physique, que l’on croyait pourtant acquises depuis un premier séquençage réalisé en 2012. Les paléogénéticiens de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionniaire de Leipzig (Allemagne) qui ont établi ce nouveau génome estiment en effet qu'Ötzi était sans doute presque chauve et, surtout, que la pigmentation de sa peau était extrêmement foncée en raison de ses origines non pas steppiques, mais anatoliennes.

On pensait jusqu'à présent qu'Ötzi descendait des éleveurs de la steppe

Dès sa découverte en 1991 dans les Alpes italiennes du Haut-Adige, le corps momifié d’Ötzi a été daté de 3350-3120 avant notre ère. Il a donc vécu à l’époque de l’âge du cuivre (ou Chalcolithique), c'est-à-dire vers la fin du Néolithique (qui s'étend de -6000 à -2300 avant notre ère environ en Europe occidentale). En 2012, un séquençage de l’intégralité de son génome a permis de connaître ses origines et de se faire une idée de son apparence. Dans leur étude publiée dans la revue Nature Communications, les auteurs indiquaient avoir détecté une grande affinité génétique entre Ötzi et la population actuelle de la Sardaigne. Ils disaient avoir également trouvé des traces génétiques permettant de le rattacher à la population d’éleveurs des steppes qui s’est déplacée depuis l’est vers l’ouest de l’Europe il y a environ 4900 ans.

Les technologies de séquençage permettent aujourd'hui d'obtenir des données bien plus précises

Mais ce premier portrait est aujourd’hui remis en question par le nouveau séquençage réalisé par les paléogénéticiens de l'Institut Max Planck à partir du même échantillon d'os iliaque gauche que celui utilisé pour l'étude de 2012. Une nouvelle analyse leur semblait non seulement nécessaire parce que les technologies de séquençage d'ADN ancien ont beaucoup progressé depuis une dizaine d’années, mais aussi parce que les bibliothèques de génomes se sont entre-temps enrichies de nombreux génomes d’autres individus préhistoriques contemporains d’Ötzi, pouvant servir de points de comparaison. Le premier séquençage d’Ötzi réalisé en 2012 impliquait de fait une forte contamination par de l’ADN moderne, et c’est pour cette raison qu’il avait donné pour résultat une ascendance steppique. Grâce aux nouvelles techniques, les paléogénéticiens de Leipzig, sous la direction de Johannes Krause, aboutissent selon leurs dires à un génome "presque exempt de contamination", révélant une origine non pas steppique, mais anatolienne.

Les Européens actuels doivent leur patrimoine génétique au mélange de trois populations

Comme le rappellent les chercheurs, la composition génétique de la majeure partie de la population européenne actuelle est le résultat de la fusion de trois groupes principaux suite à deux vagues migratoires. La première vague s’est produite il y a 8000 ans lorsque des populations maîtrisant l’agriculture, venues d’Anatolie (l’actuelle Turquie), se sont déplacées vers l’ouest et se sont progressivement mélangées aux populations de chasseurs-cueilleurs nomades qui vivaient en Europe occidentale. La deuxième vague s’est produite il y a environ 4900 ans, avec l’arrivée de pasteurs venus des steppes pontiques et caspiennes situées encore plus à l’est du continent (au nord de la mer Noire), les Yamnayas.

Ötzi descend à 90% des agriculteurs néolithiques

Contredisant ce qui était admis jusqu’à présent, le nouveau séquençage n’indique "aucune ascendance liée à la steppe", affirment les chercheurs. Il montre au contraire que "l'homme des glaces tire environ 90 % de son ascendance des populations d'agriculteurs du Néolithique ancien". Ce pourcentage très élevé d’ascendance anatolienne, le plus élevé parmi tous les génomes décodés d’individus du Néolithique européen, serait alors le signe qu’Ötzi appartenait à "une population alpine plutôt isolée, avec un flux génétique limité provenant des populations liées à la chasse, à la cueillette et à l'ancestralité".

Pour ce qui est de la proximité avec la population sarde, les chercheurs expliquent que "la similarité génétique entre l'homme des glaces et les Sardes actuels est due à des composants génétiques communs qui étaient géographiquement répandus dans toute l'Europe au cours de la période néolithique", comme le montrent les données génomiques d'autres individus contemporains, dont ne disposait pas encore l'étude de 2012.

Les ancêtres d'Ötzi se sont peu mélangés aux chasseurs-cueilleurs

L’individu dont Ötzi se rapproche le plus génétiquement parlant est en réalité un homme retrouvé dans la grotte des Covoloni del Broion en Italie, dans le sud des Alpes : tous les deux "portent la plus grande proportion d'ancêtres liés aux agriculteurs du Néolithique précoce parmi tous les individus européens contemporains analysés jusqu'à présent, ce qui suggère qu'ils étaient relativement isolés des autres individus européens qui étaient plus mélangés génétiquement avec les anciens chasseurs-cueilleurs européens", ajoutent les chercheurs. Cela signale par ailleurs que les mélanges dus aux migrations ne se sont pas déroulés partout de manière uniforme et que des localités moins accessibles ont été directement peuplées par les migrants sans nécessairement établir de contact avec les populations de chasseurs-cueilleurs.

Ces résultats n’ont pas manqué d’étonner les chercheurs, rapporte Johannes Krause dans un communiqué de presse : "Nous avons été très surpris de ne trouver aucune trace d'éleveurs des steppes d'Europe de l'Est dans l'analyse la plus récente du génome de l'homme des glaces ; la proportion de gènes de chasseurs-cueilleurs dans le génome d'Ötzi est également très faible. D'un point de vue génétique, ses ancêtres semblent être arrivés directement d'Anatolie sans se mélanger à des groupes de chasseurs-cueilleurs."

L'apparence d'Ötzi est liée à son ascendance anatolienne

Dans le nouveau génome d’Ötzi, les chercheurs identifient également différents allèles (des variantes de gènes) permettant de déduire certains traits de son apparence physique. À la différence du séquençage de 2012 qui avait conclu à une pigmentation claire de sa peau, le nouveau génome révèle que sa pigmentation est très foncée et que sa chevelure est plutôt lisse et de couleur noire. Contrairement aux différentes représentations qui en sont faites, "l’homme des glaces avait probablement la peau plus foncée que les Européens actuels", écrivent donc les chercheurs. Pour l'anthropologue Albert Zink, directeur de l'Institut de recherche Eurac pour l'étude des momies à Bolzano et co-auteur de l'étude, la couleur du corps momifié pourrait donc correspondre à ce niveau élevé de pigmentation : "On pensait auparavant que la peau de la momie s'était assombrie pendant sa conservation dans la glace, mais il est probable que ce que nous voyons maintenant est en fait en grande partie la couleur de peau originale d'Ötzi".

Ötzi n'avait sans doute plus beaucoup de cheveux sur le crâne

Comme il était aussi prédisposé à la calvitie et qu’il avait déjà atteint la quarantaine, Ötzi n’avait sans doute pas de longs cheveux comme sa reconstitution le suggère, mais tout au plus une maigre couronne autour du crâne. Selon Albert Zink, cette donnée pourrait corroborer le fait qu’aucun cheveu n’ait été trouvé sur la momie – même si cette interprétation ne prend pas en compte les données reconstituées par l’archéologue glaciaire Lars Holger Pilø, qui expliquait à Sciences et Avenir que la possible exposition du corps à l’air libre au cours d'une période de dégel pouvait expliquer la disparition de ses cheveux.

Enfin, les paléogénéticiens de Leipzig identifient également des gènes impliquant de possibles troubles métaboliques liés à l’obésité et au diabète de type 2, mais "l’homme des glaces" n’a pas vraiment eu l’occasion de développer ces maladies étant donné qu’il se déplaçait sur de longues distances, comme le montrent le développement de son ossature et l'endroit même où il a trouvé la mort, à plus de 3200 mètres d'altitude.

Source : Sciences et Avenir du 17/08/2023

vendredi 11 août 2023

L’ADN ancien révèle la généalogie d’un village d’agriculteurs du Néolithique

Non seulement c'est la première fois que l'on peut établir des liens de filiation entre autant de personnes pour la période préhistorique, mais la paléogénétique montre ici qu'elle peut aussi mettre en lumière des schémas d'organisation sociale.

Pour reconstituer son arbre généalogique, on a aujourd’hui facilement accès à de nombreux documents (actes de naissance, de décès, certificats de mariage…), alors que pour établir des filiations entre individus au Néolithique, les archéologues ne disposent que de très peu d’indices. Mais désormais, grâce à la paléogénétique (l’analyse de l’ADN ancien), il est possible de retisser des liens qui passeraient autrement inaperçus.

Les liens familiaux d’agriculteurs d'il y a 7.000 ans dans ce qui n’était pas encore la France

Comme ils viennent de l’annoncer dans la revue Nature, c’est précisément ce à quoi sont parvenus les généticiens de l’université de Bordeaux et de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutionnaire de Leipzig en identifiant deux arbres familiaux parmi les défunts d'une importante nécropole néolithique française, celle de Gurgy "Les Noisats", dans le Bassin Parisien. Un véritable tour de force car, avec sept générations représentées, ces deux arbres sont non seulement les deux plus vastes établis à partir de l'ADN ancien, mais ils révèlent des structures sociales élaborées, basées sur des lignées paternelles et sur l’exogamie féminine (c'est-à-dire des unions avec des femmes venues d'ailleurs).

Ce schéma a permis à cette communauté agricole de vivre dans de bonnes conditions, avec un fort taux de fécondité, même si en définitive elle n’est restée que peu de temps sur ce site, peut-être parce qu’elle ne maîtrisait pas encore une agriculture durable. C’est la première fois que l’on peut se représenter de manière aussi concrète les liens familiaux et les schémas sociaux assurant la prospérité d’un groupe d’agriculteurs il y a 7.000 ans dans ce qui n’était pas encore la France.

Une nécropole du Néolithique avec 128 sépultures

Le site de Gurgy "les Noisats", près d’Auxerre, est une nécropole du Néolithique moyen daté de 4850-4500 avant notre ère. Il contient 128 sépultures et a ceci de particulier qu’il abrite des hommes, des femmes et des enfants faisant partie de la population ordinaire, et non une société de l’élite. À cette époque, les individus de haut rang étaient en effet inhumés dans des sépultures monumentales, de type mégalithique. Mais rien de tel à Gurgy, ce qui en fait un site "exceptionnel tant par sa taille que par sa nature", précise à Sciences et Avenir Maïté Rivollat, archéologue à l’université de Gand et première auteure de l’étude, car il "surpasse de loin en nombre de sépultures les rares autres sites sans monuments de la région".

Sur les 128 inhumations, les chercheurs ont réussi à extraire l’ADN ancien de 94 individus et à relier la plupart d’entre eux du point de vue génétique. Ils se répartissent en effet entre deux familles principales : la première comptant 64 personnes (20 de sexe biologique féminin, 44 de sexe biologique masculin) sur 7 générations, la seconde comptant 12 personnes (7 de sexe biologique féminin, 5 de sexe biologique masculin) sur 5 générations.

L'arbre le plus étendu reliant les individus inhumés sur le site de Gurgy compte 64 personnes

Les hommes restent au village, les femmes se marient ailleurs

En examinant ces deux familles, les chercheurs remarquent aussitôt une particularité de taille : les générations sont reliées entre elles quasi uniquement par les lignées masculines. Par ailleurs, les femmes adultes ayant une descendance n’ont pas d’ancêtres sur le site. "Ce schéma général indique une exogamie féminine et un système résidentiel virilocal dans lequel les femmes migraient de leur lieu de naissance vers le lieu de résidence de leur partenaire reproducteur masculin", concluent-ils ("virilocal" est le terme scientifique pour dire que les hommes, "vir" en latin, restent sur place, ndlr).

Ce qui expliquerait également que le nombre d’hommes issus de la lignée principale soit plus élevé que celui des femmes parmi les adultes, alors que les deux sexes sont représentés à part égale chez les moins de 15 ans. Cela laisse entendre "que les filles plus âgées, à partir de l'âge de 15 ans environ, sont parties pour rejoindre de nouveaux groupes, ce qui est à nouveau cohérent avec un système résidentiel exogamique féminin".

D’où viennent les femmes enterrées sur le site ?

Le recours à l’exogamie peut s’expliquer pour éviter la consanguinité, ce qui est effectivement le cas à Gurgy, à l’exception d’un seul individu. Pour tenter de déterminer d’où venaient toutes ces mères, les chercheurs recourent à des analyses isotopiques du strontium de leurs dents, qui permettent de détecter l'endroit où elles ont grandi, sans toutefois réussir à déterminer leur origine géographique. Ils peuvent cependant confirmer qu’elles "ont grandi dans des endroits différents avant de rejoindre la communauté de Gurgy". Elles ne viennent d’ailleurs pas systématiquement du même lieu, puisqu’elles ne sont pas étroitement apparentées, même si certaines peuvent l’être à quelques générations d’intervalle.

Cette habitude indique que la communauté de Gurgy était non seulement reliée à d’autres communautés, suffisamment nombreuses pour éviter la consanguinité, mais que "des liens préférentiels ou des dépendances" étaient à la base de ces formes d’alliance, impliquant des relations forcément pacifiées : "Il semble en effet que cette période soit pacifique et propice à de bonnes conditions de vie, confirme Maïté Rivollat. On n’observe pas de traces de violences interpersonnelles sur les os à Gurgy, ni dans les autres sites alentour et contemporains. Il est certain que des schémas dans lesquels les groupes fonctionnent par alliance et échanges/mobilité (de biens ou de personnes) nécessitent un contexte pacifique."

De bonnes conditions de vie

Étant donné les conditions sanitaires de la période et les risques encourus par les femmes lors de l’accouchement, il est étonnant qu’il n’y ait pas de demi-frères et de demi-sœurs, et donc pas de polygamie ou d’unions avec le frère ou la sœur du conjoint décédé. Les auteurs établissent ainsi que la situation de grande stabilité dans laquelle semblait vivre la communauté de Gurgy se caractérisait également par de bonnes conditions de santé, de nutrition, et un fort taux de reproduction, avec plus de 4 enfants atteignant l’âge adulte sur plusieurs générations – sans compter les très probables nourrissons morts en bas âge et les individus de sexe féminin qui ont pu naître également sans être inhumés sur place.

Cette forte centralisation sur la famille se lit également dans l’organisation du site archéologique, puisque dans la majorité des cas, les fils, mais aussi les frères et sœurs sont inhumés à proximité du père de famille. Les emplacements semblaient donc parfaitement maîtrisés : "Il est clair que les individus qui ont utilisé la nécropole savaient exactement où étaient enterrés les défunts et qui ils étaient, explicite Maïté Rivollat. On n’a pas retrouvé de marquage, mais cela ne veut pas dire qu’il n’existait pas, en matériel périssable ou d’une autre façon."

L'ancêtre fondateur est symboliquement présent

Dans la nécropole de Gurgy, une tombe se distingue en particulier, celle d’une femme, dont les chercheurs n’ont malheureusement pas réussi à reconstituer le génome. Elle a été enterrée avec les restes d’un homme qui possède le génome le plus ancien du site. C’est "le père fondateur" de la famille la plus élargie, mais les chercheurs ne savent rien de plus sur lui. Les premières générations arrivées à Gurgy ont apporté certains de ses ossements pour les ré-enterrer dans la nécropole.

Ce transfert montre qu’il devait être d’une grande importance pour le groupe, nous explique Maïté Rivollat : "Cette inhumation représente le seul cas de la nécropole où un individu a été déplacé d’un premier lieu d’inhumation (ou d’exposition ?) à cette sépulture. La position centrale de cet individu dans l’arbre généalogique nous pousse à considérer ce dépôt secondaire comme clairement symbolique, avec la volonté de garder auprès d’eux cet ancêtre important."

Malgré ces bonnes conditions de vie et la multitude de générations représentées – jusqu'à sept avérées –, il est donc étonnant de constater que cette communauté n'est finalement restée à Gurgy que peu de temps : "De 3 à 4 générations ou de 84 à 112 ans (1 génération équivalant à 28 ans)", calculent les chercheurs. À quoi correspond cette période d’occupation de l’ordre d’un siècle ? Peut-être à la durée de vie de leur habitat ou bien à l’épuisement des ressources sur le site. "La durée typique d'une maison longue de la culture néolithique de la poterie linéaire a été estimée entre 20-30 ans et jusqu'à 75-100 ans lorsqu'elle est entretenue", spéculent les chercheurs, mais malheureusement aucune trace d’habitat n’a été retrouvée sur place.

Une autre possibilité serait donc l’épuisement des sols. L'analyse du strontium de leurs dents révèle une étrange mobilité chez ces agriculteurs sédentaires : "Ils sont sédentaires, ils ont des maisons en dur, mais ils semblent se déplacer de façon régulière, même si la temporalité de ces mouvements nous est inconnue, détaille Maïté Rivollat. En tout cas, c’est ce que l’on observe d’une génération à l’autre dans le strontium provenant de leurs dents, qui se forme durant l’enfance. Et cette mobilité n’est pas forcément à imaginer sur de grandes distances, quelques kilomètres peuvent faire la différence." Ce groupe d’agriculteurs du Néolithique s'est donc déplacé plus ou moins régulièrement dans une zone autour de la nécropole, avant de quitter définitivement cette aire géographique et d’abandonner définitivement le cimetière, leur sédentarité pouvant être directement reliée aux sols qu’ils exploitaient.

La biologie moléculaire permet de réaliser de nouvelles percées en archéologie

Ce schéma est non seulement une véritable découverte, mais c’est un fait anthropologique que l’on perçoit aujourd'hui grâce à des analyses biomoléculaires ! On comprend donc combien les recherches menées sur le site de Gurgy donnent un aperçu sans pareil des pratiques sociales et familiales ayant cours dans l’ouest de l’Europe il y a 7000 ans.

Pour les chercheurs, cette reconstitution, que Maïté Rivollat décrit comme un immense "puzzle", était proprement inespérée : "Voir s’agrandir sur le tableau blanc de notre bureau les branches de cet arbre a été un moment assez incroyable. Et ensuite de réaliser les portes que cet arbre nous ouvrait sur des pratiques d’ordre social, c’était assez fou. C’est incroyable que la biologie nous permette désormais de questionner des pratiques sociales, même si bien sûr elle est loin de pouvoir tout expliquer, et que de nombreux aspects nous resteront pour toujours inconnus."

Source : Sciences et Avenir du 11/08/1923

jeudi 10 août 2023

Homo sapiens est-il vraiment originaire d'Afrique ?

La communauté scientifique tente depuis des années de reconstruire l'histoire de notre espèce, Homo sapiens. Ses traces les plus anciennes nous emmènent sur le continent africain.

Homo sapiens était-il originaire uniquement d'Afrique ou formait-il également des groupes dans d'autres parties du monde ? Cette interrogation, posée par Sofia Uhila sur la page Facebook de Sciences et Avenir, est notre Question de la semaine.

Des mélanges entre lignées différentes

L'Afrique, véritable berceau de l'humanité ? La réponse est oui, Homo sapiens serait apparu sur le continent africain il y a plus de 300.000 ans d'après des fossiles découverts au Maroc. C'est bien sur ce continent qu'ont été retrouvées les plus anciennes traces de notre espèce. Mais son histoire n'est pas simple pour autant. Ainsi, il ne serait pas issu d'une seule et même population africaine, révélait une étude parue dans la prestigieuse revue Nature en mai 2023.

"Contrairement à ce que l’on pensait, notre espèce n’a pas évolué dans un seul endroit, ou de manière isolée à partir d’une seule souche", estime ainsi Aaron Ragsdale de l'Université du Wisconsin-Madison (États-Unis), un des auteurs de l'étude. Il y aurait plutôt eu une sorte de melting-pot entre lignées divergentes d'Homo sapiens. Mais ces mélanges entre lignées se sont bien déroulés en Afrique, durant des dizaines de milliers d'années avant la sortie du continent. En effet, les données génomiques montrent qu’au moins deux branches évolutives d'Homo sapiens se sont séparées, il y a 120 à 135.000 ans, tout en continuant à s'hybrider.

La sortie d'Afrique

Finalement, notre espèce a quitté le continent africain. L'une des questions essentielles est "quand ?". Deux hypothèses sont évoquées pour dater la migration d'Homo sapiens vers l’Eurasie. Sa dispersion pourrait être précoce (entre -130.000 et -80.000 ans) ou tardive (après -80.000 ans). D’après les données génétiques des fossiles comparées à celles des populations actuelles, plusieurs études s’accordent sur une installation durable d’Homo sapiens en Europe vers - 60.000 ou - 50.000 ans. Mais des groupes seraient partis avant cette période.

Ainsi, une importante étude publiée en juin 2023 dans la revue Nature Communications a apporté des informations particulièrement intéressantes. Des ossements d’Homo sapiens retrouvés au Laos, en Asie, auraient près de 80.000 ans. "La fourchette de datation de l’os frontal et du tibia s’étend de -86.000 à -68.000 ans. Cette découverte documente donc l’une des premières vagues migratoires de sortie de l’Afrique, il y a plus de 86.000 ans, peut-être, 90 ou 100.000 ans", s’émerveillait alors Fabrice Demeter, directeur de l’étude, auprès de Sciences et Avenir.

Il y a donc eu une sortie massive d’Afrique vers -60.000 ans, qui a donné le peuplement actuel, mais également d’autres sorties antérieures, d'autres tentatives d'explorer le monde. Elles se sont cependant soldées par des échecs : ces populations n'ont pas survécu ce qui explique pourquoi leur contribution génétique est très faible aujourd'hui.

Source : Sciences et Avenir du 10/08/2023

dimanche 30 juillet 2023

De nouvelles preuves de populations humaines en Amérique du Sud il y a 27 000 ans

La découverte d'os sculptés datés d'environ 25 000 avant J.-C. relance le débat sur la présence de peuplades dans les Amériques durant la Préhistoire. La colonisation de l'Amérique par Homo sapiens de la fin du Pléistocène au début de l'Holocène, pendant la dernière ère glaciaire, continue de susciter l'interrogation des historiens.

À l'ouest du Brésil et de sa capitale Brasilia, un site archéologique est devenu le berceau de la recherche sur les premiers peuplements d'Amérique. À Santa Elina, cavité rupestre du centre de l'Amérique du Sud se situant dans la Serra das Araras, de nouvelles découvertes démontrent que des tribus auraient cohabité avec des mammifères massifs durant la Préhistoire. Les archéologues ont notamment trouvé des sortes de bijoux sculptés avec des os de paresseux. Selon les datations, ces artefacts pourraient être antérieurs à la fin du Pléistocène : ils auraient été fabriqués durant le dernier maximum glaciaire, il y a 25 000 ans.

À la recherche des premiers habitants de l’Amérique

C'est une quête qui dure depuis des décennies, pour tenter de comprendre comment Homo sapiens a pu s’implanter et se développer sur le continent américain. Dans l'abri rocheux de Santa Elina, les marques du passage de l'Homme durant le Pléistocène sont nombreuses. Outre des peintures rupestres, les artefacts sont aussi les marqueurs d'une vie locale. Les chercheurs ont exhumé des outils en pierre et des ossements, les dégageant des différentes strates composant le sol du site de fouilles. Parmi les nombreux ossements d'animaux déterrés, ceux d'un mammifère massif, le Glossotherium phoenesis. Cette sorte de paresseux préhistorique pouvait mesurer trois à quatre mètres de long et peser jusqu'à 1 500 kilos ! Cette espèce endémique en Amérique du Sud s'est éteinte entre la fin du Pléistocène et le début de l'Holocène (environ 10 000 avant J.-C.), comme de nombreux mammifères tels que les mammouths. Et à l'instar des mammouths, le Glossotherium était chassé par les groupes humains se développant dans le sud du continent.

Les historiens tentent de disséquer le schéma de vie des humains durant cette période de la Préhistoire. Les artefacts de Santa Elina ont été analysés en établissant des datations au radiocarbone, ou carbone 14. En se basant sur les données obtenues, les scientifiques ont mené un calcul statistique basé sur une inférence bayésienne. Avec une précision estimée à 95,4 %, certains objets pourraient dater de 26 000 à 24 000 ans avant J.-C. Les premières tribus humaines d'Amérique du Sud se seraient donc constituées avant le pic de froid, ou dernier maximum glaciaire, atteint durant le Pléistocène.

Une histoire des migrations

Si ces résultats sont détaillés dans un article publié le 12 juillet par la Royal Society Publishing, ils ne font cependant pas consensus au sein de la communauté scientifique. Les chercheurs continuent de se questionner concernant la colonisation de l'Amérique. Une étude publiée en 2017 sur le site des presses universitaires de Cambridge se penchait déjà sur le site de Santa Elina. Pour les spécialistes, la principale voie de migration des premiers Hommes ayant rallié le continent américain serait la route de Beringia. Cette région se situe dans l'aire géographique de l'actuel détroit de Béring, séparant la Sibérie de l'Alaska. Durant l'ère glaciaire du Pléistocène, le détroit était alors gelé, formant un passage temporaire entre les deux continents, avant que la fonte des glaces ne le fasse disparaître.

L'histoire des migrations vers l'Amérique reste un véritable casse-tête pour les universitaires. Nul doute que le site rupestre de Santa Elina continuera d'accueillir des missions archéologiques pour en apprendre plus sur les premiers peuplements du « Nouveau Monde ».

Source : Futura du 30/07/2023

samedi 29 juillet 2023

L'origine hybride des langues indo-européennes

Des chercheurs ont conclu que l'origine de la famille des langues indo-européennes remonterait à environ 8120 ans. Leur étude propose une approche hybride pour apporter de nouvelles perspectives sur l'histoire de cette famille linguistique, la plus répandue du monde.

Le latin, le grec ancien, le vieil Anglais et même le hindi font partie de la même famille linguistique : les langues indo-européennes. Cela signifie que ces langues ont toutes ce que l'on pourrait appeler un ancêtre commun. Au sein de cette famille, on retrouve notamment les langues celtiques, les langues germaniques, les langues balto-slaves, les langues albanaises, les langues arméniennes, les langues helléniques, les langues italiques et les langues iraniennes.

À l'heure actuelle, il n'existe pas de consensus sur l'origine précise de la famille des langues indo-européennes. Cependant, l'équipe du chercheur Paul Heggarty de l'Institut Max-Planck de Science de l'histoire humaine (Allemagne) a publié, le 28 juillet 2023 dans la prestigieuse revue Science, une étude présentant un nouveau cadre pour la chronologie et la divergence de ces langues. Des résultats corroborés avec l'ADN ancien.

Une technique révolutionnaire en paléogénétique

Récemment, l'ADN ancien (aDNA), ou ADN fossile, a apporté des perspectives révolutionnaires en paléogénétique et en génétique des populations. Il consiste à prélever et analyser des échantillons très anciens, de fossiles, de poudre d'os ou de dents. Cette technique a valu au Suédois Svante Pääbo l’attribution du prix Nobel de médecine en 2022.

Deux grandes théories de migration

Depuis des années, les origines de la famille des langues indo-européennes sont vivement débattues. Conventionnellement, on retrouve deux grandes hypothèses pour expliquer leur migration. La première est appelée "l'hypothèse des steppes" (schéma ci-dessous) par la communauté scientifique. Selon cette dernière, les langues indo-européennes se seraient diffusées de la steppe pontique-caspienne (au nord de la Mer noire, de l'embouchure du Danube jusqu'au fleuve Oural) il y a environ 6500 ans principalement avec l'élevage des chevaux.

Schéma modélisant "l'hypothèse des steppes" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine au nord de la Mer noire, origine qui s'est scindée en plusieurs branches pour se diffuser vers l'Europe, la Turquie ou encore l'Asie.

D'autres scientifiques soutiennent quant à eux "l'hypothèse agricole" (schéma ci-dessous) selon laquelle l'indo-européen se serait dispersé avec l'agriculture à partir de certaines régions du Caucase (région montagneuse comprise entre l'Iran, la Turquie et une partie de la Russie) il y a environ 9500 ans.

Schéma modélisant "l'hypothèse agricole" pour expliquer la propagation des langues indo-européennes. On constate une origine depuis le Caucase, et qui se serait divisée pour rejoindre l'Europe, le nord et l'Asie.

Vers une hypothèse hybride

À partir de leurs résultats, les chercheurs ont développé une hypothèse hybride qui combinerait des éléments des deux autres hypothèses. En effet, l'analyse phylogénétique - l'étude des liens de parenté entre les individus - a fait remonter l'origine des langues indo-européennes il y a 8120 ans en arrière. À première vue, cette date ne paraît pas conforme à "l'hypothèse des steppes", mais elle n'exclut pas un foyer important dans la steppe pontique-caspienne.

Selon cette hypothèse hybride, le foyer initial de la famille des langues indo-européennes partirait du sud du Caucase et se serait ensuite séparé en plusieurs branches migratoires. Une qui part vers l'ouest en passant par la Turquie jusque dans l'actuelle Grèce. Une autre qui se dirige vers le nord jusqu’aux régions des steppes (il y a 7000 ans) avant de se séparer à nouveau avec des diffusions vers l'Europe et l'Asie. Chaque branche s'est séparée du reste il y a environ 4890 ans. La langue nommée Italique l'aurait même fait un peu plus tôt, il y a environ 5560 ans. Le balto-slave est moins étroitement associé à ces groupes, se séparant encore avant, il y a environ 6460 ans.

Carte montrant les hypothèses alternatives pour les premières étapes de l'expansion indo-européenne. Une origine qui viendrait du sud du Caucase puis se serait déployée vers le nord jusqu’aux régions des steppes avant de s’étendre à travers l’Eurasie. Crédits : Paul Heggarty et son équipeAutant en termes de chronologie que de phylogénie, cette expansion à partir de la steppe pontique apparaît comme une phase secondaire. Ceci est cohérent avec les résultats de l'ADN ancien trouvé dans d'autres régions et qui ne soutiennent pas les caractéristiques de l'hypothèse selon laquelle l'indo-européen viendrait de la steppe. Par ailleurs, contrairement à ce qu'avançait "l'hypothèse des steppes", l'indo-iranien se sépare tôt, il y a environ 6980 ans.

De nouvelles perspectives sur l'histoire des langues indo-européennes

Dans les cas les plus simples, pour remonter l'origine commune entre différentes langues, il suffit de comparer leur structure linguistique avec leur grammaire et leur vocabulaire afin de trouver des similarités. Par exemple, on peut aisément relier le français, l'italien et le portugais avec le latin. Cependant, quand on souhaite remonter plus loin dans le temps, comme avec l'origine des langues indo-européennes, on ne trouve pas de ressemblances aussi explicites.

Les résultats des chercheurs ont donc des implications majeures pour les origines de cette famille indo-européenne et l'histoire de l'Eurasie. De plus, ces résultats sont en accord avec les données d'ADN ancien qui indiquent des expansions majeures de populations vers le Nord de l'Europe centrale, non seulement depuis la steppe pontique-caspienne, mais aussi depuis la steppe boisée en Europe orientale (entre 5000 et 4500 ans), associée à la culture de la céramique cordée.

Cette nouvelle perspective remet en question l'idée selon laquelle l'indo-européen aurait principalement émergé de la steppe pontique. L'hypothèse hybride soutient que l'indo-européen a plutôt émergé dans le nord du croissant fertile, au sud du Caucase, et que les migrations ultérieures ont suivi des itinéraires différents de ceux proposés précédemment.

Pour les chercheurs, la question qui reste en suspens est de savoir si toutes les branches migratoires, exceptées celles venant du Caucase, proviennent de la steppe, ou seulement certaines d'entre elles. Pour certaines branches, les expansions passées de populations et les événements de mélanges détectés dans l'ADN ancien (hypothétiquement associés à la propagation de ces formes d'indo-européen) auraient eu un impact génétique limité.

Source : Sciences et Avenir du 28/07/2023

samedi 15 juillet 2023

Les racines de notre espèce en Afrique sont multiples

Une simulation statistique de la diversité génétique humaine actuelle conforte le scénario d’une expansion en Afrique puis hors du continent d’une espèce Homo sapiens aux origines multiples.

En 2018, une brochette de paléoanthropologues insignes introduisait le paradigme multirégional de l’évolution de notre espèce en Afrique. Emmenés par Eleanor Scerri, de l’institut Max-Planck de science de l’histoire humaine à Iéna, en Allemagne, ces chercheurs rejetaient l’idée alors dominante qu’Homo sapiens aurait émergé il y a quelque 200 000 ans d’une population unique vivant dans une seule région africaine – l’Afrique de l’est. Selon eux, notre espèce s’est plutôt diversifiée depuis un demi-million d’années au sein d’un réseau d’habitats répartis à travers toute l’Afrique et comprenant même le Proche-Orient. Or voilà qu’après avoir mesuré et simulé l’évolution qui a produit la diversité génétique de la population actuelle, l’équipe de chercheurs d’Aaron Ragsdale, de l’université de Wisconsin-Madison, leur donne raison !

L’objectif des chercheurs était de discriminer entre une large palette de simulations de l’évolution génétique de la population sapiens en comparant leurs prédictions à la biodiversité génétique actuelle. Pour ce faire, ils ont engendré à l’ordinateur des séries de simulations de l’évolution de la biodiversité génétique africaine et eurasienne traduisant quatre arbres évolutifs possibles : sortie d’Afrique d’une population africaine sapiens basale non structurée (modèle Out of Africa), sortie d’Afrique d’une population sapiens basale influencée par des échanges avec des populations régionales persistantes, sortie d’Afrique d’une population sapiens basale influencée par ses échanges avec des groupes d’humains archaïques, sorties d’Afrique d’une population sapiens structurée par de longs échanges entre les populations régionales africaines (modèle multirégional). Tous les arbres supposent une divergence entre les populations africaines actuelles il y a quelque 120 000 ans, puis des échanges entre régions réduits, ou au contraire intenses et soutenus dans le cas des simulations multirégionales. Pour tenir compte de la contribution génétique eurasienne, l’Europe est par convention considérée comme une région africaine de plus. Dans les quatre arbres évolutifs envisagés, un métissage avec les Néandertaliens hors d’Afrique est pris en compte.

Les simulations de l’évolution de la biodiversité sapiens réalisées reproduisent quatre types d’arbres évolutifs de l’espèce H. sapiens déjà envisagés. En haut à gauche, le premier traduit la sortie d’Afrique de la population d’une région de l’Afrique (Afrique de l’Est) à laquelle ont contribué de façon lointaine celles des autres régions (les chercheurs ont considéré que l’Europe fait en quelque sorte partie du réseau des habitats sapiens africains ; c’est là une convention de travail). Le deuxième, en haut à droite, traduit le même phénomène, mais avec la contribution tardive de populations d’autres régions africaines. Le troisième, en bas à gauche, traduit la même chose, mais compte tenu d’un métissage avec un groupe humain archaïque. Finalement, la quatrième, en bas à droite, traduit la sortie d’Afrique d’une population à laquelle toutes les régions du continent ont contribué.

Pour tester ces arbres, les chercheurs devaient d’abord fixer un certain nombre des paramètres décrivant les arbres évolutifs, tels la date de divergence entre Africains de l’Ouest et de l’Est (60 000 ans), la date de divergence entre Africains et Eurasiens (50 000 ans) ou encore le taux de mélange génétique entre Eurasiens et Néandertaliens (1,5 % il y a 50 000 ans), etc. Ils ont ensuite établi les fréquences d’apparition dans un échantillon de 290 génomes africains et eurasiens de certains polymorphismes – des structures locales de l’ADN – facilement identifiables même dans les séquençages de faible qualité. Ils ont alors ajusté les paramètres des simulations numériques de la succession des générations d’H. sapiens pendant de longues périodes (traduisant les arbres évolutifs : croissance, scissions, migrations et métissages de populations), jusqu’à ce que les fréquences d’apparition prédites s’approchent le plus possible des fréquences calculées à partir des échantillons génomiques.

Les résultats des chercheurs confirment et renforcent l’impression déjà donnée par d’autres recherches que la structure de la population actuelle ne date pas de plus de 150 000 ans. La structure génétique de la population sapiens actuelle se serait donc formée pendant le stade isotopique de l’oxygène 5 (13 000 à 82 000 ans), qui a vu le début de l’expansion d’H. sapiens hors d’Afrique. Selon Eleanor Scerri, qui a commenté pour le journal Nature l’article de l’équipe d’Aaron Ragsdale, cette diversification pourrait résulter de l’investissement par H. sapiens pendant cette époque de nombreuses régions auparavant non habitées, notamment sahariennes et eurasiennes. Quoi qu’il en soit, les nombreuses ethnogenèses et autres circonstances climatiques qui ont produit la structure actuelle de la population sapiens ne sont que la dernière manifestation d’une dynamique multirégionale à l’œuvre depuis longtemps en Afrique, qui, depuis un demi-million d’années, a régulièrement produit une mosaïque de groupes de traits génétiques et culturels, en d’autres termes de groupes humains avec leurs cultures. Cette constatation confirme le paradigme introduit en 2018 par Eleanor Scerri et ses collègues à partir d’un examen de données archéologiques, génétiques, paléoclimatiques et paléoécologiques. Non, la population eurasienne n’est pas issue d’Afrique de l’Est, mais du Berceau de l’humanité, un réseau d’habitats africains reliés entre eux : dans l’arbre évolutif de notre espèce, il y a des entretoises entre les branches, des divergences et des coalescences !

Source : Pour la Science du 14/07/2023

La péninsule arabique, un incubateur pour… Homo sapiens

Avant de conquérir le monde, Homo sapiens a fait une petite pause de 30 000 ans dans la péninsule arabique, le temps de s’adapter aux conditions nouvelles de l’Eurasie.

L’histoire d’Homo sapiens est une épopée au long cours qui s’étale sur plusieurs centaines de milliers d’années. Schématiquement, l’espèce est née en Afrique il y a quelque 300 000 ans avant d’essaimer plus ou moins rapidement jusqu’à conquérir le monde. Parmi les grandes étapes de cette épopée, plusieurs gardent encore une part de mystère, notamment la sortie du continent qui mena nos ancêtres en Eurasie. Afin de mieux comprendre cette migration et suivre sa trace dans l’évolution humaine, l’équipe d’Alan Cooper, de l’université d’Adélaïde, en Australie, a étudié des données de plusieurs génomes datés de 1 000 à 45 000 ans, et provenant de plusieurs régions. Les chercheurs y ont décelé 57 régions ayant subi une forte pression de sélection au moment où les humains modernes ont quitté l’Afrique. Les gènes en question participent au stockage des graisses, au développement neuronal, à la physiologie de la peau…

Plus encore, les analyses génétiques, corrélées par des données archéologiques et climatiques, révèlent qu’Homo sapiens a interrompu sa marche en avant autour de la péninsule arabique pendant environ 30 000 ans. Comme si l’espèce avait attendu de s’adapter aux conditions moins clémentes des régions septentrionales de l’Europe et de l’Asie, notamment à la température, avant de s’élancer jusqu’en Australie et aux Amériques. Curieusement, les auteurs relèvent que les gènes concernés sont associés à des maladies majeures actuelles, comme le syndrome métabolique et les pathologies neurodégénératives.

Source : Pour la Science du 15/07/2023

samedi 8 juillet 2023

Homo sapiens n’est pas issu d’une seule et même population africaine

Des lignées d'"Homo" se sont mélangées pendant des dizaines de milliers d'années avant la sortie d'Afrique.

Notre espèce est apparue en Afrique il y a plus de 300.000 ans, les plus anciens fossiles connus d'Homo sapiens étant ceux découverts à Jebel Irhoud, au Maroc. Mais comment s’est-elle formée ?

Melting-pot entre lignées divergentes

Un nouveau modèle évolutif, publié par une équipe internationale dans Nature, éclaire d’un œil neuf ses origines. "Contrairement à ce que l’on pensait, notre espèce n’a pas évolué dans un seul endroit, ou de manière isolée à partir d’une seule souche", estime Aaron Ragsdale de l'Université du Wisconsin-Madison (États-Unis), un des auteurs de l'étude. Il y aurait plutôt eu une sorte de melting-pot entre lignées divergentes d'Homo sapiens.

Des mélanges durant des dizaines de milliers d’années

Les données génomiques les plus complètes jamais étudiées des populations africaines modernes montrent en effet qu’au moins deux branches évolutives d'Homo sapiens se sont séparées, il y a 120 à 135.000 ans, mais ont continué à se mélanger pendant des dizaines de milliers d’années avant que notre espèce n'entame sa sortie d'Afrique.

Ce travail réfute en revanche l’hypothèse selon laquelle notre diversité génétique actuelle s’expliquerait par des accouplements de nos ancêtres avec une espèce archaïque qui n’aurait pas encore été découverte.

Source : Sciences et Avenir du 08/07/2023